TOME XU
vous mettre l'esprit en repos, car cette explication vous l'aurez, ou je ne serais pas digne de barbouiller du papier blanc. Les explications c'est mon fort et celui de mes plus honorables confrères. Nous donnons non seulement celles qu'on réclame de nous, mais encore celles qu'on ne nous demande pas : et voulez-vous connaître la cause de cette scrupuleuse exactitude? c'est qu'une explication fait une page, que les pages font des volumes, et que les volumes font... ma foi ! je suis bien obligé de convenir qu'ils ne font plus rien depuis que nous sommes en république. Ceci a l'air d'une exagération, mais c'est un fait positif. Aujourd'hui, ayez dans votre secrétaire un roman, une comédie, un poème, c'est absolument comme si vous y aviez des bons du Trésor, des renies sur l'Elat ou des actions de chomins de fer. Sur ce point l'égalité est parfaite, d'où je conclus que la liberté et la fraternité ne manqueront pas de nous arriver plus tard : aussi, en attendant, vive la République ! J'ai promis une explication, la voici :
Au mois de juillet dernier, j'étais occupé, un matin, à terminer la première partie de ma nouvelle : le Tavolazzo, qui a paru dans le Journal des Chasseurs, lorsque ma portière vint me dire avec un air de grand mystère, qu'un monsieur d'une tournure fort respectable, mais assez mal mis (ce sont ses propres expressions), désirait me parler en particulier.
— Faites entrer ce monsieur, mère Baptiste, ropondis-je à ma portière en posant ma plume pour me demander qui pouvait être ce visiteur matinal.
« Si c'était un oncle d'Amérique? pensai-je aussitôt. Ils sont un peu passés de mode; mais qui sait? le hasard, cette providence incognito, comme dit la comtesse de B*", le hasard qui fera peut-être un jour le citoyen Cabet empereur des Français, pourra bien, si cela l'amuse, faire revivre l'espèce de ces vieillards jaunes et grognons qui tombent un beau jour du ciel, avec des millions dans la poche de leur redingote déchirée. »
L'oncle d'Amérique a toujours été mon rêve, ma marotte, mon dada, la branche à laquelle je me suis raccroché dans mes nombreux jours d'infortune. A l'heure qu'il est j'y crois encore ; j'y crois si bien, que lorsque le personnage susdit arrivera en me disant : c'est moi, je lui répondrai : je vous reconnais parfaitement ; prenez ce fauteuil, et contez-moi bien vite vos petites affaires : combien avezvous de millions de roupies ?
Je reviens à mon explication.
Quelques minutes après, la mère Baptiste reparut; elle précédait, marchant sur la pointe du pied, un personnage qui offrait le type exact du nabab révé par moi.
Qu'on se ûgure un petit homme, carré, osseux, alerte, et cependant ravagé, véritable momie que de nombreux et vigoureux ressorts eussent fait mouvoir. Il avait le teint jaune-brun d'une orange malsaine, les dents noires, les cheveux rares et grisonnans, la respiration courte et pénible d'un homme qui a les hypocondres endommagées; son costume était à la fois sordide et prétentieux comme celui d'un comédien de province en voyage.
Tout cela me parut si nature, que je fus au moment de sauter au cou de mon visiteur, sans prendre la peine de le questionner.
Comment dire ce qui m'en empêcha? Ma foi, entre hommes et surtout entre chasseurs, on se dit tout.
Donc, en attendant les millions de roupies, mon oncle putatif en avait une immense au bout du nez, de là mon accueil plus cérémonieux que mon cœur ne l'eût souhaité.
Je lui offris le meilleur fauteuil de ma chambre, remettant mon accolade au moment où, ayant tiré de sa poche un vrai foulard des Indes, il aurait consenti à se moucher.
On va voir que son début ne fut pas de nature à m'enlever mes illusions.
— C'est bien à Monsieur le marquis de Foudras que j'ai l'honneur de parler? me demanda-t-il.
— Oui, Monsieur.
— Le fils du comte Alexandre-Henri qui habitait le château de Demigny, dans la ci-devant Bourgogne?
— Précisément.
— Ma foi, il y a quinze jours que je vous cherche ! Vous êtes bien inconnu pour un homme de lettres.
Je souris à cette brutalité, en me disant qu'un homme qui avait passé cinquante ans aux Grandes-Indes était bien excusable d'avoir oublié les délicatesses de la vieille urbanité française.
— Monsieur, répondis- je, je suis fâché que vous ayez pris tant de peine pour me trouver. Puis-je savoir maintenant ce qui me procure l'honneur de votre visite?
— Sans aucun doute, puisque je viens tout exprès pour vous le dire, et de loin encore.
Cette réponse pleine de bon sens, comme dit Bilboquet, me montra la niaiserie de ma question, et je me confirmai dans la pensée que
je ne pouvais guère manquer d'éïre bientôt millionnaire, puisque je devenais déjà bête.
— Je suis tout oreilles, dis-je en prenant la pose d'une personne attentive, c'est à dire en donnant de la gravité à mon maintien et du recueillement à ma physionomie.
— Monsieur le marquis, vous ignorez sans doute que vous aviez un oncle.
« Nous y voilà! pensai-je en tressaillant sur mon fauteuil, maintenant l'affaire me paraît sûre. »
— Monsieur, répondis-je, pas tout- à-fait, car j'ai toujours soupçonné que je devais en avoir un.
— Eh bien ! vous ne vous trompiez pas.
— Et cet oncle, Monsieur, est
— Mort depuis quelques semaines.
— Dans quel pays?
— Barrière du Maine où il s'était fixé depuis cinquante et quelques années.
Toujours préoccupé de mon idée, j'avais cru entendre qu'il s'agissait du Maine, un des Etats de l'Union américaine, dont la capitale est, je crois, Augusta, sur la Kennebeck.
— J'étais l'ami intime de feu votre oncle, et je suis son exécuteur testamentaire, continua l'inconnu ; mais je ne saurais faire lever les scellés sans le concours des héritiers : il me faut leur présence ou leur procuration.
— L'éloignement rend la procuration plus facile, balbutiai-je avec distraction : l'exécuteur testamentaire commençaità m'ôtre suspect.
— C'est vrai que ce n'est pas tout près d'ici, Monsieur le marquis; mais les communications sont faciles...
— Ah! oui! les paquebots transatlantiques...
— Vous voulez dire les Parisiennes avec la correspondance des Tricycles, interrompit-il d'un air de profond étonnement.
— N'avcz-vous pas parlé du Maine, Etats-Unis d'Amérique?
— J'ai dit barrière du Maine, Monsieur le marquis ! Tenez, c'est à cinq minutes de l'embarcadère du chemin de fer de Versailles, rive gauche.
Hélas ! de toutes les roupies que j'avais rêvées, il ne me restait que celle du nez de mon visiteur, car elle était tombée sur la foyère de marbre blanc de ma cheminée !
Je demandai alors une explication, et voici en peu de mots celle qui me fut donnée.
En 1792, te marquis de Bologne avait fait un mariage de conscience dont personne ne s'était douté, préoccupé qu'on était par les terribles évènemens de l'époque. La personne choisie, ou plutôt subie par lui, était une singulière créature, sorte de chevalière d'Eon, qui, toujours en habits d'homme, suivait le marquis à la chasse ou à l'armée et mangeait même à table avec lui. On l'appelait le baron, et mon père m'en avait souvent parlé comme d'un personnage fort peu rccommandable. Il était môme établi dans la famille que le baron avait contribué par ses dénonciations à faire périr le marquis sur l'échafaud révolutionnaire, pour pouvoir s'emparer d'une somme de trois cent mille francs en or dont la cachette lui avait été conûée. Eh bien! on se trompait : le baron était une honnête femme qui avait disparu du monde et vécu dans l'obscurité et la pauvreté, depuis 1794 jusqu'en 1843, époque de sa mort : elle avait alors quatre-vingt-dix ans. C'était son fils dont on venait m'apprendre le décès, en réclamant ma présence pour la levée des scellés.
Rien de plus touchant et de plus romanesque que l'existence de cet homme et de sa mère si méconnue. Fils parfaitement légitime du marquis de Bologne, il n'eût tenu qu'à lui de se faire reconnaître et de partager avec les héritiers directs environ cent cinquante mille livres de rente. Ne le voulant pas, pour des motifs dont on ne peut suspecter l'honorabilité, il avait pris la profession d'orfèvre, qu'il exerçait encore peu de temps avant sa mort. De la rue Bourbon- Villeneuve où était sa boutique, il s'était retiré, barrière du Maine, dans une petite maison achetée du fruit de ses économies. L'ami, que je pourrais nommer, était son exécuteur testamentaire et son héritier : la succession pouvait valoir une dixaine de mille francs.
Je donnai avis de ces circonstances à ma cousine la comtesse de
G y, propre petite-fille du marquis de Bologne, et je cessai de
m'occuperde cette affaire qui, en définitive, ne me regardait pas (1).
Il y a de cela quelques jours, l'idée me vint que ce Bologne obscur avait bien pu avoir en sa possession quelques uns des papiers de son père le marquis. « Pardieu, pensai-je, il faut que je tire cela au clair; il ne m'en coûtera qu'une course à la barrière du Maine. »
J'allumai un cigare, j'en mis une demi-douzaine d'autres dans ma poche, et je partis de mon pied léger : ceci est une façon de parler, comme qui dirait une licence poétique.
(I) Tous les détails qui précèdent, à dater de la page 242, sont de la plus rigoureuse exactitude.
Je n'eus pas de peine à trouver la maison dont j'avais retenu le numéro.
C'était un véritable presbytère de campagne, avec un petit jardinet en avant, une tonnelle entourée de chèvrefeuille dont les bourgeons commençaient à éclater, et une énorme niche à chien veuve de son dernier locataire.
Je tirai une petite chaîne rouillôe au bout de laquelle pendait une cloche, et j'eus la satisfaction do voir immédiatement arriver mon visiteur de Tannée dernière, actuellement possesseur de la maison, en sa qualité d'héritier du défunt marquis de Capisuchi-Bologne, comme il ne manquait jamais de dire.
M. F*** me fit très bon accueil et parut flatté que j'eusse songé à lui rendre sa visite.
Introduit dans la petite maison, et assez confortablement établi dans une pièce du rez-de-chaussée qui me faisait l'effet de cumuler les fonctions de salon avec celles de salle à manger, je ne tardai pas à amener la conversation sur le sujet qui me tenait au cœur.
— Il y a effectivement beaucoup de papiers, me répondit M. F"*, mais ils ne peuvent être d'aucun intérêt pour la famille : ce sont pour la plupart des manuscrits du pauvre marquis, mort sur l'échafaud, et ça ne doit pas être bien bon : les marquis de ce temps-là ne savaient que se battre.
Au mot de manuscrit, j'avais dressé l'oreille comme un cheval de guerre qui entend la trompette : j'eus cependant assez de force pour dissimuler mon émotion et pour ne pas montrer trop d'impatience, la minute d'après, quand M. F" me dit avec une parfaite obligeance :
— Monsieur le marquis serait-il curieux de voir les manuscrits laissés par défunt son grand-oncle, père de feu mon ami le marquis de Capisuchi-Bologne?
Nous passâmes dans une pièce voisine.
— Voilà, me dit M. F*** en me désignant un petit buffet fermé par deux portes grillagées en fil de laiton.
À travers le grillage on apercevait trente ou quarante volumes assez gros, reliés en maroquin rouge.
Le cœur me battait violemment, et sans vouloir flatter le Journal des Chasseurs, c'était à lui que je pensais.
J'ouvris le buffet, et je pris le premier volume qui se trouva sous ma main.
Voici ce que contenait le feuillet placé en tête.
Histoire curieuse d'un sanglier des Vosges, et en particulier de ce
qui arriva à une chanoineste de Remiremont qui fut chargée par lui.
— Ceci est une chronique un peu gaillarde, me dit M. F"* ; on pourrait peut-être en tirer quelque chose.
J'étais, comme on le pense bien, singulièrement alléché par ma première découverte, de sorte que je pris successivement plusieurs volumes, dont voici les titres :
« Remarques critiques sur la chasse royale de Sa Majesté Charles IX, et de quelques erreurs de monsieur Du Fouilbux, gentilhomme poitevin.
» Ce que c'était que le coup d'andouiller qui passe pour avoir mis fin aux jours de monsieur le comte de la Ruppière, histoire secrète et tragique qui ne peut voir le jour qu'après la mort de madame la duchesse de <T*\
» Comme quoi fut pris un superbe dix-cors jeunement, par mon ami le vicomte de Milly, le jour même de sesnoces. Hallali aux flambeaux.
» Faits curieux de chasse; ma correspondance avec plusieurs hommes célèbres, et en particulier avec S. A. S. le prince de Condé, le marquis et le comte de Fussey, mon ami le curé de Chapaize et la comtesse Diane de Brého, surnommée l'Amazone des Ardennes.
» Relation fidèle de cequarrivaà trois officiers au Régiment-du-Roi- Infanterie, qui, s' étant égarés à la chasse, reçurent l'hospitalité chez mesdames les Visitandines à Clefmont.
» Les chiens célèbres que j'ai connus chez moi et ailleurs, précédé de l'histoire vétidique de mon limier Caligula.
» Où Con verra raconter avec une entière bonne foi toutes mes aventures, quand je revins en chassant depuis Prague en Bohème jusqu'à mon château de Thivet en Champagne, après la belle défense et lamagnifique retraite de messieurs de Chevert et de Belle- Is le. Décembre 1742.
Je ne poussai pas mos investigations plus loin pour cette fois : j'en avais assez vu pour être sûr que je ne dormirais pas tranquille, tant que M. F*** ne m'aurait pas donné la permission de fouiller à mon aise dans les manuscrits de mon grand-oncle.
Je ne fus, Dieu merci, pas long- temps dans l'incertitude à cet égard : M. F***, comme s'il eût deviné mon secret désir, m'ayant dit presque aussitôt :
— Monsieur le marquis, s'il vous était agréable de parcourir quelques uns de ces manuscrits, ils sont bien à votre service; seulement vous en aurez soin et ne les confierez à personne : j'y tiens, comme à tout ce qui me vient de feu mon ami le marquis de Capisuchi-Bologne.
Inutile de dire que j'acceptai avec ivresse, que je promis tout ce qu'on voulut, et que je revins chez moi en voiture, rapportant tous les volumes dont je viens de donner les titres.
Avais-je raison de dire à messieurs les abonnés du Journal des Chasseurs que le marquis de Bologne n'était pas mort pour eux, puisqu'il était ressuscité pour moi?
Ils vont le voir revivre dans ses œuvres cynégétiques, lui et les principaux chasseurs de son temps. Je ne ferai que choisir dans les écrits qu'il a laissés, et je me bornerai à gazer ce qui sera un peu trop naïf, et à arranger ce qui ne me paraîtra pas assez soigné. J'y mettrai du zèle et de la conscience, deux choses qui s'excluent ordinairement, mais que je tâcherai, pour cette fois, de faire marcher ensemble.
Grâce soit donc rendue au hasard qui a mis à ma disposition ces précieux manuscrits, au moyen desquels le siècle présent verra, pour se distraire de ses inquiétudes, le dix-huitième siècle passer et repasser devant lui le fusil sous le bras, le fouet à la main et la trompe sur l'épaule.
Puisque l'avenir est sombre, regardons le passé.
Pourquoi le Journal des Chasseurs ne ferait-il pas aussi sa page de l'histoire de France ?
Celle-là, du moins, ne remettra pas en honneur les bourreaux de 1793 et ne faussera pas le bon sens de la nation.
Je commence donc.
C'est le récit de ce qui est arrivé à M. de Bologne, quand il est revenu en chassant depuis Prague jusqu'à Thivet, que j'intitule l'Album d'un Chasseur.
Ce n'est plus moi qu'on va lire, c'est lui : je suis sûr qu'on ne s'en plaindra pas.
Le 24 décembre 1742, après une retraite de huit jours, qui fut plus glorieuse pour nos troupes qu'une victoire, le corps d'armée commandé par M. le maréchal de Belle-Isle arriva à Egra en Bohême, par un froid de quatorze degrés qui nous avait tenu fidèle compagnie depuis Prague, que nous avions évacué huit jours auparavant. Le premier bataillon de Beauvoisis, dans lequel j'étais capitaine, avait toujours été à l'arrière-garde, de sorte que nous n'apprtmes qu'après tous les autres que nous allions prendre nos quartiers d'hi-
ver. Gomme l'ennemi, vigoureusement reçu chaque fois qu'il avait essayé de troubler notre retraite, avait cessé de nous poursuivre, nous accueillîmes avec une vive satisfaction l'espérance de quelques jours de repos. Le lendemain, M. le maréchal Qt mettre à l'ordre du jour de l'armée, que les officiers qui voudraient obtenir quelques semaines de congé pour vaquer à leurs affaires, pouvaient adresser leur demande à l'état-major général, et qu'il y serait fait droit par la voie du sort jusqu'à la concurrence de quatre capitaines et de douze lieutenans et sous-lieu tenans par régiment. Ma première pensée fut de m'abstenir de toute démarche, mais je fis la réflexion qu'il y avait près d'un an que je ne chassais que des Allemands, et que je ne serais pas lâché de varier un peu mes plaisirs en déclarant de nouveau la guerre à mes anciens ennemis les sangliers. J'envoyai donc une demande w le hasard, dans le tirage au sort, me favorisa, et je reçus une permission en règle pour aller passer trois mois en France : je fis immédiatement mes préparatifs de départ.
La veille au soir du jour que j'avais fixé pour me mettre en route, je reçus la visite de l'abbé Bouquet, aumônier de mon régiment, qui avait obtenu comme moi l'autorisation d'aller passer quelque temps dans sa famille. On ne me l'eut pas plutôt annoncé, que je devinai ce qui l'amenait. Il me dit :
— Eh bien ! monsieur le marquis, nous sommes tous deux dans les favorisés. Ma foi, j'en suis bien aise! Ces diables d'Allemands vous font faire une cuisine enragée; le vin chez eux coûte un prix fou, et on n'en a pas toujours pour son argent, ce sera donc avec un très grand plaisir que je leur tirerai ma révérence. Oserais-je vous demander quand vous comptez partir?
— Demain à la pointe du jour, mon cher abbé; à votre service.
— Oh ! Monsieur le marquis, vous êtes mille fois trop bon ; mais je craindrais de vous gêner.
— Vous ne me gênerez pas le moins du monde, mon ami ; et c'est de tout mon cœur que je vous offre une place à coté de moi. Je vais en Champagne, vous en Franche-Comté, nous pourrons donc faire route ensemble presque jusqu'à destination : croyez que je serai charmé d'avoir votre compagnie. Soyez ici demain à six heures et demie; nous mangerons un morceau sur le pouce, et nous détalerons dès qu'on y verra assez clair pour ne pas craindre do se casser le nez contre les arbres de la grande route.
— Que puis-je prendre de bagage avec moi ?
— Aussi peu que possible, si vous m'en croyez : comme qui dirait le volume du havresac d'un de mes grenadiers.
— C'est entendu : à demain, Monsieur le marquis ; comptez sur ma gratitude.
— Bonsoir, mon cher abbé ; ne douiez pas de la satisfaction que j'éprouve à pouvoir vous être agréable.
L'abbé Bouquet était un grand gaillard de vingt-huit à trente ans, bien découplé, haut en couleur, l'œil à fleur de tête, le mollet détaché, le menton tout prêt à descendre en cascade sur son rabat. Dieu l'avait créé pour être le plus robuste de tous les hommes, mais lui avait trouvé plus commode d'en devenir le plus paresseux. Il était en outre gourmand, poltron, un peu égoïste, très avare, et quoiqu'on l'aimât assez, parce qu'au fond il était bon diable, comme dit M. de Voltaire, c'était à qui lui jouerait des tours, afin de mettre en relief ses défauts dominans. Tantôt on le faisait lever au beau milieu de la nuit, sous le prétexte d'aller visiter un officier malade dans un cantonnement voisin ; une autre fois on l'invitait à dîner en lui annonçant quelque bonne friandise; il arrivait, la table était dressée, mais on donnait une alerte, chacun courait aux armes, et quand on revenait, le cuisinier consterné annonçait que l'ennemi avait renversé la marmite, et qu'il ne lui restait plus qu'un aloyau de cheval. Toutes ces folies nous divertissaient fort, et faisaient une agréable diversion aux fatigues de la guerre ou aux ennuis de la garnison.
Le lendemain matin, comme six heures sonnaient aux Capucins d'Egra, mon valet de chambre Picard m'annonça l'abbé Bouquet.
Quand je n'aurais pas connu mon homme par cœur, son costume m'eût dit clairement ce à quoi il s'attendait en acceptant l'offre d'une place à coté de moi.
Il portait d'abord comme d'habitude un accoutrement complet, habit, veste et culotte en ratine noire, doublée de molleton de mémo couleur. S'il s'en fût tenu là, c'eût été à merveille, malgré le froid rigoureux ; mais il avait endossé par dessus ce vêtement une immense polonaise fourrée d'astracan, et pour que la chose fût complète, il s'était affublé d'un bonnet en peau de renard dont la queue faisait panache, et d'une paire de bottes intérieurement garnies de laine d'agneau : les gants étaient à l'avenant.
— Pardieu, l'abbé, lui dis-je quand il entra, vous devez ressembler à feu le roi Sobieski ; mais ne craignez-vous pas d'avoir bien chaud sous ce costume, si le dégel arrive?
— J'ai eu si grand froid depuis trois semaines, Monsieur le marquis, qu'il m'en faudra au moins autant pour me réchauffer.
— Eh bien ! à la bonne heure. Maintenant déjeunons.
Une petite table avait été dressée près de ma cheminée dans laquelle pétillait un grand feu. Je fis un signe à Picard, qui nous apporta immédiatement un reste de jambon de Westphalie, une longe de veau entière, et deux bouteilles de vieux médoc que j'avais sauvées miraculeusement au milieu de tous les hasards de notre périlleuse retraite.
— L'abbé, dis-je, j'ai aussi pensé à vous : on va vous apporter une omelette. — C'était un vendredi.
— Mais, Monsieur le marquis, en campagne nous avons des dispenses...
— En cas de nécessité, je le sais ; au surplus, comme vous voudrez, mon cher ami.
Nous nous mîmes à table, et l'abbé Bouquet fonctionna merveilleusement bien. Les débris du jambon de Westphalie y passèrent, la longe de veau fut engloutie aux trois quarts, et l'omelette disparut presqu'en entier : il est inutile de dire quel fut le sort des deux bouteilles de vieux médoc.
Quand je vis l'abbé bien restauré, je pensai qu'il pourrait supporter l'épreuve à laquelle j'allais le mettre.
— Voyons, lui dis-je, en route !
11 se leva gaillardement, convaincu que ma chaise de poste nous attendait dans la cour du bourgmestre chez lequel je demeurais.
Nous passâmes dans une pièce voisine, où nous trouvâmes Picard, mon valet de chambre, et Brin-d' Amour, grenadier de ma compagnie qui ne me quittait jamais.
Ce dernier s'approcha de l'abbé, des mains duquel il prit respectueusement sa valise, lui remettant en échange un fusil à deux coups.
L'abbé crut qu'il ne s'agissait que de porter le fusil jusqu'à la voiture, et il ne fit aucune difficulté de l'accepter.
Nous étions six : l'abbé, moi, Picard, Brin-d' Amour, Merveille, magnifique et excellente chienne épagncule, et Mondor, vieux angevin à poil rude, qui chassait tout depuis le lapin jusqu'à l'éléphant.
Il va sans dire qu'il n'y avait pas de voiture dans la cour.
11 n'y en avait pas davantage à la porte de la maison du bourgmestre.
Je jetai un coup d'œil à la dérobée sur l'abbé, et, à la clarté du jour naissant, je vis sur sa physionomie tranquille qu'il ne doutait
pas que ma chaise de poste ne nous attendit hors des murs de la place.
Nous atteignîmes les faubourgs tout en causant. Le froid était trè$ vif, mais le ciel était pur, et la neige sur laquelle nous marchions, réduite en poussière ne communiquait pas la moindre humidité.
Je vis, à deux ou trois questions que m'adressa l'abbé, qu'il commençait à concevoir quelques inquiétudes : je lui répondis de manière à le laisser dans le doute.
Les dernières maisons du faubourg étaient dépassées et nous étions en rase campagne. Une grande plaine s'étendait à notre droite, quelques boqueteaux se montraient à notre gauche, à la dis lance d'une portée de fusil environ.
— Je crois, l'abbé, que nous ferons bien de prendre de ce côté, dis-je en montrant les boqueteaux. Qu'en pensez-vous ? il me semble que la plaine est bien nue.
L'abbé examina avec attention unCvillago situé à une demi-lieue à peu près, dans la direction de la grande route, et il crut aussitôt qu'il s'agissait de couper au plus court pour y arriver.
Son avis fut qu'il valait effectivement mieux gagner le côté des petits bois.
J'avais pris aussi un fusil : j'en examinai les amorces, je l'armai, et sautant un petit fossé je me trouvai dans les champs. Merveille quêtait devant moi, et Mondor avait déjà disparu dans un taillis.
— Ah ! ça, Monsieur le marquis, nous allons donc chasser? me demanda l'abbé.
— Mais sans aucun doute, mon cher. Que diable voulez-vous que nous fassions jusqu'à Lure où nous devons nous séparer?
— Si j'avais su cela j'aurais envoyé d'avance ma polonaise jusqu'à l'endroit où votre voiture nous attend.
— Ma voiture, l'abbé I mais vous ne savez donc pas que je l'ai brû*lée au bivouac il y a trois jours?
— Cependant, Monsieur le marquis, vous m'avez, si je ne me trompe, offert une place à côté de vous.
— N'êtes-vous pas à côté de moi?
— Quoi ! nous nous en irions...
— A pied et en chassant : ne le saviez-vous donc pas? comment ai-je pu faire un semblable oubli.
— Et moi qui ai vendu hier mon pauvre Carabi au chirurgienmajor du régiment d'Armagnac ! s'écria l'abbé avec un mélange de dépit et de consternation. Sans cela j'aurais suivi la grande route à
cheval, pendant que vous auriez battu la plaine avec vos chiens. Ah! Monsieur le marquis, vous m'avez joué là un bien vilain tour î
— Faire route à cheval ! par ce temps de Sibérie ! mon cher ami, permettez-moi de vous dire que ce projet n'avait pas le sens commun ; puis vous ne songez pas que les hussards ennemis ont toujours quelques rôdeurs en campagne, et que vous auriez très bien pu être enlevé un beau jour comme un corps saint, ce qui eût été à la fois un malheur et une injustice. En restant avec nous, vous risquez beaucoup moins, et sans vanité vous aurez bien plus d'agrément. Nous chasserons tout le jour, le soir nous ferons notre piquet dans les auberges, Picard est très bon cuisinier, je paierai la dépense... En vérité, il n'y a pas là de quoi se désespérer.
L'abbé garda le silence un moment : je vis à ne pouvoir m'y tromper, qu'il faisait ses petits calculs.
Sa paresse était d'un coté de la balance ; mais j'avais jeté de l'autre sa gourmandise, sa poltronnerie, son avarice et son goût pour les cartes, dont je n'ai pas parlé : quatre vices contre un , le combat ne pouvait pas être bien long.
— Si ce n'était ma chienne de polonaise, murmura-t-il entre ses dents, en essuyant son front ruisselant de sueur.
— Votre polonaise? je vous l'achète.
— Et qu'en ferez-vous ?
— Je la donnerai à ce pauvre diable qui passe là-bas. Combien vous coûte-t* elle?
— Quatre louis.
— Les voilà; maintenant portez-la à cet homme, pour qu'il croie que c'est un prêtre français qui lui fait la charité : seulement ayez soin d'ôter votre bonnet, autrement il vous prendrait pour un montreur de bêtes féroces. Dépêchez-vous, je vous attendrai ici.
Ginq minutes après, l'abbé me rejoignait. Il avait eu le temps de mieux faire ses calculs, et il paraissait enchanté. J'étais également satisfait, car, sauf les petits inconvéniens dont j'ai parlé, je m'étais donné là un excellent compagnon.
Nous nous mimes donc en chasse tout de bon, et nous n'avions pas battu deux cents toises de terrain, que Merveille, l'œil en feu, les babines frémissantes, tomba en arrêt dans un buisson de genévrier.
— Ce doit être un faisan, dis-je à l'abbé après avoir examiné de quelle manière ma chienne portait sa queue.
— Les faisans de Bohême ne sont-ils pas renommés pour la table? me demanda vivement mon compagnon; dont la physionomie s'illumina.
— Certainement, lui répondis-je, et avec raison parce qu'ils sont exquis. — Et je me préparai à tirer en engageant l'abbé à en faire autant.
Nous nous postâmes l'un à la droite, l'autre à la gauche de Merveille qui fit un pas en avant, l'œil toujours plus flamboyant, les babines toujours plus tremblantes d'émotion.
Les branches du genévrier ondulaient légèrement, preuve certaine qu'elles nous cachaient un animal vivant.
Merveille fit encore un pas en se traînant sur le ventre, le faisan partit.
C'était un coq magnifique, dont le plumage était si chatoyant et le vol si bruyant, que l'abbé, ébloui et étourdi, manqua de tomber à la renverse.
Toutefois il se remit presqu'aussitôt, et pendant que le faisan montait encore perpendiculairement, il lui jeta bravement son coup de fusil un peu au hasard.
Je vis quelques plumes voltiger dans l'air; mais comme l'oiseau commençait à filer à tire d'ailes, je fis feu à mon tour et il tomba, au grand contentemant de l'abbé qui se consolait de ma victoire en songeant à son rôti.
Merveille partit au galop pour aller chercher sa proie, et l'abbé et moi nous nous mîmes à recharger nos fusils en causant de ce premier début de chasse.
Soudain mon attention fut attirée par un bruit de feuilles sèches.
Je levai les yeux, et j'aperçus, sortant du taillis situé en face de nous, un homme entièrement habillé de vert, avec quelques petits galons d'argent aux manches et au collet d'une veste dont la coupe ne manquait ni d'élégance ni d'originalité.
Cet homme, qui portait un couteau de chasse collé sur sa cuisse gauche et une carabine à deux coups posée négligemment sur son épaule droite, se dirigea tout droit sur nous, mais sans presser sa marche.
— Si c'était un hussard déguisé ! me dit l'abbé Bouquet en se rapprochant de moi.
— Je crois plutôt que c'est quelque garde-chasse qui ne se déguise pas ; au surplus, peu importe, hussard déguisé ou garde en uniforme, je me moque de l'un comme de l'autre.
Et je pris mon faisan dans la gueule de Merveille qui arrivait en ce moment, portant à grand'peine le plus magnifique oiseau que j'eusse jamais vu.
Comme je le passais à Picard pour le mettre dans sa carnassière, l'inconnu, ôtant son chapeau, m'aborda après avoir jeté un coup d'oeil de côté sur l'abbé, sans doute pour s'assurer lequel de nous deux occupait le plus haut rang dans la hiérarchie sociale.
— Monsieur, me dit-il en très bon français, mais avec un accent allemand assez marqué, au sans-façon dont vous en usez avec le bien d'autrui, je n'ai pas besoin de vous demander de quel pays vous êtes.
Le début était des plus cavaliers et promettait un dialogue assez animé. L'abbé Bouquet craignit probablement qu'il ne le fût trop, car il prit la parole le premier pour abonder dans le sens de . l'inconnu :
— 11 est certain, grommela-t-il entre ses dents, que nous venons de violer ouvertement le précepte du décalogue qui ordonne de respecter le bien d'autrui.
— L'abbé, interrompis-je brusquement, comme, grâce à votre maladresse, vous êtes parfaitement innocent du tort qu'on me reproche, je vous prie de trouver bon que je me charge seul de ma défense. Monsieur, continuai-je en m'adressant à l'inconnu qui avait remis son chapeau sur sa tète, vous vous êtes exprimé un peu légèrement sur le compte de mes compatriotes en général et sur le mien en particulier ; je vous prie donc de me dire qui vous êtes, afin que j 'avise dans ma dignité et dans ma sagesse, si je dois vous infliger une correction pour une insolence, ou exiger de vous une réparation pour une insulte : en un mot, êtes-vous valet, comme vos manières pourraient le faire croire, ou maître, comme votre costume semble l'indiquer?
Le visage de l'inconnu devint aussi pourpre que la crête du coqfaisan que Picard venait de coucher au fond de sa carnassière.
— Qui êtes-vous vous-même, Monsieur, pour parler de ce ton au comte de Milnitz, chambellan de Sa Majesté l'impératrice Marie-Thérèse? me répondit-il avec haulenr.
— Ah ! vous êtes le comte de Milnitz? lui dis-je en soulevant mon chapeau avec un mélange d'impertinence et de politesse tout-à-fait français : Eh bien ! moi je suis le marquis Camille-Antoine de Capisuchi-Bologne, capitaine de grenadiers au service de Sa Majesté Louis XV, dans le régiment de Beauvoisis : il ne reste donc plus qu a régler les conditions du combat
— Eh I quoi, Messieurs, s'écria l'abbé Bouquet tremblant comme la feuille et blanc comme un navet gelé, allez-vous donc vous couper la gorge comme si vous étiez des mécréans ?
— Non, repris-je ; mais nous allons nous battre comme il convient à des gentilshommes. Monsieur l'abbé, vous servirez de témoin à Monsieur le comte de Milnitz, et toi, Brin-d'Amour, tu m'assisteras.
— Je n'ai pas besoin d'ajouter, dit le comte, que je suis à vos ordres, Monsieur le marquis.
En ce moment un formidable hurlement de mon vieux Mondor, toujours en quête dans les taillis environnans, arriva à mon oreille : c'était tout à la fois un cri de colère et de détresse.
— Ces bois sont-ils fréquentés par les sangliers ? demandai-je à mon adversaire.
— Ils en sont remplis, et...
Il n'eut pas le temps d'achever... un solitaire, haut comme une génisse de deux ans, velu comme un ours et soufflant comme un phoque, jaillit du boqueteau le plus voisin, et vint droit à nous.
— Monsieur le marquis, si vous n'êtes pas sûr de le tuer, au nom du ciel ne le tirez pas, vous seriez perdu ! s'écria le comte de Milnitz.
Mais c'était trop tard... ma charge de gros plomb avait cinglé l'épaule gauche du formidable solitaire, qui se retourna alors vers moi, écumantde rage.
Je lui lâchai mon second coup à bout portant, ce qui ne m'empècha pas d'être culbuté et de sentir immédiatement l'haleine brûlante du monstre sur mon visage.
— A moi, l'abbé ! m'écriai-je.
Marquis De Foudras.
(La suite au prochain numéro.)
CHRONIQUE LOCHOISE.