LE VIEL'X DIX-CORS
ans les premiers jours du mois de juin 1696, une calèche à caisse dorée et à train bleu lapis, dont la forme basse rappelait le genre de voitures nommé brouette en usage sous Louis XIII, descendait l'avenue qui conduit de la pyramide de Mont aigu aux étangs de Perrière, dans la forêt de Loches en Touraine.
L'intérieur était occupé par quatre personnes. L'une était un homme d'environ cinquante ans, de taille moyenne et de visage austère, auquel un costume entièrement noir, joint à l'immense perruque dont l'on s'affublait alors, donnait un air de gravité magistrale.
C'était monseigneur Paul de Beauvillier, duc de Saint-Aignan, pair de France et grand d'Espagne, comte de Montrésor, de Buzançais, de Chaumont et de Paluau, seigneur de la Ferté-Hubert et autres lieux, chevalier des ordres du roi, premier gentilhomme de sa chambre , ministre d'Etat, et gouverneur des villes et châteaux de Loches et Beaulieu ; le même qui, en 1685, avait, par un rare sentiment de modestie, résigné, entre les mains de Fénélon son ami, la charge de précepteur du duc de Bourgogne que le roi lui avait confiée.
La seconde paraissait plus jeune de quelques années. C'était un homme de cinq pieds et demi, haut en couleur, dont une épaisse moustache grisonnante relevée en crocs rehaussait la mâle expression
(I) La reproduction de cet article est interdite.
du visage. La splendeur de son costume offrait un contraste frappan avec la simplicité de celui de son compagnon. En effet, il portail un justaucorps de taffetas noisette à boutons en cailloux d'AJençon; une écharpe de tabis couleur cerise brodée d'or, un haut-de-chausse pourpre galonné de même, et des bas de soie blanche à coins d'or que chaussaient des souliers en maroquin noir à hauts talons rouges. Un ceinturon richement brodé soulenait son épéc qu'il tenait debout entre ses jambes, et dont il avait coiffé la poignée avec son chapeau bordé en points de Venise.
Ce somptueux cavalier était messire Louis Sanguin, marquis de Livry, premier maître d'hôtel du roi, et capitaine des chasses des forêts de Livry et de Bondy.
11 était beau-frère du duc de Beauvillicr (1).
La troisième personne était une dame de vingt-trois à vingt-quatre ans, à la physionomie vive et spirituelle, au teint de neige, aux formes épanouies ; de celte beauté un peu grasse, appétissante et mûre qui joint la saveur à l'éclat, et que l'on pourrait comparer à ces riches végétations méridionales où l'on trouve, à la fois, le fruit et la fleur.
Elle portait une de ces coiffures hurluberlu dont parle madame de Sévigné, et tenait à la main le petit masque en velours noir dont les dames se servaient encore à cette époque pour se préserver do l'ardeur du soleil.
C'était madame Diane de Beauvillicr, fille du duc (2).
Mariée un peu à l'étourdie au jeune marquis de C..., un des raffinés de la cour de Louis XIV, l'esquif conjugal avait sombré dans un duel, après une courte et orageuse traversée, et la marquise, qui y avait laissé la fleur de ses illusions et le tiers de son bien, avait rapporté du naufrage, sinon le parti pris du veuvage, au moins certaines préventions qui compliquaient fort, à son endroit, le rôle de consolateur. Aussi en était-il du cœur de la jolie veuve, comme du royaume des cieux, où il y a beaucoup d'appelés mais peu d'élus.
Enfin, le quatrième personnage était un jeune homme d'une beauté blonde, un peu fade, à vaste perruque surmontée d un feutre noir à plumes blanches, et vêtu d'un justaucorps incarnadin garni d'une profusion de rubans et d'aiguillettes qui témoignaient d'une préoccupation servile de la mode plus, peut-être, que de véritable élégance ; cava-
(\ } 11 avait épousé Marie-Anloinetto do Beauvillier, morte en 1 680. Le duc do Beauvillicr avait épousé la fille du grand Colbcrt
- ÎS9 —
lier de très bon air, du reste, débitant de la meilleure grâce, à la jeune dame, toul le galant phœbus de YAstrée.
Ce merveilleux était M. le baron de Sansac, gentilhomme de noble maison de Guicnne, et seigneur du joli château moyen-âge qui porte son nom, fondé à Loches par un de ses ancêtres, favori du roi François I°\
La voiture descendait au pas, entre un double rideau de futaies sous lesquelles végétaient d'agrestes familles de silvatiques : — la bourdaine aux vertus enivrantes; les fraîches bruyères roses; le houx au luisant feuillage étoile de fleurs blanches ; l'asphodèle à l'épi d'argent rayé d'ébène; le genêt, opulent prodigue, semantl'or pur à travers les bois. — En ce moment, le marquis de Livry, que ses fonctions de chasseur rendaient naturellement sensible à cette poésie sauvage, interrompant le jargon précieux du jeune baron, qui passait par le village de Grand Esprit pour arriver à Petits Soins, se mit à dire :
— Téte-bleue ! Monsieur de Sansac, voilà ce qui s'appelle une forêt, et il ferait meilleur y suivre la trace d'un bon ragot avec mon équipage de vautrait, que toute votre carte routière du royaume de Tendre.
Le baron resta tout interdit devant cette apostrophe à brûle pourpoint, pendant que la jeune dame portait son mouchoir à ses lèvres pour étouffer un éclat de rire.
— Il est vrai, M. le capitaine, répondit-il d'un air un peu piqué, que je ne suis pas un disciple assez fervent de saint Hubert pour préférer le concert d'une meute à l'entretien d'une dame, bien que je me flatte que mes limiers de Touraine tiendraient tête à toute la vénerie royale.
— Erreur, baron, dit le marquis, préjugé national. Il peut y avoir de bons chiens en Touraine; les bons chiens sontde tous pays, comme les jolies femmes, n'est-il pas vrai, ma nièce ?...
— Sans comparaison, bel oncle.
— C'est entendu.— Mais je vous répéterai, Sansac, ce que je vous ai dit vingt fois, c'est que pour avoir des chiens passablement créancés, il ne faut pas diviser leurs erres, et que la meute du loup ne mènera jamais le sanglier comme celle du vautrait. C'est logique; aussi sa majesté le roi de France a-t-elle son équipage particulier pour chaque chasse. Le dix-cors au grand veneur, c'est trop juste ; à tout seigneur tout honneur ; au grand louvetier, le loup ; le sanglier, au commandant du vautrait ; le chevreuil et le lièvre, au capitaine des chiens du cabinet. Or, vous prétendriez me faire croire que vos meutes de bricole,
rjui chassent tout jusqu'aux écureuils, sont collées à leur voie comme les nôtres.
— Après-demain, capitaine, vous verrez Massacreau à Pœuvre, répliqua le baron.
— En attendant, reprit le marquis, si j'avais l'honneur de commander en ce pays, je ne voudrais pas laisser une pareille forêt dans cet état déshonorant.
— Que feriez-vous, mon frère? demanda le duc de Beauvillier.
— Je solliciterais auprès de sa majesté Louis XIV, des lettres-patentes qui rengageraient en domaine royal, et j'en ferais une noble chasse où j'établirais une belle capitainerie qui, par parenthèse, profiterait mieux au pays que toutes vos chartes scholastiques (1). Je connais déjà assez Loches pour prédire que le plus mauvais rôtisseur y ferait mieux ses affaires que le meilleur des collèges.
— Au fait, dit le duc en souriant, l'un n'empêcherait pas l'autre, et ce ne serait que restituer à la forêt de Loches un droit que lui avaient concédé Charles VII, Louis XI, et tous nos anciens rois. — J'ai lu dans les annales de l'histoire de France, qu'après la retraite des Normands en 884, Carloman se retira en Touraine, et que ce fut dans la forêt de Loches, et non dans celle d'Iveline, comme le dit M. de Mézerai, qu'il reçut la blessure dont il mourut en chassant un sanglier.
— J'espère, Monsieur de Sansac, dit la marquise, que la race de celte vilaine bête est éteinte?
— Pas plus tard que l'hiver dernier, Madame, j'ai vu ici quelques solitaires qui doivent en descendre en droite ligne.
— Savez-vous que ce n'est pas rassurant pour notre grande chasse d'après-demain.
— Ce serait, en tous cas, une occasion de se signaler sous vos yeux, dit galamment le jeune homme.
— Je suis sûr, mon cher baron, que Diane appréciera beaucoup mieux vos menuets et vos sarabandes demain soir à son bal, dit le duc en souriant.
— Pourquoi, mon père? Une belle chasse a aussi son mérite.
— Je le crois bien, tête bleue! s'écria le marquis; autrefois nos mères se laissaient conquérir dans les tournois; mais à présent qu'il n'y a plus de tournois en France, la chasse est devenue, en temps de
(1; Lo collège de Loches fut donné vers ce temps aux religieux do Saint-Paul, appelés •vulgairement Barnabites, par un traite entre eux et 'e duc de Beauvillier.
paix, la seule occupation d'un véritable gentilhomme, et je ne voispas pourquoi ma belle nièce refuserait son cœur au mieux faisant.
— Tout beau! bel oncle, comme vous y allez! dit Diane; je ne professe pas à ce point non plus le culte du grand saint Hubert.
— Voilà une bonne occasion, pourtant, de faire du prosélytisme, dit le baron en riant.
— Malheureusement, reprit la marquise, on sait que les preneurs de religion en sont toujours les premiers martyrs.
— J'attendrai alors, Madame, que nous soyions en présence du sanglier de Carloman, et mon couteau de chasse répondra pour moi.
— Le cas échéant, interrompit le marquis, je vous recommande votre carabine, baron. Carloman avait son épée, qui valait bien une dague, et il n'en fut pas moins éventré. En pareille occasion, je ne connais qu'une bonne balle de plomb, quand on sait s'en servir.
— Mais c'est donc véritablement un animal fort dangereux que le sanglier, dit la marquise.
— C'est à dire, ma nièce, que j'ai vu dans la forêt de Livry, un tiers-an aux abois me découdre vingt-deux chiens et ouvrir les entrailles à trois chevaux. Il est vrai que je n'avais pas le couteau de chasse de M. de Sansac.
Diane porta de nouveau son mouchoir à sa bouche.
— Décidément, dit le jeune baron en se mordant légèrement les lèvres, M. le capitaine me prend à partie. Je serai obligé, pour m'en défaire, de lui dépister une bauge. •
— Que nous ferons vider par des bassets... si ce n'est pas honteux ! Le marquis s'arrêta court et prêta l'oreille; puis, mettant la tête à la portière.
— Halte, cocher! s'écria-t-il.
La société se trouvait alors dans la portion longeante de la forêt qui en a été distraite depuis, et qui en est exploitée aujourd'hui séparément sous le nom de Bois du domaine. A sa gauche se trouvait l'enceinte dite du Rimouri, et à sa droite le grand élang de Ferrière, dont on n'apercevait que la partie supérieure, le reste se trouvant masqué par une lisière de taillis qui borde l'avenue de Montaigu.
— Qu'y a-t-il donc, mon frère ? demanda le duc au capitaine ! Celui-ci continuait à écouler. Il se retourna vers ses compagnons,
et étendant le bras vers le Ri mou ri :
— Vous n'entendez pas? dit-il.
— En effet, dit le baron, ce sont des vnix.
— C'est bien heureux. A votre âge, j'aurais distingué celle musi-
que de la tour carrée de Loches. La chasse amène. Par saint Hubert! voilà des chiens bien gorgés.
— Ah ! mon oncle ! mon oncle î le beau cerf ! décria tout-à-coup la marquise.
— Un dix-cors ! ventre dieu ! dit le capitaine en bondissant sur les coussins : — téte complète, ou le diable m'emporte ! une trouvaille dans cette saison. Ce doit être un grand vieux (1). Téte-bleue! les jolis andouillers ! Et être en ce moment renfermé dans une boîte f ajouta-t-il en serrant les poings.
— Il gagne l'étang, dit le baron.
— S'il y met le pied il est flambé; car je dois convenir qu'il est noblement chassé.
En ce moment, une douzaine de grands chiens blancs marqués de taches fauves parurent sur le revers du fossé.
— C'est singulier, dit Sansac, je ne reconnais pas cet équipage.
— Il n'en aura pas moins mon estime, reprit le marquis ; voyez donc, on couvrirait toute la meute sous un épervier. Mais voilà le eerf à l'eau, ma nièce. Allons le voir prendre.
Et ouvrant lui-même la portière, il sauta lestement sur la route.
Au même instant, un piqueur passa comme le vent, se dirigeant du côté de la bonde de l'étang. L'ardent capitaine n'attendit pas ses compagnons, et s'élança sur ses traces.
Pour mettre le lecteur à portée de comprendre la scène qui va suivre, il est utile de donner ici un court aperçu des lieux.
Le grand étang de Ferrière forme un parallélogramme allongé dont la partie inférieure, ou la queue, part du bas du coteau de Montaigu, qui sert de ligne de démarcation entre la forêt et le domaine, et dont le haut est clos par une levée en talus où se trouve la bonde. Il est borné latéralement, au couchant par un mamelon boisé, et au levant par la lisière de taillis dont nous avons déjà parlé, qui borde l'allée de Montaigu. De l'autre côté du talus, la vallée se continue et sert de bassin à un autre étang plus petit appelé le petit étang de Ferrière,
Arrivé au milieu de l'eau, le cerf s'était arrêté, épuisé, haletant, l'oreille aux écoutes ; mais, entendant toujours les féroces clameurs qui le poursuivaient sans relâche et voyant apparaître les têtes de colonne de la horde bondissante attachée à ses pas, il se remit tristement en route.
(1 ) Les grands vieux cerfs sont ceux qui ont dépassé la septième année. Ils mettent bas les premiers, le plus ordinairement en février, et leur téte n'est refaite qu'en juillet. Mais cependant tout cela peut varier, et la mue a pu avancer lorsque l'hiver a été doux.
Au moment où il touchait à la rive opposée, le piqueur, qui avait lait le tour de l'étang, arriva au galop et lui coupa la retraite. Le pauvre animal rebroussa chemin en se jetant du côté de la bonde, pour éviter la rencontre des chiens qui nageaient déjà sur ses traces. Ceuxei le voyant se rabattre, obliquèrent sur lui en redoublant de cris et d'ardeur; mais, embarrassés dans une forêt de joncs, ils ne purent faire une diversion suffisante, et furent dépassés malgré les hourras du marquis qui les appuyait chaudement.
La chasse, en un mot, avait fait retour.
Le baron de Sansac arrivait alors au bord de l'étang avec la marquise. Le duc était resté dans la voiture, d'où il observait assez froidement toute cette scène.
Le cerf nageait vigoureusement, talonné par les douze aboyeurs dont on apercevait au dessus de l'eau les gueules enflammées. Alors, le voyant revenir de son coté, Sansac, poussé par le désir secret de déployer son adresse sous les yeux d'une dame, tira son épée et se glissa derrière un bouquet de chênes vers lequel l'animal paraissait se diriger. Puis, prenant son temps, au moment où le dix-cors sortait de l'eau, il lui poussa au poitrail la pointe de son fer. Mais, soit que sa main eût hésité ou que son coup eût été mal dirigé, l'armer au lieu de pénétrer dans la poitrine, glissa sur l'angle de 1 épaule, et le baron, qui portait en même temps le corps en avant, perdit l'équilibre et tomba dans l'étang.
Un éclat de rire se fit entendre à quelques pas de lui.
Le cerf, se sentant piqué, se retourna comme l'éclair en lançant un coup de tête qui se perdit dans le vide grâce à la chute du baron; mais, apercevant la marquise au milieu de son fou rire, il fit un bond vers elle et lui présenta ses terribles andouillers.
Diane jeta un cri perçant auquel un autre cri fit écho dans la calèche.
Elle ferma les yeux, croyant sa dernière heure venue ; mais au môme instant, rapide comme la foudre, s'élança enlr'elle et le cerf,, un inconnu qui, au moment où l'animal relevait la tête prêt à charger, lui plongea son couteau de chasse dans le poitrail.
Le dix-cors brama de douleur et s'affaissa lourdement à quelques pas de la jeune veuve, moins stupéfaite encore du danger qu'elle venait de courir que du secours inespéré qui lui avait paru tomber du ciel.
Le nouveau-venu était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, svelte et bien fait, aux traits distingués quoiqu'un peu hâics, et ani*
més par deux yeux noirs pleins d'éclat. Il ne portait pas de perruque, et ses cheveux bruns, séparés avec grâce sur un front découvert, flottaient négligement autour de sa tête.
Il était vêtu d'un habit de chasse en drap vert, que serrait, autour de la taille, un ceinturon de buffle où était suspendue la gaine vide de son couteau, et d'un haut-de-chausse écarlate terminé par de larges bottes de peau de daim.
La scène que nous venons de rapporter avait été rapide comme l'éclair. Immobile devant la belle marquise, le jeune chasseur la contemplait dans une muette admiration, tenant à la main son feutre gris dont la longue plume rouge balayait la tête du cerf expirant à ses pieds, lorsque le baron de Sansac accourut, l'épée haute, en criant :
— Où est-il? où est-il?
A la vue du muguet souillé d'eau et de fange, la perruque ondoyante, le visage enflammé d'un ardeur furibonde, Diane, quoiqu'encore tout émue, fut sur le point de perdre son sang-froid et un sourire légèrement moqueur contracta de nouveau ses jolies lèvres.
— Ah! diable, dit le baron apercevant en ce moment le jeune inconnu, et près de lui le cerf étendu mort, il me semble que ma besogne est terminée.
— Qu'appelez-vous terminée? s'écria le marquis de Livry qui arrivait à toutes jambes; il aurait fallu d'abord qu'elle fût commencée.
— Cependant mon estocade a porté, reprit Sansac en remettant son épée dans le fourreau d'un air un peu embarrassé.
— Porté, oui. .. dans l'étang que vous avez traversé de part en part; mais ailleurs je le nie par les entrailles de saint Hubert ! et une minute plus tard, tête-bleue! ma belle nièce en aurait acquis la conviction aux dépens de sa vie.
Cependant le duc de Beauvillier était accouru tout tremblant, et, s'approchant du jeune chasseur le chapeau à la main :
— Monsieur, lui dit-il, sera-t-il permis au duc de Beauvillier de savoir envers qui madame la marquise de C***, sa fille, vient de contracter une dette que pour ma part je n'oublierai jamais.
L'inconnu leva vivement les yeux sur la jeune veuve et les baissant presquaussitot.
— Louis de Menou, dit-il en s'inclinant.
— Menou? reprit le duc avec étonnement, soriez-vous parent du comte Louis de Menou-Boussay qui a fait la guerre dans les Flandres?
— C'était mon père.
— Que dites-vous? je l'ai fort connu à celte époque. Nous étions ensemble au siège de Charleroi. Serait-il mort?
— Depuis trois ans, Monsieur le duc.
— Il était, il est vrai, mon aîné. Je regrette de n'avoir pu, avant sa mort, resserrer les nœuds d'une vieille amitié que je serais d'autant plus heureux de voir revivre dans la personne de son fils, qu'il vient déjà, lui-même, d'y joindre un nouveau lien. Pour commencer, ajouta le duc, permettez-moi de vous présenter mon beau-frère, le marquis de Livry, capitaine des chasses de Sa Majesté.
— Qui vous fait ses complimens sincères, dit le capitaine ; sur mon âme ! vous avez-là les plus beaux chiens d'ordre que j'aie vus de ma vie.
Le jeune chasseur salua profondément.
— Sansac, continua-t-il en s'approchantdu cerf, voyez donc quelle tôle chevillée. Il est bien grand vieux, regardez-moi plutôt le massacre, la grosseur de ce merrain, la teinte foncée de la nappe. Je lui donne huit ans, pas une obole de moins.
Pendant cette démonstration technique, Diane s'était avancée vers le comte.
— Monsieur, lui dit-elle, avant l'arrivée de mon père, j'avais déjà souscrit tacitement aux obligations qu'il vient de contracter pour moi. J'accepte donc la dette de reconnaissance.
Louis de Menou s'inclina en rougissant.
— Et, en attendant que vous veuilliez bien faire quelque état de nous, ajouta le duc, madame la marquise donne demain une fête où votre place est marquée à double titre : celui d'ami et celui de chevalier. Ce dernier surtout vous oblige, et ma fille a droit d'espérer que vous n'y ferez pas plus défaut que tout à l'heure.
Nous ne saurions dire si M. de Beauvillier, celte fois, n'avait pas un peu présumé de l'initiative paternelle, mais ce fut au tour de la jolie veuve de rougir.
Un instant après, la société remontait en voiture.
Elle était déjà loin, que Ton aurait pu voir encore le jeune chasseur debout à la même place dans l'immobilité d'une statue.
— Tête bleue! disait le marquis en le suivant des yeux à la portière, voici un joli garçon, et je dois avouer qu'il a tué ce cerf avec infiniment de vigueur et de grâce.
— Son père était un brillant officier, dit le duc. Quoique je fusse beaucoup plus jeune, il me témoignait une affection dont j'ai conservé
le souvenir. Je ne puis même comprendre que, me sachant gouverneur de ce pays, il se soit laissé mourir sans me donner signe de vie.
— Il y a là tout une histoire, ou plutôt tout un roman, dit le baron de Sansac, que son bain dans l'étang ne disposait pas à la bienveillance. Le brillant officier avait le cœur des plus tendres...
— 11 était, en effet, fort épris d'une dame qu'il épousa, et qu'il perdit, je crois, peu de temps après, interrompit le duc. Depuis, je n'ai plus entendu parler de lui.
— Dans sa douleur, comme dirait M. de Cambrai, il renonça à Satan, son premier patron, ût vœu de célibat et entra en religion.
— Gorbleu ! voilà un beau modèle de fidélité conjugale, s'écria le capitaine; c'est digne du Malabar. Qu'en pense notre belle nièce?
— Mais jusqu'ici, bel oncle, je ne vois rien que de très édifiant dans le roman de M. de Sansac, dit-elle en s'avancant négligemment à la portière.
— D'autant plus, Madame, ajouta le baron en ricanant, qu'il n'est pas prouvé qu'à sa place la comtesse en eût fait autant.
— C'est ce que personne ne peut savoir, dit le duc : — Qu'avezvous donc, ma fille? reprit-il en voyant la marquise rentrer brusquement la tête dans la voiture.
— Ce soleil est dévorant, dit la jeune dame en rapprochant son masque de son visage.
— Pour en finir, continua Sansac, l'inconsolable époux fonda, auprès de son château de la Bourdillière, une communauté des filles de l'ordre de Cîteaux...
— Comment, Notre-Dame de la Bourdillière près Genillé? interrompit le duc.
— Elle-même, dit le baron, et, d'un seul coup, il y enrôla vingtquatre de ses sœurs et nièces.
— Vertu dieu ! Quelle épidémie de sainleté ! s'écria le marquis. Fort heureusement que notre jeune homme en a réchappé. C'eût été dommage, sur ma foi !
— Jusqu'ici, en effet, reprit M. de Sansac, il ne s'est pas consacré à d'autre culte que celui de saint Hubert, et je dois dire qu'il y sacrifie avec un zèle idolâtre. C'est un véritable Hyppolyte moins la tendre Aricie.
— Ça viendra, dit M. de Livry en riant.
— Nos belles dames commencent à en désespérer. Je le connais, au reste, assez peu, car on ne le rencontre nulle part, si ce n'est dans le fond des bois, où il chasse toujours seul, en vrai sauvage.
En devisant ainsi, la société arriva à une porte flanquée de deux tours, bâtie sur l'arche du pont qui sépare les deux villes limitrophes de Loches et de Beaulieu. Cette porte, dont il n'existe plus vestige aujourd'hui, s'appelait alors la Porte des cerfs, et était garnie d'un pont-levis.
L'hôtel de Sansac n'en était qu'à deux pas. Le baron prit, en cet endroit, congé de ses compagnons, et, le carrosse, continuant à suivre la ligne des ponts, rentra au château.
Martial Boucheron.
(La suite au prochain numéro.)
i. . ri fci r i . -