‹ Journal des chasseursChapitre 51 sur 74 · L' ALBUM D'UN CHASSEUR · texte numérisé non relu

L' ALBUM D'UN CHASSEUR

( Suite. )

ky eut un moment de lutte pendant lequel j'ignorai complètement ce qui se passait. J'élais dans une obscurité profonde, un manteau de glace m'enveloppait de la tête aux pieds, et je roulais sur moi-même, poussé par une force puissante qui me labourait les côtes d'une façon peu agréable, je dois le dire.

Enfin, je sentis que je restais immobile, et presqu'aussitôt, plusieurs mains me saisissant avec vigueur et précaution, je me retrouvai sur mes pieds.

— Etes-vous blessé, Monsieur le marquis? me demanda une voix dont l'accent tudesque me rappela le personnage avec lequel je devais me couper la gorge deux minutes auparavant.

— N'êtes-vous pas mort, mon capitaine? me cria dans l'oreille droite mon brave grenadier Brin-d' Amour.

— Blessé, je le crois; mort, j'espère que non, répondis-je à mes interlocuteurs; et, dégageant la neige dont mes yeux étaient remplis, je promenai mes regards autour de moi.

Le comte de Milnitz, Brin-d'Amour et Picard mon valet de chambre, m'entouraient, me soutenaient, me tàtaient et entr'ouvraient mes habits pour savoir où je pouvais être blessé.

Le premier tenait à la main son couteau de chasse ensanglanté jusqu'à la garde.

Le second me contemplait avec ce mélange de compassion et d'insouciance qui caractérise le vieux soldat habitué à toutes les catastrophes.

(I) La reproduction de cet article est interdite.

Quant à mon pauvre Picard, il avait l'air d'un échappé des petites maisons. Ses yeux étaient hagards, ses lèvres frémissantes, et des mots sans suite s'échappaient de son gosier contracté par la terreur.

Vérification faite de mon individu, il se trouva que je n'avais que quelques contusions peu importantes, de sorte que je ne tardai pas à voir reparaître la sérénilé sur les visages des trois personnes qui s'évertuaient à qui mieux mieux autour de moi.

— Et le sanglier? demandai-je.

— Le voilà, Monsieur le marquis, me répondit le comte de Milnitz en me montrant à huit ou dix pas du groupe que nous formions, une énorme masse qui se détachait sur la neige de la plaine, au milieu d'une auréole sanglante.

— Mordieu, mon capitaine, ajouta vivement Brin-d'Amour, sauf votre respect vous étiez. .. perdu (1) sans ce brave seigneur que voici.

Et il me désigna le comte de Milnitz qui essuyait la lame de son couteau de chasse avec son mouchoir de poche de fine toile de Silésie.

Je crus que je ferais une chose convenable en tendant la main au comte avant de demander à Brin-d'Amour l'explication de ses paroles, et j'accomplis cette démonstration affectueuse et reconnaissante avec la franchise d'un soldat et la dignité d'un gentilhomme.

— Ma foi ! Monsieur le marquis, me dit le comte avec la plus aimable cordialité, j'aime mieux vous avoir sauvé la vie que si j'avais exposé la mienne en me battant contre vous ; et maintenant que nous savons que nous sommes braves tous les deux, nous pouvons, ce me semble, nous estimer...

— Nous pouvons môme faire quelque chose de plus ! interrompis-je en serrant de nouveau la main de mon libérateur; — soyez mon ami, ne fût-ce que pour me dispenser de vous regarder comme mon vainqueur, car vous Tôles en définitive, puisque vous vous êtes si noblement vengé de mon impertinence étourdie.

Je me fis alors rendre compte par Brin-d'Amour et Picard de ce qui s'était passé, et le voici :

Le sanglier, en me culbutant du premier choc, m'avait jelé à dix pas dans un endroit où le vent avait amassé cinq ou six pieds de neige. Cette circonstance avait d'abord été heureuse, car mon formidable adversaire, qui s'était élancé à ma poursuite, englouti comme moi, n'avait pu me porter que des coups mal assurés. Dans celle position, mes compagnons ne pouvaient pas songer à faire feu pour me

(<) Ici je change un mot au texte original (Note de f éditeur retponsable.)

délivrer, de sorte qu'ils avaient dû rester, pendant quelques instans, spectateurs inutiles et terrifiés de ma mésaventure. C'était le comte de Milnitz qui, le premier, avait perdu patience. Son couteau de chasse à la main, il s'était précipité dans la bagarre au risque d'y rester lui-môme, et, Dieu aidant, il avait enfin réussi a enfoncer son arme dans le flanc du sanglier, toujours plus acharné sur moi.

— Qu'auriez-vous fait de plus pour un ancien ami? lui demandaije avec l'émotion de la gratitude.

— J'aurais probablement fait moins, me répondit-il. Les anciens amis, on les connaît trop bien, et alors on les laisse se tirer d'affaire eux-mêmes.

La misanthropie de cette réponse me plut, et je compris que nous ne pouvions guère manquer de nous convenir, le comte et moi.

— Mais où est donc l'abbé, m'écriai-je.

— Monsieur l'abbé? répéta Picard.

— Notre aumônier? ajouta Brin-d'Amour.

— Ce grand homme noir? dit à son tour le chambellan de Sa Majesté l'impératrice Marie-Thérèse.

Personne n'avait pensé à lui, chacun devinant sans doute qu'il ne s'oublierait pas lui-môme.

— Nous regardâmes sur la neige à une centaine de pas à la ronde, mais nous n'aperçûmes rien.

Nous appelâmes, mais nous ne pûmes obtenir aucune réponse. La grande route qui conduisait à Egra était solitaire; dans la direction opposée il n'y avait personne non plus.

— Le diable l'aura emporté, grommela Picard qui n'aimait pas l'abbé parce qu'ils étaient gourmands tous les deux.

— Le diable n'est pas si bête, répondit Brin-d'Amour à demi-voix : il n'emporte que les gens qui se refusent à le suivre de bonne volonté, et monsieur l'aumônier de Beauvoisis...

Un regard sévère que j'adressai, non sans avoir bien envie de rire, à ces drôles, les obligea au silence.

Il fallait cependant trouver l'abbé. Un gros homme de cinq pieds six pouces ne disparaît pas comme un sylphe dans les airs.

J'eus alors l'idée de jeter les yeux sur les arbres qui s'élevaient ça et là dans le taillis voisin.

Je n'en eus pas inspecté une demi-douzaine, que mon regard dut s'arrêter sur un énorme sapin au feuillage noirâtre et touffu.

Dans l'inextricable fouillis formé par ses branches, je crus remarquer un objet qui se mouvait avec précaution.

Je touchai le bras du comte de Milnitz, et je lui indiquai du doigt l'arbre en question.

— Voilà notre homme, lui dis-je ; n'ayons pas l'air de le voir, pour lui laisser le temps de descendre tranquillement.

Et nous tournâmes le dos au taillis , comme des gens bien élevés que nous étions.

Moins d'une minute après, l'abbé Bouquet accourait tout essoufflé.

— Le ciel soit loué , Monsieur le marquis ! je vous retrouve enfin sain et sauf! s'écria-t-il en me serrant dans ses bras.

— Doucement, doucement, l'abbé; j'ai déjà élé embrassé tout à l'heure par quelque chose de noir, et mes côtes s'en ressentent, lui dis-je. Mais d'où diable sortez-vous?

— J'étais allé chercher du secours, me répondit avec un aplomb magnifique l'aumônier de Beauvoisis.

— Auprès du Très-Haut, riposta vivement le comte de Milnitz. Maintenant, Messieurs, ajouta-t-il avec gaîté et bonhomie, vous allez me suivre, car vous êtes mes prisonniers.

L'abbé me regarda avec inquiétude, et depuis il m'a avoué que l'idée d'un hussard déguisé lui était revenue à l'esprit.

— Les lois de la guerre, répondis-je au chambellan de notre ennemie l'impératrice, vous donnent le droit de disposer de nous, Monsieur le comte ; je suis à vos ordres.

Comment! vous vous rendez, mon capitaine? me demanda Brin-

d' Amour à l'oreille en me toisant de la tête aux pieds avec une stupéfaction peu respectueuse.

Tais-toi, imbécile. Tu ne vois donc pas que ce digne gentilhomme nous offre l'hospitalité dans son château, et comme je suis un peu moulu, je ne serai pas fâché de me reposer pendant quelques jours chez lui.

Brin-d' Amour cligna de l'œil d'un air de bonne humeur, et nous nous mîmes en route immédiatement.

Dès que nous eûmes traversé le taillis où mon vieux Mondor avait lancé le sanglier, nous nous trouvâmes au penchant d'une colline.

A nos pieds se déroulait gracieusement une vallée sinueuse, de l'aspect le plus pittoresque, malgré le linceul de neige qui la recouvrait comme tout le reste de la campagne.

Au centre de cette vallée et à demi caché dans des massifs d'arbres verts, s'élevait un château dont la façade en briques rose-vif se détachait harmonieusement, soit sur le sol éblouissant de blancheur, soit sur la verdure sombre des massifs qui l'environnaient.

— Voilà votre prison, Monsieur le marquis, me dit gracieusement le comte en étendant le bras devant lui ; mais vous ne serez tenu d'y rester qu'autant que vous vous y trouverez bien.

— Et si cela durait trop long-temps?

— Alors je demanderais votre échange : j'ai justement un de mes fils prisonnier... Vous voyez que tout est pour le mieux...

— Dans le meilleur des mondes possibles, ajouta un peu étourdiment l'abbé Bouquet, qui nous avouait, ainsi avoir lu Candide, petit roman assez gaillard de Monsieur de Voltaire, historiographe de Sa Majesté et gentilhomme ordinaire de sa chambre.

Ën vingt minutes de marche environ, nous atteignîmes la grille du château : le comte tira une cloche.

Aussitôt de nombreux domestiques se montrèrent sur un large perron et se précipitèrent à notre rencontre.

Le comte leur donna des ordres qui tous témoignaient de son intention de nous offrir une hospitalité vraiment seigneuriale, et l'abbé, qui savait assez d'allemand pour comprendre ce dont il s'agissait, me regarda du coin de l'œil d'une façon tout-à-fait significative.

On m'établit dans la chambre d'honneur du château ; l'abbé fut logé à quelque distance de moi dans le même corridor, et Brin-d'Amour fut confié au chasseur du comte, vieux Talpache qui devait s'entendre merveilleusement avec un grenadier quelque peu ivrogne, grand coureur de fillettes, un de ces honnêtes mécréans, enfin, comme nos régimens en comptent par centaines.

Quant à Picard, en sa qualité de valet de chambre, on lui désigna un gtte qui faisait partie de mon appartement.

Tout ceci réglé avec une grâce infinie et les propos les plus aimables, notre hôte me quitta en m'engageant à me mettre au lit pour reposer mes membres endoloris, et en me prévenant que le dîner aurait lieu à deux heures précises, suivant les usages de sa maison, à moins que je ne désirasse qu'il fût retardé ou avancé, ce à quoi je me refusai positivement.

J'ai toujours eu un goût très vif, un attrait invincible pour Yim* prévu.En guerre, enchâsse, en amour, partout enfln, Y imprévu a un charme qu'on ne trouve jamais dans les choses long-temps espérées. En guerre, vous cheminez tristement le long d'une grande route monotone, poudreuse ou boueuse ; vous vous dites que l'ennemi est loin, sans doute, et vous pensez qu'à tout prendre, c'est encore moins amusant que la paix. Puis, voilà qu'au détour de quelque bois une fusillade à bout portant vous tue une vingtaine d'hommes, et vous

— ÎS6 —

vous sentez tout-à-coup ragaillardi. En chasse, c'est à peu près la môme chose : la meute est en défaut, la terre est mauvaise, le vent s est élevé ; vous vous étendez triste et grognon sur la berge d'un fossé, et vous songez à vous défaire de votre équipage. Soudain un chien donne; les autres se rallient à lui; vous êtes sur vos pieds, prompt comme l'éclair, attendant le lièvre de meute, et c'est un magnifique brocard qui vous passe à quinze pas et que vous roulez comme un lapin. H va sans dire qu'ensuite vous relevez votre lièvre et que vous le tuez aussi, sans cela le plaisir ne serait pas complet. L'amour offre des chances pareilles, j'en demande bien pardon aux fanatiques de la constance et aux prôneurs de l'habitude. Vous avez atteint le sixième mois d'un bonheur éternel, et, sans le dire tout haut, vous pensez que l'éternité est bien longue, et qui plus est vous ne le pensez pas seul. Chaque matin vous vous grisez avec cet amour aigri pour paraître passionné tout le jour ; vous transformez des baillemens en soupirs, voos usez votre esprit à faire du sentiment, et tout bas vous chantez comme l'Arlequin de la Comédie-Italienne : J'étais bien plus heureux quand j'étais malheureux. Dans cet état de langueur, vous surprenez, au moment où vous y pensez le moins, deux grands yeux noirs ou bleus, la couleur n'y fait rien, pourvu que ce ne soient pas ceux de votre maîtresse, attachés sur vous : c'est Yimprévu qui commence : je me dispenserai de dire comment il finit, car lorsqu'il en est là il n'existe déjà plus.

J'étais donc ravi de l'aventure qui m'avait amené chez le comte de Milnitz, et, couché dans un lit moelleux, je frottais avec satisfaction mes côtes meurtries qui mêla rappelaient D'abord, j'avais fait la connaissance d'un fort galant gentilhomme, ce qui est toujours très agréable : un compagnon qu'on ne connaît pas et qu'on ne doit, selon toute apparence, jamais revoir, c'est là le véritable ami du Monomotapa rêvé par Lafontaine. Ensuite cet ami avait peut-être, je ne dirai pas une femme, fi donc! mais une sœur, une cousine, quelque compagnie comme cela enfin, et cette idée me souriait. Une femme est toujours une chose charmante dans un château , même quand on ne lui fait pas la cour : quoi qu'il arrive, c'est le bonheur ou l'espérance, c'est à dire l'imprévu en fleur ou en bouton.

Tout en roulant ces idées et beaucoup d'autres dans ma tète , je m'endormis profondément.

J'étais plongé dans un rêve délicieux , ma foi , lorsqu'il me sembla entendre murmurer à mon oreille les paroles suivantes :

— Monsieur le marquis, il est une heure trois quarts; vous allez faire attendre le dîner.

Je me dressai sur mon séant et j'aperçus l'abbé Bouquet debout au chevet de mon lit.

— Ah ! l'abbé, lui dis-je d'un ton de reproche , vous m'avez réveillé au plus beau moment.

— Le dîner...

— J'envoyais un tout servi devant moi, interrompis-je. Il n'y avait qu'un seul plat, mais je suis sûr qu'il était excellent.... vous auriez bien dû me laisser le temps d'y goûter.

— Ne regrettez rien, Monsieur le marquis ; j'ai fait un tour à la cuisine, et je me suis assuré que le maître-queux de son Excellence est un homme du premier mérite.

— L'abbé , je défie tous les cuisiniers du monde de faire le ragoût que j'ai vu en rêve.

— Avez-vous eu du moins le temps d'en demander la recette ?

— A quoi bon? vous n'auriez pas pu en ta ter... les Saints Canons sont positifs à cet égard.

Je ne sais ce que l'aumônier de Beauvoisis crut comprendre, mais il me quitta brusquement sous le prétexte d'aller prévenir mon valet de chambre, afin qu'il vînt sans retard m' accommoder.

Au bout de dix minutes, j'étais rasé, poudré, parfumé, et, dans mon habit blanc à revers écarlates, j'avais ma foi fort bon air; je puis dire cela, maintenant que je suis vieux et revenu des vanités de ce monde.

Comme je finissais ma toilette, le majordome du comte, le chapeau sous le bras et l'épée au côté, se présenta à ma porte et m'annonça que le dîner était servi.

Je le suivis et il me conduisit au salon, où le comte était seul avec l'abbé.

Ceci dérangeait un peu mon réve.

Mais mon désappointement no fut pas de longue durée, car presque aussitôt j'entendis un pas léger effleurer le parquet, et en môme temps le comte, me prenant par la main, me dit t

— Marquis , permettez-moi de vous présenter à ma nièce, la comtesse Aurore de Milnitz, chanoinesse régulière du chapitre noble de Sain te- Anne de Munich.

Je m'inclinai avec respect

Aurore... Sur mon honneur, le parrain de cette jeune fille avait été sorcier en lui donnant ce nom, car jamais plus rayonnante créature ne s'était offerte à mes regards. Le soleil de mai quand il parait à l'horizon a moins d'éclat ; la rosée qui tremble dans le calice des

roses est moins brillante ; l'azur du ciel est terne en comparaison du bleu limpide de ses yeux. La comtesse Aurore était d'une taille moyenne, mais bien prise, et si admirablement proportionnée dans tous ses contours qu'elle paraissait grande. Sa peau était d'une blancheur éblouissante et d'une transparence merveilleuse ; sa bouche gracieuse et bien ornée , son nez spirituel et mutin. Un œil de poudre blonde, étendu comme un léger nuage sur sa chevelure , tempérait ce qu'elle avait d'un peu ardent peut-être. Ses bras, nus jusqu'au coude, sortaient Gns et potelés d'une manche juste, terminée par un ample sabot de dentelle, et son pied mignon semblait à l'aise dans une mule à talon, digne de chausser une des fées des contes de feu Perrault. La comtesse portait une robe; de velours mordoré, garnie de martre zibeline, sur le haut de laquelle se détachait, à la naissance de l'épaule gauche, la croix de son chapitre, suspendue à un ruban de moire bleu céleste.

Je fus si ébloui par cette gracieuse apparition, que je restai immobile comme un terme et muet comme un sot; il fallut que le comte me rappelât à moi-même en me disant :

— Marquis, offrez la main a ma nièce, et allons dtner.

Je ne me fis pas prier, comme on se l'imagine bien, et, guidé par les plus jolis doigts du monde qui frémissaient dans les miens, je me dirigeai vers la salle à manger où la comtesse Aurore me désigna la place d'honneur à sa droite.

Le comte et l'abbé Bouquet se placèrent en face de nous.

Je ne voulus pas perdre de temps, et le potage n'avait pas encore été servi que j'étais déjà en conversation réglée avec ma charmante voisine.

Nous n'avions pas échangé vingt paroles que j'avais découvert que son esprit n'avait rien à envier à sa beauté.

La comtesse était vive, piquante , un peu moqueuse, coquette comme une Françaiso de la cour, avec une légère nuance de rêverie allemande qui ajoutait à ses charmes nombreux un attrait tout nouveau pour moi.

— Vous avez un cousin prisonnier, à ce que m'a appris monsieur voire oncle, dis-je à la comtesse.

— Hélas! oui, Monsieur le marquis, me répondit-elle en rougissant.

Je vis que j'avais touché une corde sensible, mais cela ne me rebuta pas : on ne risque jamais rien à s'insinuer dans la confiance des femmes : le moins qu'on y gagne, c'est d'obtenir d'elles la permission de les plaindre, ce qui mène à tout.

— Et vous voudriez sans doute que la paix fût faite pour le revoir ? repris-je.

— Sans doute. C'est si triste pour lui, le pauvre enfant !

— Le pauvre enfant ! il est donc hjen jeune?

— Deux ans de plus que moi, répondit-elle avec l'accent de la compassion.

Je regardai attentivement la jeune chanoinesse, et il me sembla bien difficile qu'une personne qui avait le nez aussi retroussé fût bien naïve.

Je fis encore quelques questions à la comtesse, ou plutôt je l'amenai à me faire des confidences, et j'arrivai à conclure qu'il existait une petite amourette entre le cousin et la cousine, amourette assez innocente des deux côtés, mais surtout d'un seul : je laisse à deviner lequel.

J'appris aussi que le prisonnier n'avait pas encore été conduit en France, et qu'il suivait toujours le quartier général du maréchal de Belle-Isle, ce qui laissait l'espoir de le voir d'un moment à l'autre , et permettait la négociation prompte d'un échange, le cas échéant.

Une idée folle me passa par la tôte.

— Madame la comtesse, dis-je à ma charmante voisine, que penseriez-vous de l'homme qui ferait rendre la liberté à votre cousin, d'ici à quarante-huit heures?

— Je penserais qu'il n'y en a pas de plus charmant sur la terre , monsieur le marquis.

— Môme en y comprenant le prisonnier ?

— Ma foi oui.

— Et que feriez-vous pour ce libérateur?

— Il ne serait donc pas désintéressé ?

— On ne l'est jamais. Celui qui se précipite pour relever le mouchoir d'une jolie femme, espère qu'il effleurera le bout de ses doigts en le lui rendant.

— Ce que vous dites-la est bien triste , fit-elle avec un soupir qui mourait d'envie de se transformer en éclat de rire.

— Vous n'avez pas répondu à ma question , repris-je. ,

— Je ne sais plus ce que vous m'avez demandé.

— Je vous ai demandé ce que vous feriez pour celui qui obtiendrait promptement la mise en liberté de votre beau cousin.

— D'abord il n'est pas beau, repartit-elle vivement.

— Eh bien ! voire aimable cousin.

— Mais c'est qu'il n'est pas aimable non plus, riposta -t-e lie encore plus vite.

— Alors , votre citer cousin , car vous conviendrez que vous l'aimez.

— Que ferait-on , quand on passe sa vie dans le môme château, si on ne s'aimait pas un peu ?

— Ah ! je suis bien de votre avis ! m'écriai-je.

— Les Français sont toujours de l'avis de tout le monde.

— Cela pourrait arriver si on les consultait sur votre beauté, Madame la comtesse.... Mais, j'y songe, vons ne m'avez toujours pas dit ce que vous feriez pour celui...

— Eh bien ! franchement, je ne lui devrais pas grand'chose, car le service qu'il me rendrait ne serait pas considérable, interrompitelle en faisant une petite moue délicieuse.

— Mais encore ? repris-je en me disant tout bas que le pauvre cousin était sur ses fins.

— Gela dépendrait alors de la personne qui aurait fait réussir la négociation.

— Si c'était moi, par exemple? dis -je résolument, pour en finir avec cette fine mouche qui me faisait l'effet de s'amuser un peu âmes dépens.

— Si c'était vous, Monsieur le marquis, je croirais offenser un galant gentilhomme comme vous en vous offrant une récompense.

— Ecoutez, Madame la comtesse, continuai-je en baissant la voix, j'ai un moyen sûr de faire que monsieur votre cousin soit ici demain soir : il ne m'en coûtera qu'un stratagème honnête.

— Un stratagème honnête ! mais savez-vous bien que c'est un grand sacrifice que vous me ferez là ?

— Peu importe... Voulez-vous que je l'emploie ?

— Oh 1 cela fera tant de plaisir à mon oncle ! Et puis, franchement, vous lui devez bien un peu de reconnaissance.

— Me donnerez- vous du moins votre main à baiser ?

On conviendra que c'était réduire mes prétentions d'une façon presque honteuse ; mais j'étais battu et je ne songeais plus, pour le moment du moins, qu'à sauver l'honneur.

— Ma main à baiser? c'est ce que nous ne refusons à personne, nous autres Allemandes : cela fait même partie de notre éducation.

— Il ne tiendra qu'à vous d'être plus généreuse.

— Ecoutez à votre tour, répartit-elle avec une vivacité qui avait l'air de la franchise : je vous ai dit que mon cousin n'était ni beau

ni aimable; eh bien! quand vous l'aurez vu, vous fixerez-vousmême votre récompense. Cela vous convient-il, Monsieur le marquis.

— Sans aucun doute, Madame la comtesse.

— Mais vous ferez les choses en conscience ?

— Je vous le jure !

En ce moment je crus remarquer que le comte de Milnitz nous observait, et je jugeai prudent de transporter la conversation sur un autre terrain.

Nous parlâmes littérature, musique, sentiment : sur tous les sujets je trouvai la comtesse aussi spirituelle que piquante, et elle acheva de me tourner la tête.

Elle m'apprit que le comte de Milnitz, son oncle et mon hôte, était le chasseur le plus déterminé de toute l'Allemagne ; qu'il vivait constamment dans ses terres, par suite de quelques démêlés avec la cour, et qu'il était séparé de sa femme depuis quelques années.

Tous ces renseignemens me furent donnés en termes élégans, spirituels, et avec une finesse qui consistait particulièrement à faire entendre les choses sans les dire. Certainement M. Marivaux ne ferait pas mieux ; et si je n'avais pas été déjà amoureux de cette charmante fille, à coup sûr je le serais devenu en l'écoutant.

Aussi l'heure que nous passâmes à table s'écoula-telle aussi vite que si j'eusse été sur un champ de bataille ou dans l'ardeur d'un débucher. L'abbé Bouquet, qui employait son temps d'une façon toute différente, semblait de mon avis, et ce fut avec une égale tristesse que nous entendîmes le comte nous donner le signal de la fin du dîner : l'abbé ne savait pas encore à quelle heure on soupait, et moi j'ignorais si le salon me serait aussi favorable que la salle à manger pour le tête-à-tête devant témoins.

Puisque j'ai dit que j'étais amoureux, il faut que je me hâte d'ajouter que j'en avais parfaitement le droit à cette époque, en ma qualité de célibataire.

Je sais bien qu'en campagne on a des dispenses, comme disait l'abbé Bouquet à l'occasion d'un jambon et d'une longe de veau ; mais je n'en avais pas besoin, et je liens à le constater, pour le cas où quelqu'un trouverait un jour ce griffonnage dans mes paperasses.

Je donnai la main à la comtesse Aurore pour retourner au salon, puis je me rapprochai du comte, auquel je demandai en plaisantant

si, en ma qualité de prisonnier, j'avais le droit d'envoyer jusqu'à Egra mon grenadier Brin-d' Amour.

— Sans aucun doute, me répondit-il en homme d'esprit; car je me plais à croire que vous ne le chargez pas de ramener votre régiment pour vous délivrer.

Je jetai un coup d'œil sur la belle chanoinesse, et je crus remarquer que son visage exprimait cette sorte de distraction vague que les jeunes filles spirituelles et éveillées savent donner à leurs traits quand elles veulent cacher qu'elles écoutent.

— Je vais m' occuper de vous, dis-je en passant auprès d'elle pour me retirer dans mon appartement.

— Pourquoi tant vous presser? fit-elle en haussant légèrement ses blanches épaules encadrées dans la martre zibeline. — Je vous assure que j'aurais bien pu attendre.

— En ma qualité de créancier je suis plus impatient, et...

— Je ne vous dois rien encore ! interrompit-elle vivement en s'éloignant de moi.

Rentré dans ma chambre, j'écrivis en toute hâte ceci à monsieur le maréchal de Belle-Isle.

« Monsieur le maréchal ,

» Parti ce matin d'Egra pour me rendre en France, j'ai été fait prisonnier, à quelque distance de la ville, par un partisan qui m'a emmené, avec toutes sortes de façons courtoises, dans son château, d'où je prends la liberté de vous écrire. Mon hôte, qui s'appelle le comte de Milnilz, serait assez disposé à me rendre la liberté ; mais comme son ûls unique est dans la même position que moi au quartier-général de votre Excellence, il ne veut traiter que par voie d'échange. Je viens donc, monsieur le maréchal, vous supplier de peser dans votre sagesse si un capitaine de grenadiers au service de sa majesté le roi de France, ne vaut pas un cadet dans les Hulans de la reine de Hongrie (1). J'attends votre décision suprême, monsieur le maréchal, avec la confiance et le respect que vous inspirez à tous ceux qui ont l'honneur de servir sous vos ordres.

»Le marquis de Capisvchi-Bolognk,

* Capitaine do grenadiers au Ier bataillon de Beauvoisis. » Au château de Milnitz en Bohême. »

{[) C'est ainsi que nous appelions l'impératrice Marie -Thérèse pondant la guerre <|uc nous lui faisions pour la détrôner.

P. S. « L'abbé Bouquet, aumônier de mon régiment, a été aussi pris avec moi; mais j'ai lieu de penser qu'il passera par dessus le marché dans le traité d'échange. Maintenant, s'il était nécessaire de faire valoir un motif d'humanité pour intéresser monsieur le maréchal , j'ajouterais que le jeune officier dont je lui demande l'échange contre moi. est fiancé à une ravissante jeune fille qui se trouve au château de Milnitz en ce moment. Le cœur sensible de monsieur le maréchal m'est un sûr garant.... »

Ici il y avait une phrase assez bôte, une de ces phrases qu'on trouve superbes quand on est amoureux, et qui font hausser les épaules quand on les relit six mois après.

Cette lettre mise sous enveloppe et cachetée, je dis à Picard d'aller me chercher Brin-d' Amour.

Le digne grenadier arriva un peu en zig-zag, car il sortait de dtner avec son ami le Talpache : je ne m'inquiétai pas de cet état, sachant que les ivrognes de profession ne sont jamais aussi en jouissance de leurs facultés naturelles que.lorsqu'ils sont à moitié gris.

— Tu vois bien cette lettre? lui dis-je.

— J'en vois même deux, mon capitaine.

— Eh bien ! tu peux perdre l'autre , mais celle-là je te la recommande sur ta tête. Tu vas la porter à monsieur le maréchal de Belle- Isle, à son quartier-général.

— Ça suffit, mon capitaine.

— Ce n'est pas encore tout. Si monsieur le maréchal te demande « si je suis prisonnier ici , tu lui répondras que oui.

— Pardon, mon capitaine... mais je ne puis pas dire que trois Français, car je ne compte pas monsieur l'abbé, ont été pris par un seul homme.

— Mais, maraud, tu auras soin d'insinuer que nous avons été attaqués par des forces très supérieures.

— C'est différent, mon capitaine. Soyez tranquille, j'arrangerai très bien les choses.

— Ne revient pas sans m'apporter une réponse. —Cependant, mon capitaine, si monsieur le maréchal me la faisait

trop attendre ?

— Eh bien ! tu l'attendrais toujours.

— C'est que...

Et Brin-d' Amour se gratta l'oreille d'un air mécontent.

— Voyons, drôle, quel mauvais coup as-tu déjà trouvé à faire par ici ?

— Oli ! rien, mon capitaine... Seulement, mon ami le Talpache a une très jolie nièce qui m'a promis de me donner ce soir une leçon de valse.

— Une jolie nièce ! Voyons, quand/enonceras-tu à tes habitudes de mauvais sujet.

— Oh ! capitaine, c'est seulement pour l'histoire de rire un moment avec cette jeune fille.

— Tu riras demain... Mais, '.dans tous les cas, si tu fais un peu de diligence, tu peux être de retour ici dans trois heures... Allons, pars vite.

Je redescendis au salon, où je ne trouvai personne.

J'entendis rire et causer dans une pièce voisine, et comme la porte était ouverte, j'entrai sans façon.

C'était la salle de billard : la comtesse Aurore et l'abbé Bouquet faisaient une partie.

La comtesse était d'une gatté folle qui contrastait avec l'air penaud du pauvre aumônier. Elle riait, chantait, faisait des coups magnifiques, et rien ne saurait donner l'idée de la grâce coquette avec laquelle elle étendait sur le tapis vert sa main effilée, éblouissante et potelée; sans compter que lorsque la position de la bille l'exigeait, elle levait la jambe droite assez haut, ma foi, et alors sa petite mule tombait, et on voyait un pied à damner un saint octogénaire.

Je compris aussitôt la situation de l'abbé, et je la comparai intérieurement à celle d'un lièvre qu'on eût mis tout vivant à la broche.

Comme je le savais très soigneux de sa santé, je crus que je me débarrasserais facilement de lui en lui faisant une peur quelconque sur ce sujet.

— L'abbé, lui dis-je, si vous n'allez pas prendre l'air tout de suite, je ne vous donne pas cinq minutes pour tomber frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante.

— Est-ce que je suis rouge? me demanda-t-il en cherchant des yeux une glace qu'il ne trouva pas d'abord.

— Rouge, non, mais violet... Vous aurez trop dîné.

— Mais je ne puis laisser ainsi une partie commencée avec une....

— Je la finirai pour vous, soyez tranquille : l'honneur de Beauvoisis sera sauf.

Et je pris sa queue sans aucune espèce de cérémonie. Alors il se dirigea vers une fenêtre, et je le vis qui posait la main sur l'espagnolette.

— Qu'allez-vous foire, Monsieur l'abbé ? s'écria la comtesse Aurore. Songez donc à la manière dont je suis vêtue, ajouta-t-elle en passant à plusieurs reprises sa main dans les environs de son cou de cygne.

— Pardon, Madame la comtesse, balbutia le pauvre aumônier; mais je n'ai pas remarqué... je ne savais pas... j'ai la vue fort mauvaise... Monsieur le marquis m'avait engagé à prendre l'air.

— Dans la cour, mon cher abbé; mais non dans cette pièce.

La comtesse partit d'un éclat de rire qui acheva de déconcerter mon compagnon de voyage. Il fit encore deux ou trois tours dans la salie de billard, puis il se décida à s'éloigner, mais non sans regret.

— Est-ce que nous allons sérieusement continuer cette partie ? demandai-je à la comtesse.

— Mais certainement. Que voulez- vous que nous fassions ?

— J'aimerais mieux causer.

— L'un n'empêche pas l'autre , au contraire.

Je poussai ma bille avec humeur contre un carambolage que je manquai.

— C'est que, repris-je avec une remarquable gaucherie, j'ai déjà écrit à monsieur le maréchal de Belle-Isle; ma lettre est partie, et il est possible que votre cousin soit ici ce soir.

— Pourquoi vous étes-vous tant pressé? je vous avais dit que moi je ne l'étais pas.

— Les femmes ne sont jamais sincères.

— Eh bien ! quand mon cousin arriverait ce soir, cela peut-il nous empêcher de jouer au billard à présent?

Ma maladresse était mise à nu, et je pris la résolution de m'appliquer à mon jeu, de manière à faire supposer au charmant démon qui me troublait la cervelle, que je n'étais plus distrait par d'autres pensées.

Je soutins admirablement ce rôle pendant dix minutes ; mais la diable de mule tomba deux ou trois fois ; la petite main potelée s'étalait à chaque instant sur le tapis vert du billard, comme une blanche marguerite dans un pré; le jour baissait; ma foi ! je pris bravement le parti de déclarer mon amour à la chanoinesse, ne fût-ce que pour soutenir l'honneur de Beauvoisis, ainsi que je l'avais promis à l'abbé Bouquet.

Dans cette pensée, je m'approchai de ma belle antagoniste, et posant ma main sur mon cœur, je lui dis que je l'adorais, et, sur mon honneur, je le lui dis fort bien, en termes galans, spirituels, tels qu'on

les trouve enfin quand un goût très vif n'est pas embarrassé par une grande passion.

— Je m'y attendais, répondit-elle avec un sourire doucement railleur, et un regard qui n'avait rien de courroucé. Monsieur le marquis, vous n'êtes pas...

Elle n'eut pas le temps d'achever : trois laquais, portant trois candélabres garnis de bougies allumées, entrèrent, précédant le comte de Milnitz, qui vint à moi et me dit du ton le plus aimable :

— Excusez-moi si je vous ai un peu délaissé depuis le dîner, mon cher hôte ; mais je m'occupais de vous : je viens, sauf votre approbation, d'organiser pour demain une chose très rare en tout temps dans notre Allemagne, mais particulièrement dans cette saison. 11 s'agit d'une chasse à courre.

— Une chasse à courre ! sur cette neige unie comme un miroir ! m'écriai-je.

— Justement; mais soyez tranquille, nous la suivrons chacun dans un traîneau. J'espère que vous voudrez bien vous charger de conduire celui de ma nièce.

J'acceptai de l'air le plus hypocrite qu'il me fut possible de trouver dans les bonnes traditions de Beauvoisis.

Marquis De Foddras.

(La suite au prochain numéro.)

CHRONIQUE LOCHOISE.

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