UN BAL EN L'AN
l existe de par le monde, vers le 47' degré de latitude, une petite ville remarquable à plus d'un titre. — Loches est son nom. — Pour qui la voit en perspective, rien de plus affable et de plus hospitalier. Groupée à mi-côte, dressant au sein des nues le front cicatrisé de sa tour carlovingienne et les clochers de sa collégiale, suspendue avec grâce sur les prairies opulentes que l'Indre enveloppe de ses deux bras comme d'une ceinture de cristal, vous diriez d'une chatte endormie au soleil.
Ne vous y fiez pas trop. Elle a de bons petits ongles sous le velours de sa patte, la sournoise.
L'observateur qui, de nos jours, étudie la physionomie morale et physique de cette petite ville, — petite ville entre les petites villes, mère patrie du cancan, Saturnia tellus du caquet, — a de la peine à reconnaître la cité monumentale et guerrière des Geoffroy Grise-Gonelle, des Foulques-Nerra, des Dreux de Mello, des Richard Cœurde-Lion ; la célèbre demeure d'Agnès Sorel qui lui légua son tombeau, de Charlotte de Savoie que son royal époux allait voir quelquefois plus pour désir d'avoir lignée que pour plaisir qu'il prit avec elle (2); d'Anne de Bretagne, deux fois reine de France ; la redoutable prison d'Etat dont le seul nom faisait pâlir, où palpitent encore les grands souvenirs de Charles de Melun, du duc d'Alençon, de Phi-
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(2) Mézerai.
toui xii. 23
lippe de Commines, du cardinal de la Balue, de Georges d'Araboise, de Ludovic Sforce, de Jean de Poitiers, de La Chalolais, enfin, qui clot cette longue liste de martyrs.
Car la petite ville de Loches était tout cela autrefois, et, pour la faire descendre de ce faite, il n'a fallu rien moins que la formidable puissance qui a délivré la France du joug anglais et de l'hydre féodal, et qui, après l'avoir sauvée, la dévore à son tour : — la centralisation.
Toutefois il est une splendeur qu'aucune vicissitude humaine n'a pu enlever à la ville de Loches, c'est l'admirable position de son site; position doublement précieuse pour l'art et pour la guerre, qui, en ces temps de génie fondateur et conquérant, devait naturellement attirer les regards des hommes de pensée et d'action.
Des hauteurs du château surtout, la vue plane sur un horizon magique. A droite et à gauche se développe le beau bassin de l'Indre, fleuve d'émeraude encadré de saules et de peupliers verts le long desquels la rivière promène ses capricieux méandres, semblable à une couleuvre gigantesque.
Sur le versant occidental du rocher, se déroule le panorama de la ville qui se relie, de l'autre côté du vallon, à celle de Beaulieu par une guirlande de ponts, de maisons et de frais vergers.
Couronnez ce premier plan d'une ceinture de coteaux où se groupent de rians villages, d'élégantes habitations, de verdoyans domaines, et que borde, comme un sombre liseré, le rideau noir de la forêt; puis, animez ce prestigieux pêle-mêle de rues, d'arbres, de monumens, de prairies, de forêts, de collines, d'un lever ou d'un coucher du soleil, quand l'or et la pourpre ruissellent aux flancs des monts, que la cime des bois s'illumine de mille aigrettes de flamme, et vous aurez un de ces tableaux rares que ne saurait rendre le froid coloriste qui n'a qu'une plume pour pinceau.
A l'époque où se passe notre histoire, Loches était déjà bien déchue. Ses murailles, noble armure dont l'avait ceinte Charles VII, tombaient pièce à pièce, et la demeure des rois était passée aux mains des gouverneurs qui, retenus à la cour par des charges plus importantes, n'y faisaient que de très rares apparitions.
Tout-à-coup, cependant, le vieux château sembla sortir de son linceul. On eût dit qu'un courant électrique avait passé sur sa sombre façade et l'avait galvanisée. A l'heure surtout où nous reprenons la fil de notre récit, il rayonnait comme en ses plus glorieux jours. -Ses fenêtres resplendissaient de lumières, et on voyait, derrière les
rideaux, se dessiner de gracieuses silhouettes, au milieu d* un bruit harmonieux de flûtes, de violons et de guitares.
Loches venait de prendre vie une seconde fois sous le regard d'une dame de beauté (1). Seulement ce n'était plus la maîtresse d'un roi qui opérait cette métamorphose : c'était Diane de Beauvillier.
La marquise était née en cette ville, et lui avait gardé une sorte de prédilection. Après la mort de son mari, elle était venue s'y réfugier, comme, dans le malheur, on va chercher le sein d'une mère; et plus tard, lorsque le temps eut cicatrisé ses plaies, elle en avait fait son lieu de plaisance.
Le jour dont nous parlons, elle célébrait, par un grand bal, l'anniversaire de sa naissance.
Nous allons introduire le lecteur dans une pièce au premier étage du château, où se trouvaient, à cette époque, les appartenons d'apparat (2).
Quiconque entendrait ici, par bal, un de ces raouls modernes où toute une ville vient s'asphyxier dans une enfilade de salons étroits et mesquins, serait bien loin de la réalité.
Que l'on se figure une galerie immense tendue de tapisseries d'or et de soie, illuminée par cent candélabres aux mille bougies de couleurs, où l'or étincelle des broderies du plafond aux moulures des lambris, et se marie avec éclat à la splendeur des ajustemens. Là, tout était grand, noble et harmonieux. Le cadre et la scène y semblaient faits l'un pour l'autre, et les dentelles d'or, les robes de drap d'argent, les manteaux de velours, les panaches flottaient dans leur véritable élément. C'était un tableau complet, plein d'ensemble et d'homogénéité.
De riches dressoirs y étalaient leurs étagères de sorbets, de fruits confits, de crèmes glacées, dedarioles, de pâtisseries fumantes, de vins fins aromatisés aux épices : —menu friand destiné à faire attendre le souper.
La fleur de la noblesse tourangelle était là, et avec elle tous les hauts dignitaires de la province : membres du présidial, officiers au bailliage, noblesse d'épée et de robe, chacun s'était empressé de répondre à l'appel, les uns, dans l'espoir de se mettre en crédit
(4) Charles VII avait donné à Agnès Sorel le château de Beauté-sur-Marne, afin, disait le galant roi, qu'elle fût dame de beauté de nom comme de fait.
(2) Ces appartenons sont occupés aujourd'hui par le tribunal. Le rez-de-chaussée, où se trouvaient les salles des gardes, forme l'habitation du sous-préfet.
près de la jolie veuve, les autres, près du ministre de Louis XIV, d'autres cnûn, pour les seuls agrémens de la soirée.
Il n'y avait pas jusqu'au marquis de Livry, lui-même, qui n'eût quitté ses forets lointaines pour venir assister à cette solennité. Il est vrai de dire que le capitaine de vénerie y avait été un peu encouragé par la partie de chasse qui devait la couronner. Déjà on eût pu le voir, en grand habit de gala, au milieu d'un groupe de gentilshommes au teint hâlé, narrant avec feu d'intéressans épisodes, où le geste et Tintonation suppléaient à la voix des chiens et aux accens de la trompe.
A quelques pas de là, le duc de Beauvillier, lui, faisait contraste, et causait gravement avec un vieillard d'aspect vénérable dont le visage était sillonné de rides.
Ce personnage était messire Louis Dubois, marquis de Givry, lieutenant-général des armées du roi et grand bailli de Touraine.
En ce moment, la musique jouait un pas d'Allemande, et la salle était envahie par les danseurs. A leur tete était la reine du bal, — reine surtout par la beauté !
Diane était vêtue d'un habit de taffetas bleu- céleste treillisé d'un feuillage d'argent, dont le corsage étroit, contrastant avec les amples plis de la jupe, faisait valoir les fins contours de sa taille. A sa ceinture, étincelait une agrafe en rubis-balai entourée de pierreries d'où tombait une cordelière mi-partie bleue et argent. Des rivières de perles ruisselaient dans ses cheveux, à ses bras, sur son col, luttant de transparence et d'éclat avec l'albâtre de ses épaules. Elle tenait à la main un bouquet de roses réunies dans un bec en diamans, et qui pâlissaient devant celles de son visage. Elle dansait si merveilleusement, qu'un murmure d'admiration s'élevait autour d'elle, et faisait dresser orgueilleusement la tète à son cavalier, qui rappelait en ce moment la fable de l'âne portant des reliques.
Ce cavalier était l'élégant baron de Sansac, porteur, ce soir-là, d'une toilette des plus galantes, qu'égayaient une muhitudede roses en rubans de la plus grande fraîcheur.
La marquise semblait, au reste, faire bon marché de son triomphe. Elle avait l'air distrait, presqu'ennuyé, et, sans doute, quelqu'objet impatiemment attendu manquait à l'ordonnance de la fôto, car elle tournait fréquemment les yeux du côté de la porte.
M. de Sansac, que l'Allemande ne captivait pas à tel point qu'il ne trouvât encore le temps de distiller à sa danseuse quelques complimens superfins, ne recevant, la plupart du temps, que des réponses
en monosyllables, ne savait que penser de cette ta ci tu mi té, lorsque tout-à-coup Diane fit un mouvement, et la mobilité de son regard cessa. En même temps, comme si les métaphores de son cavalier eussent soudain captivé toute son attention, elle parut être entièrement à la conversation du baron. Mais les frais d'éloquence auxquels notre jeune fat s'était livré pour parvenir à ce résultat, en avaient apparemment tari la source, car il s'interrompit presqu'aussilôt, et coupant court à sa galanterie :
— Par Notre-Dame de la Bourdillière ! dit-il, je ne me trompe pas, c'est bien lui !
— Qui cela? demanda la marquise du ton le plus naturel.
— Eh ! parbleu, notre égorgeur de cerf, qui se faufile là-bas, le long des murs, de Fair effarouché d'un lézard.
— Monsieur de Menou? dit Diane en donnant négligemment une œillade de ce côté, il arrive un peu tard.
— Des gens moins charitables diraient beaucoup trop têt, reprit le baron qui n'avait pas secoué, avec l'eau de l'étang de Ferrière, toutes les rancunes de la veille. — Louis de Menou au bal!... les mânes sacrées de saint Hubert en tressailleront de douleur. Par l'élégance d'Alcibiade ! l'avenant et gai costume ! c'est au moins l'habit de cérémonie que portait le feu comte à l'enterrement de sa femme.
— 11 est vrai, baron, que, comparé au vêtre, il doit être fort arriéré... à moins que vous ne soyez en avance, dit malicieusement la marquise.
Le muguet fit un sourire qui dissimulait mal une grimace. En ce moment leur tour de figurer arrivait, et le dialogue en resta là.
Le jeune chasseur venait, en effet, d'entrer dans la salle.
Malgré les dédains du baron de Sansac, M. de Menou était simplement et noblement vêtu. Son costume, presqu'entièremenl noir, quoique loin du débraillé suprême qui distinguait, à cette époque, la fleur des gens du bel air, était correct, et lui seyait surtout à merveille. Un peu décontenancé, il est vrai, comme un homme qui met le pied pour la première fois sur un élément inconnu, il cherchait à se glisser inaperçu dans la foule, lorsque son nom prononcé à haute voix dans un groupe le fit tressaillir. Il tourna vivement la tête; mais, voyant que personne ne faisait attention à lui, il s'arrêta et se mit à promener des regards curieux sur les quadrilles.
Tout-à-coup sa prunelle étincela. Elle y avait rencontré... ce qu'elle y cherchait peut-être, car le mobile rayon ne bougea plus.
C'était l'instant où Diane et le baron rentraient en danse. Il ne
restait alors sur le visage de la jolie veuve aucune trace de sa préoccupation, et elle semblait tout entière au plaisir. Aérienne et légère comme une sylphide, elle effleurait à peine le sol, semblable à un beau phalène, enveloppée avec grâce dans les ondes de sa robe, dont les houles laissaient entrevoir par intervalles, sous un frais pardessous rose, son pied fin et cambré chaussé de satin blanc.
Concentré dans le milieu où brillait l'astre rayonnant, le jeune comte ne voyait plus rien au delà, quand une main pesante, s'appuyant sur son épaule, l'arracha en sursaut à sa contemplation muette.
— Que diable regardez-vous donc ainsi, mon maître? lui dit le marquis de Livry, vous avez l'air d un illuminé.
Le jeune chasseur fronça le sourcil ; mais , reconnaissant l'oncle de la marquise , il s'inclina silencieusement.
— Quand on parle du loup on en voit les oreilles, reprit le capitaine en lui secouant cordialement la main, je racontais vos prouesses.
Et, le conduisant presque de force vers le groupe dont nous avons parlé :
— Messieurs, dit-il, je vous présente le vainqueur en question.
M. de Menou échangea avec les gentilshommes un salut d'une politesse un peu froide, et, profitant d'une nouvelle histoire de l'intarissable marquis , il se déroba sans bruit et alla se réfugier dans l'embrasure d'une fenêtre.
La contredanse venait de finir. Les cavaliers avaient offert la main aux dames pour les reconduire à leurs sièges ; mais la marquise, à qui les devoirs de maîtresse de logis interdisaient sans doute le repos, prit congé du sien sur place, et se perdit dans la foule.
Du fond de son observatoire , Louis ne la quittait pas des yeux , plongé dans un de ces ravissemens intimes que l'on n'éprouve qu'une fois dans la vie, où l'âme, encore vierge de sentiment, tout au bonheur d'aimer, se suffit à elle-même sans aspirer au delà. Louis de Menou, en effet, ne désirait rien, aimer et voir lui semblaient, en ce moment, les deux pôles du monde.
Cependant, Dieu a attaché, dit-on, au regard de certains animaux, un philtre étrange et puissant qui soumet à leur dépendance tous les corps qu'ils rencontrent, et les attire irrésistiblement. Nous ne saurions dire si les yeux du jeune comte étaient doués de ce don fas- ■cinateur, mais déjà la marquise commençait à approcher de la fenêtre. On eût pu croire qu'enveloppée, a son insu, dans le magnétique rayon, elle se débattait contre sa mystérieuse influence , car elle
n'avançait que lentement , marchant en louvoyant, s'arrétant à chaque pas, tantôt sous prétexte de donner un ordre à un page, tantôt pour complimenter une dame ou répondre aux hommages d'un cavalier. Mais le fluide invisible agissait malgré tous les obstacles , et bientôt la victime ne fut plus qu'à quelques pas du foyerd'attraction.
En ce moment , comme si par un violent effort elle eût réussi enfln à rompre le chaînon conducteur, elle s'arrêta court. Il y eut sans doute alors un combat intérieur entre les deux volontés rivales, car clic hésita quelques instaus ; mais, à la fin, la victoire pencha du côté du bon droit, et la marquise commençait à s'éloigner, lorsque, dans son trouble probablement , son bouquet lui échappa des mains.
S'élancer de sa place et le relever , fut pour notre héros l'affaire d'une seconde : Diane avait eu, à peine, le temps de retourner la tête.
A la vue du jeune chasseur, elle fit un geste de surprise.
— Quoi ! vous , Monsieur le comte ? dit-elle , et j'étais encore à l'apprendre? Craignez-vous donc dépasser pour un créancier importun que vous restez ainsi à l'écart ?
Ce serait le cas de déduire ici les causes efficientes du mensonge, et d'assigner, dans le grand cercle des menteurs , le rang qui appartiendrait à la jolie marquise ; mais, malheureusement , l'historien de cette chronique n'est pas un Yorick Sterne, tant s'en faut.
Notre héros novice balbutia une phrase un peu tourmentée , pour dire qu'il se trouvait payé au centuple par les paroles gracieuses dont il avait été honoré.
— C'est une monnaie peu coûteuse qui accommoderait bien des gens de cour, reprit Diane en riant, mais qui n'atténue pas votre laute ; devant certains engagemens conclus par mon père de son autorité privée, il eût été au moins de galanterie de venir en réclamer la sanction.
A cette petite mercuriale le pauvre Louis rougit jusqu'aux yeux , et prenant, pour ainsi dire, son courage à deux mains :
— Madame, répondit-il, les évènemens dans la vie ne se succèdent pas toujours selon nos désirs , et j'en fais ce soir la cruelle expérience, en me résignant à décliner un titre que j'aurais été aussi fier qu'indigne malheureusement de porter.
— Indigne d'ôtre mon chevalier? dit la marquise, vous m'avez donné hier la preuve du contraire.
— Hier nous étions à la chasse, Madame, et là, je ne céderais encore mes droits à personne.
— Les résultats cependant m'y paraissent beaucoup moins sûrs , et je gagerais que M. de Sansac est de mon avis , dit la jeune veuve en riant aux éclats. Ah! ah! ah ! ce pauvre baron ! Je le vois toujours sortir de cet étang.
La gatté de la marquise causa au comte un secret mouvement de joie. Non qu'il se sentît déjà jaloux; mais l'amour est comme le soleil, devant lequel tout corps fait ombre.
— En revanche, dit-il , M. de Sansac flgure très bien dans un quadrille.
— C'est vrai. Il ne danse pas mal.
— Et au bal, c'est le premier mérite d'un chevalier.
— C'est beaucoup dire; mais il a son prix. Est-ce que vous ne dansez pas, M. le comte.
— Ne l'avez-vous pas deviné, Madame ?
— Pas mal répondu pour un homme des bois, pensa Diane.
— Cependant, reprit-elle, pourquoi venir au bal si l'on ne danse pas?
— Aussi est-ce la première fois, dit le jeune chasseur.
— Vraiment? voilà alors une exception en ma faveur qui peut pallier bien des torts.
— Hélas! Madame , peut-être eût-il été plus sage cependant de m'abstenir, hasarda timidement Louis.
La marquise baissa les yeux.
— • En seriez-vous aux regrets ? dit-elle en souriant; vous allez me faire repentir d'avoir parlé si vite.
En ce moment la musique recommença à jouer, et le comte saluant la jeune veuve :
— Voici, je crois, qui vous réclame, Madame la marquise, lui dit-il.
— Je désire me reposer un peu, répondit-elle ; conduisez-moi. Le jeune cavalier s'empressa de présenter sa main où Diane posa
une mitaine parfumée dont le contact alla réagir au cœur de Louis par une correspondance électrique.
Le nouveau quadrille avait laissé une partie des sièges déserts. La marquise en prit un, et M. deMenoucrut de politesse de lui faire compagnie.
— Vous disiez tout à l'heure que vous n'étiez jamais venu au bal, dit la jeune dame en s'accommodant avec grâce dans son fauteuil; eh bien î franchement, qu'en pensez-vous ?
— Pour que je puisse en juger , répondit-il , le lieu serait mal choisi.
— Pourquoi cela? demanda-t-elle avec étonnement.
— Parce qu'ici, Madame, tout me semble charmant.
— Eh ! mais décidément il a de l'esprit, pensa de nouveau la marquise.
— De la galanterie !... ♦dit-elle en riant, voilà de la débauche pour un chasseur. La contagion du bal vous gagne déjà , et je veux vous trouver, à mon retour, au nombre de nos intrépides. Tenez, examinez cette danse. Je vous la recommande. C'est un pas espagnol que la reine Anne d'Autriche a introduit à la cour. Avant elle on n'y dansait guère que des gavottes et des menuets... Mais vous ne regardez pas, Monsieur.
— Est-ce que madame la marquise compte bientôt quitter Loches?
— Je ne sais. Mes mouvemens seront réglés par mon père et mon oncle. — A propos, Monsieur le comte, qu'est-ce que le baron nous disait donc?... Que vous fuyiez le monde, môme à la chasse?
— Pourquoi me demandez-vous cela. Madame?
— Souvenez-vous, pour votre gouverne, que lorsqu' une dame vous interroge, il est indiscret de lui demander ses motifs, dit ta marquise en souriant : je veux bien vous avouer maintenant que mon oncle a été hier très satisfait de votre équipage , et serait charmé que vous puissiez le joindre demain à celui de ces messieurs.
— Le comte de Menou, Madame, dit Louis en s'inclinant, est tout au bon plaisir de M. de Livry , et l'opinion d'un pareil chasseur est assez flatteuse pour qu'il tienne à la conserver. Néanmoins, j'ai l'amoûr-propre, peut-être exagéré, de me croire assez bien monté. Je réponds de mes chiens, mais je n'en dis pas autant des autres, et comme, à la chasse, les fautes sont solidaires, j'ai pris l'habitude, en effet, de marcher toujours seul.
— Dois-je prendre cela pour un refus, Monsieur le comte? dit Diane.
— Entendons-nous bien , Madame la marquise , je ne refuse que le traité d'alliance.
— C'est assez embarrassant , dit-elle en ayant l'air de réfléchir : la partie est organisée.
— Qu'importe? reprit Louis, le marquis fera courre demain avec ces messieurs, et après-demain avec moi ; ce sera, pour lui, un moyen d'être juge entre nous.
— Pardon , Monsieur le comte , reprit Diane ; mais ce n'est pas précisément mon oncle qui donne chasse demain.
— Qui donc, Madame ?
— Moi-même. C'est le bouquet de mon anniversaire, et je tiendrais à ce qu'il ne le déparât pas.
— Et... madame la marquise compte y assister? demanda Louis assez vivement. •
— Il le faut bien. M. de Sansac a eu même la galanterie de m'offrir ses services.
Le jeune chasseur semblait être depuis quelques instans assis sur un brasier.
— Je suis, comme vous voyez, fort en peine, reprit l'impitoyable marquise : Refuser les équipages de ces messieurs serait impraticable maintenant, et cependant, il paraît, que, sans vous , nous serions menacés de faire buisson creux. C'est une véritable impasse.
— Vos craintes, Madame, sont au moins exagérées, dit Louis au supplice, je n'ai pas non plus l'orgueil de croire qu'il n'y ait que mes chiens en Touraine. Cependant... si je pensais... pour peu que vous désiriez...
— Oh ! mon Dieu! Monsieur le comte, tout ceci, après tout, n'est que [du babillage , interrompit la jeune veuve. En résumé , nous ferons ce que nous pourrons, et, comme nièce de chasseur, je comprends jusqu'à un certain point vos susceptibilités. Au surplus, tenez, vous arrangerez tout cela avec le marquis. Je vois arriver de ce côté un cavalier envers lequel j'ai contracté quelques engagemens, et il n'est pas si discret que vous, il vient en réclamer le paiement.
Quelques instans après, notre héros rôdait autour du groupe des chasseurs qui s'était grossi de quelques jeunes gens au nombre desquels se trouvait le baron de Sansac. Comme, cette fois, Louis ne se cachait pas, le marquis de Livry ne tarda pas à l'apercevoir , et lui faisant signe :
— Eh! Comte, dit-il, un mot.
Il s'approcha aussitôt.]
— Êtes-vous des nôtres demain? reprit le capitaine qui semblai s'être concerté avec la marquise.
— Pourquoi pas , Monsieur le marquis, dit-il, si ces messieurs ne m'en jugent pas trop indigne?
Les gentilshommes s'inclinèrent d'un air un peu étonné.
— Votre rendez-vous, Messieurs, ajouta-t-il.
— La pyramide de Saint-Quentin.
— Soit; que chassons-nous?
— Le baron m'a promis un sanglier, dit le marquis.
— Et on vous le servira, mon cher capitaine, répondit M. de Sansac. Mon piqueur a des ordres en conséquence.
— Je suis heureux, M. le baron, de pouvoir vous en épargner rembarras, dit le comte. J'ai, je crois, votre affaire; quelque chose comme une béte de deux cents, qu'un de mes gens a vue ce matin, par corps, rentrer aux Parcs-Quentin. Si elle vous agrée, elle est à votre disposition.
En disant cela, il salua tranquillement et tourna les talons.
Il y eut, parmi les chasseurs, un moment de stupéfaction que le baron rompit par un bruyant éclat de rire , et, prenant le bras du capitaine, qui ne paraissait pas moins étonné que les autres , il l'entraîna dans la salle.
En ce moment, Diane revenait à sa place, conduite par son danseur.
— Victoire ! Madame la marquise ! dit Sansac en allant à sa rencontre.
: — Qu'est-ce donc , Messieurs ?
— Le sauvage Hippolyte est dompté et fait cause commune avec nous.
— Ah ! fit la jeune veuve.
— Malheureusement, reprit le baron qui riait toujours , on commence à craindre que, pareil aux bâtons ilottans de maître Lafontaine, il ne soit de ceux
.... A qui ceci conviendrait bien :
De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien.
— Avec tout cela, tête-bleue ! nous pourrions bien faire buisson creux, dit M. de Livry.
— Et mon piqueur, pour qui le prenez-vous donc ? dit Sansac.
— Il faut que le vin de Champagne ait monté au cerveau de ce diable de comte, reprit le capitaine, et j'espère, pour son honneur, que demain il ne se souviendra de rien.
— Mais qu'est-il donc arrivé, Monsieur le baron? demanda alors Diane étonnée.
— Une chose inouïe, prodigieuse...
— Epargnez-moi la kyrielle, interrompit-elle en riant, je ne suis pas madame de Grignan. Vous me conterez cela en allant souper.
On passa dans une vaste salle à manger, décorée de tentures en haut relief qui représentaient des sujets de chasse et de fauconnerie du temps de Charles VII. Au milieu de la table s'élevait une magnifique pièce d'argenterie massive représentant une citadelle, dont les créneaux et les mâchicoulis étaient brodés de ciselures du plus beau travail, et où était arborée une bannière aux armes de la marquise.
A l'entourde cette citadelle, était servi un souper royal. Des paons entiers y déployaient leurs queues splendides à côté des rôts gigantesques, des filets substantiels, des succulens pâtés de venaison, des hures piquées aux truffes.
L'estomac de nos ayeux n'était pas énervé par les raffinemens incendiaires de nos Lucullus modernes : génies audacieux et expérimentateurs, qui ont fait de la casserole un alambic, du Cuisinier français un codex. La cuisine était basée alors sur des théories simples, des élémens homogènes. Elle excitait l'organe sans le dépraver, et ménageait sa sensibilité comme un bon cavalier ménage la bouche de son cheval.
En entrant dans la salle à manger, Diane promena quelque temps ses regards autour d'elle ; mais elle eut beau compter ses convives, il lui en manquait un. — Le jeune chasseur avait disparu.
BELAUDE.
La forêt de Loches est percée iongitudinalement par quatre routes parallèles : — la route de Loches à Saint-Quentin, celle de Genillé, le grand chemin de Montaigu, la route de Montrésor. En latitude, elle est coupée en deux par une allée transversale nommée, on ne sait trop pourquoi, V Avenue longeante, car elle la traverse de part en part. Chaque point de section des routes avec cette avenue forme un carrefour, au milieu duquel s'élève une pyramide en pierre dont l'origine remonterait, dit-on, à Charles VII.
Depuis quelques années, un réseau d'allées d'exploitation s'est ouvert dans la forêt; mais autrefois il n'existait guère que ces cinq grands chemins qui en sont, pour ainsi dire, les artères.
Le lendemain de la soirée où s'étaient passés les évenemens que nous avons rapportés dans le précédent chapitre, le carrefour de la Pyramide de Saint-Quentin était envahi, dès le point du jour, par un nombreux personnel de vénerie.
Il était divisé en deux corps, ce qui lui donnait l'air de deux armées ennemies en présence.
A gauche de la route, un groupe de piqueurs dont les livrées dissemblables indiquaient qu'ils appartenaient à des maîtres différens, causaient entre eux, tandis que leurs valets de meute, le fouet à la main, s'efforçaient de maintenir en bonne harmonie une cinquantaine de chiens couplés, dont les hognemens furieux dégénéraient, à tout instant, en coups de dents, et laissaient entrevoir, dans cette coalition momentanée, de profonds germes de division.
Le camp adverse offrait un spectacle tout autre, et, moins nombreux, y suppléait par une merveilleuse unité.
Onze chiens de haute lice bivouaquaient fraternellement à quelques pas d'un grand et vigoureux garçon de vingt-cinq à trente ans, aux traits hardis et basanés, coiffé d'un large feutre noir, et vêtu d'un habit d'équipage en drap vert à retroussis aurore et à galons d'argent. Il était à pied, sa trompe en sautoir, la bride de son cheval passée à son bras, tenant à la main droite son fouet de chasse, qu'il étendait, de temps en temps, comme un caducée, sur la petite meute silencieuse.
Derrière lui, un laquais à cheval gardait en main un beau barbe noir, à la selle armoriée, au pommeau de laquelle étincelait la crosse d'une carabine.
Entre les deux groupes de chasseurs, se dressait la pyramide teintée de rose par les reflets de l'Orient, au pied de laquelle se tenait, debout, un gentilhomme en costume de veneur.
Ce seigneur était le comte de Menou.
Il avait les yeux tournés vers le grand chemin de Loches, et témoignait une sorte d'impatience inquiète que semblait partager une petite chienne delà taille des briquets, au pelage noirébène marqué de feu, qui se tenait accroupie à ses côtés avec tous les privilèges d'un favori.
Après quelque temps d'attente, la chienne dressa vivement la tête et laissa échapper un jappement auquel les deux meutes se mirent à répondre en chœur : mouvement d'indiscipline que celle de droite paya d'un vigoureux coup de lanière qui rétablit, en un clin d'oeil, le silence de ce côté.
Les hauteurs de la route se couronnaient de cavaliers.
Le jeune chasseur se dirigea lentement vers son cheval, se mit en selle et revint au petit pas se placer devant la pyramide. Le piqueur avait suivi son exemple, et se tenait à l'écart à la tête de ses chiens.
En ce moment, le disque du soleil, perçant à l'horizon, inonda l'avenue d'une nappe de lumière, et parut envelopper d'un nuage d'or une brillante cavalcade de dames et de gentilshommes qui s'avançait, semblable à une mosaïque flottante de plumes, de velours et de satin.
A sa lé te, montée sur une haquenée d'Espagne d'une éblouissante blancheur dont la crinière était tressée de faveurs roses, galopait une belle amazone que notre héros avait reconnue, dans le lointain, aux battemens de son cœur. A ses côtés paradait un étincelant cavalier dont la mise un peu étalée fit passer sur les lèvres de Louis de Menou un sourire de mépris auquel le dépit n'était peut-être pas entièrement étranger. Non loin de là, se tenait le marquis de Livry, en grand costume d'équipage, maniant un vigoureux normand avec l'habileté d'un écuyer consommé. La marche était fermée par plusieurs carrosses dans l'un desquels le duc de Beauvillier faisait compagnie au vieux marquis de Givry.
— Sur ma foi ! disait le baron de Sansac au capitaine, notre homme est à son poste. Il serait à désirer que son sanglier fût aussi fidèle au rendez-vous.
— Tenez, baron, il doit y avoir là dessous quelque énigme que le temps éclaircira, répliqua le marquis : regardez-moi ce petit équipage, comme c'est tenu et discipliné.
— Je suis de l'avis de mon oncle, dit Diane, il ne faut pas condamner ce jeune homme sans l'entendre. Au demeurant, il nous a déjà donné des preuves de son savoir-faire.
La société arrivait au carrefour. Après les complimens d'usage, M. de Livry s'approcha du jeune chasseur, et, d'un ton qui semblait vouloir le mettre à l'aise pour une rétractation, lui dit :
— Eh bien 1 mauvais plaisant, tenez-vous toujours pour votre sanglier ?
Le comte regarda le capitaine d'un air étonné.
— Que voulez-vous dire, Monsieur le marquis? demanda-t-il.
— Oh ! oh ! reprit M. de Livry en riant, j'étais sûr qu'il aurait tout oublié.
— Oublié quoi?
— Vos engagemens d'hier soir.
— Eh bien ! Monsieur le marquis, je suis à vos ordres. Les Parcs- Quentin sont à deux pas d'ici.
Le capitaine secoua la tête, et jeta à Sansac un regard douloureux qui semblait dire : — Décidément, c'est sans remède. — Alors, en route, Messieurs ! dit le baron, ne laissons pas refroidir la voie.
Cette saillie fut accueillie par quelques éclats de rire qui ûrent froncer le sourcil au jeune comte; mais, au même moment, la marquise s'avança, et, avec un sourire qui le dédommageait amplement de cette sorte de mystiûcation, le remercia, à demi-voix, d'avoir bien voulu, à sa considération, faire taire ses répugnances en venant lui prêter son concours.
Un instant après, la compagnie se remettait en marche, les jeunes gens en téte, piaffant autour des dames ou se défiant mutuellement à la course ; les vieux chasseurs allant au pas, en gens d'expérience. Louis marchait à l'écart, se laissant patiemment devancer par ses compagnons, et caressant de temps en temps l'encolure de son cheval, qui blanchissait le mors d'écume et frémissait d'une ardeur ambitieuse.
Diane l'observait du coin de l'œil, étonnée de cette impassibilité, et, rapprochant sa haquenée :
— Si j'étais montée comme le comte de Menou, dit-elle, il me semble que je ne me laisserais pas jeter ainsi de la poudre aux yeux par cette volée d'étourneaux.
Le jeune chasseur donna un coup d'œil à la jolie andalouse qui piétinait près de lui, et se mit à dire :
— J'aurais cru pouvoir affirmer que, s'il y avait quelqu'un de bien monté parmi nous, c'était madame la marquise.
— Mais je me trouve, en effet, passablement partagée, reprit-elle, Barbara est jolie et surtout fort douce.
— Ce qui ne l'empêcherait pas, si je ne me trompe, de rendre dix pas sur trente au plus fin coureur de la compagnie.
— Oh ! oh ! même à ce bel africain?
— Avec Pluton ce serait trop s'avancer.
— Pourquoi ne donnez-vous pas alors une leçon à ces étourdis?
— Eux?... dit Louis en haussant les épaules, je réponds qu'ils ne verront seulement pas la queue du sanglier.
— Je suis absolument de votre avis, dit d'un air goguenard le baron de Sansac qui caracolait dans les eaux de la jolie marquise.
Bien que le ton de l'interrupteur eût pu passer pour la monnaie de 1 apostrophe du jeune comte, ce dernier ne reconnaissait à personne
le droit d'argumenter de la sorte en sa présence, et, se tournant de son côté :
— Que dit Monsieur de Sansac ?
— Qu'il est clair comme le jour que pas un de nous n'apercevra l'ombre de votre sanglier.
— Vous voulez dire sans doute : pas un de vous?
— Je veux dire précisément ce que je dis.
— Alors nous différons, car je crois connaître quelqu'un qui le verra.
Le muguet hocha la tête en ricanant.
— Le cheval du baron a buté. Nous ferons mauvaise chasse, dit Diane.
— Il n'est pas nécessaire de consulter les augures pour prédire à Madame la marquise qu'elle en sera pour sa promenade aux Parcs- Quentin, repril-ii.
— Par la sambleu ! s'écria Louis, qu'est-ce que tout cela veut dire, Monsieur de Sansac ?
— Qu'en nous amenant ici, vous oubliez qu'il nous faudrait des chevaux d'une nature un peu moins humaine que les nôtres, — soit dit sans offenser sa majesté infernale, — pour entreprendre d'atteindre un sanglier détourné depuis vingt-quatre heures.
— C'est là ce qui vous tourmente? dit le comte.
— Il me semble qu'il y a de quoi.
— Il y a là heureusement un quadrupède qui se chargera de vous rassurer.
— Vous m'obligeriez de me le faire connaître. Serait-ce un descendant du cheval Pégase?
— C'est la bète que vous voyez tout bonnement, dit le jeune chasseur en montrant la chienne dont nous avons parlé, et qui n'avait pas quitté ses [côtés.
— Vous voulez rire, dit Sansac.
— Par le grand saint Hubert ! pour qui prenez-vous donc le comte de Menou, Monsieur le baron?
— Mais enfin vous ne pensez pas sérieusement à rapprocher ce sanglier?
— Dans une heure, dit Louis, le sanglier sera sur pied, quand Belaude devrait aller le lancer au fond de la forêt de Beaugerais.
Le baron ricana une seconde fois. La marquise, pour qui cette petite dispute de chasseur était un tableau de genre d'un intérêt tout nouveau, se mit à dire :
— L'auditoire n'est pas convaincu. Il faudra des preuves.
— On les donnera, Madame, dit le comte.
— Menou, reprit M. de Sansac, croyez-moi, n'en faites rien. Je ne veux pas mal parler de Bélaude , mais il y a là un certain Massacreau qui peut passer, sans vanité, pour un des hauts nez de la Touraine. Cependant, au prix de mon cheval anglais, je ne voudrais pas tenter une pareille épreuve devant une honorable compagnie de chas* seurs.
Notre héros, qui regardait machinalement en l'air comme pour distraire son impatience , arrêta tout-à-coup son cheval sur place.
— Monsieur le baron, dit-il, seriez-vous en état de me nommer l'oiseau qui plane en ce moment au dessus de nous?
Celui-ci leva les yeux en se faisant un abat-jour avec la main.
— Je ne vois rien , dit-il : j'ai la vue un peu courte.
— Eh bien ! moi , je déclare que c'est une buse, et je vais vous le prouver.
Le comte prit sa carabine à l'arçon de sa selle, et, ajustant dans cette position perpendiculaire qui est l'écueil des tireurs, et que l'adresse d'un monarque chasseur a fait surnommer le coup du roi, il fit feu.
Tout le monde s'arrêta, et Ton vit descendre, en tourbillonnant dans l'espace, un grand oiseau de proie qui alla tomber, les ailes écartées, à quelques pas de la h a que née de la marquise.
— Vous le voyez, Sansac, c'est une buse, çeprit tranquillement le jeune chasseur. Or, je vous le dis : il en sera de Bélaude et de Massacreau comme de nous deux. Là où ma chienne verra clair, votre limier sera myope.
Le baron leregardad un air ébahi. Diane partit d'un éclat de rire, aussi émerveillée, du reste, du sang-froid du comte que de la redoutable adresse dont il venait de faire preuve.
Quelques instans après, on arriva aux Parcs-Quentin. On nomme ainsi une profonde lisière de taillis qui cl6t la forêt au nord-ouest. Ce nom doit probablement son origine à la proximité de cette partie du bois avec le bourg de Saint-Quentin.
Les valets se mirent aussitôt en devoir de découpler les chiens ; mais notre héros, se jetant au milieu de la meute, le fouet à la main:
— Arrière, canaille! cria-t-il.
Et faisant signe à son piqueur d'approcher :
— Lafeuille, où rentre ton sanglier? lui dit-il à voix basse.
— Là-bas, Monseigneur, répondit-il en montrant l'angle du taillis: j'ai brisé à vingt pas de la futaie.
— D'où sort-il?
— Des terres rouges.
— C'est bien. Ecoute : je vais fouler avec Bélaude. Tu vas te tenir à l'entrée de la futaie prêt à prendre la trace, et dès que la chienne sera sortie des Parcs-Quentin, tu te mettras à la suite, et tu ne quitteras pas plus la queue de tes limiers que ton ombre. Souvienstoi que pas un de ces chiens, de ces piqueux, et de ces beaux gentilshommes-là, ne doit être à la chasse aujourd'hui.
Lafeuille s'inclina.
— A présent, à nous deux, ma Bélaude, dit-il.
Il passa au travers des chasseurs, et suivit le bord du taillis jusqu'à la brisée de Lafeuille. En arrivant, la chienne s'arrêta tout court.
— Oh! oh! déjà, dit Louis.
Toute la compagnie, groupée le long du bois, observait cette scène avec une curiosité incrédule.
Bélaude, qui se trouvait sur un terrain durci, ne s'était pas rabattue franchement. Seulement, comme si de subtils esprits lui fussent venus du taillis, elle dressait la tête et flairait au vent. En approchant du fossé qui séparait l'enceinte de la route, elle se mit à humer la terre, aspira bruyamment en plongeant son museau dans les touffes de jonc qui faisaient repaire à la voie, et sa queue commença à prendre un vif mouvement d'oscillation.
— Tête-bleue! s'écria le capitaine de Livry au comble de l'étonnement, si cette chienne lance un pareil sanglier, je la tiens pour le premier limier du royaume de France. — Sur ma parole ! voici qu'elle se met à jaser !
Bélaude venait, en effet, de s'enfoncer dans le fourré en donnant de la voix.
— Maintenant, que personne ne bouge avant que nous n avions démêlé cette fusée, cria le jeune chasseur.
Et, se tournant vers Sansac qui semblait tout déconcerté :
— Monsieur le baron, lui dit-il, si vous voulez voir rapprocher
Bélaude, il ne tient plus qu'à vous. Puis faisant sentir légèrement l'éperon à son cheval, il passa le
fossé avec grâce, et entra dans le fort.
— Un rapprocher de vingt-quatre heures est bon à voir, en effet, au moins une fois dans sa vie, dit le muguet.
Et sans U moindre souci de ses rubans, il faut lui rendre cette justice, il s'élança bravement à sa suite (1).
Martial Boucheron.
(La tuile au prochain numéro.)