UNE HALTE DE CHASSE DANS LA FORÊT DE SÉNART
(Suite et fin.)
'aventure que le vicomte de Bois-Rosé avait essayé de nouer avec Galande, n'avait été qu'une détermination prise dans le dépit de son amour blessé. Il eût trouvé cette jeune fille de village d'un très haut goût, s'il n'avait été sous l'impression d'un désenchantement à l'endroit de la marquise. Aussi ce n'était pas à la charmante Galande qu'il avaitpensé pendant toute la nuit. Il était sorti de son lit non comme un homme de vingt ans afïriandé par un rendez-vous pris pour le soir même avec une jeune fille vive, avenante et passablement romanesque : il était sombre et pâle comme un jaloux qui a veillé et prémédité ses vengeances. Toute la journée se passa pour lui en de creuses rêveries et de solitaires promenades. Par boutade, son esprit se reportait sur le souvenir de Galande et il se maintenait dans ses projets de séduction afin que la chose fit du bruit. Pour commencer à occuper la renommée de ses hauts faits, il avait mis son valet de chambre dans sa confidence. Il lui avait parlé de sa fantaisie pour Galande, de ses projets sur elle, sans oublier surtout le rendez-vous aux Futaies de la Mare.
Les heures de cette journée s'écoulèrent comme le temps passe pour un malade. Elles furent tristes et d'une longueur mortelle. Personne ne vit Bois-Rosé. Monté à cheval, il se mit à parcourir les bois et les champs presqu'au hasard. Il dîna dans une auberge de Brunoy, et à la tombée de la nuit, il chevauchait dans la forAtde Sénart. C'était par une belle soirée venue à la suite d'une belle journée
(!) La reproduction de cet article est interdite.
chaude de l'automne! La voix du pigeon ramier jetait aux bois ses adieux du soir, le bruit de la cigale sous les buissons et le clairon éloigné des vaches qui regagnaient leur chaumine, passaient aux oreilles de notre promeneur sans qu'il les entendit. Tout en chevauchant, il aspirait à pleine poitrine^les odorantes émanations delà flouve et des feuilles vertes avivées par la chaleur du jour.
Il était nuit close quand il arriva] sous les futaies où Galande devait le joindre.
Il y a des sentimens et des idées pour chaque lieu ! Il est impossible qu'un jeune homme de vingt ans se trouve dans un carrefour de bois bien isolé et enveloppé des ténèbres de la nuit, ces ardens et mauvais conseillers des sens, qu'il attende une femme, jeune, belle, admirablement tournée, sans éprouver un frémissement de volupté dans lequel toutes ses autres préoccupations disparaissent : le platonique amant de la marquise s'évanouit en lui dans ce moment pour faire place à la vérité du jeune homme.
— Vous voilà, Galande 1 s'écria-t-il, vous si charmante... C'est bien à vous d'avoir été exacte.
— Je suis presque tremblante... Il fait si sombre, et j'ai eu peur d'être vue.
— Vous n'avez pas attendu, n'est-ce pas ?
— Cinq minutes au plus... mais vous voyez, je ne suis pas seule...
Galande, debout contre un chêne, avait à ses côtés le chevreuil de la veille.
—Dieu me pardonne , c'est notre sauvé d'hier, dit Bois-Rosé.
— Lui-même.
— Il fait donc sa demeure habituelle dans ce canton ?
— Oui, dans cette saison et en hiver seulement, les cêteaux et les rochers qui sont là derrière le mettent à l'abri du froid et du vent.
— En vérité, si je croyais à la métempsycose, pensa Bois-Rosé, je dirais que ce chevreuil renferme l'âme de quelque artiste sentimental amateur de jolies filles , et qu'il est amoureux de vous.
— Amoureux ! s'écria Galande, cela me donnerait une bonne idée des amoureux, car il n'y a rien de plus soumis, de plus doux que ce pauvre chevreuil. Il est reconnaissant , voilà tout.
— C'est bien, c'est bien ; allons, mon gentil petit animal, retire-toi maintenant ; va-t-en, fît Bois-Rosé au chevreuil qui s'éloigna.
« Chère Galande, reprit-il, je n'ai pas dormi de toute la nuit dernière. J'ai pensé à vous, à votre avenir, à notre amour... Voici le
premier gage d'un attachement qui ne vous faillira jamais... cette chaîne vous ira à merveille.
— Oh ! pourquoi ce cadeau ?
— Parce que donner à qui Ton aime est le premier bonheur. Cette chaîne est d'un or bien travaillé) et le fermoir est un Gn rubis.
— Un rubis, qu'est-ce donc? quel malheur qu'il ne fasse pas assez clair pour que je voie.
— C'est une pierre précieuse, de grande valeur et de couleur rouge.
— Je n'oserai pas porter un pareil bijou.
— Gardez-le toujours, vous vous en ornerez quand vous serez à Paris ; car vous viendrez à Paris, n'est-ce pas ?
— Je ne sais pas encore.
— Oh ! si fait... Voyons, chère Galande, dit Bois-Rosé en passant son bras autour de la taille de la jeune fille, voulez-vous m'aimer ?
— Mais je ne puis dire encore...
— Il n'y a que la bonne volonté qui vous manque, essayez de l'avoir.
— Mais...
— Eh bien ! m'aimerez-vous, dites...
Et Bois-Rosé tenait Galande dans ses bras ; elle se défendait de ses entreprises, mais sans pruderie.
— Modérez-vous, Monsieur de Bois-Rosé... Plus tard...
— Non, non, pas plus tard. Mais que diable... Qu'est-ce donc? s'écria tout-à-coup Bois- Rosé en faisant un soubresaut et après avoir senti un corps dur qui le tapait dru et ferme par derrière. Dieu me pardonne! c'est cet indiscret de chevreuil... Mais c'est qu'il ne ménage pas ses amis, le gaillard... Eh bienl sauvez donc les gens pour qu'ils vous rendent de pareils services... C'est par trop fort aussi, continua Bois-Rosé qui, se saisissant de son fouet de chasse, le fit claquer et mit une bonne fois en fuite le malencontreux animal.
L'incident ne manquait pas de comique ; Galande ne put s'empêcher d'en rire. Bois-Rosé, jeté par là bien loin de ses idées de tout à l'heure, se hâta de se remettre du trouble bien naturel qu'il éprouvait.
— Reprenons, chère Galande, notre conversation si mal à propos interrompue... Oui, Galande, je vous aime de plus en plus... quelle taille divine que la vôtre... quel délicieux son de voix... Voyons, chère, quelle condition mettez-vous à votre amour... parlez.. Oh!
tu me feras perdre la tête à force de le trouver charmante. Et ce disant, il appuya ses lèvres sur les lèvres de Galande.
— De grâce, retenez-vous, dit-elle en se débarrassant de son étreinte, c'est trop... je ne vous dis pas que je vais me fâcher, mais, assez, assez...
— Tenez, Galande, acceptez encore cette bague... ce sera en souvenir du premier baiser que je vous ai pris. Mais qu'est-ce donc encore, s'écria tout-à-coup Bois-Rosé !... Cette fois ce n'étaient plus les andouillers du chevreuil dont il sentait les impertinentes atteintes; c'étaient, à travers le feuillage de la forêt, de vives lumières qui s'avançaient aussi vite qu'un galop de cheval.
— Ce sont des cavaliers qui viennent de ce côté, s'écria Galande.
Bois-Rosé regarda : « Oui, et qui plus est, c'est madame de Cailleul accompagnée de mademoiselle Hus et de deux valets...
— Séparons-nous, dit Galande.
— Soit, mais après- demain soir ma voiture se trouvera à huit heures sur la grande route de Melun, au coin du gros orme de Sully, où elle vous attendra. Venez, et si vous ne dédaignez pas le cœur et la fortune que je vous offre, cette voiture vous conduira à Paris à l'hôtel qui vous est destiné. — Adieu.
A peine ces mots avaient-ils été entendus par la jeune tille, qu'elle avait disparu aussi légère que son chevreuil. Un sentier de traverse l'avait mise à l'abri de la curiosité intéressée de la belle marquise, et le vicomte était resté seul sous le gros chêne.
Une minute après, la cavalcade était sur lui. Les deux jeunes femmes jouèrent admirablement l'étonnement. Bois-Rosé aurait eu le temps de se dérober, mais il voulait que la marquise le vît. 11 alla au devant d'elle, et elle lui dit avec un grand air d'assurance qu'elle revenait de Brunoy, et se félicitait d'une rencontre qui serait une sécurité de plus pour regagner le château.
La marquise espérait que le vicomte la questionnerait sur sa présence dans la forêt à une heure si tardive ; mais Bois-Rosé se composa des façons graves, et demeura si obstinément silencieux , qu'il dérangea tous les plans de madame de Cailleul. Elle fît plusieurs tentatives pour engager Bois-Rosé à parier, mais il tint bon. Les valets portant les torches allumées avaient pris les devans pour éclai-^ rer le chemin, et mademoiselle Hus, afin de laisser à leur entretien plus de liberté, allait tantôt en avant des deux amans, et tantôt restait en arrière. Ce manège ne modifia en rien le parti auquel Bois-Rosé
s'était arrêté, si bien qu'arrivés à la grille du château de Chaniprosay, et le vicomte ayant froidement pris congé de ces deux dames, la marquise rentra chez elle en proie à une très vive agitation. Elle avait des larmes dans le cœur et dans les yeux.
Elle ne dormit pas. Elle éprouva l'insomnie juvénile d'un cœur qui aime et qui se voit menacé de perdre ses espérances les plus chères. Bois-Rosé, désirant qu'elle n'ignorât aucune particularité de sa conduite, avait fait des confidences assez bien calculées pour qu elles allassent toutes à sa connaissance. Elle sut donc le rendez-vous qui avait été donné pour le surlendemain à l'orme de Sully, où la voiture de Bois-Rosé devait attendre la jeune fille de Sénart. Ce môme jour, il y avait chasse. Le vicomte devait y figurer afin de mieux cacher ses projets.
Vingt-quatre heures se passèrent sans que la marquise entendtt parler de Rois-Rosé. Il ne se montra ni au château, ni dans les environs. Résolue qu'elle était de brusquer, coûte que coûte, un entretien avec lui, cet éloignement la désespérait. Mademoiselle Hus épuisait à peu près sans résultat toutes les formules imaginables de consolation. Que faire donc, demandait sans cesse la marquise, que faire? Elle annonça qu'elle suivrait la chasse le lendemain ; cette chasse splendide, préparée à l'avance et pour laquelle, par parenthèse, Berlin était arrivé tout exprès de Paris, ne pourrait, selon elle, se passer sans lui offrir au moins une occasion de s'entretenir avec le vicomte. En tout cas, elle le suivrait, l'épierait et contrarierait ses intentions. « Soit, répondait mademoiselle Hus à ces projets de la marquise, soit... nous pourrons nous en tenir là en attendant autre chose; mais cherchons encore et nous trouverons peut-être mieux.
Quelques heures après, mademoiselle Hus accourait vers madame de Cailleul en s'écriant : Vivat ! chère marquise, tous vos embarras sont aplanis.
— Serait-il vrai?
— Bois-Rosé se propose d'enlever Galande, n'est-ce pas?
— Oui, demain soir.
— Il faut l'en empêcher.
— C'est précisément ce que je demande, et comment ?
— J'ai trouvé le moyen.
— Parlez, quel est-il?
— C'est de prévenir le vicomte en enlevant Galande avant lui.
— L'idée est étrange. . .
— Romanesque, mais infaillible ; voici : vous forez venir cette jeune fille à Champrosay sous n'importe quel prétexte.
— Bien.
— Dès qu'elle sera ici en votre pouvoir... vous la retiendrez prisonnière.
— A merveille.
— Mais vous la traiterez avec des égards infinis, vous serez bonne, empressée. Votre arbitraire doit prendre les dehors de l'hospitalité. Vous la ferez servir en duchesse, Madame la marquise.
— Qu'à cela ne tienne.
— Puis, nous lui dirons que nous savons qu'un jeune gentilhomme veut l'enlever et la conduire à Paris. Nous lui dirons qu'accepter ses offres c'est se perdre. Nous lui ferons le tableau sinistre des conséquences d'une pareille faute. Fiez-vous à moi pour cela, je lui débiterai une belle scène de comédie... Je lui dirai, moi, que M. de Bois-Rosé ne l'aime pas, qu'il en aime une autre... Je ne sais pas si cela est, mais on peut mentir, je crois, sans inconvénient quand on plaide une cause. Enfin, pour rendre la sollicitude que vous lui témoignez plus plausible, vous aurez recours, Marquise, à un sacrifice d'argent. Vous lui direz : « Chère Galande, en renonçant à M. de Bois-Rosé, vous aurez acquis un droit de plus à l'intérêt que vous inspirez, et il sera juste de vous dédommager. La petite maison jaune de Montgeron que vous habitez avec votre tante, y compris le jardin et le verger, deviendra votre propriété moyennant trois cents louis que voici. Puis, Galande, ajouterez-vous, il faut être bien persuadée, que non seulement en vous rendant à nos conseils vous agirez bien pour vous, mais pour d'autres encore et peut-être aussi dans l'intérêt du vicomte lui-même. » Galande réfléchira, hésitera. Pendant ce temps, les heures se passeront. La chasse aura lieu; le moment du rendez-vous sous Forme de Sully viendra. La voiture attendra, attendra sous Forme... et Galande ne paraîtra pas : premier avantage qui sera suivi d'une victoire complète, en ce sens, voyezvous, Marquise, que Galande acquiescera à toutes vos idées. Ce n'est pas tout, le vicomte cherchera partout la petite paysanne, il saura qu'elle est à Champrosay, et il viendra à l'appeau, il y viendra, soyez-en sûre, Marquise, et tout naturellement l'occasion de vous entretenir avec lui vous arrivera.
Cependant, au grand étonnement de madame de Cailleul, Bois-Rosé ne parut pas au château le jour suivant. Cette opiniâtre absence du vicomte la surprenait et la désespérait en même temps. Rien de sem-
blable n'avait été prévu soit dans ses calculs, soit dans ceux de mademoiselle Hus. Sa tête s'alluma, et dans un moment d'exaltation très vive, elle prit la plume et écrivit au vicomte.
Cette lettre était une de ces ravissantes plaidoieries que les femmes, sous les impressions de l'amour, savent si bien produire. Elle se plaignait de son absence, lui reprochait ses projets de séduction sur une jeune fille obligée de chercher un refuge au château de Champrosay. Elle parlait ensuite d'elle-même, des calomnies qui se débitaient sur son compte , commençait mille aveux qu'elle interrompait par d'habiles réticences, en un mot, cette lettre était tout à la fois une gaie remontrance, un appel ardent, douloureux et comprimé du cœur, un blâme, un cri de jalousie ; elle disait tout et ne disait rien : c'était à renverser ce pauvre vicomte qui, étourdi du choc, accourut tout haletant, après l'avoir lue, auprès de la marquise.
Tout avait été préparé pour le recevoir. Dans le salon la lumière du jour ne pénétrait qu'à travers d'épais rideaux de soie et maintenait ces demi-teintes si favorables aux causeries confidentielles. Il y a des mots, des aveux qui ne se hasardent jamais en plein soleil et qui s'échappent des lèvres quand l'ombre nous enveloppe : ce sont de ces mots après lesquels la physionomie se contracte ou s'épanouit ; l'œil est inquiet ou brille de bonheur ; le front se voile, rougit, ou se fait radieux : ils ne veulent pas être vus.
Peu d'instans après l'arrivée du vicomte chez la marquise, la conversation voguait dans la haute mer des explications.
— De grâce ! Marquise, achevez les révélations que votre lettre a commencées... Y aurait-il quelque chose de réel dans ce que vous me faites entrevoir... Quoi, Galande...?
— Est venue chercher ici une protection.
— Ne serait-ce pas plutôt cette protection qui aurait été la chercher?
— Si vous le voulez ainsi, soit : pourquoi la protection n'auraitelle pas eu le même droit que la séduction? Nous sauvons cette jeune fille d'une fantaisie de jeune homme, en même temps que nous évitons au jeune homme de plus grands embarras peut-être qu'il ne prévoit... Admirez notre charité.
— Merci de votre sollicitude. Au surplus, cette jeune fille valait bien qu'un danger fût bravé pour elle, dit Bois-Kosé avec une intention marquée de blesser la marquise.
— Je ne dis pas non, répondit-elle avec un calme apparent, mais ce que je ne comprends, c'est que vous n'ayez pas entrevu que, pouc
vous, il pourrait y avoir des liens d'une autre nature que ceux-là. Bois-Rosé ne s'émut pas.
— Enlever une fille, c'est toujours un parti fâcheux ; on se met la famille sur les bras, on se crée des charges; puis vient l'ennui, le regret.
— Mais tout cela est le côté mauvais de l'aventure. Voici le beau, Madame la marquise : d'abord Ga lande, en allant à Paris, entre à l'Opéra, où je lui ai assuré un engagement : c'est la fortune pour elle, et, comme vous savez, l'impunité pour moi. Ensuite, j'admets Galande sincère, sage, chaste, incapable d'une perfidie... Pourquoi cesser alors de l'aimer!... Au surplus, Madame, il y a dans votre lettre certain passage dont le sens m'échappe... laissons de côté Galande et veuillez m'expliquer . . .
— Non... à quoi bon, puisque vous n'avez rien pressenti du bonheur qui pourrait vous être réservé dans un autre amour que celui d'une petite paysanne.
Bois-Rosé porta la main à son front, il allait parler, mais il s'arrêta.
La pause se prolongea. Il reprit.
— Eh ! qui vous dit que je n'ai pas songé à d'autres amours ? Qui vous dit que mon cœur ne s'était pas complu dans toutes les illusions d'un sentiment exclusif! Qui vous dit que je n'ai pas été fidèle, dévoué à la pensée d'une femme? Eh ! mon Dieu, Madame, beaucoup de gens sont autres qu'ils ne paraissent: c'est peut-être là une vérité qui nous est applicable à tous deux... et puisque j'en ai tant dit, j'ajouterai que j'ai aimé, aimé une femme avec une ferveur d'âme digne d'un meilleur sort que le mien, car cette femme... cette femme, Madame la marquise, ne m'aima point. Mon cœur froissé, humilié, meurtri, dut se fermer devant son indifférence frivole, et se détourner d'elle à jamais.
— Oh ! continuez, Monsieur, continuez, soyez surtout moins réservé, moins obscur dans votre langage... j'ai besoin de vous entendre... oui, parlez encore...
— Mais, Madame, je n'ai plus rien à vous confier, s'écria Bois-Rosé en se levant et faisant mine de vouloir sortir. Il cherchait à dissimuler son émotion... Madame, dit-il, je voudrais voir Galande... un entretien...
-- Galande ! s'écria la marquise tout altérée.
— Un entretien avec elle de quelques minutes...
— Àh ! Monsieur de Bois-Rosé, ce désir au moment où vous me voyez si troublée... où je vous implore de parler... C'est mal...
— Adieu, Madame, dit Bois-Rosé.
La marquise, voyant qu'il allait tout de bon sortir du salon, s'assit en pâlissant dans son fauteuil : « Je me sens incommodée, » dit- elle, et elle tomba aussitôt dans une sorte de crise nerveuse qui effraya le vicomte. Il appela. Mademoiselle Hus parut immédiatement, car elle écoutait l'entretien, placée dans le boudoir contigu au salon.
— Chère marquise, s'écria-t-elle, remettez-vous, au nom du ciel ! Et elle lui faisait respirer en même temps son flacon de sel. « Mon Dieu, Monsieur de Bois-Rosé, dit-elle tout bas à celui-ci, ne voyezvous pas qu'elle vous aime !... Oui, elle vous aime, murmura- t-elle, et elle est digne de vous.. .Tombez à ses pieds, Vicomte, tombez-y, et écoutez sa justification.
Bois-Rosé était stupéfait.
Dans ce moment madame de Gailleul ouvrait ses yeux. « Je suis mieux, merci, chère petite, dit-elle en s'adressant à mademoiselle Hus... qu'est-ce donc que je viens d'éprouver? »
Mademoiselle Hus savait trop bien son rôle pour rester plus longtemps au salon; elle trouva un prétexte pour sortir, ce qu'elle fit après avoir lancé un regard significatif à Bois- Rosé.
Le vicomte, tout enivré de ce qu'il venait de voir et d'entendre, tomba réellement aux genoux de la marquise.
— Cette femme bien -aimée, s'écria-t-il, dont l'image est vivante et maltresse souveraine au fond de mon âme, cette femme, c'est vous...
— Moi... Est-il bien vrai ?
— Vous-même.
— Ah ! merci de m'avoir ainsi parlé, dit-elle avec un enthousiasme passionné... Sachez à votre tour que vous êtes aimé de cette femme, qu'elle est digne de vous, et, pesant sur ces mots, qu'elle le fut toujours.
Bois-Rosé se couvrait le visage.
— Croyez-moi bien.
— Ah ! fit le vicomte, et de L'Epône !.. . et l'agrafe I
— Tout m'accuse, et cependant je n'ai à me reprocher qu'une étourderie, une plaisanterie folle, M. de L'Epône est dupe de sa fatuité. Il croit avoir eu le droit d'enregistrer mon nom sur ses tablettes, et ce droit est une illusion que le temps doit lui enlever.
— Comment ! s'écria Bois-Rosé... Je vous écoute le cœur haletant d'impatience... achevez...
La marquise fit ici une longue pause; puis, recueillant tout son
courage et tout son esprit, elle coula, avec' un art sans pareil, la substitution par laquelle de L'Epône, croyant arriver à elle, n'avait trouvé que mademoiselle H us, qui saisissait une occasion d'avouer un amour long et secret. C'est ainsi, dit la marquise, que, pour ma part, je me suis vengée de son impertinence : au milieu d'une société autre que la nôtre, qui tolère, encourage toutes les folies, ma faute serait grande; mais à vos yeux, mon ami, je n'ai pas démérité.
— Etourderie... folie... extravagance, s'écria Bois-Rosé dans l'enthousiasme de son contentement, tout est excusable, chère Gabrielle, quand on possède votre cœur et que ce cœur n'a point appartenu à de L'Epône.
Le vicomte se leva, ouvrit ses bras dont il enlaça la marquise étroitement. Après celte vive et voluptueuse étreinte, il reprit d'un air pensif : mais la preuve que mon bonheur est une réalité, comment l'avoir ?
— Oh ! exclama la marquise, vous doutez de moi... Allons, je vous pardonne, je l'ai mérité... mais la preuve ne sera peut-être pas difficile a vous donner : d'abord H us vous affirmera elle-même...
Le vicomte hocha la tête d'un air qui disait : ce n'est pas suffisant.
La marquise devint triste.
— Mais, s'écria Bois Rosé avec chaleur, mais cette preuve que souhaite mon cœur, je l'entrevois... Sachez, mon amie, que ce de L'Epône a parié que son stratagème réussirait auprès de vous non seulement une mais deux fois de suite. Eh bien ! votre rôle est tracé: vous paraîtrez donner dans ses las, cela est de toute urgence. Vous affecterez une crédulité des plus complètes; puis, par quelque moyen que je trouverai, nous rendrons sa déconvenue aussi publique parmi ses intimes, que l'a été l'offense que vous a faite sa fatuité. Mademoiselle Hus aura à nous seconder : ce sont là des scènes de comédies vraies dont elle doit raffoler tout autant que de ses comédies de théâtre.
Les prévisions de Bois -Rosé ne pouvaient manquer de se réaliser. Le pari de de L'Epône avait été tenu avec une certaine solennité, son honneur était engagé, cl déjà même un trop grand intervalle de temps peut-être s'était écoulé entre sa première victoire et cel le qui devai t é tre défini li ve pour sa gloire . 1 1 fallait en trer de nouveau dans la lice.
Il y avait soirée à Charaprosay, l'une des dernières soirées de la saison d'automne; la société, nombreuse et fractionnée comme de cou-
tume en cercles de causeurs, en joueurs de lansquenet, en auditeurs enthousiastes de la charmante mademoiselle Hus qui tenait le clavecin, laissait une grande liberté aux conversations confidentielles.
De L'Epône, profitant de toutes les*facilités que lui ménageait la marquise, lui exprima le regret qu'il^avaitde ne pas l'avoir revue plus tôt. Il s'était présenté au château plus de vingt fois et toujours en vain.
La marquise faisant beau jour au chevalier, celui-ci avançait étrangement vite vers le but où tendait sa ruse. Il était profondément blessé de ce que la valeur de son agrafe eût été mise en question. II ne concevait rien à une aussi sotte appréciation et suppliait madame de Cailleul de ne plus s'en rapporter ni à ses propres lumières, encore moins à celles de mademoiselle Hus, cause probable du doute dont il se plaignait. Il désirait, séance tenante, que son agrafe fût jugée et par Berlin dont l'habileté ne pouvait être mise en question, et par la vieille duchesse de Rochemare qui, dans ce moment, tenait les cartes au lansquenet. Leur compétence à tous deux ne pouvait être contestée. Aussitôt, et sans prendre l'assentiment de la marquise : « Messieurs, di t-il d'un ton assez élevé en s'adressant à un groupe dans lequel se trouvait M. le trésorier des parties casuelles, veuillez êtrearbitre dans un différend qui vient de s'élever entre madame de Cailleul et moi : il s'agit de réhabiliter cette agrafe, dit-il, en montrant non plus le faux bijou qui avait été entre les mains de la marquise, mais le véritable. Madame de Cailleul vient fort spirituellement, à la vérité, de contester la réalité de ces diamans ; j'en appelle à vous, Monsieur Bertin, sont-ce là des pierres de contrebande?
L'agrafe passa de main en main, et sortit enfin de l'examen à la grande satisfaction de de L'Epône. Il y avait eu unanimité pour déclarer que c'était un bijou d'une valeur haute et incontestable.
Madame de Cailleul eut l'air d'une femme convaincue. Elle murmura quelques paroles d'excuses à de L'Epône, qui eut l'audace de lui dire que si quelque doute lui restait encore, elle était libre de faire appeler un joaillier de Paris dont l'opinion déciderait en dernier ressort Madame de Cailleul répondit qu'elle se trouvait tout-àfait édifiée, et renouvela en termes charmans l'expression de ses regrets. Elle reconnut qu'elle avait mis trop de précipitation à mal juger le chevalier. Selon leur traité, l'agrafe était à la marquise ; mais le renvoi injurieux qu'elle en avait fait, modifiait les choses. De L'Epône dit qu'il pensait avoir mérité une nouvelle marque de bien-
veillance de la pari de la marquise, le plus grand serait qu'elle acceptât cette agrafe comme elle l'avait déjà fait.
La marquise, après bien des minauderies qui jouaient la sincérité, finit par indiquer un rendez-vous pour le surlendemain; c'était précisément ce jour-là que devait avoir lieu la dernière réunion de Champrosay. L'au tomme avançait et Ton songeait à retourner à Versailles.
Mademoiselle Hus et le vicomte de Bois-Rosé ne tardèrent pas à connaître les nouvelles promesses faites à de L'Epône par la marquise. D'autre part, les amis du chevalier, ceux du moins qui étaient intéressés dans sa gageure, surent où en étaient les affaires. Le soir, les jeunes gentilshommes sou paient à Soisy chez le marquis de Sennemart. Berlin était de ce souper, et, qui plus est, il s'était montré, dès les premiers flacons de volnay, le plus crânement égrillard qui se puisse imaginer. Bertin était un franc libertin, quand il s'en mêlait, et les dépenses folles qu'il fit dans sa vie pour une foule de nymphes de l'Opéra sont des traditions historiques qui confirment le caractère que nous lui assignons ; mais il avait le sort de la plupart des financiers de cette époque : enfans g;Ués de la fortune, mais non de l'amour. Bertin naturellement avait été mis au courant des termes dans lesquels se trouvait madame de Cailleul elle chevalier. Il avait prodigué force louanges à ce dernier, trouvant le tout parfait. Après plusieurs rasades de Champagne, son cerveau s'échauffa assez pour qu'il dtt à de L'Epône que son bonheur lui portait envio. Cependant il se mit du nombre des parieurs qui tenaient contre lui.
Il y eut chasse le lendemain. La marquise y parut ravissante dans sa toilette et son habileté à gouverner son cheval.
Beaucoup, parmi les amis de de L'Epône, à l'imitation de Bertin, se sentaient jaloux de la possibilité de son succès; mais les velléités amoureuses du financier, loin de se modérer, avaient acquis des proportions étranges. Il est une vérité dont les femmes feraient bien de se souvenir, c'est que l'impertinence des hommes s'accrott à leur égard en raison inverse de la perte du prestige dont leurs mœurs les entourent. Telle femme à qui nul n'oserait souffler le plus petit mot à double entente, tant qu'on la suppose au dessus du soupçon, subit les déclarations les plus audacieuses quand on lui sait une faiblesse. Bertin, qui jusqu'alors n'avait vu que madame do Cailleul dans la châtelaine de Champrosay, ne voyait plus en elle qu'une femme charmante, vive et tournée à ravir.
La réunion de Champrosay était attendue avec impatience pour plusieurs raisons : réunion d'adieu, souper joyeux, lansquenet ef-
frené, c'était tout cela rehaussé par l'attrait piquant d'un scandale annoncé.
La marquise était convenue avec de L'Epône qu'elle quitterait le salon vers deux heures et qu'il resterait maître de choisir, pour se retirer lui-même, le moment opportun. Ce n'était pas déroger à ses habitudes, car lorsque dans son salon la présence de ses joyeux invités dépassait certaines heures de la nuit, elle les laissait souvent et partait suivie de mademoiselle Hus.
Bois-Rosé, la marquise et mademoiselle Hus s'étaient parfaitement donné le mot d'ordre de leur coté. Le vicomte brûlait, impatient de voir arriver l'heure qui devait confondre son rival et réhabiliter la femme qu'il aimait.
Il est neuf heures ! La compagnie a quitté la salle à manger de la marquise où le souper a été gai à ravir. On a fait d'amples libations. Les habiles à raconter l'aventure de la veille, les savans dans l'art de bien placer le mot du jour, se sont fait admirer. Bertin a bu avec excès; ses yeux petits, brillent d'un feu pétillant; c'est un satyre un peu grassouillet en frac de velours marron, aux mains blanches et potelées ; ses lèvres sont rubicondes et ses poches crèvent d'or.
La conversation au salon est animée et lutine. On regrette les beaux jours passés si gaiment, les chasses de Sénart, les banquets de Soisy, les déjeuners d'Ormoy, les soirées de Champrosay. On voudrait en être encore au début de cette saison qui est finie. L'heure chemine pendant ce temps. Plus d'un regard va se poser sur les aiguilles de la pendule, impatient du dénoûment qu'on attend.
Bertin ne se contient pas. Il parait étrangement agité. Enfin de L'Epône ayant fait un pas vers la porte de sortie, il le prend sous le bras et l'entraîne dehors.
— Chevalier, lui dit-il à voix basse, j'ai une proposition à vous faire.
— A moi ! cela me va, Bertin, si c'est de l'or qu'elle peut me valoir.
— Beaucoup, et à coup sûr.
— Parlez, car j'en ai besoin.
— Je le sais.
— Mon carossier me tourmente.
— Je le sais.
— Je dois au commandeur.
— Je le sais.
— Je dois à... à... à...
— Je sais toul.
— Et mes ressources sont a sec.
— Je le sais ; aussi je vous offre une magnifique raffle de six.
— J'accepte.
— Je suppose que vous n'aimez pas madame de Cailleul ?
— Pas plus que toute autre femme.
— Elle n'a plus môme pour vous le mérite de l'inconnu.
— C'est à peu près vrai ; où en voulez-vous venir?
— Eh bien ! moi, je trouve que c'est un morceau de roi.
— Explique-toi, Bertin.
— Il y a une transaction possible entre l'homme qui désire peu et celui qui désire beaucoup, quand celui-ci est disposé à payer cher ce qu'il convoite.
— Enfin, où cela nous mène-t-il?
— Je connais dix minutes de votre vie qui pourraient vous produire mille louis.
— Je ne savais pas mon temps si précieux, Bertin, dit le chevalier, et ces dix minutes?...
— Sont celles qui vous sont accordées ce soir par la marquise ; je vous les achète...
— Tudieu, financier, comme vous y allez vite.
— Mais, Monsieur de L'Epone, vous n'aimez pas.
— Il est vrai.
— C'est un pari ?
— D'accord; mais votre demande n'en est pas moins excessive.
— Mille louis sont aussi excessifs et bons à prendre...
— Oui... Cependant.
— Et douze cents encore mieux.
— Vous m'en direz tant...
— Eh bien! douze cents louis, cela vous va-t-il?
— Voyons un peu, se dit de L'Epone. Si je perds mon pari...
— Mais cela est impossible ; c'est le gagner deux fois que de triompher dans un fondé de pouvoir.
— Enfin, si ces Messieurs contestent... Il faut admettre cela... c'est cinq cents louis qu'il me faudra payer... Bertin, la compensation que vous m'offrez n'est pas assez large... Mon sacrifice vaut mieux ; voyez, consultez-vous.
— Allons, s'écria Bertin, j'ajoute les cinq cents louis.
— A la bonne heure, répondit de L'Epone : j'accepte.
Un moment après, ils étaient dans le salon. Minuit sonnait. La soirée s'en allait avec ces allures vives, un peu friponnes. A. deux heures, la marquise et mademoiselle Hus avaient quitté l'assemblée. Vers deux heures et demie, Bertin avait disparu inaperçu. De L'Epône était sorti à sa suite.
Il y avait peu de temps que le chevalier était absent, quand le vicomte de Bois-Rosé entra brusquement dans le salon.
— Messieurs, je viens vous prévenir contre une erreur au fond de laquelle il y aurait une double duperie pour vous.
On regarda Bois-Rosé.
— De L'Epône a perdu son pari !
Etonnement général.
— Non seulement perdu sa seconde manche, mais perdu la première.
— Que signifie?
— Cela signifie que jamais le chevalier n'a pénétré jusqu'à la marquise.
— Cependant... murmuraient quelques uns.
— Je vous dis, Messieurs, que le chevalier a échoué complètement, et mieux, que l'on s'est joué de lui.
De L'Epône, sur ces mots, entrait dans le salon. Etonné de la protestation énergique de Bois-Rosé, il déclara que son succès venait à l'instant môme d'être décuplé par la substitution de Bertin à sa place.
— Bertin! s'écria Bois-Rosé. Quoi, Berlin!...
— Oui, Bertin, répondit de L'Epône avec fermeté.
Le vicomte fut pris aussitôt d'un accès de fou rire qu'il lui fut impossible de dominer. 11 voulait parler, mais il ne le pouvait; enfin, il parvint à dire :
— Messieurs, j'atteste que le chevalier de L'Epône se trompe, et que son faux diamant n'a jamais triomphé que d'une fausse marquise.
L'étonnement général était à son comble. On regardait de L'Epône qui commençait à perdre contenance.
Bois-Rosé sortit du salon et revint bientôt, tenant madame de Caillou l par la main :
— Voici, dit-il en riant, qui répond péremptoirement aux affirmations du chevalier.
— Cependant, dit de l'Epône, Bertin vient de se rendre...
— Chut, fit Bois-Rosé... Ne parlez pas si haut... Il vient de se rendre auprès de... mademoiselle Hus... ne troublons pas son bonheur.
— Messieurs, dit de L'Epône, je suis poussé à bout.. . Vaincu cette fois, je prétends avoir été victorieux la première.
-— Ni l'une, ni l'autre, Chevalier, répondit Bois-Rosé.
— Heureusement, dit de L'Epône sans perdre contenance, que dans le désir, à tout événement, du m'assurer une preuve contre Tincrédulité, j'ai... je confesse ma faute et j'en demande le pardon... j'ai laissé intentionnellement sur certain bras, près du coude, une légère égratignure d'épiugle... Gela me parait concluant.
Madame la marquise, pour toute réponse, Gt tomber les manches de son peignoir.
De L'Epône resta muet au milieu du rire général de ses amis.
— Messieurs, dit Bois-Rosé, j'ai l'honneur de vous présenter, dans madame de Gailleul, la vicomtesse de Bois-Rosé...
Toute l'assemblée s'inclina devant la marquise. De L'Epône était interdit. Bois-Rosé lui tendit généreusement la main et mit fin ainsi à sa confusion.
Le lendemain, mademoiselle Hus, avec une assurance que sa vie ne fit que confirmer plus tard, et sans doute pour complaire à la marquise, parut au salon nu-bras. On apercevait, en effet, à son coude, une toute petite ligne rouge que la pointe indiscrète d'une épingle avait dû faire.
Bertin était parti de grand matin pour Paris.
Eugène Chapus.