DE L'ÉLÈVE DU CHEVAL
Au nombre des questions dont l'opinon publique doit vivement se préoccuper, celle des haras est sans contredit une des plus importantes.
Elle l'est d'autant plus en ce moment, qu'il s'agit de rassurer les départemens producteurs , dans lesquels les bruits de suppression des haras ont jeté une vive Inquiétude qu'on peut déjà considérer comme une protestation contre une mesure sur laquelle , au surplus , le gouvernement semble s'être prononcé d'une manière peu favorable.
Eh quoi ! c'est dans un moment où l'administration des haras a surpassé toutes les espérances que sa création avait fait naître; dans un moment où , grâce à la persévérance éclairée de ses efforts et de ses améliorations , les éleveurs français viennent de fournir aux remontes le chiffre triomphant de 32,000 chevaux merveilleusement propres aux différens services auxquels on les destine ; lorsque l'administration a à sa tête un homme qui joint à une spécialité intelligente des qualités administratives prouvées par des résultats incontestables , c'est dans un tel moment, disons-nous, que des esprits dévorés du besoin aveugle de détruire , voudraient songer à supprimer l'administration des haras , pour livrer au hasard, à l'ignorance , aux préjugés bornés et a l'entêtement funeste de la routine , celle de nos productions en qui réside plus particulièrement les sources de la prospérité et de la gloire du pays.
De sa prospérité : parce que l'abâtardissement de l'espèce chevaline ne peut être que funeste à l'agriculture , base de la prospérité.
De sa gloire : parce que le même effet, en portant un coup funeste à notre cavalerie , peut être une cause d'échecs pour nos armes.
Nous n'avons pas mission de défendre l'administration des haras , dont les actes suflisent à cette tâche facile ; mais nous avons le droit de nous ranger du côté de la justice et de la vérité , et de soutenir les intérêts véritables de notre pays , car ce droit appartient à tout le monde.
Nous ne craignons donc pas de dire hautement :
Que supprimer les haras , c'est la ruine certaine et prochaine de l'espèce chevaline en France ;
Que les confier à l'administration de la guerre , qui ne verra que le cOté de la question qui concerne l'armée , c'est l'abâtardissement;
Que livrer , sans contrôle , la reproduction à l'agriculture privée, c'est s'exposer à voir, avant dix années, les différentes races de chevaux dont nos départewcns producteurs s'enorgueillissent à bon droit, transformées en une espèce sans nom, qui ne sera plus le cheval et qui ne pourra pas rendre les services du mulet.
Nous soutiendrons ces trois propositions , que nous comptons développer dans des articles que le Journal des Chasseurs publiera de mois en mois.
Aujourd'hui nous nous bornerons à quelques considérations générales qui serviront de base à notre polémique future.
Le Journal dos Débats , dans un article qui n'a que le défaut d'être trop court, • après avoir établi par des chiffres les résultats que le gouvernement a obtenus depuis 1840 . époque où, faisant droit aux vœux de tous . il mit à la tête de l'important service des haras, un homme capable , qui n'était pas seulement un bon administrateur , mais qui était, en outre, un homme spécial, ajoute :
« Dans ce dernier mot est tout le succès des haras. Que si cette administration » cessait d'avoir pour chef un homme qui ne fût pas du métier , qui ne joignit » pas la science à la pratique , il n'en faudrait rien attendre ; nous avons pour » nous sur ce point une expérience plus que trentenaire. Que si , au contraire , » l'administration des haras continue d'être un service spécial, confié à un » homme vraiment digne de la diriger , notre situation , déjà meilleure , deTien- » dra tout-à-fait bonne , et nous mettra au dessus de toutes les craintes léguées » au présent par le passé. •
Plus loin, le Journal des Débats revient en ces termes sur le même sujet en l'élargissant :
.... « Des bruits autres que la suppression complète circulent, qui ne causent >► pas moins d'émoi parmi les inléresrés , et qui font craindre que la direction de » cet important service ne soit bientôt noyée dans d'autres attributions, et ne » perde ainsi ce qui fait sa force , c'est à dire sa spécialité. »
Nousavons cité àdessein ce dernier passage, parce que nous croyons que là est le véritable danger. La suppression complète, radicale, de l'administration des haras, serait un fait si exorbitant, si monstrueux, si insensé, que nous ne le redoutons pas; mais nous savons qu'il se trouve dans nos différens comités de réformes administratives , bon nombre d'esprits indécis, novateurs timides et conservateurs craintifs, qui pensent que mutiler n'est pas détruire, et qui se flattent de mettre tous les systèmes d'accord en donnant un peu raison à chacun d'eux. Il y a là, selon nous, une erreur funeste , contre laquelle nous nous élevons de toutes nos forces. Subordonner l'administration des haras à quoi que ce soit , le contrôle du ministre de l'agriculture et du commerce, bien entendu, excepté, c'est vouloir sa ruine , car c'est paralyser tous ses efforts. Gênée , contrecarrée, elle ne produira plus que des résultats imparfaits , et alors lesargumens ne manqueront pas pour motiver sa suppression définitive. On lui aura lié les mains . et on lui dira : vous travaillez mal ; on lni aura attaché les pieds, et on lui reprochera de ne pas marcher assez vite dans la voie du progrès. Les niveleurs arriveront ainsi à leur but par une voie d< tournée , et dans cinq ou six ans, dix ans au plus, la haridelle de fiacre sera devenue, en France, le beau idéal de l'espèce chevaline.
Car, il n'en faut pas donter, démocratiser le cheval, telle était la pensée plus ou moins avouée de l'homme aux mains duquel les hautes destinées de l'agriculture et du commerce ont été confiées pendant quelques mois. Démocratiser le cheval pour l'améliorer, c'est comme si on voulait crétiniser l'espèce humaine pour la perfectionner. Les ignorans ! ils ne savent pas que la pureté du sang, qui donne la beauté des formes, la rapidité des allures et la grâce des mouvemens. donne aussi et mieux encore peut-être, par des croisemens intell tgens, la puissance dans l'effort, la tenue dans l'élan, la longue résistance dans les fatigues. Démocratiser le cheval, ce n'est pas seulement porter un nouveau coup au luxe expirant, c'est atteindre aussi les prospérités modestes de la petite propriété et les intérêts sacrés du travail
L'opposition faite, en dernier lieu, aux haras, s'attaquait au système suivi, à la marche du service, à l'insuffisance des ordonnateurs mêmes de ce service.
Sur ce point nous nous permettrons un mauvais jeu de mots, pour lequel nous demandons pardon à nos lecteurs, et nous dirons que c'était l'insuffisance proclamée par la suffisance.
La discussion, souvent renouvelée, a donné gain de cause au système attaqué ; c'est celui qu'ont adopté tous les peuples d'Europe, après deux cents ans d'heureuse application on Angleterre.
La marche du service s'est améliorée d'une manière très notable; ce qui le prouve, c'est l'ordre et l'économie dans les dépenses, ce sont les résultats Incontestables obtenus. Sans aveuglement ou mauvaise foi, nul ne saurait nier aujourd'hui l'amélioration générale de notre espèce chevaline, qui, sous le rapport des qualités, ne le cède à aucune autre, l'Angleterre exceptée.
L'insuffisance du personnel venait du mode qui présidait à son recrutement Depuis la réorganisation de 1840.. un principe a été posé, — la nécessité de passer par une école spéciale. Ce principe, basé sur la création d'uue pépinière de jeunes sujets, a raffermi, par l'influence heureuse de l'émulation, tous les employés existans. Ceux qui avaient de l'avenir ont travaillé avec ardeur, et l'expérience acquise a été mise à profit : les autres ont disparu peu à peu, atteints par l'âge ou par toute autre raison. Les grades les inoins élevés ont été dès lors occupés par des jeunes gens sortis de la nouvelle école, et qui promettent les meilleurs services.
Ce sont là des faits qui, nous le croyons consciencieusement, répondent a toutes les attaques et font justice de toutes les accusations. La mauvaise foi ou l'aveuglement, nous le répétons encore, pourraient seuls les contester : espérons que le bon sens du pays ne leur donnera pas gain de cause.
C'est à lui qu'il appartient de décider si une administration spéciale des haras est vraiment nécessaire.
Cette nécessité, tous les peuples qui s'occupent avec succès de l'élève du cheval l'ont résolue affirmativement
Partout, au contraire, où l'agriculture, livrée aux inspirations particulières des individus ou aux caprices de l'ignorance, s'est occupée sans direction et sans contrôle de la reproduction, l'espèce chevaline a dégénéré.
Citons un exemple, pour ne rien laisser sans réponse, si faire se peut
En Espagne et en Italie, les races chevalines ont été long-temps fameuses. C'était lorsque l'Etat et les grands seigneurs s'en occupaient spécialement Ces races ont déchu du jour où celte action salutaire s'est ralentie. Dans ces deux royaumes, le gouvernement, en renonçant à son initiative, n'a nui à l'industrie privée par aucune institution quelconque, il n'est intervenu en rieu ni dans la production ni dans l'amélioration. Eh bien! qu' est-il résulté de cette liberté, et que sont devenues toutes ces grandes familles équestres dont la réputation a été européenne? L'agriculture les a-l-elles défendues contre la ruine? Elle ne s'en est point occupée ; les races primitives ont peu à peu disparu dans un abâtardissement méconnaissable, et la population chevaliue se montre partout méprisable et vile.
En regard de ce triste tableau, si nous mettons celui qu'offrent les Etats du Nord, depuis le Wurtemberg jusqu'aux confins de la Russie, nous n'aurons pas besoin de chercher des argumens pour notre défense : les faits parleront d'euxmêmes.
Dans ces contrées, où le progrès est un fait au service du bien-être de tous, et non une théorie au profil de l'ambition de quelques uns, les étalons servant a la reproduction sont fournis par les souverains représentant l'Etat, et par un petit nombre de propriétaires riches et éclairés. L'influence que ces personnages exercent est analogue à celle d'une administration spéciale, et nous les assimilons pour démontrer l'indispensabilité de celte dernière.
Non, l'amélioration du cheval ne saurait être le fait exclusif de l'agriculture :
les moyens de l'agriculture ne sont qu'un concours , un élément ; le point de départ est une science profonde , basée sur des observations que l'homme isolé, quel que soit son bon vouloir , ne peut pas faire dans le cercle étroit où il se meut l a science, à elle seule, n'est pas la vie ; mais ce qui vit sans elle ne fait que végéter.
Le cheval n'est pas un produit comme les autres animaux de la ferme. Qu'un bœuf, un mouton, une chèvre, un porc soient plus ou moins mal tournés, peu importe en dernière analyse : leur destination première et finale en rend toujours l'existence plus ou moins utile , plus ou moins proûtable ; car ils sont toujours bons à faire de la viande , et celte viande , ils la donnent à l'âge qui convient le plus au nourrisseur. Qui oserait dire qu'il en est de même du cheval, si ce n'est l'ignorance et l'entêtement?
Pour ce qui le concerne, il est des services qui réclament de lui des conformalions particulières , des aptitudes spéciales. Si l'individu est manqué, c'est une non-valeur ; il y a perte , perte considérable. La science doit donc tendre à améliorer, à éclairer, à surveiller la pratique de tous les jours, pour que les non-réussites deviennent rares, et pour que les plus grandes probabilités de succès créent un intérêt à poursuivre la production du cheval, et à l'étendre en raison de tous les besoins et de toutes les exigences.
Là est la difficulté, difficulté telle, que, partout, la production chevaline a nécessité une branche d'administration à part , un service spécial.
Avant la destruction du régime féodal , tous les grands tenanciers du sol avaient mm maître de haras. Le maître de haras a existé en France , en Espagne , en Italie , dans tous les Etats d'Allemagne; il existe encore en Angleterre et dans quelques contrées du Nord.
Lorsque l'Etat se décida a intervenir directement dans la production du cheval, en France, les rênes de l'administration furent confiées à d'habiles écuyers qui ne relevaient que du roi en personne. L'ancienne administration des haras a eu pour patrons les hommes de cheval les plus renommés du temps : ainsi les de Garsault , les de Briges , le prince de Lainbesc, etc., etc., etc.
Dans tous les petits Etals d'Allemagne , les haras sont dirigés par un chef particulier investi du titre de grand-écuyer.
En Autriche , le chef suprême de l'administration des haras prend directement les ordres de l'empereur.
En Russie , l'administration des haras, de création récente, car elle ne remonte qu'à quelques années , est confiée aussi à un chef spécial. On en a fait une chancellerie, et le dignitaire de celle-ci esl un grand-chancelier. Les haras de la Russie sont calqués sur le système des haras de la France. Ils ont été établis vers 1835, alors que les nôtrts n'avaient pas atteint le degré de perfectionnement auquel ils sont arrivés depuis. Si , nonobstant ce , la Russie nous a emprunté notre organisation, c'est qu'elle l'a trouvée puissante à faire le bien.
De tout ce qui précède , nous croyons qu'il doit résulter, pour les hommes de bonne foi, deux faits capitaux : à savoir qu'une direction spéciale des haras est indispensable au progrès de l'amélioration de nos espèces chevalines , et que la direction actuelle, bien loin de mériter les reproches d'insuffisance qu'on lui adresse, dans un but qu'il n'est pas difficile d'entrevoir, a, au contraire , fait des efforts et obtenu des résultats qui militent puissamment en faveur de sa conservation. C'est ce que nous nous proposons de développer dans nos prochains articles.
T. De Poudras.
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Club des chasseurs. — C'est le 7 septembre qu'ont ouvert les rhasses à tir de la Société de Saint-Germain. Les chasses à courre ne commenceront pas avant le 15 octobre. Le fond de l'équipage est déjà formé. Il se compose do magnifiques bâtards anglais à manteau noir et tricolore, âgés de seize moisà deux ans. Ces jeunes chiens, qui ont 23 pouces, n'ont point encore chassé, et seront mis dans la voie par quelques vieux chiens choisis dans ce qui restait à Meaux de l'ex- Vénerie. Les hommes de l'équipage se bornent jusqu'à présent à Créteaux et à Delamottc, qui sortent de chez S. A. le duc de Nemours.Ln des membres de la Société, M. le marquis deG?sville, mettant obligeamment à la disposition du président une demi-douzaine de sangliers, une réunion des actionnaires aura lieu pour savoir s'il y a lieu d'accepter cette proposition qui varierait un peu les rhasses de cerf (1).
Révision de la loi duZ mai 1844. — On sait qu'une commission a été nommée à la chambre pour s'occuper de la révision de la loi sur la chasse. Voici ce qui s'est passé à ce sujet dans la séance du 1" septembre.
« L'ordre du jour appelle la discussion du projet de décret sur la police de la chasse.
M. Point: Je demande que le projet sur lâchasse soit retiré de l'ordre du jour et renvoyé jusques après le vote de la constitution. La chasse est ouverte partout, les permis de chasse sont délivre*, et dans l'état avancé de la saison, cette loi est inutile.
M. Tranciiant : Je soutiens, au contraire, comme auteur de la proposition, qu'il y a urgence. La législation actuelle est incompatible avec les principes du gouvernement républicain. Le maintien de cette mauvaise loi du régime déchu ne pourrait convenir qu'à un temps de réaction. (Violons murmures.) 11 peut y avoir des collisions journalières entre les préposés de la force publique et les chasseurs. (Les murmures redoublent). Hâtons-nous donc de corriger au plus vite cette loi de privilège. (Aux voix ! aux voix !) Si vous ne voulez pas m'écouter. il me sera impossible de vous convaincre.
Interrompu par les cris : Aux voix ! et le retentissement des couteaux à papier, l'orateur descend de la tribune.
M. Màirat-Ballange, rapporteur : Je viens combattre l'ajournement Si dans ce moment la loi sur la chasse ne peut être discutée, que l'Assemblée prononce un ajournement de quinze jours, je ne m'y oppose pas...
Quelques voix : Après la constitution î
M. Mairat-Ballaisge : 11 y a, sur ce sujet, des opinions diamétralement opposées : les uns trouvent la loi de 1844 admirable (non ! non !), les autres la trouvent très mauvaise. (Oui ! oui !) Ceux-ci disent que la loi a réservé l'exercice de la chasse à de certaines classes de personnes, et prétendent que la révolution de Février ne peut laisser subsister un semblable privilège. (Aux voix! aux voix!) L'assemblée, consultée, décide que la discussion de la loi sur la chasse n'aura lieu qu'après le vole de la constitution. »
Espérons que cet ajournement permettra à nos honorables représentans d'étudier sérieusement une question bien neuve pour la plupart d'entre eux. Nous avons reçu à cet égard de nos abonnés diverses observations dont nous tirerons parti en temps cl lieu, et nous n'oublierons point, lorsque la discussion viendra, qu'en 1848 comme en 1844, le Journal des Chasseurs est appelé à prendre en main les intérêts de tous ses confrères.
(I) Le prix de l'action de chasse à tir, divisible entre deux personnes, chassant Tune If jeudi, l'autre le dimanche, est de 4,000 fr. par an. Le prix de l'action de chasse à courre est de 300 fr. seulement. Les engagemen9 ne sont souscrits que pour une année. S adresser, pour plus amples renseignemens, à M. Léon Bertrand, directeur du Journal le* Chasseun.
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