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VOYAGES ET CHASSES DANS L'AFRIQUE AUSTRALE

PAR ADULPHE DELEGORGUE. (!)

hassei'rs et veneurs, accourez tous saluer le digne rival de Jules Gérard, le Tueur de lions, dont nul encore n'avait inquiété la renommée : inclinez vos fronts chargés de couronnes, devant g l'intrépide voyageur qui a su ennoblir la plus belle des passions humaines et rendre la science tributaire détachasse. Quel charme! quel intérêt ! quelle animation dans le récit d'AduIphe Delegorgue ; dans ce récit brillant d'une philosophie douce qui tempère la hardiesse d'un style vif, brûlant, accidenté comme les montagnes rocheuses qu'il décrit. Ébloui, haletant d'émotions, le lecteur, chasseur ou non, dévore ces pages où

(t) 2 volumes in-8° de 600 pages, ornés du portrait de l'auteur el de lithographies par Grenier el Victor Adam. — Chez René, libraire, 3i, rue de Seine. — Dépôt au bureau du Journal det Chasseurs. Prix : 24 francs pris au bureau. — 28 francs expédiés franco p.*>r la poste,

sont amoncelés tant de faits incroyables, et cependant purs de toute invraisemblance.

Le cœur humain peut contenir plusieurs passions, a dit un sage ; mais il en est toujours une qui est le principal locataire, les autres n'y logent qu'en garni. Sans cette passion irrésistible, spéciale, qui double les forces, le lourd manteau dont la nature a recouvert ses richesses, ne serait peut-être jamais soulevé: sachons donc gré à un de ces hommes d'élite de s'être expatrié par amour de la science et de la chasse ; car il n'est pas donné au premier venu d'être assez heureux ou assez malheureux, assez pauvre ou assez riche pour exécuter, sans préjudice pour lui-même, une aussi noble résolution.

Cependant, il est des gens innocens qui croient la France régénérée sous le point de vue de la chasse, depuis la dernière loi que chacun a accueillie avec transport, espérant y lire le désappointement de son prochain, quand il ne devait y rencontrer que le sien propre: petit code incomplet qui, fourmillant d'erreurs grossières, confond les saisons avec les passages, et force, en définitive, le chasseur pur-sang à aller chercher sous d'autres climats, les oiseaux voyageurs qui viendraient tout naturellement le trouver dans le sien juste le lendemain de la fermeture.

Que faire contre l'injustice et l'ignorance ? Se taire, haïr ou fuir, prendre ses passeports, s'armer des pieds à la tête ; car, dans ces pays lointains, ce n'est pas seulement la chasse, c'est le combat avec ses drames et sa poésie ! Que des incrédules, des profanes, voire même des gardes nationaux mobilisables, viennent me dire ensuite que la chasse n'est pas l'image de la guerre, je les renverrai à notre maître à tous, à Adulphe Delegorgue, qui démentira un peu crânement cette assertion : j'ose le dire.

Enfin, c'est de la ville de Douai que retentissent les derniers échos qui portent au cœur du voyageur les adieux de ses amis : il part, soumis à l'instinct immuable qui l'entraîne vers une destinée inconnue, semée de succès et de revers, de néant et de gloire.

Jusqu'au Cap de Bonne-Espérance, voyez-le jour et nuit sur le pont du navire, cherchant à surprendre un secret de la nature, à enrichir la science d'une observation ou à relever une erreur ; car, hélas ! on peut appliquer a bien des navigateurseequ'ona dit de certains conteurs «qui ne pensent même pas Je contraire de ce qu'ils disent »

A la mer, où le moindre incident fait palpiter le cœur, on ne peut rester indifférent à la vue d'un albatros, d'un pétrel, d'un flamant, d'un paille-en-cul ou d'un damier, tous oiseaux dont l'érudition de l'auteur nous a révélé l'étymologie prosaïque, due sans doute à l'imagination positive d'un matelot observateur : noms ou sobriquets corrompus, mais respectés des savans.

Plus loin, c'est un requin, hôte du navire, qui s'acharne à en suivre le sillage nonobstant les balles qui l'atteignent, et ce simple épisode a marqué d'un jalon le jour qui s'écoule ! Riens précieux qui occupent la vie, la hachent même, comme disait madame de Sévigné, riens enfin sans lesquels on ne saurait vivre, en mer ni ailleurs.

A peine débarqué, l'auteur, dans un aperçu brillant et rapide, vous esquisse à le reconnaître un jour, ce pays indien, désormais sous le joug de prétendus propagateurs de civilisation, de chrétienté et de tempérance, dont il fustige de

main de mallre l'ambition rétrograde. Grâce au coloris éclatant de son pinceau, tout vous apparaît en relief, et si vous détournez un instant la vue de ce panorama, c'est pour la reporter sur un antre plus éblouissant encore. A loi l'étude, la fatigue, les lenteurs d'une marche mesurée sur celle d'un lourd chariot attelé de dix-huit bœufs, se traînant péniblement à travers un pays coupé de montagnes inaccessibles, de lacs profonds, de forêts vierges ! A lui, dis-je, la peine, la lutte : à vous le plaisir facile, la jouissance sans partage.

Après quelques jours de marche dans une atmosphère brûlante, à travers un pays où végète une population misérable, sans nationalité, ne possédant rien, pas môme la moisson, ce mobilier du sol arrosé de larmes, car les sueurs sont les larmes du corps, l'auteur s'égare à la poursuite de sa première autruche, poule géante dont Oppien, poète grec, a fait un animal fabuleux composé dupossereau et du chameau (1). Plus loin bondit à ses pieds le loup de rivage ( hiœna fusca) différant par les habitudes de la hyène ordinaire , encore soupçonnée (ce qui n'était déjà pas si hyène) de changer de sexe tous les ans. Animal Immonde qui, pour me servir de l'image de l'auteur, cherche sa nourriture comme un chiffonnier, sur les bancs de crustacés morts amoncelés à la hauteur de quelques pieds le loDg du rivage (singulier rapprochement pour un observateur ; la hyène de l'Afrique australe, en se nourrissant de corps en putréfaction, fait un service presque analogue à celui de nos petits oiseaux à becs fins d'Europe, qui détruisent les insectes et les chenilles, et préservent ainsi nos récoltes de toute dévastation).

Mais trop de regards avaient déjà interrogé cette terre, pour qu'un voyageur aussi avide d'émotions primitives s'y arrêtât plus long-temps. Avant la chasse, la science : l'amour des objets d'art, d'antiquité, d'histoire naturelle ; le besoin d'apprendre, de recueillir, de collationner, de marcher enfin sur les traces de ceux qui ont exhumé de la poussière les derniers débris du vieux inonde et reculé les bornes du savoir.

Non, il n'est pas seulement un chasseur, celui qui, heureux d'avoir surpris un voilier immense d'oiseaux de toutes couleurs, se détachant en longue gerbe de feu sur un ciel d'azur, reste en contemplation et s'interdit l'usage de ses armes, craignant, comme il le dit lui-même, de profaner la nature 1 Image religieuse qun l'auteur a laissé tomber de sa plume naïve.

La chasse, vous le voyez, n'est que le prétexte de nobles pensées philosophiques, de descriptions pittoresques, d'études fines, judicieuses et profondes sur les hommes et les choses. Lisez, lisez ces pages qui causent dans le même instant des joies indicibles et des terreurs inouïes.

En quittant le Cap, cette ville considérée comme fort saine, mais dont les habitans sont tous enrhumés le même jour, au dire du jovial et spirituel narrateur, Il vous transporte sur le territoire de Natal, où jamais détonation d'arme à feu n'avait retenti peut-être ; pays des oiseaux variés, des animaux féroces, des insectes plus féroces encore. Admirez l'audacieuse harmonie d'un seul et même

tableau autour du frêle radeau qui porte César et sa fortune, vingt têtes

d'hippopotames se dressent humides et béantes ! A droite, un troupeau de

(1) Poème de la chaste. Chant troisième.

baffles ! A gauche, des éléphans se livrant à leurs ablutions I Sous l'eau,

des caïmans immondes ! Dans le lointain, le rugissement des lions, et, sur

toutes les arêtes des rochers, le menu fretin, tel que hyène, panthère, etc, etc. , y compris même le serpent pithon (ne pas confondre ce dernier avec le serpent de mer, d'autant qu'une réunion aussi complète d'animaux difTérens pourrait être injustement considérée par le lecteur né malin, comme l'équivalent d'un canard).

Est-il donc bardé de fer ou couvert d'amulettes mystérieuses, le mortel qui affronte tant de périls? Non, il porte une simple blouse et n'est armé que d'un fusil à un coup, chargé pour la circonstance d'une balle mélangée de plomb et d'étain. C'est le pasteur David en présence du géant Goliath.

Toutefois, au dire de l'auteur lui-même, qui fait preuve en cela d'une héroïque modestie, toutes ces avalanches d'hippopotames, crocodiles et consorts aux têtes vertes, hideuses, repoussantes, constituent encore moins une chasse qu'une pêche au fusil

Mais, grâce au ciel, nous ne manquerons pas d'occasions plus dignes de captiver notre curiosité inquiète : l'éléphant, le rhinocéros, le buffle, le lion luimême vont apparaître sur la scène ; et, comme intermède dans un horizon éloigné, les oiseaux les plus rares, depuis le héron pique-bœuf, gardien instinctif des buffles, jusqu'au papillon emplumé : de par saint Hubert, nous ne ferons pas buisson creux.

Les Sud- Africains considèrent à bon droit l'éléphant comme le plus dangereux des animaux ; aussi les intrépides chasseurs de lions hésitent-ils encore quelquefois à s'aventurer à leur- recherche, nonobstant l'appât de superbes défenses du poids de deux cents livres. C'est que de sanglans épisodes sont restés gravés dans la mémoire de ces hommes I C'est que des familles entières ont été broyées dans leurs tentes sous les pieds de ces monstres qui passent comme la trombe du désert !

C'est donc à l'éléphant, ce géant de la création que mon héros a déclaré une guerre à mort.... Il a compris, ce chasseur fanatique, que pour vaincre un ennemi qui sait donner à ses attaques toute l'impulsion de la haine et de la vengeance, il fallait compenser, à force d'audace et de persévérance, l'infériorité des armes ; car la balle qui ne frappe ni le cœur ni la tête, semble un aiguillon qui redouble la rage de ranimai ; atteint, traversé même, il revient encore à la charge ou s'éloigne emportant avec lui le seul trophée de la victoire (1).

Toujours Adèle à la simplicité qui le distingue, et sans s'appesantir le moins du monde sur les dangers qu'il a dû courir, l'auteur vous parle d'une bande d' éléphans au milieu de laquelle il tombe à l'improviste, comme s'il ne s'agissait que d'une compagnie de perdreaux. A peine la charge à outrance d'un buffle furieux et blessé attire-t-elle son attention; il sourit à tout et vous fait sourire, tant sa narration est enjouée ; et cependant ce buffle, méchant, haineux et rancunier comme un homme, avait mis l'auteur à quelques centimètres (deux*doigts) de sa perte ! Scène palpitante qui cause une sorte de désappointement au lecteur: en effet, c'est plus qu'un crime, c'est une faute de se laisser massacrer par un

(1) Ses défenses.

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