CHAPITRE SIXIEME
endant la durée de ce que l'on appelle la belle saison, c'est à dire de Pâques à octobre, le tabouon reste établi jour et nuit dans les steppes. Pendant les autres six mois de l'année, les chevaux passent leurs nuits à couvert Ils sont menés au dehors dans la matinée, pour chercher leur nourriture qui se compose en partie de l'herbe ensevelie sous la neige, et qu'ils ne trouvent qu'à grand' peine. Le couvert en question n'a rien de commun, comme on
(1) Traduit de l'anglais Voir, pour le commencement de cette publication, les mois de mars, mai, juin, juillet et septembre 1847, onzième année.
le pense, avec nos étantes d'Europe; c'est un vaste terrain clos par des remblais, et dans l'enceinte duquel on a ménagé ça et là des palissades et des hangars de façon à tempérer le souffle des vents du Nord. Ces pauvres chevaux s'abritent comme ils peuvent contre l'impitoyable Borée qui leur arrive directement du pôle sans avoir rencontré un seul obstacle sur sa route. L'étranger ne peut se défendre d'un sentiment pénible à la vue de ces nobles animaux ainsi exposés à toutes les rigueurs de l'hiver. Les étalons et les plus forts de la troupe prennent possession du hangar couvert, les faibles se tiennent en groupes le long des remblais et des palissades, se blottissent les uns contre les autres, de façon à se ménager le plus de chaleur possible. Cependant ce n'est pas du froid qu'ils ont le plus à souffrir. Au commencement de l'hiver, ils peuvent encore parvenir, à travers la neige qui n'est pas abondante, jusqu'à l'herbe laissée sur le sol par le dernier soleil de l'automne, puis, le tabouoniste leur jette encore quelques brins de foin dans leurs enclos pour les aider à passer les longues et ennuyeuses heures de la nuit ; mais jamais la prévoyance du fermier russe qui dirige ces sortes d'établissemens, n'a su mettre en magasin une quantité suffisante de foin pour les besoins de la mauvaise saison. A mesure que l'hiver avance, le fourrage se fait plus rare, on le réserve pour les chevaux de selle et de carrosses, et le tabouoniste est obligé de se contenter, pour nourrir ses hardes, de roseaux séchés et de foin destiné au chauffage. Quand les hivers se prolongent au delà de leur durée moyenne, les pauvres chevaux des labouons en sont réduits souvent à manger le chaume des maisons, parfois même à se manger la queue et la crinière les uns aux autres. Or, il est bon de remarquer que ceci se passe dans un pays où l'on brûle pendant l'été plus d'herbes qu'il n'en faudrait pour fournir abondamment du fourrage pendant un siècle. On ne s'étonnera pas que l'hiver soit une époque fatale aux chevaux; même quand cette saison n'est pas rigoureuse, les pauvres animaux souffrent et dépérissent ; mais quand l'hiver a été sévère ou plus long que de coutume, plus de la moitié de la population des tabouons succombe aux privations qu'elle endure. Ceux qui survivent sont tellement affaiblis et éliques, que toute la durée de la belle saison suivante ne suffit pas toujours pour les rétablir. L'année 1833 fut terrible aux tabouons ; pendant cinq années Us s'en ressentirent. Par ces temps de famine, le fourrage s'achète à des prix énormes, et cependant nous le répétons, rien ne serait plus aisé pour le cultivateur de ces pays que de se mettre à l'abri de pareilles éventualités. Un peu de prévoyance et de travail est tout ce qu'il faudrait. Dans la belle saison, il pourrait se procurer tout le foin qu'il veut ; il ne lui coûterait que la peine de faucher l'herbe; et telle est la sécheresse du climat pendant l'été, que le foin peut être aisément mis en grange quelques heures après qu'il a été coupé.
Les chevaux, au sein des produits d'un opulent printemps, se remettent vite des souffrances qu'ils ont endurées pendant un hiver tempéré. Dès que la neige a disparu, le sol se couvre d'une profusion d'herbes. Les animaux chétifs et malingres qui, peu de temps auparavant, se traînaient sur leurs membres affaiblis, dont la tête languissante s'inclinait vers la terre, se raniment à vue d'œil et deviennent, au bout du premier mois de soleil, aussi vifs, aussi sauvages que s'ils n'avaient point subi les tortures d'un jeûne de six mois. Déjà les étalons ont établi leur domination, le tabouon s'est divisé en petites fractions, les hennisse-
mens, les piaftemens, les galops, les combats, les mutineries ont recommencé des bords du Danube au centre de l'empire des Mongols.
Dans un tabouon composé de mille chevaux, il se trouve communément de quinze à vingt étalons et de quatre à cinq cents jumens poulinières. Les étalons, et surtout les plus anciens parmi eux, se considèrent comme les rois légitimes de la communauté. Ils exercent leur autorité sans modération; des combats acharnés se livrent entr'eux, et cela dans le but de disputer le premier rang. Il n'est pas de tabouon sans un chef suprême. L'étalon, qui par le droit de sa force est devenu ce chef, n'obtient jamais de ses rivaux une soumission formelle : les cabales et les intrigues sont en permanence. Quelquefois une coalition générale se forme contre un chef détesté : dix, douze étalons s'acharnent contre lui. Il faut combattre, sa position devient difficile, impossible ; et souvent, dans ce cas, il est déposé.
Quand deux tabouons se rencontrent par hasard, il en résulte des collisions épouvantables. Les tabouonistes ont grand soin en général de se tenir éloignés les uns des autres ; mais Us ne sont pas toujours à leur auaire, puis il y a des rivalités entr'eux. Ainsi, quand un droit de pâture est contesté entre propriétaires ou tabouonistes, ceux-ci font souvent trancher la difficulté par la force, en mettant leurs bardes en présence. En pareille occurcnce, les jumens et les poulains se tiennent à l'écart ; mais leurs seigneurs et maîtres, les fiers étalons, se ruent les uns sur les autres avec une impétuosité que comprendrait difficilement celui qui n'a vu le cheval que dans l'état domestique. Au moment de l'attaque, leurs queues se déploient, leurs crinières se hérissent comme celle du lion, les sabots se heurtent les uns contre les autres avec une telle violence, qu'on entend le bruit à des distances considérables. Ils se saisissent par les dents et se tiennent ainsi comme des tigres furieux. Par intervalle, ils poussent des cris terribles qu'on prendrait pour les rauques intonations des hôtes sauvages des déserts de l'Afrique.
Le parti victorieux est toujours certain d'entraîner avec lui, et en triomphe, un très grand nombre de jumens captives. L'échange des prisonniers suscite inévitablement des querelles entre les tabouonistes et leurs hommes, qui en viennent régulièrement aux mains à ce sujet, lorsque par hasard ils ont pu éviter jusque là de se mêler au combat
Quoique le printemps soit à plusieurs égards une saison de joie pour le tabouon, elle n'est pourtant pas sans ses inconvéniens. Les loups, eux aussi, ont à se refaire après les longs jeûnes de l'hiver: ils éprouvent, de même que les chevaux, le besoin de réparer leurs forces, de satisfaire leur énergique appétit, et c'est à cette époque précisément, que les jeunes chevaux, les poulains nouveaunés sont un manger plus délicat Or, le loup préfère de beaucoup le poulain au veau et au mouton ; c'est de toutes les proies celle qu'il estime le plus. En conséquence, il erre constamment au printemps autour du tabouon, et les chevaux sont ainsi forcés d'être toujours sur leur garde et prêts au combat pour la défense des plus jeunes membres de la communauté. Le loup, comme le plus faible, a naturellement recours plutôt à la ruse qu'à la force. Une bande de ces animaux qui oserait ouvertement s'attaquer à un tabouon, trouverait une mort infaillible. Aussi, quelque pressante et vive que soit la faim qui les tient, ils connaissent trop bien leur infériorité comparative pour hasarder jamais un
acte aussi téméraire. Pendant la nuit, s'il arrive que le tabouon soit quelque peu disséminé et que les loups soient Tort en nombre, ils tenteront volontiers un coup de main. Les chevaux montrent dans ces occasions un admirable instinct de coalition. Au premier cri d'alarme, les étalons et les jumens, éveillés comme par la même commotion électrique, arrivent au galop sur le point menacé, chargent les assaillans avec une impétuosité qui effraie ceux-ci et les met souvent en fuite. Mais cette panique n'est pas toujours de longue durée, Us se rallient, et s'ils reconnaissent qu'ils sont en nombre suffisant, ils retournent rôder autonr du tabouon attendant que quelque pauvre petit poulain oublié, détourné, s'écarte quelque peu dessiens: ils seprécipitent alors dessus et s'en emparent. Souvent la mère, qui était la plus rapprochée du poulain, s'élance à son secours avant que les autres de sa barde aient eu le temps de se joindre à elle, et alors elle partage le même sort que son petit. Le combat, la mêlée, dans ce cas, devient terrible et générale. Les jumens forment un cercle au centre duquel sont placés les petits et où ils trouvent un impénétrable abri.
Nous avons vu des tableaux dans lesquels on représentait les chevaux rangés en cercle et tournant le dos aux loups de manière à se servir de leurs pieds de derrière dans leur défense. Ce sont là de pures fictions. Les chevaux, quand ils s'attaquent aux loups et quand ils leur résistent, vont à eux de front, les chargent en phalange compacte, les déchirent à belles dents, les terrassent et les foulent sous leurs sabots. Les étalons ne font pas partie des phalanges : ils courent la queue déployée, la crinière ébouriffée, partout où le plus fort péril menace. Us remplissent tout à la fois les rôles de généraux, de trompettes et de portedrapeaux. Quand un loup est à leur portée, ils s'élancent sur lui avec rage, s'efforcent de le saisir entre les dents et s'ils se servent de leurs pieds comme armes auxiliaires, ce sont ceux de devant qui fonctionnent. D'un seul coup, l'étalon tue souvent son ennemi, ou l'étourdit et l'étend par terre. Quand il l'a abattu, il le soulève entre ses dents et le lance aux jumens qui trépignent sur son corps jusqu'à ce qu'il devienne méconnaissable. Lorsqu'elles abandonnent ce cadavre, on ne pourrait pas même dire à quel animal appartenait la peau. Si cependant le premier coup frappé par l'étalon n'a pas été mortel pour son adversaire, il doit se préparer à la résistance la plus opiniâtre, car sept ou huit loups s'élanceront à son poitrail, et y resteront cramponnés jusqu'à ce qu'ils aient mis en pièces le noble et courageux animal. Le cheval est en généralhabile et prompt dans l'attaque, mais le loup est doué d'une sagacité extrême ; il guette les occasions favorables et les laisse rarement échapper; d'où il résulte que, parfois les loups réussissent lorsqu'ils combattent, nombreux, contre un étalon ; mais leur victoire n'est jamais que partielle et momentanée. Tuer un ennemi n'est rien pour le loup, s'il n'a l'espoir d'en dévorer le cadavre tranquillement; quand cette perspective lui faillit, son ardeur se ralentit et il bat volontiers en retraite ; or, le tabouon est tôt ou tard averti du danger qui menace l'un des siens, et il lui vient en aide. Si son arrivée est tardive et qu'il trouve le combattant mort, le sentiment de la vengeance l'anime, il engage avec acharnement un nouveau combat dont l'issue est la déroute complète des maraudeurs ; mais ceux-ci ne fuient pas toujours sans que plus d'un étalon reste impotent ou avec ses flancs labourés pour la vie par les dents de ses ennemis.
Ces grandes batailles arrivent rarement et très probablement contre le désir
des loups. Leur système de guerre à eux, c'est la rapiue ; leur stratégie, la surprise des avant -postes ; mais non l'attaque de front et en ligae. Ils comptent plus sur la ruse que sur la force. Un loup rampera, se glissera sournoisement dans l'herbe en ayant soin de se mettre sous lèvent, et demeurera caché dans une embuscade jusqu'à ce qu'il aperçoive une jument et son poulain paissant? à distance de leur harde. Son premier mouvement, même dans ce cas, n'est pas de s'élancer sur sa proie, sa prudence s'y oppose ; il s'efforcera de s'approcher de plus en plus. Pour atteindre ce but avec le plus de sécurité possible, il faut qu'il mette en défaut la sagacité de ses adversaires. Son procédé consiste a placer sa tête entre ses jambes de devant ; il avance dans cette posture tout en balançant sa queue avec des façons de contentement et d'amitié, afin d'imiter le mieux possible les mouvemens et les allures d'un chien de garde. Si la jument, trompée par cette pantomime fallacieuse, s'aventure très près de l'ennemi, celui-ci lui bondit au cou et l'expédie avant qu'elle ait eu le temps de donner l'alarme. Cette opération faite, il s'empare du poulain et détale si vite avec sa proie, que souvent 11 disparaît avant qu'on se soit douté de sa présence. De semblables coups de main sont des faits exceptionnels. Le loup n'obtient que très rarement des victoires aussi faciles. Les jumens ne manquent pas de subtilité instinctive; généralement elles dépistent l'ennemi, donnent l'alarme, et si le tabouoniste n'est pas éloigné, le loup maraudeur tombera infailliblement sous ses coups ; il y laissera sa peau dont la valeur est, prix courant, de 10 à 12 roubles. La seule chance de salut pour le loup, en pareille occurrence, c'est de gagner quelque ravin profond ; il s'y précipite la tête la première comme une loutre dans la rivière. Ce tour de gymnastique n'étant point à la portée ni du tabouoniste ni de son cheval, tous deux s'abstiennent de le tenter, et l'animal poursuivi s'échappe.
Les loups deviennent moins redoutables pour le tabouon à mesure que l'été avance; mais cette saison, ainsi que nous l'avons dit, est loin de rendre meilleure la condition de ces pauvres chevaux, qui ont plus encore à souffrir de lasoif pendant l'été que de la faim en hiver. La chaleur se fait accablante. L'ombre n'est nulle part. Pour s'abriter contre les rayons brûlans d'un soleil sans pitié, les chevaux se forment en petits groupes, la plupart adossés à quelque petit accident de terre, et c'est à qui se disputera la meilleure portion de l'ombre que projette le corps d'un voisin. Le tabouoniste lui-même s'établit au milieu de ces groupes ; en nul autre lieu il ne trouverait un lit de repos plus frais.
L'automne c'est la joie et l'abondance ; les plaines reverdissent, les ruisseaux et les sources débordent, les chevaux, placés alors dans les meilleures conditions de climat et d'alimentation, se réparent à vue d'œil, et pendant cette saison luxueuse, amassent des forces pour lutter avec les dures privations de l'hiver. C'est en automne que le tabouon tout entier est appelé au travail ; mais un travail qui n'est pas beaucoup plus pénible que ne sont les courses, les jeux, les sauts auxquels se livrent sans cesse d'eux-mêmes ces lurbulcns animaux. Ce travail est le dépicage du grain.
Le terrain destiné à ce travail est communément un carré de plusieurs centaines de mètres d'étendue. Le sol est battu jusqu'à ce qu'il ail acquis une grande consistance. Il est entouré d'une grille qui n'a qu'une seule porte pour laisser entrer et sortir les chevaux. Si le tabouon se compose de mille chevaux, on étale sur le terrain environ cinq cents gerbes à la fols; cette opération terminée, on y fait
entrer cinq cents animaux, étalons, j unions et poulains ; car, dès qu'ils sont introduits dans cette enceinte, plus ils sont turbulens et gambadeurs, plus il se fait de besogne. La porte se ferme, et c'est alors que commence un divertissement, un bal dont une folle imagination seule pourrait se 'aire une idée. Les conducteurs remplirent le rôle de musiciens, et leurs formidables harabniks, ce fouet aux longues dimensions, sont les violons qui entretiennent une danse sans interruption.
Les chevaux, effrayés parle craquement de la paille qu'ils foulent sous leurs pieds, effrayés par le bruit incessant du fouet qui retentit au dessus de leurs têtes, s'élancent éperdus et courent d'une extrémité à l'autre de leur prison momentanée. Des milliers de grains de blé volent en l'air. Des ouvriers en dehors du terrain sont occupés à ramasser la paille dont ils forment des meules à mesure qu'elle leur arrive, lancée par dessus la grille par les tumultueux, mouvemens des batteurs à l'intérieur. Ce travail dure environ une heure. On fait sortir les chevaux, les grains sont balayés, et la même représentation se répète trois fois avant la nuit. Ce résultat est immense ; mais ce mode de dépicage, qui ressemble plus à un amusement qu'à un travail, s'il est rapide, est loin d'être économique ; car il est avéré que dans ces opérations, il se perd plus de grain en quelques heures qu'il ne s'en récolte sur un très grand nombre de vastes fermes allemandes !
Eugène Chapus.
(La suite à un prochain numéro.)
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