Journal des faux-monnayeurs
J'offre ces cahiers d’exercices et d’études à mon ami JACQUES DE LACRETELLE et à ceux que les questions de métier intéressent.
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ARMES MRAIMERA
17 juin 1919.
J'hésite depuis deux jours si je ne ferai pas Lafcadio raconter mon roman. Ce serait un récit d'événements qu’il découvrirait peu à peu et auxquels il prendrait part en curieux, en oisif et en pervertisseur. Je ne suis pas assuré que cela rétrécirait la portée du livre ; mais cela me retiendrait d’aborder certains sujets, d’entrer dans certains milieux, de mouvoir certains personnages... Aussi bien est-ce une folie sans doute de grouper dans un seul roman tout ce que me présente et m’enseigne la vie. Si touffu que je souhaite ce livre, je ne puis songer à tout y faire entrer. Et c’est pourtant ce désir qui m’embarrasse encore. Je suis comme un musicien qui cherche à juxtaposer et imbriquer, à la manière de César Franck, un motif d’andante et un motif d’allegro.
Je crois qu’il y a matière à deux livres et je commence ce carnet pour tâcher d’en démêler les éléments de tonalité trop différente.
Le roman des deux sœurs. L’aînée qui épouse, contre le gré de ses parents (elle se fait enlever) un être vain, sans valeur, mais d’assez de vernis pour séduire la famille après avoir séduit la jeune fille. Celle-ci, cependant, tandis que la famille lui donne raison et fait amende honorable, reconnaissant dans le gendre des tas de vertus dont il n’a que l’apparence, celleci découvre peu à peu la médiocrité foncière de cet être auquel elle à lié sa vie. Elle cache aux yeux de tous le mépris et le dégoût qu’elle éprouve, prend à cœur et tient à honneur de faire briller son mari, de couvrir son insuffisance, de réparer ses maladresses, de sorte qu’elle est seule à connaître sur quel néant repose son « bonheur ». Partout on cite ce ménage comme un ménage modèle, et le jour où, excédée, elle voudra se séparer de ce fantoche, vivre à part, c’est à elle que tout le monde donnera tort. (La question des enfants à étudier à part.)
J’ai noté ailleurs (cahier gris) le cas du séducteur — qui finit par être captif de l’acte
qu’il a résolu d'accomplir — et dont il a épuisé par avance et en imagination tout l’attrait.
Il n’est pas nécessaire qu’il y ait deux sœurs. Il n’est pas bon d’opposer un personnage à un autre, ou de faire des pendants (déplorables procédés des romantiques).
Ne jamais exposer d’idées qu’en fonction des tempéraments et des caractères. Il faudrait du reste faire exprimer cela par un de mes personnages (le romancier). — « Persuade-toi que les opinions n’existent pas en dehors des individus. Ce qu’il y a d’irritant avec la plupart d’entre eux, c’est que ces opinions dont ils font profession, ils les croient librement acceptées, ou choisies, tandis qu’elles leur sont aussi fatales, aussi prescrites, que la couleur de leurs cheveux ou que l’odeur de leur haleine... »
Exposer pourquoi, en regard des jeunes gens, ceux de la génération qui les a précédés, paraissent à ce point rassis, résignés, raisonnables, qu’on se prend à douter si, du temps de leur propre jeunesse, ils ont jamais été tourmentés des mêmes aspirations, des mêmes fièvres, s’ils ont nourri les mêmes ambitions, caché les mêmes désirs.
Réprobation de ceux qui « se rangent »
contre celui qui reste fidèle à sa jeunesse et ne renonce pas. Il semble que ce soit lui qui soit dans l’erreur.
J'inscris sur une feuille à part les premiers et informes linéaments de l’intrigue (d’une des intrigues possibles).
Les personnages demeurent inexistants aussi longtemps qu’ils ne sont pas baptisés.
Il arrive toujours un moment, et qui précède d’assez près celui de l’exécution, où le sujet semble se dépouiller de tout attrait, de tout charme, de toute atmosphère ; même il se vide de toute signification, au point que, désépris de lui, l’on maudit cette sorte de pacte secret par quoi l’on a partie liée, et qui fait que l’on ne peut plus sans reniement s’en dédire. N’importe ! on voudrait lâcher la partie.
Je dis : « on » mais après tout, je ne sais si d’autres éprouvent cela. Etat comparable sans doute à celui du catéchumène, qui, les derniers jours, et sur le point d’approcher de la table sainte, sent tout à coup sa foi défaillir et s’épouvante du vide et de la sécheresse de son cœur,
19 juin.
I1 n’est sans doute pas adroit de situer l’action de ce livre avant la guerre, et d’y faire entrer des préoccupations historiques ; je ne puis tout à la fois être rétrospectif et actuel. Actuel, à vrai dire je ne cherche pas à l’être, et, me laissant aller à moi-même, c’est plutôt futur que je serais.
« Une peinture exacte de l’état des esprits avant la guerre » — non ; quand bien même je la pourrais réussir, ce n’est point là ma tâche : l’avenir m'intéresse plus que le passé, et plus encore ce qui n’est non plus de demain que d’hier, mais qu’en tout temps l’on puisse dire : d'aujourd'hui.
Cuverville, 20 juin.
Journée de torpeur abominable, comme, hélas, je crois que je n’en ai connu de semblables qu'ici. Influence du temps, du climat ? Je ne sais ; je me traîne d’une occupation à l’autre, incapable d’écrire la moindre lettre, de comprendre ce que je lis, ou même, au
piano, de faire correctement une simple gamme ; incapable même de dormir lorsque, par désespoir et désireux de m’évader, je m’étends sur mon lit.
Par contre, au moment d’aller me coucher, je sens que ma pensée se ranime, et, confus d’avoir si mal occupé ma journée, je prolonge jusqu’à minuit la lecture de Browning :
« Death in the desert », où bien des détails m’échappent, mais qui met en fermentation ma cervelle comme les plus capiteux des vins.
I say that man was made to grow, not stop ; That help, he needed once, and needs no more Having grown but an inch by, is withdrawn, For he hath new needs, and new helps to these
etc. V. 425.
que je copie pour l’usage de Lafcadio.
6 juillet 1919.
Travail coupé par l’arrivée de Copeau à Cuverville, retour d'Amérique et que je vais chercher au Havre.
Je lui ai lu le début encore incertain du
livre ; pris conscience assez nette du parti que je pouvais et devais tirer de cette forme nouvelle.
Le plus sage est de ne point trop se désoler des temps d’arrêt. Ils aèrent le sujet et le pénètrent de vie réelle.
Cette conversation d’ordre général sur quoi je souhaiterais ouvrir le livre, je crois que je peux trouver mieux qu’un café pour lui servir de décor. La banalité même du lieu m’a tenté. Mais mieux vaut ne recourir à aucun décor indifférent à l’action. Tout ce qui ne peut servir alourdit. Et ce mätin, je me demande pourquoi pas le jardin du Luxembourg, et précisément ce lieu du jardin où se fait le trafic des fausses pièces d’or, derrière le dos de Lafcadio, et sans qu’il s’en doute, et tandis qu’il écoute et note cette conversation d’ordre général, et si grave, mais que du même coup, le petit fait précis va réduire à l’insignifiance. Edouard, qui l’envoyait là-bas pour épier, lui dira :
— « Mon petit ami, vous ne savez pas observer ; voilà ce qui se passait d’important », — et il lui sortira la boîte pleine de fausses pièces.
11 juillet.
Furieux contre moi-même de laisser tant de temps s’écouler sans profit pour le livre. En vain tentais-je de me persuader qu'il mürit.
Je devrais y penser davantage, et ne point me laisser distraire par les menus soucis de chaque jour. Le vrai c’est qu'il n’a pas fait un pas depuis Cuverville. Tout au plus ai-je senti d’une manière plus pressante le besoin d’établir une relation continue entre les éléments épars ; je voudrais pourtant éviter ce qu’a d’artificiel une « intrigue » ; mais il faudrait que les événements se groupent indépendamment de Lafcadio, et pour ainsi dire : à son insu. J’attends trop de l’inspiration ; elle doit être le résultat de la recherche ; et je consens que la solution d’un problème apparaisse dans une illumination subite ; mais ce n’est qu'après qu’on l’a longuement étudié.
16 juillet.
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Jai ressorti ce matin les quelques découpures de journaux ayant trait à l’affaire des fauxmonnayeurs. Je regrette de n’en avoir pas con-
servé davantage. Elles sont du journal de Rouen (Sept. 1906). Je crois qu’il faut partir de là sans chercher plus longtemps à construire a priori.
Je retiens ceci que je mettrais volontiers en épigraphe du premier livre :
« Comme le juge demandait à Fréchaut s’il a fait partie de « la bande » du Luxembourg :
—— Dites « le cénacle », monsieur le juge, réplique-t-il vivement. C’était une assemblée où l’on s’est peut-être occupé de fausse monnaie, je ne dis pas non, mais où l’on traitait surtout les questions de politique et de littérature. »
Il s’agit de rattacher cela à l'affaire des fauxmonnayeurs anarchistes du 7 et 8 août 1907, — et à la sinistre histoire des suicides d’écoliers de Clermont-Ferrand (5 juin 1909). Fondre
cela dans une seule et même intrigue.
25 juillet.
Le pasteur, en apprenant que son fils, à 26 ans, n’est plus le chaste adolescent qu’il croyait, s’éerie : — « Plût au ciel qu'il fût mort à la guerre! Plût à Dieu qu’il ne fût
jamais né ! »
Quel jugement un honnête homme peut-il porter sur une religion qui met de telles paroles dans la bouche d’un père ?
C’est par haine contre cette religion, cette morale qui opprima toute sa jeunesse, par haine contre ce rigorisme dont lui-même n’a jamais pu s’affranchir, que Z travaille à débaucher et pervertir les enfants du pasteur. Il y a là de la rancune. Sentiments forcés, contrefaits.
La société des faux-monnayeurs (le « cénacle ») n’admet que des gens compromis. Il faut que chacun des membres apporte en otage de quoi pouvoir le faire chanter.
Je retiens la définition que Méral me donnait de l’amitié : « Un ami, disait-il, c’est quelqu’un avec qui on serait heureux de faire un mauvais COUp. »
X (un des fils du pasteur) est entraîné à jouer, par le débaucheur. Il avait mis de côté, pour subvenir aux frais des couches de M.
(sa dernière action charitable), une somme assez ronde et très péniblement économisée (ou détournée du budget de la famille). I1 la
perd ; puis, quelques jours après, la regagne en partie. Mais, il se passe ceci de singulier, c’est que, dans le temps qu’il l’a considérée comme perdue, il a pris son parti de cette perte, de sorte que, lorsqu'il la regagne, cette somme ne lui paraît plus consacrée à M. et il ne songe qu’à la dépenser.
Il s’agit de bien séparer les époques :
1° Un motif noble (ou charitable) qu’il met en avant pour couvrir une vilenie. Il sait bien que sa famille aurait besoin de cette somme, mais ce n’est pas par égoisme qu'il la détourne (le sophisme du bon motif).
2° Somme reconnue insuffisante. Espoir chimérique et besoin urgent de la grossir.
3° Besoin, après la perte, de se sentir « audessus de l’adversité ».
4° Renoncement au « bon motif ». Théorie de l’action gratuite et immotivée. La joie immédiate.
5° Griserie du gagnant. Absence de réserve.
Dudelange, 26 juillet.
Je travaille dans la bibliothèque de Madame M. ; un des plus exquis laboratoires qui
se puissent rêver ; seule la crainte de gêner son propre travail retient encore un peu ma satisfaction studieuse. L’idée d’obtenir quoi que ce soit aux dépens d’autrui me paralyse (et du reste il n’est peut-être pas de meilleur frein moral; mais je me persuade difficilement qu’autrui puisse trouver la même joie que je trouve moi-même à secourir et à favoriser).
La grande question à étudier d’abord est celle-ci : puis-je représenter toute l’action de mon livre en fonction de Lafcadio ? Je ne le crois pas. Et sans doute le point de vue de Lafcadio est-il trop spécial pour qu’il soit souhaitable de le faire sans cesse prévaloir. Mais quel autre moyen de présenter le reste ? Peut-être est-ce folie de vouloir éviter à tout prix le simple récit impersonnel.
28 juillet.
La journée d’hier, je l’ai passée à me convaincre que je ne pouvais faire tout passer à travers Lafcadio ; mais je voudrais trouver des truchements successifs : par exemple ces notes de Lafcadio occuperaient le premier livre ; le second livre pourrait être le carnet de
notes d’'Edouard ; le troisième, un dossier d'avocat, etc.
Je tâche à enrouler les fils divers de l’intrigue et la complexité de mes pensées autour de ces petites bobines vivantes que sont chacun de mes personnages.
30 juillet.
Je ne puis prétendre à être tout à la fois précis et non situé. Si mon récit laisse douter si l’on est avant ou après la guerre, c’est que je serai demeuré trop abstrait.
Par exemple, toute l’histoire des fausses pièces d’or ne peut se placer qu’avant la guerre, puisque, à présent, les pièces d’or sont exilées. Aussi bien les pensées, les préoccupations ne sont plus les mêmes, et pour souhaiter l'intérêt plus général, je risque de perdre pied.
Mieux vaut en revenir à mon idée première :
le livre en deux parties : avant et après. Il y aurait à tirer parti de ceci : chacun trouvant dans la guerre argument, et ressortant de l'épreuve un peu plus enfoncé dans son sens.
Les trois positions : socialiste, nationaliste,
chrétienne, chacune instruite et fortifiée par l’événement. Tout cela par la faute des demimesures qui laissent croire à chacun des partis que, si le compromis n’avait pas été commis à son détriment, la partie aurait été mieux gagnée et rien de désastreux n’aurait eu lieu.
Ce n’est point tant en apportant la solution de certains problèmes, que je puis rendre un réel service au lecteur ; mais bien en le forçant à réfléchir lui-même sur ces problèmes dont je n’admets guère qu’il puisse y avoir d’autre solution que particulière et personnelle.
C’est le vagabond que Lafcadio rencontre sur sa route, au retour de Marseille, qui doit servir de trait d’union entre lui et Edouard. Il serait complètement vain de chercher à écrire dès à présent le dialogue entre Lafcadio et le vagabond, dont je ne puis chercher à dessiner la figure avant de savoir à peu près le rôle que je dois lui faire tenir par la suite.
I" août.
Brassé des nuages des heures durant. Cet effort de projeter au-dehors une création inté-
rieure, d’objectiver le sujet (avant d’avoir à assujettir l’objet) est proprement exténuant. Et durant des jours et des jours, on ne distingue rien, et il semble que l’effort reste vain ; l’important, c’est de ne pas renoncer. Naviguer durant des jours et des jours sans aucune terre en vue. Il faudra, dans le livre même, user de cette image ; la plupart des artistes, savants, etc... sont des côtoyeurs, et qui se croient perdus dès qu’ils perdent la terre de vue. — Vertige de l’espace vide.
5 août.
Tant j'étais exaspéré par les difficultés de mon entreprise — et vrai! je ne voyais plus qu’elles — je me suis détourné quelque temps de ce travail pour me remettre à la rédaction des Mémoires. Ou du moins, je ruse, je biaise, je louvoie, mais, malgré moi, j’y reviens sans cesse et crois qu’il m’apparaît plus difficile, d'autant que je prétends le rapprocher du type convenu du roman — et que nombre de ces prétendues difficultés tomberont du jour où je prendrai délibérément mon parti de son étrangeté. Pourquoi, dès l’instant que j’ac-
cepte qu’il ne soit assimilable à rien d’autre (et il me plaît ainsi), pourquoi tant chercher une motivation, une suite, le groupement autour d’une intrigue centrale ? Ne puis-je trouver le moyen, avec la forme que j’adopte, de faire indirectement la critique de tout cela : Lafcadio par exemple essaierait en vain de nouer des fils ; il y aurait des personnages inutiles, des gestes inefficaces, des propos inopérants, et l’action ne s’engagerait pas.
Dudelange, 16 août.
Chez Stendhal, jamais une phrase n’appelle la suivante, ni ne naît de la précédente. Chacune se tient perpendiculairement au fait ou à l’idée. — Suarès parle admirablement de Stendhal ; on ne peut mieux.
9 septembre. Un mois sans rien écrire dans ce carnet.
Aération. Tout vaux mieux que le parfum livresque.