Livre II. — « Le dépositaire infidèle
De tous les instruments dont on se servit jamais pour dessiner ou pour écrire, c’est celui de Stendhal qui trace le trait le plus fin.
21 novembre 1920.
Resté nombre de mois sans rien écrire dans ce cahier ; mais je n’ai guère arrêté de penser au roman, encore que mon souci le plus immédiat fût pour la rédaction de Si le grain ne meurt, dont j’ai écrit cet été l’un des plus importants chapitres (voyage en Algérie avec Paul). Je fus amené, tout en l’écrivant, à penser que l'intimité, la pénétration, l’investigation psychologique peut, à certains égards, être poussée plus avant dans le « roman »
que même dans les « confessions ». L’on est parfois gêné dans celles-ci par le « je » ; il y a certaines complexités que l’on ne peut chercher à démêler, à étaler sans apparence de complaisance. Tout ce que je vois, tout ce que
j'apprends, tout ce qui m’advient depuis quelques mois, je voudrais le faire entrer dans ce roman, et m’en servir pour l’enrichissement de sa touffe. Je voudrais que les événements ne fussent jamais racontés directement par l’auteur, mais plutôt exposés (et plusieurs fois, sous des angles divers) par ceux des acteurs sur qui ces événements auront eu quelque influence. Je voudrais que, dans le récit qu’ils en feront, ces événements apparaissent légèrement déformés ; une sorte d’intérêt vient, pour le lecteur, de ce seul fait qu’il ait à rétablir. L'histoire requiert sa collaboration pour se bien dessiner.
C’est ainsi que toute l’histoire des fauxmonnayeurs ne doit être découverte que petit à petit, à travers les conversations où du même coup tous les caractères se dessinent.
Cuverville, 1” janvier 1921.
Analogue à celle de Bennett, j’admire infiniment l’assiduité de Martin du Gard. Mais je ne suis pas assuré que ce système de notes et de fiches qu’il préconise eût pu m'être d’un grand secours ; la précision même du souvenir
ainsi noté le gêne, ou du moins me gênerait.
J'en tiens pour le paradoxe de Wilde : la nature imite l’art ; et la règle de l’artiste doit être, non point de s’en tenir aux propositions de la nature, mais de ne lui proposer rien qu’elle ne puisse, qu’elle ne doive bientôt imiter.
2 janvier.
Le traité de la non-existence du diable. Plus on le nie, plus on lui donne de réalité. Le diable s’affirme dans notre négation.
Ecrit hier soir quelques pages de dialogue à ce sujet — qui pourrait bien devenir le sujet central de tout le livre, c’est-à-dire le point invisible autour de quoi tout graviterait.…
Réussite dans le pire, et détérioration des qualités les plus exquises.
Je reprocherais à Martin du Gard l’allure discursive de son récit; se promenant ainsi tout le long des années, sa lanterne de romancier éclaire toujours de face les événements qu’il considère, chacun de ceux-ci vient à son