IDENTIFICATION DU DÉMON
Mais à présent que nous sommes seuls, ditesmoi, je vous en prie, d’où vous vient cet étrange besoin de croire qu’il y a péril ou péché dans tout ce que vous allez entreprendre ?
— Qu'importe ; l’important c’est que ça ne me retienne pas.
— J'ai cru longtemps que ce n’était qu’un reste de votre éducation puritaine ; mais à présent j’en viens à croire qu’il faut voir là je ne sais quel byronisme... Oh! ne protestez pas : je sais que vous avez horreur du romantisme : vous le dites du moins ; mais vous avez l’amour du drame...
— J'ai l’amour de la vie. Si je recherche le péril, c’est avec la confiance, la certitude que j’en triompherai. Quant au péché... ce qui m’attire en lui. oh ! non, ne croyez pas que ce soit ce raffinement qui faisait dire à l’Italienne, du sorbet qu’elle dégustait : « Peccato che non sia un peccato. » Non, c’est peut-être d’abord le mépris, la haine, l’horreur de tout ce que j’appelais vertu dans ma jeunesse ; c’est aussi que... comment vous dire.
il n’y a NE bien longtemps que je l’ai compris. c’est que j’ai le diable dans mon jeu.
— Je n’ai jamais pu comprendre, je vous l’avoue, l’intérêt qu’il y avait à croire au péché, à l’enfer ou aux diableries.
— Permettez ; permettez ; mais moi non plus, je n’y crois pas, au diable ; seulement, et voilà ce qui me chiffonne : tandis qu’on ne peut servir Dieu qu’en croyant en Lui, le diable, lui, n’a pas besoin qu’on croie en lui pour le servir. Au contraire, on ne le sert jamais si bien qu’en l’ignorant. Il a toujours intérêt à ne pas se laisser connaître ; et c’est là, je vous dis, ce qui me chiffonne : c’est de penser que, moins je crois en lui, plus je l’enforce.
Ça me chiffonne, comprenez-moi bien, de songer que c’est précisément là ce qu’il désire : qu’on ne croie pas en lui. Il sait bien comment faire, allez, pour s’insinuer dans nos cœurs, et qu’il n’y peut entrer d’abord qu’inaperçu.
J'ai beaucoup réfléchi à cela, je vous assure. Evidemment, et malgré tout ce que je viens de vous dire, en parfaite sincérité je ne crois pas au démon. J’en prends tout ce qui en est comme une puérile simplification et explication apparente de certains problèmes psychologiques — auxquels mon esprit répugne à donner d’autres solutions que parfaitement naturelles, scientifiques, rationelles, Mais, encore une fois, le diable lui-même ne parlerait pas autrement ; il est ravi ; il sait qu’il ne se cache nulle part aussi bien que derrière ces explications rationnelles, qui le relèguent au rang