SUZANNE-PAUL HERTZ
Roquebrune-Cap Martin 24 janvier 1927.
Madame,
Je vous remercie d’avoir appelé mon attention sur cet étonnant passage de Saint-Simon. J'avoue en rougissant que je ne le connaissais pas encore, et j'ai le plus grand plaisir à le lire dans l’exemplaire que me prête Monsieur Hanotaux, voisin de campagne des amis chez qui j'habite ici.
Le cas de Monsieur le Prince offre en effet une saisissante analogie avec celui de mon vieux La Pérouse, mais c’est la réalité qui m’en avait fourni le modèle. La Pérouse a été inspiré, et jusque dans son suicide manqué, par un vieux professeur de piano, dont je parle longuement dans Si le Grain ne Meurt, où je parle également d’ Armand B., qui me servit lointainement de modèle pour l’ Armand des Faux-Monnayeurs. Je ne peux comprendre en quoi le mérite d’une œuvre d’art peut être dimi-
nué, de ce qu’elle prenne appui sur la réalité. C’est pourquoi j'ai cru bien de donner en appendice du Journal des Faux-Monnayeurs les faits divers, points de départ de mon livre, et en particulier l’histoire du jeune Nény, dont je me suis surtout inspiré. Vous me permettrez d’y joindre :
1° votre lettre, si bel exemple d’aménité — et de l'erreur où peut nous entraîner cette manie moderne de voir influence, (ou « pastiche ») à chaque ressemblance que l’on découvre, manie qui transforme la critique de certains universitaires en police et qui précipite tant d’artistes dans l’absurde par grande crainte d’être soupçonnés de pouvoir ressembler à quelqu'un.
2° ma réponse,
3° la référence de Saint-Simon , pour le plus grand profit des lecteurs.
1. Tout bien considéré, je crois inutile de reproduire ici ledit passage, que les curieux pourront aller chercher dans les Mémoires. Il est trop long, et malgré ce qu’en pense mon impétueuse correspondante, la ressemblance de Monsieur le Prince, fils du grand Condé, avec mon vieux La Pérouse, reste épisodique et de médiocre importance. Elle se résume en ceci que l’un comme l’autre, dans les derniers temps de sa vie, se considérait et demandait qu’on le considérât comme mort.
On ne put soigner Monsieur le Prince, nous apprend Saint-Simon, qu’en se prêtant à sa manie, qui fut poussée jusqu’à l’absurde.
Le sentiment de l’irréalité de ce qui nous entoure, ou, si l’on préfère, la perte du sentiment de la réalité, n’est pas si rare que certains n’aient pu l’observer, ou l’éprouver momentanément par eux-mêmes. J'avoue que je suis assez sujet à cette singulière illusion, juste assez pour pouvoir imaginer fort bien ce qu’elle