Journal des inspecteurs de M. de Sartines
Toute publication historique doit satisfaire à certaines exigences d’opportunité et d’utilité. Ces exigences, nous allons y répondre dès le début, car nous ne voulons pas qu’on se méprenne sur le but de l’éditeur.
Peu de mots suffiront pour cela.
Et d’abord nous croyons que les convenances sociales jadis assez puissantes pour mutiler ce document ou pour en empêcher l’apparition, sont tombées avec le siècle qui vient de s’écouler. — Personne ne peut se trouver personnellement atteint d’entendre en 1863 un récit de 1702. — 11 est une heure où tous les faits doivent relever de l’histoire.
En second lieu, nous dirons : Oui, cette publication est utile, parce qu’elle est vraie, parce qu’elle est authentique et parce qu’on n’a jamais assez de textes sûrs, du moment qu’il s’agit de remonter dans le passé. L’histoire aussi a sa justice qui, comme celle des hommes, a le droit de s’en-
tourer de tous les enseignements propres à l’éclairer. Son enquête permanente, universelle, ne saurait dédaigner le fait le plus frivole, et le récit d’une galanterie est pour elle d’un intérêt aussi grave que celui d’un outrage aux mœurs pour un magistrat instructeur.
Quoi qu’il en soit, nous savons que le Journal de Sartines ne trouvera jamais grâce aux yeux de beaucoup de gens qui prétendent s’arroger le droit de châtier l’histoire et d’expurger ses annales. Leur mot d’ordre est le grand mot d'immoralité. Prétendant ne faire du passé qu’un recueil de bons exemples à l’usage de l’enfance , ils proscrivent et condamnent sans pitié tout ce qui ne leur paraît pas ptopre à récréer sans danger leurs femmes ou leurs filles. — Ces gens-là forment ce que nous appellerions volontiers la secte du bégueulisme historique, et nous en signalons d’autant plus volontiers les manœuvres, que leur influence est grande. Le père Loriquet a fait souche.
En fait de morale, l’histoire n’en reconnaît qu’une ; — c’est celle du fait. Et il n’est pas une seule de ses périodes qui ait besoin de la férule de nos modernes censeurs pour porter avec elle un sérieux enseignement.
Plaçons-nous cependant au point de vue de l’immoralité, que le parti dont nous parlons feint, de redouter aujourd’hui dans toute révélation.
Aux hommes sincères de ce parti, nous poserons ces simples questions :
1° Les héros des aventures énumérées dans ce
Journal les auraient-ils commises s’ils avaient pu prévoir une révélation, même posthume ?
Beaucoup assurément se seraient absteuus.
2° Les raisons de leur abstention sont-elles de notre temps comme du leur ?
Sans nul doute.
Donc le vice craint beaucoup plus une demipublicité que le meilleur traité de morale. Donc le Journal de Sarlines ne peuplera pas autant les ruelles que vous le pourriez craindre, censeurs trop craintifs, car indépendamment des risques éternels qu’il montre dans la pratique des plaisirs faciles, il fait entrevoir au moins réfléchi que ses actes les plus secrets ont toujours une révélation à craindre.
Aux hypocrites et aux niais , il nous suffira de répéter en terminant, cette belle sortie de Mtnc de Girardin :
« On aura de la peine à s’accoutumer en France au grand jour de la publicité; chose étrange! cette patrie de la fatuité est aussi le pays des cachotteries et des faux mystères. On veut briller , mais à condition de ne pas éclairer ; ô mystère ! chacun rêve la célébrité , et tout le monde craint la publicité. Expliquez cette inconséquence; cependant l’une est sœur de l’autre , il faut tôt ou tard qu’elles se rejoignent malgré vous; et c’est justement parce qu’elles sont inséparables qu’il faudra bien s’accoutumer à leur alliance, et comprendre que c’est sottement qu’on s’alarme, puisqu’elle ne menace que ceux qu’elle peut flatter.
Car enfin , on ne parle au public que de ce qui l’intéresse ; et nous n’avons jamais compris ce grand effroi des petits êtres obscurs à chaque publication de Mémoires, ces superbes indignations des gens inconnus contre ceux qui révèlent les turpitudes des gens illustres; nous ne savons pas pourquoi les rats et les souris se cachent parce qu’on chasse les loups et les sangliers. Rassurezvous, violettes révoltées , on n’en veut pas à votre repos ; vous aimez l’ombre et l’ombre vous le rend; quelle que soit l’importance que vous attachiez à vos petites œuvres , elles ne sont pas de nature à réveiller le monde ; le récit de vos affaires, de vos succès, de vos amours, ne ferait pas vivre un auteur de vaudeville. Dormez en paix, mariez-vous, trompez vos femmes, vos associés, vos clients, vos amis; et soyez tranquilles , l’univers ne le saura jamais; votre obscurité vous protège; vos secrets sont stériles , ils n’ont pas force de scandale , ils n’ont pas valeur de publicité, l’écho n’en voudrait pas, car la célébrité, voyez-vous, n’est pas une bavarde vulgaire, une commère banale, c’est un écho qui choisit; ainsi vous n’avez rien à craindre, et vous n’avez rien à dire non plus. >