‹ Journal des inspecteurs de M. de SartinesChapitre 2 sur 27 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

Nos historiens ont fait plus d'une allusion au document singulier que nous publions aujourd'hui.

Berrier d'abord et ensuite Sartines avaient, disent-ils, imaginé de combattre chaque matin l’ennui du roi par le récit des anecdotes de la veille. C’est une entreprise que leur charge de lieutenant de police rendait possible à eux seuls. Le plus souvent galantes, ces historiettes constituaient un tableau vivant de ce Paris du xvm' siècle où venait déjà s’égayer toute l’Europe aristocratique. Louis XV avait pris goût à un passetemps qui lui permettait de savourer, sans quitter sa couche, les jouissances nomades du calife Haroun, et les intéressants rapports avaient si bien exercé sa mémoire, que ses familiers ne pouvaient plus paraître au petit lever sans éprouver la surprise, parfois peu agréable, d’entendre conter leurs secrètes équipées. On serait injuste si on n’ajoutait pas que ces communications éveillaient chez le roi des intérêts plus sérieux que ceux de la curiosité satisfaite. Il ne faut pas oublier que c’est par la Fillon qu’on arriva sous la Régence à la découverte de la conspiration Cellamare. Le cardinal Dubois ne préteridait-il pas qu’il est des témoins nocturnes en présence desquels lo plus profond diplomate commet toujours une indiscrétion?

Toutefois, ceux qui ont ù tour de rôle répété la tradition dont nous parlons, négligent de lui donner la moindre preuve pour escorte. L'omission a suffi pour faire naître le doute. On ne pouvait imaginer, en effet, qu'un document aussi curieux, aussi important, relatif à un temps si rapproché du nôtre, fut demeuré inconnu.

Heureusement pour l'histoire, le document existe. Dans l'origine, les rapports des inspecteurs étaient inscrits sur des registres qui après un certain temps passaient des bureaux de la police au dépôt des papiers secrets de la Bastille. Ils y furent trouvés au mois de juillet 1789 et portés à l'Hôtel-de- Ville, dans la bibliothèque duquel ils doivent exister encore, bien que M. Bailly, son conservateur, nous l’ait positivement nié. C’est dans ces registres que C Manuel , alors procureur de la commune, puisa les éléments de sa Police dévoilée. Les extraits, nombreux, mais accommodés à sa façon, que Manuel a donnés, ont été reproduits par deux autres ouvrages du même temps, la Chronique scandaleuse et la Chasteté dtt clergé dévoilée. Plus récemment, quelques recueils périodiques, comme la Revue Rétrospective, ont fait voir le jour à des fragments réellement conformes au texte original. — Plus étendue, plus complète et non moins .sérieusement éditée est la partie dont nous entreprenons la publication. Nous y avons ajouté une table, et les éclaircissements historiques réclamés par un texte qui fourmille de noms propres souvent mal écrits et d’allusions dont l’objet n’est plus présent à la mémoire.

Autant qu’on en peut juger par les rares indications données déjà, i] n'existe nulle part un manuscrit réellement complet du Journal de Sartines. Les fragments donnés jusqu'ici n’excèdent pas une soixantaine de pages , et proviennent des recueils conservés soit dans la bibliothèque de la ville de Paris, comme l'affirme M. Taschereau ( Revue Rétrospective), soit dans la bibliothèque Impériale de la rue Richelieu, soit

dans divers cabinets particuliers, comme celui de Bouilly qui depuis a dû passer en plusieurs mains. Le document publié par nous ne semble point un original. Son texte est courant et ne présente aucune rature. Cependant le papier et l’écriture décèlent une copie exécutée pendant les dernières années du xviii' siècle.

Une notable partie des rapports du Journal de Sartines paraît due à un personnage nommé Marais qu’on retrouve dans les almanachs royaux avec le litre de commissaire du Palais-Royal et de la Pointe Saint-Eustache. A ces attributions, il joignait l’inspection des mœurs, la surveillance des étrangers, des maisons de jeu , et en général de tous les personnages qui jouaient un certain rôle dans le monde parisien, sans en excepter les princes du sang. Parfois aussi, il avait à remplir des missions plus graves. Ainsi, les Mémoires de Dumouriez vantent la politesse de l’exempt Marais, qui le conduisit prisonnier au château de Caen. Par contre, Rétif de la Bretonne s’élève plusieurs fois contre sa vénalité et l’accuse de se faire payer par ses justiciables femelles.

11 n'est pas étonnant qu’on ait très-peu de détails biographiques sur des agents obscurs qui n'avaient aucun intérêt à faire parler d’eux. D’ailleurs, à vrai dire, leurs personnalités se reflètent dans leurs récits, très-incorrects au point de vue de la forme, mais quelquefois spirituels et toujours fort intéressants. Us savent peu d’orthographe et ne se piquent pas d’une régularité parfaite dans la construction de leurs phrases, mais leurs réflexions sont empreintes à un degré particulier d’une humour froide qui porte juste en deux mots et qui n’épargne rien. Pourquoi d’ailleurs ces personnages se seraient-ils gênés? N’avaient-ils pas en leurs mains les fils de la comédie humaine qui se jouait autour d’eux? Les plus grands seigneurs ne viennent-ils pas leur demander des conseils d’amis ? Les ducs et pairs ne les prennent-ils pas pour confidents de leurs

mésaventures amoureuses? — A ce frottement aristocratique, ils ont à vrai dire gagné une sorte de pointe mythologique qui donne à leurs récits l'allure la plus singulière. Un entreteneur est alors qualifié par eux de Plutus et ils parlent des fruits amers qu'on cueille dans les bosquets de Cypris. En dépit de la monotonie forcée de pareils documents, leur totalité se lit jusqu’au bout avec je ne sais quels sentiments d'admiration pour lu patience de la recherche , d’effroi vis-à-vis d’une inquisition sans limites et de pitié pour les folies d’une société qui s'en va.

Lieux, noms, jours, dates, heures, tout y est. Antécédents cachés, intrigues mystérieuses, tout s’v retrouve. 11 n’est point de mur épais, de porte verrouillée, ni de boudoir secret pour la police de MM. les inspecteurs; — son œil vaut l’anneau de Gygès et la béquille d’Asmodée. — Ce n’est point à eux qu’on ira vanter la rouerie de Richelieu. Ils savent ce qu’on ne sait plus aujourd’hui , c’est que ce Don Juan du maréclialat donnait en fait de galanterie daDs les panneaux les plus grossiers.

Qu’on ne vienne du reste chercher ici ni particularités inutiles, ni descriptions risquées. C’est le bilan des mœurs parisiennes dressé avec l'exactitude et la sécheresse du teneur de livres, rien de plus! — On n’y oublie rien, mais on n’y développe rien. — Marais et ses collègues sont avant tout préoccupés de la véracité du fait, et la multiplicité des sujets offerts à leur observation ne leur laisse pas le temps de détailler. Aux yeux des plus sévères, cette sécheresse est un mérite, car elle fait du Journal de Sartines un des monuments sérieux qui s’offrent à la statistique morale d’un siècle dont on parle beaucoup sans le connaître encore bien.

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