‹ Journal des prison de mon père, de ma mère et des miennesChapitre 3 sur 13 · AN IX DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

AN IX DE LA RÉPUBLIQUE

Le temps où j'ai été détenue dans différentes prisons pendant la Terreur a été si pénible^ que la pensée ne m'était pas venue d'en écrire les détails; mais au mom^ent où j^ai eu la consolation de revoir mon fils^ il a désiré les savoir. J'ai craint d'éprouver une trop grande émotion en les lui racontant, ce qui m"a déterminée à faire le journal suivant :

Mes parents se retirèrent dans leur terre de Mouchy-le-Chàtel, département de rOise, au mois de septembre 1792. — Je

les y accompagnai et fus leur unique société. Ils s'étaient imposé, par prudence, de ne recevoir personne. Cette privation ne coûtait rien à mon père, qui était naturellement sauvage, quoique les places qu'il avait occupées l'eussent forcé de vivre habituellement dans le plus grand monde. Ma mère, qui l'aimait beaucoup, s'était accoutumée à la solitude par soumission à la Providence, et par une disposition naturelle à vouloir être heureuse, qui l'avait suivie dans toutes les époques de sa vie.

Elle aimait l'ordre en toutes choses; et elle en avait tellement mis dans toutes nos journées qu'elles s'écoulaient rapidement. La lecture, Touvrage, le jeu, la promenade en rempHssaient tous les moments. Mes parents se plaisaient à soulager les moissonneurs dans leurs fatigants travaux, en compatissant à leurs peines et en les adoucissant par leurs bienfaits. Malgré la position où la Révolution plaçait mon père, et la

répugnance naturelle qu'il disait avoir pour ceux qui la soutenaient^ il donnait aux volontaires de quoi faire leur route. Mon père avait^ si Ton peut s'exprimer ainsi^ la passion de la charité. Ses mains étaient toujours ouvertes pour donner^ et quand il venait de recevoir une somme d'argent, il disait avec satisfaction^ peu d'heures après^ qu'il ne lui en restait plus.

Il ne pouvait rien garder quand il connaissait des gens souffrants : visites d'hôpitauXj secours à domicile^ services en tous genres^ paroles douces, en un mot aucune bonne œuvre ne lui était étrangère : c'était là seulement qu'il trouvait le bonheur.

Je l'ai vu se refuser des choses qu'il pouvait croire lui être nécessaires pour augmenter le nombre de ses aumônes. Mon père était né avec un caractère très malheureux : la fortune^ les honneurs et toutes les jouissances que son état lui procurait étaient troublés par la plus médiocre con

trariété. Je lui représentais quelquefois avec fermeté et respect que le ciel lui avait tout accordé^ et qu'il ne manquait rien à sa position. Il recevait avec patience mes avis, mais je ne le persuadais pas. Je m'en affligeais et n'y gagnais rien. Ma mère^ au contraire, me disait souvent que, si elle revenait au monde^ elle ne voudrait rien changer à son existence. Elle était d'une facilité charmante à vivre et n'avait jamais une minute d'humeur.

On m'avait proposé plusieurs fois pendant la Révolution d'émigrer. Une de mes parentes m'envoya même chercher en me pressant à différentes époques d'y consentir; je m'y suis toujours refusée, ayant une répugnance excessive à quitter mon pays, et désirant soigner la vieillesse de mes parents, qui se trouvaient éloignés de leurs enfants.

Quel regret' n'eussé-je pas éprouvé si je n'étais pas restée avec eux jusqu'au mo-

NOTES SUR MES PRISOiNS.

ment où je perdis ma liberté ! Je conserverai jusqu'au dernier soupir le souvenir de leurs bontés^ et la plus tendre reconnaissance des bons exemples et des leçons de vertus habituelles que j'ai reçus d'eux.

Revenons aux détails de notre intérieur à Mouchy.

J'étais tous les jours dans l'admiration de voir mon père, accoutumé à commander depuis sa jeunesse, — il avait été nommé gouverneur de Versailles en survivance de son père, à l'âge de sept ans, — obéir sans se plaindre aux lois révolutionnaires et à tous ceux qui les faisaient exécuter. Tout Tagitait dans l'ancien régime, et dans celui de la Terreur il était calme, parce qu'il était entièrement résigné à la volonté de Dieu. La religion avait réglé ses actions pendant sa vie. Elle fait actuellement son bonheur éternel.

Nous éprouvions, pendant notre séjour à Mouchy, une vive inquiétude. Nous

ignorions ce qu'était devenu mon frère aîné (i). On avait affiché au coin des rues à Paris sa tête à prix, et imprimé dans les journaux qu'il avait été guillotiné. Une après-dinée du mois d'octobre (le lo)^ nous vîmes arriver une troupe assez nombreuse^ composée de hussards et de gardes nationaux de différents villages de la terre de Mouchy. Elle était précédée d'un commissaire du Comité de sûreté générale^ appelé Landry^ qui venait pour arrêter mon frère^ croyant qu'il était caché dans le château. Nous fûmes étonnés^ mais point effrayés ; il était absurde de supposer qu'il eût choisi la maison paternelle pour retraite. On fouilla partout sous le prétexte de le prendre^ de saisir des armes^ et l'on ne trouva rien.

Le procès-verbalj fait par le commissaire et la municipalité, le constate.

(i) Le prince de Poix, qui avait défendu et suivi le Roi au 10 août.

Sa rédaction et la visite domiciliaire durèrent depuis cinq heures du soir jusqu'à onze. Landry somma mon père de dénoncer son fils^ dont il ignorait alors jusqu'à Pexistence. Il lui répondit^ avec autant de dignité que de sang-froid, que cette demande était aussi dure qu'étrange^ et qu'il n'y ferait pas droit. Il lui proposa à manger et lui prêta un de ses chevaux de selle pour le reconduire jusqu'à sa voiture. Mon père, qui était naturellement très vif, savait dans les occasions importantes dominer son caractère.

L'ofïicier de hussards qui commandait le détachement était un homme très honnête. Il nous raconta qu'il faisait route avec sa troupe^ sur le grand chemin de Beauvais à Paris ; qu étant requis par le commissaire du Comité de sûreté générale pour l'accompagner à Mouchy^ il avait été obligé de lui obéir^ mais avec une extrême répugnance^ et qu^il apportait les dispositions

lO NOTES SUR MES PRISONS.

les plus favorables : il m'en donna promplement la preuve^ en me disant à Toreille que si mon frère était dans la maison^ il me conseillait de le faire évader^ et qu'il en serait très aise. J'ai conservé une véritable reconnaissance pour cet officier ^ dont j'ignore le nom-, celui de son pays est Rouen .

L'acharnement que Ton mettait à tâcher de prendre mon frère redoublait nos inquiétudes sur son sort. Le bruit répandu dans les papiers publics qu'il était en Angleterre commença à les calmer^ et M. Noël (homme d'affaires de mon père^ qui a donné à toute la famille les plus grandes marques d'attachement) nous en confirma la nouvelle. Quand il entra dans le salon, nous fûmes très émus, ne sachant pas ce qu'il venait nous annoncer.

On a parlé très diversement de la manière dont mon frère avait échappé à Téchafaud. Les uns ont dit qu'il s'était évadé

de sa prison^ moyennant cent mille écus donnés à Manuel^ alors procureur de la Commune; d'autres, qu'il avait quitté Paris déguisé en charretier : on l'avait vu passer sur différentes routes.

La vérité est qu'il n'a jamais été arrêté^ et qu'il a trouvé des gens estimables et courageux qui ont eu le bon procédé de le cacher chez eux; qu'il est resté pendant plusieurs heures dans les combles du vieux Louvre, étendu sur une poutre, au moment où se faisait la fameuse visite domiciliaire du mois de septembre 1792, et qu'ensuite il s'en est allé avec un passeport à Granville, où M. Mauduit, ancien gouverneur de son fils, commissaire de la marine. Ta fait embarquer pour Douvres.

M. Mauduit a été guillotiné; mais il n'a pas été fait mention de Taffaire de mon frère dans son jugement. Mon pauvre frère, ayant mis à la voile, avait cru échapper à la mort. Un coup de vent obligea son bâti-

ment de rentrer dans le port; on y fit une visite. Il fut forcé de se cacher dans un endroit où le manque d'air était si grand-, qu'il fut au moment de se trahir par l'excès de sa souffrance. Elle finit assez promptement pour lui sauver la vie, et il se remit en mer. Il est faux aussi qu'il ait employé de grosses sommes pour se tirer d'affaire. Il ne fut pas obligé de dépenser plus de deux mille écus. Le savoir hors de danger diminua nos sollicitudes, qui devenaient chaque jour plus grandes.

Nous avions la sécurité de nos consciences; mais Pétat des choses devenait très menaçant et l'avenir très inquiétant. Nous nous en entretenions souvent. J'avais la consolation d'adoucir la position de mes respectables parents; et ils témoignaient du plaisir à recevoir mes soins. Je leur cachais les idées noires qui me venaient sans cesse à l'esprit, et ne m'occupais que de les détourner de celles qui les agitaient quelque-

NOTES SUR MES PRISONS. l3

fois. Nous n'avions pas la consolation du culte ^ le curé de la paroisse ayant prêté le serment de la constitution civile du clergé^ mais nous avons eu la possibilité jusqu'à notre arrestation d'entendre la messe d'un prêtre catholique. Je demandais à Dieu de tout mon cœur les grâces nécessaires pour supporter tout ce que je prévoyais devoir éprouver d'affreux par la suite. Vers le i5 août 1793^ CoUot d'Herbois et Isoré furent envoyés en mission dans les départements de TAisne et de FOise. Ils y firent mettre sur-le-champ à exécution le décret des suspects^ qui ne le fut à Paris que le 18 septembre suivant. En conséquence^ tous les prêtres et les nobles furent arrêtés. Le 23 août^ la municipalité de Mouchy vint nous notifier Tordre de rester en arrestation dans le château jusqu'à ce que les maisons de détention fussent prêtes à nous recevoir. Le maire^ qui était un patriote zélé , plus disposé à exagérer T exécution des lois se-

vères qu'à les tempérer ^ nous disait que c'était une mesure de sûreté générale^ ~ phrase d'usage pendant la Terreur, — et que nous devions être fort tranquilles. On nous fixa un espace de cent pas pour nous promener dans le parc^ et le libre usage de la cour, pourvu que la grille fût fermée. Nous y allions quelquefois causer avec les habitants. Cette manière d'être était l'apprentissage de l'esclavage qui nous menaçait. Une chose assez singulière^ c'est que, la population de Mouchy étant peu nombreuse^ nos gens suppléaient la garde nationale et faisaient sentinelle à nos portes. Je suppose qu'il y en avait qui y prenaient plaisir; la charité me fait passer sous silence leur conduite...

Un bien petit nombre a donné à mes parents de grandes marques d'attachement. Je relaterai leurs noms à la fin de ce Journal.

La municipalité de Mouchy fit une péti-

NOTES SUR MES PRISONS. l5

tion au département de TOise pour demander de nous garder dans son sein^ et sous sa responsabilité. Elle était conçue en des termes très obligeants sur notre conduite sage^ prudente^ et notre soumission aux lois. Le département de TOise fit droit à la pétition relativement à mes parents; mais on ne me trouva pas assez vieille, et on avait dit à Beauvais qu'on voulait avoir une femme titrée à Chantilly. En conséquence, un brigadier de la gendarmerie nationale vint avec quatre cavaliers pour m'emmener à Beauvais. J'étais alors dans mon lit ; le chirurgien du village^ nommé Marais^ et celui de mon père jugèrent que je n'étais pas en état d'être transportée; mais leurs attestations ne furent pas suffisantes, et le brigadier envoya chercher celui du département, qui décida qu'il fallait me laisser à Mouchy, après avoir dressé un procès -verbal en règle de mon état. Je restai environ cinq semaines à me rétablir^.

l6 NOTES SUR MES PRISONS.

pendant lesquelles plusieurs pétitions furent envoyées au département en ma faveur.

M. Legendre alla trouver Collot d'Herbois et Isoré. Toutes les démarches furent infructueuses.

J'étais tellement persuadée que j'allais être incarcérée^ que mes paquets étaient faitSj et de plus mon sacrifice. Il m'en coûtait beaucoup de quitter mes respectables parents^ auxquels j'avais le bonheur d'être utile.

Ma santé était un peu meilleure ; je descendais depuis quelques jours, pour prendre Fair dans la cour, lorsque je vis arriver un homme en uniforme de la garde nationale ; c'était le commandant de celle de Beauvais, nommé Poulain. Je me doutai sur-le-champ de la mission dont il était chargé, et m'arrangeai avec lui pour que mes parents ne s'aperçussent pas du moment de mon départ. Nous convînmes qu'à un signal qu'il me donnerait je prendrais un prétexte pour

sortir du salon^ et queje n'y rentrerais pas. Il était important que mes parents n'eussent pas une émotion trop forte; je m'approchai d'eux avec Tair calme et leur annonçai mon arrestation. Ils soutinrent^ au premier moment^ cet événement avec courage. J'évitai de leur rien dire qui pût les attendrir, et la conversation avec Tofficier se soutint sur des choses vagues. Il ne fouilla ni mes papiers ni mes paquets. Enfin, le moment fatal arriva, il fallut se séparer...

Il semblait que je prévisse que je ne reverrais jamais mes parents.

Je m'évadai sans rien dire,, éprouvant un déchirement effroyable. Je sentais mes jambes fléchissant sous moi^ et cette scène de douleur, que je dépeins dans l'endroit où elle s'est passée, me cause encore une vive émotion en me la rappelant; mais il y a des choses impossibles à exprimer. On m'a dit depuis, et cela est raconté dans le Journal de madame Latour, que mon père et ma mère

l8 NOTES SUR MES PRISONS.

étaient restés dans un accablement affreux^ qu'ils ne voulurent rien prendre, qu'ils passèrent leur nuit à pleurer et à répéter qu^on leur avait enlevé la moitié de leur existence en leur enlevant leur chère fille.

Ce fut le 6 octobre ijg3 que je partis de Mouchy, à cinq heures du soir, dans une voiture de mon père, avec M. Poulain et ma femme de chambre. Nous arrivâmes à Beauvais après deux heures de marche. Nous penchâmes, chemin faisant; l'officier voulait me rassurer sur le danger que nous courions. Je lui répondis avec assez d'insolence :

Je crains Dieu, cher Abner, et n"ai point d'autre crainte.

Je souffrais beaucoup intérieurement.

L'obscurité cachait heureusement les larmes qui coulaient de mes yeux. Je demandais au ciel, avec ardeur, de soutenir mon courage.

L'officier avait ordre de me faire descen-

dre à la prison. Il alla au comité révolutionnaire demander la permission de me faire coucher chez lui; elle lui fut accordée. J'ai appris depuis que cette démarche faite à mon insu et la manière honnête dont il m'avait traitée lui avaient attiré des persécutions,, et qu'il avait été obligé de s'enfuir de Beauvais. Sa femme me reçut très poliment. Elle voulut me faire souper^ j'acceptai une bagatelle. Il est aisé de croire que mon appétit était médiocre. Je passai une cruelle nuit. La déplorable position de mes parents se représentait sans cesse à mon esprit et à mon cœur : leur âge^ leur isolement (eux qui étaient entourés, il y avait peu de temps^ d'un si grand nombre de parents et d'amis 1)^ Tincertitude de leur avenir qui laissait tant à craindre !

Je n'eus pas le chagrin de m'éveiller^ moment si affreux pour les malheureux! Je reçus toutes sortes de soins de ma bonne hôtesse^ qui me fit déjeuner avec elle et son

mari. Je partis ensuite pour me rendre dans un ancien couvent de religieuses du tiers ordre de Saint-François, qui était occupé par des soldats malades et des détenus qu'on y mettait en dépôt jusqu'à ce qu'il y en eût un nombre suffisant pour composer un convoi et l'envoyer à Chantilly. J'entrai dans un salon où la compagnie était rassemblée : elle était composée d'ecclésiastiques, d'un petit nombre de nobles et de femmes. Ce qu'il y avait de plus considérable d'ailleurs était un nommé Poter, chef de la manufacture de Chantilly^ une religieuse, un vivandier, etc. On examina beaucoup ma figure, je fis des frais pour plaire à mes nouveaux compagnons, et je demandai qu'on me conduisît à mon gîte, qui était une ci-devant lingerie, éloignée de tout le monde, de manière que, si j'avais eu besoin de quelque chose, il m' eût été impossible de me faire entendre.

M. Allou, notre voisin de Mouchy, qui

venait souvent chez mes parents, me rendit tous les services qui étaient en son pouvoir et m'engagea à faire coucher une petite fille détenue chez moi; je l'acceptai avec une extrême répugnance^ aimant mieux être seule. De tristes réflexions m'empêchèrent de dormir, ainsi que le peu d'habitude de coucher sur un lit de sangle. Je perdis sur-lechamp celle de la lumière^ à laquelle je tenais fortement; mais étant destinée à supporter de grandes privations, je renonçai dès ce moment aux commodités de la vie et m'appliquai à l'étude du ménage. Je fis du chocolat pour mon apprentissage, qui était détestable. Voyant mon incapacité, je pris des leçons et j'osai^ dès le lendemain, inviter une de mes voisines à déjeuner, laquelle se crut obligée, par politesse, de louer mon nouveau talent. J'avais arrangé mes journées pour qu'elles parussent moins longues. Je lisais, j'écrivais et m'imposais un temps déterminé de promenade dans les

cloîtres. Ils étaient habituellement parfumés d'une vapeur de soufre, dont on faisait un grand usage dans cette maison pour traiter les soldats galeux. L'air n'y était pas bon^ en raison de canaux d'eau stagnante qui la traversaient. Nous n'avions pas la liberté du jardin^ il était destiné à faire promener les convalescents. L'ancien chœur des religieuses subsistait encore, la plupart des détenus allaient y faire leurs prières. Je pensais quelquefois combien le ciel devait trouver de différence entre ces âmes pures qui nous y avaient précédées et les nôtres. Elles s'étaient privées volontairement de leur liberté pour la consacrer à DieUj et je sentais que la perte de la mienne était la matière d'un grand sacrifice. Les murs de cette sainte demeure ne retentissaient autrefois que des louanges de Dieu, et aujourd'hui les soldats y proféraient sûrement des blasphèmes. Un jour,, pendant que je me confessais, je fus étourdie par les

chants de la Terreur^ le corps de garde de l'armée révolutionnaire étant adossé à ma chambre.

Il y avait parmi les détenus des ecclésiastiques respectables^ qui nous donnaient l'exemple d'une grande soumission à la Providence. J'eus besoin de les imiter. Peu après mon entrée à Saint-François, le régisseur de Mouchy^ nommé Legendre(que je comprendrai^ à la fin de ce Journal^ dans le nombre des personnes qui nous ont été le plus dévouées), fut arrêté et mis dans notre prison en raison de son attachement pour mes parents. Je fus d'autant plus sensible à cet événement^ que si je Pavais fait avertir à Beauvais au moment où M. Poulain vint m'arrêter à Mouchy^ il eût eu le temps de s'évader. Je lui témoignai tout ce que je sentais à cette occasion. J'aurai celle d'en reparler plusieurs fois.

Sur la demande de M. Poulain au comité révolutionnaire de Beauvais^ ma

femme de chambre (mademoiselle Dubois) eut la permission d'entrer,, une heure par jour^ à Saint-François, pour faire ma toilette, à laquelle je n'ai jamais attaché le moindre prix ; mais c'était une véritable satisfaction pour moi de savoir par elle des nouvelles de mes parents et de leur en donner des miennes^ qu'ils recevaient avec bonté et intérêt. Quelle horrible impression fit sur moi celle qui me fut annoncée par M, AUou (notre voisin de Mouchy) : qu'ils avaient été enlevés le i6 octobre, par ordre du comité de sûreté générale^ et conduits à Paris à la grande Force ! Je ne sus aucun détail (ils sont consignés dans le Journal de madame Latour); je fus accablée. Ce pauvre homme Tétait aussi, nous pleurâmes ensemble. J'espérais que la vieillesse de mes parents, leurs vertus et la voix des pauvres apaiseraient la colère des autorités constituées ; mais Robespierre, ayant appris que les grands proprié-

taires qui avaient des terres aux environs de Paris s'y étaient retirés et y vivaient tranquillement, prit la résolution de les en faire sortir et de les faire mettre en prison.

Mes parents ne passèrent que vingtquatre heures à la Force. Ils furent transférés au Luxembourg, d'où ils ne sont sortis que pour entrer dans la carrière de l'éternité.

J'apprenais tous les jours des nouvelles fâcheuses par les détenus qui lisaient les papiers publics et qui me proposaient de me les communiquer. Je m'y refusai^ pensant que c'était un nouveau surcroît de peine. Pendant que je m'occupais de celles qu'éprouvaient mes parents^ je vis arriver dans le cloître M. d'Aryon, capitaine de la garde nationale, homme fort honnête, auquel j'ai eu depuis des obligations^ qui ne voulut pas m'aborder, tant il était consterné de sa mission. Il chargea un détenu de me remettre ma lettre de cachet, dont la copie est ci-dessous :

« Beauvais, ce 19 octobre, 28* jour du 2» mois de Tan II de la République.

ce Vous êtes prévenue que vous devez partir pour Chantilly dans la nuit de ce jour^ du samedi au dimanche. Vous voudrez bien faire toutes vos dispositions pour emporter les effets de première nécessité.

(( Si vous avez occasion de vous procurer une voiture,, faites-le-moi savoir.

(( Signé :E. Portier, Michel, Taquet, Dufour, procure w de la Commune. »

« La dame Duras, dont la voiture est au Lion d'or. Elle en disposera si elle veut. »

La suscription est : « A la dame Duras, à Saint-François. )>

Dès que Tordre de partir nous eut été intimé, on fut dans la sollicitude de savoir si tous les détenus de Saint-François seraient du convoi. Jl n'y en eut qu'une partie de destinée pour Chantilly, dans ce mo-

ment-là. On passa toute la journée à emballer les effets. Les miens y furent portés de Mouchy j ce qui m'ôtapour cette fois rembarras du déménagement^ auquel je fus forcée de m'accoutumer par la suite. J'oubliais de dire que le concierge de Saint- François était le plus humain de tous ceux desquels j'ai dépendu. Je ne pus pas démêler si j'étais fâchée ou bien aise de changer de prison. Celles que j'allais habiter étaient infiniment plus mauvaises; mais je n'en connaissais pas le terrible régime.

Vers onze heures du soir^ on vint nous dire de monter en voiture, et le convoi ne se mit en marche qu'à minuit. Il était composé de charrettes et de différentes voitures. Je pris dans la mienne M. de Reignac, officier de la garde constitutionnelle du Roi (qui a été guillotiné)^ une religieuse de THôtel-Dieu de Beauvais et ma femme de chambre. Mon cocher^ à qui ce voyage déplaisait beaucoup^ pleura pendant toute la

route. Nous étions escortés par la garde nationale de Beauvais à pied et à cheval. Comme il faisait clair de lune^ le peuple se mit devant ses portes pour nous huer et nous jeter des pierres. Le convoi qui nous avait précédés avait été infiniment plus insulté. M. Descour tils^ ancien militaire très estimable, qui avait rendu, dans tous les temps, les plus grands services à la ville de BeauvaiSj ainsi que M. Wallon, le père des pauvres, furent accablés d^outrages.

Notre cortège allait si doucement et nous arrêtions si souvent, que nous n'arrivâmes à Clermont qu'à onze heures du matin, après avoir fait six lieues. Ma religieuse, qui n'avait pas Thabitude d'aller en voiture, fit des efforts pour vomir pendant toute la route. Je lus presque tout le temps du voyage.

Nous dînâmes dans une auberge à Clermont. Le peuple nous regarda débarquer avec l'air de la pitié. Ce sentiment,, en gé-

néral peu désirable à inspirer^ nous fit plaisir par sa rareté dans ce temps de terreur. Il ne se passa de remarquable^ pendant notre petit séjour à Clermont^ que la manière dont nous fûmes gardés. Notre escorte^ ayant besoin de se reposer et de manger, nous confia à la garde nationale de cette ville^ parmi laquelle se trouvaient des détenus qu'on avait fait venir pour grossir la troupe. Le voisinage de Fitz- James me rappela de douloureux souvenirs : j'y avais été heureuse dès ma plus tendre jeunesse ; il ne m'en restait que des regrets. Tous les gens avec qui j'y avais passé ma vie étaient morts ou absents ; mais pendant que je me livrais à ces tristes réflexions, on vint nous dire de partir. Le convoi se mit en marche, et nous arrivâmes à trois heures à Chantilly.

On peut difficilement se représenter la confusion que causa le déballement d'une quantité de voitures remplies de matelas et

3o NOTES SUR iMES PRISONS.

d'effets appartenant aux détenus^ jetés au hasard dans la courj sans autre ordre que de les décharger, et de ne monter les ballots que le lendemain^ pour avoir le temps de les visiter.

L'usage, en conséquence^ était de coucher sur une chaise la première nuit^ ou d'accepter le matelas d'un détenu qui s'en privait, avec un souper bien chétif. En passant la grille qui conduit au château^ Tidée du 2 septembre me revint^ et je dis à M. de Reignac qu'il était assez vraisemblable qu'on nous rassemblait pour nous faire subir le même sort : il m'en parut persuadé. On a tenté plusieurs fois d'inventer des conspirations qui n'ont pas plus existé à Chantilly que dans les autres prisons. Pour adoucir ce terme on les appelait : Maisons d'arrêt^ de justice, de détention, etc. Comme dans ce temps de terreur ces mots étaient synonymes^ je m'en servirai indistinctement. On fit entrer tout le convoi

NOTES SUK AIES PRISONS. 3l

dans une chapelle bien dorée où j'avais entendu la messe du temps de M. le prince de Condé. Elle était toute remplie de sacs de tarine; j'en trouvai un arrangé d'une manière assez commode^ sur lequel je m'assis. Alors le commissaire de la maison^ nommé Notté^ membre du département deTOise^ monta sur l'autel^ pour faire Tappelj tenant dans sa main la liste de ceux qui composaient le convoi; il avait à sa droite un nommé Marchand (qui était fils d'une femme de chambre très estimable de ma tante madame la maréchale de Noailles)^ envoyé de Farmée révolutionnaire^ qui avait toute la confiance du Comité de salut public; il avait Tair de prendre plaisir^ quand on nommait des prêtres et des nobles, à leur dire des choses dures et piquantes. Ce fut un vicaire de village des environs de Beauvais et moi qui eûmes toutes les préférences en ce genre. Ce pauvre ecclésiastique était tout tremblant;

quant à moi^ je n'éprouvai pas la moindre émotion. Ce Marchand demanda à Notté s'il avait eu l'attention de me bien mal loger ; il lui répondit qu'il m'avait choisi la plus petite chambre possible. Quand Tappel futfini^ mademoiselle Dubois^ ma femme de chambre^ sollicita la permission de rester en détention avec moi. Les commissaires la lui refusèrent et prirent la résolution de chasser toutes celles qui jusqu'à ce moment étaient restées dans la maison. Elle prit congé de moi avec peine; je n en eus point, car j'en eusse éprouvé une très vive de voir une personne privée de sa liberté et très souffrante, par attachement pour moi. J'ai conservé de la reconnaissance de celui qu'elle m'a montré dans cette circonstance^ et je suis bien aise de le consigner dans ce journal. Après une très longue et très ennuyeuse séance^ nous sortîmes de la chapelle j très curieux de voir nos habitations. Ma surprise fut agréable quand on

me conduisit à une petite chambre propre, bien dorée^ où je devais être seule. Notté avait eu le bon procédé de me la garder. J'en sentis encore plus le prix^ quand je vis l'établissement de mes compagnons de voyage. Une foule de détenus se rendirent chez moi; je n'en connaissais pas un. Il me semblait avoir fait naufrage dans une île peuplée de bonnes gens. On m'accueillit parfaitement bien^ et j'eus la permission de faire monter tout de suite les effets qui venaient de Mouchy^ ce qui me procura le plaisir de coucher dans un lit : chose unique le jour où l'on arrivait. Plusieurs de mes voisines voulurent bien m'aider à le faire. J'étais tout étourdie et fort fatiguée. Je reçus de mon mieux toutes ces obligeances, et j'attendis avec impatience qu'on eût celle de me laisser reposer. Mademoiselle de Pons (aujourd'hui madame de Tourzcl) vint, de la part de madame sa mère, m'oflfrir à souper, et madame de

Chevigné^, à déjeuner pour le lendemain. J'acceptai avec plaisir la seconde proposition. Je n'avais jamais vécu en société avec ces dames. C'étaient les seules de la cour qui fussent dans la maison. Je les avais seulement rencontrées chez des personnes de ma connaissance.

La fatigue que j'avais éprouvée la veille me procura du sommeil; à peine levée, je vis entrer chez moi mademoiselle Lefèvre^ belle-sœur du régisseur de Mouchy^ qui me donna des renseignements sur les habitants de notre prison^ et des conseils pour le ménage qui me furent très utiles. C'est une chose extrêmement pénible de se voir isolée au milieu d'une multitude. M. Notté me rendit une visite. Je ne lui trouvai pas ce visage sévère qu'il avait à l'arrivée de notre convoi^ quand il était à côté du commissaire de l'armée révolutionnaire. Il me parla avec? douceur et me dit que^ les détenus étant très serrés dans leurs loge-

ments, il croyait convenable que je prisse quelqu'un avec moi, dans un petit cabinet qui était sous ma clef ; pour y parvenir il fallait traverser ma chambre. Il me donna le choix de la personne^ que je fis tomber sur la religieuse hospitalière qui était venue de Beauvais avec moi. C'était une bonne personne, fille d'un maréchal de village^ sans aucune éducation^ qui m'a été de ressource pour les choses communes de la vie. Je me suis trouvée dans le cas de lui en témoigner ma reconnaissance dans une maladie assez grave qu'elle eut, où je la traitai comme médecin parce qu'elle n'en voulut pas voir^ et je la soignai comme garde. Je fis souvent Tépreuve avec elle que, quand on n'a pas reçu dans la jeunesse certaines notions, on ne peut comprendre les choses les plus simples. Je retournais mes phrases de toutes les manières sans pouvoir lui faire comprendre ce que je m'étais proposé : entre autres le

respect pour l'opinion^ etc. Elle resta avec moi jusqu'à ma translation à Paris. Je ne me gênais pas avec elle. C'est un grand avantage dans une intimité forcée. Je commençai à rendre des visites à notre colonie,, qui était composée d'individus disparates. 11 y avait des prêtres^ des nobles^ des religieuses^ des magistrats, des militaires^ des négociants^ et une grande quantité de ce qu'on appelait des sans-culottes^ de tous les pays, qui étaient les meilleures gens du monde. J'avais dans mon voisinage un postillon de postCj une servante de cabaret et des domestiques que j'estimais infiniment. Ils avaient pris un vénérable curé de Beauvais qui logeait avec eux, en grande affection. Ils rappelaient leur père, lui rendaient beaucoup de services et le soignèrent parfaitement dans une grande maladie qu'il eut pendant sa détention. Je commençai par m'informer du moral et des habitudes de nos compagnes^ à celles qui me parurent

NOTES SUR MES PRISONS. Sy

les plus honnêtes. Elles me dirent qu'en fait de personnes et d'opinions, il y avait là un échantillon de toutes choses. On trouvait des ecclésiastiques,, vrais confesseurs de Jésus-Christ, admirables par leur patience et leur charité^ d'autres qui avaient renié leur état et monté en chaire pour dire qu'ils n'y avaient jamais débité que des fables. Un de ces mauvais sujets^ très jeune encore^ qui avait servi dans un régiment^ répétait souvent qu'il ne savait pas pourquoi il était détenu^ ayant fait dans chaque occasion^ depuis la Révolution^ tout ce qu'on avait voulu. Quand on donnait des fêtes civiques dans le village de Chantilly, c'était le compositeur des couplets. Il portait habituellement l'uniforme national. Nous avions deux abbesses : celle du Parcaux-Dames et celle de Royal-Lieu^ appelée madame de Soulanges, âgée de près de quatre-vingts ans, qui avait été sous-gouvernante de Madame Louise à Fontevrault^

et que cette princesse aimait tendrement. Pendant ses voyages de Compiègne, elle allait tous les jours la voir. (Madame Louise,, iille de Louis XV^ Carmélite à Saint-Denis^ avait été élevée à T abbaye de Fonte vrault avec Madame Victoire et Madame Sophie.)

Je découvris, peu de temps après mon arrivée à Chantilly, que la perte de la liberté ne réunissait ni les esprits ni les cœurs, et qu'on était en détention comme dans le monde : jaloux, intrigant, faux^ puisqu'il y avait parmi nous beaucoup d'espions -, qualification qu'on y donnait trop légèrement, du reste. Je cherchai à vivre poliment avec tout le monde, et intimement dans un cercle très resserré.

J'allais faire tous les jours quelques visites et j'en recevais après mon dîner pendant que je travaillais. Il y avait quelquefois des patriotes que je connaissais fort bien qui faisaient les aristocrates pour me faire parler; c'était^ sans contredit^ le temps de la

NOTES SUR MES PRISONS. Sg

journée le plus désagréable. Elle s'écoulait sans ennui^ car je la remplissais par la prière,, la lecture^ et un peu de promenade dans une cour bâtie des quatre côtés et extrêmement triste. Dans les commencements^ on avait la facilité d'aller à la grille faire la conversation avec des personnes du dehors; mais on voulut Tempêcher, et pour y parvenir on mit des planches qui cachaient la vue de l'extérieur; cela devint dès lors impossible. 11 y avait au troisième étage des terrasses en plomb, sur lesquelles donnaient toutes les fenêtres^ qui servaient de portes dans plusieurs endroits : on n'y pouvait passer qu'une personne à la fois. C'était un coup d'œil vraiment comique que cette colonne de détenus qui circulaient costumés de toutes les manières^ et représentant un tableau mouvant. On était souvent obligé de s'arrêter à cause de la trop grande quantité de promeneurs xMademoiselle de Pons^ qui jouait du piano, accompagnée du violon

par M. de Corberon (ofl&cier aux gardes françaises et qui fut guillotiné)^ fixait agréablement leur attention ; elle occupait un des logements dont je viens de parler. La vue en était très agréable : les plus belles eaux viveSj des villages en quantité, une superbe forêtj de beaux bâtiments dépendant du château et une pelouse qui charmait les yeux. Je parcourus notre prison dans tous ses détails. On avait partagé plusieurs des grands appartements avec des cloisons en planches^ qui ne montaient qu^à la hauteur de six ou sept pieds ; ce qui occasionnait à ceux qui demeuraient là l'hiver un froid excessif. Les pièces qu'on avait conservées dans leurs anciennes dimensions contenaient jusqu'à vingt-cinq personnes. J'ai remarqué la composition de l'un de ces rassemblements dont les lits sans rideaux étaient tellement rapprochés^ qu'on était obligé le jour^ pour y pouvoir passer, de les relever les uns sur les autres. Voici la

liste des individus qui composaient cette chambrée : un général républicain avec sa femme^ un curé de Noyon, âgé de vingtsept ans, plusieurs jeunes gens, deux vertueuses mères de famille avec cinq ou six filles^ depuis quatorze jusqu'à vingt ans. On voyait dans une autre : un militaire avec deux ou trois religieuses. Celle d'auprès de moi contenait un général appelé M. de Coincy, âgé de quatre-vingt-trois ans^ qui avait conservé de la vigueur, sa femme, son fils, sa fille, une religieuse de la Visitation et mesdemoiselles de Grammont- Caderousse, dont la plus âgée avait quatorze ans. C'était une calamité particulière à notre prison que le mélange des deux sexes dans le même logement. J'en chérissais d'autant plus ma petite cellule . Marchand, commissaire de l'armée révolutionnaire, vint m'y rendre visite -, il ne trouva rien à dire à mon mobilier, qui était composé d'un lit de domestique, de deux chaises

j2 notes sur mes PRISONS.

et d'une table. Les lits et les malles servaient de siègeSj quand la compagnie devenait trop nombreuse. En général^ le luxe l'offusquait. Je lui dis qu'il ne le serait pas du mien^ j'eus tort : il me répondit que j'en avais eu beaucoup autrefois^ ainsi que mes parents. Il parcourut le château en entier et imagina^ pour impatienter les femmes un peu occupées de leur toilette, de leur ordonner de se faire couper les cheveux et de prendre des sans-culottes pour les faire coucher dans leurs chambres. Ces pauvres gens en furent presque aussi fâchés que les personnes obligées de les recevoir. Ils arrivaient le soir le plus tard qu'ils pouvaient et s'en allaient de très bonne heure. Ils étaient fort honnêtes, excepté un savetier de Compiègne, dont ses hôtes se plaignaient beaucoup; celui-ci était humoriste et exigeant. Un de ses camarades, mieux élevé probablement, pensa mourir d'une colique, par politesse, pour ne pas réveiller

les personnes chez qui on l'avait logé.

On avait eu le soin, pour éviter une correspondance trop active entre les détenus et le dehors^ d'envoyer les habitants du district de Senlis à Tabbaye de Saint-Paul à Beauvais; et ceux de celui de Beauvais^ à Chantilly. Nous ne pouvions écrire, même à nos parents^ qu'avec une peine extrême, ni recevoir de leurs nouvelles. C'était une des plus cruelles privations que nous pussions éprouver^ parmi toutes celles dont nous étions rassasiés. Pendant que Notté était à la tête de la maison, les détenus en disaient continuellement du mal^ quoique nous fussions supportablement . Les malheureux ont besoin de se plaindre.

Je leur assurais que s'il s'en allait nous serions encore pis : ce qui ne manqua pas d'arriver. Cet homme était vif, mais pas méchant. J'avais pénétré qu'il ne fallait rien lui demander devant le monde, parce qu'il craignait les gens indiscrets; mais

qu'en particulier il était assez accommodant : je n'ai eu qu'à m'en louer. Par une des bizarreries de la Révolution^ il se trouve aujourd'hui dans la misère^ et^ au moment où j'écris ce Journal, il sollicite ma protection^ que je lui accorderais volontiers si elle était moins mauvaise.

J'étaiSj en général, soumise strictement au règlement de la maison, ce qui me faisait éprouver moins de désagrément que ceux qui cherchaient à s'y soustraire. 11 est vrai qu'il changeait si souvent, qu'il était difficile de se mettre au courant.

Nous fûmes gardés d'abord par la gendarmerie, ensuite par la garde nationale de Chantilly. J'en fus instruite par un menuisier qui, en travaillant dans ma chambre, me dit qu'il était devenu notre commandant militaire. J'eus besoin d'une permission le lendemain que je lui demandai si sérieusement, devant rnadame Séguier, qu'elle ne put s'empêcher d'en rire.

L'armée révolutionnaire succéda à la garde nationale; elle fit son entrée dans la maison d'une manière conforme aux fonctions dont elle était chargée. A dix heures du soir^ nous apprîmes qu^il y avait des canons braqués contre le château^ et nous entendîmes à l'instant la grille s'ouvrir, avec des chants qui ressemblaient plus à la fureur qu'à la joie. L'avant- garde était précédée de canonSj de tambours et de flambeaux. Des femmes étaient pêle-mêle avec le cortège. Le refrain de Ça ira, les aristocrates à la lanterne! se répétait avec acharnement. La terreur s'empara de mes voisines^, qui arrivèrent chez moi toutes tremblantes. Je les rassurai de mon mieux sans savoir pourquoi ; mais c'est un sentiment auquel je me livre tard^ que celui de la crainte.

Quand la troupe eut terminé ses danses et ses chants dans la cour et fait une espèce de procession^, elle posa ses sentinelles et se

retira. J'eus tout Tagrément du spectacle^ mes fenêtres donnant sur la cour.

Je ne puis plus me rappeler les dates^ mais peu de jours après la scène dont je viens de parler^ il partit plusieurs détenus pour les prisons de Paris^ entre autres M. de Vernon^ écuyer cavalcadour du Roi^ qui avait la goutte aux mains et à qui on mit des menottes. On embarqua un curé nommé Daniel^ avec lui. On les conduisit à la prison des Carmes, rue de Vaugirard. Ils furent suivis promptement par un convoi de trente personnes. Madame de Pontevès^ se voyant enlever son mari, alla demander à un commissaire nommé Martin la permission de le suivre. Il lui répondit fort durement^ la lui accorda^ et les sépara en arrivant à Paris. L^un fut mis aux Madelonnettes et l'autre à Sainte-Pélagie. Pour remplir les prisons de Paris^ il fallait quelquefois faire des recrues dans les maisons d'arrêt du voisinage. On prenait dif-

férents prétextes pour y parvenir : de mauvais propos^, soi-disant tenus par les détenus, des projets contre -révolutionnaires; ainsi on appelait agitateur celui qui parlait au concierge ou au commissaire pour lui expliquer ce dont on avait besoin.

Quand il arrivait des gens destinés à nous inspecter, je me tenais à Técart. Il fallut cependant paraître devant ce Martin, commissaire extraordinaire et accompagné d un homme en bonnet rouge, qui fit lappel de tous les détenus II ne me demanda que mon nom. Une espèce d'officier qui était avec eux me dit qu'il avait dîné chez M. de Duras, à Bordeaux, et qu'il faisait bonne chère. Je ne continuai pas la conversation. Il y avait des prisonniers qui plaidaient leur cause et qui faisaient des pétitions pour sortir. Je m'en allai le plus vite qu'il me fut possible.

M. de Saint-Souplet, écuyer de main du Roi, qui se tourmentait pour avoir desnou-

velles, fut emmené, traduit au tribunal révolutionnaire, et périt sur l'échafaud, avec son père âgé de quatre-vingts ans et un de ses frères. Il avait été dénoncé par son domestique, qui fut guillotiné avec lui pour avoir trop tardé à livrer son maître. On commençait à apprendre beaucoup d'exécutions; celle de madame de Larochefoucauld-Durtal me fit une peine extrême et me donna une grande inquiétude pour l'avenir; elle était veuve, âgée de trentetrois ans, menait la vie la plus retirée, soignant ses parents, uniquement occupée de leur bonheur et de bonnes œuvres; elle fut emmenée des Anglaises, où elle était détenue avec sa mère, très âgée et accablée d'infirmités. On la conduisit au tribunal révolutionnaire comme témoin de M. de l'Aigle, son oncle, dont la tête était affaiblie. Il la compromit par suite de son aliénation, et on profita d\m dessus de lettre qui ne lui appartenait pas pour la faire passer de l'état

de témoin à celui de condamnée. On lui lut sur-le-champ sa sentence. Comme il manquait^ ce jour-là^ quelque chose à cette horrible guillotine^ elle resta vingt-quatre heures au greffe à attendre son supplice-, pendant ce temips elle exhorta son oncle à la mort^. avec un zèle et une charité admirables. Elle lui répéta plusieurs fois qu'elle lui pardonnait la sienne^ et^ après lui avoir rappelé un peu ses idées, elle lui enseigna à mourir saintenient.

J'avais de la peine à comprendre que les détenus, qui apprenaient tous les jours de si tristes nouvelles^ eussent le besoin de s'amuser. Ils se rassemblaient pour jouer gros jeUj faire de la musique, danser, etc. Un M. Leloir (architecte de Paris^ assez facétieux) était Tàme de tous les plaisirs. On voulut bien m'y inviter^ mais je m'y refusai constamment.

Notté fut ôté de la maison. Un épicier de Chantilly, nommé Vion^ devint notre gou-

5o NOTES SUR MES PRISONS.

verneur. Ce fut l'âge d'or de notre maison. Leloir Tinfluençait , et comme il était détenu, nous nous en ressentions; mais les commissaires des comités révolutionnaires des villages voisins, dont la plupart étaient employés auprès de nous^ avaient le droit de nous persécuter. Il était acquis à tous ceux qui voulaient bien en prendre la peine. J'en citerai un exemple assez ridicule : Un nommé Bizoti, employé dans les charrois, eut la curiosité de nous rendre visite^ et prit un véritable plaisir à injurier tous les ecclésiastiques. Il y avait une vieille demoiselle de Vandeuilj ancienne chasseresse^ accoutumée à porter un costume un peu masculin, composé d'un bonnet d'homme et d'une robe de chambre. Ce citoyen des charrois lui dit : « Je te connais, tu es un curé », et il lui adressa les mêmes injures qu'il avait débitées aux ecclésiastiques. Il s'ensuivit de grands éclats de rire. J'allais voir quelquefois cette fille, qui était

NOTES SUR MES PRISONS. 5l

assez originale. J'étais vraiment liée avec la famille de M. de Bourj^ capitaine aux gardes-françaises^ qui a une femme et dix enfants. Toutes les vertus y brillent avec éclat : le père est rempli de religion, d^honneur et d'instruction; la femme est douce et bonne. L'union qui règne parmi eux me rappelle les anciens patriarches. Il était résigné de tout son cœur aux décrets de la Providence et nous prêchait par ses exemples. Un nombre de détenus pieux se réunissaient chez lui pour y faire des prières et des lectures édifiantes. C'était^ de toute la maison^ l'endroit où je me sentais le mieux. Il me semblait qu'on y respirait un air plus pur qu'ailleurs. La dissipation de mes yeux était de regarder par ma fenêtre des jeunes gens de quatorze ou quinze ans qui jouaient au ballon dans la cour^ oubliant leur captivité, et ne pensant pas que le supplice pouvait les atteindre. Hélas! la Terreur a frappé l'un d'eux! Le jeune

Goussainville^ à quinze ans^ a été immolé avec son père. Plusieurs détenus avaient amené leurs enfants avec eux^ et même au maillot. Madame de Maupeou en nourrissait un^ on en voyait de tout âge. Je n'ai jamais compris comment on avait osé les mettre dans des maisons aussi dangereuses sous tous les rapports^ quand ce ne serait que le mauvais air. Les lois défendent maintenant de recevoir au nombre des prisonniers ceux qui demanderaient à y être admis pour soigner les gens qu'ils aiment, ce qui est très sage. Nous avions été témoins, à Chantilly, de plusieurs dévouements très généreux de cette nature. En général, Tesprit y était beaucoup meilleur que dans la prison où j'ai été depuis.

La fantaisie prit à nos gouverneurs de nous mettre à table commune, ce qui s'est depuis appelé noblement : manger à la gamelle. Au commencement de notre séjour à Chantilly, nous étions nourris par des

traiteurs établis dans le château. Le concierge, nommé Désignon, était du nom.bre. C'était lui, sans comparaison, qui faisait faire la plus mauvaise chère à ses pratiques; mais je voulus, par politique, le prendre, sachant qu'il avait plus d'égards pour ceux qu il fournissait. Il n'en a jamais manqué pour moi. Quoiqu'il ne fût que le subalterne du commissaire, il s'arrogeait le droit de faire des scènes aux détenus qui lui demandaient de changer de logements, ou d'être moins entassés dans ceux qu'ils habitaient. Le nouvel arrangement fut une calamité pour lui, parce qu'il avait l'entreprise au compte de la nation, pour la nourriture de tous ceux qui ne pouvaient pas la payer, et qui étaient en très grand nombre. On établit dans la galerie toute dorée du petit château une table de deux cents couverts, sans nappe, et qui devait changer trois fois de convives. Nous étions beaucoup plus de six cents dans la maison, mais on

permit aux vieillards et aux infirmes de rester chez eux. Une des tables était remplie par des prêtres et des célibataires; la seconde, de gens mariés et d'enfants; la troisième, de gens isolés; et c'était mon fait. On avait écrit les numéros à chaque place, et nous en avions les doubles. Quand la cloche sonnait, nous arrivions avec des paniers (comme à Técole), où étaient nos couverts, gobelets, etc. Souvent le dîner d'avant n'était pas fini, on attendait sur ses jambes, très longtemps, en groupes, dans le salon qui précède la galerie. Nous mangions de la soupe où il n'y avait que de Teau, des lentilles que les chevaux mangent habituellement, du foin en épinards, des pommes de terre germées, et un ragoût excessivement dégoûtant appelé ratatouille. Je crois que ce mot n'est pas dans le dictionnaire de l'Académie, et que l'Institut ne l'y mettra pas. On sortait de table ayant faim. Il y avait un jeune homme très fort.

auquel nous envoyions tout ce qui restait de notre côté, pour apaiser un peu la sienne.

Les membres du Comité révolutionnaire,, avec les officiers de notre garde^ faisaient le tour de notre table, le bonnet rouge sur la tête. Il y en avait un qui était le perruquier de toute la compagnie et qui regardait avec beaucoup d'attention si l'on faisait maigre.

Le carême, dans les circonstances où nous nous trouvions, n'était pas facile à observer. Beaucoup de gens cependant le firent dans toute sa rigueur, quoique les grands vicaires du diocèse eussent dispensé de trois jours. Nos tables étaient environnées de sentinelles de Tarmée révolutionnaire. Je causais quelquefois avec eux. J'en trouvai un auquel son service déplaisait beaucoup. C'était un domestique, que la misère avait engagé à prendre cette vilaine place. Il nous plaignait, et aurait voulu procurer quelques adoucissements à notre

5b NOTES SUR MES PRISONS.

affreuse règle. Une de leurs fonctions était d'accompagner avec le sabre nu les blanchisseuseSj quand elles venaient prendre et rendre notre linge dans nos chambres. Ce détail était vraiment humiliant^ et j'employai un peu de force pour éviter ce qu'il y avait de plus embarrassant.

Un commissaire fit un jour un reproche bien atroce au concierge. Il lui dit qu'il ne mourait pas assez de détenus dans sa maison. Ce n'était pas que le défaut de soins, la mauvaise nourriture et l'impéritie de Tofficier de santé ne dussent en tuer un grand nombre; mais la Providence les protégeait, et les santés se soutenaient infiniment meilleures qu'on n'aurait pu Fespérer. Un jour^ en dînant dans la galerie du petit château, je me rappelais les beaux tableaux dont autrefois elle était ornée: la cuirasse du grand Condé, percée de balles, ses victoires représentées par les plus grands peintres, toutes les fêtes auxquelles j'avais

NOTES SUR MES PRISONS. Dy

assisté dans ce lieu; mais heureusement ces idées me revenaient rarement. J'en avais de très communes : celles de mon ménage^ de faire entrer, à force d'argent, une livre de beurre ou quelques œufs, m'absorbaient entièrement. J'eus, pour des objets de ce genre, une scène assez plaisante avec notre nouveau commissaire^ appelé Perdrix. (Cet homme avait une tournure grotesque et un costume qui ne l'était pas moins.) Son ancienne profession avait été de peindre les chiens de M. le prince de Condé; il crut probablement se donner de la considération en devenant plus sévère que ses prédécesseurs. On ne pouvait lui parler que par une ouverture pratiquée dans le mur. Je me présentai un jour à cet étrange parloir, pour lui demander de me laisser parvenir six livres de chocolat qui avaient été gardées chez lui; il me répondit avec dignité qu'il ne m'en accorderait précisément que ce qu'il fallait pour mon estomac. Je lui assurai

que, pour que la dose fût exacte, je n avais pas d'autre moyen que de déjeuner tous les jours avec le chirurgien; que d'ailleurs je comptais en céder à un homme malade. Il ne fit pas droit à ma requête, et je m'en allai un peu fâchée de ne pouvoir plus prendre une nourriture qui soutenait mes forces. Ma femme de ménage, qui était heureusement la sienne^ rapporta le lendemain cette grande provision.

Quittons ce minutieux détail pour raconter qu'un pauvre soldat de Tarmée révolutionnaire, père de famille^ ne connaissant pas Chantilly, y était arrivé la nuit, et^ se trompant de chemin^ s'était jeté dans une des pièces d'eau qui entouraient le château. A la pointe du jour, les détenus aperçurent un homme qui criait et se débattait. M. de Bouquerolle, officier de la marine, qui savait nager (c'est le fils aîné de la famille si respectable de Boury), descendit pour aller le chercher dans Teau. La sentinelle l'en

empêcha en disant que c'était un détenu qui se sauvait^ et le laissa périr. On retrouva son corps peu après, et on reconnut que c'était un des leurs. M. de Corberon et un curé demandèrent qu'on le leur apportât dans la maison pour essayer les moyens connus de rappeler les noyés à la vie; cette grâce leur fut accordée, et ils les employèrent avec beaucoup de zèle pendant plusieurs heures, sans aucun succès. D'après cette cruauté, on eût pu croire les détenus irrités : eh bien, ils se vengèrent en faisant une quête pour la veuve et les enfants, qui monta à six cents francs. C'était cependant, en Révolution, ce qu'on appelait des coupables.

Les convois se multipliaient d'une manière désolante. Chaque jour qu'il en partait nous étions consternés. Les maris étaient séparés de leurs femmes, les mères de leurs enfants, et ceux qui n'avaient pas des intérêts si chers avaient à regretter quelqu'un

de leur société. Nous ignorions où on les conduisait et ce qui se passait dans les prisons de Paris.

Quant à moi^ je les croyais encore plus mauvaises que la nôtre ^ et j'avais bien raison j malgré les vexations continuelles^ la faim et les inquiétudes journalières que nous éprouvions. Un jour que je me promenais sur les plombs^ par un charmant clair de lune qui éclairait la forêt et qui rendctit les eaux brillantes, leur bruit satisfaisait mes oreilles, mes yeux se plaisaient à considérer les beautés que j'apercevais autour de moij et je me félicitais d'être encore moins mal qu'un grand nombre de gens que j'aimais et respectais. La position déplorable de mes parents me revint à Tesprit dans ce moment d'une manière si douloureuse^ que mes larmes coulèrent. Je ne recevais presque jamais de leurs nouvelles, ni d'aucune des personnes qui m'étaient chères.

NOTES SUR MES PRISONS. 6l

On empêchait Tentrée des comestibles^ par la crainte qu'on n'y cachât des lettres^ ce qui nous réduisait quelquefois à la nécessité de manger de la soupe faite avec de Teau et du sel.

Il prit fantaisie à la garde révolutionnaire de faire des patrouilles le soir, depuis dix heures jusqu'à onze. Elle ôtait les lumières et faisait coucher les détenus. Un jour^ les soldats entrèrent^ le sabre nu à la main, chez madame de Boursonne ( ci-devant dame de Mesdames), qui était fort malade d'un crachement de sang, avec une fièvre continue. Ils s'approchèrent de son ht, la regardèrent de très près et dirent tout haut « qu'ils n auraient pas la peine de la visiter longtemps )). Elle pensa mourir quand ils furent partis. Ces aimables citoyens avaient souvent la bonté de m'oublier, parce qu'ils savaient que ma cellule était éloignée de la compagnie.

Nous vîmes sortir tout à coup une qua-

rantaine de détenus^ sur la demande de leurs communes, par une loi qui leur en accordait la permission. Ce fut une joie générale pour ceux qui partaient et une douce espérance pour ceux qui restaient; mais on s'aperçut que^ par ce moyen^ les prisons se vidaient^ et on abrogea la loi. J'embrassai avec bien duplaisir deux bonnes Sœurs de la Charité^ de Noyon^ en pensant à tout le bien qu elles allaient faire aux pauvres qu'elles soignent d'une manière si touchante. A peine y eut-il quelques détenus mis en liberté, qu'il nous en revint un plus grand nombre pour les remplacer. Les districts de BeauvaiSj de Noyon, de Senlis^ de Compiègne étaient les plus zélés pour nous recruter. Nous n'avions jamais de non-complet. Je rencontrai une vieille religieuse que je ne connaissais pas^ accablée d'années et d'infirmitéSj qui paraissait beaucoup souffrir de la mâchoire. Une de ses compagnes me dit qu'en montant dans la charrette qui l'ame-

nait à Chantilly^ elle avait fait le signe de la croix, et qu'un soldat de son escorte en avait été si indigné qu'il lui avait donné un coup affreux sur le visage, qui lui avait cassé plusieurs dents. Quelle horreur! Je me plaisais à visiter ces vierges saintes, inconsolables d'avoir quitté des asiles où régnaient la paix et rinnocence. Pour les en consoler, on les logea si près des gens les plus grossiers de notre maison, qu'elles entendaient habituellement des propos qui les rendaient très malheureuses. Elles supportaient leur affreuse et étrange position avec une parfaite résignation, et ne manquaient pas de réciter leur office comme si elles avaient été encore dans leur couvent.

Tous nos compagnons dlnfortune ne se ressemblaient pas; il y en avait qui, dans l'espoir d'obtenir leur liberté, faisaient le métier de dénonciateur. Plusieurs d'entre eux venaient pour me sonder; ils perdaient leur peine : quand ils me parlaient nouvelles.

je ne les écoutais pas^, et je détournais surle-champ la conversation.

Une chose qui m'étonne quelquefois à me rappeler^ est le peu d'ennui que j'éprouvais pendant ma captivité. Mes idées étaient resserrées dans une sphère très étroite. Elles portaient sur le regret d'être éloignée de ce que j'aimais et sur les besoins courants de la vie. Le défaut d'exercice^ qui m'est absolument nécessaire^ par la grande habitude que j'en ai contractée dès mon enfance^ m'occasionna une grande réplétion de sang. Il me porta violemment à la tète, ainsi que mon rhumatisme. En me réveillant je me sentis tellement étourdie, que j'appelai Thospitalière qui logeait auprès de moi. Elle crut que j'allais mourir et alla chercher du secours. Cet état, réellement inquiétant, ne dura pas longtemps et se termina par des vomissements. Je m'endormis, et en me réveillant, je me trouvai entourée de beaucoup d'obligeantes personnes auxquelles je té-

moignai ma reconnaissance^ puis je fondis en larmes. Elles ne surent à quel propos. Je leur en fis des excuses, et leur expliquai qu un pareil accident m'était arrivé^ il y avait plusieurs années, que j'étais alors entourée d'amies, de parents^ et qu'aujourd'hui je me trouvais dans un isolement déchirant. Je me secouai et sortis de ma chambre pour prendre l'air.

L'état de faiblesse où j'étais fit que je ne pus pas dissimuler mes sentiments et l'émotion que me causaient de si tristes souvenirs. En général^ j'ai l'aversion de parler de ce qui me fait de la peine. On envoya chercher l'officier de santé de la prison, grand révolutionnaire, petit de taille, très noir, peu instruit, revêtu d'une carmagnole, uniforme des sans-culottes. Je n osai pas, étant fort difficile à saigner, me faire saigner par lui, quoique j'en eusse le plus grand besoin. 11 m'appliqua des sangsues au col, qui diminuèrent mes douleurs de tête.

11 nous parvenait des nouvelles de Paris très inquiétantes^ c'étaient les seules qui pouvaient passer. On parlait de nous interroger sur des cadres qu'il faudrait remplir. Je crains excessivement ce genre de tourments^ en raison de mon amour pour la vérité, qui peut compromettre soi et les autres. Le ciel permit qu'on ne réalisât pas cet indigne projet.

Il mourut un détenu par la faute de cet imbécile de chirurgien qui, sans lui demander s'il avait une hernie^ lui donna un vomitif qui le fit périr en vingt-quatre heures.

Le régime des malades était affreux : il n'était permis de faire entrer aucun médicament. On ne leur donnait personne pour les soigner, et on défendait même aux détenus de leur rendre service. J'ai vu cinq ou six fièvres putrides dans la même chambre. Une digne fille de Crépy, qui y habitait, était obligée de passer toutes les nuits auprès des malades.

Un bon maître d'école ^ qui y habitait, Taidait autant qu'il était en son pouvoir. Je Pai revu depuis avec plaisir, et j'ai conservé pour lui une véritable estime.

Madame de Boursonne^ qui avait échappé à sa maladie et à la visite révolutionnaire, apprit que M. d'Ecquevilly, son père, se mourait à Amiens. On peut juger du désir qu'elle avait d'aller recueillir ses derniers soupirs; mais une barrière insurmontable était placée entre nous et ceux que nous chérissions. Il ne lui restait que Fespoir de recevoir souvent de ses nouvelles, étant très près de lui; mais notre gouverneur Perdrix s'y refusa et garda toutes les lettres qui lui étaient adressées. Après quinze jours d'une affreuse inquiétude, il lui fit dire de se rendre chez lui; c'était pour qu'elle entendît, devant tout le monde, la lecture de la lettre qui lui annonçait la mort de son père, sans vouloir la lui remettre, ce qui lui eût donné au moins la consolation d'en

savoir les détails. Cette malheureuse madame de Boursonne fut dans un état affreux; je lui rendis tous les services qui étaient en mon pouvoir, et je la reconduisis chez elle.

Un jour que j'étais seule dans ma chambre ^ je vis entrer des officiers de notre garde avec M. Lambert, commissaire de Guerre. L'idée d'une chose fâcheuse était celle qui, dans ma position, se présentait la première à mon esprit. Je fus trompée dans mon attente : ce Al. Lambert, auquel j'avais cherché à rendre service dans l'ancien régime, avait témoigné le désir de voir la maison et ma petite cellule. Je ne fis pas semblant de le reconnaître, par la peur que j'ai toujours eue, depuis la Révolution, de compromettre ceux qui me voulaient du bien. Quand les officiers partirent, il les laissa passer devant et me dit que si j'avais besoin de ses services et de faire passer quelques lettres, il s'en chargerait et qu'il

serait charmé de me faire plaisir. Je fus on ne saurait plus touchée de cette proposition,, que je ne voulus pas accepter. Dans le temps de la Terreur^ la moindre obligeance pour les gens de notre caste était si dangereuse^ que je lui conserve de la reconnaissance pour sa bonne volonté.

Perdrix ne nous gâtait pas; plusieurs d'entre nous lui demandèrent la copie de nos écrous; la grâce paraissait légère^ nous ne pûmes l'obtenir. Le greffier de la commune de Chantilly entrait assez souvent dans le château pour donner des certificats de résidence. 11 montrait un certain zèle pour les détenus. Quand on n'était pas dur avec eux^ c'était de l'amabilité. M. Wallon^ de Beauvais, se confiant à lui^ le chargea de faire passer de l'argent; il accepta la commission de bonne grâce^ et disparut. Je n'aurais jamais cru qu'il fallait faire certifier sa résidence dans une prison^ il me semble que de faire la liste de ceux qui y étaient

eût été suffisant; mais je me suis fort bien trouvée de prendre la précaution que je croyais superflue^ puisque j'ai été inscrite sur la liste des émigrés pendant ma détention.

Je ne fus pas contente de la réception que Ton fit à un gros curé de Noyon^ qui avait apostasiéj dénoncé et fait mettre en prison beaucoup de nos compagnons. On le couvrit de huées à chaque escalier où il se présentait, il était repoussé par la foule, et les seringues s'en mêlaient. J'étais fort fâchée de voir parmi nous un homme aussi taré; mais j'aurais désiré qu'on n'outrageât pas un malheureux : on Test dès qu'on perd la liberté, et les gens coupables sont les plus à plaindre.

J'avais compassion aussi de ceux qui, au lieu de penser aux choses solides, se repaissaient de chimères sur l'avenir et sur la possibilité de secouer leur joug. J'étais accoutumée au séjour de Chantilly, mes

compagnons d'infortune me traitaient avec bienveillance. Madame de Séguier et mademoiselle Le Caron de Troupure (aujourd'hui madame de Flomond)^ toutes deux aimables et vertueuses^ m'étaient de grande ressource. Je tâchais de Têtre à ceux qui avaient besoin de courage. La famille de Coincy, qui logeait dans mon voisinage, était de bonne compagnie. J'avais de grandes consolations du côté de la religion. Un ecclésiastique respectable voulait bien me confesser et même me donner la communion. Il avait eu le courage d'apporter une assez grande quantité d'hosties consacrées et de les conserver^ malgré le danger qu'il courait s'il eût été découvert.

J'étais assez contente de mon sort puisqu'il en fallait supporter un rigoureux. Je n'avais pas demandé d'être dans une meilleure maison, la Providence m'y avait placée^ et un séjour de six mois m'y avait accoutumée.

Vers la fin ae mars 1794, je reçus une lettre de ma mère^ remplie de bonté, mais qui m'affligea: elle me mandait qu elle avait lieu de s'étonner que je ne fisse pas de démarches auprès des commissaires du gouvernement qui venaient à Chantilly,, pour Taller joindre. Cette invitation me parut un ordre et une volonté de la Providence qui changeaient ma destination. Je m'informai sur-le-champ du moment où le citoyen Martin^ qui inspectait notre maison^ devait y venir. Je lui présentai une pétition pour me rendre au Luxembourg par le premier convoi destiné pour Paris. Il fit droit à ma demande^ et s'occupait alors d'en arranger un atroce^ composé de jeunes filles qu'on arrachait des bras de leurs mères sans savoir à quoi on les destinait.

Beaucoup de gens croyaient^ et il en était question^ que l'intention des terroristes était de les marier à des sans-culottes. On joignit au convoi des ecclésiastiques^ des

femmes, des séculiers, etc. Les malheureuses mères se désolaient. Je fus témoin de la scène de madame de Pons (la ci-devant vicomtesse) chez Perdrix; elle se jeta à ses genoux, à ceux de Martin, elle leur dit tout ce que l'excès du désespoir peut inspirer en pareil cas et se servait des expressions les plus touchantes; rien ne fut entendu. Elle tomba évanouie à leurs pieds. Ayant repris ses sens, elle sollicita au moins la permission de suivre sa fille, ils s'y refusèrent.

J'oubliais de dire qu'un instant avant que madame de Pons fût venue chez Perdrix, celui-ci avait envoyé chercher mademoiselle sa fille, et, en présence de Martin et de deux gendarmes, il lui dit : Comment t'appelles-tu? — Pons. — Oui; donne tes noms de baptême. — Vous voulez parler à ma mère, je vais la chercher. — Non, non, je te demande tes prénoms. — Les voici. Puis-je savoir à quoi vous les destinez? — Tu partiras dem.ain pour te rendre dans

une maison d arrêt, avec d'autres détenus. — Sans maman, ah! Dieu ! quel sort m'estil donc réservé ? -— Sors, ou je te ferai emmener.

Madame de Pons écrivit plusieurs lettres à Martin, se bornant à demander un délai ; elle oifrit tout son bien à la République, et la seule réponse fut: a Ta fille partira. »

Je m'occupai d'arranger mes malles et de les faire charger pour le Luxembourg, afin de n'avoir plus avec moi que le strict nécessaire. Le 3 avril 1794, on nous fit dire de nous tenir prêts pour partir le lendemain ou le surlendemain, qu'on attendait les voitures. Mes compagnons de voyage étaient consternés de quitter leurs parents, et moi charmée d'aller retrouver les miens ; tout le monde m'en faisait des compliments. Je reçus beaucoup de témoignages d'intérêt et de regret de la part des détenus. — lly en avait dont je me séparais avec peine, et un secret pressentiment (quoique, en général.

je n'y croie nullement) m'annonçait que ma réunion avec mes parents ne s'effectuerait pas. Les journées des 3 et 4 se passèrent en adieux. Le 5 (anniversaire de la naissance de mon fils)^ j'ignorais que le convoi dût partir de bonne heure. On m'appela à dix heures du matin. Je trouvai les charrettes presque toutes remplies; j'eus, par conséquent^ une place détestable^ à côté d'une vilaine femme qui se vantait d'être Tamie de Robespierre, et qui nous annonça qu'elle recevrait, en chemin, des marques de l'intérêt public. Je la portais à moitié sur mon corps, et, afin de nous faire plus souffrir, on avait négligé la précaution d'usage pour les veaux, qui était de mettre de la paille. Nous sortîmes de la cour du château, au miUeu de nos compagnons d'infortune qui la remplissaient, qui nous regrettaient et redoutaient notre sort. Les larmes coulaient de leurs yeux avec une sorte de réticence par la crainte d'être aperçus.

Notre cortège fit halte en sortant de la porte pour un appel nominal, de peur qu'il ne s'échappât quelques détenus-, nous y étions presque aussi accoutumés que les soldats. On nous environna de garde nationale^ et nous restâmes une heure sous les fenêtres du château,, à la vue des mères désolées de l'enlèvement de leurs filles, et qui levaient les mains au ciel et leur donnaient des bénédictions. Ce spectacle si douloureux est encore présent à mon esprit. Combien il y a eu de ceux qui donnaient ces bénédictions ou qui les regardaient qui furent immolés sur Féchafaud! Je voudrais savoir peindre et décrire tout ce qui se passa d'affreux et de touchant au moment de ce départ, mais je sens toute mon impuissance. Pour moi, j'étais dans une terrible émotion, que je dissimulais.

On arrangea le convoi commandé par un garçon imprimeur de Beauvais, qui nous précédait. La première charrette était rem-

plie de jeunes filles, la seconde de femmes, et trois autres d'hommes. Les voitures étaient entourées de fusiliers. Nous partîmes à onze heures du matin par un fort vilain temps. Il régnait un vent très froid, et nous n'avions pas de couvertures à nos

voitures.

A rentrée des villes et villages, on rassemblait notre escorte, pour y entrer avec une sorte de dignité, tambour battant.

Dans quelques endroits, nommément à Creil-sur-Oise, on nous fît le geste de cou coupé. Dans un village appelé La xMortaye, il parut tout à coup une douzaine de gens qui vinrent voir ma lourde voisine, et lui dirent à l'oreille qu'elle ne serait pas longtemps en prison.

Arrivés au Mesnil-Aubry, on nous descendit dans une auberge; c^est-à-dire les femmes avec les filles, et les hommes dans une autre. C'était un samedi, j'obtins la faveur d'une omelette. On vint d"abord.

après dîner, nous demander de payer sur-lechamp les frais de notre translation; je m'y refusai, disant avec vérité que je n'avais rien. Mademoiselle de Pons obéit et donna cent quatre-vingt-douze francs. Les femmes qui avaient leurs maris dans le convoi sollicitèrent la permission de les aller voir pendant que les chevaux se reposaient, et ne purent l'obtenir. Le fameux Martin, dont j'ai eu occasion de parler déjà plusieurs fois, vint nous inspecter et se plaça à la tête de notre cortège au moment où il se mit en marche. Il était dans une berline dorée, attelée de chevaux de poste, ayant, sur le devant, un petit greffier âgé de douze ans. Je disais en moi-même : Malheureux enfant, quelle éducation que celle du terrorisme ! Pendant la route, il faisait des revues comme un officier major, passant de la tête à la queue de notre triste colonne pour voir si elle marchait en ordre. Quelquefois nos chevaux trottaient, et nous

éprouvions des secousses très pénibles. En approchant de Paris^ je commençais à souffrir excessivement du côté qui était appuyé sur le bord de la charrette^ sans intermédiaire. Mon goût pour les livres et la peur d'en manquer m'avaient décidée à en remplir deux paires de poches qui m'assommaient. Si nous avions eu un plus long chemin à parcourir^ j'aurais été forcée de changer d'attitude ; mais je ne pus pas me déterminer à demander une grâce à l'amie de Robespierre.

Le convoi s'arrêta vers huit heures du soir à Saint-Denis. Martin nous quitta.

L'ofRcicr de garde sépara les hommes d'avec les femmes pour les m.ener au Luxembourg. La pluie nous prit et nous accompagna jusqu'à Paris. Nos conducteurs ne connaissaient pas les rues. Nous leur demandâmes avec instance où nous allions, la réponse fut qu'ils n'en savaient rien. Après nous avoir promenés jusqu'à

onze heures par une nuit sombre, on arriva à la porte des Aladelonnettes. On eut assez de peine à sy faire entendre du portier, e|ui dit qu'on ne recevait pas de femmes dans cette maison; que Sainte-Pélagie^ qui leur était destinée, était toute pleine; mais que nous trouverions de la place au Plessis (ancien collège de TUniversité, rue Saint- JacqueSj à côté de celui deLouis-le-Grand). Nos gardes, assez humains^ excédés de fatigue, avaient la plus grande impatience de nous déposer dans une prison quelconque. Je m'aperçus que nous prenions le chemin de la Conciergerie; alors des souvenirs aftreux vinrent à mon esprit et aussi Tidée de notre fin prochaine, si nous y étions détenus. Mais nous passâmes devant sans nous y arrêter, et je fus plus tranquille dans le chemin qui est au delà.

La porte du Plessis fut le terme de notre pénible route. Notre conducteur y frappa longtemps sans succès, soit qu'on ne Ten-

:;orEs sur mes prisons. 8i

tendît paSj soit que le portier ne voulût pas se relever. Il était une heure; enfin il nous ouvrit au milieu de l'obscurité; nous ne savions où nous étions. Je craignais que la charrette où étaient les filles n'eût été séparée du convoi : je l'aperçus en entrant dans la cour,, avec une triste satisfaction de les retrouver dans un lieu si affreux. Après avoir traversé une voûte^ on nous arrêta. Nos gardes eurent la charité de nous aider à descendre de nos rudes voitures, peutêtre n'en aurions-nous pas eu la force sans leur secours, tant la fafigue de quatorze heures de voyage nous avait excédées.

Le premier objet qui se présenta à mes yeux fut un homme vêtu d'une espèce de robe de chambre qui dit être le portier. 11 portait un énorme trousseau de clefs pendu à sa ceinture, et une lanterne, à la lueur de laquelle je vis des guichets, des barreaux de fer énormes, des monceaux de pierre^ des matériaux, enfin l'aspect d'une prison

qu'on travaillait à agrandir. On nous fit traverser plusieurs guichets^ et sur-le-champ nous fômes entourées de geôliers ivres, d'une grande et forte stature^ à demi nus, les manches retroussées^ coiffés avec des bonnets rouges et tenant des propos à l'avenant de leur costume. Je frémis de cette compagnie, qui paraissait vouloir se familiariser avec nos jeunes personnes. Je demandai instamment aux dames avec lesquelles j'étais venue, d'en prendre chacune une sous sa protection pour les défendre contre cette indigne tourbe. Elles accepté rent ma proposition. Ce fut mademoiselle de Pons (mariée depuis à M. de Tourzel) dont je m'^emparai. Je lui prescrivis de se mettre derrière moi, de me tenir par ma robe et de ne pas me quitter une minute. Un des geôliers, qui ressemblait à Goliath, se mit à lire la liste des personnes qui composaient notre convoi et la déchiffra avec beaucoup de peine.

Le séjour du guichet étant insoutenable, il nous conduisit dans une grande salle, où il n'y avait pas une seule vitre et des bancs de bois pour s'asseoir. Nous étions fort tourmentées par la soif; le plus mauvais de tous les geôliers^ nommé Baptiste^ nous apporta un seau d'eau, qui fut reçu avec une grande joie. Un moment après il en vint un second pour d'autres usages. La visite du susdit Baptiste fut accompagnée de propos très étranges à nos oreilles, et qui me faisaient horreur, particulièrement pour notre jeunesse. Vers deux heures du matiUj nous vîmes paraître le concierge, qui était sorti quand nous arrivâmes. Il s'appelait Haly, son visage était pâle et livide. Il sourit en voyant les jeunes personnes et leur dit : oc Mes petites, vous n'êtes pas encore écrouées ; je ne vous garde ici que par humanité. Cette maison est uniquement destinée aux contre-révolutionnaires et dépend de l'accusateur public

Fouquier-Tinville^ vous n'en avez pas l'air; demain on fera votre rapport^ et je vous instruirai de votre sort. »

Tout le monde voulut lui parler. J'eus mon tour et lui dis que, n ayant jamais été dénoncée, je n étais que dans la classe des suspects ; que je ne devais pas rester dans sa maison et que j'étais partie de Chantilly pour être transférée au Luxembourg. Je lui demandai avec instance d'y être conduite. Plusieurspersonnes lui dirent qu'il n'était pas en droit de nous garder; il n'en tint aucun compte et fit apporter les matelas des personnes qui les avaient fait mettre dans les charrettes. Je n'avais pas pris cette précaution, ce qui m.e fit passer la nuit assise sur un petit banc de bois, occupée de cacher le peu d assignats que j'avais. Je ne dormis pas un instant, non plus que mes compagnes. A la pointe du jour, je contemplai avec satisfaction nos jeunes personnes, auxquelles un doux sommeil don-

naît un air paisible. Je me disais : ce A leur âge^ on -n'a ni Texpérience du malheur ni les inquiétudes de la prévoyance. » La pensée de retrouver mes parents dans la journée calmait mes tristes réflexions. Le froid se fit sentir fortement. Baptiste entra^ accompagné de plusieurs de ses camarades^ qui nous regardèrent avec une joie féroce, calculant que nous étions de bonnes recrues pour leur maison et qu'ils tireraient parti de nos bourses. L'un d'eux, ci-devant laquais de madame de Narbonne^ me reconnut et me traita honnêtement. Un gendarme (dont je n'ai jamais su le nom) parut^ s'approcha de mon oreille et me dit : « Cachez votre argent^ vos bijoux. On ne vous laissera que cinquante francs en assignats et on vous ôtera vos couteaux et vos ciseaux. » Je le remerciai^ il se retira. Quoique les grandes angoisses que Pâme éprouve rendent les besoins de la vie moins pressants^ en raison du peu qu'on y pense ,

cependant nous commençâmes à être tourmentées par la faim. Nous n'avions rien pris depuis la veille, et supporté une extrême fatigue de corps et d'esprit. On demanda de la nourriture aux geôliers, qui, après deux heures d'attente, nous apportèrent du café et du chocolat. Je déjeunai avec le plaisir de supprimer une souffrance pendant un moment. Martin entra après, pour réclamer un manteau qui avait été prêté à madame de Vassy ; il nous regarda d'un œil sévère. On s'approcha de lui pour lui faire des demandes, entre autres les jeunes filles, qui désiraient ardemment faire savoir à leurs mères ce qu'elles étaient devenues. Elles lui donnèrent de petits billets à cet effet, qui ne parvinrent pas à leur destination.

Je suppliai ledit Martin (on peut se servir de ce terme en pareille circonstance) de me faire ' aller au Luxembourg ; il me donna quelque espérance ; j'en pris

bien peu; sa visite fut courte. Jusqu'à ce moment la garde nationale de Chantilly était restée avec nous ; elle fut remplacée par des geôliers qui ne nous quittèrent plus. Nous vîmes paraître un nouveau visage , c'était un inspecteur nommé Grandpré^ qui avait des formes assez douces. Étonné de nous voir dans cette prison et un peu touché de notre triste position^ il nous promit d'agir pour nous faire transférer dans une maison de suspectSj et moi particulièrement au Luxembourg. Haly^ notre concierge, entra et lui dit que notre sort était décidé -, que nous étions écrouées comme agitatrices et récalcitrantes au régime de la maison de Chantilly. Un cri de surprise et de douleur se fit entendre ; mais on était sourd aux plaintes. Mes compagnes ne méritaient pas plus que moi ces qualifications, mais j'avoue qu'après la conduite que j'avais eue^ soumise à toutes les volontés des commissaires^ ne

me mêlant de rien, ne me plaignant jamais^ ayant été amenée à Paris sur ma demande^ je restai dans un étonnement et une consternation que je ne peux pas exprimer. Les fausses accusations étaient assurément la moindre de mes peines; l'innocence console facilement; mais de me voir privée d'aller rejoindre mes parents, me perçait le cœur, d'autant plus que j'étais très sûre qu'ils partageraient sensiblement mes regrets.

Il fallut donc se résigner à rester sous l'empire direct de Fouquier-Tinville, confondue avec des gens accusés et traités, par conséquent, plus sévèrement que les suspects. Nousétionsdepuis quinzeheures dans cette salle, où l'on nous avait plutôt jetées que placées. Pour satisfaire ses besoins, on était escorté par deux fusiliers; la plupart aimèrent mieux souffrir que de faire une pareille promenade. La journée s'avançait; nous voyions de l'agitation parmi nos geôliers. J'avais pris le parti, à l'exemple d'une de

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mes édifiantes compagnes, de me mettre dans un coin de la salle pour réciter la messe et Toffice. C'était le dimanche de la Passion : à l'exemple de notre divin Maître, nous essuyions des outrages, et nous devions chercher à imiter sa patience. On nous faisait accroire que nous pourrions écrire et recevoir des lettres, jouissance dont nous étions privées à Chantilly. Mademoiselle de Pons en reçut une, ce qui nous donna un peu d'espérance. Vers le soir, le bruit se répandit que nous allions être fouillées, puis logées. Nous cherchâmes de nouveau à cacher nos montres et nos assignats. Le concierge nous fit ordonner de paraître devant lui deux à deux, pour être enregistrées; ce fut dans ce moment qu'il nous annonça que Tusage de la maison était de déposer entre ses mains les ciseaux, les couteaux, les fourchettes ainsi que les montres, parce qu'on pourrait se servir des ressorts pour limer les barreaux. Vint ensuite la de-

go NOTES SUR MES PRISONS.

maQdedesbijOuxetdeFargentjàlaréservede cinquante francs en assignats. Il eut la politesse de ne pas nous fouiller^ il dit qu'il s'en dispensait par égard pour nous. Je lui remis tout ce qu'il exigea, excepté quelques assignats et une petite et très vilaine pendule de cuivre qui m'était extrêmement précieuse^ parce qu'elle avait sonné, en ma présence^ la dernière heure de mes chères amies mesdames de Chaulnes et de Mailly. Le concierge ne voulut pas me la laisser^ malgré les regrets que je lui témoignai de m'en séparer^ par la même raison que les montres. Quand cette agréable opération fut terminée, on nous prescrivit de suivre les geôliers. Ils nous firent monter tout au haut du bâtiment, traversant un guichet à chaque étage fermé avec d'énormes verrous et gardé par quatre hommes. Il fallait se ployer en deux pour les passer.

Nous arrivâmes enfin dans nos chambres. Mademoiselle de Pons ne m'avait pas

quittée depuis notre arrivée au Plessisnous mesurâmes des yeux notre habitation et nous trouvâmes qu'il y avait l'espace nécessaire pour y mettre deux lits en les arrangeant avec art^ sa tète à mes pieds. Cette aimable personne fondit en larmes en voyant son triste établissement^ elle s'assit sur un matelas à côté de moi et me dit : (( Nous sommes donc destinées à périr? Il est impossible de vivre dans un lieu aussi resserré ! O mon Dieu, puissent tous mes amis ne jamais venir ici ! »

Je fis de mon mieux pour ranimer son courage^ qui était très abattu^ et lui ôter le dégoût de vivre aussi intimement avec une vieille femme, en lui assurant que je n'avais aucune infirmité. Notre mobilier consistait en deux chaises^ nos matelas étaient à terre^, et la muraille nous servait d'oreiller. Elle étaitj heureusement, blanchie nouvellement, ce qui la rendait propre. On ferma les verrous ; moment fort triste, puisque le bruit

qu'ils font annonce que jusqu'au lendemain, quelque chose qui puisse arriver, il est impossible davoir du secours. On nous disait qu'un geôlier de garde répondrait si on rappelait ; mais j'ai entendu une de mes voisines crier toute la nuit des douleurs qu'elle éprouvait, sans être secourue.

La première nuit que je passai fut excellente. La grande fatigue que j'avais essuyée les jours précédents m avait procuré du sommeil. Ma jeune compagne s'y livra très longtemps. Quand le 'jour parut, j'aperçus une très belle vue : on découvrait tout Paris. Je fis de tristes réflexions sur l'état affreux de ma malheureuse patrie, si célèbre autrefois, où Ton passait des jours doux et tranquilles. Je me représentais toutes les horreurs qui s'y commettaient ; les larmes me gagnèrent, je les séchai promptement pour ne pas afiaiblir mademoiselle de Pons, au moment de son réveil.

Vers huit heures du matin, les verrous

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s'ouvrirent et le concierge Haiy entra, suivi d'un énorme chien. Cet homme étrange nous aborda comme si nous étions dans ces anciens châteaux où régnaient Tabondance^ la paix et les plaisirs. Il nous témoigna une sorte d'étonnement que nous ne fussions pas charmées du joli logement qu^il nous avait donné. Après qu'il fut parti et que nos compagnes furent délivrées de leurs verrous, nous nous cherchâmes avec empressement, et n'eûmes pas de peine à nous trouver^ puisque nous étions dans un corridor de trois pieds de large. Il fallut, avant toute autre affaire, s'occuper du ménage. Ce ne fut que par des demandes réitérées que nous obtînmes la permission de descendre six marches pour nous pourvoir d'eau. Le geôlier qui nous gouvernait, ainsi que ses camarades, prenaient le nom de gardiens, croyant par ce changement rendre leurs fonctions plus honorables. Il y en avait de trois classes, presque tous ivrognes^ inté-

resséSj menteurs, et quelques-uns vraiment féroces. On nous en fit remarquer un qui avait été un des massacreurs,, le 2 septembre 1792. Celui qui, dans ce premier moment^ nous despotisait, était un sculpteur, et je m'étonnais qu'il eût pris un aussi vilain emploi. Après qu'il nous eut accordé la permission d'aller chercher de Teau, le besoin nous vnit de manger. La gamelle n'était pas encore établie. Je demandai la manière de se procurer des vivres à un prix modique. Un traiteur nous envoyait à dîner ; mais avant qu'il parvînt à l'étage que nous habitions, qui était le plus haut de la maison^ il était fort commun que l'on s'emparât, chemin faisant, à d'autres étages, du repas qu'il apportait. Quand il me fut démontré que je ne pouvais pas subsister de cette manière, je fis demander chez moi si l'on pourrait m'envoyer tous les jours à dîner; Lucas^ officier de mon père, s'y prêta avec zèle; mais on eut

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beaucoup de peine à trouver dans la maison quelqu'un qui voulût bien me rapporter^ croyant que c^était un danger à courir, et une chose peu civique. Enfin un vieux postillon, nommé Lerot, dont je dis le nom par reconnaissance, eut le grand courage de s'en charger. Une voisine de rhôtel de Alouchy disait tout haut dans la rue, quand elle le voyait passer, qu'il ne valait pas la peine de m'apporter à manger, parce que j'allais être guillotinée. Je me mis en société avec deux honnêtes dames, qui partageaient ma nourriture ; elles y fournissaient aussi, et nous nous mîmes à faire la cuisine. Mademoiselle de Pons ne trouvait pas notre chère assez bonne, et s'était associée avec une femme de Beauvais et deux jeunes personnes.

J'entre dans des détails minutieux qui seraient très inconvenants, si ce Journal devait être lu par des étrangers. C'est pour mes proches parents qu'il est fait, et je suis

trop sûre de l'intérêt qu'ils prennent à ce que j'ai souffert^ pour passer sous silence les plus petites choses.

Le régime de notre maison était extrêmement sévère. A huit heures du matin les gardiens ouvraient les verrous ; c'était un moment vraiment agréable^ si ce mot peut être employé en pareille occasion ; ils écrivaient nos noms sur des registres, et le peu d'habitude qu'ils avaient d'en tenir faisait qu'ils ne trouvaient jamais leur compte et qu'ils recommençaient à faire des appels deux ou trois fois par jour. Ils voulaient, dans certains moments, que nous restassions dans nos chambres , puis que nous fussions en sentinelles sur nos portes. La fermeture, c'est-à-dire la certitude que chacun était à son poste, se passait avec plus de solennité. Le concierge venait, suivi de guichetiers, de gendarmes et de gros chiens, à dix heures du soir ou à minuit. Cette bonne compagnie faisait d'aimables plai-

santeries et surtout beaucoup de bruit. Je faisais toujours semblant de dormir et ne répondais rien à ce qu'ils disaient. Il était bien pénible que le sommeil,, qui seul avait le pouvoir de faire oublier nos maux^ fût troublé par la chose la plus propre à nous les rappeler. Notre occupation, pendant les premiers jours^ fut de faire des pétitions à Fouquier-Tinville^ pour obtenir notre réunion avec nos familles. Nous avons appris depuis qu'il ne lui en était parvenu aucune. Je cherchai avec le plus grand empressement les moyens d'avoir et de donner de mes nouvelles à mes parents. Enfin je découvris qu"en envoyant une bagatelle au Luxembourg^ je pourrais y joindre deux ou trois lignes^ qui serviraient de certificat de vie. On donnait les billets ouverts^ qui passaient par les greffiers et les geôliers du Plessis et du Luxembourg. 11 m'en coûta horriblement d'annoncer à mes parents que je n'aurais pas la consolation de les aller

joindre; ils me témoignèrent leurs regrets avec une grande bonté. La vue de leur écriture^ après en avoir été privée si longtempSj me causa une vive émotion. J'en avais quelques mots tous les deux ou trois jours.

Le commissaire Grandpré, craignant que Tentassement où nous étions ne donnât des maladies, nous proposa de prendre l'air dans la cour. Nous avions de la répugnance à descendre cent marches et à traverser six guichets^ précédées, accompagnées et suivies par les gardiens; nous nous y refusâmes pendant quelque temps ; puis il nous dit que si nous n'avions pas égard à sa demande, on nous taxerait d*aristocratie ; il fallut donc s'y résoudre et nous mettre en marche. Le Heu de notre promenade était très resserré, enfermé par des planches, et entouré de gendarmes qui nous surveillaient. Nous y trouvâmes une vingtaine de femmes arrivées de la Conciergerie, qui

Jogaient au-dessous de nous sans que nous le sussions. Leur conversation redoubla bientôt nos craintes^ par les détails qu'elles nous firent de cette terrible prison^ surnommée Tantichambre de la mort. Elles nous dirent qu'il en partait tous les jours un grand nombre de victimes pour Téchafaudj et que notre maison était regardée comme le supplément de la Conciergerie. Nous ignorions complètement ce qui se passait hors de nos murs. Madame de Vassy^ élève de J. J. Rousseau j fille de M. de Girardin^ avait obtenu d'un geôlier nommé Launay (le meilleur de nos gouverneurs) de lui apporter des journaux, mais on s'en aperçut, et c'était un crime irrémissible. Il fut emmené dans une autre prison, et mis aux fers. 11 eût péri sans la mort de Robespierre. Ce bonhomme existe encore; il pleurait quand il nous conduisait à cette promenade commandée, qui ressemblait beaucoup à celle des chiens de chasse. Pluie

OU vent, on nous laissait un temps prescrit, au grand air. Si nous voulions remonter plus tôt les unes que les autres, on nous en empêchait, et quand cela plaisait aux gardiens, ils nous emmenaient. Les hommes qui logeaient auprès de Tescalier étaient obligés de se retirer quand nous passions devant leurs guichets^ mais leurs fenêtres donnaient sur l'espace qu'il nous était permis ou ordonné de parcourir, et là, souvent, ils reconnaissaient leurs femmes, leurs enfants, en un mot tous ceux qu'ils chérissaient, dont ils ignoraient l'existence. Il ne logeait encore dans notre corridor que des détenus de Chantilly. Bientôt il nous arriva de la Conciergerie mesdames de Grimaldi et de Bussy, avec lesquelles nous approfondîmes toutes les horreurs qui s'y passaient. On emmena peu de jours après madame de Bussy pour être traduite au tribunal révolutionnaire \ son affaire parut se civiliser, elle revint au Plessis. Nous Ten félicitions au

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moment où on la prit de nouveau pour la conduire à Féchafaud. A peine était-elle partie^ que les geôliers s'emparèrent de ses effets et voulurent nous les vendre^ ce qui nous parut odieux. Nous repoussâmes leur répugnante proposition avec horreur.

L'état des choses empirait chaque jour.

Il nous venait des convois de tous les départements; notre prison se remplissait énormément; les visages changeaient. Ceux qui entraient nous annonçaient la mort des gens les plus respectables. Nous faisions des questions au concierge, qui ne voulait pas s'expliquer. On nous disait des choses vagues. Grandpré vint faire son inspection; je le conjurai encore d'opérer ma réunion avec mes parents^ je ne pus rien obtenir. Il répondit à mes vives sollicitations avec l'air compatissant : ce Vous ne savez pas ce que vous demandez ; vous ne seriez assurément pas mieux au Luxembourg. » Il semblait qu'il Drévît les malheurs aui devaient

y arriver. Hélas! je ne calculais pas les sévérités de la détention, mais le besoin de mon cœur.

On nous donna, à la place de notre cour environnée de planches, un jardin pour nous promener. Un jour que je passais très près du bâtiment que nous habitions avec mesdemoiselles de Pons et Titon, je les vis ramiasser un morceau de papier qui sortait du soupirail d'un souterrain qu'on avait oublié de griller. 11 y avait quelques lignes écrites, très difficiles à lire. Voici ce qu'elles contenaient : « Trois infortunés manquant de tout implorent votre pitié. » Le papier était attaché à un fil qu'ils retirèrent. Mademoiselle de Pons dit à sa compagne avec sensibilité : (c Est-il possible que nous soyons environnées de tant de malheureux! » Elle me demanda la permission de leur jeter de l'argent, je la lui donnai. Elle l'enveloppa dans un petit paquet, fit semblant de ramasser une pierre^ pendant que mademoiselle Ti-

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ton le laissait tomber doucement dans le cachot. Des battements de mains furent entendus; les yeux des jeunes personnes se mouillèrent de larmes^ et leur soirée se passa dans la satisfaction d'avoir adouci un moment la position d'êtres aussi souffrants.

Nous n'avons jamais pu savoir ce qu'ils étaient devenus.

Un mois s'était écoulé depuis notre départ de Chantilly. Il nous arriva un convoi^ dont était madame de Pons, à qui je remis le dépôt précieux que j'avais été assez heureuse de lui conserver; je me trouvai alors seule dans ma chambre, ce qui me fut agréable. On m'avertit qu'il était question de séparer les suspects des personnes traduites au tribunal révolutionnaire et de nous mettre dans un bâtiment en face de celui que nous occupions. Ce changement nous parut si avantageux que nous pressâmes le concierge de le terminer le plus promptement possible. 11 faut lui rendre justice^ il se conduisit très

bien dans cette occasion, en employant son crédit auprès du terrible Fouquier-Tinville, pour que nous ne fussions pas confondues avec les accusés,, et que notre translation fût faite sans délai. Je regrettai un moment la vue de ma chambre; tous les beaux édifices de Paris étaient sous mes yeux : la cathédrale, Saint-Sulpice, le Val-de-Grâce, etc. Je me rappelle que, le jour de Pâques^ m'afîligeant en pensant que le saint sacrifice n'était plus offert dans ces temples si respectables par leur antiquité et les prières qu y faisaient les fidèles^ je me joignis à ceux que la ferveur soutenait encore , et que je savais partager mes sentiments, et je me trouvai plus recueillie que je ne Favais été souvent dans ce saint jour, au pied des autels.

On vint nous intimer Pordre de quitter notre demeure et de faire transporter nos effets. Une personne suffit avec moi pour mon déménagement : un méchant grabat,

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une chaise de paille et quelques poteries composaient tout mon mobilier.

Le moment de notre départ fut extrêmement douloureux pour les personnes qui restaient directement sous la puissance de l'accusateur public. Plusieurs^ parmi elles, pleurèrent en nous quittant. La séparation devenait totale.

J'arrivai donc dans ma nouvelle prison^ qui me parut un château^ en n'y trouvant que deux guichets au lieu de six; et comme les hommes n'avaient point de communications avec les femmes, il nous fut permis de parcourir le bâtiment du haut en bas, sans gardiens. On me logea au cinquième, dans ce qu'on appelait ci-devant lechaufïoir des philosophes. Les noms des écoliers, selon l'usage, étaient charbonnés sur la muraille; j'en reconnus quelques-uns. Il y avait dans cette belle chambre une cheminée qui était, à ce que je crois, la seule du corridor. Elle servit très promptemen!

à chauffer toutes les cafetières de mes voisines : ce qui faisait une procession continuelle fort peu agréable.

Avant ma détention^ je croyais que la prison était un lieu de repos, oùlon pouvait au moins se livrer à Tétude ; il n'en est rien, au moins dans celles que j'ai habitées. A chaque instant, le concierge, les geôliers, les greffiers, les fournisseurs, etc., entraient chez nous. On nous faisait descendre au greffe pour des commissions, je ne pouvais pas lire une heure de suite sans être interrompue. Une chose que j'avais ouï dire el que j'ai bien constatée, c'est l'habitude qu'ont les prisonniers de dévaster, par le besoin qu'ils ont de mille choses. Je n'avais pas de pelle, je cassais une ardoise pour m'en servir. Je prenais un carreau pour couvercle. C'était une chose très difficile de se procurer du bois, je brûlais meschaises . On ne pouvait pas faire descendre Tescalier à un gardien sans lui donner un assignat de cent sous.

NOTES SUR MES PRISONS. l OJ

Malgré l'admiration que m'avait causée ma nouvelle demeure^ je fus forcée de regretter celle que je quittais. Nous couchions dans des plâtres tout neufs qui m'occasionnaient en m'éveillant un tel grattement dans la gorge^ que j'étais obligée d'avaler du lait. Les rampes sentaient une odeur d'huile très malsaine : on avait grillé toutes les fenêtres du haut en bas^ et placé des soufflets^ pour empêcher de pouvoir jeter des lettres. Le coup d'œil extérieur de notre bâtiment était effrayant. Nous perdîmes^ par notre translation, la promenade du jardin pour n'avoir plus que celle de la cour du Plessis, qu'on ne pouvait se décider à parcourir que par la nécessité absolue de prendre l'air. Les hommes et les femmes y venaient à des heures différentes • on était resserré de toutes parts, et des murs avaient été élevés afin que les prisonniers ne fussent pas vus de leurs voisins, et qu'ils ne pussent leur faire aucun signe. Une petite ruelle, cependant,

Io8 NOTES SUR MES PRISONS.

qu'il avait été impossible de dérober à nos regards, nous faisait envisager quelques humains libres, ou qui croyaient Tétre. Les fenêtres qui procuraient ce petit spectacle étaient très recherchées et toujours occupées. Les personnes qui s'intéressaient aux détenus venaient s'assurer de leur existence. Leur nombre augmentait chaque jour, et nous faisions de détestables recrues. J'avais très près de moi des poissardes, des demoiselles de la rue de Chartres, des galeux, et la maîtresse du bourreau, plus une ivrognesse qui se disait femme de qualité, de la famille Désarmoise, dont les manières y ressemblaient on ne saurait moins. Elle se croyait en droit, jour et nuit, de faire du train et d'arriver dans nos chambres, pour y vomir des torrents d'injures, dont ensuite elle demandait pardon. J'en étais fort touchée, mais ses visites m'étaient fort désagréables. Une autre de mes voisines, femme de la cour, était folle, et, pour mon malheur.

m'avait prise en affection. Elle se coucha un jour en travers de ma porte^ et on ne put Ten faire sortir que par la force. Le genre de soins que j'étais obligée d'en prendre était aussi désagréable que fatigant , et c'était une véritable calamité; une de ses fantaisies était d'écrire à Robespierre^ je suppose que ses lettres avaient le sort des nôtreSj qui était de ne jamais parvenir à leur adresse. Il n'y avait que les deux lignes ajoutées aux demandes que l'on faisait pour ses besoins qui trouvaient grâce au greffe. La fameuse gamelle dont nous avions fait Fessai à Chantilly s'établit. On nous plaça dans la classe de rhétorique^ divisée par tables de douze couverts. On nous donna une cuillère de bois^ sans fourchette, nous faisant entendre que c'était une arme presque dangereuse. Je n'en tins compte et m'en procurai une de buis. On nous donna aussi une gamelle de bois pour manger la soupe^ que j'ai gardée par curiosité. Je n'en

I lO NOTES SUR MES PRISONS.

ai jamais fait usage. Il semblait qu'on eût cherché avec attention tout ce qui pouvait exciter le dégoût. Les tables sans nappes n'étaient jamais lavées; comme on y répandait beaucoup de vin, c'était une odeur insoutenable; les plats étaient remplis de cheveux, et les plus sales détenus étaient chargés de nous servir. Des cochons se promenaient dans le réfectoire pendant le dîner. On y afficha un jour qu'il ne fallait nous donner que ce qui était nécessaire pour nous empêcher de mourir.

On supprima le souper en totalité. Mesdames de Courteilles, de Rochechouart, de Richelieu mangeaient avec les poissardes, et madame et mademoiselle de Pons, avec mademoiselle Dervieux, deTOpéra, une négresse et ce qu'on appelait des sans-culottes féminins.

Les hommes mangeaient dans un autre réfectoire. Mes convives étaient fort difficiles pour la nourriture, entre autres la fille

d'un palefrenier de M. le duc de Bourbon, servante de son état. Ces espèces de gens n'étaient jamais contents. Le concierge, impatienté un jour de ce qu'ils voulaient lui jeter les plats au visage, me montra à un commissaire qui nous examinait^ ainsi que d'autres personnes de ma classe, et lui dit : « Vous n'avez que faire de questionner ces dames-làj elles ne se plaignent jamais de rien. » Il aimait beaucoup mieux nous gouverner que les pauvres gens. Les gardiens du Plessis ne ressemblaienj: pas du tout à ceux de Chantilly^ qui étaient bons^ attentifSj obligeants^ attachés à nous. Ceux du Plessis nous persécutaient pour avoir de l'argent, nous demandaient des services, et nous reprochaient, quand nous avions deux vêtements, de ne pas leur en donner un; ils étaient fort difficiles à vivre. Je leur servais souvent de secrétaire pour écrire à leurs parents ou faire des pétitions. Il arriva, dans ce genre-là, une assez drôle de

chose à madame de La Fayette : une femme lui demanda de lui composer une pétition; ce qu'elle fit sur-le-champ, avec le zèle et la charité dont elle était toujours animée; comme son écriture est vilaine, elle chargea une personne de la faire copier, et qui eut Tétourderie de l'envoyer à un écrivain détenu, lequel, bon patriote, fut indigné du peu de civisme qui y régnait, et la renvoya avec des mots effacés, et les notes suivantes : Cette pétition est aristocrate, on n'emploie pas de pareilles phrases; celle-ci n'est pas civique, sent sa caste; la personne ne sait pas rédiger une pétition, etc.

Nous rîmes beaucoup de la sévère critique attirée par une bonne œuvre.

Ce fut un convoi de la Force qui nous amena madame de La Fayette au Plessis.

L'avant-garde était composée de madame des Réaux, âgée de quatre-vingt-quatre ans, de madame de Machaut et d'autres femmes au moins septuagénaires. On mit celles-ci.

par indulgence, dans un fiacre; les autres, selon l'usage^ dans une charrette. On fut très longtemps à les loger et à nous permettre de les aborder. Enfin j'approchai de ma cousine j qui venait dans une prison dont le régime était plus doux que celui de celle qu elle quittait. Mais toutes les filles de Paris qui y étaient rassemblées présentaient un spectacle si indécent^ qu une personne aussi pure qu'elle avait beaucoup de peine à le supporter; d'ailleurs elle couchait dans une chambre où il y avait quatre personnes qu'elle ne connaissait pas. Je trouvai moyen de lui en faire obtenir une qu'elle admira comme un palais. Elle m'a parlé plusieurs fois du plaisir très vif qu'elle avait éprouvé, en s'é veillant, de se trouver seule; l'espace était si étroit qu'on ne pouvait pas mettre une chaise entre son lit et la muraille. Il y avait, heureusement^ un enfoncement qui procurait, quoique avec peine^ le

moyen de s'asseoir. Le voisinage de ma-

dame de La Fayette m'était agréable; ses vertus et sa honté^ que la conduite qu'elle avait été obligée d'avoir,, pendant les premières années de la Révolution^ n'avait pas altérées^ la possibilité de lui ouvrir mon cœur sur ma famille^ sur laquelle je n'avais confié à personne mes inquiétudes, me firent du bien; nous nous attendrîmes sur son sort. Elle me parut beaucoup moins au fait que moi de ce que nous avions à craindre en général et en particulier. Elle croyait^ par exemple^ qu'elle défendrait sa cause et celle de son mari au tribunal révolufionnaire, et qu'il n'y avait de danger à courir que pour ceux qui avaient des torts ou des légèretés à se reprocher envers la République. 11 me fallut au moins quinze jours pour rectifier ses idées et la mettre en face de sa véritable position-, au reste, ce qui se passait chaque jour^ sous ses yeux, était plus éloquent que mes discours.

En effet, l'enlèvement des victimes de

venait de plus en plus nombreux; c'était ordinairement pendant que nous nous promenions dans la cour. Je crois voir encore passer le malheureux M. Titon, conseiller au parlement de Paris^ sous les fenêtres de sa femme et de sa fille qui n'avaient pas eu la permission de lui faire leurs tristes adieux. Il était alors cinq heures du soir, et le lendemaiuj à midi, il n'existait plus. Il arrivait des charrettes à différentes heures, et la voiture de Fouquier-Tinville , dans lesquelles on entassait les accusés. Le cocher de cet homme était bien digne d'un tel maître; pendant que les victimes montaient en carrosse, il battait des entrechats, et son costume était celui d'un baladin. Il est presque impossible de décrire, surtout quand cela se répète plusieurs fois par jour, la terreur qu'imprimait l'ouverture de la grande porte. J'entends encore le bruit des battants frapper à mes oreilles. Les huissiers du tribunal révolutionnaire précé-

Il6 NOTES SUR MES PRISONS.

daient les voitures avec les mains remplies d'actes d'accusation. A l'instant il se faisait un silence effrayant^ qui était celui de la mort. Chacun croyait que l'arrêt fatal allait lui être remis; les visages étaient consternés^ les esprits et les cœurs saisis d'effroi. Les huissiers montaient dans les corridors pour appeler ceux qui devaient partir et ne laissaient qu'un quart d'heure pour s'y préparer. On se disait un éternel adieu^ nous restions frappés de stupeur, n'étant sûrs de vivre que depuis dix heures du soir jusqu'à sept heures du matin. Le sommeil était léger quand on L^ prenait avec de pareilles inquiétudes, et interrompu très souvent par l'arrivée des convois. Celui des fameux Nantais fit un grand effet; Fusage était, pour recevoir les détenus, d'allumer des flambeaux, et le concierge, accompagné de geôliers et de gros chiens, faisait descendre des charrettes les pauvres individus, avec une dureté affreuse. 11 avait une telle peur

NOTES SUR MES PRISONS. llj

de perdre un de ses prisonniers, qu'il répétait deux ou trois fois de suite Tappel nominal, puis on les mettait à la souricière, mot nouveau qui signifiait un dépôt. On ne calculait jamais s'il y avait de la place ou non dans notre maison : on en faisait; et nous avons été, à ce qui nous a été assuré, dix-sept cents dans les collèges réunis duPlessiset de Louis-le-Grand. On mettait vingt-cinq personnes dans la même chambre, même dans les entresols, avec des fenêtres grillées. La sévérité augmentait de plus en plus. Un jour, à trois heures après midi, j'entendis fermer mes verrous sans ea savoir la raison; elle était étrange. C'était une servante qui, après la défense qui en avait été faite, avait jeté de Teau par la fenêtre dans la cour, et on nous punissait de cette grande faute.

La défense d'avoir de la lumière dans nos chambres nous fut faite : c'était une privation extrêmement pénible. Loger en

Il8 NOTES SUR MES PRISONS.

face d'un réverbère était une faveur très recherchée. Les corridors étaient remplis de réchauds sur lesquels on faisait son souper. Celles qui avaient des cheminées rendaient le feu bien vif pour s'illuminer. On allumait une chandelle pendant une minute^ puis la peur d'être en faute la faisait éteindre. Manger à tâtons était insupportable. Aller tous les jours prier le geôlier de couper mon chocolat n'était pas plus propre qu'amusant. Je me rappelle un grand canif qu'avait madame de Vassy et qui faisait nos délices. C'est une personne très aimable, de beaucoup d'esprit et d'instruction ^ et d'une extrême obligeance. Elle disait qu'elle aimait le changement. Elle a épousé^ en sortant de prison^ un Prussien qui l'a emmenée à Berlin.

Le i8 juin, il m'arriva une cruelle scène. J'étais chez madame de Pons^ nous faisions une partie d'échecs; on vint me demander^ je sortis. Une personne qui s'intéressait à

sa fille m'apprit qu'on avait transféré son père^ de la maison de santé où il étaitj au Plessis,, et qu'en descendant de voiture il avait reçu son acte d'accusation; qu'il sollicitait avec la plus grande vivacité la permission de voir sa fille ; mais qu'on la lui refusait pour éviter la plus affreuse des entrevues. Les fenêtres du concierge donnaient précisément sur la cour où se promenait alors sa fille, on les ferma. Il se livra presque au désespoir, faisant des actes de violence, disant qu'on lui dérobait son trésor^ ce qu'il avait de plus précieux dans le monde. Il s'agissait de faire quitter la cour à sa fille pour qu'elle ne se doutât de rien. Haly lui avait donné quelques soupçons en lui défendant d'avancer sous ses fenêtres, en raison de l'arrivée de nouveaux prisonniers; je cherchai un prétexte pour la faire rentrer avec une de ses amies dans notre bâtiment; et celle-ci la conduisit dans un endroit très éloigné de son malheureux père. Alors je

retournai chez madame de Pons^ qui s'aperçutj au changement de mon visage^ qu il s'était passé un événement. Je ne lui dis rien et je repris la partie d'échecs^ pour avoir le temps de Vy préparer. La manière dont elle était avec son mari rendait la chose moins affreuse pour elle que pour sa fille. Elle me pressa de lui dire le sujet de mon émotion. Comme M. de Pons était fort malade de la poitrine depuis longtemps^ je lui répondis qu'il était à l'extrémité. Elle m'engagea à n'en pas parler à sa fille^ ce que je fis. On ne vint chercher ce malheureux qu'à neuf heures du soir^ pour le mener à la Conciergerie ; et il était dans le même lieu que son enfant depuis cinq heures^ sans pouvoir la serrer dans ses braSj la consoler, lui faire d'éternels adieux ! Il avait employé tout ce temps-là à menacer et à chercher les moyens d'exciter la compassion et l'intérêt du concierge en lui parlant de sa jeunesse, de sa tendresse pour

elle et de Tespoir qu'il avait en mourant de croire à des jours plus heureux pour elle. Il jeta un dernier regard sur ^ cette cour, et on remmena. Je passai la soirée dans un trouble et une agitation extrêmes; quoique je connusse très peu M. de Pons, l'idée qu'il n'avait pas pu^ dans les angoisses de Tagonie^ apercevoir sa fille et la bénir; le chagrin qu'elle allait éprouver, toutes ces choses réunies, me firent passer une nuit affreuse. La jeune personne m'a dit depuis qu'elle avait soupçonné qu'on lui cachait quelque chose de sinistre, par l'embarras qu'on lui montrait. Elle vint, le lendemain, comme à son ordinaire, chez moi^ pour peigner ma plate et blanche chevelure ; et j'eus beaucoup de peine à me contenir pendant ma toilette, en pensant que son père était alors au tribunal révolutionnaire ou montant à l'échafaud. Elle s'en alla promptement. Sa mère m'avait demandé la vérité, et je la lui avais dite. Elle avait envoyé

des nouvelles du jugement de son mari^ et apprit qu'il était condamné ^ ainsi que MM. de Laval, de Rohan-Soubise, de Montharrey et cinquante autres, à périr comme coupables d'une conspiration contre Robespierre, et à être exécutés à la Grève avec des chemises rouges, qu'on ne fait porter^ dans les lois actuelles^ qu'aux assassins. Il paraît que^ pour rendre cette soi-disant conspiration plus célèbre, on y avait compris les plus grands noms de Fancien régime, et ceux qui les portaient n'y avaient jamais pensé.

On s'occupa, toute la journée, d'augmenter rinquiétude de mademoiselle de Pons, sur la maladie de son père qu'elle savait en danger et pour lequel elle craignait une fin prochaine. Elle dit dans un récit de ses prisons, dont elle a fait imprimer quelques exemplaires, que je demandai à sa mère la permission de lui apprendre la mort de son père. Elle a ignoré que

ce fut madame de Pons^ au contraire, qui me sollicita très vivement de m'en charger, et que même je lui résistai longtemps. Elle finit par m'alléguer de bonnes raisons, et j'y consentis. Mademoiselle de Pons, devant qui je ne cachais plus mon émotion, devina son malheur. Elle me questionna, je ne répondis rien et je l'embrassai en la baignant de mes larmes.

11 nous survint une nouvelle calamité : des petites véroles commencèrent à se manifester; une madame des Réaux en mourut, âgée de quatre-vingt-quatre ans, et un fils unique mourut aussi sous les yeux de son père et de sa mère, auxquels on eut la barbarie de refuser d'aller dans une autre prison pleurer leur malheureux enfant. Ils savourèrent leur calice à longs traits. Mesdames de Machault, très vieilles, furent aussi attaquées de cette vilaine maladie, qui causait, comme de raison, une très grande inquiétude à toutes les personnes

qui ne Tavaient pas eue. La contagion^ heureusement, se propagea peu, ce qui est extraordinaire dans une maison où il y avait tant de monde entassé. Du reste, la manière dont les malades étaient traités faisait horreur. On ne pouvait, pas même pour de Targent, leur procurer des médicaments, ni un verre de tisane. J'ai vu périr une femme très forte, qui aurait dû guérir avec quelques soins. Il fallut deux jours de négociations pour avoir la permission de faire entrer une bassinoire dans la maison. Le chirurgien de la prison était un Polonais, nommé Markoski, qui était venu à Paris pour étudier la médecine, qu'il ignorait entièrement. J'eus besoin d'être saignée; il trouva qu'au bras c'était trop difficile. Je lui présentai le pied, et il réussit. Au surplus, je lui pardonnais sa maladresse et son ignorance en faveur de son bon cœur. Il était réellement obligeant; il nous apportait des nouvelles des personnes de notre connais-

sance, qui étaient détenues dans d'autres maisons d'arrêt. 11 avait, déplus, une bienveillance particulière pour moi, parce que je lui rendais compte des malades, et que sachant quelques mots de médecine, je lui évitais la peine de faire les certificats d'infirmités, pour les personnes qui espéraient, par ce moyen, parvenir à rompre leurs chaînes ; il n'avait que la peine de signer mes compositions. Un jour que j'étais très souffrante, je me disais : « Il serait si doux de mourir dans son lit! » C'est un cruel état de choses que celui où l'on doit se réjouir du mai qui peut donner la mort.

J'ai omis de raconter un fait bien ridicule. La veille de la fête de l'Etre suprême, on fit descendre tous les détenus dans la cour, que nous trouvâmes remplie d'une énorme quantité de branches d'arbres et de feuillages. On nous prescrivit d'en faire des guirlandes, pour orner le devant de la porte. Je fis semblant d'y travailler pendant

quelques minutes^ puis je me retirai chez moi; plusieurs de nos vilaines compagnes y mettaient beaucoup de zèle et voulaient planter un arbre de la liberté au milieu de la cour. Le concierge^ moins absurde qu'elles^ le leur défendit en disant qu'une pareille décoration ne convenait pas à une prison. Elles dansèrent dans la cour, les geôliers allèrent à cette étrange fête (c'était le jour de la Pentecôte), où Robespierre permit qu'on adorât un Dieu, pourvu qu'il n'en portât pas le nom. Un d'eux m'en fit de grands éloges (il n'était pas très mauvais) et me dit qu'il croyait que j'aurais un bon maintien en allant à la guillotine ; je lui répondis avec sang-froid que je l'espérais. Un autre vantait la rapidité que le tribunal révolutionnaire mettait dans ses jugements^ et il ajoutait que, pour bien faire aller les choses, il fallait abattre sept cent mille têtes Un jour que j'étais seule dans ma chambre, je vis entrer deux gendarmes; je crus que

c'était le dernier moment de ma vie. Ils me firent des questions sur mon père^ sur m.es frères; et comme la conversation s'allongeaitj j'espérai que la simple curiosité de voir une personne de ma caste destinée à Téchafaud les avait attirés ; ils s'en allèrent^ je fus très soulagée de leur départ. Peu après^ une femme j qui avait Tair de très mauvaise compagnie^ vint me dire qu'elle avait ordre du concierge de venir loger dans ma chambre^ et qu'elle allait^ sur-le-champ^ y apporter son lit. Je sentis un mouvement d'impatience, très vifj que je réprimai. Je lui dis que j'en sortirais^ et qu elle y logerait seule. Les femmes et filles pauvres avaient fait une spéculation qui me fut utile^ c'était de s'emparer des petites cellules et de les céder pour de l'argent, trouvant moyen, quant à elles, de s'entasser avec d'autres personnes. J'avisai celle de la fille d'un palefrenier de M. le prince de Condé, qui me donna la sienne pour un louis en assignats; elle se vanta

beaucoup de sa complaisance pour moi^ qui, dans le fait, me fut très agréable. Je regrettai beaucoup ma cheminée^ par Tagrcment qu'elle procurait à mes voisines.

D'aiileurSj il est incommode et dangereux, dans un espace très resserré, d'allumer des réchauds; ce qui était absolument nécessaire. Mon nouveau gîte avait un avantage sur celui de madame de La Fayette : c'était de pouvoir y placer une chaise entre mon lit et la muraille. Je pouvais ouvrir le loquet de ma porte sans me lever, et même regarder dans la cour. La prison m'a prouvé qu'il n'y avait pas de petit talent qui ne fût précieux. La difficulté de se procurer de la lumière et du feu me donna celui très recommandablc de battre le briquet. Je me cachais soigneusement de posséder ce bijou, de peur qu'on ne le plaçât comme une arme dangereuse dans Tarsenal révolutionnaire.

Le concierge, .ayant appris qu'on s'était servi de son nom pour me faire déménager,

vint m'affirmer que cette belle expédition n'était pas de lui et qu'il me demandait de lui dénoncer la femme qui Tavait imaginée. Je lui répondis que j'avais tant d^horreur pour les dénonciations^ que je ne la lui nommerais pas; il me proposa alors de retourner dans ma belle chambre^ mais je m'y refusai; la prison se remplissait tellement^ que je craignis que l'on ne m'obligeât d'y recevoir quelqu'un. Il arrivait à chaque instant des convois de tous les départements. Il en vint un de quatre-vingts paysannes du Vivarais^ avec des costumes singuliers. Nous les interrogeâmes pour savoir la cause de leur arrestation ; elles nous firent entendre dans leur patois que c'était pour avoir été à la messe. Ce crime parut si énorme qu'on les mit dans le bâtiment du tribunal que nos plaisants appelaient la boutique à Fouquicr. Des dames de Normandie passèrent dans le nôtre ^ elles sentaient le terroir; elles n'avaient pas

lÙO NOTES SUR MES PRISONS.

apporte leurs costumes^ mais elles écrivaient depuis le matin jusqu^au soir des mémoires et des pétitions; habitude dangereuse pendant la Terreur^ et qui hâtait le moment de la mort.

Je reçus un billet de mon père, qui me perça le cœur. J'attendais toujours et lisais ses lettres avec une vive émotion; il me mandait que madame Latour, qui était toute leur consolation,, qui soulageait le fardeau de leur vieillesse, venait de leur être enlevée, qu'on Pavait forcée de sortir de la prison, malgré toutes les démarches qu'elle avait faites pour y rester ou y rentrer.

Elle sollicitait cette détention avec autant de vivacité qu'on en met ordinairement pour obtenir sa liberté, mais cet événement me désola. Je sentis plus que jamais le besoin que mes parents avaient de moi, et je recommençai à faire des démarches pour les aller trouver ; elles furent infructueuses. Ils avaient heureusement avec eux ma

belle-sœur (la femme de Louis^ vicomte de Noailles)^ qu'ils chérissaient comme elle le méritait; mais la nécessité de soigner madame d'Ayen^ sa mère^ et madame la maréchale de Noailles^ sagrand'mère^ avec lesquelles elle logeait^ lui rendait presque impossible d'être utile à mes parents. Ils restaient donc abandonnés à eux-mêmes,, mon père âgé de quatre-vingts ans et ma mère de soixante (i). Leur déplorable position se représentait sans cesse à mon esprit. Pendant que je m'en occupais profondément, j'entendis un grand bruit dans la cour^ j'y regardai et vis entrer un convoi de cent quatorze personnes arrivant de Neuilly-sur- Seine. On les avait fait passer par le camp des élèves de Robespierre^ qui leur avaient fait des menaces très effrayantes. Comme ils n'avaient pas ordre de les tuer^ ils se contentèrent de les accabler de menaces et

(i) On trouvera dans le journal de madame Latour tous les détails qui concernent la prison du Luxembourg.

l32 NOTES SUR MES PRISONS.

d'injures. Le convoi était composé de beaucoup de nobleSj qui s'étaient établis dans le village de Neuilly en raison des lettres de passe. (Un décret avait obligé tous les nobles qui n'étaient pas détenus à Paris de s'en éloigner de plusieurs lieues.) Ce qu'il y a d'étrange dans un pareil temps, c'est qu'il y eut des gens qui, sans être nobles et pour se faire croire tels, obéirent à ce décret qui ne les regardait nullement. On avait arrêté avec eux leurs domestiques, hommes et femmes, ainsi que des gens de toute sorte d'états; entre autres, six religieuses de la Visitation, au nombre desquelles se trouvait madame de Croï^ sœur de madame de Tourzel ; on laissa tous ces infortunés passer la journée entière à la souricière. Je sus que madame de Choiseul, la mère, madame Hippolyte de Choiseul et madame de Sérent en faisaient partie.

Toute la compagnie fut fouillée avec la plus grande rigueur. Enlin,à sept heures du soir,

les logements furent distribués ; et pour la satisfaction des religieuses on les plaça au sixième étage^ avec vingt-cinq personnes. Pour les rendre plus malheureuses^ on les joignit à des poissardes. Tout ce qui composait le convoi souffrait excessivement de la faim. Nous donnâmes ce que nous pûmes; je me rappelle que je composai pour mesdames de Choiseul une panade qu'elles trouvèrent délicieuse. Du pain et du vin, dans le courant^ c'était tout ce qu'on pouvait offrir aux arrivants. Ce détail est minutieux et est destiné à faire connaître la pénurie qui régnait dans notre prison. J'ai vu de pauvres femmes ramassées dans les environs de Paris^ qui étaient couchées sur les tables du réfectoire. La grande politesse^ en attendant qu'on pût se procurer des matelas^ était d'en céder un des siens. Les personnes du convoi de Neuilly, à peine logées, faillirent être envoyées collectivement à la Conciergerie, pour périr dès le

l34 NOTES SUR MES PRISONS.

lendemain. A minuit, j^entendis des chariots, ce qui était assez commun, on dormait légèrement. Une triste curiosité, inspirée par la crainte, m'engagea à me relever pour voir ce qui se passait.

J'aperçus, à la lueur d'un grand nombre de flambeaux, beaucoup de gendarmes, d'huissiers, et, au même instant, un bruit affreux se fit entendre dans notre corridor. Des voix fortes criaient : « Que tout ce qui est du convoi de Neuilly se prépare à partir. )) Je frémis de tout mon corps et sortis pour aller voir mes voisines qui, peu au fait du régime de la maison, étaient presque sans inquiétude, parce qu'on leur disait que ce n'était qu'une translation. Je ne savais si je leur dirais le sort qui les menaçait prochainement, afin qu'elles s"y préparassent, ou si je les laisserais dans l'ignorance de leur agonie. On resta longtemps dans Tincertitude; puis les geôliers vinrent dire qu'on s'était trompé. Nous avons appris

NOTES SUR MES PRISONS. l :> D

depuis que c'était par erreur qu'on était venu cette nuit-là au Piessis^ mais les bourreaux ne laissèrent pas leurs voitures vides et allèrent les remplir dans une autre prison. 11 fallait tous les jours un certain nombre de victimes. On variait^ excepté dans la nôtre^ qui en a fourni jusqu'à soixantequatre dans une journée.

Ce qui est presque impossible à comprendre, quand on n'en a pas été témoin, c'est qu'on entendait les prisonniers jouer des instruments, et chanter en chœur des airs républicains; c'est qu'on voyait des femmes soigneuses de leur parure et même coquettes pendant qu'indépendamment de la guillotine^ nous étions menacées de périr par le feu et Teau. On nous parlait de nous fusiller comme les Lyonnais, contre une muraille construite nouvellement dans notre cour, et qu'on disait destinée à ce terrible usage. D'après ces propos, le feu de la bibliothèque de l'abbaye Saint-Germain

l36 NOTES SUR MES PRISONS.

que nous vîmes fort bien, ainsi que l'explosion de la poudrière de Grenelle, nous donnèrent beaucoup d'inquiétudes. Quant à moi, j'avoue que ces deux événements m'en causèrent fort peu; mais j'en avais une bien vive pour ce qui m'était cher. La promenade^ qui était nécessaire pour exister^ devenait intolérable. Un jour, pendant que j'y étaisj je vis débarquer plusieurs personnes qui venaient de TAngoumois. Il était environ six heures du soir; le nom d'une vieille dame de Boursac me rappela deux écuyers du Roi qui portaient ce même nom; et je lui en donnai des nouvelles, ce qui parut lui faire grand plaisir. Elle me dit que c'étaient ses enfants, et qu'elle en amenait deux autres avec elle. Ma première conversation fut un dernier adieu, car elle fut exécutée avec eux le lendemain. Le prétexte des conspirations commença à devenir à la mode, pour faire périr à la fois beaucoup de monde de différents états. Je me

NOTES SUR MES PRISONS. I Sy

flattais quelquefois que le grand âge de mes parents et leurs vertus les sauveraient^ et que moi je périrais^ car je voyais clairement par tous les refus que j'avais éprouvés qu'il fallait renoncer au bonheur de les aller joindre. Ce lut pour moi la matière d'un grand sacrifice ; chaque jour en fournissait de nouveaux; il m'aurait été bien difficile de soutenir ma position avec courage si je ne m'étais pas complètement résignée à la volonté de Dieu. La charité qu'on avait de si fréquentes occasions d'exercer servait de distraction. Un jour, par exemple^ je rencontrai une pauvre femme qui arrivait accablée de fatigue d'un long et pénible voyage, ayant couché, pendant la route, dans des cachots infects; le geôlier, pour la faire monter dans son logement qui était très haut, la maltraitait en paroles, et lui donnait des coups de pied pour la réveiller de l'affaissement où elle tombait sur les marches de l'escalier.

l38 NOTE5 SUR MES PRISONS.

Je demandai à ce cruel citoyen de ne pas la traiter comme une béte de somme et de me la confier ; j'eus de la peine à obtenir cette grâce, et je vins à bout-, avec une de mes compagnes, de la soustraire à ce barbare. Je crois que c'était madame de Richelieu.

Madame de Rochechouart, sa mère, fut un des singuliers exemples de ce fait reconnu, que le séjour des prisons a guéri plusieurs personnes sérieusement malades.

Quand elle fut arrêtée à Courteille, elle crachait le sang si abondamment qu'on croyait qu'elle n'arriverait pas jusqu'à Paris. Arrivée au Plessis, sa santé s'est très bien rétablie, dans une chambre remplie de plâtres neufs, sans feu^ exposée à tous les vents. Je crois que c'est le régime qu'imposait la mauvaise nourriture qui a produit cet heureux effet. On ne mangeait absolument que ce qui était nécessaire pour vivre. L'âme était si agitée que le corps

s'en ressentait. Je me souviens qu'une nuit je me sentis tellement pressée par la faim, que je me relevai pour prendre du chocolat^ étonnée qu'un besoin physique pût me distraire des tristes pensées qui me tenaient éveillée. Un jour^ je m'entretenais avec madame de la Fayette sur ce sujets et je lui disais que je ne concevais pas qu'étant occupées comme nous Tétions continuellement de la mort et Tayant sans cesse devant les yeux^ nous pussions prévoir pour le lendemain ce qui devait nous conserver la vie Pendant le réfectoire^ on vint nous annoncer qu'une pauvre femme s'était jetée par la seule fenêtre non grillée de toute la maison^ et qu'elle était mourante dans la cour ; c'était sûrement le désespoir qui l'avait déterminée à cet acte de folie ; je courus dans l'endroit où on l'avait transportée^ je la trouvai brisée, ne donnant presque plus signe de connaissance. Le concierge était hors de lui, craignant que cette aventure

ne le compromît^ et ne pensait pas à secourir cette malheureuse. Je le pressai très vivement, notre chirurgien ayant fait sa visite et demeurant fort loin, de faire venir un de ceux qui étaient détenus dans le bâtiment du tribunal. Il eut beaucoup de peine à m'accorder cette grâce, et les officiers de santé se prêtèrent difficilement à venir voir la blessée, disant que c'était le chirurgien de la maison qui devait la traiter. Ils la trouvèrent sans ressource et n'essayèrent point de la soulager. J'en éprouvai une très vive impatience. Mes compagnes d'infortune partageaient mes sollicitudes pour rendre service, et je n'entre dans ces détails que pour dire que la charité était la distraction de nos peines.

J'attendais toujours avec une impatience mêlée de crainte les petits billets du Luxembourg. J'en reçus un le matin du 26 juin. Mon père me mandait (je transcris le billet) : « Votre mère a une forte

indigestion de salade^, qui est son seul souper,, je Tai secourue d'abord^ et j'ai eu après mes voisinSj qui nous ont rendu toutes sortes de services. Nous avons un bon médecin, détenu ici; il lui a fait prendre deux grains d'émétique^ qui ont eu un grand succès. Elle prend des eaux demain et va très bien. Vous en aurez des nouvelles demain.

a Nous vous embrassons et nous vous aimonSj ma chère fiUe^ très tendrement. »

Cette lecture me perça le cœur; je voyais ma mère en espèce d'apoplexie^ mon père désolé, moi dans l'impuissance de leur être utile. Je fus dans une agitation extrême tout le jour et la nuit, et je trouvai que le soleil tardait à paraître. Je descendais et envoyais sans cesse au greffe. Enfin, le temps où l'on pouvait recevoir les lettres était écoulé sans que j'en eusse reçu, et comme beaucoup de nos détenues avaient leurs maris au Luxembourg, je les interrogeai pour savoir

r -: 2 NOTES SUR MES PRISONS.

si elles avaient de leurs nouvelles ; les unes me dirent que non, les autres me témoignèrent de l'embarras et un genre d'intérêt qui ressemblait à de la compassion. J'en fus frappée^ et Fidée du malheur dont j'étais menacée vint sur-le-champ à ma pensée.

J'en pariai toute la soirée à madame de la Fayette et à différentes personnes. Leur air consterné confirma mes affreux soupçons.

Je leur dis avec une extrême émotion : ce On c( me cache aujourd'hui ce que Ton m'a- « vouera demain matin ; je devine ce que (( vous voulez me taire. Ma cousine^ vous c( m'annoncerez des nouvelles épouvanta- <( blés. »

Effectivement, elle entra dans ma chambre de très bonne heure,, et je ne doutai plus de mes malheurs; je les lus sur son visage renversé. Elle ne me les apprit pas tous les deux en même temps, elle laissa un court intervalle. Il m'est impossible d'exprimer le déchirement que je sentis...

Phorreur de voir monter sur Téchafaud la vertu, la charité parfaite^ Thonneur I ! I Les bontés de mes parents pour moij leur tendresse, les obligations immenses de leurs exemples, de leurs leçons ^ me revenaient successivement à l'esprit. J'étais étouffée par les sanglots... C'était la veille de Saint- Pierre^ jeiine. Je fis une terrible pénitence^ et l'observai en me nourrissant de larmes; on est tellement saisie dans ces moments-là^ qu'on ne saurait les décrire. Je ne pus pas apprendre de détails, si ce n'est quils avaient été immolés comme conspirateurs.

Je fus quelques jours sans descendre et un temps considérable sans aller dans la cour. Mes voisines eurent beaucoup d'attentions pour moi. Depuis cette époque, la pensée de la mort m'était toujours présente; tout en rappelait Fimage et diminuait peut-être la violence de ma douleur. Une de mes premières visites fut chez une femme qui avait perdUj le même jour, son mari et son

fils unique^ âgé de seize ans. On me dit que je pourrais lui être utile, et j'employai tous les moyens pour y parvenir. Je disais habituellement les prières des agonisants pour les autres et pour moi; je les ai répétées si souvent^ qu'elles sont devenues pour moi une lecture indifférente. J'étais affligée de terminer ma carrière sans secours spirituels. C'était d'autant plus triste qu'il y avait deux cents ecclésiastiques dans notre maison; mais défense absolue de communiquer avec nous. Il y avait des personnes que cela désespérait. Je leur disais que, dans l'impossibilité de se confesser^ il fallait faire le sacrifice de sa vie^ s'exciter à la contrition parfaite^ et qu'elles obtiendraient miséricorde. Je ne me tourmentais pas beaucoup^ parce que j'étais entièrement résignée à la volonté de Dieu.

Trois paysannes du Berry^ adossées précisément à mon lit, reçurent, en se couchant, leurs acics d'accusation. L'une avait

craché sur le manteau dun patriote, une autre avait marché sur le bras d'une statue de la Liberté^ qui était tombée. Je ne sais quel était le crime de la troisième. Elles furent toute la nuit dans un état affreux. Leurs sanglots ne me permirent pas de prendre le moindre repos. Je me levai pour les encourager et les exhorter à se soumettre aux décrets de la Providence. Elles se calmèrent un peu^ montèrent au tribunal et furent acquittées. C'était peur laisser croire qu on jugeait avec une espèce d'équité.

Les prétendues conspirations se multipliaient d'une manière bien effrayante. Depuis celle du Luxembourg ^ on en avait supposé une à Saint- Lazare et à Bicétre. On nous amena en dépôts pour vingt-quatre heures^ les victimes comprises dans celle de cette dernière prison. Le convoi était escorté par quatre-vingts gendarmes armés

de fusils. Il y avait beaucoup de prêtres;

ces malheureux étaient enchaînés deux ou trois ensemble, comme des bêtes féroces; la plupart avaient leur bréviaire à la main. On fit coucher tous ces individus au cachot, et on les fît partir le lendemain dans le même cortège^ pour la Conciergerie. On a mis en question si on avait pris la peine de les condamner avant de les immoler. Ce que je ne peux pas m'expliquer, c'est Tespèce de curiosité barbare qui nous pressait de nous mettre aux fenêtres pour voir arriver et partir ces corbillards ambulants. Je fis la réflexion un jour, devant mes compagnes, que, dans Tancien régime, nous aurions fait un long détour pour éviter la rencontre d'un criminel qu'on allait pendre, et qu'aujourd'hui notre vue s'attachait sur des victmics innocentes; je crois que nous devenions un peu cruelles, par le commerce habituel de ceux qui Tétaient. Le fameux Osselin, auteur de tous les décrets contre les émigrés, était du convoi de Bicêtre; il

avait caché sous son habit un poignard, dont il se donna des coups pendant la nuit qu'il passa au Plessis. On le pansa comme on putj et on le porta sur un brancard au tribunal. Il fut guillotiné le lendemain. Le spectacle de cet homme^ aussi souffrant que coupable j inspirait une horreur difficile à décrire. Il était fracassé.

Le 22 juillet^ le bruit se répandit dans la prison qu'il y avait des dames de Noailles condamnées; je n'en parlai pas à madame de la Fayette, et je cherchai à découvrir la vérité^ ce qui me fut impossible ; mais peu après je lus un journal où on disait que madame la maréchale de Noailles et madame la duchesse d'Ayen avaient été guillotinées. 11 n'y était pas question de ma chère petite belle-sœur (i). La difficulté de se procurer des nouvelles du dehors était excessive. Les ministres de la Terreur trem-

(i) La vicomtesse de Noailles.

blaient pour eux-mêmes-, quand je les questionnaiSj ils me répondaient vaguement. Je ne doutai plus de ce nouveau malheur; mais il me fallait en avoir la certitude pour Fannoncer à madame de la Fayette, que je cherchais vainement à effrayer^ et qui se rassurait toujours. Enfin, je payai un geôher pour avoir la douloureuse confirmation de ce que je craignais.

Tout le temps que je le cachai à ma cou sine fut pour moi un supplice^ et mon âme était accablée. J'aimais la vicomtesse de Noailles comme ma fille et comme mon amie. Elle réunissait tout ce qu'il est possible de vertus et d'agréments. C'était une des personnes de ma famille pour laquelle j'avais le plus de goût et de confiance.

De se voir enlever cinq personnes de sa famille dans un espace aussi court, paraissait presque incompréhensible. Comment apprendre à madame de la Fayette qu'elle n'avait plus ni mère, ni grand'mère, ni

sœurî!!... Enfin, il arriva un moment où elle fat frappée de l'embarras de ceux qu'elle interrogeait. Elle me questionna; ma réponse fut des torrents de larmes. . .

Quel douloureux service à lui rendre en reconnaissance des siens ^ dans la même circonstance! Elle croyait au supplice de ses ascendants, mais elle fut très longtemps à se persuader celui de son ange de sœur qu'elle adorait. Je partageais tous ses regrets^ nos cœurs s'entendaient. Son état était affreux et renouvelait mes angoisses encore vives. Nous nous entretenions souvent des vertus de nos respectables parents, et nous étions réveillées de notre abattement par des malheurs plus récents que les nôtres, qui nous obligeaient d'aller soigner celles qui les éprouvaient. L'occupation indispensable du ménage est une véritable distraction, mais très pénible quand le cœur est déchiré.

On nous menaçait d'une visite domici-

l50 NOTES SUR MES PRISONS.

liaire; le concierge^ assez obligeant pour moi, me conseilla de placer mes livres de piété de manière qu'il ne pût pas les apercevoir. Je les cachai avec beaucoup de soin^ ainsi que mes assignats , dont il est resté quelques-uns dans les poutres de nos cellules. Cette visite ne fut point faite. Une nuit (je ne me souviens pas de Tépoque), j'entendis un grand bruit de chevaux, la grande porte s'ouvrait à chaque instant, il entrait et sortait des cavaliers. A la pointe du jour, je trouvai la cour toute remplie de gendarmes. Ils s'en allèrent sans agir, et je n'ai jamais su pourquoi ils étaient venus.

J'avais une affaire à traiter avec Haly ( i ); nous parlâmes ensuite des événements. 11 me laissa entendre que toutes les personnes de notre classe seraient immolées très prochainement. Je compris que j'avais peu de temps à vivre, et mis sa conversation à

(i) Nom du concierge.

NOTES SUR MES PRISONS. l5l

profit. Je redoublai de vigilance sur moimême; je demandai à Dieu de soutenir mon courage; ce qu'il voulut bien m'accorder.

11 ne fallait pas accabler ses compagnes du poids de sa douleur et de ses craintes. Il y en avait qui se faisaient illusion^ comme certains malades dans les épidémies, quoiqu'ils en soient tous atteints et qui disent : Celui qui vient de mourir avait une hémorragie, je n'en ai pas; l'autre se plaignait d'un point de côté^ je n'en ai point ressenti. De même les détenus répétaient : Ceux qui périssent étaient en correspondance avec les émigrés, ils étaient aristocrates, on leur a trouvé de l'argent , etc. Ils voulaient se persuader qu'ils n'étaient pas dans la catégorie de ceux qui étaient condamnés journellement. Je ne voyais pas comme eux; il me paraissait impossible, si la Terreur continuait, qu'il échappât aucun individu de notre caste. Je sentais que j'allais subir le

même sort que les auteurs de mes jours; je cherchais à imiter leur résignation et à rendre hommage à leur mémoire, par une fin qui en fut digne. Je pensais que ce terrible fauteuil (i) avait été honoré par les personnes vertueuses qui Pavaient occupé. Tous les soirSj en me couchant, je disais mon In manus; j'arrangeais mon très petit mobilier, pour le distribuer à mes compagnes. Je m'excitais habituellement au pardon des injures. Mes parents, qui avaient été admirables en ce genre, me servaient de modèles. Qu'il est beau, chrétien, et vraiment digne d'envie, de n'avoir aucune aigreur contre ceux qui, après nous avoir rassasiés d'opprobres, nous conduisent au tombeau d'une manière si atroce! Ce n'est qu'en suivant la morale de TÉvangile, dans toute sa perfection, qu'on peut pratiquer une charité aussi parfaite.

(i) On interrogeait les victimes, au tribunal révolutionnaire, sur un fauteuil d'où elles partaient pour i'échafaud.

11 me restait un sacrifice à faire^ qui était le plus dou.oureuXj c'était celui de ne jamais revoir mon fils; je ne peux pas exprimer ce que je sentis alors et quel effort il me fallut faire pour y parvenir. J'avais la confiance que Dieu me ferait miséricorde ^ et j'étais dans un état aussi paisible qu'une aussi cruelle position peut le permettre. Voici la résolution que j'avais prise pour le moment où je paraîtrais au tribunal : ne rien répondre aux questions de ces juges iniques^ et^ après avoir entendu lire mon arrêt, j'aurais dit : Vous condamnez une innocente; en qualité de chrétienne^ je vous pardonne; mais le Dieu des vengeances vous jugera.

J'étais affligée de penser que je ne mourrais pas pour la religion. Ah ! la belle pensée^ en voyant approcher sa dernière heure^ que celle d'être sûre de posséder une couronne de gloire, et d'habiter cette région dont saint Augustin dit que : La Vérité est

l54 NOTES SUR MES PRISONS.

le Roi, la Charité la Loi, et la Durée TÉternité ! L'idée que je ne périssais que pour la tache ineffaçable d'aristocrate me déplaisait infiniment.

Le 8 thermidor, 27 juillet 1794, nous aperçûmes vers le soir un redoublement de terreur : on ne laissait pas aller les prisonniers dans la cour, les guichets étaient fermés ; dans une autre position que la nôtre, on eût été pris d'inquiétude ; mais quand on attend chaque jour le dernier supplice, la crainte d'autre chose n'existe plus. Il me restait cependant celle d'être tuée en détail, comme au 2 septembre, par des piques, des baïonnettes, ou de semblables armes infernales. Je dormis comme à mon ordinaire, et le lendemain, g thermidor, le canon se fit entendre. Le concierge et les geôliers étaient dans la plus grande agitafion, les yeux hagards, le visage renversé. Nous ne savions rien de tout ce qui se passait, mais nous présumions des choses affreuses. Le

NOTES SUR MES PRISONS. l55

soir, les figures prirent un caractère plus humain, et le bruit de la mort de Robespierre se répandit.

Le lendemain lo, les habitants des maisons voisines du Plessis firent de leurs fenêtres des signes de satisfaction. Nos gouverneurs parurent plus sereins. Nous entendîmes dans la cour des cris de joie et des battements de mains ; c'était un nommé Lafond^ qui était au secret depuis cinq mois, dont nous ignorions Texistence, et qui avait sa liberté. Ce fut pour nous Taurore de jours moins affreux. Nous crûmes^ pour la première fois^ qu'on pouvait sortir de notre tombeau. Le ii^ la femme de chambre de madame Rovère eut aussi sa liberté. Au moment où la personne détenue approchait du guichet, on criait : Liberté I ce qui Fannonçait à toute la prison ; et ce mot retentissait à nos oreilles d'une manière fort agréable. Je ne savais que penser de ce qui se passait

l50 NOTES SUR MES PRISONS.

dehors. Nous apprîmes que les fameux terroristes étaient toujours à la tête de la Convention^ que le terrible Collot d'Herbois^ qui nous avait fait incarcérer^ était du nombre^ ce qui me faisait croire que notre caste resterait toujours en prison. L^idée de la mort ne s^éloignait pas de mon esprit ni de celui de mes compagnes. Madame de Pons voulut absolument quitter le Plessis ; elle obtint d'aller dans une maison de santé. (Les maisons de santé étaient des prisons où on était mieux nourri et mieux logé.) On me proposa de faire la même demande^ je m'y refusai pour deux raisons : la première^ parce que je ne voulais pas contrarier les vues de la Providence^ qui m'avait mise au Plessis^ et laseconde^ qu'il en coûtait excessivement cher dans les maisons de santé.

On commença à permettre aux hommes de se promener dans la cour, avec les femmes; pour moi, j'en fus désolée. Il est aisé en effet de se représenter le désagré-

NOTES SUR MES PRISONS. ï DJ

ment du mélange de hussards^ d'espions, de femmes et de filles des rues. Je conseillai à de bonnes religieuses de n'y point paraître. Quel vilain spectacle pour les personnes honnêtes et en particulier pour une sainte Carmélite ! Je prêtais ma chambre à ces bonnes filles pour faire Ubrement leurs prières; il y en avait une qui me disait qu'elle ne pouvait supporter les propos que tenaient les poissardes qui logaient avec elle ; je lui dis que sa seule ressource était de se boucher les oreilles^ parce qu'elles ne changeraient pas leur langage. Il y en eut une qui fut prise d'un accès de rage parce qu'on ne la faisait pas sortir. Une de ses compagnes vint me chercher pour Tapaiser; j'y allai et pris le parti de la traiter comme une personne malade. Je l'engageai à prendre de la boisson^ je la consolai par l'espoir de sa liberté. Et après un certain temps elle se calma. Elle faisait horreur à voir.

Le nombre des personnes mises en liberté

l58 NOTES SUR MES PRISONS.

augmentant chaque jour, commença à nous donner Tespoir de franchir enfin notre barrière, que jusque-là nous ne comptions rompre que pour aller à Téchafaud. Les femmes du peuple eurent les premières faveurs, et il se passa plus de six semaines avant qu'on osât parler pour un noble.

J'éprouvai une véritable satisfaction en voyant sortir M- Legendre, régisseur de Mouchy. Chaque fois que je l'apercevais, je me disais : ce Voilà une victime de notre famille », et j'en avais le cœur serré.

Notre clôture était si exacte que la rencontre, dans mon corridor, de deux figures d'hommes (les hommes n'entraient jamais dans le bâtiment des femmes) me causa de Tétonnement. Ils paraissaient curieux et faisaient des questions. Je m'informai de ces nouveaux personnages; on me dit qu'ils étaient attachés aux membres du Comité de sûreté générale et qu'ils y avaient du crédit. L'un d'eux me demanda si j'étais

NOTES SUR MES PRISONS. iSq

noble; je lui répondis que oui. Une de mes compagnes me blâma de cet aveu commue une imprudence; je lui dis que je ne savais pas taire la vérité, et que d'ailleurs cela serait très inutile. Ces hommes revinrent les jours suivants, ils montrèrent le désir d'obtenir la confiance des détenus, pour se mêler de leurs affaires. La classe de ceux qui sortaient devenait plus relevée. Il y avait parmi eux des prêtres, des militaires, des propriétaires. Nous fîmes, pour les remplacer, de très mauvaises recrues, c'étaient des terroristes et une légion d'espions. Les juges du Tribunal révolutionnaire venaient encore au greffe de notre prison interroger les prisonniers accusés, lesquels avaient la permission d"y aller conférer avec leurs défenseurs officieux ; pour nous, n'étant que suspects, nous n'y avions pas d'affaires, mais nous en supposions, pour savoir des nouvelles de tout ce qui nous était cher. La première personne qui vint m'y voir fut

I bO NOTES SUR MES PRISONS.

madame Dubois de la Motte ; et la seule qui ait pu et voulu me faire passer une lettre, dans le moment le plus dangereux, est la vicomtesse de Durfort : elle me fit offrir ses services et de Targent; je n'oublierai jamais ce très bon procédé. Madame de Grimaldy, sœur de sa mère, qui était avec nous le jour qu'elle partit pour le tribunal^ aperçut mademoiselle de Pons, lorsqu elle montait dans la voiture de Fouquier ; elle lui serra la main en lui faisant ses adieux et lui dit : « Je suis contente, je verrai bientôt la fin de mes maux. »

M. Noël me fit demander au greffe, je fus très aise de pouvoir lui témoigner ma reconnaissance des marques d'attachement qu'il avait données à mes parents. Il me proposa de faire des démarches pour obtenir ma liberté. Je m'y refusai en lui objectant que j'avais lu, dans un journal, une dénonciation contre Lecointre, de Versailles, faite à la Convention, pour avoir fait sortir

madame d'Adhémar^ de la Bourbe (le couvent de Port-Royai, rue de la Bourbe^ était devenu prison, sous le nom fort bien choisi de Port-Libre), ce qui me ferait craindre de compromettre les personnes qui voudraient bien s'intéresser à moi et à notre caste en général^ et que j'étais décidée à prendre patience encore quelque temps. Le convoi de Neuiliy fut mis tout entier en liberté^ aux acclamations des détenus ; les nobles ne furent point exclus de cette mesure, ce qui me fit croire^ pour la première fois^ que je ne resterais pas éternellement au Plessis, et me fit écrire à M. Noël qu'il pouvait penser à moi. 11 m'avait donné des nouvelles de ma famille,, excepté de mon filSj dont j'ignorais l'existence; les enfants de mon infortunée belle-sœur vinrent me voir (i). Il y avait des témoins^ je ne pus pas proférer une seule parole, tant mon

(i) Alexis et Alfred de Noailles, fils de la vicomtesse de Noailles.

émotion était forte. Je les embrassai^ puis je me retirai dans ma chambre^ toute remplie des sentiments déchirants que leur présence m'avait inspirés.

Une grande agitation commençait à régner parmi tous les détenus. Quand on n a point d'espoir^ la résignation est le seul parti à prendre -, mais nous avions perdu ridée de notre prochaine mort et conçu celle d'abréger notre captivité.

Un jour que j'étais dans mon ancienne j chambre à feu, qui était devenue vacante, et dont la seconde prise de possession avait été un vrai plaisir pour moi, je vis entrer un homme du dehors, qui s'appelait Fortin ; il me dit qu'il était homme de loi, souvent employé par M. Legendre, député de Paris, membre du Comité de sûreté générale, et qu'il pouvait me rendre service. Il me fit beaucoup de questions, il m'inspira assez de confiance, il vint chez moi plusieurs jours de suite et me demanda

NOTES SUR MES PRISONS. l63

des papiers ; je lui fournis la preuve que je n'avais jamais émigré^ que je n'étais pas sortie des départements de Paris et de l'Oise, dont j'avais des certificats de civisme et de résidence, que je n'étais détenue qu'en qualité de noble, et qu'il n'y avait pas eu la moindre dénonciation contre moi ; je me mis ensuite en correspondance avec lui.

Les lettres circulaient plus facilement, et on en faisait passer par les prisonniers qui sortaient journellement. Je chargeai la gouvernante des enfants de madame de Chauvelin de porter de mes nouvelles à ma belle-mère. Nous avions appris, que Ton envoyait des députés dans les prisons, pour mettre les détenus en liberté, et que Bourdon, de FOise, et Legendre étaient chargés de la nôtre.

Le i6 octobre 1794, la grande porte s'ouvrit, et on vit entrer leur carrosse, ce qui nous parut un spectacle nouveau et

agréable, puisque auparavant, quand une voiture entrait dans la cour, elle n'en sortait que chargée de victimes. Les députés montèrent au greffe, où furent appelés les détenus de la classe populaire. Ils en firent mettre sur-le-champ quatre-vingts en liberté. Les ci-devant ignoraient encore s'ils seraient bientôt du nombre des élus. Les députés ajournèrent leur seconde séance au 18 octobre; je sentais que ce serait probablement le jour que nous subirions nos interrogatoires, et je le redoutais en raison de mon amour pour la vérité. Je craignais de la trahir, ou, si je la disais sans déguisement, de rester encore plusieurs années captive. Pendant que je roulais ces pensées dans mon esprit, qui était fort troublé (c'était le fameux 18 octobre), on m'envoya dire de me rendre au greffe. Nous entrâmes dans la chambre où étaient les députés, et au même moment ils nous dirent d'un ton sévère : (c Que les ci-devant sortent;

NOTES SUR MES PRISONS. l65

il n'est pas convenable qu'ils soient interrogés avant les braves sans-culottes. » Nous nous retirâmes^ et attendîmes près de trois heures^ presque toujours debout. Je m'entretenais pendant ce temps-là avec madame de la Fayette. Enfin mon tour arriva ; Bourdon me demanda mes noms; je les lui dis. Il fit un saut sur sa chaise^ en s'écriant : ce Ce sont des noms affreux ; nous c( ne pouvons pas mettre cette femme a en liberté: il faudra parler de son affaire c( au Comité de sûreté générale. »

J'implorais intérieurement le secours du Ciel pour conserver la modération nécessaire en pareil cas^ et ne pas trahir la vérité.

Bourdon me fit quelques questions insignifiantes sur mon domicile^, le temps de ma détention, etc. Legendre, que Fortin et M. Noël avaient bien disposé pour moi, prit un air assez humain et représenta à son collègue que (c mes papiers étaient bons,

l66 NOTES SUR MES PRISONS.

qu'on lui avait dit du bien de moi^ qu'il savait que j'avais été dame de charité de Saint-Sulpice. » (J'éprouvai une véritable satisfaction d'avoir des obligations aux pauvres.; Fortin me demanda « ce que j'avais fait pour la Révolution ». Je lui dis : « Dans tous les temps de ma vie, j'ai fait tout le bien que j'ai pu^ et j'ai donné de l'argent à de pauvres volontaires des terres de mon père^ qui partaient pour l'armée. » Une détenue qui était présente à mon interrogatoire eut le bon procédé de faire mon panégyrique^ que le concierge approuva et augmenta en louant ma soumission au régime de la maison.

J'étais appuyée familièrement sur la table^ où étaient toutes les paperasses de mes juges. J"ai appris depuis qu'ils m'avaient trouvé l'air hautain. Ils ne prononçaient rien sur mon sortj je finis par leur dire que les malheurs sans exemple que j'avais éprouvés me donnaient de grands droits

NOTES SUR MES PRISONS. lÔJ

à leur justice. Legendre eut Tair ébranlé, mais je sortis un moment après, croyant mon affaire perdue. Il traita indignement madame de la Fayette. 11 lui dit « qu'il avait à se plaindre d'elle, qu'il détestait son mari, elle et son nom )).Elle lui répondit^ avec autant de courage que de noblesse, (( qu'elle défendrait toujours son mari, et qu'un nom n'était pas un tort » .

Bourdon lui fit plusieurs questions auxquelles elle répliqua avec beaucoup de fermeté. Legendre termina ce joli dialogue en lui disant qu'elle était une insolente. Ils décidèrent la liberté de la plupart de nos compagnes. Je m'en allai, persuadée que j'allais être écrouée de nouveau. Mais une de mes voisines m'assura que j'étais sur la liste des personnes qui seraient mises en liberté. J'éprouvai à cette occasion, de la part de mes compagnes, de grandes marques d'intérêt sur l'incertitude de mon sort; je remontai dans ma chambre, résignée à

l68 NOTES SUR MES PRISONS.

reprendre mes chaînes; je fis mon sacrifice^ ainsi que madame de la Fayette. Ils sont bien moins pénibles quand on a éprouvé des malheurs et qu'on n'a pas Tespoir de se rapprocher de ce qu'on aime.

J'ai remarqué qu'il était désirable,, quand on est au moment de perdre son existence, de n'être pas environné de ceux qui y mettent un grand prix. Ce qu'on souffre à la fois pour les autres et pour soi est un poids trop lourd à porter.

Le 19 octobre 1794^ à dix heures du matin, pendant que j'étais occupée de mon ménage, j'entendis ouvrir brusquement ma porte. Peu de temps auparavant, j'aurais cru que c'était l'annonce de ma mort, et je n'attribuais pas encore cet empressement à une bonne nouvelle; mais une personne dont je ne me rappelle pas le nom me dit avec satisfaction : « Vous avez votre liberté. » Mon cœur, si fermé aux émotions agréables, ne se livra pas encore à cette

idée. Le concierge entra^ confirma la nouvelle et m'apporta mon acte de liberté. Je fis alors des réflexions douloureuses sur le triste usage que j'en allais faire. Dépourvue de toute consolation^ éloignée de mon fils, de mes parents^ de madame de Chimay^ seule amie que le Ciel m'eût laissée, sans asile et manquant presque du nécessaire,, irritée des félicitations que me faisaient les geôliers et les gendarmes, lesquels naguère me menaçaient de la guillotine, j'avais grand'peur que, selon leur usage, ils ne les manifestassent par des embrassades, mais je fus assez heureuse pour les éviter. Dans ce désordre de pensées et de sentiments divers, le souvenir de mon cher fils et la pensée de Futilité dont je pourrais lui être relevèrent mon courage, que cette crise avait un peu abattu. Il fallut arranger mon petit déménagement, qui ne fut pas long. Tous mes effets tinrent dans deux paquets. Je fis mes adieux à madame de la Fayette,

qui était destinée à rester en prison, ainsi que plusieurs autres personnes. Je fus très reconnaissante^ étant dans une position aussi cruelle, de la joie qu'elles me témoignèrent de voir rompre mes chaînes. Je pris une commissionnaire au guichet, avec laquelle je partageai mon bagage. Nous arrivâmes chez ma belle-mère, qui demeurait alors rue de Bellechasse. Elle me reçut avec bonté et attendrissement. Je la trouvai avec ma nièce; elles ne m'attendaient pas, non plus que M. Noël, qui avait sollicité ma liberté avec le zèle et l'attachement qu'il a pour moi ; il vint me voir et m'assura que madame Drulh^ ancienne gouvernante de madame de Mailly, voudrait bien me loger chez elle. J'acceptai son offre obligeante pour quelques jours, avec la crainte toutefois de la compromettre, à cause de l'horreur qu'on avait encore pour notre caste; je retrouvai ma bonne. Royale, qui fut très émue en me voyant; elle m'avait sauvé tout

ce qu'elle avait pu. Je lui demandai des vêtements de deuil, n'ayant pas porté celui de mes parents pendant ma détention. Madame Latour vint chez moi. Notre entrevue se passa avec des torrents de larmes. On ne peut imaginer ce que c'était pour moi de retrouver la dernière personne qui avait soigné mes parents, qui leur avait témoigné un attachement admirable; cela me remit au moment où je les avais perdus. Elle me trouva d'un changement affreux. J'avais Tair de sortir du tombeau^ vieillie de dix ans. Quelques domestiques de la maison vinrent aussi me voir. Le nombre de ceux qui nous avaient été fidèles était bien restreint, la Révolution en ayant rendu une partie patriotes, et même quelques-uns terroristes.

Ce fut un grand plaisir pour moi de retrouver mes anciennes connaissances; entre autres, madame de Tourzel^ qui avait éprouvé plus d'horreurs qu'aucune autre

personne; elle avait fait le terrible voyage de Varennes^ avait été jugée au tribunal de sang, du 2 septembre^ et mise six fois en prison. Je pouvais à peine en croire mes veux en Tembrassant. Elle a donné, dans les différentes occasions où elle s'est trouvée,, des marques de courage au-dessus de toute louange. Un détail pitoyable après les grands événements dont nous avions été acteurs et témoins, c'est le prix que nous attachions aux choses les plus nécessaires à la vie, après en avoir été si longtemps privées. Ce fut un plaisir très vif pour moi de pouvoir me servir d'un couteau, d'un couvert propre^ de ciseaux, de voir une glace^ etc. Mais la véritable jouissance fut de n'être plus assujettie à des âmes vénales ou viles. J'ai cependant une portion de reconnaissance pour Haly, concierge, et pour Tavernier, greffier^ de m' avoir conservé et rendu cette pendule de laquelle j'ai parlé précédemment, et qui m'est si chère.

NOTES SUR MES PRISONS. lyS

La délivrance de mes maux passés était bien douce pour moi; mais un crêpe s'étendait sur tous les objets que j'apercevais. J'éprouvais un dégoût pour toutes choses^ semblable à celui qu'on a pour les médicaments. Accoutumée à être entourée de sentiments, ridée de mon isolement m'accablait. Il semblait^ quoique plus éloignée de l'époque de mes malheurs^ que la liberté donnât plus d'essor à mes sensations^ et la pensée m^en devenait chaque jour plus douloureuse. Celle de la mort les émousse nécessairement^ puisqu'elle laisse croire qu'on est au moment de retrouver ce qu'on a perdu et de n'avoir plus la faculté de regretter. Je la retrouvais avec une grande force et je ne pouvais plus épancher mon cœur dans le sein de mes amies. Je ne fus assurée de Fexistence de mon fils que longtemps après ma sortie de prison. J'avais formé le projet de me retirer dans un village^ avec une seule servante, pour y pleurer

ce qui m'était cher. La consolation de rendre aux précieuses cendres de mes parents les devoirs pratiqués dans tous les siècles et dans toutes les religions m'a été refusée. Leurs cendres sont mêlées avec celles des criminels, dans le cimetière de Picpus, dont le terrain a été acheté par madame la princesse de Hohenzollern, sœur du prince de Salm-Kirbourg. Mais^ au grand jour de la manifestation des consciences^ Dieu saura bien distinguer ses élus^ et les montrer resplendissants de gloire aux nations assemblées.

J'ai été une des premières^ depuis le rétablissement de l'Église^ à faire prier pour mes parents. On célébra un service pour eux aux Missions étrangères. C'est nous qui avons besoin de leur protection. J'espère que leur bénédiction céleste se répandra sur leurs enfants et petits-enfants^ jusqu'à leur dernière génération.

La position pénible de ma belle-mère^ qui,

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sans avoir été en prison, était en arrestation chez elle, avec une douzaine de gardiens qui ne Pavaient quittée que faute de payement, me détermina à me dévouer à la soigner; mais je ne le pus pas, la loi sur l'exil des nobles n'étant pas abrogée. Nous n'avions que deux décadis pour faire nos affaires et nous éloigner ensuite de Paris de quelques lieues. Il fallut s'occuper de chercher un gîte : madame de la Rochefoucauld- Doudeauville, ma parente, me fit proposer de venir à la campagne chez elle, et me dit que je pouvais disposer de tout ce qui était en son pouvoir. Sa bonne volonté pour moi lui faisait même offrir ce qu'elle n'avait pas, puisqu'une petite maison qu'elle occupait dans le village de Wisson^ près Longjumeau, contenait à peine sa famille. J'allai la voir et me décidai à louer un logement j près d'elle et de mesdames de la Suze et de la Roche- Aymon. Je ne fus pas dans le cas de l'habiter, ayant obtenu une prolon-

gation pour rester à Paris^ et pendant ce temps-là la loi fut rapportée.

Après six semaines de séjour chez la bonne madame Drulh^ je trouvai une chambre vacante dans la maison de ma belle-mère et que je pris sur-le-champ. Elle était excessivement froide^ et Thiver de 1 794 à 1795 fut très rude à supporter. Je n'avais personne pour me servir. Je rentrais pour me coucher sans trouver de feu^ et quelquefois après avoir fait de grandes courses. Je regrettais le beau soleil des rues^ j'étais obligée de composer mon déjeuner et mon souper. Pour entendre la messe, il fallait sortir avant le jour et se rendre dans des cachettes où de pieux artisans voulaient ^ bien me recevoir. Rien de plus édifiant que leur courage pour procurer aux fidèles^ pendant toute la Terreur^ les moyens de pratiquer leur religion. Je m'habillais comme une espèce de servante ^ ce qui m'ôtait la faculté de Dorter aucun des vête-

ments chauds que le luxe nous fournit,; cette mascarade était nécessaire^ pour ne pas faire connaître les endroits où Ton célébrait les saints mystères.

Le jour de Noël 1794,011 le thermomètre de Réaumur descendit à dix-huit degrés, j'entendis, rue Montorgueil, près celle Montmartre, tout Toffice^ sermon^ vêpres et salut. Je me trouvais sur le pont Neuf^ à six heures du soir. Le vent du nord piquait le visage comme avec des lancettes. J'avais pris rhabitude^ en sortant de prison, d'aller seule dans les rues, je conserve cette habitude et la trouve très commode. Je ne m'enrhumai pas une seule fois pendant cette rigoureuse saison. Je retrouvais de temps à autre mon ancienne société, toujours avec émotion. La conversation roulait habituellement sur le régime des prisons, et sur les vexations que Ton y avait souffertes.. Presque tous les gens connus y

avaient été, ou au moins en arrestation

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chez eux^ ce qui ne s'accordait que par grande laveur aux infirmes et aux sexagénaires. On trouvait parmi les horreurs certaines variétés, mais, comparaison faite^ la Conciergerie et le Plessis étaient les plus cruelles prisons^ en raison du régime et de la quantité prodigieuse de victimes qui en étaient enlevées à chaque moment.

Madame de Doudeauville, par une suite de son amabilité pour moi, me décida à passer quelques jours à la campagne^ chez elle. Ses vertus^ Tédification de sa maison,, les sincères regrets que lui causait la mort de mes parents et son obligeance pour moi, me ranimèrent un peu^ usée que j'étais par la douleur. J'avais perdu presque entièrement la mémoire et l'usage d'écrire^ même les lettres les plus simples. La négligence du style de ce journal et sa platitude prouveront du reste ce que j'avance.

Je reçus enfin des nouvelles de mon lils qui achevèrent de me rendre la vie.

La fin de Thiver fut affreuse à passer, autant par la disette que parle froid. On ne pouvait pas se procurer de bois^ de chandelle et surtout de pain. On nous en envoyait de trente ou quarante lieues. J'en portais dans ma poche quand je dînais dehors^ même chez madame la duchesse d'Orléans, qui logeait rue de Charonne, près la barrière, au faubourg Saint-Antoine. Elle se vantait d'avoir une fermière qui lui envoyait un pain de quatre livres par semaine. Elle faisait une chère affreuse, ses plats étaient ce que l'on appelle vulgairement des culs-noirs. Un nain lui servait de contrôleur et de valet de chambre. Elle supportait très noblement sa misère, et en faisait des plaisanteries. Je me rappelle que j'ai entendu dire à la Reine, femme de Louis XVI, pendant qu'elle était encore aux Tuileries, qu'elle connaissait une personne encore plus malheureuse qu elle : c'était madame la duchesse d'Orléans. Elle avait

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hérité de cent vingt millions de M. le duc de Penthièvre, et la nation^ qui s'en était emparée, ne lui donnait pas de quoi subsister.

La Révolution nous a appris à connaître la misère, en nous la faisant éprouver par nous-mêmes. Deux fermiers de la terre de Mouchy, dont je cite les noms avec reconnaissance : Duraincy et îsoré, m'envoyèrent de la farine. Je crois qu'une cassette toute remplie d'or ne m'eût pas fait autant de plaisir. On ne parlait, en société, que de ce qu'on avait eu à manger dans la journée. Les domestiques allaient à la queue, depuis trois heures du matin, pour avoir des provisions. Les femmes et les filles y passaient presque vingt-quatre heures. On y était quelquefois tout un jour pour obtenir un morceau de pain, ou deux onces, composé avec du chènevis, des pois verts et toute sorte de mauvais ingrédients. Quand j'avais à discrétion de cette malsaine nourriture.

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je la partageais avec ce qui m'entourait. C'était le maximum qui avait réduit Paris à cette détresse.

Bientôt je me trouvai dans un nouvel embarras, ayant été renvoyée de mon logement, qu'on avait loué. Madame de Tourzel m'en offrit un de la part de madame de Charost, que j'acceptai, il était très haut. Je mangeais chez ma belle-mère, ce qui faisait que j'étais, le soir, excédée de la quantité d'escaliers que j'avais montés, étant très affaiblie par tout ce que j'avais souffert. L'agréable société de cette maison me dédommageait amplement de la fatigue que j'éprouvais. Ma belle-mère fut obligée de quitter celle qu'elle habitait-, madame de Beuvron lui prêta la sienne. Nous avions de très beaux logements, mais notre nourriture était affreuse. Nous vivions, ma bellemère et moi, pour trois francs (en assignats) par jour, de chez un traiteur (l'incertitude de Tavenir m'engageant a ménager le peu

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de ressources qui me restaient). La quantité et la qualité étaient également insuffisantes. Rien de plus dégoûtant que les mets qu'on nous servait; j'y étais accoutumée depuis longtemps^ mais j'en souffrais pour ma belle-mère, qui ne s'en est jamais plainte. Elle supportait Fhorreur de sa position avec une résignation et une patience admirables; pas la moindre jactance, le Ciel l'a soutenue jusqu'à la fin de sa très pénible carrière. Il se présenta une occasion très précieuse pour moi : madame de Beuvron alla occuper sa maison, et plusieurs logements vaquèrent dans celle de madame de la Rochefoucauld; nous vînmes les habiter le I" octobre 1793. Cet établissement était on ne saurait plus agréable pour moi- j'y suis toujours restée depuis cette époque, et il ne m'a rien laissé à désirer. Le voisinage de mon fils et de ma belle-fille y a ajouté un nouveau prix, et ma vie ne fournissant plus que des détails très communs, je finis ce

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récit ennuyeux en faisant des excuses au lecteur.

Paris, ce ii février 1804.

Signé : Noailles de Durfort-Duras.

En relisant mon journal^ j'y trouve beaucoup de rabâchages^ nommément dans les noteSj où je rappelle plusieurs fois madame

Latour.

Lorsque mon respectable père partit de la prison du Luxembourg pour être transféré à la Conciergerie^ il dit aux détenus qui l'accompagnèrent jusqu'à la porte^ avec les signes de la douleur la plus profonde : « A seize ans^ j'ai monté à la tranchée pour mon Roi^ et à quatre-vingts^ je monte à Téchafaud pour mon Dieu. »

Le Messager du Soir, quoique rédigé

dans Tesprit de la Terreur, inséra, le 20 mai 1795 (an III de la République), Tarticle suivant :

c( Lorsque le vénérable maréchal de Noailles-Mouchy, qui fut toute sa vie le père des malheureux, fut traîné à la boucherie ^ avec sa bienfaisante épouse, un misérable lui cria : « Les sans -culottes (c mangeront ton bien et boiront ton vin. » Il répondit avec cette sérénité qu'une conscience pure laisse à Fhonnête homme, pour prix de ses vertus : « Dieu veuille que vous (( ayez du pain dans un an, et que vous ne « soyez pas réduits à vous manger les uns f( les autres. »

NOTES SUR MES PRISONS. l85

Différentes pièces concernant M. et

MADAME DE MoUCHY , ET LEUR BELLE- FILLE, Louise Noailles, condamnés et

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