‹ Journal des savants (volume 2)Chapitre 10 sur 130 · FEVRIER · texte numérisé non relu

FEVRIER

ADALABD DE BATH ET LA M iPPjE CLAMCULA (Cl.KF l)K LA PKINTLnK).

Adalard de Bath est un moine, anglais, bénédictin, qui a vécu dans U' premier tiers du xn* siècle, vers i i3(), et a laissé le souvenir de lun des hommes les plus instmits de son épocpie [philosophas Angtorum), Après avoir étudié dans les écoles d(î Tours et de Caen, il rechei'cha un supplément d'instruction en Italie, à Salerne, puis en Orient el en Kgypte, où il prit connaissance de la science arabe du temps. On voit <|ue les esprits curieux de Tépoque ne reculaient pas devant ces voyages, alors lointains et diiliciles, dans leur zèle pour acquérir la science.

A son retour en Angleterre , sous 1<» règne de Henri I", bien accueilli par ses amis, il ne larda pas à publier des ouvrages sur les questions de philosophie agitées de son temps. Mais (*\>st sui'tout un compilateur, (|ui a lait des traductions et éditions nouvi'Hes d'ouvrages scientiliques, relatifs à 1 astronomie, aux mathémati(|ues et aux sciences de son temps.

Ses ouvragj's sont pour la plupart manuscrits ou perdus. Voici li*s titp's de quelques-uns :

De eodrm et diverso, dialogue allégori(|ue entre la Philosophie et la Philocosmie, «ruvre de jt^unessc», dédié à (luillaume, é\é(|ue de Syracuse»;

De sic et non sic;

Questiones natarales, <lialogur dédié à Richard, évéque df Baveux: éloge de la lilx'rlé de la scieniM* arabe, opposée à la nniselit^re de f autorite ilQ.s maitn*s unixeisitaires;

De septem artibus liberalîbus, ele.

Puis tiennent de> traduirions et om rages <lida<'li(|ues:

Regnhv Ahaci:

62 M. BERTHELpT.

De Astrolabio ;

Éléments d*Euclide;

Isagoge minor Jaf caris mathematici in Astronomiam;

AstronomicoroM Prestigia TheUdis secuninm Ptolememn et Hermetem, ex Ardbico translatas liber anus, etc.;

Liber imbrium secundam Indos[?), etc.;

Probleniatam et nataraUam qaestionam LXXVI, sujet souvent traité depuis le livre attribué à Aristote.

On cite encore :

Liber magistri Adalardi Bathoniensis qui dicitur Mappœ Clavicnla, ouvrage cité dans une liste des manuscrits anciens de la Bibliothèque Royale anglaise, avec cette mention : Sed librum ipsam abstulit manus qiiœdam sacrilega. Cet exemplaire n'a laissé aucune trace.

C est l'ouvrage même dont je vais parler maintenant, me proposant d'examiner son attribution à Adalard, comme auteur, ou comme copiste et nouvel éditeur du traité intitulé Mappœ Glavicnla. L'étude dont il s'agit ne manque pas d'intérêt, à cause de l'importance que présente ce traité dans l'histoire de la transmission des sciences antiques au moyen âge, celle de la chimie spécialement : transmission qui a eu lieu directement par l'intermédiaire des traditions techniques et pratiques des industries métallurgiques, céramiques, picturales et tinctoriales, ainsi que je l'ai établi dans le premier volume de mon ouvrage sur l'histoire de la chimie au moyen âge. J'y ai consacré aux Compositiones et à la Mappœ Clavicula environ quatre-\ingts pages, en rattachant par les textes les plus précis ces deux traités à la tradition égypto-grecque , consignée dans un papyrus de Leide et dans les textes alchimiques grecs , imprimés, traduits et commentés dans mon ouvrage : Collection des anciens Alchimistes grecs.

La discussion du texte des Compositiones et de la Mappœ Clavicula, comparées entre elles et avec les textes grecs, jette beaucoup de lumière sur le mode de composition de ces ouvrages et en particulier sur le rôle véritable qu'Adalard a pu jouer dans la reproduction du dernier.

En fait, nous possédons aujourd'hui deux copies de la Mappœ Clavicula. Une seule, la plus récente, a été imprimée en 1 8/17, par M. A. Way, d'après un manuscrit du \if siècle, appartenant à sir Thom. Philipps, dans le recueil anglais Archœologia, tome XXXII, pages 1 83-2 '4 4. C'est seulement dans deux articles du livre, les numéros 190 et 191, que figure un mot de vieil anglais « gatetriu y» , chèvrefeuille , et l'herbe nommée « grening pert ». Ces mots indiquent assurément qu'un Anglais a pris part à la rédaction de ces deux articles. L'auteur pourrait être en effet

ADALARD DE BATH ET LA MAPPjE CLAVICULA.

Âdalard, surtout si on les rapproche de la date où le manuscrit a été copié et où a vécu ce personnage. Je reviendrai tout à Theure sur ce points ia date de 1 autre manuscrit étant essentidle à connaître sous ce rapport

Cet autre manuscrit, non imprimé jusqu'à ce jour, a été étudié à la Bibliothèque de ScUestadt par le savant Giry, membre de l'Institut , professeur à TÉcoie des Chartes , dont la science regrette la perte. Il Ta signalé en 1878, dans le trente-cinquième fascicule de la Bihiioihèqne de l'École des Hautes Études, pages 309-237, et il en a exécuté une collation soignée avec la publication de \ Archœciogia. D se proposait même den publier le texte et la traduction (avec la collaboration du regretté Aimé Girard, membre de TÂcadémie des Sciences, habile chimiste), dans une édition spéciale, simultanément avec un texte plus ancien, celui des Compositiones ad tingenda, dont la Mappœ Claeicala a reproduit un très grand nombre d artides.

0^ le manuscrit de ScMestadt, d'après les avis concordants de MM. Léopold Delisle et Giry, remonte au moins au x' siècle, peutêtre plus haut, car il existe des textes qui établissent l'existence de ce traité au conmiencement du ix* siècle ^^^ Dès lors, la Mappœ Clavicula ne saurait avoir été composée par Adalard, qui vivait un et deux siècles plus tard. Mais il est intéressant d'examiner quelle part il a pu prendre à la copie publiée dans VArchœoloyieu Cet examen critique jettera d'ailleurs, s'il était nécessaire, un jour nouveau sur l'origine et le mode de composition des ouvrages techniques du moyen ége, parvenus jusqu'à nous , sans les prétentions personnelles et sans l'originalité des œuvres des savants d'aujourd'hui , mais aussi sans les garanties de date et de priorité , que consacrotit de nos jours l'imprimerie et la publication des recueils périodiques.

^'^ L*indicatîon suivante, que je trouve dans les fiches de Giry, ferait remonter la Mappœ ClavicuU encore fhi* haut , en même temps cpi*elie rattacherait ce traité aux traditions alchimiques, ce qui serait conforme d^aiileurs aux reproductions des textes du Papyrus de Leide : Reîchenaa, «Brevis libromm, qm snnt in CœnobioSindleozes Anna, facta anno viii Hludovici imperatoris. — iSg. Mappa; Gavicula de efliciendo auro, vol. 1.»

(Neugart, Episcopatus Constantîensîs, i8o3, în-4*, 1. 1, part, i, p. 536-544)

D après une note que me commu-

nique M. Omont , la mention de ce manuscrit a été reproduire depuis par G. Becker, clans ses Caitthgi hihHaihecaram loUi^ai (Bonnae, i885; in-^**, p. 8) , où il a donné une nouvelle édition de ce catalogue de la bibliothèque de Tantîque abbaye de Reîchenau. Maïs le mannscnt qui a servi k ia publication de Neugart est inconnu et Becker s*est contenté de reproduire le texte du premier éditeur. Le Catalogue doit avoir été rédigé en 821-823 , date qui correspond à la huitième année du règne de Louis le Débonnaire.

A cet effet , il est utile de comparer entre eux les deux manuscrits de la Mappœ Çlavicala, écrits à un siècle d'intervalle, et de noter les additions introduites dans le second manuscrit, travail détaillé que j ai fait dans mon histoire de la chimie cui moyen âge. Il est nécessaire de les comparer également avec les écrits antérieurs, et spécialement avec deux d entre eux, les Compositiones ad tingenda et le Papyrus de Leide, ou plus généralement avec les écrits de la Collection des Alchimistes grecs, certains textes de ces ouvrages étant reproduits littéralement dans la Mappœ Clavicula, ainsi que dans les Compositiones.

Parlons d*abord de ce dernier traité. Il a été publié au siècle dernier par Muratori dans ses Antiquitates Italicœ [i, II, p. 364, SSy), sous le titre : Compositiones ad tingenda musiva, pelles et alia, ad deaurandam ferram, ad mineralia, ad chrysographiam , ad glatina qaœdam conficienda, aliagne artinm documenta (Recettes pour teindre les mosaïques, les peaux et autres objets, pour dorer le fer, pour lemploi des matières minérales, récriture en lettres d'or, les soudures [et collages] et autres documents techniques). Ce traité existe dans un manuscrit de la Bibliothèque des chanoines de Lucques, écrit au vin* siècle. Giry a collationné sur place le manuscrit avec le texte de Muratori ; il en avait préparé la publication et la traduction, parallèle à celle de la Mappœ Clavicula, avec le concours d'Aimé Girard, et il m'avait communiqué d'une façon complète et libérale ses copies des deux ouvrages. Je les ai signalées et commentées en détail dans mon histoire de la chimie au moyen Age, avec l'assentiment de Giry et d'A. Girard, qui se réservaient de consacrer un volume spécial à cette publication. La mort les a empêchés de mettre à exécution leur projet. J'avais espéré pouvoir le réaliser, leurs manuscrits m'ayant été confiés par le Directeur de l'Ecole des Chartes , M. Paul Meyer. Malheureusement, la préparation de ce travail, quoique fort avancée, ne m'a pas paru suffisante pour que j'aie cru possible de l'entreprendre en leur nom.

Je me bornerai à discuter ici la part personnelle qu'Adalard a pu prendre à la seconde rédaction de la ilfappéP Clavicula, en admettant, comme la chose d'ailleurs me parait probable, qu'il est fauteur de cette seconde rédaction. Pour cela, il faut essayer de signaler quelques-uns des documents qui sont intervenus dans la composition de ia Mappœ Clavicala.

Une première différence existe dans les articles qui suivent le titre. La copie publiée par YArchteologia débute, comme il convient, par les mots : « Incipit libellus dictus Mappœ Clavicala. » Puis viennent six vers de basse latinité : « Sensim per partes , etc. »

ADALARD DE BAI H ET LA MAPPjE CLAVÏCULA. 65

Or ces six vers forment précisément le début du traité : Scliedula diversarum artium, attribué au moine Théophile et dont les nianuscrits les plus anciens remontent au xn* siècle. Il est suivi de onze articles relatifs aux couleurs et à leur mélange. Le tout constitue ime intercalation , probablement inscrite après coup à la suite du titre , comme il arrive souvent dans les manuscrits; car on lit ensuite un « Incipit prologus sequentis operis » relatif au titre Clavicala et recommandant au possesseur, comme on le faisait souvent dans les vieux écrits alchimiques , de ne confier Touvrag*^ qua son propre fils, après s^être assuré quil lui attribuera un sens pieux et juste.

Peut-être ce prologue est-il celui de l'ouvrage primitif.

Or tout ce début manque dans le manuscrit de Schlestadt et les vers latins semblent ajoutés après coup.

Suit une table de 209 chapitres, numérotés en chiffres romains, table qui ne répond pas exactement au texte. Celui-ci d'ailleurs renferme en réalité 298 articles. Aucune de ces indications ne correspond exactement à celles du manuscrit de Schlestadt et leur comparaison fournit de précieuses indications sur la composition de ce dernier et sur la date des additions successives qui y ont été faites, en partie du moins, par Adalard de Bath.

C'est ce qui résulte de la collation faite par Giry et des renseignements précis qu'il m'avait fournis. Les numéros 1 à 100 de VArchœobgia se retrouvent, non sans quelques variantes, dans les numéros i à 86 du manuscrit de Schlestadt. Il y a des différences de rédaction, mais en somme peu notables. Ces numéros se rapportent surtout au travail des métaux en orfèvrerie : or et argent d'abord, puis cui\Te et airain. Mais, à partir de ces numéros, le sujet change, avec de grandes intercalations, tirées pour la plupart des Compositiones.

Avant de les énumérer, observons qu'en tête du manuscrit de Schlestadt il existe une vieille liste d'articles, dont les premiers communs avec les articles développés qui suivent ; mais elle se prolonge par 76 titres environ d'articles aujourd'hui perdus, traitant du travail du cuivre, du fer, de l'étain, des verres colorés et peints, des peries, de l'incantation usitée pendant le travail, et enfin des signes. Le tout devait constituer un véritable ouvrage sur les métaux, analogue à celui de Zosime, que nous possédons en partie dans le texte grec, et en partie dans des traductions syriaques : j'ai publié ces textes. Or leur équivalent, sinon leur traduction , semble avoir existé en latin dans le texte primitif du traité Mappœ Clavicala; mais nous n'en possédons plus malheureusement la suite dans nos deux copies actuelles de la Mappœ Clavicula,

Revenons donc à celles-ci. A partir du numéro ici, on rencontre quelques articles relatifs à larchiteclure, puis à la composition des couleurs destinées à la peinture : c est im nouveau traité consacré à ce sujet qui se développe, avec quelques notices de minéraux ; puis lauteur parle des couleurs employées pour la fabrication des mosaïques et des vitrifications. On sait que déjà dans les traités grecs démocritains les teintures des métaux, du verre et des étofiFes sont traitées conjointement.

Des notices analogues président à la rédaction des numéros i o5 à q6o du manuscrit de VArchœologiay lesquels correspondent aux numéros 91 à 20g du manuscrit de Schîestadt. On y retrouve également les numéros 69 à 1 36 des Compositiones y ainsi qu'une autre série de i à li, en tout 1 1 5 articles de ce dernier recueil , plus ou moins modifiés dans leur rédaction , mais sans changement essentiel. En raison de leur date antérieure, aucun des articles des Compositiones , ni même du manuscrit de Schîestadt , ne saurait évidemment être attribué à Adalard.

On doit en dire autant des articles qui suivent , du numéro 2 63 à q 78 , dans ÏArchœologia, articles d'un caractère difierent et d'une tout autre origine, relatifs aux flèches empoisonnées, aux flèches incendiaires, au bélier, aux compositions incendiaires , etc. Ce sont des recettes grecques ou byzantines de poliorcétique , dont les analogues se retrouvent aussi dans Marcus Graecus.

Je ne relèverai pas davantage les numéros de la Mappœ Clavicula qui sont imités, ou même traduits littéralement du texte greco-égyptien retrouvé au xix* siècle dans une momie (Papyrus de Leide), articles que j'ai relevés en détail dans mon histoire de la chimie da moyen âge.

En définitive , je ne vois guère que cinq ou six articles qui puissent avoir été ajoutés par Adalard de Bath, savoir les numéros 196, 196, 197, 198, 199, 200, intercala tion isolée, la seule qui renferme des mots d'origine arabes (a/m^mittz = argent, a/^ai6nz = soufire , atincar'^ borax, aicazir = étain), souvenir de ses voyages; et les numéros 190 et 191, les seuls aussi qui renferment des mots anglais, sorte de certificat d'origine de la patrie du copiste.

La science de cette période du moyen âge vivait ainsi sur les souvenirs des savants des époques greccpes et romaines , c'est-à-dire sur les emprunts faits à l'antiquité, emprunts perpétués principalement par les ouvrages et cahiers techniques de l'art et de l'industrie.

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