SEANCE TRIMESTRIELLE
L'Institut a tenu le mercredi ^k janvier 1906, à a heures, sa première séance trimestrielle, sous la présidence de M. Gebhart
M. Mézières expose Tétat du Musée Condé en igoS. Nous publions plus loin ce rapport , que M. Mézières a bien voulu communiquer au Joamal des Savants.
L'Institut décide de ne point accepter an legs de documents mamuciita faits en sa faveur par M'' Lanusse.
Il est donné lecture du décret, en date du 17 janvier, autorisant Tlnstitat à accepter le don de la Bibliothècpie Thiers , qui lui a été fait par M"* Dosne.
ACADÉMIE FRANÇAISE
Élections, Le 26 janvier 1906, TAcadémie a procédé à l'élection de deux membres en remplacement de M. le duc d'Audiffret-Pasquier et de M. José-Maria de Heredia , décédés.
M. Alexandre Ribot, membre de TAcadémie des Sciences morales et politiques, a été élu à la première place vacante par a 5 suffrages; M. Dorcbain en a obtenu 5; bulletins blancs, 2.
M. Maurice Barrés a été élu à la deuxième place vacante par 22 sufirages. M. Harancourt en a obtenu 8; M. Aicard, 1 ; bulletins blancs, 2.
ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES
Conimanîcations. 5 janvier. M. Delisle communique les fac-similés des miniatures du second volume du Josèphe, copié pour le duc de Berry et complété au temps de Louis XI par le célèbre peintre de Tours, Jean Fooccpet Ces peintures, qui sont dignes des plus belles œuvres de Foucqœt, doivent être publiées par sir Richard Holmes, bibliothécaire du Roi du Royaume-UnL
— M. S. Reinach lit on mémoire sur cette cpiestion : « Pourquoi Vercingétorix renvoya la cavalerie d'Alésia. » Vercingétorix, réfugié à Alésia avec 80,000 hommes» sachant qu*il n'avait plus de vivres que pour un mois, renvoya, au début du siège, toute la cavalerie, comprenant planeurs milliers de chevaux. Pourqucn ne garda-t-il pas ces chevaux pour en nourrir les troupes ? C'est que les Gaulob, comme la plupart des peuples de Tantiquité, n'étaient pas liippopnages, même en cas d'extrême besoin. M. S. Reinach part de ce fait pour retracer 1 nistoire de rhippophagie dans les temps anciens et modernes. Le chevdi était quelquefois mangé par les anciens, 'mais seulement à titre d'animal sacré après un sacrifice. Cest pourquoi les papes prescrivirent à saint Boniface, lorsqu'il évangélisait la Germanie au viii* siècle, d interdire sévèrement l'hippophagie.
C'était une prohibition non d ordre hygiénknie , mais d'ordre re&eieux ; il fallait abolir des repas sacrificids, qui entretenaient les superstitions les pms tenaces du paganisme,
12 janvier. M. Héron de VîUeibsse lit un rapport du P. Delattre sur les fouilles de Cartha^e. H s'agit de la découverte d'un énorme sarcophi^e en marbre blanc rehaussé de couleurs et mesurant 3 m. 76 de longueur, faite à Carthage au début de novembre igo5. Le couvercle est orné sur chacun de ses grands oôtés de 1 1 acrotéres recouverts de peinture bleue. Sur les deux frontons apparaît au milieu des Rots bleus et entre deux dauphins june représentation peinte oe Scylla ailée, brandissant une sorte de massue. Le corps du défunt reposait dans, un cercueil en bois décoré de peintures et de dorures qui était placé au fond de la cuve en iparbre blanc. Ce sarcophage a été placé au Musée Saint-Louis, en attendant son transfert au Mttsée du Louvre, aiiqaM le P. Delattre s*est empressé de l'oflrir par Tiniermédiaire de l'Acadéinie. '
— M. Babeion communique et commente ane monnaie grecque récemment découverte qui porte ]e nom d*Hippias , le tyran d'Athènes, expulsé en Tan 5i i avant notre ère.
— M. Ant. Thomas attire Tattention sur une liste de noms d'animaux due â Polemius Silvius, auteur latin, dont on ne connaît qu'un seul ouvrage composé en Gaule en 4&9« et dédié à Tévêcpie de Lyon, Eucherius (saint Eucher). Cette liste, que Monmisen a publiée deux fois (en 1087 et en 1892 ) , mais en laissant aux lexicographes le soin de la commenter, comprend 48o mots, dont an cinquième environ est encore inexpliqué. M. Thomas signale l'emploi par Polemius Suvius d'une vingtaine de termes qui fournissent l'étymologie de mob français, provençaux ou italiens, actuellement vivants, notamment camox (le chamois], darpus (la taupe dite dans le Sud-Est de la France darhon)^ gaias (ie geai), /acrtmaia( le léziard gns, dit en provençal moderne lagramaso, larmuse, etc.], marisopa (le marsouin, dit marsoape sur les côtes du Poitou]; mas montcuius (la marmotte], plumhio (le plongeon], sofia (l'ablette, appelée à Lyon soife, en provençal sofi), iaxo (le blaireau ou lamon).
Bien que l'ouvraffe de Polemius Silvius ne nous soit parvenu que dans un manuscrit du XII* siècle , u n'y a pas lieu de considérer ces mots comme provenant d'inter polations postérieures au v* siècle.
19 janvier, M. le Président donne lecture d'une lettre d'un élève de première du collège de Grasse qui communique à l'Académie une inscription latine inédite qui vient d'être découverte à Tourrettes-Levans (Alpes-Maritimes).
— M. Foucart donne lecture d'une note de M* Naville sur le dieu de l'oasis d'Ammon.
— M. Bréal donne lecture d'une note sur l'étymologie du mot hûn finis,
26 janvier. M. Omont lit une notice sur un nouveau manuscrit des œuvres mathématiques de Gerbert, récemment acquis par la Bibliothèque nationale. Ce manuscrit, qui date du xi* ou xii* siècle, présente des variantes importantes pour différents traités mathématiques de Gerbert et de Heriger de Lobbes, ainsi que « quelques opuscules mathématiques encore inédits.
— M. Léon Heuzey lit une notice intitulée : «Les dieux à tuii)an sur les cylindres chaldéens. » Il signale dans les représentations religieuses gravées sur ces petits monuments une curieuse modification à partir de l'époque où les rois de la ville d'Our s'emparent de l'hégémonie en Chaldée. Le dieu auquel s'adressent
les adorations ne porte plus que très rarement la coifiure à cornes de taureau. Cet emblème traditionnel de b divinité est remplacé d'ordinaire par le simple turban , que portent les rois et les chefs des cités dialdéennes. Faut-d en chercher la cause dans une certaine épuration du sentiment religieux, qui aurait repoussé pour les dieux les symboles empruntés aux animaux? M. Heuzey cherche une explication plus naturelle dans ce fait que les rois d'Our, comme on le voit par leurs inscriptions, acceptaient les honneurs divins. Par une confusion voulue ce serait en réalité le roi régnant qui recevait l'adoration sons l'apparence de quelque divinité*
— M. Cagnat communique à l'Académie une série de bornes portant des inscriptions trouvées par M. le capitaine Donau. Elles apprennent qu'en i'an 39 après
CHRONIQCE de L'INSTITUT. 113
Jésus-Christ, le cadastre du pays situé au nord du Chott Eli-Fedjedj a été dressé par la légion III* Auguste , suivant la méthode des arpenteurs romains.
— M. Paul Monceaux présente à rAcadémie les principaux résultats de ses recherches sur la versification à tendances populaires des chrétiens d'Afrioue. Q étudie successivement le rythme des inscriptions métriques, des œuvres de Gommodien, de plusieurs poèmes d*époque vandale ou byzantine. Il insiste sur Timportance de Touvrage de saint Augustin intitulé Psalmus contra partem Donati. Le vers de ce psaume présente déjà les traits essentiels du vers romain. C'est un vers de seize syllabes qui est régulièrement coupé en deux parties dé huit syllabes chacune , et qai a pour principes Tisosyllabie , la césure régulière, la rime ou Tassonance, Taccent fixe à la fin du vers et de Thémistiche.
CoM MISSIONS. L* Académie a élu les commissions annuelles suivantes :
Travaux littéraires. MM. Delisle, Bréal, Barbier de Meynard, Senart, P. Meyer, d'Arbois de Jubainville , Alfred Croiset , de Lasteyrie.
Antiquités de la France, MM. Delisie, P. Meyer, Héron de Villefosse, Longnon, P. Viollet , de Lasteyrie , Thédenat , Lair.
Ecoles françaises d'Athènes et de Rome. MM. Heuzey, Foucart, P. Meyer, Boissier, Homoile , CoUignon , Pottier, Châtelain.
Ecole française d' Extrême-Orient. MM. Bréal , Barbier de Meynard , Senart, Hamy, Barth , Chavannes.
Fondation Benoît Garnier. MM. Barbier de Meynard, Senart, Hatny, Barth.
Fondation Piot. MM. Delisle, Heuzey« Héron de Villefosse, Saglio, de Lasteyrie, Homolie , Collignon , Babelon , Pottier.
Prix Gobert. MM. Longnon, Paul Viollet, Lair, Elie Berger.
Prix ordinaire. MM. Barbier de Meynard, Senart, Barth, Chavannes.
Prix Duchalais. MM. le marquis de Vogué, Schlumberger, Longnon, Babelon.
Prix Bordin. MM. Delisle , P. Meyer, Schlumberger, Lair.
Prix Fould, MM. Sa^o, Collignon, Babelon, Pottier.
Prix Brunet. MM. Delisle, de Lasteyrie, Emile Picot, Omont.
Prix Stanislas Julien. MM. Barbier de Meynard, Senart., Barth, Chavannes.
Prix Delalande'Gaérineaa. MM. Boissier, Alfred Croiset, Bouché-Ledercq , Châtelain.
Prix de La Grange. MM. Delide, P. Meyer, Longnon, Emile Picot.
Prix Saintour. MM. Barbier de Meynard , Senart , Barth , Chavannes.
Prix Prost. MM. d*Arbois de Jubainville , Longnon , le duc de La Trémoïlie , Lair.
Commission chargée d^ examiner diverses questions relatives au règlement. MM* Delisle, Barbier de Meynard, Héron de Villefosse, Senart, Heuzey, Lair.
— L'Académie a accordé, sur les arrérages de la fondation Benoit Garnier, 3,000 francs à M. de Motylenski (mission saharienne) et ia,ooo francs à M. Pelliot (mission du Tnrkestan).
-— L'Académie a décidé qu'il n'y avait pas lieu de décerner cette année le prix Duchalais, vu l'insuffisance des ouvrages présentés à ce concours.
ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS
Dictionnaire des Beaux- Arts. M. 0. Merson a donné une deuxième lecture de Tarticle Genre {peinture de genre) , qui a été adopté.
Prix Trayon à décerner en 1901, Sujet adopté : « Le labour. »
L'Académie a été informée que des comités s'étaient formés pour élever des monuments à la mémoire de MM. Paul Dubois et Bouguereau.
ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES
Nécrologie. M. Emile Boutmy, directeur de TEcole libre des Sciences politiques , est décédé à Paris le 26 janvier 1906. M. Boutmy avait été élu, le aS juin 1880, membre libre de TAcadémie , puis le 25 mars 1 898 , membre de la Section de morale.
Élection. L'Académie a élu , le 1 3 janvier, M. Émilb Boirag correspondant de la Section de philosophie, en remplacement de M. Hannequin, décédé.
Communications, i S janvier, M. Lallemand achève la lecture d*un mémoire sur le régime des hôpitaux au moyen âge.
— M. Worms lit un mémoire sur les vicissitudes de la puissance paternelle.
20 janvier. M. le comte d'Haussonville fait une communication sur les difficultés que rencontre dans Tétat de nos lois la constitution de la tutelle des mineurs sans famille.
Commissions mixtes. L'Académie à élu les commissions suivantes :
Prix Halphen. MM. Th. Ribot, Bérenger, Esmein, F. Passy, Himly, Rostand.
Prix Ernest Thorel. MM. Brochard, Gebhart, Esmein, P. Leroy- Beaulieu, Luchaire, L. Passy.
Prix F.-J. Audiffred (ouvrages). MM. Th. Rtbot, Gebhart, de Franqueville , Stourm, Chuquet, Monod.
Prix J.'J. Berger. MM. Lachelier, Boutmy , Aucoc , Cheysson, Chuquet, Babeau.
Prix Carlier. MM. Boutroux, Joly, L. Renault, Beauregard, Fagniez, A. Leroy- Beaulieu.
Prix Corhay. MM. Elspinas, A. Ribot, Gldsson, de FoviUe, Sorel, Donîol.
Prix F.-J. Audiffred (actes de dévouement). MM. Liard, d'Haùsson ville , Lyon Caen, Levasseur, Rocquain, Charmes.
Fondations Carnot et Gasne. MM. Bergson, Espinas, Bérenger, Joly, Bétoiàud, Lyon Caen, d*Eichthal, Beauregard, Rocquain, Fagniez, Lefébure, Babeau.
PUBLICATIONS DE ^INSTITUT
Institut de France. Académie française. Discours prononcé dans la séance publique ienne pair l-Académie française pour la réceptiait dé M. Étiedne Lamy, le 1 i janvier igo6. I broch. înri** Paris, 1906. If. D.
MUSÉE GONDÉ. 115
M. Mfred Mézières , président du Conseil des Conservateurs du Musée Condé, a présenté de vive voix, à la séance trimestrielle de l'Institut , tenue le aâ janvier 1906, un rapport dont il a bien voidu retracer pour nous les lignes principales :
Le Musée Condë a rencontré auprès du public la même faveur que les années précédentes; c*est un succès soutenu et continu, et il est à prévoir qu*il en sera toujours de même. Pendant les cinq années qui ont suivi Tannée exceptionnelle de 1900, TaiBuence a été la môme, on peut donner comme moyenne normale le chiffre de 5o,ooo visiteurs pour le dimanche et le jeudi. Il n'y a eu aucun incident à signaler au cours de- ces visites; la bonne tenue du public doit être hautement reconnue, même aux jours de grande foule; le sentinôent qui domine est Témerveiliement causé par Tceuvre de M. le duc d*Aumaie; on entre dans le château avec curiosité , on en sort avec respect; et la promenade à travers le parc achève d*opérer le charme.
Les entrées du samedi ont été même plus nombreuses que les années précédentes; elles se sont élevées à 3,176, contre a,63i en 190^, a, 554 en igoS, a,84o en 190a, et a,aid en 1901. Et elles navaient été que ^,766 en 1900, ]*année de l'Exposition. On sait que le produit des entrées du samedi, déduction faite des frais de gardiennage, est versé dans la caisse de la Société de secours aux blessés des Armées de terre et de mer, dont le duc d*Aumale était le président. L'Institut a voulu honorer ainsi la mémoire du Prince , en venant en aide à Tœuvre patriotique à laquelle il portait le plus vif intérêt. Il va de soi que nous ne serions pas tenus de continuer cette libéralité si les recettes du Domaine venaient k fléchir. Vous nous permettrez de nous préoccuper de cette question alors que le manque d'argent empêche les Conservateurs du Musée Condé ae faire rentrer à Chantilly des objets d art ou des livres qui en sont autrefois sortis.
C'est ainsi que nous avons eu un gros crève-cœur au printemps dernier. On a vendu à Paris, aux enchères puUiques, une délicieuse aquarelle de Leguay exécutée à Chantilly en 1 789 et représentant une des dernières chasses du prince de Condé; on y voit le prince à cheval, son fils le duc de Bourbon, son petit-nls le duc d'Enghien, facilement reconnaissables; le cerf, suivi par les chiens, s'est jeté dans un des étangs, devant le très ancien bâtiment qu'on appelait alors la Loge de Viarmes et qui, reconstruit en i8!i5 , a pris et gardé le nom de chÀtean de la reine Blanche. Cette oeuvre d'art, de tout point exquise, est un morceau intéressant de l'histoire de l'ancien Chantilly; M. le duc d'Aumale n'eût pas manqué d'acquérir cette épave des collections des princes de Condé ; nous avons eu le regret de ne pouvoir le faire. Il convient de remercier toutefois l'acquéreur, M. Vanderbilt, qui a eu la bonté de nous en offrir une très belle photographie exécutée par la maison Braun.
11 est à craindre que , de longtemps encore , les Conservateurs ne soient obligés de laisser passer les occasions oui pourraient se présenter d'enrichir les collections du Musée, car les ressources aisponibles seront, pour quelques années encore, absorbées par les dépenses urgentes ; achèvement de la décoration du château suivant le progranmie laissé par M. le duc d'Aumale, réparation des bâtiments, fort nombreux , de tout le domaine , entretien du parc , des étangs et des berges , etc. , etc. ; nous avons là en perspective une longue série de travaux urgents qu'il convient d'exécuter aussitôt que possible , car le prince a placé en première ligne « Tentretien en parfait état des bâtiments, parcs, jardins, collections, œuvres d'art, et de toutes les autres parties du domaine».
Nous avons rencontré le concours empressé de la Commission centrale administrative lorsque nous lui avons signalé la nécessité de réorganiser le service d'incendie , dont l'installation remontait à plus de vingt-cinq ans et ne réalisait plus les conditions suffisantes de sécurité. Pour obtenir une pression d'eau convenable , il a fallu créer de nouvelles canalisations, tant hors du château que dans le château; des postes et des appareils ont été installés dans certaines parties du Musée qui en étaient dépourvues; des mesures supplémentaires ont été depuis conseillées par l'éminent ingénieur du corps des sapeurs-pompiers de Paris , le commandant Cordier. De tout cela résidte une aépense élevée, mais nous avons la satisfaction d'avoir rempli le premier de nos devoirs : conserver l'œuvre de M. le duc d'Aumale , lui assurer les plus larges conditions de sécurité.]
Si nous observons la plus stricte économie dans la vie du Musée Condé , si nous n'osons encore aborder que timidement la seconde partie de notre mission, qui consiste cen l'acquisition d'objets d'art de tous genres, livres anciens ou modernes, destinés à enrichir ou compléter les collections » , nou9 pouvons du moins accueillir avec reconnaissance les dons qui nous sont faits, et nous venons d'en recevoir un dune singulière importance; notre éminent confrère Paul Dubois, auteur de la statue tombale de M. le duc d'Aumale qui se trouve dans la basilique de Dreux, a voulu que le modèle en plâtre de cette œuvre hors de pair, la plus belle assurément qu'il ait faite , fût conservée à Chantilly.
Nous l'avons placée au pied de l'escalier d'honneur; elle garde ainsi l'entrée de la maison. L'image du Prince enveloppé du drapeau de la France se détache avec une ressemblance frappante dans le vestibule qui relie le grand et le petit château , conune pour y recevoir encore les visiteurs auxquels le propriétaire de Chantilly réservait d'habitude un si charmant accueil.
La bibliothèque du Musée Condé n'a pu s'enrichir d'aucun livre ancien, car les livres anciens coûtent cher; et d'autre part le très modeste crédit qui nous est alloué pour l'acquisition de livres modernes ne nous permet guère que de tenir à jour les revues, collections et ouvrages à suite. Nous avions espéré que les membres de l'Institut pourraient déposer à Chantilly les livres qu'ils publient; nous le leur avions demandé; mais, sauf de très rares exceptions, notre appel n'a pas été entendu. Cependant la bibliothèque de travail a reçu cette année un important accrobsement, qui nous oblige à installer de nouveaux rayons; notre cher collègue M. Léopold Delisle, obligé de se séparer de la plus grande partie de ses livres en quittant la Bibliothèque nationale, en a dirigé un bon nombre sur Chantilly, nous donnant surtout des collections que nous ne possédions pas et cpù sont indispensables à toute bibliothèque bien organisée. Ces chers compagnons, de s^.
vie ne sont d'ailleurs pas perdus pour lui; il les retrouve à Chantilly lorsqu'il y vient reposer son activité par d'autres travaux dont profite le Musée Condé. On vous a distribué au début de Tannée son Catalogue des livres anciens de Chantilly <rae je vous avais annoncé; puis, trois mois plus tard, le Triomphe d'honneur M connétable Anne de Montmorency, somptueuse reproduction d'un manuscrit anciennement sorti de Chantilly, précédée d'une de ces belles études dont notre Mvant confrère a le secret; je ne sais ce qu'il prépare en ce moment, mais je n'ignore pas qu'il trouve dans un obstiné labeur un adoucissement aux coups cruels <iui l'ont frappé , et je suis sûr que son inlassable activité nous ménage encore plus •d'une agréable surprise.
Vous possédez tous. Messieurs, les beaux volumes que notre collègue M. Gruyer a consacrés aux collections artistiques de Chantilly ; il ne perd pas son temps pendant les six mois qu'il passe chaque année dans cette résidence. Voulant consacrer on hommage tout particulier à la mémoire, du duc d'Aumale et de ses ancêtres , il s'est attaché depuis deux ans à l'étude de tous les portraits de princes ou princesses <le la maison d'Orléans conservés au Musée Condé; la description de ces portraits et les notices biographiques qui doivent Taccompagner sont de nature à fournir un important travaU; je crois savoir qu*il est assez avancé pour que nous ayons l'espoir d'en voir prochainement la publication. Notre confrère se propose aussi de publier le Catalogue des dessins du Musée Condé rédigé par M. le duc d'Aumale; c'est un travail qui ne lui prendrait que le temps nécessaire à une revision ; mais ici nous sonmies arrêtés par la question financière. Le Prince nous avait laissé un fonds spécial de 5o,ooo francs pour commencer la publication des catalogues du Musée Condé ; c'est grâce à cette prévoyante générosité que nous avons pu éditer les livres somptueux que vous avez déjà reçus : deux volumes du Catalogue des manuscrits, le Catalogue des peintures en deux volumes, les Foucquet, les Portraits par Carmontelle, le Catalogue des anciens imprimés. Mais ce fonds est épuisé; c'est sur les ressources de Chantilly, déjà grevées, conmie l'indiquait tout à l'heure, dans son lumineux rapport, notre excdlent confrère, M. Georges Picot, qu'il faudra désormais prélever les sommes nécessaires à la publication des Catalogues. Nous espérons que le souci d'une bonne administration pourra s'accorder avec le consentement des sacrifices utiles, j'oserai dire indispensables; car nous avons le devoir de faire connaître an public les collections de Chantilly. Une des plus intéressantes est assurément celle des portraits dessinés du xvi* siècle, dont M. le duc d'Aumale avait réuni plus de 4oo. Le catalogue en a été fait pour le Prince , il y a une douzaine d'années, par notre confrère M. Bouchot, de l'Académie des Beaux- Arts, conservateur du département des Estampes à la Bibliothèque nationale. Nous pensons qu'il conviendrait de le publier. Les progrès réalisés dans le domaine de l'histoire de l'art depuis quelques années, progrés dont M. Bouchot a été un des principaux ouvriers, permettraient à notre confrère de mettre facilement son travail, déjà ancien, à la hauteur des connaissances actuelles, sans trop prendre de son temps. D'autres catalogues attendent aussi l'impression depuis de longues années : celui des estampes, dressé par notre regretté confrère Georges Duplessis, et celui de la petite collection d'antiques du Musée Condé , rédigé par nos savants confrères MM. Heuzey et Pottier; de ce travail M. Heuzey a déjà tiré une très remarquable étude sur la Minerve grecque , étude qu'il a pubUée dans les Monuments Piot. Et l'avancement des catalogues des autres collections pourrait sans doute être accentué si nous pouvions espérer que les fonds nécessaires à l'impression nous seront largement octroyés.
laPMlIBMB lATtOBAU.
Heureusement, Tabsence partielle de catalogues est amplement compensée par le zèle et l'obligeance de notre conservateur adjoint ; véritable répertoire vivant de toutes les matières littéraires et artistiques que renferme le Musée Condé, il se tient avec une infatigable amabilité , de près ou de loin , à la disposition de tous les travailleurs qui s'adressent à lui. Aussi la salle de travail du Musée Condé est-elle assidûment frécpenlée, particulièrement à Tépoque des vacances, qui amène à Chantilly les professeurs de province et ceux de l'étranger, Anglais, Allemands, Suisses ou Italiens. Permettez-moi de citer rapidement quelques récents ouvrages auxcpels le Musée Condé a fourni une particulière contribution. Nos livres anciens ont été grandement utiles à M. Claudin , qui poursuit sa monumentale Histoire de V Imprimerie française; il a trouvé à Chantilly des incunables absolument uniques. Mais nos manuscrits surtout sont continuellement explorés; pour le xvi* siècle, je citerai les intéressants travaux de M. Bourrilly, docteur es lettres et professeur au lycée de Toulon : Guillaame du Bellay, seigneur de Langey [i^^i-ibà^); Jacques Colin, abbé de Saint-Ambroise. M. Bournlly publie aussi, avec M. P. de Vaissière, des Archives nationales, la Correspondance diplomatique de Jean du Bellay. Ces personnages du XVI* siècle étaient en correspondance avec le connétable Anne de Montmorency. Dans ces mêmes papiers de Montmorency, M. Edouard Rott, auteur d'une très importante Histoire de la Représentation diplomatique de la France auprès des Cantons suisses, recueille en ce moment une foule de lettres du plus haut intérêt qui lui permettront d'ajouter à son œuvre un copieux supplément.
M. Jean de Boislisle est entré résoluntent dans la carrière que son père, notre érudit confrère, parcourt si brillamment; parmi nos manuscrits du xvii* siècle, il a jeté son dévolu sur les Mémoriaux du Conseil de Louis XIV, dont la Société de VHisfoire de France a déjà édité le premier volume ; le second va paraître ; le troisième suivra bientôt. Dans ce travail de M. Jean de Boislisle, nous retrouvons la tradition paternelle de l'annotation consciencieuse, c|ui, résultat de longues et patientes recherches, éclaire tous les passages du texte et ne laisse aucun point dans Tombre.
Nos documents du xviii' siècle ont permis à M. Henry Coûtant de faire un livre intéressant sur le Palais-Bourbon au xviit* siècle; sa tâche lui a été facilitée (il le reconnaît gracieusement) par le chapitre très fouillé que M. Maçon a consacrç à ce palais dans son livre intitulé Les arts dans la Maison de Condé, livre où sont retracés les embellissements apportés' par les princes de Condé dans leurs maisons de Paris et de Chantilly. Tout en poursuivant le classement des archives du Musée Conde, notre conservateur adjoint réunit les matériaux d'un livre définitif sur Chantilly. 11 est aux prises en ce moment avec V Historique du domaine forestier, dont le premier fascicule vient de paraître. Son but est de montrer « l'effort continu grâce auquel le domaine forestier de Chantilly, insignifiant au moyen âge , s'est développé progressivement pour atteindre toute son ampleur dans le premier tiers du XIX' siècle».
J'ai gardé pour la fin. Messieurs, un livre consacré à la femme du Grand Condé par MM. Jousselin et Homberg. Les deux auteurs ont fait valoir pour la première fois le grand rôle joué par la princesse pendant que les princes étaient enfermé» à Vincennes. Ayant pu échapper aux émissaires de Mazarin et gagner Bordeaux , elle y a été admirable de courage, de présence d'esprit et de dévouement. Malgré tant de services rendus elle n'a pu conquérir le cœur de son mari. Condé ne lui pardonnait pas la violence qui lui avait été faite , lorsque dans sa jeunesse il avait été obligé d'épouser la nièce de Richelieu. Il la tint toujours à distance , tout en lui constituant un grand état de maison. Vers la quarantaine elle donna des signes de dé-
rangement d'esprit qui obligèrent son mari à la faire enfermer au château de Châteauroux , d'où elle ne devait pas sortir, même après la mort de Condé. Si j'ai insisté , Messieurs, sur cet attachant travail, c'est qu'il est né à Chantilly, et que ses auteurs n'auraient même pu en concevoir l'exécution sans les documents que nos archives leur ont fournis.
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