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a été dans sa province plus âpre au pillage que ses collègues. Quatre ans à peine étaient passés après ^a retentissante accusation de Verres; le parti populaire , pour combattre la coterie syllanienne encore au pouvoir, faisait semblant de défendre les intérêts des provinces, en attendant que vint son tour de les piller; c'était un moment où tout lempire se laissait aller à Tillusion qu'il y eût des juges à Rome. Il est très probable que la plainte contre Catilina a été l'effet de cette situation , qui encourageait les provinces à intenter des procès, plus que d'excès dont Catilina aurait été plus responsable que les autres gouverneurs.
Mais la légende créée par les rancîmes politiques autour de l'homme n'est qu'une partie et la plus simple de la légende catilinienne. C'est quand commence la véritable histoire de la conjuration, que la légende se complique. Après avoir tracé de lui le portrait si peu flatteur que tout le monde connaît, Salluste aborde (chap. xvii) l'histoire de la conspiration en nous décrivant Catilina déjà occupé , aux calendes de juin 64 , à organiser un vaste complot poiu- détruire l'État, à promettre u tabalas novas, proscriptionem locapletium , magistrcitas , sacerdotia, rapinas ». Or ce fait serait d'autant plus étonnant que sept ou huit mois avant, Catilina était encore dans les meilleurs termes avec le parti aristocratique et conservateur. Son procès l'avait démontré. «Hortensius, dit M.Boissier, le grand orateur des aristocrates, se chargea de le défendre. Le jour du jugement on vit le Forum se remplir des personnages les plus honorables, qui venaient rendre témoignage de sa vertu et de son désintéressement» (p. 54). Comment ce sénateur, cet ancien ami de Sylla, cet aristocrate, ce conservateur s'est-il transformé en sept ou huit mois en un révolutionnaire enragé, qui veut détruire l'ordre social par le fer et par le feu?
Après la belle étude de M. John ^^^ il n'est plus possible de douter que cette narration de Salluste est le commencement de la légende qui tend à grossir les proportions, l'importance, le danger de la conspiration; qu'en 6 k Catilina s'est borné à se présenter comme candidat au consulat et à lutter avec les moyens, plus ou moins légaux, dont tout le monde se servait. Il est néanmoins évident que quelque chose de très grave doit s'être passé dans cette élection, si le parti aristocratique a combattu avec ime si grande énergie, en lui opposant Cicéron, Catilina, qui avait été jusqu'alors un de ses membres; si des écrivains sérieux comme Salluste ont pu voir dans cette lutte électorale les débuts de
^') Entstehunasgeschichie der Catili- Philologie und Pedagogik. SappL aa narischen Verschwôrang (Jahrbâcher fir vol. VIII).
la conspiration. En eflet, si alors la conjuration n'était pas encore conçue, cest tout de même cette élection qui a brouillé Catilina et son parti. Ni M. John ni M. Boissier ne me semblent avoir éclairci assez 0 ce point, les causes de la brouille, ses conséquences immédiates; et ils n auraient du reste pu le faire, dans des monographies spéciales, sans étudier toute la politique, si confuse, de cette époque, sans élargir le cadre de leur argument jusqu'à y comprendre toute l'histoire des intrigues de César et de Crassus. Or ITiistoire de ces intrigues a été rendue très obsciu-e par une erreur de Suétone, que personne na pensé à rectifier, parce qu elle s'accordait avec un préjugé historique très répandu. Suétone nous dit qu étant édile , César a cherché à susciter une affaire d'Egypte, pour se faire envoyer conquérir le royaume des Ptolémées^^^. Obsédés par l'idée que César a eu, dès les débuts de sa carrière, la vision précise de ses grandes destinées, les historiens n'ont pas trouvé étrange que, simple édile, quand il n'avait pas encore une situation exceptionnelle dans la république, le futur dictateur eût voulu tout à coup être envoyé en Egypte à la tête d'une armée. Ils se sont en conséquence tenus à la version de Suétone , qui rend tout à fait incompréhensibles le rôle de Crassus dans toutes ces intrigues et la violente opposition du parti aristocratique à ses menées. Poiu'quoi Crassus déploie-t-il une activité si remuante, pendant plus de trois ans, et dépense-t-il tant d'argent, pour faire élire des consuls qui lui soient dévoués ? Est-il possible d'admettre qu'il se proposait seulement de faire donner une mission de telle importance à un jeune homme criblé de dettes, décrié, qui n'avait pas encore été préteur.^
Plutarque nous donne une explication beaucoup plus daire de ce mystère, en nous disant que c'était Crassus et non César qui voulait être envoyé conquérir l'Egypte ^^\ En acceptant cette version , toutes les di£ficultés disparaissent et nous n'avons plus aucune peine à nous expliquer tout, même la brouille de Catilina avec les conservateurs. Irrité par les triomphes asiatiques de son rival Pompée, Crassus, qui était alors, avec Pompée, le plus grand personnage de la république, veut, lui aussi, avoir une mission extraordinaire; il prépare le projet de conquérir l'Egypte , pour compléter la conquête de la Syrie déjà accomplie par Pompée; il suscite une agitation populaire, comme avait fait Pompée pour faire approuver la lex Gabinia et la lex Manilia. De là son alliance avec César, qui devient son agitateur le plus intelligent et le plus énergique. Mais le parti aristocratique, qui se méfie de Crassus,
'*^ Caesar, ii. — ^^ Crassas, i3,
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qui i^edoute ces grands commandements militaires, qui a été toujours contraire à la politique d expansion trop hardie , s oppose avec énergie à la conquête du royaume des Ptolémées. Bientôt au fond de toutes les intrigues politiques on retrouve la question d'Egypte; et quand vien- ^ nent les élections consulaires pour Tan 63, Gatilina, qui probablement comptait peu sur lappui énergique de son ancien parti à cause du grand nombre des candidats, cherche lappui de César et de Grassus, en se ralliant au projet de conquête de TËgypte, en s engageant à soutenir de toutes ses forces,. comme consul, les ambitions de Grassus. Naturellement le parti aristocratique a dû se plaindre vivement de la « trahison » de Catilina, et il s en est vengé en le combattant avec acharnement. Mais si nous comprenons sans peine cette fureur, nous devons aussi reconnaître que la volte-face de Gatilina n'était nullement un fait extraordinaire et qu elle doit être classée dans une catégorie d'incidents assez fréquents dans les époques de crise , où l'opportunisme domine.
II. Je regrette de ne pouvoir analyser dans ses détails la belle description que M. Boissier fait des mœurs électorales de Rome, en racontant l'histoire de la fameuse élection où Gicéron , opposé par le parti aristocratique à Gatilina, fut élu consul. Tout le monde sait du reste que M. Boissier excelle à représenter ces grands tableaux de la vie romaine; et je n'étonnerai personne en disant qu'il était impossible de mieux décrire les procédés électoraux par lesquels Gicéron et Antoine furent élus , en excluant Gatilina. G'était un nouvel échec du parti populaire, de Grassus et de Gésar, qui depuis quelque temps avaient beaucoup de malchance ; et il aurait été raisonnable de supposer que cet échec n'aurait pas eu des conséquences plus graves que les précédents. Mais dans les époques de désordre et de crise il est très difiBcile de calculer toutes les répercussions possibles qu'une action peut avoir, les détentes de forces cachées qu elle peut provoquer. Get échec devait amener Gatilina , par un enchaînement fatal de tentatives et d'erreurs , à devenir le chef d'une conjuration à laquelle il ne songeait nullement au moment où les consuls de l'an 64 proclamaient le résultat des élections, si peu favorable pour lui. En le faisant échouer, le parti conservateur laissait Gatilina dans une situation très fâcheuse : sans consulat, brouillé avec le parti où il avait les attaches les plus solides , et désormais compromis avec le parti populaire, qui cependant ne pouvait avoir de trop vives sympathies pour l'ancien partisan de Sylla. Cette situation était même d autant plus grave pour Catilina, qu'à cette époque la conquête des charges n'était pas seulement une affaire d'amour-propre, mais aiis^i une grosse affaire d'argent.
On dépensait beaucoup pour les avoir, parce qu elles rapportaient beau^ coup; et il fallait les faire rapporter le plus quon pouvait, parce quelles coûtaient très cher. Il nest donc pas invraisemblable que, comme les écrivains anciens le font croire , Catiiina se soit trouvé dans de gros embarras d*argent après le procès intenté par les Africains et sa malheu» reuse campagne électorale de 6li. Une revanche lui était donc absolument nécessaire. H devait, à n'importe quel prix, devenir consul, sous peine de disparaître, presque ruiné, de la scène politique poiu* toujours. Nous ne nous étonnerons donc pas de le trouver de nouveau candidat aux élections de Tan 63. Mais entre les deux élections «un an s est écoulé, écrit M. Boissier (p. 116), et pendant tout ce temps CatiUna nous échappe. Dans les cinq mois qui suivirent Télection , quand Cicéron était consul désigné, il nest pas question de Catiiina ». Il ne se mêle pas non plus aux luttes acharnées qui agitent les six premiers mois du consulat de Cicéron et que M. Boissier décrit dans des pages presque parfaites , aux débats au sujet de la loi Roscia , à ceux beaucoup plus graves que soulèvent la question des enfants des proscrits de Sylla , la loi agraire de Rullus , le fameux procès de Rabirius. Dans ces luttes si orageuses le duel est engagé entre Crassus et César d'un côté et Cicéron de l'autre. Crassus et César, sans trop se compromettre, cherchent à mettre Cicéron dans l'embarras, à ie brouiller ou avec le parti conservateur ou avec le parti populaire ; Cicéron, souple, adroit, infatigable malgré la réputation de sottise qu'on lui a faite, échappe successivement à tous les pièges dressés autour de lui par les deux diefs populaires. Que fait pendant ce temps l'homme dont Salluste nous dit que son esprit ne se reposait jamais ?
Cette disparition momentanée de Catiiina est bien singulière ; sa candidature pour l'année suivante nous prouve qu'il n'était nullement décidé à rentrer dans la vie privée. M. Boissier a cru pouvoir l'expliquer en supposant qu'il a été occupé , pendant cette année , « à oi^^aniser définitivement sa conjuration ». Ainsi quand Catiiina s'est présenté comme candidat aux élections consulaires pour l'an 62, il aurait eu déjà, cette fois, le plan bien arrêté de s'emparer du pouvoir par un coup de force. L'idée de la conjuration serait en somme née entre les deux élections consulaires, celle de l'an 6/1 et celle de l'an 63. Mais une première difficulté nous arrête à ce point : pourquoi, s'il était décidé à prendre les armes, Catiiina a-t-il essayé encore une fois la fortune d'une élection? M. Boissier lui-même avoue que « nous sommes d'abord un peu étonnés » de cette décision (p. i^i); et il cherche h enlever la dîiffîculté par une explication sans doute très ingénieuse. « Peut-être avait-il tort de mêler
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ensemble un complot et une candidature, mais on a vu quel était le prestige de la dignité consulaire et que les plus audacieux conspirateurs hésitaient à tenter leur entreprise tant qu'ils n en avaient pas été revêtus » (p. ilii)' Malheureusement la première Gatilinaire nous présente des difficultés beaucoup plus graves. Le chapitre que M. Boissier a consacré aux Catilinaires est le plus beau du livre. Son étude sm' la première Gatilinaire surtout est un véritable chef-d'œuvre de critique historique. J'avoue que je n'ai bien compris, dans tous ses détails, ce discours, sur lequel j'avais pourtant longuement médité, qu'après avoir lu ce chapitre. Mais c'est justement son étude sur les Gatilinaires qui m'empêche d'accepter la thèse de M. Boissier. Je résume en quelques lignes les événements qui ont précédé le discours. Gatilina se présente comme seul candidat, sans l'appui de Grassus et de Gésar; sa candidature effraye cette fois les classes riches à un tel point que les chevaliers , malgré leurs vieilles rancunes, font ime coalition électorale avec le parti de la noblesse sénatoriale; les bruits que Gatilina prépare des violences et des coups de main commencent à circuler au milieu de l'agitation électorale. Encore une fois Gatilina échoue; mais les élections terminées, après ime courte trêve, les bruits alarmants reconunencent :i circuler; on dit qu'on prépare en Ëtrurie une insurrection sous la conduite d*un ancien centurion de Sylla, un certain Manlius, qui avait beaucoup travaillé pour Gatilina dans les élections; on ajoute qu'on complote de massacrer à Rome tout le Sénat. Bref, le' 2 1 octobre, sous l'impression de ces bruits, le Sénat décrète le senatas consultant ultimuni, — l'état de siège, nous dirions aujourd'hui. Pendant ce temps, tandis que tout le monde le soupçonne d'être l'organisateur de toutes ces violences, Gatilina reste à Rome et assiste aux séances du Sénat. L'agitation et l'irritation contre lui augmentent à Rome dès qu'on sait que Manlius a réellement organisé en Ktnirie une petite armée révolutionnaire; tout le monde l'accuse d'être d'accord avec Manlius; on l'accuse aussi d'avoir tenté, la nuit du i'' novembre, un coup de main siu* Préneste. Cependant ni Gicéron ni aucun sénateur ou magistrat ne prend aucune initiative contre lui; im jeune homme sans autorité a seul l'idée de lui intenter un procès de vL A la fin , le 7 novembre , après avoir su que Gatilina organise im complot pour le ùire assassiner, Gicéron se décide à convoquer le Sénat. Gette paisible lenteur, au milieu de tant de dangers, est bien surprenante ; mais plus étrange encore est la scène qui se déroule au Sénat. Gicéron y prononce contre Gatilina un discours dont personne n'a, mieux que M. Boissier, démontré toute l'étrangeté. Croyez-vous quii attaque à fond Gatilina, qu'il le foudroie de ses accusations? Point
du tout, «li lui montre, écrit M. Boissier (p. 182), avec toute l'habileté de son éloquence insinuante, la honte qu'il y a pour lui à vivre parmi des concitoyens qui le redoutent et le détestent. 11 va jusqu'à s attendrir sur le sort que lui fait cette haine générale. Il lui demande, à plusieurs reprises, de s en aller, comme un service personnel, et suppose que Rome elle-même prend la parole pour Ten prier. . . » En d'autres mots, il prie et il supplie Catilina d'aller rejoindre Manlius, daller ap- |X)rter aux insurgés la chose dont ils manquaient le plus : une énergie et une autorité capables de les diriger. Mais si étonnant que soit le discours de Cicéron , la réponse de Catilina est plus étonnante encore. Au moment où Cicéron le presse plus vivement de partir lui-même, sans attendre que le Sénat le condamne à Texil, Catilina répond qu'au contraire il veut lui faire décider la question. « Fais-en la proposition , dit-il au consul, et s'il me condamne, j'obéirai.» S'il avait décidé de prendre les armes, pourquoi restait-il donc à Rome, au milieu de tant de soupçons, sous les menaces redoutables de l'état de siège, exposé à chaque instant au danger d'une répression aussi violente que celle qui avait frappé les Gracques et Satuminus ? El cependant Cicéron se refuse à présenter une proposition formelle, avec le fameux prétexte qu'elle •abhorret a nieis moribas » ; il se contente d'adresser à Catilina d'éloquentes sommations que le Sénat écoute en silence, sans les souligner de la plus petite approbation.
Il me semble que cette conduite de Cicéron et de Catilina peut s'expliquer seulement si Ion suppose que d'un côté Cicéron et le Sénat n'étaient pas sûrs qu'entre l'agitation électorale faite à Rome par Catilina et la révolte de Manlius il y eût des liens bien étroits , et que de son côté Catilina ne savait pas encore le 7 novembre quelle attitude il allait prendre en face du mouvement de Manlius : c'est-à-dire s'il devait le désavouer ou se mettre à sa tête. Je n'ignore pas que cette supposition contredit tellement toute la tradition historique , qu'elle doit paraître d'abord presque absurde. Moi-même, en écrivant le premier volume de Grandear et Décadence de Rome, et tout en étant sur beaucoup de points plus radical que M. Boissier, je ne suis pas allé aussi loin , et j'ai admis que tout de suite après l'échec, ou, pour être plus exact, après l'acquittement de Murena , Catilina s'est entendu avec Manlius pour organiser une insurrection militaire. Mais alors, je le répète, je n'avais pas encore compris complètement le premier discours de Cicéron contre Catilina et je me suis contenté d'une explication qui aujourd'hui , après que j'ai lu les belles pages de M. Boissier sur les CatiUnaires , me parait inexacte. Très probablement la vérité ne peut être trouvée qu'en formulant avec hardksse