‹ Journal des savants (volume 2)Chapitre 3 sur 130 · GUGLIELMO FERRERO · texte numérisé non relu

GUGLIELMO FERRERO

une hypothèse que dans mon livre j'ai osé à peine proposer : c est que dès le commencement de lagitation pour les élections de 63 il y a eu, dans le parti de Catilina, un double courant, l'un légalitaire et parlementaire, s'il m est permis d'employer ce mot, l'autre militaire et révolutionnaire. Tout le monde est aujourdliui d'accord que Catilina avait choisi pour programme de son agitation électorale de Tan 63 la question la plus grave et la plus dangereuse qui troublait alors ITtalie : la question des dettes. Ayant constaté que la question d'Egypte n'intéressait pas asses le public pour assurer une élection et que l'appui de César et de Grassus ne suffisait pas encore pour le garantir d'un échec; n'espérant plus pouvoir se réconcilier avec son parti, Catilina avait pensé se faire une grande popularité en dehors des partis et des coteries influentes en agitant au milieu des masses une question plus simple et plus pratique, même bien plus dangereuse, que celles agitées par les chefs du parti populaire, une question qui devait intéresser un grand nombre de personnes. Dans un pays où il y avait tant de débiteurs, un candidat qui promettait d'abolir les dettes pouvait espérer trouver un grand nombre d'admirateurs dans toutes les classes, parmi les démocrates enragés comme parmi les anciens centurions de Sylla, dans le peuple comme dans la noblesse. Cicéron, en effet, nous dit que Catilina a joui, à un certain moment, d'une grande popularité dans toute l'Italie, et Salluste nous donne une longue Hste des personnages appartenant à la noblesse qui ont pris part à son agitation. C'était sans doute une cohue bruyante de partisans ramassés partout, plutôt qu'un véritable parti; mais cette confusion d'éléments si divers et la question même qui avait pu réunir sous la direction de Catilina tant de nobles et de plébéiens, de démocrates et de syllaniens rendent probable qu'il y eut dans le parti de Catilina beaucoup de malentendus, surtout sur les moyens à employer. Si les chevaliers et les sénateurs dont parie Salluste pouvaient désirer ne plus payer leurs dettes , il semble difficile d'admettre que tous se soient engagés si facilement dans une entreprise révolutionnaire dont ils devaient connaître mieux que personne les difficultés et les dangers. N'est-il pas plus vraisemblable de supposer que ceux^ visaient à une abolition légale des dettes, faîte à l'aide de lois approuvées par les comices? Mais dans l'armée Catilinienne il y avait aussi d'andéns soldats de Sylla , qui avaient déjà fait une révolution , beaucoup de désespérés qui n'avaient rien à perdre et tout à gagner dans un bouleversement universel. Les souvenirs de la grande gueiTe dviie de Marius et de Sylla étaient encore vifs ; on voyait de tous les côtés les maisons, les vilias, les esclaves de ceux qui s'étaient enrichis dans l'immense crise. Avec cette philosophie de l'histoire assez facile dont

se servent les masses, beaucoup de gens devaient se demander pourquoi il ne serait pas possible de plonger de nouveau Tllalie dans un pareil désordre et de recommencer le grand pillage qui, vingt ans auparavant, avait enrichi tant de gens. Ce Manlius , ancien centurion de Sylla , criblé de dettes, qui se met à la tête des révoltés de TÉtrurie, parait bien avoir toutes les qualités nécessaires pour être, dans le parti de Catilina,le chef des révolutionnaires.

Cette hypothèse nous explique d*une manière merveilleuse les points le^ plus obscurs de toute nofre histoire. Si on pense que Catilina, comme chef, devait tâcher de concilier les deux tendances opposées, nous ne nous étonnons plus qu'il se soit porté candidat aux élections de 63. Le parti légalitaire devait d'abord, c est-à-dire jusqu'à Téchec de la candidature, être le plus influent, soit par l'autorité personnelle de ses membres, soit par l'inclination naturelle à la prudence qui est propre à tous les partis très nombreux , soit par J'influence personnelle de Catilina. Au fond, celui-ci ne désirait que devenir consul; et il devait préférer le devenir par ies voies légales, plutôt qu'en se jetant dans une aventure révolutionnaire. Mais après l'échec électoral ^ l'aile gauche, les révolutionnaires, ont, comme il est naturel, le dessus; les légalitaires les plus influents et les gens paisibles se retirent; Manlius commence à recruter des troupes; à Rome même, les plus audacieux ourdissent des complots , pour forcer Catilina à abandonner son attitude l^alitaire , à se mettre à la tête des révolutionnaires , qui avaient besoin d'un chef illustre. Que fait , pendant ce temps, Catilina P Si l'on suppose qu'il a hésité longuement, qu'il a cherché, autant qu'il a pu, à maintenir le contact avec les révolutionnaires, sans toutefois se compromettre trop avec eux, on expliquera très bien toute la conduite si équivoque de Catilina pendant les mois qui vont des élections à son départ de Rome. La question se pose donc de savoir si nous sommes autorisés à prêter à CatÛina ime politique si ambiguë. La réponse ne me semble point douteuse. Quoi de plus naturel , si Catilina était un homme intelligent, qu'avant de se lancer dans une si dangereuse aventure , il voulût attendre pour voir quelles probabilités de succès aurait l'idée d'une révolte générale de l'Italie pour la question des dettes.^ Dans la génération précédente, l'Italie s'était insurgée pour la question des droits de cité, ce qui pouvait faire espérer un nouveau mouvement général sans toutefois en donner la certitude. Il est aussi facile d'expliquer pourquoi le public, surtout les classes supérieures, déjà irritées par le programme démagogique de sa candidature, sont encore plus irritées par les bruits alarmants qui circulent , par l'attitude équivoque de Catilina. Même après que la révolte de Manlius eut été

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annoncée officiellement, le jugement à porter sui' la situation dépendait entièrement de Catilina; car tant qu'à la tête de la petite bande ne resterait qu'un ancien et obscur centurion de Syila, il n'y avait rien à craindre; il s'agissait seulement d'une de ces petites révoltes locales, si fréquentes en Etrurie, qu'on avait toujours réprimées avec facilité. Il en aurait été bien autrement si à la tête de la révolte allait se mettre un sénateur, im ancien préteur, un noble Romain. Les esprits, hantés par les terribles souvenirs de la dernière guerre civile, pouvaient alors se demander avec angoisse si l'on n'assisterait pas à un nouveau bouleversement universel , tant la situation générale de l'Italie semblait encore incertaine. Ainsi l'incertitude sur les véritables intentions de Catilina devait être particulièrement pénible à tout le monde à Rome; et c'est pour l'obliger à définir son attitude que Gicéron prononça son fameux discours. Toutes les étrangetés de ce discours deviennent maintenant compréhensibles. Evidemment, si Catilina sortait de Rome et allait rejoindre Manlius, aucun doute n'aurait plus été possible; on aurait vu clair dans la situation encore si obscure et on aurait pu prendre les mesures nécessaires contre Catilina et conti*e tout le monde. Mais Catilina , qui ne voyait pas encore en Italie les signes certains d'une prochaine révolte générale, qui pour cela aurait voulu encore attendre à déclarer son alliance avec le parti révolutionnaire, fait un effort suprême pour rester à Rome, pour prolonger cette situation équivoque, et en appelle au Sénat.

La force des choses déjoua à la fin ses calcub; Catilina fut obligé, par la haine universelle, de quitter Rome, de rejoindre Manlius, de se mettre à la tête du parti révolutionnaire. Depuis ce moment, la tradition historique ne présente plus aucune difficulté grave , car elle a à décrire une insurrection qui a réellement existé. Les tentatives révolutionnaires furent facilement réprimées, à Rome et en Etrurie, car Tltalie ne bougea pas ; et Catilina une fois mort , la légende s'empara de lui et de son entreprise, l'exagérant, l'élargissant, la compliquant, cachant son véritable caractère, jusqu'à en faire la plus abominable tentative de guerre civile. Cette légende servait trop d'intérêts, ce qui explique pourquoi elle a trouvé un si grand crédit. Les conservateurs tâchèrent de se servir de la conjiu^ation pour frapper à mort le parti populaire; celui-ci n'avait pas raison de prendre la défense de ce mouvement, qui réellement n'avait pas été créé par lui, mais par un ancien officier de Sylla avec l'appui de personnes appartenant à toutes les classes et à tous les partis; Salluste, un écrivain populaire, un ami de César, accepta même la légende créée par le parti aristocratique, et nous a décrit la conspiration sous les plw

sombres couleurs, mais pour démontrer quelle avait été rœu\Te du parti de Sylla! Ajoutez que dans cet événement a été mêlé un des plus célèbres écrivains latins, Cicéron, qui devait naturellement être porté à croire et à faire croire à toutes les légendes qui grossissaient Timportance de la conspiration , bien que personne ne fut mieux que lui à même de les contrôler.

Ainsi s est formée la légende catilinienne , dont les contemporains, malgré l'abondance des documents qu'ils avaient a leur disposition, ont été fes dupes. Nous, au contraire, bien qu'obligés de reconstruire toute cette histoire sur des fragments, nous pouvons nous flatter de connaître, sinon tous les détails, au moins les parties essentielles de la vérité. En travaillant sur ce sujet si instructif et si intéressant , M. Boissier a donc ajouté un nouveau service à la longue série de services éminents rendus par lui à la science de l'antiquité dans une si longue et si active carrière. C'est pour cela que le lecteur, arrivé a la fin du livre, le ferme, plein non seulement d'admiration pour l'originalité scientifique et la beauté littéraire de l'œuvre, mais pour l'inaltérable jeunesse intellectuelle de ce glorieux vieillard, que le temps semble n'oser pas toucher de « son aile » et qui reste le maître de tous ceux qui étudient l'histoire de Rome.

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