AVRIL
L'EPOPEE ÂMARCTIQUE.
HuGH Robert Mill. The Siège of the South Pôle, i vol. ia-S®. Londres, Alston Rivers, 190 5. (De la collection The Story of Exploration, éditée par J. Scott Keltie.)
PREMIER ARTICLE
Pendant les dix années qui ont précédé 1 go6 , des assauts particulièrement furieux ont été livrés au pôle Sud. Presque délaissés depuis la célèbre expédition de Ross, c est-à-dire depuis plus dun demi-siècle, ces parages ont vu tout d un coup aflluer les explorateurs, déterminés à arracher à TAntarctide des secrets jusqu'alors trop bien gardés. A la fin on peut dire qu'il s'agissait d'un si%e en règle, où chaque nation avait choisi son secteur d'attaque, les pavillons anglais, allemand, français, écossais, suédois, norvégien, argentin et même belge, se trouvant déployés côte à côte sur presque toute la circonférence de la barrière de glace qui défend l'accès du pôle austral. Jamais l'effort n'avait été plus considérable ni, en apparence, mieux ordonné. Rarement l'énergie et l'endurance humaines s'étaient montrées sous un jour plus glorieux.
Pourtant, de cette bataille gigantesque, le pôle est sorti intact. A peine si le plus favorisé de beaucoup de tous les assaillants a pu réduire à un seul millier de kilomètres la distance qui le séparait encore du but. Si des observations géographiques et scientifiques du plus haut intérêt ont été le fruit de cette campagne , on ne saurait prétendre ni qu'elles aient épuisé le problème ni même que leur importance ait correspondu pleinement à l'énergie dépensée. Néanmoins , cet épisode marque une date mémorable dans l'histoire de l'exploration , et il mérite d'autant
mieux lattenlion des hommes de science qu'à le bien étudier on trouvera sûrement des enseignements profitables en vue d'ime reprise future des hostilités.
C'est oe qu'a pensé M. Hugh Robert Mil! , bien connu dans le monde savant par le rôle important qu'il a longtemps joué comme bibliothécaire de la Société royale de Géographie de Londres. 11 s'est donc proposé d'écrire ce qu'il a appelé le Siège du pôle Sud, moins pour faire connaître le détail, encore présent à tous les esprits, des dernières opérations , que pour ramener l'attention sur toutes les tentatives antérieures, à commencer par les plus anciennes. En relations personnelles avec tous les survivants de l'exploration antarctique ^*\ ayant pu consulter à son aise , contrôler et mettre à profit une masse de documents précieux , renfermés dans les riches archives dont il avait la garde , il a su , dans un seul volume de 450 pages, enrichi de figures et de photographies admirablement choisies, ainsi que d'une carte dressée tout exprès par Bartholomew, donner une histoire aussi remarquable par sa concision que par la sûreté des informations. Il a fait mieux ; sa profonde connaissance du sujet lui a permis de si bien relier entre eux les divers épisodes de celte longue épopée, qu'au lieu d'une suite de récits indépendants, nous avons dans ce livre une histoire pleine de vie et d'unité, dont on peut dire qu'elle offre tout l'intérêt d'un drame ; non seulement parce que les incidents dramatiques y abondent, mais parce que fexposé est combiné de telle sorte , qu'on puisse à chaque étape mesurer le progrès accompli ou apprécier les fautes commises dans la poursuite d'un but invariable.
Aussi , quelque malaisé qu'il puisse être de soumettre à l'analyse un livre où déjà se révèle un tel effort de condensation , voulons-nous entreprendre d'en donner ici une idée, en nous attachant surtout à mettre en lumière la trame continue par laquelle fauteur a su en réunir tous les chapitres.
I. La conception de fexistence d'une région antarctique a dû se présenter à l'esprit des premiers astronomes grecs, aussitôt qu'ils eurent baptisé du nom d'Arctos cette constellation de l'Ourse, autour de laquelle semblent tourner toutes les autres. Seulement, comme à cette époque, la terre était considérée comme un disque aplati, de toutes
^'^ Pamii ceux-ci , une ineniion spé- à i843 et qui, presque nonagénaire
ciale est due au vénérable botaniste sir aujourd'hui, compte parmi les asso-
Joseph Dalton Hooker, qui accompa- ciés étrangers de notre Académie des
gnait rexpédition de Ross de iSSg Sciences.
parts entouré par le fleuve Océan , où le soleil allait se coucher, la région opposée au pôle visible ne pouvait être conçue que comme un pays de désolation et de terreur, condamné à une obscurité perpétuelle et traversé seulement par les âmes des mourants. CétaitïÉrèbe des anciens.
Plus tard , tout en dénonçant comme tme absurdité la croyance à la forme plate de la terre, Hérodote ne semble pas s'être préoccupé de la question du pôle austral. Ce sont les pythagoriciens qui, sinspirant d'idées préconçues sur la nécessité de la symétrie et de la perfection dans les formes , introduisirent a priori la notion de la sphéricité terrestre. Dans ce cas, il paraissait nécessaire qu'une terre, habitable comme la nôtre , vînt former, autour de lautre extrémité de l'axe , la contre-partie des continents groupés dans l'hémisphère boréal.
La sphéricité de la terre ayant été scientifiquement établie par Aristote , il fut facile d en déduire le principe d'une évaluation de ses dimensions. Deux cent cinquante ans avant notre ère, cette tâche fut entreprise par Eratosthène, qui trouva que le monde habitable connu de son temps ne devait représenter qu'un quart de la superficie terrestre. Alors commencèrent des spéculations théoriques sur la façon dont les terres et les mers pouvaient être réparties sur le reste du globe. Pour les stoïciens, l'Océan devait former une masse continue, de laquelle émergeaient quatre grandes îles symétriquement placées. Le monde connu n'était qu'une de ces îles. Ces spéculations, au début de l'ère chrétienne, trouvèrent ieur expression dans les cartes de Strabon et de PcHnponius Mêla.
Mais les disciples d'Hipparque , outre qu'ils dédaignaient une manière de voir exclusivement appuyée sur l'idée théorique de symétrie, s'étaient laissé tromper par une aflirmation erronée de Séleucos, d'après laquelle l'Océan Indien eût été dépourvu de marées. Sous l'empire de cette croyance , ils profess^ent que la terre ferme devait être continue dans son ensemble, les mers n'y occupant que des bassins fermés. L'école d'Alexandrie épousa cette doctrine , dont Ptolémée s'est inspiré en construisant sa célèbre carte , où l'Océan Indien se trouvait limité au sud par une terre inconnue, reliant l'Afrique à l'extrémité sud-orientale de l'Asie : erreur qui, trop facilement acceptée, devait avoir pour effet de retarder de douze sièdes le progrès de nos connaissances géographicjues !
Dne autre cause de ce retard fat l'idée préconçue que le séjour de l'homme était forcément limité à la «one tempérée , au nord de laquelle (Ml connaissait l'existence d'une zone glaciale, tandis qu'au sud régnait ime chaleur non moins exclusive de toute vie. De la sorte, s'il existait, au sud de l'Kquatear, une terre ferme ou Anti(^îone, symétrique du
monde connu, elle devait être tenue pour inaccessible. A la vérité, les Phéniciens auraient pu redresser ce préjugé; car ils avaient certainement fait le tour de l'Afrique par le Sud. Mais M. Mill les soupçonne d avoir accrédité à dessein , dans l'intérêt du maintien de leur monopole maritime , des fables propres à dissuader tout navigateur étranger d affronter des parages où, aflEirmaient-ils , on ne pourrait rencontrer que chaleurs torrides , monstres marins effrayants et brouillards perpétuels.
Durant tout le moyen âge , la question de la forme de notre terre a donné lieu à de nombreuses disputes, au cours desquelles les idées théologiques, ou, pour parier plus correctement, les idées des théologiens, jouèrent plus d'une fois un rôle abusif. C'est seulement avec le début du xv' siècle que la théorie fit place à l'exploration directe , et cela sous l'influence de besoins commerciaux vivement ressentis. Les produits de l'Orient devenaient de plus en plus nécessaires à l'Europe. Or les Turcs barraient la route naturelle des Indes ; il s'agissait de savoir si Ton ne trouverait pas quelque voie maritime en partant de l'Atlantique.
C'est à la solution de ce problème que résolut de se dévouer un prince portugais, qui a reçu avec justice le nom de Henry le Navigateur. On vit alors ce que peut obtenir une inlassable persévérance, quand elle dispose de moyens d'action suffisamment puissants. Chaque année , les navires équipés par le prince Henry s'avançaient un peu plus loin dans la direction de cette zone équatoriale si longtemps redoutée. En i444 on découvrit les îles du Cap Vert, et en i Ayo la ligne équinoxiale était franchie. A la vérité, le marin princier ne put pas jouir de ce triomphe, obtenu dix ans après sa mort. Mais l'élan était donné, et, pour Thonneur du Portugal , le bénéfice de fimpulsion devait survivre longtemps à celui qui en avait eu le mérite. En 1^97 Vasco de Gama doublait le cap de Bonne-Espérance , démontrant ainsi que la Terra incognita des anciens, si elle existait, ne se rattachait pas à l'Afrique. Enfin, en 1 5 1 9, autour de l'Amérique récemment découverte, Magellan commençait le voyage de circumnavigation qui allait le conduire dans le Pacifique.
Les découvertes de la fin du xv* siècle avaient prouvé l'existence d'un Nouveau Monde, qui en longitude faisait pendant à V Ancien, Mais le globe terrestre ne se trouvait pas suffisamment meublé , dans sa partie australe , par les deux pointes de l'Afrique et de l'Amérique , si rapidement aiTÔtées longtemps avant le cercle polaire. N'était-il pas raisonnable d'imaginer l'existence d'im Troisième Monde , celui-là antarctique et ne pouvant être atteint que par une navigation à travers les hautes latitudes australes? Une carte d'Orontius Finné, publiée en 1 53i, figure autour du pôle Sud une Terra australis, avec cette qualification «^recenter in-
LKPOPÉE ANTARCTIQUE. 181
venta, sed nondum plene cogniia », et qui, s avançant dun côté jusquaux Mascareignes , tandis que , de l'autre, elle se soude presque à TAmérique, envoie dans la direction opposée au détroit de Magellan une longue et large protubérance, dénommée Regio paialis, où Ton peut voir le reflet dé quelque connaissance anticipée , mais confuse, de l'Australie.
Cette carte prouve que la Terre de Feu , dont on n'avait pas encore fait le tour, était considérée comme la pointe extrême de la grande Terre australe supposée. Démontrer l'existence de cette dernière allait devenir le rêve des explorateurs, assurés, s'ils y réussissaient, de conquérir une gloire comparable à celle de Christophe Colomb et de Vasco de Gama. Sous l'influence d'un tel stimulant, on vit s'oi^niser, pendant le xvi" siècle , le xvn* et une partie du ivui**, toute une suite d'expéditions, ayant pour objet la découverte du Troisième Monde. A la grande surprise de ceux qui croyaient à la symétrie terrestre , ces voyages eurent simplement pour résultat de Faire connaître l'Australie ainsi que la Nouvdle-Zélande , et d'établir qu'un immense océan s'étendait depuis le Chili jusqu'à la Nouvelle-Guinée. D'autre part , la Terre de Feu ne formait, au sud du détroit de Magellan, qu'un insignifiant appendice, au delà duquel la mer se poui*suivait sans interruption.
En 1768, à l'occasion du passage de Vénus, qui devait avoir lieu l'année suivante, commencèrent les mémorables expéditions de James Gook , délibérément entreprises dans le dessein de vérifier l'existence du continent austral. Le 17 janvier 177a, le cercle polaire antarctique fut franchi pour la première fois. Mais, après ime longue navigation , YAlert et la Discovery durent revenir sans avoir vu d'autres terres que celles de la Géorgie du Sud. A la vérité , l'extrême abondance et rétendue des glaces rencontrées ne laissaient guère de doutes sur l'existence d'un continent qui leur servit d'appui. Mais, sur tout» sa route, Cook n'avait vu que régions désolées, auxquelles la chaleur du soleil faisait constamment défaut, et que visitaient sans cesse d'effroyables tempêtes. Combien plus défavorables devaient être les conditions des, zones encore plus australes ! Aussi résumait-il sa pensée dans cette phrase décourageante : « Si quelqu'un se sentait assez de résolution et de force pour chercher à élucider le problème, en poussant vers le Sud plus loin que je n'ai fait, ce n'est pas moi qui lui envierai la renommée due à ses découvertes; et je n'hésite pas à déclarer que le monde n'en tirera aucun profit. »
n. Le pessimisme de Cook était excessif, car il ne s'agissait pas seulement de terres à découvrir, et un marin de son expérience n'aurait pas
dû méconnaitre à ce point l'importance des problèmes d ordre physique général, dont la solution était liée à une meilleure connaissance des parages antarctiques.
Heureusement, si ses déclarations étaient faites pour dissuader les explorateurs d'un nouvel effort, il rapportait de sa campagne des indications propres à éveiller des appétits plus positifs. Au cours de son voyage, il n avait pas manqué de signaler la remarquable abondance des phoques dans les environs de la Géorgie du Sud. Or, à cette époque, le développement de Tindustrie avait fait prendre au commerce des huiles animales une importance considérable. Nombre de baleiniers se pressaient à cet effet dans les contrées arctiques, se disputant une proie destinée à devenir chaque jour plus rare. La découverte d'un nouveau «champ d'huile», pour le dernier quart du xvnf siède, n avait pas moins de signification que ne devait en acquérir, pour la même fraction du ûècle suivant, l'annonce d'un nouveau champ de pétrole.
Dès 1778, les navires anglais raj^ortaient de la Géorgie du Sud et des parages de Magellan Ao,ooo peaux de phoques et 3,800 tonnes d'huile d'éléphant marin (phoque à trompe), représentant une valeur de près d'un million de francs. En 1 80 1 , le chifiBre montait à quatre millions. Déjà, en 1 79 1 , 102 vaisseaux, représentant un tonnage de 10,000 tonneaux et montés par 3, 000 marins, avaient donné dans les mers du Sud la chasse au phoque à fourrure, rapportant dans cette seule année ime cargaison totale estimée à près de six millions de francs. Si l'on songe que les frais de lexpédition de Cook s'étaient montés en tout à 000,000 francs, on jugera du profit que le grand navigateur avait indirectement procuré à son pays.
Mais la géographie allait du même coup bénéficier de cet empresse^ meqt des baleiniers. En 1819, l'Anglais William Smith poussa une pointe hardie au sud du cap Hom. Il crut voir une terre par 63** ko' de latitude et la signala à son retour aux gens de Valparaiso, qui se moquèrent de lui. Mais l'annonce fut prise au sérieux par des baleiniers américains, qui lui demandèrent de désigner exactement la place. Smith refusa, ne voulant faire connaître son secret qa*à on Anglais. Enfin, en octobre 1819, ^^ réussit à équiper un bateau et, au bout de qudques jours , il plantait le drapeau de sa nation sur un nouvel archipel , celui des Shetland du Sod, dont, i'année suivante, Bransfield allait faire la reconnaissance complète.
L'année 1820-1821 fut particulièrement dure pour les pauvres phoques a fourrure. Cinq navires américains leur donnèrent simidtanénient la chasse et, à cette occasion, Palmer^ commandant de l'un de
ces bateaux, découvrit la terre qui a gardé son nom. L'année suivante, il reconnut pour la première fois les Orcades méridionales, et, à partir de ce moment, ses compatriotes ne cessèrent de visiter les nouveaux parages jusqu a extinction presque complète du gibier qui les attirait.
Au cours de sa campagne de 1820, Palmer, revenant par un temps de brouillard de Tilede k Déception, située sur le 6^" parallèle, avait eu la surprise de se trouver face à face avec deux navires de guerre portant le pavillon russe. C'était l'expédition de Beilingshausen , dont nous allons maintenant parler.
Il ne s agit plus ici d'une entreprise commerciale , mais bien au contraire de l'exécution d'un plan, grandiose autant que désintéressé, qu'avait conçu, au commencement de 181g, l'empereur Alexandre I*. Son dessein était de faire explorer simultanément les parages des deux pôles, en envoyant de chaque côté deax navires de sa flotte. Sous f active impulsion du baron de Traversey, chef de l'amirauté russe, l'équipement des vaisseaux fut préparé avec tout le luxe qu'il était loisible à un monarque absolu d'ordonner. Le commandement de l'expédition antarctique fut confié à Beilingshausen, qui avait pris part au vopge de circumnavigation de Krusenstem et était alors âgé de l\ 1 ans. L'équipage , trié avec soin parmi les nombreux candidats qui s'étaient offerts , comprenait en tout 189 personnes, dont près de ao officiers. Les provisions furent choisies avec le plus grand soin; la viande salée avait été éprouvée au préalable par deux années de voyage sous tous les climats. Les hommes étaient pourvus de vêtements chauds. Enfin l'organisation était si parfaite qu'au cours de la campagne il n'y eut pas un seul cas de scorbut, la santé de l'équipage demeurant excellente.
L'expédition quitta Cronstadt le i5 juillet 1819. A son passage à Copenhague, elle devait prendre à bord deux naturalistes allemands; mais ceux-ci firent défaut et il fut impossible de leur trouver des remplaçants au pied levé , soit en Danemark , soit en Angleterre. Le 2 7 décembre, l'expédition atteignait la Géorgie du Sud, naviguant au milieu des baleines et des vols d'albatros. Le îi6 janvier, elle traversait le cercle pcdftire, ayant continué à suivre, depuis les Sandwich du Sud, une route constamment plus méridionale que celle de Cook, et ayant reconnu pour la première fois le bord de la banquise sur AS degrés de longitude. Arrivé h Sydney, en Australie, le 29 mars 1820, Beilingshausen eut k surprise d'y trouver les deux vaisseaux de la flottille arctique russe, qui avaient jugé bon d'arrêter là leur voyage, au lieu de pousser jusqu'à la tmr de Bering. Après avoir reçu un chaleureux accueil de la colonie australienne, il repartait en mai pour explorer les archipels
tropicaux de la Polynésie. Mais le 8 décembre le revoyait en contact avec la banquise, qu*il longea sur plus de 600 kilomètres. Le 1 1 janvier i8qi, il réussissait pour la troisième fois à traverser le cercle antarctique par 120 degrés de longitude. Onze jours après, il découvrait Tile Pierre I*', puis, le 28 janvier, la terre Alexancîre V\ qu'il vit très nettement, mais à 60 kilomètres de distance. Le 4 février le revoyait aux Shedand du Sud et, le 5 juillet, il rentrait à Cronstadt, n ayant, au cours de ce magnifique voyage, perdu que quatre hommes.
L'expédition de Bellingshausen était une magistrale continuation de celle de Cook, qu'il s'était attaché à compléter sans jamais suivre identiquement la même route. Tandis que Cook n'avait dépassé le 60' parallèle que sur ia5 degrés de longitude, dont 24 au delà du cercle polaire, la route du navigateur russe embrassait 2^2 degrés au sud du cercle de 60 degrés et 4i au delà du cercle antarctique. L'existence, dans ces parages, d'un océan continu et ouvert ne pouvait plus être mise en doute.
Cependant cette remarquable campagne n'excita pas, en son temps, l'attention qu'elle méritait. Plusieurs années ^'écoulèrent avant que ses résultats fussent publiés, et cela seulement en langue russe; et bien que l'itinéraire de Bellingshausen soit marqué sur toutes les cartes , ce n'est qu'en 1 902 cpi une expédition antarctique a pu avoir à sa disposition les utiles observations qu'il avait faites, soit sur la salure de la mer, soit sur le mode de formation des glaces. Longtemps encore on n'aura plus sur ces contrées que les renseignements fournis par ceux qu'y attirera la perspective, trop souvent déçue, d'un gain pécuniaire.
C'est d'abord James Weddell, le premier Anglais qui ait visité les Shetland du Sud. 11 y revint en 1828, si peu préoccupé de recueillir des observations scientifiques qu'il n'emmenait même pas de médecin et ne s'était pas muni d'instruments, Pourtant c'est à lui qu'on devra l'une des plus remarcpiables découvertes géographiques qui aient été faites dans ces régions. Arrivé aux Orcades méridionales en janxHier 1823, il pousse au sud, favorisé par un beau temps, et atteint en février le 7 3* parallèle, trouvant des baleines en abondance ainsi que d'innombrables troupes d'oiseaux de l'espèce du pétrel bleu. Enfin, le 20 du même mois, il se trouve par 7 4*" 1 b\ latitude que personne, n'avait atteinte avant lui. A ce moment, les deux seuls thermomètres qu'il possédât sont brisés par accident, et il revient sans pouvoir même rapporter de renseignements météorologiques précis. Mais il a reconnu le premier ce qu'on ajustement appelé la mer de fVeddeU, c'est-à-dire une énorme échancrure pratiquée dans la terre antarctique; et il s'écoulera plus de quatre-vingts ans avant
que les circonstances climatériques permettent à d'autres de répéter son exploit.
Quelques années après, en i83o, Ënderby envoie Biscoe dans les mers australes, et si cette expédition rapporte peu de profits, du moins elle aboutit à deux découvertes, dun côté celle de la Terre d'Enderby, de Tautre celle de la Terre de Graham. Ënfm , en 1 838 , des commerçants organisent une campagne qui, dans la direction tout à fait opposée à TAmérique, fait rencontrer, presque sous le cercle polaire, le groupe des îles Balleny.
III. A ce moment commence une nouvelle phase de lexploration antarctique. La science entre en jeu et ce sont les besoins de la physique du globe qui vont stimuler les navigateurs. Le problème du magnétisme terrestre a déjà été soulevé par Uumboldt, qui, en 1829, a réuni de magnifiques observations depuis Moscou jusqu a Pékin. Sabine, de son côté, a opéré depuis les régions arctiques jusqu'aux marécages de l'Afrique occidentale, et, en i83i, James Clark Ross a eu la gloire de découvrir, dans farchipel boréal de TÂmérique, un pâle magnétique y c'est-à-dire un point où laiguiljie aimantée cesse de subir aucune action directrice et se tient verticale si on la suspend librement. Enfin, en 1837, le grand mathématicien allemand Gauss réunit en une puissante synthèse toutes les données, jusqu'alors éparses, qu'on possédait sur la déclinaison, l'inclinaison et l'intensité de la force magnétique. Il donne une formule pour calculer ces éléments en chaque point du globe , et annonce qu'en vertu de sa théorie, un autre pôle magnétique doit exister aux environs du 66* parallèle, à peu près par 1 46** de longitude orientale. Quel triomphe ce serait si cette prévbion venait à être vérifiée! Âu^si les sociétés savantes s'émeuvent; le sujet est plusieurs fois agité devant l'Association britannique pour l'avancement des sciences et, eo i838, l'Angleterre décide qu'une expédition sera envoyée dans ce but, avec un programme élaboré à fond par une commission de la Société Royale de Londres.
Mais d'autres ont déjà pris les devants, stimulés par le même désir : c'est d'abord le Français Dumont d'Urville, ensuite un Américain, le Commodore Wilkes. Tous deux sont partis avant que l'expédition anglaise ait pu achever ses préparatifs; et voilà comment trois expéditions indépendantes vont se poursuivre, dont chacune donnera sans doute des résultats de grand intérêt, mais qui eussent été bien autrement profitables pour la ^ience si une entente préalable avait pu s'établir entre les trois nations. .
On connaît les exploits accomplis par Dumont d'Urville avec YAstro-
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lahe et la Zélée. Son rêve eût été, parait-il, de poursuivre des études anthropologiques à travers les archipels du Pacifique; et, selon M; Miil, c'est le roi Louis-Philippe qui, sans doute à Tinstigation de Humboldt, aurait modifié le but du voyage. Sa mission une fois acceptée et bien résolu à mener son équipage phis loin que ce dernier ne voudrait (c'était sa réponse à certains doutes émis sur son endurance personnelle), d'Urville atteint en janvier 1 838 le pack, c'est-à-dire la barrière continue de glaces flottantes, et découvre, au sud des Shetland, la Terre Louis- Philippe; puis, modifiant ses plans, après avoir hiverné en Tasmanie, il se décide à reconnaître le bord de la banquise entre l 'io et 1 60 degrés de longitude orientale , ce qui lui donne l'occasion de découvrir la Terre Adélie et la Côte Glarie. L'épuisement de son équipage le force seul à revenir en France dès le mois de féviîer i84o. A partir de ce moment et jusqu'en 1 goS , on ne reverra plus le pavillon français dans les mers australes!
En i836, le Congrès des Etats-Unis, prenant en considération la grande importance que pouvaient oflrir, pour le commerce américain, les pêcheries de baleines et autres enti^prises dans le grand Océan méridional, avait décidé l'envoi d'une expédition de reconnaissance, qui durant Tété ferait des croisières dans les parages antarctiques. Après d'assez longs retards, l'expéditicm lut oi^nisée en i838, sous le commandement de Wilkes. Elle ne comprenait pas moins de 83 officiers, avec tm état-major civil de 1 2 personnes. Malheureusement les navires choisis n'étaient nullement appropriés à leur but et la préparation des détails laissait partout à désirer, ce qui lut la cause de nombreux mécomptes.
Partie en février 1 889 de la Terre de Feu, la flottille chercha d'abord à retrouver le point extrême atteint par Cook;. Puis, en décembre de la même année, Wilkes, qui se trouvait à Sydney, vint suivre le bord de la banquise à partir du 162* méridien oriented. Par iSy*, il crut voir une terre qu'il appela Ringgold's Knoll. De là au 97' degré Est, la teire fut plus d'une fois en vue , et Wilkes eut cette impression que les Terres Balleny, Sabrina et Enderby devaient êti'e reliées entre elles par un continent, ou tout ou moins un archipel très serré. Mais il se trompa souvent sur la distance à laquelle se trouvait oe qu'on appela plus tard la Terre de fVilken, figurant des montagnes en des points où, beaucoup j^s tard, divers navires devaient passer sans difficulté.
Pendant que s'accomplissaient les événements que nous venons de résumer, la grande expédition anglaise achevait de s'organiser. James Clark Ross, le plus brillant officier delà Marine britannique, déjà illustre
par fies campagnes arctiques et sa découverte du p^ magnétique de la Terre Boothia, reçut le oommandement de la flottilie, composée des navires Erebas et Terror, Il ne fut pas constitué d'état^major scientifique * les officiers ofifeant toute la compétence voulue pour les observations magnétiques et météorologiques, seules iiiscrites au programme eo dehors de Texploration géographique proprement dite. Heureusement les médecins de Tescadre étaient ^n même temps des naturalistes, et parmi eux se trouvait un jeune botaniste , destiné à devenir célèbre som le nom de sir Joseph Daltoa Hooken
Le 16 ao6t i84o, l'expédition arrivait en Tasmanie, oii eUe était reçue avec enthousiasme par sir John Franklin» le futur héros du drame arctique. Ross, après avoir oiiganisé à Hobart Town xui observatoire màgiM&tique, se souvient que, deux ans auparavant, Balienj avait signalé dans la banquise une ouverture située par 1 70'' de longitude Est. Après avoir touché Tile Campbell, U pousse au sud, traverse le cercle polaire et, le 5 janvier jSài, rencontre le pack. Il sy fraye un passage et, au bout de quatre jours, par 69** i5' de longitude, sous le méridien de 1 76"" i5' Est, il a la satisfaction de trouver la mer libre qu'H cherchait. 11 se dirige alors droit au sud, vers la position attribuée au pôle magné^ tique austral. Mais un obstacle surgit et, le 1 1 janvier, l'expédition vient heurter le cap Adare, extrémité dune haute teire, hérissée de montar gnes gigantesques, et que Ross dédie à la jeune reine Victoria. Abandonnant Te^ir d'atteindre le pôle magnétique, qui parait devoir se trouver sur cette t^rre, À âoo kilomètres au moins du bord, le commandant longe ce rivage, exactement orienté nord^ud, et s avance, toujours en mer libre, jusqu'à ce que, par un peu plus de 76"* de latitude, il voie se dresser devant lui, dans la brume, des pics très élevés. Le 28 janvier, le brouillard se dissipe et de la plus haute de ces montagnes s'échappe une colonne de' fumée, éclairée pendant la nuit. Un volcan en plein empire des glaces! Quelle trouvaille! C'est ¥ Erebas, haut de 3,700 mètreç, à côté duquel se dresse un autre volcan, celui-là éteint, le Terror.
Mais il n'est pas possible de pousser plus loin au sud. Contre ces montagnes volcaniques s'appuie une vraie muraille de glace, dont la crête dépasse de 5o mètres le niveau de la mer et qui parait flotter sur l'eau. Ross en suit le bord, atteignant dans cette navigation sa latitude extrême, 78*6'. Puis il revient en arrière, assiste le 16 à une superbe éruption du volcan et, reconnaissant rimpossibilîté d'hiverner dans ces parages, retourne sur ses pas. Le 20 mars, il a de nouveau franchi le pack, et le 6 avril i8iiA on le revoit en Tasmame, après un voyage de
cent quarante-cinq jours , pendant lequel il n a ni perdu un homme ni éprouvé une avarie sérieuse. Jamais pareille moisson de découvertes n'aura été obtenue à aussi peu de frais.
Cependant ces magnifiques résultats ne suffisaient pas à Ross et, en i84a, dans une seconde campagne où lexpëdition, assaillie par des tourmentes, courut les plus grands dangers, il réussit à atteindre, le long de la banquise reconnue Tannée précédente , la latitude de 78* 9' 3o", qui ne devait être dépassée que soixante ans plus tard. Un hivernage aux îles Malouines fut suivi en 1 843 d'une tentative de pénétration dans la mer de Weddell. Mais la glace ne cessa de barrer le passage et Ross fut amené à conclure que son prédécesseur avait dû être favorisé par des circonstances clîmatériques exceptionnelles. Après cet effort, l'équipage était à bout de forces; la saison se montrait de plus en plus mauvaise. On dut songer au retour. Le 28 septembre 1 843 , les deux navires rentraient à Woolwich et le chef de l'expédition, créé baronnet, recevait de toutes les sociétés savantes les honneurs dus à une expédition sans précédents.
Non seulement il s'était approché du pôle plus qu'aucun autre avant lui , recueillant sur sa route une foule d'observations intéressant la physique terrestre; mais il avait enfin démontré l'existence de la terre australe. Qui donc pourrait désormais la révoquer en doute, alors qu'on venait d'en suivre le bord, dans la direction du pôle, sur près de 1,000 kilomètres, voyant se dresser contre elle des volcans plus importants que l'Etna, tandis qu'en arrière se profilaient des montagnes capables de rivaliser avec les Alpes?
[La fin à vm, prochain cahier.)