‹ Journal des savants (volume 2)Chapitre 88 sur 130 · JÉSUS · texte numérisé non relu

JÉSUS

Par cestuy [mon corps] serez tous saulvés Ce dignement le recevés.

[Ihid,)

Grant doleur ay, ne scay que faire De Toutraige que j*ai veîiu.

(V. 5ooo-i.

Qu'il sera vosire sauvement Ce dignement le recevez.

tère de Semar, diss. de Leipzig, 1906, p. 18 ss.); pour celle d'Arras, ceux de M. Stengel [Zeitsch. fur franz. Sprache und Lit, , XVII ,11,224). Pour la Passion d'Arras le tableau des formes strophiques a été dressé par M. Stengel [loc, cit,, p. 2!2o) et pour celle de Semur par M. Streblow (p. 26); mais les indications de celui-ci sont si inexactes que j*ai dû recommencer ce travail (Revue des langues romanes, XLIX, p. 227-9).

n faut remarquer d'autre part que la compilation de Semur n*a pas connu la Passion d'Arras : c'est ce qui me semble résulter de la comparaison détaillée que

M. Streblow (p. 8-1 5) a établie entre les deux textes, au reste sans énoncer de conclusion. S'il en eut été autrement, ce compilateur, qui parait avoir tenu beaucoup à moderniser son œuvre, n'eût certes pas manqué d'y faire passer quelques-unes des nouveautés vraiment frappantes qu'il eût trouvées chez son confrère.

^^^ Voir à ce sujet les remarques de M. Roy, p. 109.

^*^ Ûeax des copies conservées (le ms. 4 08 5 et le fragment de Sion) appartiennent à cette région; j'ignore l'origine du ms. 4356.

De part et d autre un Juif compte les trente deniers , un à un , entre les main:. Je Judas; celui-ci répond :

Je ferai bien ceste besoigne, Mais je vous veulx dire [une] enseigne. . • (Fol. ià9 r*.)

Mais pour mieuix faire la besoingne De li vous baiUeray ensoigne . . .

De part et d'autre saint Jean, venu aux nouvelles pendant l'interrogatoire de Jésus par Caïphe^^^ s'échappe en abandonnant son manteau^^^.

[Un Juif à saint Jean.]

Es-tu des gens qui vient espier?

(Fol. i5i r*.)

[Saint Jean à saint Pierre.]

Puisque eschapés je m*an suis, Mieuix ayme estre despoiller Et laisser porpoint et couler, Voyre, perdre porpoint et manteaul Que ce qu eusse laisser ma peaul.

(Fol. i5i r-.)

Grumaton [à saint Pierre],

Qui te fait icy espier?

Nbptalin.

Vous me laisserés ceste chappe, Ou je vous pourray bien maâlier.

Johann ES ëvangelista.

Je la vous ayme mieuix bailler Que je ne fieiise perdre la vie.

Hérode se réconcilie avec Pilate parce que celui-ci lui a envoyé Jésus :

Quar je veulx estre son amys , Poor ce que Jhesus m'a tranmys :

Jely pardonne mon mal semblant; De lui faice tout son talant.

(Fol. i54 V.)

Or est Pillate mon amys.

Puisque Jhesu il m'a tramis :

Je li pardonne (corr, pardôinmon) mai tident ;

De toy veoir avoie grant talent.

Caïphe (dans Autun, Anne dans Semur) fait sommer un « fèvre» de forger trois gros clous; l'homme ayant refusé, les Juifs ofirent de l'argent à sa femme pour qu'elle le remplace :

Très bon payement vous en ares , Demandés ce que vous vouldrés.

(Fol. i58 r').

Juifs vous doivent bien amer, En cor vous vauldra ce clamer (?) Cent et x livres.

^'^ Dans les trois premiers Évangiles, Marc (XIV, 5i-a) parie dun jeune

c'est Pierre cpi joue ce rôle; dans le homme qui, lors de Tarrestation de

cpiatrième, Pierre et un des disciples Jésus, laissa entre les mains des soldats

non nommé. le «linceul» dont il était enveloppé;

^'^ Autun , fol. 1 5 1 r*; Semor, v. 6897. mais il ne le nomme pas.

SAYAim.

IHrMHtKlE SATIOÏAII.

^«0 A. JEANROÏ.

La vieille (dans Autun , Gmmaton dans Semur) répond s

Or sa je vous requiers , compains , Met maistre Jhesu fîcBier,

Que n'y apamiés nç pie», ne mains; Tant que ly saillent les boyaulx;

Je scay que bien les perceray Aux Juifs est trop desloyaolx.

Quant en la croix pandui seray. Je vous pry qulï soit bien barré

Amys, ftûctes ly bien estacber. . . Et contre la croix si sarré

Qu'il ne se puisse destraper.

Ë( guaidésque Jbiea e» seit sarrés, (^. 7114^)

Jhesu& le faulx et doisloyaulx

Qui es Jui& ay fait tant de mash.

(Fol. i58 v«.)

Les ressemblances sont nombreuses dans les plaintes de îa Vierge au pied de la croix :

Ha[ha] , mors ! que tu es amère I Hée ! mort desloial , mort amère ,

Avec le filz tue U mâre^ Ne laisse sm» lo fik là i

(Fol. 162 V-.) (V, 75go-l.)

Que fera la pauvre Marie Helas et que feraJIfarrQ?

Qui sy formant est esbaye? Elle doit bien estre esbaie.

{Ibid.) t^. 7«5o.i.J

Dy moy, beaul fils , las , que ferai Beaul filz , commcoft me mantearf ay.

Ni comment je m« Gontendrai? Conseille moi, que devenray?

(Fol: i6a ¥•.) (V. 7627-8.)

C'est au même moment, c est-à-dire peu avant que Jésus rende le dernier soupir, que les Juifs (Caïphas, dans Semur) envoient chercher les deux larrons.

Unz petit me debvés entondare : Mais il vous fSudl sans pkuL actendre :

Taato^t aoos^ iÎMiit'dLeu* larron paodxe. Deux larraos de coste li pendjre.

(M. iW.r'.) (V. 74&o-i.>

De part et d autre Joseph d'Arimathie excuse la faiblesse que Piiate a montrée en eondamnant Jésus :

Syre Pîîate, il m'est advis SîrQ, pour voir j'ay bien apns

Que vous n'avez de rien mespris. Qn© voaa n*ave> de rieas^^ mesprn.

Enfin la scène du décrucifi^ement par Joseph d'Arimathieet!Nîcodème ofire de très grandes analogies.

La Passion de Semur n est donc pas proprement une « œuvre de transition », maïs plutôt ime œuvre composite, faite (te morceaux arbitrairenaent soudés. Nous avons vu qui! en ^tait probablement de même pour la Passwn d' Autun : il semî)le donc bien que le procédé ait été dans les traditiosis du g€înre. Ce n est ({u au commencement du xy* siècle

que la composition dune Passiwi devint, au moins en quelque mesure, une €euvre artistique et personnelle, k laquelle des auteurs de renom et de talent consentirent à apporter tous leurs soins.

C'est avec la Passion d'Aïrras que le genre entre décidément dans cette phase nouvelle : celle-ci est riche en innovations vraiment heureuses et fécondes, sur lesquelles M. Roy eût bien fait dmsister davantage. Non seulement Marcadé^^ sait écrire, mais il a des soucis d'agencement et de vraisemblance ^qu'ignoraient ses prédécesseurs; le comique, dont ses contemporains n eussent pas consenti à se passer, est traité par lui avec une remarquable discrétion. Enfin l'intention d'instruire et d'édifier éclate à chaque pas ; c'est là pour la première fois que les commentaires théologiques sont largement mis à contribution. L'œuvre est, dans son ensemble , d'une belle tenue littéraire et d'une véritable portée religieuse. Enfin j'ai déjà signalé plus haut une innovation qui, au point de vue dramatique , devait avoir les plus heureux effets : c'est ici d'abord que le rôle de la Vierge est traité avec ampleur et variété. Jusqu'alors la mère de Jésus n'apparaissait que pour se répandre, au pied de la croix, en monotones et interminables lamentations : l'ancien «Planclus», l'un des noyaux primitifs du drame, s'allongeait démesurément sans profit pour l'émotion. M arcade , s'inspirant de deux traités mystiques qui eurent à son époque un immense succès^*^, s'imagine de dérouler, parallèlement à la Passion du Christ, la Passion de la Vierge. Celle-ci, accompagnée de Madeleine et des « Maries », est présente à toutes les phases de l'action : prévenue par Jean, elle se rend dans la cour du prétoire, elle rencontre son fils au moment où il est conduit de Caïphe à Pilate, gravit arec lui le Calvaire et hii envoie un lambeau d'étoffe pour couvrir sa nudité : ses lamentations sur le Calvaire ne sont donc que le couronnement d'un rôle éminemment et constamment pathétique. U y a là un véritable enrichissement de la matière traditionnelle , auprès duquel me semblent pâlir les innovations mêmes de Greban/^^

En ce qui concerne les rapports entre cette Passion et celle de Greban, entre l'œuvre de celui-ci et celle de Jean Michel, M. Roy a donné les renseignements les plus abondants et les plus précis. Je n'y saurais rien ajouter d'utile et mets fin à ces observations déjà trop longues.

<** èi. Roy me parait atoir prouvé (Migne, Pafrof. fcit., CLIX, p. 271-90),

(p. 375) que c*est bien Ëustache Mar- et des MeditatioML vitae Christi. cadë qui est fauteur de la Passion ^'^ Cette lai^ge place faltA au pathé-

d'Airas. • tique doit remonter, comme Ta pensé

^'' Je veux parler du Diàlogus Mariée M. Mâle (foc. cl^, p. 106), à TinBuence

et Ansehm attribué à saint Anselme franciscaitie.

On voit en somme que, malgré toute la nouveauté et la richesse de louvrage de M. Roy, le sujet quil a si habilement débrouillé n'est pas encore épuisé dans toutes ses parties : un certain nombre de questions, relatives notamment à Tépoque la plus ancienne, restent pendantes. Tous les lecteurs de ce livre exprimeront sans doute avec moi le vœu que ce soit M. Roy lui-même qui y revienne : nul n y est mieux préparé et n a plus de chances que lui d*arriver à des solutions définitives.

A. JEANROY

Charles Waddington. La Philosophie ancienne et la critique historique. 1 vol. in-12. Paris, librairie Hachette et C^^ 1904.

I. Il ny a peut-être pas d expérience aussi instructive, quand elle est possible, que celle dont la pensée humaine est lobjet; aussi Thistoire de la philosophie est-elle une source incomparable d'enseignement pour cdui qui s'intéresse à l'éclosion, à la vie et au déclin des idées générales. Ce sont bien là, au moins autant que les intérêts et les passions, les ressorts profonds de notre existence. Aussi un livre comme celui de M. Waddington, La Philosophie ancienne et la critique historique, a le grand attrait d'offrir dans son ensemble, de Thaïes aux derniers représentants de l'Ecole d'Alexandrie , « une grande expérience philosophique , la seule complète, la seule dont on piuisse déterminer avec précision le commencement, le milieu et la fin » (p. 9). De tels livres font regretter d'autant plus vivement que l'histoire de la philosophie ait disparu de nos programmes scolaires. Avec des lectures aussi avenantes, faciles, claires, les jeunes gens auraient goûté, comme à la source même, les sucs puissants de la pensée antique et obtenu le plus précieux bénéfice de l'éducation classique bien entendue, en sentant que les questions vitales qui nous agitent encore et semblent nous surprendre avaient été abordées, approfondies et presque résolues par les Grecs, ces maîtres de toute sagesse, théorique et pratique.

La méthode de M. Waddington , en histoire de la philosophie , procède de cette idée que si la philosophie n'y est pas inutile , la connaissance de son histoire n'y saurait nuire. Se servir des systèmes antiques comme

de matériaux amorphes pour alimenter des thèses pour le moins hardies, cela pouvait s appeler philosophie de l'histoire au temps de Hegel ; mais cela ne peut servir qu'à faire briller la virtuosité de Texécutant. Le morceau fini, il ne reste plus rien. Tandis qu'il y a profit réel à replacer un auteur dans son milieu, une œuvre à sa date, une idée à son moment. Ainsi l'apparition du scepticisme n'a plus de sens , dans le grand épanouissement dogmatique de la pensée grecque , si l'on y voit le simple développement de la sophistique et si Ton fait ouvrir l'école de Pyrrhon en concurrence avec celles de Platon et d'Aristote qui n'ont même pas soupçonné l'existence d'un tel contemporain. Il est clair au contraire, comme le montre M. Waddington (p. 298), que Pyrrhon n'a pu réussir comme chef d'école avant le retour du voyage qu'il fit en Asie, dans l'armée d'Alexandre, avec un autre philosophe-soldat, Anaxarque, son vrai maître ; et il ne put obtenir de célébrité à Athènes qu'entre 3 1 o et 290, c'est-à-dire pendant la période assez courte qui s'étend entre le déclin de l'école d'Aristote sous Théophraste vieillissant et l'avènement des deux grands systèmes de Zenon et d'Epicure, qui remplissent le m' siècle et qui se sont approprié !'« apathie et l'ataraxie » de Pyrrhon.

II. La même méthode d'examen sagace portant sur les circonstances historiques permet à notre auteur de faire la lumière sur un autre point relatif à l'importance véritable du pyrrhonisme, à qui certains historiens modernes de la philosophie attribuent une durée et une continuité peutêtre exagérées. Entre Pyrrhon, le fondateur de l'école, etSextus Empirions , son dernier représentant , mort dans la première moitié du m' siècle de notre ère , et le seul dont nous ayons des ouvrages complets , très précieux pour la connaisance de tous ses prédécesseurs , se place Enésidème, le plus original des sceptiques. Si ce subtil penseur leur eût manqué, Us eussent perdu, à nos yeux, autant que les Stoïciens sans Chrysippe. Son examen de la relativité de la connaissance, sa critique de la causalité, sa transformation du pyrrhonisme en une sorte de dogmatisme moral ou, du moins, en une préparation à la croyance, le relient , chez les modernes , à Hume et à Kant , et font de lui le véritable ancêtre grec de notre école criticiste. Il importe donc, pour comprendre le développement historique de l'école sceptique, de déterminer, si cela est possible, le moment où Enésidème y apparaît.

Mais sa vie nous est beaucoup moins connue que son œuvre. Suivant le seul témoignage qui le désigne en termes précis, il serait né à Cnosse, dans l'île de Crète , et il aurait enseigné à Alexandrie une doctrine renouvelée de Pyrrhon. En l'absence d'autre indication sur le temps où

fm JULES THOMAS.

ii aurait vécu , deux conjectures se sont présentées. D'après l'une , Ënésî^ dème devrait être placé dans le dernier siècle avant notre ère, au moment où disparaît la nouvelle Académie, avec Phiion et Antiochus. Ce serait même, diaprés certains critiques, la vigoureuse polémique d'Ënésidème qui aurait réduit au silence les derniers représentants de Tiécole de Platon , tiré le pyrrhonisme de Tobscurité où 1 avaient relégué les succès du stoïcisme depuis deux siècles, et inauguré une seconde éoc^e scep> tique dont la durée serait alors de près de trois siècles. D après une autre conjecture, il faudrait reporter Enésidème beaucoup plus tard et faire de lui non un contemporain de Cicéron , mais celui de Diogène Laërce et de Septime Sévère , ce qui mettrait entre les premiers et les seconds pyrrhoniens un intervalle de quatre siècles et réduirait la seconde école à une durée à peu près aussi restreinte que la première. M. Brochard , dans son beau livre des Sceptiques Grecs, qui, à plusieurs reprises, rend hommage aux travaux de M. Waddington sur ce sujet, se prononce pour la date la plus ancienne, et il se fonde sur un passage de Photius men* tionnant un ouvrage d'Énésidème , aujourd'hui perdu.

Nous voyons pourtant deux motifs d admettre, avec M. Waddington (p. 366-370), la date ia plus rapprochée de nous. D'abord le texte de Photius n est pas sûr et la façon de le lire est contestée. Ensuite la condusion qu on en pourrait tirer est combattue par trois autres témoignages très nets. Le premier est cdui de Cicéron , si amplement informé des débats auxquels prirent part les dwniers académiciens et à qui leurs controverses avec un adversaire tel qu'Énésidème n auraient pas échappé. Or il déclare dans le De oratore « que Técole sceptique est éteinte depuis longtemps ^^^ ». Sénèque, un siècle plus tard, se plaint, au dernier chapitre des Questions naturelles, que « les branches de la grande famille philosophique s'éteignent sans rejetons; que lancienne et la nouvelle Académie n aient plus de défenseurs et qu'il ne reste personne à qui demander la tradition et la doctrine pyrrhonienne ». Parierait-il ainsi dans le cas où Enésidème n'eût été séparé de lui que par im intervalle relativement court?

Enfin, le témoignage décisif qui permet, seion nous, de fixer la date d'Énésidème est celui d'Arîstoclès , précepteur de Septime Sévère et prédécesseur d'Alexandre d'Aphrodisias comme chef de l'école péripatéticienne au III* siècle de notre ère. « Personne, dit-il, ne pensait plus aux pyrrhoniens, quand ce^ derniers temps [éxPès xa) 'apcitfvY^^ un certain Enésidème a entrepris à Alexandrie de renouveler leurs sornettes. » Aristoclès n'est pas aimable pour Enésidème; mais cela prouve que pour le

' ^'^ Liv. III , ch. XVII. — <*ï Littëralement : hier ou avant-hier.

représentant attitré du péripatétisme il était déplaisant de voir se relever, loi vivant, une école qu'il croyait disparue depuis plusieurs siècles. Le dépit un peu aigre qu'Û nous montre en sighalant le succès d'Ënésidème est une bonne raison de croire qu'ils étaient contemporains. Il eût parlé avec plus de désintéressement d un événement philosophique déjà ancien. M. K^ochard regrette qu on attache une importance excessive au témoignage d'Anstoclès; il admet que l'expression « dans ces derniers temps x , employée par celui-ci , pourrait désigner un intervalle de cent cinquante ans et môme un peu plus. M. Ravaisson dit aussi ^^^ qu'Aristoclès a pu trouver u moderne encore par comparaison, quoique de beaucoup antéri^ir à lui, le restaurateur d'une école tombée depuis trois siècles ». C'est, selon nous, donner à l'expression d'Aristoclès une signification vraiment abusive et que n'autorise aucimement d'ailleurs le Thésaurus grœcœ Ungaœ d'Henri Ëstienne. Nous préférons donc , avec M. Waddington, placer Enésidème à la fin du second siècle de notre ère, à la tête d'une nouvelle série de Sceptiques qui s'étend jusque vers la moitié du m' siècle. La durée de cette seconde école pyrrhonienne est ainsi réduite, mais nous comprenons mieux, par là, sa destinée. Comme la première école avait disparu devant le dogmatisme des Stoïciens et des Epicuriens , la seconde cède à ces nouvelles formes du dogmatisme : le platonisme mystique d'Alexandrie et la foi nouvelle qui allait changer la face du monde.

III. Une autre question débattue entre les érudits du xix* siècle est celle de la chronologie des écrits de Platon. Le chapitre quatrième du livre de M. Waddington , consacré à la double question de l'authenticité et de la succession des Dialogues, est un bon exemple de cette méthode délicate et ferme, qui s'attache avant tout à l'exactitude des détails et à la prudence dans les conjectures.

Il n'est peut-être pas de philosophe ou même d'écrivain grec dont les œuvres nous aient été plus soigneusement conservées que celles de Platon. Lui-même avait pris ses précautions pour que ses manuscrits fussent placés sous la garde de ses successeurs dans la direction de l'Académie , et nous savons les noms de tous c«ux qui , pendant trois siècles , conservèrent ce précieux dépôt. Cicéron raconte que l'orateur Crassus , étant à Athènes , put consulter le manuscrit du Gorgias sous la surveillance du scolarque Charmadas. D'auti^ part, la Bibliothèque d'Alexandrie possédait des copies que des grammairiens comme Aristarque avaient sou-

^** Essai sur la Métaphysique d'Aristoie, t. II, p. q5i.

mises à une critique d'une autorité irrécusable et qui constituaient la série des 35 dialogues et des douze lettres que nous possédons encore aujourd'hui. Des dialogues d'iuie origine inconnue furent néme «ignalés par les grammairiens d'Alexandrie comme faussement attribués à Platon pour cette seule raison que le texte ne s'en trouvait pas dans la collection conservée dans l'Académie. Ainsi, aucun écrit apocryphe ne déparait leur recueil platonicien , dont chaque partie avait ses garanties propres d'authenticité.

Au commencement du premier siècle de notre ère, le platonicien Thrasylle recueillait la tradition de l'Académie et des Alexandrins et répartissait les œuvres de Platon en neuf groupes de quatre dialogues, établissant ainsi pour l'avenir un canon ou règle d'authenticité. Les Grecs réfugiés en Italie après la prise de Constantinople apportèrent avec eux ces mêmes écrits de Platon qui avaient été étudiés, conservés et catalogués à Athènes et à Alexandrie et aucun doute ne s'était élevé contre de telles gm^anties jusqu'au commencement du xix* siède.

Schleiermacher, le premier, proposa, au nom d'une critique dite interne, de rejeter comme apocryphe une bonne partie de l'œuvre attribuée à Platon. 11 constatait qu'Aristote n'a cité ou mentionné que neuf dialogues de son maître. Si donc , disait-il , on étudie bien les caractères de ces dialogues dans leur forme , leur méthode et leur pensée fondamentale , on obtiendra une idée exacte de ce qui est le vrai Platon et l'on poun-a exclure tout ce qui n'est pas conforme à ce type. Ainsi, il ne conservait que vingt dialogues qu'il répartissait en trois groupes, ceux de la jeunesse, de l'âge mur et de la vieillesse de l'auteur. Les successeurs de Schleiermacher le suivirent dans cette voie, mais pour aboutir à des résultats tout différents. « L'appréciation personnelle de chaque philologue étant de plus en plus substituée à l'autorité des témoignages, les opinions les plus divergentes , et parfois les plus inattendues, devaient se produire. » (P. 109.)

Tout en constatant cet échec de la critique interne introduite par les savants allemands , M. Waddington reconnaît que les dialogues de Platon ne s'accordent pas toujours entre eux pour la doctrine et qu'ils n'ont pas tous les mêmes mérites de style et de composition. Or, quant à la forme littéraire , on ne peut exiger de Platon , pas plus que d'aucun écrivain de génie, qu'il soit toujoui^ à la hauteur de ses productions les plus achevées. L'auteur du Cid et de Polyeucte est aussi, malheureusement mais incontestablement, l'auteur d'Attila. Et quant à la doctrine, elle n'était pas probablement achevée dans l'esprit de Platon lorsqu'il commença à écrire. Au cours de sa longue vie, il la développa selon les pro-

LA PHILOSOPHIE ANCJEiNISE. 497

grès dv son esprit, et aussi selon les influences que subit sa pensée. Celle-ci eut ses hésitations, ses retours et n'atteignit peut-être jamais cette cohérence systématique parfaite qui, seule, permettrait d'en suivre révolution continue d'un dialogue à l'autre. C'est pourquoi, faute d'indications historiques précises , la question de la succession chronologique des dialogues ne saurait être résolue dans le détail.

Mais si l'on ne peut invoquer, pour la traiter, des considérations tirées de la logique interne attribuée au système, ni même celles que fournirait le personnage de Socrat(» représenté depuis sa jeunesse, comme dans le Parménide, jusqu'à sa mort, comme dans le Phédon, il est peut-être possible, en tenant compte des détails certains de la vie de Platon et des témoignages d'Aristote et de Cicéron, d'assigner les principales époques où il a dû composer ses ouvrages et même d'indiquer au moins les grandes lignes d'un groupement des dialogues selon ces époques. Ainsi, M. Waddington admet, comme Grote, que Platon n'a dû composer aucun de ses dialogues avant la mort de Socrate et que ï Apologie fut son premier écrit. D'une part, ses devoirs de soldat et de citoyen mêlé activement à la vie polique ne lui laissaient pas le loisir nécessaire à l'écrivain, et, d'autre part, les entretiens de Socrate lui-même pouvaient suffire à son activité philosophique. Mais, dès qu'il commença à écrire , on peut distinguer comme deux degrés de sa pensée correspondant à deux périodes historiques de sa vie. Ainsi il y aurait une première série d'oeuvres où il ne fait qu'exposer, à sa manière il est vrai , la pensée de Socrate , puis une seconde où il atti'ibue aux Idées une existence séparée et où, sous l'influence des Pythagoriciens, il modifie sa terminologie et même sa doctrine sur des points essentiels. Les dialogues purement socratiques, au nombre de quinze ou dix-sept, ne supposant pas la théorie des Idées, auraient été composés avant la fondation de l'Académie en 386. Les autres, écrits depuis cette date, peuvent être divisés en deux classes : on placerait d'abord (p. lAo) ceux qui ne trahissent encore aucune inspiration pythagoricienne et Ton metti'ait ensuite» avec les Lettres, des dialogues tels que le Timée où Platon a évidemment pythagorisé, et les ouvrages politiques, composés sans doute à l'occasion des révolutions de Syracuse de 367 à ià'].

Ce sont là des conjectures, il est vrai; mais elles reposent sui' des faits et des témoignages autorisés et montrent que la critique interne, appuyée sur les circonstances historiques , favorise singulièrement l'interprétation des systèmes philosophiques. En effet, si la critique interne réduite à elle-même et séparée de l'étude des témoignages verse naturellement dans la fantaisie individuelle; si, d'autre part, le relevé des

IMPRIIIKIlll SATIOmLi:.

circonstances externes nest ni la philosophie ni même Thistoire, mais seulefm^nt la préparation de ses matériaux , c est la réunion de ces deux conditions qui constitue proprement Thistoire de la philosophie. Il faut donc posséder d'une façon inséparable, pour se livrer à cette science, les deux qualités d'historien et de philosophe , et toute la carrière de M. Waddinglon aura été un bel exemple de leur solidarité.

IV. Souvent, comme dans les exemples précédents, le trop petit nombre des documents fait au critique une obligation d'être particulièrement ingénieux ; d'autres fois , leur stérile abondance le conduit à choisir, à élaguer, à contredire fermement et même à prendre l'initiative d'hypothèses hardies. Deux cas de ce genre se produisent , l'un à propos de la transmission des écrits d'Âristote, l'autre à propos des expositions diverses de sa doctrine morale (ch. vu).

L'antiquité nous a transmis jusqu'à trois catalogues des livres d'Aristote, dont l'un nous est venu par Diogène de Laërce, et les autres par des biographes anonymes. Ils ne concordent ni entre eux ni avec le recueil des œuvres que nous possédons aujourd'hui. De plus, Strabon raconte, sur la transmission de ces écrits, une histoire pleine d'invraisemblances; Hutarque y ajoute des détails nouveaux. Ce ne sont donc pas les témoignages qui , ici , font défaut. M. Waddington , en résumant la controverse dont ils ont été l'objet de nos jours, fait voir bien clairement le peu de confiance que méritent d'une part les histoires de Strabon , et, d'autre part, les catalc^ues dressés antérieurement au travail d'Andronicus de Rhodes. Cet éditeur très autorisé d*Aristote était son dixième successeur dans la direction de l'école péripatéticienne , vers le milieu du I* siècle avant notre ère. Il avait à sa disposition, pour préparer son édition et dresser la table des écrits authentiques > d'abord les livres du Stagirite publiés de son vivant, puis les manuscrits de ses leçons restés la propriété de l'école , dans les locaux établis par Démétrius de Phalère , du vivant de Théophraste ; d'autres copies qui se trouvèrent dans la bibliothèque d'Apdlicon de Téos que Sylla rapporta à Rome après la prise d'Athènes , sans compter enûn les exemplaires que les Ptolémées , par les soins de Straton et de Démétrius , avaient recueillis à Alexandrie. H fallait, pour tirer parti de ces ressources diverses, « un homme familier avec la doctrine , la méthode et le style d'Aristote et qui fût luimême philosophe , capable de comprendre la pensée du maître , de saisir le sens, le plan et le but de chacun de ses ouvrages, d'y rétablir au besoin la suite des idées, et de reconstituer dans son ensemble tel ou tel traité dont les diverses parties se présentaient comme des fragments au-

thentiques se rapportant .aa même sujet, mais sans ordre et sous des titres arbitrairement choisis par des copistes ignorants ou par quelque bibliothécaire mal informé » (p. 218).

Tels étaient bien les qualités et les mérites d'Ândronicus. Nous voyons d ailleurs quelle méthode il suivit par un passage de Porphyre qui , à la fin de sa Vie de Phim, expose qu'il a établi le texte des Ennéades en suivant le procédé employé par Andronicus pour les écrits d'Aristote, c est-à-dire en rassemblant les passages relatifs à un même sujet et en formant ainsi des traités spéciaux sur chaque matière. Nous avons donc les motifs les plus sérieux de croire que renseignement d'Aristote nous a été transmis fidèlement dans les textes que nous avons aujourd'hui. Le travail d' Andronicus fut en effet décisif et définitif. Il ne sovdeva aucune objection h Athènes ni ailleurs dans le monde philosophique. « Les tables d' Andronicus, dit Plutarque, sont aujourd'hui dans toutes les niains. • Son autorité, acceptée par les adversaires comme par les partisans du péripatétisme, fut confirmée par la longue lignée des commentateurs, notamment par Alexandre d'Aphrodisias (p. îï 1 9).

Nous avons même ainsi l'explication de ces « doubles recensions ■ que les critiques modernes signalent dans certaines parties de l'œuvre d'Aristote. Le premier éditeur n'aura pas voulu choisir entre deux expressions à peu près équivalentes de la même doctrine ; il les a juxtaposées et nous les retrouvons par exemple dans le traité de YÀmet dans ÏÉihiqae Nicomachéenne, dans la Politique. De la même façon, enfin, s^expiiquent les changements brusques de style qui se rencontrent parfois dans les traités d'Aristote. Après des développements concis et denses qui sont dans la manière ordinaire du maître et dans les rédactions des disciples, on voit tout à coup d'autres morceaux plus polis de forme, harmonieux même à ravir d'admiration Cicéron, qui les lisait peut-être dans les Dialogues que nous n'avons plus. C'est à cette dernière source qu Andronicus a dû prendre de belles page^, telles que le début du quatrième livre de la Politique sur la vertu du citoyen , le chapitre ix du sixième livre sur la psychologie des classes moyennes, le portrait du tyran au huitième, cdui du magnanime au quatrième livre de YÉlhique Nicomachéenne. Cette qualité du style d'Aristote a été finement analysée par M. Waddington (p. 221),

L'opposition doctrinale entre les deux plus grands penseurs de la Grèce , très réelle sur des points importants et accentuée intentionnellement par Aristote lui-même dans sa critique de la théorie des Idées, a été relevée assez souvent pour qu'il y ait de l'originalité à noter, dans l'œuvre du disciple, les traces fréquentes des idées du maître et même, en défi-

nitive, leur accord fondamental. CVst à quoi M. Waddington s attache en mainte occasion et surtout à propos des quatnî ouvrages de morale transmis jusqua nous dans les écrits d'Aristote. Schleiermacher est, encore ici , le premier qui ait tenté , en 1817, d'ébranler la confiance en fauthenticité des traités de morale garantis par la tradition. Il ne reconnaissait Aristote que dans la Grande Morale. Spengel, en i84i, n'admettait comme authentique que la Morale Nicomachéenne , mais il soutenait aussi que le petit traité des Vertus et des vices est évidemment apocryphe. En suivant M. Waddington dans IVxamen de cette question , on aboutira à des résultats tout autrement satisfaisants. D abord ni Andronicus ni aucun des commentateurs anciens n'émettaient le moindre doute sur lun quelconque des quatre traités ; puis, en les présentant dans Tordre chronologiqufî que permettent d'établir les indications qu'ils contiennent, on voit que l'auteur a exposé à plusieurs reprises sa doctrine morale et que chacune de ces rédactions marque l'étape nouvelle d'une pensée qui, d'abord conforme à celle de Platon, s'en écarte peu à peu, mais sans pouvoir s'en détacher complètement.

Le petit traité des Vertus et des vices contient la division et les définitions des vertus d'après la psychologie de Platon : prudence, courage, tempérance, correspondant aux trois parties de l'âme; et leur accord produit la justice. Mais déjà se montre, dans la définition des vices opposés à ces vertus, le germe de la théorie péripatéticierme qui plac^ chaque vertu entre d(»ux extrêmes; ainsi le courage est un juste milieu entn* l'emportement et la lâcheté. Puis, dans l'analyse di^ la justice, nous trouvons déjà exposée cette distinction entre la justice distributive et la justice commutative qui sera si souvent invoquée dans la Politique el dans Y Éthique : a la justice comporte deux parties, la répartition proportionnelle des avantages et l'observation des contrats ^*^ ».

Enfin , nous voyons dans la conclusion du traité ce principe tout platonicien : « le modèle d'un bon gouvernement est l'âme d'un honnête homme ^^^ », qui se retrouve chez Aristote au moment décisif de sa théorie morale où il cherche à déterminer le critère suprême du bien et du mal par un appel au jugement de l'homme vertueux. De même que dans les fragments du dialogue intitulé Eudème, écrit du \ivant de Platon, et dont l'authenticité n'est pas contestée, on voit Aristote encore fidèlo à la doctrine du Phédon sur la nature de l'âme et s'en détachant déjà sur la qu«»stion de la destinée, de même dans le traité des Vertus et des vices, qui ne peut être qu(» de la même» époque, Vristote est encorr

t*) i25oS4. — «•> i35i'i^9.

platonicien, mais commence à esquisser des théories qui lui seront propres.

Le traité auquel les anciens ont donné le titre de Grande Morale marque une phase postérieure de la doctrine d'Aristote. Il ne peut dater que des premières années de son enseignement au Lycée, et certainement il est antérieur à l'expédition d'Alexandre en Asie puisqu'il y parle de Darius comme vivant encore. 11 a d'ailleurs une double marque d'origine. En effet, dès les premières lignes, l'auteur donne à la morale son vrai nom d'Éthique, inusité dans Platon. Mais par une déférence significative envers son maître qui la confondait avec la politique, il déclare que la morale est une partie et même le couronnement de la politique. Ensuite, nous notons le premier exemple et la formule même de la méthode employée par Aristote , qui expose d'abord les opinions de ses devanciers avant de présenter la sienne : « il ne faut pas négliger ce qui, antérieurement, a été dit sur le sujet ^^^». Enfin, rappelant les doctrines morales de Pythagore , de Socrate et de Platon , il fait à ce dernier le reproche d'avoir introduit la théorie des Idées dans les questions de morale, mais il n'émet aucune objection contre la théorie elle-même ^^^

La morale Eadémicnne nous montre un progrès nouveau de la doctrine. Dès le début, l'auteur y comble une lacune de la Grande Morale, en posant le problème du bonhem* ; puis il donne en trois livres la forme définitive de sa théorie de la justice. Il revient d'ailleurs sur la théorie platonicienne des Idées , non plus seulement pour en blâmer l'introduction dans la morale, mais pour lui reprocher d'être hypothétique et arbitraire à l'excès. Enfin , la Morale Nicomachéenne achève l'exposition de sa pensée en reprenant tous les points précédemment traités, en ajoutant deux livres sur l'amitié et en affirmant définitivement sa rupture avec la métaphysique des Idées, en termes qui sont restés célèbres parce qu'ils expriment le respect constant et l'affection d'Aristote pour Platon , tout en plaçant plus haut encore que l'amitié, la vérité. Ainsi s'enchaînent les idées contenues dans les quatre traités, quand on considère leur succession chronologique , telle que peut la déterminer la critique interne aidée par les témoignages que les œuvres portent en elles-mêmes. Il devient dès lors difficile de contester qu'ils soient , tous les quatre , les expressions d'une pensée toujours en progrès et qui , même à son terme , revient à son origine.

^'^ 1 1 8a* 1 1 . Grande Morale avec note» et coinmen-

('^ M. VVaddiogton nous coaiie qu*ii taire; il rendrait service aux amis de la

a, en manuscrit, une traduction de la philosophie ancienne en la publiant.

En effiet, pour Âristote comme pour Platon, le dernier <legré de la vertu, comme de la science d'ailleurs, est la contemplation du bien absolu, et tes vertus dianoétiques , plus encore que les vertus morales, nous nq)proclient du divin. Dans f ordre politique, l*idéal des deux philosophes accentae bien plus leur accord que leur divergence. La politique e^, pour fun comme pour 1 autre, une science qui enseigne à rendre les hovmnes vertueux , c est-à-dire heureux , et die est solidaire de la morale , parce que le bien de Tindividu ne diffère pas de celui de TEtat. Enfin , jusque dans leur théorie dernière de la connaissance, ils ne sont pas loin de se rencontrer, malgré les critiques si fréquentes d'Ârîstote contre la théorie des Idées, puisqu'il semble bien que pour les deux grands penseurs cest la oontempbtion de la réalité intelligible qui forme l'intellect.

En somme, Haton méritait d'avoir un successeur tel qu'Aristote et la relation véritable entre ces deux maîtres de la pensée grecque n'est pas sans analogie avec celle (^on retrouve, chez les modernes, entre des philosophes qui font comme un couple inséparable dans lequel le disciple, en développant, corrigeant et précisant la doctrine du maître, se fait à son tour chef d'école. Ainsi Leibniz étend ^ transforme autant qu'il redresse la pensée de Descartes sans cesser d'être cartésien ; et l'on ne peut contester que Renouvier soit vraiment kantien, tout en modifiant, comme on le sait, la doctrine de Kant. De même Aristote, à tout prendre, reste le plus profond et le plus original des platoniciens.

C'est là une idée dominante du livre de M. Waddington. Elle s'en dégage comme un aspect plus haut et plus vrai de l'histoire des idées ^ qui risquait d'être oublié , tant on a insisté sur ce qui sépare deux grands esprits diversement originaux. D appartenait à M. Waddington de remettre les choses au point, avec l'autorité qui s'attache k sa longue carrière d'historien consacrée à la philosophie, et l'on reconnaîtra, en lisant c^ intéressant volume , qu'il y a pleinement réussi.

Jules THOMAS.

W. WuNDT. Vôlkerpsychologie, Eine Untersuchung der Eatvricklungsgesetze von Spfache, Mythus und Silte. Zvreiter 6«nd. Mythus and Religion, Erster TeiL Leipzig, Ëngefanann , 1905. — In-S*, xi-617 p. , avec S3 gnivnres dant ie texte,

« Le mythe «t la religion , «cfit Tanileur, sont, de tous les domaines <le la rie so-

LIVBE& IWMJVEAUX. 5<»

ciale, ceiu qui rédamenl le fias impérieiisemciiii uilb étude psychologknie. » Dans le premier volume, cest de payclK>logie surioiit qu'il est question, il. Wundt n'aborde le mythe et la religion qu'après avoir swhri» dan» ses manifestatioos les plus diverses , la facidtë créatrice de rame humaine , l'imagination ; une « psycholo»e de la fantaisie» est, suivant kû, la préface nécessaire d'une science des mythes. Oui peut douter de la légitimité d'une méthode aussi laborieuse , dont le moindre inoonvéttienl est de faire perdre de vue, pendant des centaines de pages, le but indiqué par le titre même de l'ouvrage ; mais , cette réserve de principe une Dois faite , il y a tout profit à suivre M. Wmidt dans Tanidyse très détaiuée où il se compLah des conditions et des phénomènes de l'imagination , — ceUe des enfsnts, celle des primitif, cdle despei]q)les cultivés. Le premier chapitre est consacré à la fantainedans ses manifestations généndes; le second en décrit les effets dans l'art plastique, la musique, la danse,, la filtérature; avec le troisième seulement (p, Sa^), on aborde l'examen des divers systèmes mythologiques, le rapport du mythe avec la poésie , la psydiologie de la formation des mythes. Le mythe offre un aliment à la poé^, mais la poésie réagit sur le mythe et le complète; elle n'est, en somme,, qu'une modalité plus réfléchie et plus intense de la faculté dont le mythe est le produit. Dans sa critique des systèmes d'exégèse mythologique, M. Wondt se montre peu favorable à celui des anthropologistes et des ethnographes , aujourd'hui si fort en laveur, pour revendiquer les droits de la psychologie. Mais une lecture rapide snflit à prouver que le savant psychologue est impariaitement ixklormé des nouvelles théories qui ont relégué parmi les curiosités de l'histoire des systèmes comme ceux de Creuzer et de Max Mûller ; de M. Frazer il ne coonatt qu'un article d'Encyclopédie, déjà fort ancien ; de MM. Lang, Jevons, Sydney Hartiand, il parait tout ignorer. Ceux qui ont lu les ouvrages de ces mythoiogoes ei en ont profité se sentent un peu dépaysés aa milieu des abstractions dhères à M. Wundt et se demandent si le traitement t psychologique » de ces questions, où la connaissance et la classification des faits religieux sônblent importer davantage, n'est pas un retour malheureux aux procédés de la scolastique. Lorsqu'il s'agit de mythes, c'està-dire de croyances localisées dans l'espace et dans le temps , le sedl moyen d'en pénétrer le sens est, apparemmei^, d'en faire l'histoire et l'on ne confit guère que, sur ce terrain, une autre méthode que celle des sciences historiques puisse prétendre à des résultats sérieux. S. Rbiblach.

Babon Pn. W. DB BissiNG. Denkmàler Mgyptischer Sculptur. Lieferung i. — Munich, Bmckmann, 1906.

Ce n'est pas une histoire de la scidpture égyptienne : ce sont les matériaux né^ cessaires pour l'écrire ou l'enseigner. On ne sait pas assez à quel point nous en étions jusqu'ici dépourvus.

Vingt années de fouilles ont doublé, en Egypte, le nombre des œuvres de premier <wdre. Une partie seule a été publiée ; encore fut-ce toi^ours dans des monogrMihies consacrées à Hiéracoupolis,à Licht , à Dahshour, par exemple. 11 fallait la rechercher là pièce à pièce , au milieu de la masse des antres documents »et en reconstituer l'inventaire supposait d'abord une connaissance , vraiment difficile à exiger, de la bibliographie égyptologique.

Si cependant l'on retombait aux manuels de vulgarisokicA , c'était la série , cent iois reproduite, des statues ou des bas-rdiefs de la période de Mariette, les imagpes de trop petites dimensions , les procédés d'exécution lorannés. Il s'agissait donc de donner, par ordre chronologique, les principnux types , eu tenant compte des der-

nières découvertes , et en employant les modes de reproduction photo-mécanique les plus récents. Ni lauteur, ni Téditeur, chacun en ce qui le regarde , n'étaient gens à s'embarrasser d'une semblable tâche, comme le prouve asse^ la première livraison que voici. Elle est consacrée à la période thinite, encore trop ignorée du public, et à l'époque memphite. On ne peut que signaler ici, faute de pouvoir les louer comme il conviendrait, la belle venue des planches (notamment I, X, XIII) et les teintes magnifiques souvent obtenues (particulièrement pi. IV, VII, IX). Un excellent commentaire constitue, parallèlement, un véritable traité d'archéologie, muni des dernières références, et plein de rapprochements intéressants.

La grande dilTicuîté était de savoir sur quels principes arrêter le choix d'une série qui doit être limitée à 1 44 planches au total. Le régler sur quatre ou cinq données essentielles, mais souvent contradictoires, a été une tâche ardue. D'une manière générale , et sans sacrifier aucun type essentiel à l'histoire rationnelle , l'auteur a préféré les collections de musées inédites , ou trop peu connues , aux chefs-d'œuvre déjà suffisamment vidgarisés. Quelques places vides ont été réservées pour pouvoir réparer, en cours de publication , les omissions injustes. Voilà une heureuse idée, dont il faut féliciter M. Bissing, et dont nous lui demanderons de profiter à l'occasion, durant la publication de son bel ouvrage. George Foucart.

H. Thbdknat. Pompéi. a vol. gr. in-8'. Paris, H. Laurens, 1906.

Les deux volumes que M. H. Thédenat vient de consacrer à Pompéi dans la collection des Villes d'art célèbres rentrent dans la catégorie de ces livres écrits depuis quelque temps sur la célèbre victime du Vésuve un peu dans toutes les langues ; il convient de les placer à côté du volume assez récent de M. Mau qui a paru en allemand et en anglais. L'intention des deux auteurs est la même : mettre à la portée du public curieux et instruit un résumé de tout ce qu'on sait sur Pompéi , son histoire, son art, sa topographie, la vie de ses habitants et leur mort. L'ouvrage se divise en deux parties : la première contient l'étude des questions d'ensemble et de la vie privée des Pompéiens, l'autre a trait à leur vie publique. Il ne serait pas tout à fait opportun de parler d'un livre de cette sorte dans le Jounml des Savants ^ puisque ce n'est pas à proprement parler un livre de science, si l'auteur n'avait apporté dans les questions qui semblent les mieux résolues et dans la description des édifices les plus connus l'expérience et la personnalité d'un érudit qui a vécu, le crayon en main , au milieu des iniines , pendant de longues semaines , vérifiant tous les faits qu'il avance. C'est pour cela que j'ai rapproché ces volumes de celui de M. Mau, qui, lui aussi, est familier avec les moindres recoins de la ville. L'originalité, la valeur scientifique résident ici, non dans le fond même, mais dans l'exactitude scrupuleuse des moindres détails et dans l'abondance des remarques personnelles. Une illustration soignée, dont M. Thédenat est en grande partie l'auteur, ses photographies ayant été prises dans le dessein même d'éclairer le texte écrit par lui, ajoute beaucoup à l'intérêt et h la clarté. On regrettera qu'il n'ait pas, à l'exemple de M. Mau, ajouté, pour chaque monument dont il parle, un plan k petite écnelle; il est impossible de suivre une description d'édifice sans avoir un plan sous les yeux. Les lecteurs français ont maintenant pour se familiariser avoc Pompéi , sans parler du livre toujours précieux de Breton , les Promenades archéologiques de M. Boissier, qui les mettent au courant de toutes les questions générales r^atives au sujet, le Pompéi de Gusman, où la plus grande part est faite à l'art, et le Pompéi de M. Thédenat, plus spécialement consacré à l'archéologie. Les savants, quelque langue qu'ils parlent, attendent encore une publication, moins flatteuse.

mais plus documentée, avec plans , déveioppemeats techniques et notes nourries au bas des pages; il est incroyable qu'on n*ait jamais eu Tidée de Tentreprendre. Ce n*est pas le volume d'Overbeck, même revu par Mau, qui peut, actuellement, satisfaire le moins difficile. R. C.

Jacques Flach. Les Origines de l'ancienne France, x' et xi' siècles; La Renaissance de l'Etat; La Royauté et le Principat. i vol. in-8*. — Paris, Larose, igoi.

Quelque jugement que Ton porte sur l'ensemble et sur les détails de Touvrage , à la fois juridique et historique, que M. Flach a consacré aux origines de la France capétienne , il faut rendre hommage à l'effort énorme de recherche et de réflexion pénétrante que suppose une synthèse aussi considérable. Il y a là une conception très personnelle et tout à fait sui generis , où l'hypothèse raisonnée tient une large place à côté de la documentation positive , mais qui , somme toute , ouvre des voies nouvelles à l'histoire de notre ancienne monarchie et de notre société du haut moyen âge. L'auteur a le mérite d'avoir posé et étudié, sous une fonne originale (on peut même dire quelquefois paradoxale) , un grand nombre de problèmes intéressants; mais s'il ne les a pas résolus autant qu'il le croit, et si l'on ne peut adhérer à toutes les vues générales qu'il développe avec cette ardeur de conviction qui est sa marque propre, on ne saurait en méconnaître l'ingéniosité et le caractère éminemment suggestif. Le réel service qu*il a rendu à la science des institutions françaises de l'époque féodale est moins dans l'analyse même de ces institutions que dans les tentatives faites pour les rattacher à celles de l'époque francjue , en marquer le point (le départ et en saisir l'évolution à travers les siècles. Complétant et approfondissant, sur bien des points, les résultats déjà obtenus par les savants qui, depuis vingt ans, ont renouvelé la connaissance des hommes et des choses de la période capétienne primitive, la publication de M. Flach est de celles qui font honneur à notre école d'érudition. On pouiTait seulement désirer, dans l'exposé, un peu plus de clarté et d'ordre , et ces points de repère qui guident si utilement le lecteur en lui faisant savoir d'où il est parti et où il va.

Le volume (pie nous avons sous les yeux est pres(juc entièrement consacré à la royauté et à ses rapports avec les autres classes sociales. Pour M. Flach , la base essentielle de l'Etat est la «fidélité lige naturelle», et non pas le contrat de fief. Je pense, comme lui, ([iie le contrat n'était pas la clef dv voûte de la société du \' et du xi' siècle , mais je ne jmis achiiettre d'autre j)art son assertion ■ cju'il n'existait , à cette épo((U(», ni souveraineté, ni suzeraineté territoriale»; que la seigneurie était alors « toute personnelle » , que les groupements territoriaux n'étaient cpie des « exceptions» négligeables, que les groupements «ethni(|ues, familiaux, domaniaux et ecclésiasticpies » pouvaient seuls entrer en ligne de compte. Une telle conception ne me paraît pas justifiée par l'ensemble des faits et des textes ^*^. Dans la seconde

[>artie de son livre, M. Flach étudie les organes gouvernementaux, et d'abord a royauté et le droit royal, dont il retrace révolution depuis Louis le Débonnaire

(*) L'auteur assure, à la page 5 de l'introduction «que je ne suis pas éloigné d'accepter sa thèse*. Mon opinion, sur c(* |>oint, n'a pas changé. Je continue à croire à la territorialité de la plupart des situations féodales, dès le x* stiêcle et surtout au \i*, tout en admettant que les anciennes institutions du compagnonnage et de la

niesnie, c'est-à-dire de la féodalité personnelle, ont tenu encore à cotte époque plus de place qu'on ne l'avait pensé et dit avant M. Jacques Flach. D'autre part, il n'est pas douteux que la territorialité des iiefs n'apparaisse avec un caractère d'autant plus net et tranché qu'on approche de la fin du \n* siècle.

IHPmVtltie VftTtOXALK.

506 LIMŒS NOUVEAUX.

jiisqii*à Hugues Capet, en s*efibrçant de détenniner les rapports des royautés nouvelles (Boivgogne et Provence, Bourgogne transjurane, Italie, Neustrie) avec la tradition de la prééminence car(Jingienne. Pour lui , le pouvoir royal recueilli par Hugues Capet se composerait de quatre éléments distincts : i' primauté sur les autres souverains régionaux de la France; a" souveraineté (M. Flach se garde bien de dire tuzeraineté) sur les hauts barons de la France proprement dite, que Tauteur appelle « la Francie » ; S** droit purement monarchique sur le peuple et sur les seigneurs indépendants, soit de la France entière, soit de « la Francien; 4° droit régalien sur TEgiise, dérivant du caractère religieux de la comonne. L^auteur examine enfin , dans un chapitre spécial , la situation de la royauté capétienne à Tégard des puissances d*impérialisme, TEmpire germanique et la papauté, et revendique, pour elles, Tindépendance absolue. Il y a j^s de nouveauté vraie et d'observations utiles dans le chapitre iv, qui traite des prérogatives «t des attributs de cette même royauté ; et ici la dérivation des institutions carolingiennes est assez heureusement marquée. Sur le rôle historique de la famille royale , de la cour du roi et des grands officiers de la couronne, organes de gouvernement qui avaient été lobjet déportantes études de détail , Tauteur n'a pu , en somme , que reproduire les conclusions de ses devanciers , mais sa tâche spéciale et vraiment personnelle a consisté à diercher le lien de filiation qui unit cet organisme à celui des monarchies cardiingsenne et méroTÎi^enne.

La dernière partie du livre traite de ce que M. Fiach appelle «le principat», c'est-À-dm des grandes baronnies souveraines et des seigneuries eoclésiasiMpies. Mais cet exposé est incomplet : il est limité aux principautés féodales de la France proprement dite, et Ton ne ponna sûrement juger de sa valeur que lorsque le volume annoncé comme prochain aura donné le tableau de révolution des hautes seigneuries de tout ie royaume capétien. On voit déjà, par une phrase de la courte introduction qui précède cette étude finale (p. 5o5), que Tauteur admet «atre le rai et les hauts barons de « la Francie » une relation d'hommage très étroite , et entre le roi et les autres souverains indépendants du territoire firançais , un t simple lien de pariage on de fidélité » , en quoi il semble répudier d'avance la thèse soutenue par M. Ferdinand Lot dans sa publication Fidèles ou vassanx.

Achille LucHAiftB.

HENRT-RiNi D'Allemagne. Les caries àjoner da xiv' aa xx* sièck. 2 vol. in-A*. — Paris, Hachette et C'*.

Depuis l'Exposition universelle de 1900, à la suite de laquelle il a publié deux rapports, richement documentés et illustrés, sur le masée rétrospectif om laminaire et la serrurerie ancienne, M. Henry-René D'Allemagne, archiviste (méographe et bibliothécaire honoraire è 1* Arsenal, a donné au public une série de cinq superbes volumes, d'une érudition abondante et spéciale, qui font connaître dans le passé et jusqu'à nos jours les^ jouets, les récréadons et passe-temps, les sports et jeux d'adresse et les cartes à joaer.

Sous ces titres, d'apparence un peu frivole, s'abrite une véritable érudition, appuyée sur des reproductions de dessins tellement nombreux qu'on ne pourrait leur reprocher que leur prodigalité , si en pareil cas la prodigalité pouvait être regardée comme un défaut. On ne saurait nier ni méconnaître les aper^s historiques et philosophiques qui se dégagent de ces études. Le jouet n^est-ii pas un des premiers éiénaents de l'activité humaine ? U est souvent la représentation de la vie , son apprentissage , et avec le cheval de bois , le soldat de plomb initiera le garçon à l'ëcpii*

tation et à la giKrre. M. D'Allemagne signale des poapées chez les Romains et dans tous ie» ftièdies de notre histoire ^ josqu a ces poupées richement inabillées qaon en* voyait de Paris daos les cours étrangères pour y faire pénétrer la mode française. D^autres, qui nous ont été conservées dans des collections curieuses» nous apparaissent encore, dans le costume du temps, au milieu d'un décor qui retrace ks intérieurs et les amenUemeots d^Mitrelois. Les pantins , les marionnettes , originaires de Grèce et de Chine, ont eu leur heure de vogue, en attendant que le jouet scâenti- Bque , la physique amusante et Télectricité aient fait leur apparition.

Les récréations et passe-temps, anxcpiels M. D'Allemagne a consacré un votnoae, ne sont pas comme les jouets Tapanage exclusif des enfants ; ils sont pratiqués par les adolescents et les adultes et sont en rapport avec les mœurs, les usages et les doctrines du temps où ils ont été le plus usités. Ainsi le jeu des échecs, qui vient de rinde, et non de la Grèce, comme Ta prétendu un auteur e^ognol du xvi* siècle, a eu sa plus grande vogue au moyen âge, où les guerres étaient presque continues. À des époques plus récentes , on joua avec fureur au loto et aux dominos inventés (M. D'Allemagne a découvert cette date) en 1762; les petits jeux de société ^ plus ou moins innocents ^ correspondent aussi à un état d'âme et d'esprit de la société française, qui se manifeste à la fin du win* siècle et au commencement du xix*.

Les sports et jeax d'adresse, qui font Tohjet dun autre volume, ont surtout pour but de concourir au développement physique et à ^certains égards intellectuel de ceux qui s'y Kvrent. On sait quelle importance leur accordaient les Grecs , préoccupés d'établir un juste équilibre entre les facultés du corps et celles de l'esprit. Sans remonter aux jeux olympiques, nous trouvons dans notre histoire et actuellement même dans certaines régions la course, le ballon, le palet, le tir à l'arquebuse et à l'arbalète. Quelle ne fut pas la vogue du jeu de paume , qui au xvi' siècle se pratiquait à Paris dans a5o enceintes différentes et qui, après être tombé en désuétude en France, a repris, en passant par l'Angleterre, une vogue nouveUe sous le nom de tennis l M. D'Allemagne relate entre autres une partie de paume jouée entre Henri II et le duc de Guise, à la suite de laquelle le roi dut payer i5di livres à son heureux adversaire. Que de variété et d'ingéniosité dans la forme et les règles des jeux d'adresse, depuis les quilles et les boules jusqu'au bilboquet, et dont on sentait toute l'utilité au xvui* siècle, lorsqu'on distribuait aux élèves de l'Ecole militaire de Paris un grand nombre de raquettes , de quilles et de cordes à sauter, de ballons , d'escarpolettes, sans compter les jeux de dames, d'échecs et d*oie.

Il n'est pas question de jeux de cartes à l'Ëcole militaire , et pourtant les jeux de cartes, dont l'origine ne remonte qu'au milieu du xiv* siècle, ont foisonné de telle sorte (|ue M. D'Allemagne a pu leur consacrer deux volumes énormes, où U a fait reproduire 3, 200 de leurs spécimens. Jamais pareil sujet n'avait suscité semblable abondance de documents. L'auteur a fait appel non seulement aux travaux imprimés et aux archives , mais aux collections particulières , aux musées , même les plus lointains, comme celui de San Francisco. Non content de nous présenter les spécimens des cartes, il a publié des enveloppes de jeux, des vues d'ateliers et même les panoramas de plus de quarante villes de France où s'exerçait avant 1789 Tindustrie des cartiers. Ses deux volumes ne font pas double emploi avec les Académies des jeux, mais ils font oonnaitre l'historicpe et la transformation des cartes, avec les variétés de leurs figures ou de leurs emblèmes k l'étranger comme dans les provinces de France; ils retracent leurs types particuliers, tarots en Italie, glands, grelots et feuilles en Allemagne. À certaines époques, les cartes sent édihantes, instructives, humoristiques, historiques ou géographiques. Non moins intéressante

est rhisloire de leur fabrication, des corporations qui sS livrent, des compétitions auxquelles elle donne lien, des réglementations qu'elle inspire, des impositions qu'elle suscite. Depuis Henri 111 , le fisc s'empare des cartes à jouer, prélève sur elles des droits, qui, sauf une courte suspension pendant la Révolution, ont toujours été en augmentant jusqu'à nos joiu*s. Après avoir parlé des maisons de jeux et des revenus qu'elles fournissaient à l'Etat avant leur suppression , l'auteur termine par des listes de fabricants et des tables, qui permettent de s'orienter dans les innombrables et précieux dociunents qu'il a su réunir sur le sujet qu'il avait choisi et qui complète la belle série d'études qu'il a entreprises. A. B a beau.

ACADEMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETrRfô.

Communications, 3 aoât. M. Collignon analyse un rapport d'ensemble de M. Gandin sur les fouilles poursuivies à Aphrodisias pendant la campagne d'été de i()o5. A ce rapport sont jointes les photographies des statues et des pièces d'architecture qui ont été découvertes principalement dans les thermes de cette ville.

— M. L. Dorez fait une communication sur la collection des manuscrits de lord Leicester à Holkham-Hall (Norfolk, Angleterre). Parmi les documents les plus précieux, il signale un certain nombre de traités provenant d'Edward Coke, le célèbre adversaire du chancelier Bacon , un petit livre d'heures aux armes de Pierre de Médicis et d'Alfonsina Orsini , un évangéliaire exécuté pour le roi de Hongrie Mathias Corvin , un Decameron de Boccace enluminé en 1471 par Taddeo Crivelli pour Alberto d'Esté, un cahier de dessins d'antiques attribué à Raphaël, un manuscrit autographe de Léonard de Vinci, et enfin une bible à peintures du xiv' siècle, probablement exécutée à Avignon.

iO août. M. S. Reinach communique, au nom de M. l'abbe Arnaud d'Agnel, les copies et les estampages de trois textes inédits relevés près de Marligues (Bouchesdu-Rhône). Le premier est une dédicace adressée à l'empereur 'l'ibère par un certain Sextus Aelianus Pisinus; le second, une épitaphe qui donne un nom celtique nouveau « VebruUos » ; le troisième , une inscription rupestre composée de deux noms avec mélange de caractères grecs.

— M. A. Merlin fait connaître les résultats des fouilles entreprises par M. le capitaine Benêt à Bulla Regia. Des inscriptions importantes relatives à des proconsuls d'Afrique du iv* siècle et plusiem*s statues bien conservées ont été découvertes. M. Merlin insiste paiiiculièrement sur un collier d'esclave en plomb, qui était rivé, comme en témoigne la légende qu'il porte , au cou d'une fenmie publique. C'est It* premier objet de ce genre qu'on connaisse ayant eu cette affectation.

— M. Louis Léger lit une étude sur les relations de la France et de la Boliéme au moyen âge; des alliances de famille furent conclues entre la maison de Valois et celle de Luxembourg; des Bohémiens suivaient les cours des Universités de Paris, d'Orléans et de Montpellier; un prélat français, Philibert de Coutances, fut chargé de rétablira Prague l'unité religieuse. Plus tard, Bassompierre lit un voyage en

Bohême, et un gentilhomme bohémien, Zerotin, combatlit dans Tarmée de Henri IV.

il août, M. Léopold Delisle fait une communication sur la chronologie des chartes de Henri 11, roi d'Angleterre, relatives aux provinces possédées en France par le chef de la dynastie des Plantagenets. La chancellerie de ce prince était admirablement organisée, mais les actes qui en sont sortis sont systématiquement dépourvus de toute date. On a bien essayé de suppléer à Tabsence de dates à Taide des noms de personnages mentionnés dans les actes, mais ce moyen laisse à désirer. M. Delisle, frappé d'une particularité que présente la suscription des actes de Henri 11, s'est demandé si on ne pourrait pas s'en servir pour éclaircir la chronologie de ces actes. Henri II, en tête des actes, s'appelle tantôt « Henricus rex Anglorum», tantôt « Ilenncus Dei gratia rex Anglorum». Cette diversité ne provient-ellepas de la différence des époques auxquelles les actes ont été expédiés? Le protocole de la chancellerie a été changé entre le mois de mai 1 172 et le printemps de 1 173. Les actes expédiés jusqu'à la première date, c'est-à-dire pendant les dix-huit premières années du règne, contiennent la première formule; ceux expédiés après la deuxième, c'est-à-dire pendant les dix-sept dernières années du règne, contiennent la seconde formule.

Il faut remarquer que le changement date de l'époque où Henri II obtint l'absolution de sa complicité dans le meurtre de Thomas Becket; mais on ne saurait dire s'il y a là une simple coïncidence.

L'application de cette règle de critique, combinée avec les autres particularités que présente le corps des actes, pcrtnettra de fixer avec plus de rigueur que par le passé la date de beaucoup des chartes de Henri II , aussi précieuses pour l'histoire de France que pour celle de l'Angleterre.

2à août. M. le Président communique une lettre de M. HoUeaux à M. le duc de Loubat, annonçant diverses découvertes à Délos, notamment une statue de la muse Polymnie et une tête de Dionysos.

— M. Georges Perrot présente les photographies d'une statuette de marbre qui appartient à M. Perrod, de Turin, et qui a été trouvée en 1902 en Cyrénaïque, près de Bengliazi. Cette statuette représente l'Aphrodite Anadyomène.

— M. H. Dehérain communique et commente des épilaphes hollandaises du wii* siècle, photographiées dans les anciennes églises et dths le cimetière de Malacra par M. Bland. Elles apportent des renseignements nouveaux sur les fonctionnaires de la Compagnie des Indes Orientales , sur leurs familles et sur les colons libres.

— M. Héron de Villefosse communique, au nom de M. Audollent, une note sur une statuette de Mercure, en i)ronze, découverte au sommet du Puy-de-Dôme le 1" août i()o6.

— M. le commandant Espérandieu annonce qu'on a découvert, à Alésia, un monument de dimensions considérables, sur la nature duquel des réserves sont encore nécessaires, mais qui pourrait être un forum. Ce monument a la forme d'un carré de 4o à 5o mètres de côté.

3i août, M. le commandant Espérandieu annonce que les découvertes suivantes viennent d'être faites à Alésia : de nombreux fragments d'une inscription celtique en lettres grecques, un bas-relief représentant Jupiter entre Minerve et Junon, un Jupiter gaulois à la roue, un torse d'Amazone et surtout une applique en bronze, d'un admirable travail, représentant un Gaulois mort.

5l!0 CHRONKÎUR DE L'IPISTmDT.

— M. S. Reiiwch lit un niéiBoire d'Ëdhem bey sur ta seconde campagne de fouilles poursuivie par ce savant à Alabanda en Carie , aux frais du gouvernement ottoman. £dkem bey a découvert un grand temple ionique qu*il identifie à celui (|ue Vifruve signale à Alabanda , des fragments d un autel ionique de beau style et troist plaques aune frise représentant une bataille d'Amazones et de Grecs.

— M. Héron de VîUefiosse communique un rapport du P. Deiattre sur la décovverle d*uii cimetière chrétien au point nommé Mcidfa, à Carthage. On y a trowé notamment un sarrcophage orné de six Amours. L'un des bambins a recouvert s» tète dm énorme masque de Silène (bien reconnaissablte à ses oreilles pointues) et agiote' ses petits doigts par la bouche entr^ourerte pour amuser oa pour effrayer se» camarades. Les attnbufes que portent les autres Amours sont, comme le masque, des aHnbubs baclùques.

— M. S. Reinach lit un mémoire sur le mythe dHippolyte. Le nom de ce héros signifie « déchiré par les chevaux » ; la légende primitive comportait donc un dépècement rituel, conmie ceux dont Actéon, Adonis, Orphée, Penthée, auraient été les victimes. L'analogie de ces mythes autorise à croire que le prototype dHippolyte est un chevd sacré, victime a un sacrifice annuel de communion. Les fidèles, qui déchirent le cheval et le dévorent cru, se revêtent de peau de cheval et s*ap peBent eux-mêmes des chevaux pour mieux marquer fasâimiialion au dieu qui est le but même du sacrifice. Ainsi s expfiqueraient aussi , dans la tradition littéraire , la résurrection d'Hippolyte , le culte dont il était l'objet et les manifestations annuelles de deuil que lui prodiguaient les fiOes de Trézène , pareffles aux femmes de Byblos pleurant Adonis.

ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES

CommanicaHens. ^ aoat. M. Georges Pîcot donne lecture d*im mémoire de M. de Budé sur les Tiarettini, famille de pasteurs protestants qm vécut à Genève aux XYU* et wiii* siècles.

25 août, M. Chuquet donne lecture des mémoires inédits de M. de Frenilly, qui fut conseiller d*Elat, député et pair de France sous la Restauration.

Le frix Lioncê^ Corhék.( a5o francs de rente viag.ère), est décerné à M. Victor de Valence de Minardière, pour la part qu'il a prise à rcsHYre de k Croûi-Rquge en Islande , à Terre-Neuve et en Qune.

Le prix ia Baiget (a,ooo francs), dont le sujet ét«t «Les grèves et le contrat de travail » , n*est pas décerné. Le sii{et sera remi» au concours.

Le prix François-Joseph Audiffred (10,000 francs), a été partagé de la façon suivante : un prix de 5, 000 francs à M. P. Vidal de la Blache^ Tableau de la géographie de la fronce; deux récompenses de 1,000 francs â M. A. Demangeon, La Picardie, et à M. Ch. Schmidt, Le grand duché de Bar g; six récompenses de 5oo francs à M. le général Derrécagaix, Le maréchal Berthier; à M. Gaston du Bocq de Benmiont, Une file de France, la Tanisie; à M. Faul Simon, L'instruction des ofieiers, Tédaceâion des troapes et fit puisswiee ne^ionede; à M. Marc Legrand, La nevme du bien; à M. Engfène Goénîn. La roale- de ïlnde; à M. G. Saint Pavd, Som- Mv»r5 it Algérie et de Tunisie. Une mention très honorable a été décernée k M. Maurice de Fleury, Nos ewfaMs am collège.

PUBLICATIONS DE L'INSTITUT

Académie des Inscriptions et Bettes-lettres, Fondation Piot. Monuments et mémoires. T. Xin, fasc. 1, in-4^ Paris, E. Leroux, 1906.

Sommaire : Georges Bénédite , A propos d'an buste égyptien acquis par le Musée da Louvre; Jean Capart, Tête égyptienne du Musée de Bruxelles: Jean Ebenoit, Fresques byzantines ae Mereditsi^ diaprés les aquarelles de Brajlovshy; André Michel, Saint Mathieu (?) écrivant sous la dictée dJe Tange, bas-relief en pierre (Musée du Louvre); Raymond Kœchlin, Les retables français en ivoire du commencement du xiv' siècle; Gaston Migeon, Trois faïences orientales lustrées au Musée du Louvre; F. de Mély. Le retable de Boulbon au Louvre et les miniatures de Chu^oinot à Aix en Provence; Etienne Michon , Note additionnelle sur un bas-relief de bronze da Musée du Louvre.

Académie des Sciences. Mémoires. T. 49. 1 vol. in-4*. Paris, Gauthier- Villars ,

Sommaire : Gaston Darboux, Eloge historique sar Charles Hermite; L.-EL Bertin, Le navire à vapear sur son cercle de giration; Berthelot, Archéologie et histoire des sciences. H. D.

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