‹ Journal des savants (volume 4)Chapitre 19 sur 53 · SECOND ARTICLE (1). PARTIE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

SECOND ARTICLE (1). PARTIE HISTORIQUE

Il suffiroît des caractères que nous avons remarqués dans le style de J'înscriptjon du roi chrétien Silco, pour établir quelle ne peut être antérieure au règne de Justinien. Nous allons essayer maintenant d*en déternu'ner fa date, d après les données historiques et géographiques qui s*y rattachent, considérées dans leur rapport avec Tépoque où le christianisme s'est introduit parmi les peuples du bassin supérieur du Nil.

Cette époque n est jusqu'ici parfaitement connue que pour la partie nord-estde TAbyssinie. La conversion de ce pays par S, Frumentius, sous le règne de Constantin, est un fait avéré, d'après les récits détaillés et concordans de Socrale, de Sozomène, confirmés en même temps par la lettre de Constatice aux princes d'Axum , que nous a conservée S, Athanase ; il est même certain qu'avant celte conversion générale, les fréquentes relations maritimes et commerciales de l'Egypte avec les côtes de ITémen et de la Troglodyitque avoient

U) Voytz le cahier de février; corrigez-y quelques fautes. Pag» 102, I, 14, lïs. *0 Bkéç. z=L Pag. 103 , L J î , hs. l'adjecùfpQUT l* adverbe s I. 17, lis. pour t'ûd- L *^^ y^'^*^- = Pag. 107» i i , lis. et qui; l 3 , Us, t^^a^nipim. z=: Pa£* 109, I. i , lis. ^- ^ -V*«f^ ^t'ag. nzj, 16, Iîî.«:to|.

déjà conduit, dans ces régions, des chrétiens qui s'y étoienl établis (1)2 ifs aidèrent S. Frumenlius à opérer quelques conversions parmi les naturels; mais la conversion totale des^îkxu mites ne fut consommée quaj)rès que S. Frumentius , qui étoil allé trouver- S. Athanase à Alexandrie , eut été renvoyé à Axum par ce patriarche , en qualité d'évêque ,. vers Fan 330 (2).

Du vivant même de 3* Frumentius , le chcrstianisme passa du pays des Axumites dans d'autres parties de FAbyssinie ; c'est ce que prouve un passage de fa lettre de l'empereur Constance (3) aux princes Aeizana et Sa^izana ,.pour les engager à chasser cet évêque, ennemi déclaré de Farianisme, comme S. Athanase. Il est certain que la religion chrétienne se répandit aussi parmi phasieurs des peuples soumis au roi d'Axum : on en verra la preuve tout à l'heure. Pénétra-t-ii dès-lors en Nubie î voilà le point qu'il nous importe de déterminer pour fixer la date de Tinscription. Mais la discordance des témoignages rend la question compliquée et difficile. On ne peut espérer de Téclaircir saas discuter en même temps les diverses circonstances géographiques qui se rattachent à ce monument, et toucher à plusieurs ^»oints obscurs de l'histoire de cette époque*

L'inscription de Silco ne fait mention que de deux peuples, les Nobades ou Nubiens, et les Blémyes; les premiers déjà chrétiens, les les seconds encore idolâtres. Nous allons suivre l'une après l'autre ces deux indications, en commençant par les Blémyes.

S. I/' Des Blémyes. — Leur itdltissement dans la vallée infirieurt de la Nubie, — Emploi systématique de leur nom, — Mis au nombre

' des Indiens. — L'Ethiopie appelée Inde, — Introduction du Christian nisme che^ les Blémyes,

La position que ce peuple occupoit lors de Texpédhion d^ Silco est bien déterminée dans l'inscription. Srico a poursuivi les Blémyes depuis Primis jusqu'à Talmis ; il a pris leurs villes ; il s'est établi dans leur pays ; puis il s'est retiré dans le sien : d'où il résulte clairement que les Blémyes étoient fes maîtres de hi vallée inférieure de la Nubie depuis Primis (Ibrim) jusqu'à la frontière de l'Egypte.

Cest à la même situation que se rapportent les textes des auteurs les plus récens qui nous ont parlé de ce peuple, tels que Claudien (4) > Ammieit Marceliin (j), Sulpice Sévère (6), les auteurs de YEtymo--

( I ) Socrat. Hist, eccles. 1 , 19. = Sozomen. il ,14. — {2) Tîllemont , Aîém, pour sen'ir à l'/iist. ecclés. Vil, p. 287. — (3) Ap. S. Aihanas. 0pp. 1,316, B. — (4) Carmen de Nilo , y. 19. — (5) XIV, p. 8, éd. Vales. •— (6) Diaiog. l , ij.zzzCf. Et. Quaircm. Além. geograph. Il, 130.

^gfeum magnum (i), qui s'accordent à placer les Blémyes au-dessus de Syène et des Cataractes, Il en est de mên\e de Palladius » qui , en parlant des évéques bannis en 4^6 par suite de leur attachement à S. Jean Chrysostome, fait mention de lexil, de Té vèque Palladius à Syène, dans le voisinage des Blémyes et des Ethiopiens (1). Un témoignage plus précis et pK»s détaillé est celui d'01)mpiodore, qui, vers la même époque ( 407*4^5 ) > visita le pays des Blémyes. Cet auteur raconte que les Blémyes haljîîoient la vallée du Nil, depuis Syène jusqu'à Primls, qui étoit la dernière ville de leur domina' ion (î). Olympiodore nomme quatre autres de leurs villes, P/iœnicon et Chiris (4) » lieux maîntenant inconnus ( sans doute parce qu'ils étoient situés audelJl du point où finissent les itinéraires romaius, qui s'arrêtent k Hiérù- Sycnminon)^ Thapls , la Taphîs de ntînéraîre rfAnlonîn et de notre inscription, et Talmîs , qui est Khalapscheh. Le récit d'Olynipiodore se coordonne très-bien avec celui de Priscus, qui se rapporte à Tan 4ï3t, et dont je parlerai plus bas^ Tous ces textes nous représentent le même étal de choses que nous trouvons exprimé dans Tinscripiion de Siico, Ainsi Ion doit reconnoître comme un fait certain, qu'au v/ siècle les Blémyes avoient forni^ un établissement fixe dans la vallée inférieure de la Nubie. Je pense qu'il devoit dater du règne de Dioclélîen , qui, selon Procope, relira définitivement les garnisons des villes de la Nubie, et s engagea h payer aux Nubiens et aux Blémyes, afin qu'ifs cessassent de faire des incursions dans fa haute Egypte, un tribut qu'ils recevoient encore au temps de rhistoricn (5).

Au reste cet établissement fixe n'empèchoit pas qu ils ne fussent encore répandus dans le désert, à louest et à Test de la frontière de rÉgypte» d*QÙ ifs faisoîent des incursions sur cette contrée, comme on le voit dans fhistoire. D*une pan, des hordes de ces peuples, vers lepoque

( ! ) Voce Bhi^îÇt p, iSù , 40^ e/i, Stur^* — (2) HtfMaJïor /« h?^iju^vsû¥ i A!%ôimY oïL ^nitettf ÇQpvpSii^f St/nvi: (lis, l^unt\f , dépendant de «V, sous-entendvi W Kttm) H^h^/UYùv 'n^tl^ùv, Pallad. dt VU. S» Joh, Chrysost, dialog, in Cvrp, opp. S\ J. Chr, xnt, 77, A* ^ Baronius a ma! cqinpris ce passage: il a rapporte le genîitf BAt^ut^W au moi ^Ids'Wf^ç sous-cntenJu, tandis c|u*il dépend de oV yn-nvm. Plusieitrs savans, trompés par sa version fautive, ont fait de Palladius un évêque des Bléttiyes ; erreur qui n*est pas sans importance histoncpie, pui qu'il en r^suïtcroit que le chrtstianîsme avoir déjà pénétré chez ces peuples en 406. — (3) Olymp. ûp, P/tot, p. 193 , éd. Ilût.; p. 62, cd. Bekk. — (4) Je soupçonne que ChirU est le lieu appelé maintenant Chtrjb , un peu audessous de Derry : il s'y trouve des raines antiques. Phœnkôn, dont le nom Ïrovenoit de plantations de palmiers , étoit peut-être sur reiupUccmeu^de )erry. — (j) Procop. BelL Persil, J9, p. J9. jf^

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de Tère chrétienne, s'étoîent répandues dans le grand désert, puisque Pomponius MéFa ( i ) et Pline (2) , suivis par l'anonyme de Ravenne (}) , placent des Blémyes du côté des Garamantes, des Atlantes et des Augiles; et il est très-vraisemblable (4) que de leur nom s*est formé celui de Bllmah\ pays habité par les Tibbos , au nord du Boumou , et au sud des Augiles , selon les anciens. D'une autre part, le nom des Blémyes semble avoir été appliqué , dans le Bas-Empire , aux peuplades répandues dans le désert, à l'est de l'Egypte, entre le Nil et la mer Rouge ; car on lit dans les^ Actes dA martyrs de Raïthe fj), près du montSinaï, que les Blémyes s'embarquèrent sur un vaisseau d'Ailah, qu'ils avoient saisi sur fa côte d'Ethiopie.

if n'est rpas sûr Néanmoins que, dans ce dernier cas, le nom -de Blimyts fût celui que porioient réellement les peuplades errantes dans le désert à l'est : du moins on a fa preuve que les auteurs de ce temps l'appliquoient à des peuples qui eux-mêmes s'en donnoîent un autre; et c'est peuî-étre le moyen d'expliquer les contradictions qu'on a remarquées chez les divers auteurs qui ont parlé des Blémyes : on fes a attribuées à ce que les Blémyes, étant un peuple nomade, ont dû changer d'habitation selon le temps. Celte explication est sans doute vraie en grande partie, et elle le seroit de tout point, si Ton ne trouvoil ces contradictions dans des écrivains de même époque; ce qui oblige de leur chercher une autre cause, et, par exemple, de les attribuera cet usage, que les anciens avoient, détendre le nom particulier d'un peuple à une multitude d'autres peuples dont ils ignoroient le vrai nom, mais qui leur paroissoient avoir les mêmes moeurs et les mêmes habitudes. Tout fait présumer qu'il en a été ainsi des Bléinyes.

Un passage d'Ératosihène nous montre que ce géographe donnoit en général le nom de Blémyes aux peuples qui habitoient le désert entre le Nil et fes Troglodytes sur la mer Rouge, depuis l'Egypte jusque vers Méroé (6) ; Théocri/e , h-peu-près dans le même temps , les étendoxt jusqu'aux sources du Nil, c'est-à-dire, jusqu'en Abyssinie {7); la même opinion se retrouve dans le vers que*leur a consacré Denys Périégète, dont l'ouvrage n*est qu'un abrégé en vers homériques de la géographie d'Eraiosthène (8)'.

(4) MaUcbrun , Nouv, Annal, des voyages, ann. 1820, tom. V, p. 368. =3 Vtafckenaer, Rech. sur l'Afrique, p. 370. — (5) Cités par M. Et. Quatrenicre, da|gles A'irm. i;êo^r. sur V Egypte, II, p. 130. — (6) Sirab. xyil ,p» 7S6, — (^^l^ltocrit, IdylL VU, 1 14. — (8) Dionys.J^crieg. v. 118.

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Lts classifications souvent arùficielles et purement sdeniîfiques 4es géographes alexandrins se sont perpétuées fort tard» et ont été confondues avec les notions de la géographie positive. Ainsi, Tinfluence des idées d*Eratosthéne se retrouve dans Ptolémée, qui pface encore les Blêniyes entre rAstaI>oras et Aduhs {^)y et dans Procope, qui, après nous avoir moniré les Bléniyes aux environs de Syène et des Cataractes» semble les reporter ensuite dans Tintérieur jusqu'à Axum (2) ; ce qui nous explique le passage où le scoliaste de Théocrite dit que les Blémyes sont les mêmes que les Troglodytes {}) , fes deux textes de Vopiscus, qui joint ensemble les Axumites et les Blémyes comme peuples limitrophes (4} t et enfin ce que nous dît Cosmas du commerce de I*or que les Blémyes fai&oienc avec les Axumites et les Abyssins (5]. On voit que, confonnément aux idées JEratosthène , admises par Ptolémée, on coniinua , au moins jusqu'au Vl/ siècle de notre ère , d'employer quelquefois fe nom de B/émyes comme désignation générique de toutes les peuplades répandues dans la vaste région située entre le Ni! et la mer Rouge, jusquau pays d'Adulis.

Si Ton pouvoii douter que celte application du nom des Blémyes fût purement systématique, on en auroit la preuve en examinant les dénominations qui se trouvent dans les deux inscriptions d'Adulis et d*Axum. La première contient I énuméraiîon de tous les peuples que le roi d'Axum avoit conquis; il ny est fait nulle mention des Blémyes; et cependant ce nom devroit s'y rencontrer, puisque ces conquêtes se sont étendues dans tout Tintervaile qui sépare Axum de l'Egypte (6). Au lieu du nom des Blémyes, on trouve celui des Tangàiies , dont le territoire s'étendoit jusqu'aux frontières de TEgypie (7), c'est-à* dire, précisément où les auteurs grecs du temps ont placé les Blémyei* Ces Tangaïtes ont laissé leur nom au fertile pays de Tnka , entre

( I ) Geograj h. I V ,- 8 , p, 114» Merc, — [z] Procop. BelL Pers'tc. J , 1 9 , p. 59. -^ (}) AtJ IdylL vu» V. I t4v C'est peut-ctre au même fth que se rappone un passage tort obscur de S- Épiphane, qui semble mettre le pays des Blémyes f hltrtnenwj h coté de celui des Axumites (in Ancorat. II , p. 60, E). ^^ Dans 5on titiîe ei savant recueil intitulé JVJémoirei sur i'Annénie (il , p. 298, 299 ) , M. Saint-Manin a inséré un fragment arménien smï \ti quatre jftuves du Paradis. Ce fragment n*est autre chose que (a traduction du passage de S, Epiphane, à fanir de^ mot* ^wtrwr ^$ 'Sh,f 9 TdyÇnç, (4) Vopisc, in A^rdian, J, jj, 41.

— (5) Cosm. Indicopl. in Biblioifu nov. Pa r, tom. 11 , p. 339, A. — (6) C est Sans doute dans une de ces incursions jusque sur les iimires de TÉgypte que furent pris les Axumites qui ornèrent le triomphe d*Aurélien ( Vopisc* /, /, ).

— (7) Trt»<timr rie i^^^t rar t^^ K$y^é)t itittàf titùiwlm yj^lm^^, Jnscn adttVu. ap. ChisL in Antiq. As. p. 80.

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I Albara et Souakem ( i ), L'inscription d'Axum a pour objet de rappeler les vicfoîres du roi sur la nation des Bugaires; on en reconnoît le nooi dans celui de BeJJd ou Eod/a , dont le Taka fait pnrlie (i). Ces Bugaïtes fonnoient six peuplades, ayant chacune des chefs particuliers , que fmscription nomme /3a^A/tf*xei , rf^^/i* Dans tout cela, le noin de Blémyes ne paroît nullement, quoiqu'il s*agisse des mêmes contrées que les auteurs grecs leur assignent ; d où nous pouvons conclure avec quelque assurance que ce nom de Blémyes n'étoit pas celui que ces peuples se donnoîent eux-mêmes , et n étoit qu'une de ces dénominations systématiques connues seulement des géographes et des historiens.

C'est par suite de cette même opinion systématique, que les Blémyes ont été comptés au nombre des peuples indiens. Je me contenterai de citer , à ce sujet, un passage du commentaire anonyme sur le Tétrabiblos de Ptolémée (3) : «Les Assyriens adorent la lune; il en est de même j> de ia plupart des Indiens , de ceux qu'on nomme Blémyes, *> Ce passage et tous ceux du même genre ne doivent offrir aucune difficulté, quand on fait attention que Tancîenne Troglodytîque ( ou pays des Blémyes) a été souvent désignée par la dénomination d'Inde (4)- Si je ne me trompe, cette confusion des mots Inde et Ethiopie est un vestige de la géographie homérique; elfe remonte, en dernière analyse, à la fameuse division qu'Homère a donnée des Ethiopiens en orientaux et occîden* taux , division dont on retrouve plus tard une apphcation dans le système d'Ephore, et une trace évidente dans Hérodote (j). Les premiers poètes tragiques lièrent à cette idée les notions confuses qu'ils avoîent sur les fleuves de flnde, et s'imaginèrent que le Nil y prenoit sa source: voilà, je pense, lexplicalion du passage tant controversé, où Proméihée, dans Eschyle, dit que aie fleuve éthiopien prend naissance chez un » peuple noir qui habite pris da sources du jour (6) ; » et c'est peutêtre à l'ascendant de ces idées poétiques qu'il faut attribuer la méprise d'Alexandre, sans doute Lien singulière, après les saines notions qu'Hérodote avoît données sur l'embouchure de Tlndus (7), On sait , en effet, que ce conquérant, arrivé sur les bords de Tlndus , le prit pour le Nil [8)»

(1) Btirckard'i TtaveU m Niéia, p. 348 sq. -- [t] Id. L /. — (3| Ti»V tfiAwVur tfgCv0¥ Aoveici (l* AûsuçAQi)* siCum di i ^mt *hJ&if ai Tif^iî^f (t ^UÇ9* )* BAf/£^ van 11 0 rc/wtjcrltf/ . In C I a u d . P to I e m . Quûdrtpat , e/tarra t* p* 6 1 * Basil, 'JÎ9' ~ (4) Voyez sur-tout Cuper, Observât, IV, 7.— (5} Herodof. Vil, 7«. — (6) iïlschyh Prcmeth, v* tto8> — (?) Uerod» jv, 4^* — (8) Arrian. Ariab. vi, i.

n semble que les grammairiens d'Alexandrie» par leurs exiravagani commentaires du passage d'Homère ( i } , contribuèrent à ramener fa con*^ fusion des noms à' Ethiopie et d'Inde ; les poètes sur-tout s'en emparèrent » et les auteurs des poèmes dionysiaques fondèrent sur cette confusion même quelques unes des fictions qu'ils rattachèrent aux expéditions de Bacchus : aussi nous en apercevons des traces dès Tépoque du siècle d'Auguste» dans Tibulle (2)» Virgile ( j) et Josèphe (4)* Mais c'est sur-tour depuis ie IIJ/ siècle qu'on voit se répandre Tusage de donner le nom de J*Inde à l'Ethiopiej et ce qui me paroît y avoir contribué, c*est que les chrétiens ayant eu besoin, pour leurs systèmes sur les quatre fleuves du Paradis, d'identifier avec le Nil le Gihon, dont les uns faisoient rindus et les autres (e Gange (j), ont été presque forcés de s'appuyer sur cette erreur géographique que les poètes alexandrins avoient accréditée* Nous voyons, par exemple Philostorge exposer comme un fait très- probable que le Nil, né dans Tlnde* passe par- dessous la mer Indienne et la mer Rouge sans se mêler avec leurs eaux, pénètre dans le continent d'Afrique, et vient ressortir par Jes montagnes de la Lune» pour arroser TÉthiopie et l'Egypte (6), Il me semble que telle est à-peuprès rhistoire de cette confusion géographique ; toujours est-il certain quelle a été admise par les écrivains des iv/ et VI,* siècles de noîre ère. Cuper en a déjà donné beaucoup d'exemples. On peut ajouter que Procope fait venir le Nil de flnde , et qu'ailleurs il prend ie nom S Indien , pour synonyme de cefuî iSEehiopicn (7) : mais ce sont les écrivains ecclésiastiques sur- tout qui emploient cette dénomination ; car ils désignent constamment sous le nom A^lnde et d'Inde intérieure toutes [es côtes de f Arabie et de la Troglody tique.

(1) StraK I , p. loj, ^ Trûd, franc, toni. î, p* 293 , et la note de M. Gosleltin, — {2) Ehg. tll, 55 ; ii/^we Wunderlich. — (3) Gvorg. m, ij6; iv^293; ihiq. annotât, = Cf. Voss, Comment, sur les Gior^ïques , p. }o6. — (4) Bell. Jud, 1] , 16, 4- = Je peme que la même confusion existe dans \c. passage où Pi^utartjue dit que Cléopâtre avoit envoyé son fils CésarÎQn dans Tlnde par rÉthiopie. * . i^i-JHfji^, , . ttç lit 'hJ^Knv Ji* Al^amajç { Plutarq, in Anton, %. 89) Il est assez difficile de croire que cette princesse ait \o\\\\x envoyer son tifs aussi loin; je prestime en conséquence que IfiïKM ne signifie que les pays dAdnlîs et d*Axum, où Césarion devoit se rendre par la voie de terre, /ï* Ai%^mw;^ —

[5) Cosmas Indicopl, f/ï BibL now Patr^ u, i49,C.=z Acacios Ca^sar. ap. H, Vales. in Philostorge III, 10. ::^ S. Hpiph. in Ancorat* II, p. 60, E* —

(6) Pbilost. /// ^ /o. . . * TiîV hiiMMP ^xaHom \jsrî>âti¥. , . ^ varo •wâmi m c» juirù>

tKéiMoi f^^ç -ùmi (f ^iro) TÎf <nhmnç tuthif^m, — (7) Procop* BclL P,m, i, 19, p. 58, C. D. =- jEdijic. V, i , p, 109, B. i ,,, ♦

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VoîGi comment les Blémyes ont pu être comprU parmi les Indiens^ et cette observarîon peut écfaircir plusieurs difficultés dans les auteurs de cette époque, ou donner fa clef de certaines fictions inventées par ies poètes: j'en pourrois citer plusieurs exemples, Nonnus, dans les Dionysiaques , donne 1 origine des Blémyes ; il lire leur nom d*un héros nommé Blémys, roi des Jndiens.qm^ après avoir résisté à Bacchus lors de son expédition dans Vlnde ^ fit un traité avec ce dieu ( i). Dans celte fiction poétique , nous voyons Fusage systématique de la dénomination de Blémyes mêlé avec Tattribution du nom de YInde îl cette même contrée. Ce qui! y a de curieux, c*est que les anciens compilateurs parlent de ce héros Blémys comme d un personnage historique, et donnent gravement celte fiction pour un fait (2). Si elle n'étoil pas une invention récente des poètes dionysiaques, nous verrions probablement Blemys figurer, dans les anciennes compilations de généalogie, à côté de Nilus et de sa fille Afemphis , mère de Libye; à'Egyptuî et de sa femme Arabie; des héros Arménius, Médus , Perses , Cilix, et de tant d'autres qui y selon toute apparence, lie sont aussi que des dénominations géographiques que les poètes ont personnifiées*

En résumant ces diverses observations, je dirai que le peuple qui se donna le nom de Blémyes habita principalement dans la vallée inférieure de la Nubie, sur les confins de FEgypte, où le placent Olympiodore et finscripiion de Silco; et que les peuples au sud est, entre le Nil et la mer Rouge, jusqu'à Adulîs et Axum, auxquels les historiens et les géographes ont appliqué, en général, la même dénomination, s'en donnoient certainement un autre.

Il étolt nécessaire d'établir une distinction, sans laquelle h fixation de l'époque du monument qui nous occupe, auroil été embarrassée de plusieurs difficultés, Aimi, par exemple, il est clair que lorsque Eusèbe nous dit qiie , dès le règne de Constantin , le christianisme avoit pénétré chez les Éthiopiens et les Blémyes fîl, ces noms désignent seulement les habiams de l'Abyssinîe et de la Troglodytiqiîe, qui embrassèrent h religion chrétienne au temps de Frumentius, et non pas les Blémyes de la vallée du Nil dont parle Tinscription de Silco.

Ceux-ci I au contraire , étoieni encore idolâtres à Fépoque de ca roi nubien* Olympiodore, au commencement du v** siècle, les avoit trouvés païens; il paroît, Japrès les expressions dont il se sert, que

(i) Nom. Dionystac, XVII, v, 394 ^q» — (2) Steph. Byzant* voce BM/MHf, ^^Efymolog. mûg. voce ead* = Eustath* ad Dionys, Fcrieg. v. 226. ** (3) Euseb* Vie. Vonstantini , 1,8.

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Talmis étoit leur chef- lieu religieux. Cefa nous explique pourquor Silco a choisi le temple de cette vifle pour y consigner le souvenir de son expédition ; c'est dans le sanctuaire même des faux dieux de ses ennemis que le roi chrétien a voutu déposer son hommnge au vrai Dieu qui lui avoir donné la victoire. Je remarque qu'avant Tarrivée des BlémyeSf Tafmis, sous Ja dominaiion romaine, paroît avoir foui d'une sorte de prééminence religieuse. C'est, du moins, ce qui semble résulter du litre de ùourg sacré qui lui est donné dans un édit du stratège d*Ombos, que M. Nîebuhr a placé au règne de CaracaiTa (il^ mais qui est certainement du règne des Phillppes (2), et du 11 décembre de l'an 248 de notre ère (j). L'historien Prîscus (4) rapporte en détail toutes les circonstances d'un traité de paix conclu. Tan 4î^ de notre ère (j) , entre les chefs des Blémyes et des Nubiens, et Maxtmin, général de Tempereur: Priscus se trouvoii alors en Egypte; il étoit ami de Maxtmin; ainsi son témoignage est ici du plus grand poids. Or on roit qu'une des clauses du traité à laquelle les Barbares tenoîent pardessus tout, fut qu'il leur seroit permis, selon Tusage antique, de se rendre à Phîlac, au temple d'Isis, et dy prendre la statue de la déesse, pour la rapporter ensuite après un temps donné. Ce passage remarquable prouve à-!a-fbîs que les Blémyes navoient pas abandonné le paganisme, et que le culte d'Isis subsistoit encore à Phiix. H en étoit de même à lepoque où Marinus écrivoit la vie de Proclus, après l'an A^6 de notre ère, puisque cet historien dit expressément qu'lsis étoit encore adorée à Philac (6), Le culte païen ne fut détruit définitivement dans cette île qu'environ cinquante ans après, sous le règne de Juttinien, comme on le voit dans Procope (7), De ces rapprochemens il faut conclure que les résultats de Inédit de Théodose j relatif à Fabolifion du paganisme, n eurent pas, du moins pour la haute Egypte , toute l'étendue que lui ont attribuée les historiens, puisque le culte dlsîs à Philx subsista encore un siècle et demi, et qu environ soixante ans après fa destruction du tempfe de Sér.-^pis à Alexandrie, nous voyons, d'une part, les Nubiens et les Blémyes stipuler, dans un traité de paix, quil leur sera permis de venir faire leurs dévotions accoutumées dans llle d'Isîs; et de Tautre, uji général

{t)Insûrlpt Nu h* o. 12. — (1) Voyez met Recherches pour serv/r a l'hhr, de VEgypte, ifc. p. 487* — (3) Cette dare résulte du se nsquc je donne à un passage de l'édit- ^ (4) Excerpt. légat* in Labbe Prompt, p, 4o-4t* — (5) Hanktfde H m. Byrant. ï, a, 13* — (6) Marin. Vit* Prccii, p. 16; ibhj, BoissofT, p. (09. — (7] Procop. Bcli Ptn, I, 19, p* 60, A,

ajo JOURNAL DES SAVANS,

romain choisir cette île de préférence pour la sîgnaiure du traité , afin que h vénératîoQ des barbares envers ce lieu saint fut une garantie, plus forte de la sincérité de leurs sermens.

Ajoutons que ces observations servent encore à établir que les inscriptions chrétiennes découvertes et copiées à Phîlac par M* Gau et d*autres voyageurs , ne peuvent être antérieures au vi.* siècle dû noire ère*

D'après la citation que nous avons faite ci-dessus du passage de Procope, on ne s'étonnera pas que cet auteur nous représente les Blémyes comme étant encore païens de son temps, et adorateurs d^Iiis et d*Osîris : il nous dit même qu'ils sacrifioUnt des hommes au soUiL Sans garantir cette circonstance, je ferai remarquer une coïncidence assez frappante; c'est que le temple de Talmîs, chef- lieu religieux des Blémyes, étoît en eflet consacré au soleil, qu'on y adoroit sous le nom de Aîandoulis, comme le prouvent les inscriptions qui y ont été recueillies (i). Ce rapprochement prouve du moins qu*au temps de Procope, le temple de Talmis apparlenoit encore au culte égyptien»

On a la certitude que ce temple fut, dans la suite, converti en église et approprié au culte chrétien , de même que ceux de Dekké {2) > de Tefah (3), d*Essaboua (4), d'Amadon (j), Jlbsamboul (6), et en général de presque tous les temples anciens de la Nubie; mais il doit paroître clair maintenant que ce changement n*a pu avoir lieu avant le règne de Justinien ; ce qui fixe la limite au-delà de laquelle on ne peut faire remonter les vestiges du christianisme qui existent dans cette contrée. C'est ce qu'achèvera d*établir la discussion des faits qui se rapportent aux Nubiens dans finscription de Silco*

S. IL Des Nobades ou NuBiens , et de leur conversion au christianisme.

Nous avons vu que le territoire des Nubiens ne dépassoît pas fa ville de Primis ou Ibrîm , ^ets le nord, A Ibrîm commençoit le territoire des Blémyes, peuple qui paroît avoir été indépendant des premiers, dont il étoil TaHié naturel, d'après sa situation entre la Nubie et rÉgypte : aussi nous voyons presque toujours ces deux peuples ligués entre eux dans leurs incursions sur la haute Eg)^pte , et dans

(f) Voyez mes Recherches pour servir à l'hisî, de VÉ^ypu^ ifc. p* 479- ^ — (i) BurckardV Travels in Afuhia, p. 117,^= Senkousky, dans les JV^uv. Annalts des voyages, XVI, 29 j, — (5) Voyez mon Mémoire sur la Table horaire de Tefah, dans le» TVoi/v, Ann. des voy. XVII , p. Î57* — (4) Gau , Antiq, de la Nubie ^ pi, 4j , A, — (j) Le même, pi f9, 0* — (6) Sfnlousky, endroit cité*

^'AVRIL î82j#. ^3'

les guerres avec les Romains, qui en étoîent ordinairement la suite* D'ailleurs ridentité de leur cuire religieux > les cérémonies qu'ils alloient faire en commun au temple de Phike, dévoient entretenir la bonne harmonie entre les deux peuples.

Mais jusqu^où les Nubiens s*éiendoîent-îIs au midi! on Fignore, Silca dit vaguement qu'il s'est relire dans la partie supérieure de ses états, qui est probablement le pays de Dongofa; et il parle de ses guerres avec les autres peuples situés au-dessus des Nubiens t qui ont voulu se mesurer avec lui : ce sont peut-être les peuples du côté de Méroé, du Sennaar et du Fazokl, jusqu'aux frontières orientales du pays rfAxum.

On se fait une idée de ce que pouvoit être ce royaume de Nubie, par un passage de la vie de Michaêf , patriarche d'Afexandrie, qui écrivit à Cyriaque , roi de Nubie, en 737* pour le détourner de faire une expédition en Egypte (1). L'auteur de cette vie rapporte que la puissance de Cyriaque s'étendoît sur treize rois^ dont le plus puissant éioit Elkera, prince jacobîte; un autre étendoît sa domination jusqu'aux contrées tes plus australes. Ce sont probablement des rois de ce genre que rinscriptiond'Axurn appelle i8flt^?^/(neoi, et que celle de Siico nomme les despotes des autres nations soumisef a ce prince»

Dans f ivresse de sa puissance, Silco prend le titre de roi de tous les Éthiopiens; mais personne n imaginera sans doute qu1I fût aussi roï de PAbyssinie et d'Axum, pays compris sous fa dénomination générique d'Ethiopie. Ce n'est donc là qu'une de ces fanfaronades communes chez ces rois barbares; ainsi Aeizana, dans Tinscription d*Axum, prend le titre de roi des rois, comme le souverain actuel celui de negash negashi [z] , qui a le même sens. Ce titre pompeux ne parut pas trop magnifique aux petits rois du Bosphore (j); il paroît que souvent on rCy aitachoit pas d*autre idée que celle d'un prince dont lauiorité étoit reconnue par des peuples ayant des chefs particuliers (4]i et nous venons de voir que c*étoît le cas du roi des Nubiens. Quand on rapproche les inscriptions d^AduIis, d*Axum et deTafmis, des renseignemens nombreux que M. Et. Quatremère a puisés dans les écrivains orientaux {5), on en retire Tindication assez claire que la plus grande partie des peuples 51 nombreux qui habiioîent le bassin supérieur du

(i) Ap. Lequien, Orkns Christian. Il , 662. — (2) Sait. Traveh in Abyssinia^^, 411,^(3] Raoui-Rochette, Antiq, du Bosplwre, p. 56.— (4) Çf Koehîer, Remarques sur un ouvrage i mi tu lé Antiquités du Bosphore, ^» 3 y* —

a)2 JOUI\^AL DES SAVANS,

Nti » étaient alors soumis ii ïun des deur grands royaumes de Nubie et d'Alîyssinie; que ces peuples divers, ayant de petits rois pariiculierSp cherchoient de temps en temps à se soustraire à fautorité du peuple dominateur, et surtout aux tributs qui ieur étoîent imposés. De là des guerres dont ces trois inscriptions nous ont conservé des monumens. Ces deux grands empires qui se touchoîent k leurs extrémités t et dont les chefs cherchoient i attirer h eux telle ou lefle partie de fa domination de son voisin» dévoient être dans \m état coniinuef de dvalité et de guerre; et ce qui appuie cette conjecuire, cesi la lettre écrire par Isaac I patriarche d'Alexandrie eu 687, aux rois de Nubie et d'Eihiopfej pour les exhorter à la concorde (t).

Je suis disposé à croire que ce fut cet état de rivalité qui contribua h empêcher le christianisme de pénétrer de TAbyssinie dans le pays des Nubiens : en effet, ceux-ci, comme on la vu, ne le reçurent que deux siècles après, par Tiniermédiaire de l'Egypte. C'est encore ce qui résulte de fexamen des divers témoignages relatifs à ce point curieux.

Grégoire Bar-Hebracus, ou Abulfaradge, dans son Histoire univers selfe» rassemblant confusément ks noms des différens peuples qui avoient reçu îe christianisme sous le règne de Constantin, nomme les Copies, tous les Nigrites, tels qu'Éthiopiens, Nubiens et autres (2), Cela est exact en ce qui regarde les Coptes et les Abyssins, mais ne peut être vrai quavec restriction pour les habitans du Noubah. Rien n'empêche , sans doute, que le christianisme ne s*y soit introduit, dès les règnes de Constantin et de Constance , parmi quelques individus ; de même que, chez les Abyssins, il y eut un certain nombre de chrétiens avant Tapostolaf de Frumeniius (|)» Restreint de cette manière , le texte d'Abulfàradge n'offre aucune difficulté; mais, entendu dans le sens dune conversion générale, il offre plusieurs difficultés graves. En eflfèr, indépendamment de ce que Priscus et Procope disent , en termes exprès» que les Nobad«s ou Nubiens adoroient encore Isis et Osiris (4) t on pourroit opposer Al>ulfaradge à lui-même. Nous lisons dans sa Chronique syriaque des Jacobiies, un récit des plus circonstanciés sur la conversion des Nubiens, qui fut opérée, pendant le règne de Justinien,

(i) Renaudot Hist. pair, Atexûndr. p. 178. — (2) Abulfarag* Hist. Dyn. Vit» p. 8ç éd. Pocock. — (3) Delà même manière s'explt(]iie un passage où Cosmas compte les Nubiens et les Gafamantes parmi les peuple* chez lesqueU j'éioit tntroduic le chriitianisme de son temps ( Topogr. chrtJt, m BibL ncr* Pair, il , p- 1 7J , B, ), — (4) Beli Pmu. i ^ 1 9 , p. $9 , 60.

par un prêtre facoLite, nommé Julianus (1). Abulfaradge termine son récit en ces termes : Atque hoc pacto, uni versus yE/ftiopum poputus onhodoxam fdem edoctuî, stdi Akxandrinœ se subjtcit Assémani s'étonne de ce que fauteur place à cette époque la conversion de tous les Ethiopiens, puisque celle des Ethiopiens datoit d'environ deu^ siècles» Mais peut-être Terreur vîent-elle de l'équivoque du mot Ethio^ piinSt qui , comme tous les termes génériques, a été pris dans un sens tantôt restreint, tantôt étendu. Mille exemples prouvent quîl a souvent été employé pour désigner seulement les Nubiens. Dans cette hypothèse , unhcrsus y£tkhpum pùpulus peut ne signifier que la totalité de la nation nubienne ; alors le passage ne présenteroit plus aucune diflScuIté; et comme ortkùdaxam fidcm, dans la bouche d'un jacobîîe, s entend de Thérésie des monophysîtes, nous tirerons du passage la conséquence que celte hérésie s'est introduite en Nubie en même temps que îe christianisme* Les mots sidi alcxaïïdrinœ se suùjedt étonnerOht afors daurant moins, que, dès ran4st> Dioscorus, vingt -cinquième patriarche d'Alexandrie (2) , infecta tout son clergé de Thérésie jacobite, qu'il n abandonna plus, et qui s'est maintenue jusquà nos jours parmi les Coptes et les Abyssins, Renaudot regardoit la lettre écrite en 687 j par le patriarche Isaac, aux rois de Nubie et d'Abyssinie, comme le plus ancien exempfe connu des relations des patriarches jacobites d'Alexandrie avec Tes rois de Nubie et d'Abyssinie (})* Le témoignage de Grégoire Bar-Hebracus montre que ces relations, avec la Nubie du moins, sont plus anciennes d'un siècle environ: if est vraisemblable que rhérésie des jacobites s^introduisit peu à peu en Abyssinîe par la voie de la Nubie {4)*

Quoi qu'il en soit, l'accord des témoignages d'OIyrhpîodore, dePriscus, de Procope et de Grégoire Bar-Hebrxus, prouve assez bien que îe christianisme n'a point pénétré de I Abyssinîe chez les Nubiens, et qu*il s'est introduit parmi ces derniers sous le règne de Justinien. L'inscription de Silco ne peut donc être antérieure au milieu du vi/

(i) Ap. Aiseman. in BiMotL onentaL II , 3 jo. Julianus presbyter crthodûxùs ^ incerisnf plo ^elo erga NmR, luperiori 1 hebaidi finitimos, cogitare coepit , si quo modo eos ^d chnsûànàm fidc tu tradoceret; grûnt quippe eihnicî et romance dhioms terras vehementer pem/ikjnt. — (2) Renaudot, Hist> pntriarch. Alex. ' '4' — (3) ^d. p. 178, — (4fBelon Eu^chrus {Annal.^ Il , p.^ 387 ), ce ne fui que sous le califat d'Omar que les Nubiens adhcrcrent à rhérésie des facobiies mai» le récit d'Abulfaradge me paroît se lier beaucoup luicujt avec rcnsembl dci faits.

siècle de notre ère. D'une autre part» il est difficile de la croire postérieure à la première invasion des Arabes en Nubie, qui est de Pan 20 ou 21 de Thégire (i) (64i à 64^ de noire ère). Ainsi, je ne pense pas qu'on s'éloîgne beaucoup de la vérité si Ton en place Tépoque vers fa fin du vi/ siècfe. Les Blémyes ne lardèrent sans doute pas à embrasser la religion chrétienne; peut-être même leur conversion fiitelle la suite des deux expéditions de Silco, C'est alors que pftisieurâ des temples païens de la Nubie inférieure furent convertis en églises chrétiennes,

U me reste maintenant à expliquer pourquoi cette inscription d'un mî chrétien de fa Nubie est écrite en grec, et pourquoi nous y recon* noissons les formes que celte langue avoit prises à Constantinople vers les vi/ et VJi/ siècles de notre ère. Cette recherche peut conduire à quelques aperçus nouveaux qui intéressent à-Ia fois la géographie et rhistoîre de ces contrées; ce sera le sujet d'un troisième et dernier article,

LETRONNE

Chants populaires de la Grèce moderne, recueUUs ei publiés avec une traduction française , des éthiircissemens et des notes, par G, Fauriel. Paris, chez Firmîn Didot père et fils, rue Jacob, n." 24 t et chez Dondey-Dupré père et fils, rue Richeneii , n*** 67 , 1 824 et 1825 ,2 vol. in-S^

Lorsque, au milieu du xv/ siècle, Constantinople et la Grèce tombèrent au pouvoir d'une nation essenttelleinent ennemie de la re!tgion chrétienne et de la civilisation qui en fut le bienfait, un deuil général se répandît dans le reste de l'Europe; tous les amis de la religion, de la liberté civile, des lettres, des sciences et des arts, craignirent et durent craindre que ce voisinage de barbares ne devînt funeste autant qu'il paroissoit honteux. En effet, ce voisinage n'étoit-il pas une honte et un danger pour des peupl^dont les aïeux avoient refeté au-delà des mers la lutte sanglannque les agressioffs des sectateurs de Fislamisme avoient d abord .pbrtée en Europe, et qui devenolt désonnais inévitable ent» des guerriers que poussoient aux

(1) Et. Quatrcmère, Mim* géogn 11^39*

AVRIL 1B25. ajj

combats Texaltalion de leurs semimens religieux et la rivalité de leurs croyances î

Le souvenir de la catastrophe terribre qui plaça les musulmans aux portes de 1 orient de l'Europe, s'est prolongé long-temps, et il a souvent excité (es regrets et les plaintes des écrivains généreux qui prenaient un juste intérêt à la gloire de la chrétienté.

Va siècle ne s'écoit pas écoulé, lorsque ce poète célèbre dont la brillante îmagîoatjon ne sembloit destinée qu'à embellir du charme d*un style animé, riant et pittoresque, les fictions les plus ingénieuses, les tableaux les plus séduisans et les récits les plus variés, l'Arioste, 5e souvenant que la destination primitive de la poésie fut d'exciter dans le cœur de Thomme les nobles pensées , les fécondes émotions, qui le rappellent aux devoirs de la religion, de la morale, et au sentiment de sa propre dignité, le chantre de Ferrare, interrompant loui-à-coup les narrations piquantes qui arnusoient une cour dont les princes se vantoient d'avoir foorni un héros à la conquête des lieux saints , s'adressait aux rois et aux puissans de I Europe, et s'écrioît:

«Si vous voulez acquitter jioblement vos devoirs de chrétiens, li *• vous voulez du moins être dignes de ce beau litre, pourquoi corn- >» battre des hommes qui adorent le Christ, leur ravir la vie ou les »■ dépouiller de leurs biens ï El cependant Timpor Musulman occupe *• Constantînople et la meilleure partie du monde !

>» Ah! les immenses richesses du Turc ne sont pas loin de vous; *• chassez-le de FEurope, chassez-le du MOINS du repaire qu*il

»»S*EST DONNÉ DANS LA GrÈCE (i).»

Ces nobles accens retentissoienl dans TEurope ; et ce grand et infortuné poète , qui trouva sa gloire en consacrant son talent à célébrer sa patrie, Camoêns, dont les sentimens élevés étoient soutenus à la-fois par les inspirations de la vertu et par renlhousiasme du gétiie, répondant au poète italien, secrioii à son lour :

« O malheureux chrétiens! &eroît il vrai que vous soyez nés^deces

(i) Ariosto, tanto XVII,

St. 7J. Se crisn"an!ssimi esser voi voleté £ voi altri cattolîcj nominati.

Perché d\ Cristo gli lïommi uccldete!

Perché de* béni lor son dispoglïaiî!

Perds è Coîtantînopoli e del fiiondo La mîglior parte occupa il lurco immonde. Le ricchezze del Turco hai non loniane; Caccia 1 d'Europao almen Dî CAECtASNiDA.

Gg Z

Su 77.

5» dents que Cadmus sema sur la terre et qui ne dévoient produire que »des hommes, acharnés à se détruire les uns les autres (i) !

j> Ces nouvelles cl terribles inventions, ces mortels instrumens d*ar- 3» tilierie, n'en ferez- vous pas de glorieuses épreuves contre les murs » de Byzance et les côtes de la Turquie t

» Refoulez vers [es antres sauvages des monts Caspiens et de la froide ^^Scythîe, ces hordes musulmanes qui grossissent sans cesse, menaçant » la civilisation de votre belle Europe*

» N'entendez-vous pas les Grecs 5 ils appellent vos secours. Les » peuples de Ja Thrace , de la Géorgie, de T Arménie, vous dénoncent » le Turc féroce qui condamne leurs enfàns aux pratiques impies de yy i'AIcoran ; esclavage le plus affreux de tous l Vous vous vantez de » votre générosité et de votre bravoure ; consacrez-les donc k punir » une telle barbarie, et que des chrétiens ne cherchent plus la gloire >» coupable de détruire des chrétiens. »

Quand de tels poètes, constitués en représentans de l'opinion publique, réclament aussi noblement et aussi solennellement en faveur d'un peuple opprimé, leurs chants, répétés dans tous les pays et dans tous les âges , deviennent une protestation permanente qui interromproit la prescription de la tyrarmie, si la tyrannie pouvoît jamais acquérir des droits.

(i) As Lusîadas , canto VIL

St. 9, O miseros chrislianos! pelïa vcntura Sots os dentés de Cadmo desparxîdos Que huns aos outros se dâo a morte dura, Sendo todos de bum ventre produzidos!. . -

Si. iz* Aquellas invençoes feras e novas

De instrumentos mortaes de artîlhena, Ja deveni de fazer as duras provas Nos muros de Byzancio e de Turquia,

• Fazci que lorne M is silvestres covas

Dos Caspios montes e de Scythia fria A turca gerai^ao^ que muUiplka Na policîa da vossa Europa rka*

St. 13. Greïîos, Thraces, Arnienios, Gcorgtanoi Eftadando-vos cstao, aue o povo bruto JLhe obriga os caros nïhos aos profanoi Preceitos do Alcorâo : duro irioutoS Em casiîgar os feitos inhuma nos Vos gloriaî de peito forte e astuto:

E nao q\ie raïs louvores arrogantes De serdes contra 01 vossos mui possantei*

Ce qui ajoutoît à Fintérêt que TAriosie, Cainoëns et tant d'autres écrivains manifestèrent tour à-iour en fiiveur des Grecs, c'est que ces infortunés n'étoient pas indignes d*un tel intérêt. On savoit alors , et M. Fauriel le prouve évidemment aujourd'hui, que les Grecs n'avoîent pas accepté le joug impie de Téiranger; la plupart en étoîent restés à cette époque de malheur où un peuple , accablé sous loppressîon étrangère, conserve encore le sentiment de ses droits.

Quand le musulman eut étendu son joug sur diverses contrées qui se souvenoîént encore d^avoîr été la Grèce, trois causes principales mainiînrent chez les vaincus le désir et Fespoir de reconquérir leur indépendance.

1/ Ils conservèrent fidèlement leur religion. .

2.^ Ils conservèrent pareillement leur langue nationale ; et un peuple qui, dans ses revers politiques, reste séparé de ses vainqueurs par sa religion et par sa langue, sans renoncer jamais ni à Tune ni à Tautre, échappe tôt ou tard à la domination étrangère : il est opprimé, il peut Tètre long-temps; mais il n'est pas encore esclave.

3-* Une autre cause fut risol^ment d'une partie de la population , qui se réfugia dans les montagnes , où la poursuite des Turcs, les périls de sa situation, Ja maintinrent dans Thabiiude et [exercice de la résistance*

Les chansons que publie aujourd'hui M, Fauriel, et dont les érudits ne connoîssoîent qu'un petit nombre, prouvent, ainsi que je Taî annoncé, qu*une partie de la population grecque avoit conservé et transmis le sentiment de ses droits; mais, avant de faire connoître les monumens d'une littérature spéciale, il est indispensable de donner une idée de Fétat des Grecs depuis la conquête.

Dans plusieurs pays, et sur- tout dans les plaines, les Grecs avoient subi le joug des musulmans ; il leur resloii cependant fusage de leur idiome et Fexer cice quelquefois troublé de leur religion.

Mais des montagnards, tels que ceux de FOIympe, du Péiion, des Branches ihessaliennes du Pinde et des monts Agrapha , avoient résisté avec courage et même avec succès; ils faisoient fréquemment ée% bicursions sur les terres cultivées et contre les villes; ils y pilloient les t^j^queurs, et, dans l'occasion, ceux de leurs compatriotes qu'ils accusorent de n^avoir pas assez résisté aux Turcs ; ils reçurent de là Je nom de Klefhtes, c'est-à-dire, voleurs.

Bientôt îe gouvernement turc fut obligé de traiter avec eux. Les uns obtinrent d^s conditions favorables , et , moyennant un foîble tribut , conservèrent leur indépendance ; d*autres se maintinrent dans une indépendance absolue-

ir

tj8 JOURNAL DES SAVANS,

Le besoin de réprimer les actes de violence, et même de brîgatidnge , que ces klephtes se perjnettofent, engagea les Grecs de la plaine et les Turcs à étaljlir une sorte de milice,, soldée aux frai^î de la pofxi- Jatîon grecque, mais entièrement composée de Grecs. Ses membres se nommoient armatolfs. Elle fut répartie dans les différentes pro» vînces de la Grèce, des bords de TAxius à l'isihme de Corinthe, et divisée en autant de corps distincts et indépendans fun de rautfe> qii*il y avoit dans ces provinces de cantons séparés. Chacun de ces corps avoit son capitaine.

Les armatofes, d'abord institués pour maintenir fa police et écarter le brigandage des klephies , eurent bieniôt à s exercer contre les Turcs eux ijêmes. Tant qu'il resioil aux Grecs quelque chose à perdre, if rèstoit aux Turcs quelque chose k ravir : aussi Thistoire des armatoles nest guère que le triste tableau de leur longue et courageuse lutte contre les pachas. Les armatoles, forcés par les vexations des Turcs de rentrer dans leur état d'indépendance et d'hostilité, redevinrent klephtes," nom qu'ils reprirent comme un titre de gloire. Tantôt foi blés et réduits à guerroyer dans les montagnes, tantôt assez forts pour reprendre les villes dont on les avoit chassés , leur passage de la condition d armatole à celle de klephie étoit si rapide et si fréquent, que le^ noms d'armatole et de klephte désignèrent indistinctement les Grecs qui se révoltoient contre le gouvernement des Turcs,

Quoique M. Faurîel ne rapporte pas Tes diverses tentaiîves que quelques-uns des Grecs faisoieni en différens lieux et en divers tetnps pour se soustraire au foug musulman, je dois parler ici de celte co-* lonie grecque qui , dans le xvil.' siècle, s' exilant volontairement» chercha un asyle en Europe, et iofjtim du gouvernement génois, qui leur assigna un pays dans l*île de Corse* Ces colons grecs s*y éiabliren!; ils y conservèrent leur langage, leurs mœurs et leur indus* trie (i) ; ils y font encore entendre les mêmes chants populaires que M. Fauriel a publiés.

(ï) Un ouvrage spécial a été écrit sur les événemens dont les mues détermi^ nèreot les Grecs à s'expatrier. L'histoire de l'île de Corse, par JVL de Pommer en il, Berne, 1779, tom. I, p. 118^ rapporte qu'ils se noramorent MAiNOTES^da petit canton de M A IN A, qui jadis faisoit partie du territoire de Lacédémotie. Lassés de leurs revers et de leurs oiaïheors, ils demandèrent un asyle au gouverncmenî génois, qui leur céda des terrains dans la Corse, à condition de payer le dUicnie du produit des terres , et cinq livres , monnoie de Gènes, d'imposition par feu. Ua vaisseau français les transporta au nombre de huit cents, ious la conduite de leurs chefs ^ les Siephopoli et les Micaglia* Les lerrUoircf

AVRIL 1825. Xic^

Pour faire apprécier ces chants, M, Fauriel trnce avec autant d'éradUion que de goût le tableau des mœurs des Grecs; il démêle adroitement et indique les traits qui peuvent être restés de lancienne Grèce. Ce tableau est complet, animé, et il tâudroit le citer en entier pour en donner une idée convenable. Je me bornerai aux faits suivans.qui expliqueront comment les Grecs modernes ont modifié les idées de la mythologie des anciens. Us personnifient la peste de deux manières; tantôt ils la représentent sous les traits d une femme qui va de maison en maison, faisant périr tout ce qu'elle peut toucher; tantôt ils fa figurent comme un trio de femmes terribles qui parcourent de concert les viHes pour en expulser les habitans* De ces trois femmes, lune porte un grand registre de papier, lautre est armée de ciseaux tranchans^ et la troisième d'un balai > elles entrejil dans les maisons; la première inscrit fa mort des victimes, la seconde les blesse de sei ciseaux, et fa troisième les balaie. Cette personnification o'est-elle pas une réminiscence traditiotnielle des Parques!

« Mais, dit M. Fauriel, de toutes les idées de f ancienne mythologie » grecque qui se sont perpétuées et vivent encore dans les croyances y» actuelles des Grecs , [a plus généralement répandue et celle qui fournit » à la poésie le plus d allusions ou de pensées, c'est celle du vieux *> nocher du fleuve d'oubli, celle de Caron. Ici seulement, à Fopposé » de ce qui est arrivé en beaucoup d'autres cas, c*est le nom qui est >» resté, et ce sont {^attributs qui ont changé. Les Grecs modernes » se figurent la mort comme un vieillard austère, inexorable et chagrin, il qu ils nomment Caron, et auquel ils attribuent I office de conduire

incultes, assignés à la colonie, étoient ceux de Paoncta, Rçcida et Siassologna. BientÔL ces territoires, où furent bâtis des villages, devinrent des pays fertiles et abondans.:^On lit dans l'Histoire des révolutions de Gènes, par Bregruigny, tom, lï, p. 3^4i 9^^ 1^ colonie prouva sa reconnoissanee envers les Génois, lors des irtjubles qui éclatèrent en Corse vers 1730. Les Grecs D'abandonncreni jamais la cause âçs bienfaiteurs de leurs pères. Fidéîesau gouvernenrenij ils se relire rem à Rhondholico, l'y défendirent un an contre les Corses insurgés ; enfin la coloîïie , ne pouvant plus s'y niainier^ir^ s'embarqua pour Ajaccio, laissant vingt-sept Grecs enfermés dans la tour d'Uncivia, qui furent attaqués par deux mille cinq cent^ Corses, et qui, pendant cinq jours^ repoussèrent leurs assauts multipliés. Ils furent enfin obîigtSs d'abandonner le poste et de rejoindre leurs compagnons à Ajaccio. Tous les établissemens furent détruits

[>ar les Corses, ^ Il se trouva à Ajaccio trois cents Grecs en état de porwr es armes; le gouvernement génois en prit soin et les enrôla. —z Aujourdliui les restes de la colonie sont à Cargèse et à Ajaccio. Ces Grecs ont conservé leurs mœufs, leurs usages^ leur langue et les chants populaires de leur ancienne patrie. ^

Mo ^ JOURNAL DES SAVANS,

» les morts de ce monde en Taurre, Ainsi c'est [e rôle et Pidée de >» Mercure qu'ils ont mis sous le nom de Caron. Ils considèrent aussi M ce triste vieillard comme le dieu de la mort, proprement dît, comme « le pouvoir exterminateur des créatures humaines , et à ce titre ils lui » supposent fa faculté de se transformer en oiseau ou en tout autre M animal, sous la forme duquel il lui sera iâcile de surprendre les im- ^^ prudens qui ne songent pas assez à lui, >y

M, Fauriel donne des détails également curieux sur la poésie actuelle des Grecs , et sur les formes de leur versification. Il explique les changemens qu*avoit subis Tancien système : je crois indispensable d'indiquer une des principales observations qu'il fait à ce sujet.

Vers la fin du xi/ siècle, la poésie grecque subit une innovation remarquable; l'ancien système de versification fût abandonné» et au ver^ hexamètre on substitua le vers appelé politique, dont le mécanisme repose sur un principe différent et beaucoup plus simple.

Les croisades introduisirent dans lorient les mœurs et les usages chevaleresques de TEurope, I.a Grèce produisît alors des romans écrits dans fidiome vulgaire et en vers ; ces compositions se ressentoient de Fesprit de Toccident. Parmi celles qu'on peut regarder comme d'invention grecque, la plus célèbre et la plus originale s*appel[e ÉROTOCRiTON, et offre des marques nombreuses et variées de rinfluence de la langue iiaiienne sur la langue et la littéralure grecques. -

J'aurois aimé que M. Fauriel eût expliqué k cette occasion comment Tancienne langue grecque a, par des altérations successives, été changée en Fidiome actuel dam lequel sont écrites les chansons populaires dont il publie le texte et la traduction. Ce qui est re* warquable, c'est que diverses formes grammaticales exceptionnelles se trouvent dans ces nombreuses pièces , quoique composées en difl'érens temps et en différens lieux. On y voit que la désinence du datif grec a été remplacée par une préposition qu*on place au devant du mot; on y distingue l'absence du futur simple» auquel un futur composé a été substitué, et sur-tout labsence du présent de l'infiniiif, qu'on ne place plus après un autre verbe. Ainsi les Grecs modernes ne disent plus ;e veux aimer, mais JE VEUX qut y aime , &c. &c*

M, Fauriel a divisé en trois classes principale! les chants populaires de là Grèce :

I ." Chansons domestiques composées à foccasion dc^s événemeo* qui intéressent la famille.

2/ Les chansons hismriques qai ont rapport à desévénemtns publics

Su i des faits qui se rattachent aux intérêts communs, tels que les combats des Kleph tes, &c.

3.** Les chansons romanesques ou qui sont purement dlnvention.

Je ne suivrai point cette division dans la citation de quelque^i exemptes qui feront juger du ton et du caractère de ces chants.

Je parlerai d'abord de ceux qu'on retrouve encore aujourd'hui parmiles Grecs réfugiés dans fa Corse,

La chanson de l'enlèvement (i) est relative à un jeune guerrier qui apprend que sa fiancée a été enlevée par un Turc, qui veut (a contraindre à devenir sa femme : le Grec arrive au secours de sa maî»jj tresse et la délivre. Cette chanson est une des plus longues du recueil ji M, Fauriel la regarde comme ancienne, A lappui de son opinion, jej dirai quelle est encore chantée en Corse par les descendans de la colonie grecque qui s'y érablit , il y a ceni cinquante ans,

Vne autre chanson, pareillement consacrée dans celle colonie, e%t celle qui, dans fe recueil, a pour titre LA jeune fille voyageuse (2) J

Enfin une troisième chanson, dont j'ai l'air noté, et qui est souvent répétée par fes réfugiés de la Corse, est celle qui se rapporte vrai-" semblablement à Tépoque de TinTasion de la Morée. Je la transcris d*après la traduction de M, Fauriel \ elle est intitulée LA MÈRE

MORÉATE (j).

« Celui qui veut ouïr des plaintes, de tristes lamentations, qu*il aille » dans les villes de fa Morée, dans les carrefours de la ville; cVsi là »qoe la mère pleure l'enfant, et Tenfani la mère. Les femmes sont f> assises à la fenêtre et tournent l'œil vers le rivage ; elles gémissent » comme des perdrix, s'arrachent les cheveux comme les cannes s'ar- » rachent les plumes, et leur vêlement est noir comme I*aile du corbeau; ,» elles regardent les barques venir, les navires poindre en mer. O ^>vous, navires, vous, chaloupes , ou vous, petites barques, nauriez- » vous pas vu Jean, mon fils- Jean! — Si nous l'avons vu, si nous » l'avons rencontré, d'où pouvons -nous le savoir! Veuillez nous fe » signaler, et peut-être le reconnoîtrons-nous. — Il étoit grand, ilétoit » mince, ilétoit droit comme un cyprès, et il avoit au petit doigt

» un bel anneau; mais plus encore brilbit le doigt que lanneau.

î^ Hier soir nous Tavons vu sur le sable de la Barbarie; des oiseaux :>» blancs le mangeoîenl, des oiseaux noirs lentouroient, et il y avoit » là un oiseau, un bon oiseau qui ne vouloit manger; mais de sç$ 5? lèvres desséchées ton fils \xn dîsoit ; Oiseau, bon oiseau^ mange des

(1) Tom. II, p. 74/, — {2),Tûfn, II , p. ^^, — (3) Tom, IJ , p, rS^.

Hh

» épaules d*un brave > pour qoe ton aile devienne grande d'une aunet yy ta serre d'un empan, et sur tes ailerons j'écrirai trois billets de dou- » leur ; l'un sera pour ma mère, l'autre pour ma sœur, et le trorSièrae, » le dernier, sera pour ma maîtresse. Ma mère lira le sien et ma sœur 33 pleurera; ma sœur lira le sien et ma maîtresse pleurera; ma maîtresse » lira le sien ex tout 1^ monde pleurera. »

Voici quelques-uns des distiques qui se chantent dans les îles de fArchipel et dans les villes (i).

6/ — ce Je m'éveille la nuit et j'interroge les astres Fun après l'autre ; a> oh! que fait mon ami en cet instant et à chacun de ces instans! »

8/ — ce Tourne-les vers moi ces yeux doux , ces yeux vainqueurs 3> qui apprivoisent ce qui est sauvage et rendent doux ce qui est amer« » î ^3/ — « A table fcs yeux noirs, les bleus à la fenêtre. »

ip.' — ce O brillante lune! mon cœur est jaloux de toi; lu vois » celui que j'aime , et il est loin de moi ! »

30/ — ce Tu m'as donné wn baiser, et je suis devenu malade ; 3» donne-m'en un autre pour que je guérisse., et un autre encore pour » que je ne retombe point malade à mourir. »

38.*" — ce N'est-ce pas toi qui me disois ,/V mourrais si Je ne te voyais / » et maintenant je passe devant toi, tu me vois et tu ne me parles » même pas. »

La chanson intitulée IMPRÉCATION d'un amant (2) m'a paru digne d'être distinguée :

ce Je passe devant ta porte, et te vois fâchée; je te vois la tète a? penchée sur la joue droite, et le cœur me bat à te demander quelle 3> est ta peine, afin de le consoler. — Pourquoi m'interroger, infidèle, » ne sais-tu pas ce que j'ai! Ne m'as-tu pas abandonnée et ne chtrches-- » tu pas une autre amie! — Qui te la dit, ô ma perdrix! qui te l'a dit,^ » ô ma fraîche fontaine! Oh! puisse celui qui te l'a dit ne pas vivre >9 une semaine. Si c'est upe étoile qui te l'a dit , qu'elle périsse ; ^\ >i cest le soleil , qu'il s'obscurcisse ; si c'est une jeune fille , qu'elle ne » trouve point d'époux.»

Mais le caractère le plus remarquable de ces nombreuses chansons , c'est le sentiment qui a, inspiré les chansons klephtiques et celles qui ont rapport aux malheurs des Souliotes, ou qui sont consacrées aux intérêts communs. M. Fauriel les a placées avec raison en tète du recueil. La m." est intitulée JEAN stathas (3).

ce Un vaisseau noir voguoit du côté de Kassandra; des voiles noires,

(i) TomJI,p.2;rj,2;?rp,2Sj,28j.'^{2) Tom.'//,p.^ij;.— {i) Twn.i.p. tj.

AVRIL 1825. Hî]

5>un pavîîfon de h coufeur du cieî, Tombrageoienn A sa rencontre! » vieiu une corveue avec un pavillon rouge. — Amène, fui crie-l*elle J » baisse tes voiles, fui dit-eBe. — Je n amène point , je n'abaisse pointj y mes vortes: me prenez-vous pour une fiancée, pour une nouvelle^ » mariée , qui va vous fiiîre fa révérence; je suis Jean Statfias, le gendre ! »5 de Boukovalfas. Jetez le câble , ô-mes braves; présentez la proue du, " navire ; faîtes couler fe sang des Turcs ; n'épargnez pas les infidèles! » — Les Turcs virent de bord, ils tournent la proue; Jean aborde le^ 3î premier, le sabre h h mmn; fe sang court sur le lest, la mer devifi* ^> rouge , et fes infidèles se rendent en criant ; Alfal Allai La 10/ porte le litre du TOMBEAU dit klephtê (i), <^ Le soleil se couchoit» et Diu^^^^ttoii ses ordres: Vous, me^l » enfans , altez chercher de t'eal^^^^^^k repas de ce soir; toiyt » Lamprakis, mon neveu ^ assiedl^^^^^Hès de moi: tiens, revétsj n mes armes et sois capitaine; et vou^l^^s, mes braves, prenez monj yy pauvre, mon cher sabre; coupez de verts branchages, faites-m'en un] » lit pour que je me couche, et allez me quérir un confesseur à qui je^ » me confesse, à qui je dise tous les péchés que j*aî faits. Je fus trente^ ^î ans armaiole, vingt an> klephte, et maintenant ma mort est venue ; jel » m*en vais mourir. Faites mon tombeau, et fiiites-le moi large et hautj ^ ^> que ly puisse combattre debout, et charger mon arme étendue sur le] . » côté. Laissez à droite une fenêtre , pour que les hirondelles viennent^ ia m'annoncer le printemps, et les rossignols me chanter le bon niait j »^ de mai, »

L'iNSCRiriiON DU SAflRE DE KONTOGHiANNis est une cbansM^ • en quatre vers (2)*

A celui qui ne craint point les tyrans,

Qui est libre dans le monde,

Et dont (a gloire et l'honneur sont la vie,

A ceïut-Ià seul appartient ce sabre*

M. Faurîel, ayant à rapporter les chansons relatives aux illustres et malheureux Souliotes, les a fait précéder par un fragment hisiorique \sous le liire modeste d'argument. Comme historien, M* Fauriel se .distingue autant que comme critique et traducteur. Sa narration est \ive, animée t et pleine d'intérêt. Parmi ces chansons je choisis h j,*, intitulée guebres de souli (j) :

: Trois oiseaux se sont posés sur la hauteur de Saînt^Jie; Fun regarde

{i)irom.J,p.s/.—(2)To

l, p, çi, — (3) Tarn. /, p..^.

5* lajinfna, l'autre Kaco-Souli , et le troisième et le plus peiît se lajnente ^ et dit : — Les Alljanais se sont assemblés pour aller contre Kaco* »Sou|j, Trois éiendards ont marché , trois étendards de file. L*ua est >• de Moukhiar pacha; TautredeMitsobono; le troisième, le plus brave, » est ceïuf du sélikhiar; la femme d'un papas les voit venir d'une haute *> colfîne, — Oii éles-vous, enfaiisde Botsans, enfans de Koutsonikas ; "les Albanais tombent sur noust ils vont nous emmener captifs et « nous conduire à Tébélen pour nous faire changer de croyance. — » Maf5 Kouisonitas lui crie d'Avaricos : — Ne crains pas cela, femme » de papas ; ne te mets pas cela dans l'esprit : tu vas voir une ba- » taille et les fusils des Kfeplites; tu vas voir de quelle sorte combattent » fes Kfephies et les Souli||M|^^l n'avoit pas achevé ce discours, il ^n'avoir pas dit la paro^^^^^His auriez vu les Turcs fuir à pied >(»et à cheval; les uns "1^^^^^^ autres disoient ; Maudit sois*tu» >» pacha ! tu nous a causé^^Rié on grand malheur ; que de genl « tiu^que tu as perdue ! que de spahis et d'Albanais ! — Et Botsarisj » le sabre à la main, sVcrioii : Viens donc, pacha! pourquoi es-tu » chagrin! pourquoi fuis- lu ainsi en poste! Reviens ici dans notre ïi montagne; reviens dans cette pauvre Kiapha; viens-y poser ton >> iront; viens ly faire sultan. »

Il nest pas besoin de dire combien des chnnts semblables sont propies a entretenir, je ne dirai pas le courage, mais Faudace fa plus aventureuse parmi des hommes qui n*ont dauire état que la guerre, êi qui sont sans cesse animés du sentiment et du besoin de I^indépendance.

AL Fauriel, dans un supplément aux Chants populaires , a publié diverses pièces qu'il a recueillies pendant le séjour qu*il a fait laonée dernière à Venise et à Trieste; car il s*est donné tous les soins pos' sibles pour porter son ouvrage au plus grand degré d'intérêt et de perfection. Je crois que s'il avoit connu la chanson suivante, qui est récente et inédite, il Tauroit placée avec empressement dans son recueil.

L'auteur de cette chanson l'avoit consacrée à la mémoire de son gendre, appelé Noiis, mort dans les combats; et, en 1823, faisant partie de la troupe de Colocotroni, les deux armt^es se trouvant près de Corînihe, il s'écarta pour visiter le tombeau de celui qu'il avoit chanté. Des sentinelles des Turcs éloient étendues à lentour ; il les mit en fuite et se plaça debout sur le tertre, dans Taliilude de la phis profonde douleur, les bras croi:>és; Bientûi ses compagnons entendirent une décharge de mousquets et on le vit tomber, percé de plusieurs balles, lunais quîl se Jivroit au souvenir douloureux des senlimens qui

avoient inspiré celte élégie intitulée LES funérailles du brave (i),,

« O mon gendre 1 ô mon brave 1 toi qui es mort dans le combutt 3> écoute mes ianienuiîons, écoute les paroles de ma douleur» Cinquante >» Turcs éioient tombés sous les coups, et tu avors pris leurs armes w cinquante autres lirèrem sur loi, et tu tombas blessé- Malgré l( ^ fardeau des ans qui pèsent sur moi, je t'ai relevé cependant ^ et t'ai: » porté sur celte éniinence. Ah î pourquoi mon destin m'a-t-il abreuvé' '•de vaines espérances 1 Pou/quoi, pourquoi es- tu moriî pourquoi » vis -tu pas encore! Comment as-iu pu laisser ma fille dans les larm » et dans la douleur! Comment as-iu pu me délaisser dans ma vieillesse » J*aj creusé ta fosse avec mon epée, et lu y dors; jaî jeté de la terre »sur toi, pour te préserver de la voracité des animaux. Ah! si Dieu >» VQtse Sur loi la rosée des nuages , le printemps te recouvrira de fleurs. »» O ma fille malheureuse, je tVn apporieraî une, afin que tu en res- '» pires sans cesse le parfum et que m la tiennes dans ion sein, afin » que tu dises : Mon cher Notîs reposoil sur mon sein comme cette *> fleur* . , It est mort» mais it a vécu honoré et en brave, »

Je terminerai ces citations par un chint intitulé la prise de CONS- TANTIKOPLE, parce que la fin exprime ^ine espérance, un vœu que les amis de la chrétienté désirent de voir réaliser (2).

« Les Turcs ont pris Constaniinopfe, ils lont prise; ifs ont pris » Thessalonique , ils ont pris aussi Sainte -Sophie, le grand monastère y* qui a trois cents clochettes et soixante-deux cloches, et pour chaque *> cfoche un prêtre, p^mr chaque prêtre un diacre Au moment où le î>Saînt-Sacremetit» où fe Roi du monde sortoit du sanctuaire, une voix » du civi descendit par la bouche des Anges. Cessez la psalmodie, re- » posez le Saint Sacrement sur Tautel, cl envoyez un message au pays » des Francs, pour que les Francs viennent le prendre, pour qu'ils » viennt^nï prendre fa croix d or, le saint évangile et la table de Tautel, «> afin que ks Turcs ne la souîUent pas, — Quand la Vierge entendit » celte VOIX, toutes ses images se mirent à pleurer. — Calme-toi, » ô Vierge, ne te lamente pns, ne pleure pas: avec les ans, avec le » temps, touits ces chost-s seront de nouveau à loi. «

M, Çauriel, en consacrant son talent, ses soins, son goût et son érudition h faire connoîire les chants populaîrej^ des Grecs, a pris une place distinguée parmi les littérateurs, et sur tout parmi les personnes

(1) Eîk m'a été communiquée par un jeune poëte grec, M. A, Kalbo, qui a public un recueil esiimé d*odes en idiome vulgaire, intiiulé H ATPA, doni il 1 été fait une traduction française. — (2) Tom, U^P'Ji^»

i4« JOURNAL DES SAVANS,

qui ont exdté, çn faveur de ces opprimés, rimérèt que leur onî porté depuis les âmes nobles et généreuses qui ont reconnu combien ils fe mérîioient. Si la providence mppelle enfin les Grecs au rang qui leur est dû parmi les nations chrétiennes et civilisées, !e nom de M. Faurîel, ainsi que celui d*aulres dignes écrrvaîns, sera pistemeni prononcé dans rhïstoire de Uur succès*

RAYNOUARD

GiiAAiAiAIRE ARABE VUIÛA/RE , SUIVI e de diûlogUCJ , kutes ,

actes , &€., à l usage des éièves de t École royale et spéciale des langues orietitales vivantes ; par k. P, Caussîn de Perce val , professeur d'arabe vulgaire, Paris p 1824» viij et i 1 8 pnges, et 4 3 t>ages de textes arabes , in-^.''

Les personnes qui ne coyioissent que superficiellement la littérature orientale, pourroîent s'étonner quon eût besoin d*une nouvelle grammaire d'arabe vulgaire, deux ouvrages destiiiés à renseignement de cette langue vivante ayant été publiés en France depuis un assez petit nombre d'années. Le,prem!er , dont (auteur est le voyageur Savary , a été imprimé aux frais du gouvernement en t 8 1 ) , en français et en latin , et a eu pour éditeur feu M, Langlès* Lauteur s*étuït proposé de renfermer dans cet ouvrage les éfémens de Tarabe savant ou liuéral, et ceux de Tarabe vulgaire ; mais il n'avoît étudié ni Tun ni fauire de ces idiomes assez à fond pour exécuter son projet de manière à satisfaire les bons esprits , et Ton pourroit regarder comme perdu Targenr que le gouvernement a consacré à la publication d'un ouvrage aussi împarfeft, si fes dialogues arabes joints à la grammaire par Savary, et la relation des voyages de Sindbab le marin qu'y a ajoutée M* Langlès, ne donnoient quelque valeur à ce volume. L'autre ouvrage dont Je veux parler, est de M. Herbin, jeune orientaiisie qu'une mort prématurée a enlevé aux lettres, auxquelles son talent, mûri par fâge et par des études sérieuses, auroit pu rendre des services plus importans. Sa grammaire de larabe vulgaire, composée loog- temps après celle de Savary, et publiée cependant dès 1803 , sous le titre de Dévehppemenî dis primipts de la langue arabe moderne, est un mélange indigeste d'arabe littéral et d'arabe vulgaire , et mériteroit peu d'occuper une place dans la bibliothèque d*un attiateur de ce genre de littérature, si l'auteur

n'y avoit joint un Essai de calligraphie orientale et des planches fort bien gravées qui compensent Tifnperfcction de la grammaire.

M. Caussiti de Ptrceva! n'a donc point entrepris un travail superflu en rédigeant une nouvelle grammaire de la langue dont I enseignement lui est confié à Fécole 5j>éciaie des langues orientales vivantes»

Il y a dans Farabe, comme dans le g^c vulgaire, plusieurs degrés» suivant que le langage écrit ou parlé s'éloigne plus ou moins des formes grammaticales admises dans la langue savante ou littérale » et aussi suivant lesN^iverses contrées où cet idiome est en usage. Ces variétés n empêchent pas qu'on ne pgi^sse ramener à quelques règles générales les caractères qui distinguent Tarabe vulgaire de Farabe des livres. Mais on pourroit dire avec vérité que la manière la plus simple de parvenir à la connoîssance de ces règles , est de bien connoîire d abord tout le système grammatical de la bingue savante. Pour apprendre l'arabe vulgaire, on n*a plus à procéder que par voie de soustraction ou dexclusion ; et si parfois op renconire de l'arabe vulgaire qui se rapproche plus de la langue savante que Farabe parlée on n'est point arrêté par Femploi de certaines formes qui n'entrent pas dans le système ordinaire du langage usueL

II est juste cependant d'observer avec M. Caussin que le langage des différentes tIas^ts de la société ne présente pas chez les peuples qui parlent arabe, ries nuances aussi tranchées que celles quon observe dans les langues de FEurope, M. Caussin s'exprime à cet égard d une manière non équivoque. « La différence de langage, dit-il, quon » aperçoit chez noMs çntre les diverses classes d*individus, existe à peine » parmi les Arabes, D'un côté, le mélange de la société et le défaut » presque général d'instruction ont contribué chez eux à niveler le » langage de tous Its rangs; de Fautre, le cornmun du peuple arabe ^ »i sans cloute à cause de la grande simplicité grammaticale de la langue » usuelle, s'exprime avec ui;e certaine corcection, quoiqu'en termes « peu élcgans ; et, loin d avoir un jargon cotnposé de barbarismes, >ï coiTime les gens de nos campagnes, il possède ^ qn haut degré >* celle éloquence naturelle qui semble être un privilège des habitajis i> d^s chiuats méridionaux, i>

On pourroit dire k ce sujet que l'éloquence naturelle dont parle ici notre auteur, n'a rien de commun avpc la pureté du langage» et quelle peut fort bien s'urir avec les patois les» plus grossiers j et que si, parmi les Arabes , les diverses classes de la société se drsiingMant Fune de Fauïre par le plus ou moins de régularité du langage, cest que Fignorance est devetipe tellement générale que le patois du peuple a pris le

dessus, et que les hommes instruits eux-mêmes ont dû s'y conformer , sous peine de n'être point compris* Car il me semble que, quand un homme qui a quelque instruction » dit en arabe » ammal o\x amm kyktùh s-MiC> JL3£i^>i;Cj ^, il écrit ûctuelUment ; btddo yktob cp>;jS ô^vj, il écrira^ JLJ U , i7 nj en apas: btsch tckaullo J Jyj ^L , pour que tu lui dises ; mlnschan ennak ûrouH rx^ *^' o^^^*^? ^f^ î^^ ^^ ailles, il fait comme un Français qui, pour être mieux entendu d!un villageois ou d'une servante, diroit : je vons yeu donner un sciau d'eau , a celle Jin qui m* laissiont tranquille. Au reste, l'uniformité du langage arabe vulgaire nesi point telle, qu'on n*y observe encore quelques nuances assez marquées. J'ai vu des chansons vulgaires et des dialogues écrits dans le patois des porteurs d'eau et des muletiers du Caire, où Ton reconnoissoit à peine la langue des habttnns de cette capitale, et M. Caus sîn avoue Iwi-tnême Texistence de ces divers degrés d'alttran'on dans (e Tangage vulgaire* a Le discours écrit et soigné des Araires modernes se jp* confond, dît-il, en certains points, avec la langue savante, de iaquelfe 1» il se rapproche plus ou tnoins , quant à Tobservance des règles et 9» au choix des expressions, suivant le plus ou le moins de litiérajt ture des personnes qui écrivent: mais il faut observer que les érudîts >» mêmes, ou ceux qui passent pour tels, ne font point sentir les voyelles *> finales dans [a lecture. Le style fainilier des lettres, et sur-tout de la n conversation, est séparé du style littéral par des limites bien déter- 5» minées ; j'ai cherché à les tracer dans cet ouvrage. S'attacher plus » strictement que je ne lai indiqué aux principes du nakhùu (c'e^t àn dire, de la syntaxe savante), seroit de raffectaiîon ei du pédanlisme; » s en écarttr davantage, seroit fautif»

Il ne faut ajouter à cela qu'une seule observation, pour se faire une juste idée du langage vulgaire dont M. Caussin donne les règles ; c*est que, comme il le dit lui-même, son travail est le fruit d'un long séjour dans les différentes parties de la Syrie, et que, par conséquent, le dialecte qu'il représente d'une manière plus spéciale, est celui de la Syrie. Ce dialecte diffère peu de ceux de TArabie , de rÉgypte et de la Mésopotamie, et les habitans de ces différenies Montrées s*entendent réciproquement sans aucune difficulté. Je crois cependant que Tu sage des préfixes ammal on amm, bcd, b et z;?^ dans la conjugaison des verbes , appartient plus spécialement à la Syrie» Le dialecte de Maroc a beau* coup de particularités qui exigent une étude spéciale et n'entroient point dans le plan de M, Caussîn i cehii des régences barbaresques s'éloigne bien moins du langage de fEgyple-

Il faudroit actuellement , pour donner une idée du langage arabe

vuïgaîre, et de son rapport avec Tarabe lîttéra!, parcourir .ivec M» Caussin louies les parties de la Grammaire; mais comme robjet que je dois me proposer nest que de faire connoîire si cette nouveUe Grammnire mérite d*êlre bien accueillie du public, il me suffira de dire qu'elle m a paru faîte avec une connoissance approfondie de l'arabe tant littéral que vulgaire, et avec des idées justes de ta granrniaîre générale; que lenseinble en est méthodique, et toutes les parries bien disposées; que par-tout lexpression est claire, que les règles sont bien présentées, et rendues plus sensibîes par des exemples quand tl en est besoin: qu*enfin fauteur n*a pas négligé la syntaxe, qui, trèsétendue pour farabe littéral , se réduit > peur f arabe vulgaire, k un petit nom!>re de règles de concordance.

M. Caussin a joint à sa Craminaire un appendice qui se compose âe vingt dialogues et d une collection de lettres, d*acies et de billets en arabe, avec la traduction française. Il a fait liihographier un assez grand nombre de pièces origmâles de celte nature, très-propres k exercer les étudians et à leur faire contracter Thabitude de lire les diverses écritures cursives, habitude qu'on n'acqutert qu'imparfliîtement par la lecture des livres imprimés ou même manuscrits. II est à souhaiter que tous ceux qui feront usage de la Grammaire de M. Caussin, y joignent ce cahier de 16 pages, Iithographiée$ avec beaucoup de soin.

Ce volume nous permet d'espérer que M, Caussin de Perceval, en qui le goût pour les langues de forient est héréditaire, et qui a joint à ce qu'on peut apprendre dans les livres les connoissances locales qu'on n obtient que par les voyages, entretiendra parmi nous la culture de la littérature arabe, et lui fera faire de nouveaux progrès.

Nous profiterons de cette occasion pour annoncer aux amateurs de cette littérature que fe Dictionnaire français - arabe laissé par feu M. Ellious Boktor, et acquis par un amateur éclairé des lettres orientales» va être mis sous presse; et nous émettons fe vœu que, pour le rendre plus utile, on y joigne une table alphabétique des mots arabes, qui puisse servir de dictionnaire arabe- français. Le propriétaire de ce manuscrit et les éditeurs acquerront par-là un nouveau droit à la recoanoissance de tous les orientalistes de l'Europe*

SILVESTRE DE SACY

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JOURNAL DES SAVANSp

NOUVELLES LITTÉRAIRES

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