JANVIER
Ju VÉNAL ET SES SATIRES y études tiuéraires et morales, pat Auguste IVidaly professeur à la Faculté des lettres de Besançon. Paris, imprimerie Adolphe Laioé. Librairie Didier et C*, 1869, 1 voi, in-S*" de lix-356 pages.
Depuis un certain nombre d*années, on s'occupe beaucoup chei nous de Juvénai* Dans ses spirîluclles Études de mœurs et de critique sur les poêles latins de la décadence, publiées en i&ih et réimprimées en i84g*, on érainenl critique, M. D. Nisard» avait exprimé, sur la sincérité des îiidignatioûs du véhément satirique, des doutes contre lesquels ont depuis, de temps à autre, vivement réclamé ceux pour qui Juvénal n*élait pas seulement un déclamateur de génie, mais un ami rigide, un zélé vengeur de la morale, et même, malgré les excès de crudité cynique auxquels s'emporte trop souvent son langage, des mœurs, de la pudeur. Deux grands poètes de ce temps lui ont rendu un éclatant hommage : Lamailine, dans l'un des meUleurs» dans le meilleur peut-être de ses Entretiens littéraires ^, celui où il a apprécié Boileau comme il lui appartenait, avec un vif sentiment de la beauté poétique, et, de plus, une équité malheureusement devenue rare en un pareil sujet; Victor Hugo, dans le volume, dune inspiration et d'un mouvement presque lyriques, par lequel il a solennisé le jubilé de Shakspeare ^. Le premier» qui n aimait ni n estimait la satire, a reclier-
* Javénat ou la déclamation , t I, p. 4i5 et suivantes dtî la deaxiénie édîlion. — * Coun familier de littérature, XVf entretien, 1867, t III, p. aiii el suivantes. — ^ William Shakspeare, i864*
ché et loué de préférence, chez le terrible poëte latin, des passages d'un caractère aimable et touchant, qui reposent de son acre sublime, exprimant, en traits quelquefois pleins de charme, sa sympathie pour certaines misères, son amour des choses honnêtes, son goût de la nature agreste et de la vie rustique, ses regrets de la simplicité et de la frugalité des anciens temps. Le côté tragique du sujet a plus attiré notre autre poëte, et a échauffé à un très-haut degré son enthousiasme; il n*a pas hésité à placer Juvénal en bien haute compagnie, avec ces quelques représentants du grand art qu'il appelle les génies S indiscutables, irresponsables, qui n ont pointa compter avec le goût, qu'il faut accepter tout entiers, y compris ce qui semble à une critique vulgaire leurs imperfections et leurs fautes.
Juvénal a, de plus, excité l'émulation de nouveaux traducteurs, en tête desquels se sont placés M. Jules Lacroix et M. E. Despois : ils ont réussi, mieux qu'on ne l'avait fait encore, à retracer, l'un par la savante facture de ses vers 2, l'autre dans sa prose précise et élégante *, une image du caractère original de leur auteur, aussi fidèle que le permettaient les convenances de l'honnêteté moderne et la réserve de notre langue.
M. Gaston Boissier a consacré à Juvénal le premier de ses cours de poésie latioe au Collège de France, et dans les quelques pages de son discours d'ouverture ^, sous ce titre , Juvénal et son temps , il a retracé un tableau rapide de la société qui posait devant le satirique, et, par la discussion judicieuse et spirituelle des défauts reprochés à celui-ci, donné la mesure exacte, à ^e qu'il semble, de la confiance qu'il convient d'accorder à son témoignage.
Enfin, dans un intéressant chapitie d'un excellent livre ^, couronné, ainsi que la belle traduction de M. Jules Lacroix, par l'Académie française, M. Martha. avec une sagacité pénétrante, une justesse, une finesse de. pensée, auxquelles répondent la délicatesse, l'élégance du style, a curieusement analysé et le caractère de Juvénal et Tensemble de son œuvr«; il y a fait avec sûreté la part, qu'on n'y peut méconnaître, de la déclamation et du préjugé, la pari aussi de la vérité, ou contempo-
1 Homère, Job, Eschyle, Is»îe. Éiéchiel, Lucrèce, Juvénal, saint Jean, saint Paul, Tacite, Dante, Rabelais, Cervantes, Shakspeare. — * Satire$ de Juvénal et de Perse, traduites en vers français, i846. — * Les Satiriques latins, traduclion nouvelle, 1864. — * Voyez Revue des coars littéraires de la France et de V étranger, 3* année, n* i5, 10 mars 1866. p. 2^9 et suivîtes. — * Les Moralistes sous f empire romain, philosophes et poètes, i865, 1866, p. a55 et suivantes de la deuxième édition
JUVÉNilL ET SES SATIUES. 7
raine et locale, ou universelle; il eo a lire un lableau de la société mmaine dans lequel sont marqués les traits offerts par ses divers <^^lémenls au pinceau énergique et hardi du satirique, et les signes, inaperçus par lui, de décomposilion, de (ransformalîon sociales, qu*y démêle l'observateur moderne,
M. Widal a suivi un autre plan : fidèle à lu méthode déjà appliquée par lui dans d'autres ouvrages de môtne nature ', il a considéré i part chacune des seize satires de Juvénal; il les a, lune après Tautre, analysées, traduites en partie, commentées. Son commentaire, où ne manquent assm^ément ni les apprécîalîons littéraires, ni les rapprochements, est surtout Ivistorique et moral. Ces dépravations monstrueuses, 063 crimes qua dénoncés le poète, et qu on pourrait croire grossis par son hyperbolique imagination, il en constate, par les témoignages de rhistoire, Taffreuse réalité; il s'applique en même temps à montrer que cette satire na pas une portée exclusivement romaine, et que, proportions gardées, elle n*est pas sans application possible aux vices et aux travers de notre société. Boileau Tavait déjà Tait voit*, en enfermant dans des cadres empruntés h Juvénal quelques-unes de ses modernes peintures. Mais M. Widal. par des traits de mœurs dus à ses propres observations ou à celles des romanciers, des auteurs dramatiques de notre temps qu'il aime à citer, a continué, complété, rapproché de nous la démonstration. C'est un des principaux agréments de son ouvrage.
Je ne puis être, je l'avoue, de son avis, lot^sque, ces tableaux révoltants dont il a fort bien établi le point de départ liislorique, il en fait rexpression de la société romaine tout entière par des assertions telles que les suivantes^, qui reviennenl sans cesse sous sa plume :
«A Rome, le mal élait sans correctif» comme il était sans frein i il «était donc absolu, et, par cela même, universel ou à peu près.» — ti Hypocrites et infâmes, voilà donc, pour nous résumer, ce qu'étaient ttla plupart des hommes du temps, w — « A ce propos, le satirique entre udans des détails qui dénotent lalTreuse dépravation des mœurs con- « temporaines. • . 1) — a Chez des femmes dépravées, comme Tétaient «les femmes romaines du temps de Juvénal. » — u L'exemple, donné (fdesi haut, était contagieux. Du temps de Juvénal, chaque maison «avait sa Locuste... Dans cette Rome, et à 1 époque où nous sommes, «tout sentiment moral paraît éteint. « — u J'accorde quà Rome, au
* ÉiutUi sur tfoii tragédm de Sénà^m imitées d'Euripide, i854; Éudês littdrmres et morales sur Homère^ i863. — ' P. 9i 71, 87 et suivante, gS. iii.
1 ï7> etc.
« temps de la décadence, ces horreurs faisaient en quelque sorte partie « des mœurs du jour. » Etc.
Non, quoi que puisse dire le satirique, à qui, par la loi du genre et finlërêt de la leçon morale , quelque exagération était permise, peut-être même commandée, mais quon suit ici de trop près, je ne puis croire, et de très-bons esprits ont témoigné delà même incrédulité ^ je ne puis croire à cette universalité ou quasi-universalité du vice et du crime dans une nation, quelle quelle soit. Je crois quaux plus mauvais temps il reste toujours une portion de la société, plus considérable quon ne pense , dans laquelle ne pénètre point la corruption générale, où se perpétuent, avec les notions de la morale, les traditions d*une vie innocente et pure. Où la trouver, dira-t-on, sous les Césars de Rome, quand Tindignation dictait les vers de JuvénalP Hors du monde des scandales éclatants qu habitait sa muse, mais que lui-même n habitait point; dans cet autre monde meilleur, où il vivait comme Tacite, monde d'honnêtes gens, dans lequel nous introduit avec charme un monument littéraire, contemporain de ses satires et qui m*en semble Tutile correctif, les lettres de Pline le Jeune.
Dans ce milieu se sont produits ces grands actes de vertu dont Tacite a consacré éloquemment le souvenir au début de ses Histoires ^, consolant par avance ses lecteurs et se consolant lui-même des aflligeants récits dans lesquels il allait s'engager :
Ce siècle, at-il dit, ne fut pas si stérile en vertus qu'on ny vît aussi briller quelques beaux eiemples. Des mères accompagnèrent la fuite de leurs enfants , dos femmes suivirent leurs maris en exil; on vit des parents intrépides, des gendres courageux, des esclaves d*une fidélité invincible aux tortures, des têtes illustres soumises à la dernière de toutes les épreuves , cette épreuve même supportée sans faiblesse , et des trépas comparables aux plus belles morts de Tantiquité ,
Non tamenadeo virtutum stérile seculum ut non etbona exempta prodiderit. Coroitatœ profugos liberos maires; secutae maritos in exsilia conjuges; propinqui audentes; constantes generi; contumax, eliam adversus tormenta, servoruni fides; supremœ clarorum virorum nécessitâtes ; ipsa nécessitas fortiter tolerata , et laudatis antiquorum mortibus pares exilus.
Je trouve encore M. Widal bien absolu quand il écrit *, dans l'un
' Voyez, par exemple, la remarquable conférence dans laquelle M. Alfred Maury a comparé, avec autant de liberté et de justesse d*esprit que de science historique, La Société romaine aa temps des premiers empereurs et La Société française de l'ancien régime. Revue des cours Littéraires de la France et de V étranger, a* année, n^ ig, H avril iS65, p. 297 et suivantes. — ' Hist, 1,3.—' Trad. de J. L. Burnouf. — ' P. 4i.