‹ Journal des savants (volume 5)Chapitre 3 sur 79 · JUVÉNAL ET SES SATIRES · texte numérisé non relu

JUVÉNAL ET SES SATIRES

de ces intéressants parallèles quil institue, à propos des censures de Juvénal, entre les mœurs des anciens et les nôtres : « ... Il faut le re- « connaître : le sublime homo sum. . . de Térence navait pas été compris, uce semble, par Tantiquité romaine; cette noble maxime y était restée «à Tétat de lettre morte; la pratique navait pas suivi la théorie. Nous 0 autres, au contraire, nous obéissons tous à un mobile inconnu au pa- «ganisme et qui guidait Juvénal à son insu. Ce mobile porte un saint et «doux nom : il s'appelle la charité,)) Sans doute, nul ne le conteste, le sentiment de la sympathie humaine a été singulièrement développé, propagé par le christianisme, qui lui a fait produire des fruits si abondants; mais est-il juste de prétendre que, dans lantiquîté profane, il était inconnu? Ces acclamations mêmes qui accueillaient, au théâtre de Rome, le vers fameux de Térence, n'en étaient-ils pas une éclatante expression, par laquelle la conscience publique répondait à celle du poêle? Ce mot de charité, n est-ce pas dans les écrits de Cicéron qu'il a apparu pour la première fois? Et les devoirs qu'il résume n'étaient-ils pas recommandés sans relâche par les philosophes et les poètes, témoin, par exemple, Horace disant* impérieusement à un avare : «Pour- «quoi des indigences imméritées quand tu es riche? — Car egei inndigmis quisquqm, te divite?)) Faut-il penser que ces nobles instincts de l'âme, ces exhortations, sont demeurés absolument stériles, qu'il n'y a pas alors trace d'actes charitables, encore moins de ces fondations de la charité qui font tant d'honneur à la piété des modernes? J'en trouve une, qui est à citer, dans ce même recueil de Pline le Jeune que je rappelais tout à l'heure : c'est une lettre où cet homme généreux exphque par quel moyen il a assuré la perpétuité d'un fonds attribué par lui à l'entretien annuel d'hommes et de femmes de condition libre, quœ in alimenta ingenuoram ingenaaramqae promiseram ^,

En signalant, dans le livre de M. Widal, certaines exagérations, que je crois y apercevoir et qu'explique un long et familier commerce avec le rigoureux satirique, je ne puis néghger de dire qu'il a lui-même regretté que Juvénal n'ait pas atténué, par de justes réserves, la trop grande généralité de ses censures, varié, par des contrastes dont la matière ne manquait point, la sombre et attristante uniformité de ses tableaux, son ton constamment emporté. Quelque admiration qu'il professe, à bon droit, pour son auteut*, il ne laisse pas de remarquer, îiprès Boileau et les critiques qui l'ont répété et ingénieusement commenté, que Juvénal n'avait pas impunément passé une grande partie

' Serm. II, ii, ia6. — ' C. Plin. Seciind. Epist, VU, i8.

(le sa vie dans les écoles des rhéteurs; que quelque chose des procédés delà déclamation, devenus, par une longue habitude, la forme de sa pensée, avait dû passer dans ses vers; (|ue la violence continue de son langage, en rapport, sans doute, avec l'excès des dépravations et des attentats, ne l'était plus, lorsqu'il ne s'attaquait qui de simples travers ^ Ce défaut de mesure le distingue singulièrement d'Horace, qui semble lui avoir adressé d'avance le conseil qu'il donnait aux partisans stoïciens de l'égalité des fautes : uce qui n'est digne que de la férule, ne le «punissez point par le terrible supplice du fouet, n

Ne scutica dîgnum liorribili sectcre flagello '.

Puisque j'ai été amené à citer de nouveau Horace, j'en prendrai occasion pour réclamer contre une apologie de Juvénal faite un peu trop à ses dépens. Dusaulx ^ en a autrefois donné l'exemple par un parallèle des deux poètes fort injurieux pour celui qu'il n'avait pas traduit. Laharpe en fit de bonne heure justice*; mais il en est resté quelque chose, et j'en rencontre avec regret la trace dans la notice préliminaire de M. Oespois et dans l'introduction de M. Widal. Je veux bien admettre que l'étrange impudeur d'images et d'expressions reprochée à Juvénal puisse être excusée de diverses manières; par un sentiment de la décence moins délicat chez les anciens qu'il no Test devenu depuis, grâce à l'influence d'une religion plus pure; par la licence concédée au latin de braver dans les mots i honnêteté; surtout par la louable intention d'enlever au vice le voile protecteur des expressions adoucies, des circonlocutions complaisantes» d'en mettre à nu, par l'emploi hardi du mot propre, toute la laideur; quoique, cependant, il soit arrivé assez souvent à Juvénal d'user et d'abuser, en ce genre, de ses privilèges d'ancien et de Romain, sans la moindre utilité pour la morale. Qe que je ne puis admettre, c'est qu'on prétende qu'il faut réserver sa sévérité pour Horace, un voluptueux, adonné au vice et en plaisantant, s'en vantant même, retraçant du désordre des peintures séduisantes, s'appliquant à le rendre aimable et à l'autoriser. Ce sont là des imputations bien graves et, à mon sens, peu justifiées. D'abord, Horace est-il donc le type du voluptueux, lui qui s'applaudit que les soins vigilants de son excellent père aient préservé son adoles-

* Voyez particulièrement les pages lu xlvi el 79. — * Serm. I, ni, 119. — 3 Les Satires de Juvénal, traduites par M. Dusaulx , 1769, 1770, 1782, avec le Discours sur les satiriques latins, *796. -— Achainlre en a donné une nouvelle édition en 1826. — * Cours de littérature ancienne et moderne.

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cërtce non seiilcirvent de loule atteinte Hétrissantc, mais de tout soup ton ulTensant; qui, dans Vcniportement de la jeunesse et en un temps de mœurs bien relâchées, a sans doute cédé à latlraîl du plaisir, mais non» on doit le croire, sans telle modénilion qu'il recoinmandail en toutes choses et que, bien entendu, il s'imposait à lui même; qui, dons ses confessions, <lonl ou n'a januus contesté la sincérité, ne s'accuse lui'Tnéme ni de vices honteux, ni de dérèglements (.wrc/es, main laxtra), mais de défouts médiocres (rihïs mediocribas), de défauts pardonnables, et dont il esp^^re perdre une bonne part à la longue, grâce nu progrès de iage, aux libres conseils de se» amis, à ses propres réflejuons^^ Que, Il de sa personne on passe à ses œuvres, on est bien forcé d*avo\ier que toutes ne sont pas irréprochables, et que Quintilien était autorisé A dire de quelques unes, de cerlaines odes, de certaines épodes sur (oui : Uoraiium in qtnbiunhnt noiim interprctari ^, Mais, ce qu il faut bien jeconnaîtrc aussi, cisl que, dnns leur succession, se remarque le même progrès ver.^ lamélioration morale que dans sa vie. Ses satires» dont il doit être parliculièrenjent question quand il s'agit d'un parallèle avec Juvénal (c'est une juste observation de Lahar|)e dans sa (juerelle avec Dusaulx), ses satires, si l'on excepte la seconde du recueil, début licencieux de son talent poétique, et. dsm9 une ou deux autres, certaiiiit traita qu'il a été facile d'en eflacer, ses épîtres qui les ont suivies, accomplissant sous une forme nouvelle à peu près la même lâche, ces fines censures des vices, des travers, des ridicules, ces sages et aimables enseignements, ces chefs-d*œuvre de raison enjouée el de bon goût, n'ollrent rien dont puisse sofVenseï" Tljoiméleté la plus scrupuleuse, et quil ait fallu soustraire aux regards de la jeunesse. Celait, je pense, le vœu d'Horace, sa secrète espérance. Que dit-il, en effet, du poét»^, dans ces beaux vers de son tpître h Auguste, où il défunt le rnle sficial de ce membre, en apparence inactif, de la société?

Le poêle fnçonne la langue encore bégtiyante de l'enfanl, il détourne

déjà ton oreille des discours grossiers et dé^honnèle»; plus tord, il formcrn 5011 cœur par les conseils d'une raison amie, reprendra en ha la rudesse, fcnvie, ta ccilèrc. ïl raconlr les belles acUons; i) fournit aut ^énéroïions norjvflles d'illustres exemples; il console Thonimc pauvre et souflranf. De qui les jeunes garçons itii cœur pur« les jeunes vierges apprendraie^nt-ils ii prier, si ta Muse ne leur eût donné le poète ?

Ot (enerum pueri balbumque poeta tigurat; Torquet nb obscenis jam nunc sermonibus aurem ;

* Serm. I, IV. lag» aciq,; vi, 64» tqq, — * imî. orat, ï, vui» 6.

** Mox eliam pectus praeceplis forinal amîcis,

Asperitatis et invidis corrcclor et irae. Becte facla refert ; orientia teinpora notis Instruit cxemplis; inopeiu solatur et aegrum. Castis cuni pueris ignara pucHa mariti Disceret iindepreces vatem ni Musa dedisset ' :'

Qu annonce Horace à son livi*e, trop pressé de se produire, par Qne menace enjouée qui me semble l'expression détournée d'une de ses ambitions poétiques : «Prends garde, tu ne plairas pas toujours; tu ne M seras pas toujours jeune. Un temps viendra , où, négligé de Rome, relé- Mgué dans ses faubourgs, la vieillesse bégayante enseignera aux petits '(enfants les éléments du langage.^)

Carus eris Romac , donec le deserat aetas

Hoc quoque le manet, ul pueros elemenla docentem Occupet extremis iii vicis balba senectus *.

Ëh bien, il en a été ainsi : Horace a eu, de bonne heure, comniL' Virgile, la gloire, dont il parlait si niodestement, de devenir un des auteurs classiques des écoles romaines. C est Juvénal lui-même qui nous rapprend, lorsque, déplorant les misères de letat de grammairien, il nous représente le pauvre maitre dans sa classe enfumée, tenant en main son exemplaire de Virgile ou dlloracc, tout décoloré, tout noirci par la vapeur des lampes :

Quum lotus dccolor rsset Flaccus et haereret nigro fuligo Maroni '.

Cet avenir no pouvait ôtre celui de Juvénal, qui sen était comme exclu par sa belle et célèbre pat^ole : Maxima dcbelar paero reverentia ^

Mais je reviens à M. Widal. Un mérite de son livre que je veux signaler en finissant, c'est qu'il met le lecteur français au courant des nombreux travaux dont Juvénal a été, de notre temps, le sujet en Allemagne. Il en a fait son profit^ discrètement, comme il convenait , -se tenant en garde contre une critique, savante sans doute, mais bien

' Epist. II. I, 126, sqq. — * JbiJ. I, xx, 10, sqq. — * SaL vu, 226. — * IbiJ. XIV, 45. — * Voyez les pages ix, xn, xni, xv, xxiv, xxvi, xxvii, xi/ xlvi, xlvii, XLVin, Lvi de son introduction, et, dans le reste du volume, les pages 62,69, 80» 83,89, 118, 126, 144, lAy, i5i» i53, 186, 248, 255, 260, 269, 274, 282, 291, 307 et 325.

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