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m JOURNAL DEî> SAVANTS. — AVRIL-MAÏ-JULN 1871.
ses iiisse soulevant contre lu doiiiination des rois de Syrie, et relevant du naêrae coup la religion de leurs pères et Tindépendance nationale de leur pays, sont à la fois deshéros et des martyrs; ils n'ont rien aenvier aux plus grands citoyens de la Grèce et de Rome. On en peut dire au* tant des d(5fenseut s de Jérusalem, et surtout de la forteresse de Massada , pendant les derniers jours de la nationalité juive. Ces derniers, il est vrai» uont pas réussi, et les premiers nont obtenu qu'un succès de courte durée; mais la fortune des hommes est une mauvaise mesure de leur valeur. D'ailleurs, si ni les Macchabées ni les Pharisiens qui ont résisté aux armées romaines nont sauvé leur patrie, ils ont du moins sauvé leur foi, Jérusalem, après avoir été, pendant plusieurs siècles, depuis le retour delà captivité, le siège de Tunilé polîtitjue des Israélites, est restée pour toujours le symbole de leur unité religieuse. Tons les documents contemporains, entre autres les Actes des apôtres, nous apprennent que cette unité politique n était pas un vain mot, un Heu idéal comme Etj-Miatzin ou Bénarès. mais que de toutes les contrées où ils étaient dispersés longtemps avant la prédication de l'Evangile, les descendants du peuple de Dieu se rendaient dans fa ville sainte pour y célébrer les trois grandes solennités de leur culte. Quant au gouvernement de la dynastie hérodienne, comment le leur reprocher, puisque Hérode et les princes de sa maison « issus d'une race ennemie» leur étaient imposés parla main de l'étranger? De nombreuses insurrections témoignent de Thorreur qu'ils inspiraient.
Si l'on veut se donner la peine d'aller au fond de la pensée de M. de GobintHu, on s'aperçoit que, sous le nom de la nationalité juive, c'est encore la nationalité grecque qu'il poursuit. La restauration commencée par Cyrus et achevée par Artaxerce lui en rappelle une autre : c'est celle qui fut accomplie en iSay par les armes réunies de la France, de TAnglctcrre et de la Russie. La seconde Jérusalem, i! le dit expressément, n'est pour lui qu une eiTeur archaïque semblable à celle qui a passionne l'Europe et surtout notre pays pendant les dernières années du règne de la branche aînée des Bourbons, n Nous avons voulu faire u sortir une Hellade de fantaisie du détritus des Paléologues^ »
Nous connaissons l'esprit général dans lequel M, de Gobineau a écrit son livre; nous allons maintenant entrer avec lui dans le cœur de son sujet et essayer de résumer ses opinions sur les points auxquels il s'est arrêté de préférence. Le simple récit des événements n'ayant pour lui qu'un intérêt secondaire et se distinguant à peine des légendes qui leur
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HTSTOrRE DES PERSES, (93
oht élé^nbstiluées par rimagination orientale, nous devons rechercher surtout quelle idée il s'est faite dabord de la race» ensuite de la religion et enfin du gouvernemenl et de létal social des anciens Perses. Ces trois rhoscs sont inséparaljles dans sa pensée, et, de même que les organes essentiels dans les animaux, ils Un représentent dilTérents types plus ou moins parfaits, cVst-à-dire Irès-in égaux» qui trouvent leur expression vivante dans riiistoire des peuples les plus connus de fanliquité et des temps modernes*
La race occupe le premier rang, car c'est elle qui décide de tout le reste. Elle détermine d'avance la religion dun peuple, ses idées» ses croyances, qui, à leur toiu", amènent inévitabicmenl les institutions, les lois, la forme de gouvernement» les mœurs qui leur sont le plus favorables ou qui les mettent le plus en relief» Ainsi, par exemple, jusqu'au temps de Moïse, les Moabites, les Arabes et d'iuitres peuplades voisines de la Pale5tine, avaient sur la divinité à peu près les mêmes idées que les Hébreux* parce quelles sortaient de la même souche» parce que le même sang coulait dans leurs veines. Balaam et Job, qui ne sont point des descendants d'Abraham, ne tiennent pas sur Jéhovah un autre langage que les patriarches. Mais, à mesure que, par le mélange d'un sang étranger, leur race s'altère et se divise, la division pénètre aussi dans leurs croyances, leurs dogmes se séparent jusqu à devenir liostiles les uns aux autres. M. de Gobiueau aurait pu citer à l'appui de sa thèse la défense du Pentateuque de laisser entrer dans lasseniblée du peuple de Dieu jusqu'aux descendants les plus reculés d*Ammon et de Moab.
La religion u*exerce pas une influence moins décisive sur la politique, la législation, les mœurs, les passions elles-mêmes. Si cette dépendance paraît quelquefois douteuse chez les peuples modernes, chea les nations de fOccident, où la vie est si complexe, où tant de courants opposés se disputant la direction de la société, elle ne saurait être mise en question en Orient; car là tout relève de la religion, tout ^e couvre de son nom et s'inspire de son esprit. «Cest la religion» dit <fM. de Gnbineau, qui est dans ces pays, non seulement la vie de fàmt (ict la lumière qui colore chaque passion et chaque instinct, mais elle «constitue également ce qu'ailleurs on appelle Taniour de la patrie. Là, «si Taffection pour le sol existe, on la partage avec des gens que Ion «déteste et que Ton méprise, qu'au besoin on égorge, parce que les 0 races les plus disparates sont juxtaposées et entrelacées dans les mêmes <( régions. Ce qui surtout donne à chaque groupe son signe distinctif, sa «marque de reconnaissance, son mot de passe» le drapeau quil adore.
a qui lui fait compter ses amis et. lui désigne ses adversaires, cest le mode « de croyance ^ »
Cette observation est juste, parce quon n*en exagèi*e pas les conséquences el quou n'en fait pas la base d'un système absolu , inflexible, comme celui que M. de Gobineau parait avoir appliqué à l'histoire des Perses.
Ad. FRANCK.
{La suite à nn prochain cahier. )
Histoire naturelle de vhomme. — Précis de paléontologie humaine par le docteur E. T. Hamy. Paris» 1870.
DEUXIEME ET DERNIER ARTICLE^
Trois chapitres ont suffi à M. Hamy pour faire Thistoire de rhomme teitiaire. Il en consacre sept à Thomme quaternaire. C'est qu'en effet ici les faits se multiplient et se pressent, si bien que Fauteur n'a pu que les indiquer pour la plupart. Cette brièveté a parfois des inconvénients, mais on ne saurait la reprocher à M. Hamy. Elle lui était imposée par la nature et par la destination de son travail. Il est à désirer qu'une seconde édition, plus développée et publiée à part, évite au lecteur la nécessité de recourir presque constamment k cette multitude de publications soigneusement indiquées par l'auteur, mais dont il n'a pu guère que coordonner les résultats, sans donner les détails parfois nécessaires pour justifier ses conclusions.
Dans cette partie du livre, comme dans la précédente, l'étude du globe sert d'introduction à celle de Thomme. Les phénomènes géologiques sont indiqués; la succession des terrains qui en résultent est rappelée; les traits essentiels des faunes et des flores fossiles sont esquissés, et l'auteur insiste sur les renseignements quelles fournissent
^ Tome I, p. 174-1 75. — * Voir, pour le premier article, le cahier de février 1871, p. 73.
HISTOÏBE NATURELLE DE I/HOMME. m
relativeoient au climat. Les espèces animales dont riiisloire se rattache» plus particulièrement à celle de Thomme sont étudiées avec quelque détaiL M, Hamy les suit dans le temps et dans l'espace, montrani Tépoque de leur apparition, celle de leur extinction ou de ieuti^ migrations, leur développement et leur amoindrissement numérique» les limites assignées à leur aire d*hnbitat par les observalions faites jusqu-à ce jour elc,
S*il était nécessaire de montrer, par un exemple frappant, rombirn ces données de toute nature sont importantes pour éclairer noti'e propre liistoire^ il suffirait de rappeler la découverte faite, en 1819, à Soedertelje sur le trajet du canal qui joint le lac Mœlar à la Baltique. Eu creusant ce canal, après avoir traversé, sur une épaisseur de i5 i ifî mètres, un dépôt stratifié de sables, de graviers et d'argiles, dontrorigine marine est attestée parles coquilles qiiil renferme, on arriva aux ruines d'une hutte jadis construite sur le sol primitif et non loin du bord de la mer. Cette hutte en bois, avec des fondations de pierre, montrait encore à l'intérieur un foyer grossier avec des charbons et quelques branches de sapin brisées, sans doute apportées \h jadis pour entretenir le feu. Il est évident que le pêcheur qui éleva cette demeure vivait avant les oscillations qui ont donné à cette partie de la Suède son sol et son relief actuels. Mais il est non moins évident que la géologie et la pa léontologie pouvaient reconnaître les traces de ces oscillations et déterminer d'une manière relative Tantiquité de ces restes df l'industrie humaine. Aussi est ce seulement à la suite des progrès accomplis par ces deux sciences quon a compris la signification et fimportance de ce fait^
Suivons donc M. Hamy dans ses études sur cet ensemble de doniïees si multiples, si diverses*
Les ouvrages de M. LyelL dont celui de M. Hamy nVst qu une annexe, dispensaient noire auteur d'entrer dans les détails de la géologie. Il se borne à peu près à en rappeler les traits principaux. Il insiste davantage et avec raison sur les faits paléoutologiques qui jettent du jour sur la climatologie de ces époques reculées et sur Fliistoire de Thomme lui-même.
Nous avons vu que la llore des temps tertiaires moyens indiquait pour nos contrées une température plus élevée de 6 à 9 degrés que celle de nos jours. La flore pliocène ou tertiaire supérieure a permis de
' 5trCh, Lyel! a le premier, je eroi», appelé i attention suv cette découverte dans uTi discours lu à la Société royale de Londres en ië36^ (Hamy«)
1>^ JOIHNAI. :^r:> SAVANTS — A\R1L-M AI-JUIN 1871.
ivix^uM.jiii l' tFvs-netti îv.eiit un abaissement de 6 degrés environ. A re point Ar \ue. notre piopîo climat et celui des temps plîorènes devaient se res- MMnî>ler b:\iuroitp. Mais, a partir de cette époque, ia température dinnnue rjpîJoirt^nî. lue courte période de transition relie les derniers ■♦*îî:p^ tcrtiaiî'o à l'opoque qualornaireel pressente entre sa fanne etsaflorr un coi^traste intcrc>>a!it. Les vtgetaux. qui. fuês au soi, subissent dans !»uïîi' lci:r rijiucur i\icîion des milieux ambiants, sont dès lors entière- Mïcni iliauiio. Toulos Ici^ csptTes tertiaires ont disparu et ont été remplacccs par dos osjvtvs encore aujourd'hui vivantes. Les animaux, au conirairc. qui. 5:ràco a leur Ijculle do locomotion, à leurs habitudes . a loui> Misliiïcl>. p;*iîvonl. jusqu'à un certain point, se .soustraire à ces iiicmi*s .iction>. ont iv>i>to bien davantage; et dos espi^es. faites pour \i\rc M>us un climaf tomporo poi^istent a côte des reprosenlants d'une tau no glaciale.
M Mamy. >an> ctn^ bien cxpiicile à cet cpard. semble rattacher à la (vriodc do tran>ition l'homnio qui a construit la hutte de Sœdertelje et .vhii ilont rillu>tro ol \inorablo Nilsson a découvert les sipielettes dans lo> Imuo ctHpiillors .Mnilcve> do v^ta*ngenivs'. Je n'aî pas qualité pour '^^ol d** la valeur de ce >\nchroni>me. qui me semblerait prêtera cerlAUuv* objections. Je me borne à rappeler que l'Isomme de Sta^ngenxs ,vxt ivmaitjuablo par .si taille, que l'on peut estimer au moins à i" 78, .tuvvï qvN' par l'amplituJe ol la forme ailongce de son crâne-.
\ ^vlto période tlo transition succède la vrrilable époque pobt-
>iKsVco ou quaternaire. Elle souvre par celte période étrange pendant
\**vvls' diu>uionso> alaciei's comblaient les vallées ouvertes aujourd'hui
N • V 'i''^ V'pCN ol le Jura, ot enveloppaient toutes nos chaînes de
.H^-^tK\v* Ku nuMue temps une vaste mer sillonnée par des glaces
K^jvi.»t\v* ,v*^uiî^ !•» pbis grande partie du nord do l'Europe, et dis-
^^^*i M( .^^ ï^^*** *'^' **^ '"*'■' Blanche aux plaines de la Pologne méri-
H\M^«i<^ A*^ îv*^»t> i Virais à l'Océan Atlantique actuel, les blocs erra-
t^tvx .*«.N*\ov ji. A rwhol^ de ia Finlande et de la Scandinavie. Bien
4%u.f^ v*tr>Mî\tmteiMiut émergées étaient alors sous les eaux.
^ <*.♦*% .iJvVîJ^tïi ici lopinion de quelques géologues et en par- •mK- '"Ïv -v m vK^uaiius. trouve dans raflaisscment de ces régions
V M^ >ra —•w^'^' * ** .^^jn Jinrtw* . l>- »5a, pi. XV, lig. )53. a 54 et ub^y.
" •**^** ^ ^ J»?foitt*. riinliee ct»plwlique sérail d environ 72-73, ce qui
••'^*' ^^ N*»t*C»** >'^"*" **** dolichocéphales purs (Haïuy). — * Dans
**^'^ * "^x*^* ^\M<^ rvvvnt*. <*» trouve des détails relatifs à Texlension
** •» ^^•i^^ • '^^ ^^ Ujirtin* « tr«iU> ce sujet dans un article spécial de
rexptication de tous les pliénoinènes glaciiLites. Ln certain nombre de contrées faisa^U aujourcriiui partie de l*Europe continentale étaient réduites à Tétat d'archipels; ia terre ferme était dentelée par des golfes profonds et du nonibrenses presqinles; le Sahara, envahi lui aussi pai* la mer, ne |)Oii\ait envoyer jusqu'à nos Alpes ces courants dair chaud, qui, sous le nom de Fœn , viennent, à chaque printemps, lofidre les neiges de Thiver < t airf^ter le progrès des glaces. Ce qui existait de l'Europe devait donc, selon notre auteur, présenter un c/imat marin fort analogue à celui de la Nouvelle-Zélande. Or nous savons que, dans ces îles, les glaciers descendent en moyenne jusqu'à 1 ,000 mèti*es au-dessus du niveau de ia mer et s'abaissent parfois jusquà une hauteur de j i5 mètres seulement ((jlacier de François-Joseph). La région des fougères arborescentes se trouve ici fort peu distante de celle des neiges éternelles. H ny a donc rien dVtrange, conclut M. Hamy, à ce que les végétaux des zones tempérées aient vécu aux pieds des immenses glaciers qui englobaient les Alpes et le Jura, en même temps que certaines espèces animales aujourd'hui refoulées dans les contrées boréales, telles que le renne et le bœul musqué, trouvaient dans ce rapprochement même des conditions dexistence éminemment favorables à leur développement*
Je ne discuterai pas longuement ia théorie adoptée par M. Hamy pour rendre compte des phénomènes glaciaires. Quelque séduisante qu*elle soit par sa simj)lîcité, par les rapprochements auxquels elle einpnuite une partie de ses arj^uments» on sait quelle est loin d'avoir é»p adoptée par tous les géologues.
Sans doute, comme le dit avec raison M, Haujy, un accroissenu-nt de froid, subit ou progressif, dû à une cause quelconque, ne siiflimit pas pour rendre compte des énormes accumulations de neiges qui constituaient les glaciers quaternaires. Sans doute une augmentation d*humidilé a ûù intervenii . Par conséquent, la position quasi-insulaire du continent européen, à l'iqîoque dont nous parlons, a du être pour une part dans le phénomène étudié par l'auteur. Mais cette cause ne pouvait pas tout faire. Le froid est aussi un élément de la question.
A ce point de vue, la théorie que je viens de résumer me semble insuillsante. Elle ne rend nullement compte de la^présence. dans les anciennes mers de rAngJetene et de la Suède méridionale, de mollusques qui ne vivent actuellement que dans les mers polaires ^ En (oui cas, elle
' Je dois touletoi» reconnaîire que le résultat des draguages exécutés par le$ soins des savants anglais, et de M. Carpenter en particulier, pourrait lever en parlije eeUc objection.
s appliquerait diOicîlcmenL à une première période de refroidissement, admise par M. Hamv, surtout d*après les recherches de MM. A. Julien et E. Daval , et qui aurait , pour ainsi dire, coupé en deux les temps pliocènes. Cette période, précédée et suivie d'époques caractérisées par une température supérieure i\ la nôtre, aurait pourtant manifesté une puissance glaciaire bien plus grande que celle dont Tépoque quaternaire a laissé les preuves. Un simple alTaissement du sol amenant Tapparition d'un climat marin, très-probablement plus chaud qu'il ne le serait de nos jours, sulfilil pour rendre compte de ces faits et pour expliquer le contraste que je signale? Je ne le pense pas.
Est-ce à dire que j'adopte quelqu'une des autres théories géologiques, cosmiques ou astronomiques, proposées pour expliquer les phénomènes glaciaires? Non. H en est que je ne puis juger par moi-même. Mais je les vois repoussées par les hommes les plus compétents. D'autres sont , à mes yeux, absolument hypothétiques, et reculent la difficulté bien plutôt qu'elles ne la résolvent. En somme, les faits paléontologiques montrent, dans le passé de notre globe, des alternatives de température atmosphérique qui contrastent éti*angement avec la loi générale d'un refroidissement progressif et continu. Mais la science actuelle me parait encore impuissante h expliquer ces singulières déviations, et elle doit se résigner h prononcer ce terrible — Je ne sais pas — qui coûte tant à noire orgueil.
Quoi qu lil en soil , la faune et la flore de la période glaciaire présentaient un spectacle bien fait pour frapper les naturalistes. Aux plantes, aux animaux qui vivent encore à côté de nous, s'eu juxtaposaient d'autres qui, comme type et comme espèces, appartiennent exclusivement, les una aux régions boréales, les autres aux régions méridionales. Ici, l'influence d'un climat marin, maintenant dans les régions basses une température modérée, i\ peu de distance de la zone des glaces, me semble incontestable. La comparaison entre cet état de choses et ce qui existe à la Nouvelle-Zélande retrouve toute sa valeur, et M. Hamy a eu raison d'insister sur cette application du présent à l'interprétation du passé.
Parlons seulement des animaux. — Avec l'éminent paléontologiste, qui, plus qu'aucun autre, a jeté quelque jour dans ces études si di£Bciles et si complexes, avec M. Edouard Lartet, M. Hamy partage les espèces glaciaires qui manquent à notre faune actuelle en deux groupes principaux, le groupe boréal et le groupe méridional. Tous deux renferment des espèces aujourd'hui éteintes et d'autres qui ont émigré vers des contrées ou plus froides ou plus chaudes. Celte double émi-
HISTOmE NATinrXLE DE L'HOMME. 199
gration"en sens inverse soulève une question qui me setnble avoir échappé jusqu'ici aux recherches des paléontologistes. On comprend sans peine que les espèces boréales se soient retirées vers le nord ou sur le sommet des montagnes ii mesure que la lerapérolure gcn<!'rale sélevciit. On ne voîl i)iis bien ca quoi ce rëchaulfement pouvait être désagréable ou nuisible aux espèces méridionales. Les extrêmes ciimatériques, en s'accentuanl davantage, ont-ils été pour quelque chose dans letuMlépart pour l'Afrique où on les retrouve? L'homme, qui, dès cette époque, commence à se montrer partout dans I Europe moyenne et méridionale, les a-t-iJ chassées ou détruites? D autres causes encore inconnues ont-elles modifié les conditions d'existence de manière h leur rendre ce séjour pcnible ou impossible?
Quoi qu il en soit, ce fait prouve une fois de plus que la tem|)én*iure, et en particulier la température naoyenne, ne constitue pas à elle seule le meïzea, quelle que soit l'influence exercée par elle directement ou indirectement.
Des deux groupes proposés par M. Lartet et acceptés par M, Hamy, le groupe méridional est de beaucoup le plus homogène au point de vue zoologique. A part le sanglier, qu'on peut regarder comme une sorte d'intermédiaire, il ne renferme que des espèces et des types appartenant essentiellement aux régions chaudes dei'ancien continent. Ce sont réiéphant d'Afrique encore vivant, un rhinocéros au moins très-voisin de celui du Cap, des hippopotames, de grands félis, des antilopes, des hyènes... On comprend que ceux de ces animaux qui ont survécu €t qui recherchaient la chaleur, ne pouvaient la trouver qu en abandon* nanl les régions tempérées pour se porter vers le sud. Aussi les émigrations de ce groupe nont-elles eu lieu qu'en latitude.
Le groupe septentrional présente tout d'abord un trait des plus curieux. A coté du renne, du bœuf musqué, etc., espèces franchement boréales, on voit figurer non-setdcmentdes chevaux, devrais bœufs, etc., constituant autant de formes inlermédiaires, mais encore un éléphant et un rhinocéros, représentants de types essentiellement méridionaux. Mais nous savons que le mammont [elephas prhnifjenius) et le rhinocéros à narines cloisonnées [H. tichorhinus) portaient une épaisse et rhaude toison composée d'une laine grossière et de véritables poils, qui , chez le premier, formaient au cou une crinière ayant jusqu'à yo centimètres de long. L'un et l'autre étaient donc bien réellement des animaux de pays froids ou au moins tempérés, et laits pour représenter dans ces régions leurs congénères des climats chauds.
Lorsque TEurope prit son relief définitif , lorscjue apparurent les cou-
trouvent dans les terrains de cette époque; ils y sont associés à quelques rares ossements humains , mais surtout à une multitude d*objets de diverses sortes, qui tous portent l'empreinte irrécusable de la main humaine. L'homme a donc vécu en même temps et dans les mêmes lieux que ces éléphants, ces rhinocéros disparus à jamais; il a habité la France en compagnie du renne. L'humanité ne date pas seulement de l'époque géologique actuelle ; elle a traversé Tépoque précédente en entier, et, comme nous lavons déjà dit, elle a connu au moins les derniers temps tertiaires. Ces faits, aujourd'hui incontestables, constituent certainement une des plus grandes découvertes scientifiques dont puisse s'honorer le xix* siècle.
A l'aurore des temps relativement modernes, et qui sont légendaires pour nous, l'homme avait-il perdu absolument la notion de son ancienneté et le souvenir des grandes révolutions géologiques ou climatologiques dont il avait été témoin? M. Hamy pense que non, et invoque à Tappui de cette opinion , qu'il ne présente d'ailleurs que sous toute réserve, quelques-unes des anciennes légendes du monde aryan. n aurait pu multiplier les témoignages de même nature et en demander à bien d'autres races; mais je doute qu'il eût donné pour cela plus de probabilité à ses conjectures. Les traditions Scandinaves et iraniennes rappelées par lui me semblent devoir se rapporter à des phénomènes ou à des faits bien plus récents que ceux dont il s'agit ici, et il me paraît bien peu probable que l'auteur du Vendidad ait pu recueillir même im souvenir défiguré de l'âge du mammout et de l'ours des cavernes.
Cet âge est pour M. Hamy le premier de la période postpHocène. Notre auteur réunit donc en une seule deux périodes que M. Lartet avait distinguées ^ en plaçant celle de l'ours avant celle du mammout. En revanche, M. Dupont, se fondant sur les faits qu'il a si bien observés dans les cavernes de la Belgique, avait proposé d'admettre un étage de l'ours superposé à celui de Yelephas primigenius. M. Hamy me paraît avoir mieux représenté l'ensemble des faits en ne séparant pas comme caractéristiques des premiers temps glaciaires ces deux espèces, qui ont peut-être apparu à la même époque ^, et dont la disparition a eu lieu presque en même temps.
* Nouvelles recherches sur la coexistence de l'homme et des grands mammifères fossiles. (Annales des sciences naturelles, 4* série, t. XV, 1861, p. a3i.) — D'après MM. Murchisson» de Verneuil et de Keyserlink, le mammout aurait vécu en Siléftie dès les temps tertiaires. Il se montre chez nous pour la première fois pendant la période de transition.
Dès les débuts de cet âge, l*homine est partout dans ce qui existait alors de l'Europe. On rencontre ses Iraces dans les couches alluviales des has-niveaux, dans les cavernes qui leur correspondent. Sans doute, comme nous Tavons déjà dit, ses ossements sont très-rares et se réduisent trop souvent à quelques débris. En revanche, les objets de son industrie sont très-nombreux. Dès cette époque il travaillait la pierre, les os et les cornes des animaux servant à sa nourriture. Il savait aussi bien probablement en utiliser les peaux. Si Ton compare les objets analogues de cet âge et des temps pliocènes, on constate un progrès des plus accusés.
M. Hamy examine d abord les instruments de pierre. En général, ces instruments sont fabriqués avec diverses variétés de silex, mais quelquefois aussi avec des quartzites, des trachytes, des pbonolithes, des obsidiennes, etc. Selon les circonstances où ils se sont trouvés, ils sont plus ou moins bien conservés ou altérés dans leur structure et leur composition , à des profondeurs variables ; ils peuvent encore être couverts d'incrustations calcaires ou présenter des dendrites. Mais il en est aussi qui ont conservé leur teinte primitive et une fraîcheur de taille remarquable. Les archéologues qui, comme M. Evans, ont voulu faire des diverses altérations que je viens d'indiquer autant de caractères indispensables de lauthenticité des objets, se sont certainement trompés. D*une part, ces prétendus caractères peuvent manquer sur les échantillons les pluiB anciens; d'autre part, on sait aujourd'hui que d'habiles faussaii^es les ont produits artificiellement par des procédés chimiques assez simples. En somme il en est de ces médailles paléontologùjaes comme des médailles proprement dites. Les circonstances de la trouvaille, le caractère et la perspicacité de celui qui les fait connaître le premier, sont, en cas de doute, les meilleures, presque les seules garanties réelles.
M. Hamy adopte les noms consacrés par l'usage pour désigner les armes, outils ou instruments de pierre, et les divise en deux catégories, selon qu'ils sont travaillés sur les deux faces ou sur une seulement. Le premier groupe comprend les haches ou hachettes, les haches à talon, les ciseaux, les disques ou rondelles, les per^oirs et les racloirs. Au second appartiennent les couteaux ou lames, les pointes de lance ou de flèche, les grattoirs et les simples éclats. L'auteur décrit rapidement ces divers objets et leurs principales modifications.
M. Hamy passe ensuite à l'examen des stations-types de l'âge du mammout, types déterminés par la prédominance de quelqu'une des foimes précédemment indiquées. Il étudie successivement le type
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de Hoxne raraclérisé par Timportance relative des haches lancëolées courtes;
Le type de Saint-Acheul caractérisé par Timportancr des haches lancéolées allongées, et auqiii^l se raKachent les stations de la Porte-Mercadé, Mautort, Thuisson» Moulin Quignon *, les has niveaux de (îrenelle;
Le type d'Abbeville caractérisé par l 'imporlance des hachettes atnygdalotdes;
Le type de Levallois caractérisé par l'importance des lames et couteaux, et auquel se rattachent les stations de Menchecourt, Poissy, Le Pecq, NeuiUy, Clichy;
Le type de Clermont-sur-Ariége caractérisé par Timportant^e des disques ou romlelles, cl auquel se rattachent diverses stations des vallées de la Hizc, de la hausse et de la Ceillonne,
A cfis types de stations alluviales, et par cela même plus aisées i^ classer chronologiquement, M. Hamy rattache deux stations de cavernes, dont il fait aussi des tvpes distincts, savoir :
Le type du Moustier, correspondant à ceux de Saint-Acheul et d*Ab* bevillc, auquel se rattachent les grolles ou cavernes de Chez-Pouré (Corrèjte), du Pey-de-l'Azé (Dordogne), de Vallières (Loir-et-Cher), de Torquay et de W ells (Angleterre), de Pont-A-Lesse (couches inférieures; Belgique) et de Carburanceli (Sicile);
Le type de Lherra, correspondant à celui de Clerm. .uquel se rapportent les grottes de Bouichéla, de Bédeillac, du Ma» d*Azil, de Poudres, de Nabrigas, de Vergisson» toutes situées en France.
Aux instruments pour ainsi dire courants et, en tout cas, de beaucoup les plus communs que je viens d'indiquer, il faut ajouter de véritables marteaux, dont la tête était un caillou perforé tantôt naturellement, tantôt plus ou moins artificiellement; mais les outils de cette nature sont rares* D'autres cailloux, beaucoup plus petits et percés évidemment de main d'homme» devaient être réunis en colliers, en bracelets, en ceinture, eîc. Cest la un fait dotit on ne peut guère douter en présence de trouvailles faites dans des cavernes du même temps ou d un à:;e très- rapproché, en présence de ce qi|i se voit 4.e nos jours chez les sauvages. A c^s pierres percées s associaient d'ailleurs les eoscinopora glôbalaris, les orbitoUna concava, fossiles des époques géologiques antérieures, et qui, présentant une ouverture centrale plus ou moins com-
' Quelque» géologues, »e fondant sur des* observations récentes, paraissenl, me dit-on, vouloir reporter ceUe station a une époque bien plu» moderne.
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plèle, se prêtaient aisément à un usage pareil. Lliabitude de les rëunir comme objet de parure peut seule expliquer leur abondance constatée par M. Rigoilot dans les alluvions de Saint-Acheul et surtout leur agglomération dans un petit espace. Le cordon qui les réunissait a disparu; et ils sont restés entassés là où le hasard des flots avait jeté le bracelet ou le collier résultant de leur réunion.
Ainsi, presque au moment de son apparition, Thomme se montre à nous avec cet amour pour les parures empruntées au monde extérieur, qui, à lui seul peut-être, suffirait pour le distinguer des animaux. Il manifeste en même temps un autre instinct plus inattendu, celui des collections d'objets propres à attirer son attention par quelques particularités exceptionnelles. C'est là, du moins, l'explication donnée par M. Mr^rtin, de l'accumulation, dans quelques gisement» de Grenelle, do pierres remarquables par leurs couleurs variées, par certains hasards de cassure ou de perforation. Au premier abord cette hypothèse peut paraître aventurée. Mais, si on la rapproche des faits constatés par M. Dupont dans les grottes de Chaleux, de Furfooz, etc., on ne saurait lui refuser un certain cachet de probabilité. L'éminent géologue de Bruxelles a mis hors de doute que 1rs troglodytes de la vallée de la Lesse recherchaient et réunissaient des fossiles éocènes quils allaient chercher jusqu'aux environs de Reims et dans le département de Seine-et-Oise , des coquilles, des pierres, des roches, etc. ^ Si l'on rapproche ces faits d'une foule d'autres que présente l'histoire des races sauvages actuelles, on reconnaîtra de plus en plus combien la nature humaine est partout et toujours la même. Les temps et les lieux n'y font rien. Les conditions d'existence, le plus ou moins de civilisation acquise, le caractère mèm<; de cette civilisation modifient seuls les manifestations d'instincts fondamentalement identiques.
M. Hamy résume rapidement les caractères ostéologiques qui caractérisent les quelques restes humains de ces premiers temps quaternaires , et dont voici la liste dans l'ordre adopté par l'auteur^ :
OSSEMENTS TROUViis PAR :
Jager, Siuttgard, i83q. Schmerling, Engis, i833.
H. de Meyer. Wiesbaden, 18^1. Faudel, Eguisheim, 1867.
Ami Boue, Lahr, 1823. DeBinckhorst.Lehmdela Meuse, 1860.
' Etude sur V ethnographie de Vhomme de tâge du renne, (Mémoires couronnés de l'Académie de Bruxelles, 1867,) — * Lesuiales données ici sont souvent celles de I» publication plutôt que celles de la découverte.
HISTOmE NATURELLE DE L lîOMME.
ïmy, Cdberg. i836.
Aymard, le Puy, i84i* Eiï^'C'ne Rcrlrand, Clichy. 1668.
Beboux, la Hévolte.
Aehoux, la Chaumière ', Reboux» Clichy, 1869*
Boucher de Perlhes, Moub'n-Qutg^non,
Dupont, Trou*de-la-Nuulette, 1867'.
De Vibraye, grolte d*Arcy- sur -Cure,
Fuhlroti, grotte de NéAnderthaJ. i856.
Je ne saurais suivre M. Hamy dans les détails que comporte Tétude de tous ces matériaux. Je me bornerai à présenter de courtes observations sur q^uelques-uns des faits quil rappelle, et sur quelques-unes de ses opinions.
Remarquons d'abord qu'un certain nombre des ëchantillons mentionnés par notre auteur sont très-imparfaitement connus. Il en est qui ne |)euvent figurer dans l'histoire de la science qu à titre de simple mention, constatant une fois de plus la coexistence de riiommo et des grands mammifères de ces premiers âges. De ce nombre est le crâne de Lalu'découvei t par Ami Boue. Ce crâne est bien probablement perdu , et perdu depuis fort longtemps. M. Pruner*bey, sur le témoignage de Grdtiolet, avait cru Tavoir tenu entre ses mains, et a donné à ce sujet quelqiKS détails reproduits en partie par M, Hamy. Malheureusement il me paraît démontre quil y a eu là une erreur ou une confusion. Depuis la mort de M. Serres, ]*ai fait, à dïvei^es reprises et tout récemment enrore, des tentatives pour retrouver ce reste précieux des premiei^ hounnes glaciaires. J aurais vivement désiré l'étudier et le placer dans la collection antliropologiquc du Muséum. M* Gervais, successeur de M. Serres, s est associé à mes rechercluîs avec un empressement dont j'étais sur d'avance. Il a ouvert une espèce d'eoquêie, interrogé les plus vieux employés du laboratoire danatomie comparée, consulté ses propres souvenirs d*ancien aide naturaliste de la nu^me chaire. La réponse a toujours été la même. Il est plus que douteux que le crâne dont il s*agit ait été déposé au Muséum. En tout cas il en serait sorti bien avant Ja mort de M. de Blainville. Quelques ossements de même origine ont seuls été retrouvés et figurent dans la galerie destinée aux Ibssiles.
Les restes humains trouvés à Dejuse, près du Puy (Haute-Loire),
* Le§ recherches de M. Heboux dans les sabtonnières des environs de Pari» durent
tlepTiis plusieurs années, cl nous ne saunons préciser la date de toutes les dérouvtTles qu'il a fait» s successiveaient — ' Les recherches de M. de Perllies ont conlinut* depuis celte époque, et j'en ai fait connaître le» résultats dans une noie insérée aux Comptes Rendus de V Académie des ëcUnces, i86Ù.
relie de Spring. Tout en faisant des réserves très-formelles, je penchais alors vers la pensée qu'une race légèrement brachycéphale avait réellement foui*ni les premiers éléments de la populalion européenne. Je crois encore que les données dont la science disposait ^ cette époque Justitiaienl cette conclusion ^ Aujourd'hui, en présence de faits nouveaux ou mieux connus, je reconnais sans peine avoir à modifier ma première manière de voir» Toutefois je ne saurais encore me rallier entièrement à lopinion de M, Hamy, qui , dans son livre comme ailleurs , a accepté, sur ce point, toutes les idées de M. Broca. D'une part, je ne saurais attacher la même valeur que mes deux savants collègues aux faits tir/s des ciànes de Lahr et de Denise, Je viens de dire pourquoi. D autre part, je ne puis, avec M. Haray, regarder la mâchoire de Moulin- Quignon comme sujette à suspicion. Or cette mâchoire présente avec celle de de l'Esthonien dont la télé brachycéphale est au Muséum, une ressemblance telle, (]u'il est difficile de ne pas croire à d autres rap* pojts entre les deux races. Tout au moins faut-il reconnaître comme îucoMlestabte qu elle indique une race à ossature fort diiïérente de celle que possédaient les hommes d'Eguishcim et de taille bien plus petile. Recueillie dans une alluvion inféneuie presque au contact de la craie, elle remonte aux tout premiers temps de fâgc du mammoul^. Sans môme invoquer les arguments que pourraient fournir les mâchoires tirées des cavernes, je crois que l'état actuel de la science tendrait i faij'e admettre la contemporauéilé des deux races d hommes mises ici eji présence. Au reste je reviendrai sur cette question» qui, pour être traitée dans son ensemble, nécessite la connaissance de données que nous trouverons plus loin.
Quoi qu'il en soit, je reconnais avec M, Hamy qu'une race de grande taille et dolichocéphale a vécu en Europe dès les premiers temps de fàge du mammout. Cette race, à en juger surtout par les calottes crâniennes d'Ëguisheim et de €lichy, par le fragment de maxillaire supérieur re-
* Happort SUT tef protêt es fie t anthropoioffie en France , i86^. J'euvisagenia alors cette question surtout <ui pinnt de vue des éli^nienlj fondamentaux de la race basque et de celln de quelcjue* uionlagne» de la Suisse. Or. à ce point de vue, je crois n'avoir rîeo à cJmnger à mes premières opinions. Seulement les observations que j'ai faites depuis celle époque m'ool conduit à rattacher certains kasqaes dotichocëpitales n la race paléontologique dv Cro-LVIagnoii , dont il sera question plus loin. Bien entendu qne je ne fais encore ce rapprochement que sous toutes réserves. — * J'ai dit plus haut quo Tàge de ia couche d'où a été tirée cette mâcboire est aujourd'hui mis en question. Il est évident que yaurais à modifier le« conclusions que je conserve ici provisojrenittit»ai celte couche était décidément reconnue pour être plu» moderne qu'on ne la cru.
cueilli à la Chaumière, aux environ de Paris, aurait été caractérisée par un front à la fois aplati et éti^oit, par une face latéralement comprimée ^ Le peu que M. Spring a pu nous dire de la tête trouvée par M. de Binckhorst permet sans doute d ajouter que les incisives inférieures présentaient un prognathisme assez accusé.
Les races dont nous parlons nnt dû être inégalement réparties et sans doute plus ou moins cantonnées. A en juger par le peu que nous savons, elles ont pu être juxtaposées dans le bassin de la Somme ^\ probablement la race dolichocéphale d'Eguisheim occupait seule la \a\lée du Rhin. Aui environs de Paris les dolichocéphales ont incontestablement précédé les brachycéphales. Dans une carrière ouverte près de Clichy, M. Eugène Bertrand a trouvé une voûte de crâne humain presque complète à forme allongée d'avant en arrière, et qui gisait h 5",45 de profondeur'. Plus tard, au même endroit, dans une couche il est vrai plus élevée de i°',25, mais appartenant toujours aux bas niveaux dont nous parlons en ce moment, M. Reboux a recueilli divers fragments de crâne que M. Hamy , en les décrivant le premier, reconnaît avoir appartenu à une race brachycéphale et de petite taille , mais prognathe comme la précédente. Les deux types généraux se sont donc suivis de bien près dans le bassin de la Seine. Mais la race de Clichy était-elle la même que celle de Moulin-Quignon P C'est encore là un point que j'examinerai plus tard.
Les observations recueillies jusqu'à ce jour sont encore si peu nombreuses, elles laissent tant à désirer,, que je ne présente ce qui précède que sous réserves. Qui sait ce que nous gardent les découvertes à venir? Un seul fait général peut être ressort très nettement de notre savoir actuel, mais ce fait est d'une importance réelle. Dès l'âge du mammout, dans des contrées peu distantes l'une de l'autre, à des époques relativement rapprochées et sous l'empire de milieux bien probablement trèssemblables, il a existé au moins deux races humaines parfaitement distinctes. De cela seul on peut conclure que l'homme était déjà ancien sur la terre et qu'il avait subi, probablement depuis bien des siècles,
' Hamy. — 'M. Hainy regarde comme dolichocéphale un fragment de crâne trouvé, en 1864, dans la carrière de Moulin-Quignon par M. Boucher de Perthes, et dont Tauthentlcité n*a jamais été mise en doute, non plus que celle des autres pièces rencontrées dans le voisinage. Jai dit ailleurs comment ces nouveaux débris humains, extraits de ia même carrière que la célèbre mâchoire, apportaient une preuve de plus, et vraiment irrécusable, de Tauthenticité de celle-ci par la présence d'un même limon gris, que recouvrent la terre, le sable ou les incrustations résultant du .<^0ur dans le terrain où tous ces ossements ont été transportés. (Comptes rendus, 1864.) — ' Le 18 avril 1868.
HISTOIRE NATUBELLE DE THOMME,
action de conditions d'existence diverses, amenées soit pars:i durée dans le temps, soit par ses migrations à la surface du globe.
Je n*ai pas besoin d'ajouter que, dans aucun de ces restes humains, on n*a rien trouvé qui rappelât sérieusement un singe anthropomorphe quelconque. Le crâne de Néanderthal lui-même, dont on a fait tant de bruit à ce point de vue, est parfaitement humain, et ne fait, en réalité . qu'exagérer certains caractères extérieurs du crâne celtique» dont sa cavité interne reproduit tous les caractères ^ La contenance de celle cavité supposée entière a dû être au minimum ^ selon Huxley» de 1210 centimètres cubes; plus que double de celle du plus grand crâne de gorille mesuré jusqu ici '^. Ce que Ton possède des os des membres a permis, en outre, à M, SchaalTTiausen de constater que, malgré leur grosseur remarquable, ces os ne s^éloîgnaienten rien de ce qui existe de nos jours chez les Germains, La théorie d'une origine simienne pour Thomme doit évideoiraent renoncer k chercher des arguments en sa faveur chez l'homnie du raammout et de l'ours. Au reste , depuis que cette théorie est repoussée par les darwinistes sérieux comme M. Ch, Vogl^, elle ne compte plus guère d'adhérents, au moins parmi les hommes de science.
Jai insisté assez longuement sur la partie du livre de M. Ilamy consacrée à fàge du mammout. Un intérêt tout particulier s'attache en effet à l'étude de cette période, où, pour la première fois, Thomme se montre à nous bien clairement» couvrant le sol de ses tribus déjà nombreuses, et manifestant çh et là quelques-uns de ses instincts caractéristiques. Je passerai plus rapidement sur la période de transition qui relie , selon M. Hamy, cet âge à celui du renne.
Cette période comprend essentiellement les alluvions fluviatiies moyennes et les cavernes correspondantes. Elle est caractérisée paléontologiquement par la disparition graduelle d'un certain nombre d'espèces animales; archéologiquement par le développement progressif d'industries ou nouvelles ou à peine nées dans lage précédent; anthropologiquement par Tapparilion d'une race dolichocéphale, supérieure à ses devancières par la taille, la force musculaire et peut-être aussi par Tîntelligence.
La classification , la caractérisation des stations types est moins nettement formulée ici par 1 auteur que dans les chapitres précédents. Il est vrai que les distinctions deviennent plus difficiles. A ne considérer que les instruments ou les outils comme dans la période précédente»
^ Pruoer-bey. — * Chez ce gorille (G, Gina) le crâne ne jaugeait que 55o ceri* timètres cubes (Broca et Alix), — ' Ménioire sur les miçrocàphaks ou hommes singes ; Congrès d'anikrvpologie préhistorique, 1867.
on ne trouve plus autant de prédominances marquées» faciles a reconnaître et h signaler. Les formes, les objets anciens, reparaissent associés les uns aux autres et à des objets, à des formes nouvelles» qui se reproduiront dans le dernier âge. Cette confusion même a pour nous des enseignements. On dirait que les tribus humaines, plu5 rapprochées, communiquent plus souvent entre elles et se font des emprunts réciproques* Toujours est il qu'elles savent se procurer des coquilles marines dans rintérieiu- des terres et des instruments en pierre emprunté? n des roches étrangères au pays qu'elles habitent. L'homme est donc déjà ou voyageur ou commerçant ou, mieux encore, Yim et l'autre.
Après avoir dit quelques mots du dépôt de Ver, qu'il semble regarder comme isolé, M. lîamy étudie avec d'assez grands détails les deux seuls types proprement dits distingxiés par lui dans celte période, ce sont :
Le type de Grenelle, auquel se rapportent quelques localités de la rive droite de ta Seine, aux environs de Paris» diverses stations des plateaux voisins, entre aiUres Pont-le-Voy, ainsi que d autres localités plus éloignées, telles qur Saînl-Jean'Froldmantel, Pressigny, Pîerrefitte, Sa* ligny, Chàtilloniez-Boulogne, etc.
Le type d'Aurignac, auquel se rattachent les grottes ou abris de ChâtelPcrron, Gorge-d'Enfer, Cro-Magnon, Engis, Engiboul, le Troudu*Sureau, La Chaise et Bize,
Noti'ê auteur caractérise le premier de ces deux types surtout par un perçoir un peu dilTérent de relui des bas niveaux de la Somme, et par une lame ptale lonnéc d un fraguicnt dos long grossièrement éclaté i fune de ses extrémités» de manière à pouvoir s'emmancher à la façon du couteau aclueL 11 est bien moins explicite relativement au second type, qui me semble manqueid*unc caractéristique précise.
Lapparition dun insUumenl en os dans la caractéristique du type de Grenelle annonce que le travail de cette substance gagne en importance. On constate ce progrès même dans les collections d'objets retirés des terrains alhuiens, mais surtout dans celles dont les cavernes ont fourni les matériaux. A Aurignac, M. Lartet a recueilli des poinçons très-aigus en bois de chevreuil; des lances ou dards en bois de renne; des flèches en osa tète lancéolée, sans barbes ni ailerons; des lissoirs en lames minces de bois de renne. Il a retiré de la même localité, bien quelle pùt été déjà dévastée, plusieurs autres rnstruments, parmi lesquels il en est un bien digne d*attention. C'est une lame en bois de renne présentant, sur lune de ses faces planes , de nombreuses raies transversales également dislancées, avec une lacune qui les divise en deux séries; sur chacun des bords latéraux ont été entaillées d'autres séries
^prTu»
d*encoches plus profondes et régulièrement espacées. «On serait tenté, uditM. Lartel. de voir là des signes de numération exprimant des vau leurs diverses ou sappliquant à de5 objets distincts. ï> M. Steinhaurr fait de ce curieux objet une marque de chasse K
C'est encore à Aurignac que M. Lartet a trouvé le t>remier sifflet de chasse fait en perçant d'un trou une phalange de renne. Là aussi le même savant a rencontré le plus ancien essai de sculpture artistique qui ail été signalé. Il s^agit dune canine de jeune ours des cavernes, qui a été dépouillée de son émail , amincie des deux côtés et entaillée de ma nière à figurer très-grossièrement un bec et une tête d oiseau.
Enfin c'est à la oiéme époque que se montre pour la première fois, d'une manière indubitable, lart de la poterie, A Aurignac comme à Bi^e on a trouvé des débris de vase^ en pâle grossière et mal cuite, évidemment façonnés à la main'-.
Nous n avons pas à nous arrêter aux stations que M. tiamy rattache A son type de Grenelle. Nous ne saurions agir de même pour celles qui relèvent du type d'Aurignac. Il en est, parmi ces dernières, qui présentent un intérêt tout spécial.
Il suffit de citer celles d'Engis et de Cro-Magnoo. La première rappelle les découvertes de Schmerling si longtemps méconnues, mais dont on apprécie aujourd'hui toute la valeur; la seconde a fourni à l'anthropologie des temps glaciaires les matériaux les plus complets dont nous disposions jusqu'à ce jour^. Sans présenter le même intérêt, les autres localités dont soccupe i auteur ont aussi leur part dlmporlance. M Hamy indique rapidement la faune paléontologique de chacune d elles et la nature des objets qu'elles ont fournis. Parmi ces derniers je signalerai divers objets de parure ainsi que des fragments de minerai de fer et de manganèse, trouvés par M. Bailleau, à Châtel-Perron , et
' Hamy. — * Des recherches, toutes récentes et encore Inédites , dues à MM, Cûi * tailhac et Trulat, lendJenl à jeter de» doute» très sérieux sur rancicnnelé des poteriei d'ÀurignAc. Ces poteriea pourraient bien devoir cire attribuées à Tépoque néoli* thique, dont ces savants pensent avoir reconnu les (races certaines dans cette grotte. dont M. Lartet rapporlaiL le coiiienu tout entier ù la période quaternaire. Mfi. CartaiUiacet Trutûl ont d'ailleurs confirmé , sur ïous les autres points, le travail de leur éininent devancier. — ' Les recherches de Schmerling ont duré pluaieurs années, et sont toutes antérieuresà i833. L'oèn de Cro-Mognon a élé découvert en i86B, llaélé décrit avec le plu^grond soin par M. Lotiii^ LarieL dans un métuoire intitulé: Une sépulture des tfoghdyte$ du Péritjord ( Bulletin de la Société d*anthropologie , a' série, t. IJI). Ce mémoire a été reproduit en anglaii dons les Reltqaiœ Aifuitanicœ, ouvrage où MM. ÉJouarJ Lartel ctChristy ont exposé l*cnsemble de leurs recherches communes, cl qui renferme aussi la description délaiUée des ossements humains de Cro-Magnon par UM. Broca et Pruner-bey
2lâ
pius nobles représentants de notre espèce aux mammifères inférieurs et même aux autres classes de vertébrés.
i\f. Hamy associe Thomme d'Engis, dont Schmerling et M, Spring nous ont conservé le crâne ^ à l'homme de Grenelle, dont M. Martin a recueilli un grand nombre de restes importants, cl à celui de Cro-Magnon, si bien étudié par MM. Broca et Pruner-bey. Celte race apparaîtrait ainsi comme occupant une aire considérable pendani la période de transition. Toutefois elle partageait le sol avec une autre, que caractérisait une taille moindre et une ossature moins robuste. Il est probable que cette petite race devait avoir au moins de grands rapports avec celle dont nous avons constaté lexistence aux derniers temps de Tàge du niammout. Des débris de squelettes de ces deux anciennes populations ont été trouvés par M. Lartet dans la sépulture d'Aurignac, si malheureusement dévastée par des mains inintelligentes*. 11 est d'ailleurs bien peu probable que la race d'Eguisheim eût disparu en totalité lorsqu'une race plus petite et plus faible avait survécu aux changements accomplis depuis le premier âge. Ainsi, à lepoquc dont nous parlons» rhomme animait été représenté en Europe par trois races au moins.
L'âge du renne, tel que le comprend M. Hamy, succède à la période de transition, et se partage lui-même en deux parties, qui me semblent correspondre î\ peu près aux deux âges du renne et de l'aurochs proposés par M* Lartet. H embrasse Tensemble des terrains quaternaires supérieurs, lediluvinm rouge et le lœs restant réservés k la seconde partie. Les grands mammifères caractéristiques des âges prccédeols disparaissent. Le mammout seul persiste, quoique devenant de plus en plus rare» si bien quon ne Ta rencontré quune seule fois dans le lœs^. Le renne , au contraire, domine d'une manière remarquable» et c'est ajuste titre qu'il donne son nom à cette portion des temps quaternaires. Sa présence atteste d'ailleurs que les conditions climatériques , quoique s'adoucissant quelque peu, sont encore bien sévères dans la région aujour-
' On sait que cette grotte sépulcrale renfermail dix-sep( squelcUes, qui en furent enlevés pour être jeics dans un coin de cimetière, et quon n'a pu ou quon n'a pas voulu retrouver plus tard, lorsque M, Lartet eut reconnu leur importance scientifique. La science a bien des fois déploré ce vandalisme; mais, si les obscrvolîons de MM. Carlailhac et Trulat se confirment, la [)erte sérail moins regrettable, car ce» restes humains auraient appartenu a Tépoque moderne. — 'M. Dupont l'a égalemenl rencontré dans la groUc de Cbaleux ; mais les caractères de Tos et les circonstances dan^ lesquelles il a été trouvé ont conduit le savant belge à regarder cette pièce comme ayant élé empruntée à des terrains plus anciens eï transportée, à tilre d*objel rare ou curieux, peut-èire à titre d'amulette, dans la demeure de ces troglodytes du second âge du renne*
JOURNAL DES SAVANTS — AVBll^llAI^JUIN 1871
il*huî la plus leiDp^rée de lEurope. ei on le voit, comin^ à Sclmutn* ried. suivre pour ainsi dire pas k pas la retraite des gl&ciers.
Les difficulléa de U elassîficatîaa par types de stations adaplée par \L Hamy se foot sentir ici peut-être plus ecKXN-e que dans Tétude de IVpoquc précédente. De là résulte ooe oertaine indècisioii dans les rap* ports établis par routeur. It plai^ en lé te des localités appartenant i la première partie de cet âge cerlaines slatioas du fioulonoais, Cbâtiilonsur-Saiue elSdiysseoried, $ans indiquer aucun lien spécial entre elles; puis il dîstiugue trois types autour desquels se rangent un petit nombre de statioiis; ce sont :
Le type des Eyues. comprenant ies stations de Massât, La Vacfae, 6av>g)Qé« Le Chafiiiud;
Le type de La Madeleine, comprenant les stations de Laugerîe- Basse« BruniqueL Montastruc. Labye, Plantade, toutes situées en France; de Salève» en Suisse; de Goyet et du Trou-Magrîte, en Belgique;
Le ty[>e de Laugerie-Uaute, comprenant PoDt-4-Le8se et Solutré,
Dans ies couches alluviales et les cavernes de cet âge, les restes de findustrie humaine présentent lassociation des plus anciennes formes à des formes toutes nouvelles* Ainsi , dans un desgisements du Boulonnais . quil a été des premiers i éltidier, M. Hamy a renconlré des pointes de siiex semblables à celles du Moustier et des casse-tétes d*Aurignac. En revanche, dans les vallées de la Somme et de la Seine, on a découvert, très-exceptioanelleoicnt il est vrai, de grandes haches ovales allongées « regardées comme caractéristiques par M* de Martillet. La plupart de ces objets eu silex attestent un progrès sensible dans Tart de la taille. Toutefois lo Irait le plus frappant du travail de là pierre à cette époque ait la singulière prédominance des couteaux, cest-à-dire de ces lames allongées* pr^^sque toujours un peu nourhes, dont la partie concave ne ptY^sente quuiie surface continue, tandis que le coté convexe porte deux ouïe plus souvent trois facettes. Cette prédominance est telle, que quelques pei sonnes ont proposé de désigner cette époque sous le nom d âje des couUhiux.
Peut-être la multiplication remarquable de ces outils sexplique>t-elle piir le dévcloppenient même que prend, 4\ ce moment, le travail de lo* et de la corne. Aux armes des anciens jours, aux armatures de flèches en silex à pointe fine viennent se joindre des Ht^ches et harpons en bois de renne, qui nécessitaient un long travail et une véritable adresse. Les ,/ in nsistenl en une tige plus ou moins forte terminée par
, en arrière de laquelle sont élagées , tantôt sur un rang,
HISTOIBE NATITKELLE DE L'HOMME. 2î5
tantôt sur deux, des pointes en forme d'épines recourbées. Ces pointes ont été réservées dans Tépaisseur du bois réduit au diamètre voulu pour l'ormer la tige. Une ou detix saillies également conservées à la partie postérieure du haipon devaient sengager dans autant de crans ou de mortaises d'une hampe creuse*. Au reste, tous les harpons de celte époque n étaient probablement pas dune seule pièce. M. Hamy pense que certains corps en bois de renne, fusiformes, droits ou un peu courbés, ont dii fournir à la fois la pointe et le croche» d armes plus petites, et quon en fabriquait aussi avec une tige portant des encoches destinées à fixer soit des crochets de même nature, soit des dents de poisson. . . . L'examen des armes dont se servent les sauvages actuels donne la plus grande probabilité aux conjectures de M. Hamy.
Je ne saurais rappeler ici les détails indiqués par fauteur et relatii.<t aux objets de parure, aux pierres creusées pom* obtenir facilement du feu . aux bâtons de commandement , qui se montrent pour la première fois* . . Mais je dois appeler raltentian d'une manière spéciale sur le développement artistique dont M. Ilamy montre fort bien les progrès successifs. L'art du dessin ou mieux de la gravure, presque constamment appliqué à la reproduction des animaux, s essaye d'abord sur los on la corne. Il aborde ensuite la pierre. Le burin doit avoir été à peu près toujours une pointe en silex. Av^c cet instrument, quelque imparfait qu'il fût. les troglodytes de l*àge du renne étaient arrivés peu à peu à des résultats vraiment remarquables. Au début, le trait est simple et plus ou moins indécis. Plus tard il se précise» acquiert de la fermeté et une sûreté singulière, se creuse davantage àmis les lignes principales, indiquepar des incisions plus légères certains détails tels que les poils ou une crinière, et accuse même les ombres par de faibles hachures. Mais ce qu on retrouve presque toujours c est le sentiment vrai de la réalité et la reproduction exacte de caractères qui permettent de reconnaître souvent à coup sûr, non-seulemeut le groupe, mais l'espèce même que fartisle a voulu représenter. L ours gravé sur schiste que M. Garrigou a trouvé dtms la grotte inférieure de Massai, avec le front bombé qui le caractérise, ne peut être que Tours des cavernes, dont cet obseiTaleur a recueilli les ossements au même lieu. Lorsque Ion compare les dessin*; et les détails anatomiques que nous possédons sur le mammout de la Sibérie avec la gravure sur ivoire découverte par M. Lartet^, àla Made-
LorleK — ' La découverte de cette gravure eut lieu en i864i ^"s lef ^feiAsi de MM. Fûleonner et de Verncuil Cet objet , si précieux à tant de titres, « été re
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leitie, il est impossible de ne pas voir dans cette dernière la représenta* lion fidèle de cet elepkas primigenias qui a traversé tous les temps glaciaires, et dont on a rencontré les cadavres intacts dans le sol glacé du nord de TAsie. Des bœufs, des bouquetins, Je renne, le cerf, Télan» la loutre , le castor, le cheval , laurochs , des cétacés , certains poissons . etc., ont pu être reconnus presque toujours avec ia même certitude.
Toutefois, à en juger par ce qui nous est connu. !a sculpture $*étaiî élevée encore plus haut que le dessin chez les populations de cet âge. Laissons de côté les nombreux intermédiaires que signale M, Hamy entre les essais informes d'Aurignac et les pièces achevées des cavernes les plus récentes; ne cilons que les deux manches de poignard en ivoire trouvés sous Vabri de Montastruc par M. Peccadeau de flsle. Tous deux représentent un renne accroupi, les jambes repliées, la tète allongée et les bois couchés le long du corps, de manière à ne gêner en rien la préhension de larme. Certainement, même à n en juger que par la gravure, et bien mieux encore si Ton a tenu les pièces dans les mains, on devra reconnaître que les artistes de ce temps-là ne le cédaient que d'assez peu de chose à nos sculpteurs ornemendstes*.
L'homme ne figure que très-rarement parmi ces dessins, ces sculptures, et les représentations qui en ont été recueillies jusqu'ici sont d'une infériorité relative étrange à constater.
La statuette d* ivoire trouvée par M. de Vibraye, à Laugerie-Basse . accuse lenfance de Fart, Elle représente une femme nue. sans bras, maigre, allongée, roidc, portant à la région des reins des protubérances assez étranges, et dont les parties sexuelles externes sont bien probablement exagérées.
M. Massénat a retiré de Laugerie-Basse un fragment de bois de renne, sur lequel est gravé un aurochs mâle fuyant devant un homme armé dune lance o« d'un javelot. L'animal est magnifique; fhomme, au contraire, est détestable, sans proportions et sans vérité^. On peut en dire autant de findividu représenté sur une portion d'omoplate de bœuf et qui semble s'attaquer à une baleine. Cette pièce a été aussi découverte dans le même lieu par M. Massénat. Le dessin retiré de la Madeleine par MM. Lartet et Christy est peut-être un peu moins mauvais.
Quelque imparfaites que soient ces reproductions de notre espèce,
produit Irès-exaclement dans une planche des Annales des sciencet naturelles, 5* série, t. IV, p. i6, — ' Dam ce^ sculptures les animaux sont placés en sens inverse- Dans Tune le museau sVlbnge sur la lume, ce sont les jambes postérieures dani l*«ulre. Dan» toute» deux malheureusement les lames sooi brisées. — ' Hamy.
elles nen ont pas moins un înt<5rêt réeL Elles nous monlrcnt le sauvage du PérigorcI portant ses cheveux dressés en touille sur le haut du front, comme certaines tribus de nos jours, et conservant au menton une longue barbiche, tandis que le reste de la figure paraît être rasé. Nous apprenons aussi qu'il visitait les bords de ia mer et chassait tout nu. Il connaissiiit pourtant sans nul doute Tusage des vêtements, car paiTOÎ les objets recueilJis dans les grottes figurent en grand nombre de véritables aigailles en os, d'une finesse parfois remarquable. Au reste» il savait, comme ses devanciers, combattre la rigueur du climat par remploi du feu; mais ce qui le distingue peut-être sur ce point, c*est la découverte d'un moyen proïnpt et sur de se le procurer. MM. Lartet et Christy ont trouvé dans la grotte des Eyzies des galels de granit creusés d'une cavité plus ou moins profonde en forme de petit godet. Avec M. RouHn ils pensent que ces instruments servaient à allumer des bâtons de bois sec qu'on faisait tourner rapidement dans ces cavités toujours rugueuses à raison de la nature de la pierre. Les sauvages de TAmérique du Sud emploient aujourdiuu encore le même procédé.
Nous avons malheureusement bien peu de chose à dire des restes humains appartenant h cette époque si intéressante à tant d'égards. Les dents, les os des mâclioires et des membres recueillis à Laugerie-Basse par divers savants, nont pas encore été décrits. Le grand travail de M. Pruner-bey sur les sépultures de Sokitré a peut-être paru en province, mais n'a pu encore parvenir à Paris par suite des cruelles conditions que nous font depuis prés d'un an la guerre étrangère et ia guerre civile ^ Il ne nous est connu que par un coui*t extrait^. Aux Eyzies l'homme n'est représenté jusqu ici que par un fragment de mâchoire inférieure ayant appartenu à un individu de petite taille, ce qui le rapprocherait de Tune des races d'Aurignac^. Du haut Massât on na retiré qu'une molaire pentacuspide, qui peut être une dent de sagesse, et dont on ne peut tirer aucune conséquence sure. Le beau crâne entier trouvé à Bruniquel par M. Brun se rapproche beaucoup du type féminin de Grenelle et de Cro*Magnon. Mais Fancienneté a été contestée, et la question a besoin dctre étudiée à nouveau*. Un autre crâne, du même lieu» a été déformé; toutefois M, Hamy pense quil doit se rattacher aufisià la grande race dolichocéphale des temps antérieurs.
Un seul fait général ressort Deltemenl au milieu de ces incertitudes.
' Anthropologie de Sohtré,mT M, Priirier-bey. Cet ouvrage a du êlre publié sous les auspices et aux frais de rAcadémïe de Maçon. — * Maiériaax pour Ihistoife primitive et naturtUê de t Homme m novembre 1869. — ' Homy. — * Uaniy.
cest que, pendant la première partie de Tàgc du renne, le sol de la France n'était pas occupé par une seule race. Le peu que nous savons des études de M. Pruner-Bey sur les têtes tirées "dxi Clos-da-charnier [station de Solatré) suffii'ait, au besoin, pour justifier cette conclusion. Ij'éminent anlhropologiste, tout en attribuant à toutes ces têtes un caractère mongoloïde très-pronctncé, a reconnu qu'il s'en trouvait parmi elles de brachycéphales et de dolichocéphales. Il a rapproché la plupart de. ces dernières des lêtes de Cro-Magnon^; il rapporte les autres à la race de Furfooz, dont nous parlerons plus loin et que M. Hamy a rattachée au type qui se montrait à Ciichy dès la fin de Tâge du mammout.
M. Hamy passe très-vite , trop vite, il faut bien le dire, sur le second Âge du renne. Il rapporte toutes les stations de cette période à un seul type, celui de Chaleux, qu'il ne caractérise pas. Il se borne à mentionner cette localité à côté de quelques autres de la même province belge (le TroU'du'Fronial , le Troa-^es-Nalons). Il aurait pu, ce me semble, consacrer au moins quelques lignes à cette station remarquable, qui, par suite d'un éboulement de la voûte, uDus a conservé intact un intérieur domestique de ces temps recules, si bien que M. Le Hon a pu le qualifier justement de Pompéi en miniature, M. Dupont en a retiré, entre autres^ trente-six mille silex taillés, et assez d'ossements de chevaux ayant servi à la nouriîture des habitants pour en charger un chariot*. Mais peut-être la lacune que j'indique ici et celles que je pourrais signaler ailleurs tiennent-elles tout simplement aux exigences d'un éditeur effrayé de voir un simple Appendice prendre les proportions d'un volume.
Quoi qu'il en soit, ce chapitre est un de ceux qui devront recevoir le plus d'additions et de perfectionnements dans la seconde édition du livre de M. Hamy.
C'est qu'en effet la période dont il s'agit a une importance très-grande. C'est elle qui, à tous les points de vue, relie les temps paléontoiogiques aux temps actuels. Le sol porte la trace de phénomènes sur lesquels les géologues sont loin d'être d'accord, maïs qui tous accusent de vastes inondations. La fotite des glaciers y a-t-elle été pour une part? Déjà nous les avons vus reculer à Schuszenried. Nul doute que la température ne se soit progressivement élevée, d'une façon plus ou moins régulière,
' M. Pruner-Bey signale une ressemblance extrême entre le crâne mâle n* 8 de la collection Ferry et une IHq d'Esquimau du détroit de Behring faisant partie des collections du Muséum. — ' Etude sur l'ethnographie de Vhomme de VAge du renne, par M. É. Dupont, i86g
:iiy
depuis cette époque jusqu'au moment où eile s*est arrêtée aux limites que nous cofinaîssons. Ces conditions d'exiistente nouvelles ont dû être en grande partie cause de l'exlinclion de certaines espèces. Elles ont du agir sur Thomme lui-même, et amener dans les sociélt^s rudimentalres de cet âge une crise dont il semble que nous saisissons ies traces.
En effet, M. Hamy remarque avec raison que les œuvres de cette prriode portent renipreintc d'une sorte de décadence. Le matériel instrumental se simplifie, les produits de Finduslrie sont sensiLilemenI inlérienrs. La taille de ta pierre se maintient, il est vrai, rt se perteclionne même parfois. Mais peutetre, dirons-nous, l'intervention dun nouvel élément anthropologique se fait-il sentir ici, A Saint Martin d'Excideuil, par exemple, MM. Jules et Philippe Panot ont recueilli, à côté d objets d'une exf'cution grossière, des silex dont la perfection et la forme rappellent la période néolithique et le travail des artistes danois. J'ai visité la collection de MM. Parrot, et, comme M. Hamy, j'ai été frappé du conrraste qui! signale et de la resseml)lancc que présente surtout une magnifique pointe de lance en finnlle de laurier avec les objets de même nature que j'avais vus à Copenhague, Je serais fort tenté de voir dans cette juxtaposition le témoignage d'une initiative venant du dehors. Toujours est-il que, si le travail du silex a ga^né sur ceitains points, celui de l'os a perdu sensiblement et partout. Dans aucune des cavernes si riches et quii a si bien explorées, M. Dupont ne semble avoir rien découvert qui ressemble aux harpons, aux flèches barbelées des Eyzies ou de la Madeleine.
L*une des pièces trouvées dans la grotte de Lourdes par M. Alphonse Milne Edwards pourrait peut-ctre représenter les anciens harpons; mais quelle différence entre les petits tubercules échelonnés â la surface et les grandes épines recourbées que savait réserver et façonner l'homme de fépoque précédente* ! Les détails donnés sur diverses localités par MM. Chantre, Combes, Lalande, Delroyat, prêteraient à des observations analogues* L'industrie de l'os semble même disparaître entièrement dans la grotte de Pegna-hi-Miel, en Espagne, explorée par M. Louis Lart< t. Enfin, surtout, on n'a rencontré nulle part un objet tjuelronque rappelaul» même de très-loin, les dessins et les sculptures d'animaux, parfaitement dignes d*ètre appelées des œuvres dart, dont nous avons parlé plus haut.
La race humaine de cette époque est mieux connue que la plupart
* De VexuUnce de V homme pendant la période (fua ternaire dans la gratte de Lourdes. Annales des sciences natareîtes , 4* série, L XVll, pi, VI.)
#k% }»n'y;'l';fjle^. ^'Hir-: âr:x reche'fif.'rr prrîcv-rranle* et aux riches dérouvrt';^ faites par M. Dupon'. Le Tr:u-du-Fron:al iui a fourni entre ;jijfrcs d';»u ii:U:s os^^ras^s dont la b:i?c crânienne et la face sont en assez hofj ';*al pour Vf-tre prêtées aui études delaliiee* de M. Pruner-bev. Au TroM-Kos';lt': le riiême natura'iste a recueiili une voûte crânienne' mai> fj'îijie'is^'fii'rfit ifi<"onrjplete , mais permettant toutefois de prendre cerl;iine*rii0^ui''S. Flnfiii d^-s mâchoires inférieures, au nombre de plus de vingt, de^ os du hassin «jt des membres supérieurs et inférieurs, ont ajout'; des indications prf'cieuse^ à celles que fournissaient les têtes f^ntiôres et les divers fragments de crânes. Or tous ces restes ont apparl'-nij à une nice plus ou moins brachycépbale et de petite taille. LrfS individu*» dépassant quelque peu la taille moyenne ne s'y montrent qu'exceptionnellement. Aucun n'a présenté des proportions compara- I)|e5 à celles d'-s hommes d'Eguisheim, de Grenelle ou de Cro-Magnon. Le grand nf)mhrc de maxillaires inférieurs réunis par M. Dupont permet dVtahlir entre Ihommc de la Lesse et les brachycéphaies des Ages ant/îrieurs certains rapprochements d'un grand intérêt. Le naturalisât'* helge a netlcmenl distingué dans sa collection deux types essentiellement r.'irarlérisés, l'un par l'exagération, l'autre par l'amoindrissement relatif de IV-paisseur des branches horizontales^ C'est évidemment au premier que M. Ilamy, à la suite de ses études personnelles, a niltarhé la nulehoire d'Arry-snr-Cure, dont on doit la découverte à M. de Vihj'îiye. Telle ci, à son tour, le conduit à la mâchoire du Troude la Naujelle» qui par certains caractères, exceptionnels lorsqu'on l'exîimine isol/^rnenl, présentait quelques diflîcullcs dont on a singulièrement exagéré l'iniporlancc^ Enfin, d'après M. Hamy, cette dernière ne lait (pie reprodin're les |)articularités propres à une mâchoire trouvée j (liii'hy par M. U(»houx, et qui ne s'en distinguerait que par les dinnMisio:is tenant <'lles-mêines à la dliVérence d'âge des deux sujets. liC»H Irihns clomiriliées en Belgique vers les derniers temps paléontologi(|nes se trouvent ainsi reliées h Tune de celles qui habitaient le bassin (le la Seine vers la lin de l'âge du mammout.
' l'Judr sur rt'llinoijnipliiv tic /M^/fi du renne, p. 3o. — * Celle mâchoire de la Sunlith\ dniil on tir pnNMulr iniiiliourciisemcnl que la branche horizontale gauche, i*s| M lu \\ù% \vvs'\\M\s's\\v v[ à mouton remarquablement fuyant. Mais ce qui a surtout iVapiM* lr«i annlomi.HliVH, vv>{ que \vs alvôoUvs dos molaires vont en s* agrandissant de lit |HTmi<^iv M la IroiniiMuo. progression inverse (le celle qu*on observe presque cens* tiunmrnl tlami lo- vnvo liumuinrs nrhu^lies, el qui rappelle, au contraire , la dispoiiitiiin vi lotrnppottii rxislant.s rlioii lo.s linges anthropomorphes; aussi n'a>t-on pas unnqut^ irinsisler i\ ouh^ance sur vv rapprochement.
HISTOinE NATURELLE DE LHOMME.
D'aulre part, à répocjne où je ni*occ»pais delà niàchoire de Moulin- Quignon, je ne manquât pas de la comparer à celles d^Aurîgnac et d'Arcy sur-Cure. MM, Lartet et Pruner-bey voulurent bien assister à cet examen, dont j'ai indiqué dans le temps les résultats essentiels^ En somme, il en résulte quA certains égards et par quelques-uns des caractères les plus frappants, la mâchoire d'Arcy tient encore ïe milieu entre celle de Moulin-Quignon et celle d'Aurignac. Plus tard, ayant visité la collection de \L Dupont, j'ai pu constater d autres ressemblances très-grandes entre les maxillaires de Belgique et les fragments recueillis eu France par MM. Lnrtet, de Vibraye et B, de Perthes. A elle seule la description finie par M, Pruner-bey des restes humains extraits du Trou-du-Frontal suffit pour reconnaître plusieurs de ces ressemblances. Ainsi toutes les races brachycépliales et de petite taille dont nous avons rencontré les traces viennent aboutir à la race de la Lesse, si nous en jugeons par les caractères essentiels de la mâchoire inférieure. Je suis, du reste, le premier à reconnaître que les caractères tirés de cet os seul ne peuvent autoriser que de simples conjectures.
Mais là ne s^arrêle pas cette chaîne, qui, d'anneaux en anneaux, embrasse toute lYpoquc poslpliocène. J'ai signalé depuis longtemps Textréme ressemblance existant entre la mâchoire de Moiilin^Quignon et celle dune des têtes d'Estboniens qui, grâce à MM. de Baër et de KhanikolT, ont été cédées au muséum de Paris par celui de Saint-Pétersbourg. Enlin, au premier coup-d'œil jeté sur ces mêmes têles contemporaines. M, Dupont demeura frapp*; des analogies étranges que l'une d'entre elles présentait avec celles qu'il venait de retirer du Trou* du-Froutal, et f élude détaillée ne fait que confirmer celte première impression. Ainsi nous suivons en quelque sorte étapes par étapes cette petite race, depuis les premiers temps de l'âge du mammout jusqu'à nos jours, depuis les bassins de la Somme, de la Seine, de la Saône, de la Garonne, do la Lesse, jusqu'aux bords de la Baltique et sur bien d'autres points, comme l'a montré M. Pruner-bey, comme j'ai pu le constater par moi-même^.
Sans doute les points de repère qui jalonnent cette longue route ne présentent pas tous des garanties égales de fixité et de certitude. Ton-
* Première note sar la mâchoire humaine découverte par M. B. de Perthes thitts le diluvmm d' Âhh(h>\lle. [Cowptrs rendus de 1* Académie des Sciences, 30 avril i863.) — ' Voir le Discours sur la tjuesùon anthropoloijitfuc , par M. l^runer-bey. {Congrès iiitcrnational d*amhropohgie et d'archéologie préhisforiqac. Session de Ponii, p. 3û5,) Xai trouvé sur ijuelques points de la Bretagne, en particulier près de Ponl-tAbbé, chez une niélayère de mon honorable confrère M. du CliatcUier» la taille, les pro-
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tefois il m'a paru intéressant de montrer jusqu'où le savoir actuei pouvait se hasarder et quelles lueurs il commence à jeter dans les épaisses ténèbres qui enveloppaient naguère ce lointain passé de i espèce humaine.
La comparaison de^ faits contemporains avec ceux que révèle la paléontologie permet d*aborder, en outre, un problème qui ne manque pas d'intérêt, et que j'ai déjà indiqué. Les restes recueillis aux environs d*Abbeville, à Clicliy, dans les grottes d'Arcy, d'Aurigiiac, de la Naulette, etc., appartiennent-ils à une seule et même race, ou bien peut-on les rapportai" à deux groupes de populations ayant eu en commun la petitesse de taille et la brachyoéphalie, mais dilTéraut par d autres caractères? Tout tendrait, ce me semble» à faire adopter celte dernière opinion. Les mâchoires de la NautetU* et de Moulin-Quignon, en tant que nous les connaissons, peuvent être prises pour deux extrêmes correspondant aux deux types reconnus par \L Dupont. Les trois tel es d'Esthoniens provenant du musée de Saint-Pétersbourg présentent également deux types bien distincts, dont j'ai indiqué les diflérence^. A côté des Rsthonicns à cheveux et à teint de couleur claire, de Baer a montré qu il en existe près de Dorpat dont les cheveux sont noirs et le teint basané, Malle-Brun nous apprend encoreque, parmi les population» des bords de la Baltique, bien distinctes des populations aryanes par leur taille peu élevée, il en est qui se distinguent entre toutes par l'exagération de ce caractère, très sensible surtout chez les femmes ^ Il semble donc que, dans le passé comme dans le présent^ le type humain  taille peu élevée et brachycéphale dont nous parlons en ce moment ait été repi^senté par deux groupes secondaires. Ici encore pourtant je dois reconnaîlre ce qu'il y a encore d'incertain dans ces inductions, que je ne présente ici qu*à titre de conjectures. Bien de^ recherches seront nécessaires, soit pour les confirmer, soit pour les inCrmer définitivement. Toutefois les faits recueillis jusqu'ici paraissent leur donner un certain di'gré de probabilité,
Lliistoire de 1 hoomie postpliocène, grand et dolichocéphale, est moins complète que celle de son frère. Nous avons vu que M. Hamy admet l'existence de deux races distinctes présentant ces caractères,
portions et le$ traits que supposent en tout les Ofsement^ fossitfs. J'ai dit tilleurs comment le mélange , sur diverâ points de [Europe, de cet élément allophyle commun avec les éléments aryans,avail produit lis rapports qui oui frappé quelques observateurs. [La race prassiettuc; Bévue des Deax-Momhs , 1871.) — ' * Les Lettons sont,
• en général, d'une Irès-pelite taille, les femmes surlout; il yen a quon prendrait
• pour des naines, w (De Storch cité par Malte-Brun, t. VL)
celle d'Eguisheini et celle de Grenelle ou de Cro-Magnon* M* Hamy rattache sans hésitation le crâne de TOlmo à la première, malgré son crâne relativement plus large et élevé.
La race d'Eguisheim n'aurait, paraît-il, laissé de traces que dans les terrains du premier âge, Dti moins M* Hamy rapporte-t-il à celle de Cro-Magnon tous les restes humains du même type général découverts dans les couches plus modernes. On suit cette dernière pendant toute la première moitié de 1 âge du renne et jusqu'à la sépulture si riche de Solutré, ou elle se montre associée à plusieurs autres. Peut-être lorsque nous aurons Touvrage de MM. de Ferry et Pnmerhey ^, lorsque nous pourrons apprécier exactement l'époque à laquelle s* est peuplé ce grand cimetière qui, pour M. Hamy, clôt les premiers temps de Tâge du renne, peut être, dis-je, trouverons-nous que sa formation seiend bien au delà, et que certains hommes de Solulré ont vécu en même temps que ceux de Chaleuit ou ont même assisté à laurcre de Ja période actuelle^. Mais, â en juger par les seuls documents que nous possédions en ce moment, on n'aurait encore trouvé aucun reste dliomme grand et dolichocéphale datant de la seconde moitié de lage du reune.
Est-ce à dire que cette race ait disparu'^ Je suis bien loin de le penser, et j'ai même la presque certitude d avoir retrouvé quelcjues-uns de ses descendants [)ai'mi les habitants du coeur de nos landes bordelaises. Du moins ai-je pu constater chez eux une dolichocéphalie des plus apparentes et la saillie très-accentuée de la bosse occipitale, jointes à la largeur de la face, au développement des pommettes, aux fortes dimensions du maxillaire inférieur, qui caractérisent le type de Cro-Magnon, Ces traits étaient surtout très- prononcés chez une femme que j*ai pu regarder 4 loisir» sans pouvoir malheureusement me livrer à un examen détaillé et scientifique. Or on sait que les caractères de race se conservent habituellement chez la femme mieux que ctiez rhoœme. Toutefois f étude des crânes est nécessaire pour confirmer ou infirmer ces appréciations» et, malgré bien des démarches , je n'ai pu encore m'en procurer.
De son côté, M. Pruner-bey, tout en formulant ses conclusions av«fi plus de réserve que lorsqu'il s'agit des brachycéphalrs, avait déjà rattaché à son type mongoloïde, d'une part, les crânes basques doiirhocéphales de Z,.., d'autre part, les hommes de Cro-Magnon, il en ii
Le Mâconnaii préhistorique , ouvrage auquel j'ai déjà fait allusion. — * Voir te» extraits du Maçonnais primitif àtni^ l^ Matériaux pour ihtitoipe naiureUe cl pnmitive de l*homm$, novembre lô^g*
décider laquelle des deux a entraîné Taulre, ou même de démontrer que cet entraînement a existé.
Je serais plus porté à croire quelles ont progressé ensemble dans la voie qu'avaient ouverte le temps et sans doute aussi une sécurité» un bien-être relatifs. Pas plus dans ces âges reculés que de nos jours, il ne devait y avoir de grands rapports entre la hauteur de la taille ou la forme du crâne et la puissance înlellectuelle. Quant au cerveau on sait bien aujourd'hui, à nen pouvoir douter, que son volume ne fait pas tout, et que, même au point de vue d'un matérialisme absolu, il faut, en fait de substance cérébrale, tenir compte de la qualité au moins autant que de la quantité.
Tout en étudiant surtout au point de vue archéologique les rnani^ festations intellectuelles dont Thomme fossile nous a laissé la trace dans ses œuvres, M. Ilamy s'est bien gardé de négliger Tordre de considérations dont s'élaient sems avec tant d avantage de Jussieu, Nilsson et leurs imitateurs. Il a placé à la fui de chacune des principales parties de son livre des Résumés ethnolofjifjues saccincts, dans lesquels il compare les produits de rinduslrie ou des arts paléontologiques à ce qu on voit aujourd'hui chez diverses populations. Grâce à ce rapprochement, il cherche à déterminer approximativement le degré de civilisation atteint par les populations primitives de notre Europe tempérée. 1/homme miocène, dont nous avons vu que M- Hamy admet pieioemenl Texistence, était à ses yeux une sorte de Tasmanicn ou d'Australien, qui devait sa nourriture plutôt au hasard qu'à son industrie. L'homme pliocène est devenu un véritable chasseur, mais il n est encore guère que cela» L*âgr du mammout oflre de nombreux rapports avec ce qui existe encore en Océanic, Enfin, notre auteur rapproche les hommes du premier âge du renne de certains peuples habitant aujourd hui le nord de l'Europe ou de l'Asie, tels que les Lapons, les Esquimaux et les Tchouktchis. Toutefois il fait remarcpier avec raison qu'au moins au point de vue artistique les troglodytes du Périgord se montrent sensiblement supérieurs aux chasseurs, aux pêcheurs , aux pasteurs, qui continuent, j de nos jours, dans les régions circumpolaires, Tâge du renne de (1 France, de Suisse et de Belgique, avec ses caractéristiques zoologiques. « ethnographiques, etc. »
M. Hamy consacre ses deux ou trois dernières pages à montrer comment on suit encore le renne au delà de fépoque quaternaire dans les dépots tourbeux du nord de TEurope et comment il s'y présente parfois accompagné de silex taillés rappelant les principaux types dont il a été question. Il en conclut que certaines peuplades avaient suivi cet
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animal dans son émigration vers le nord , tandis que d autres demeuraient en place luttant contre les conditions plus ou moins défavorables d'une époque de transition géologique. Bientôt arrivèrent au milieu de ces populations primitives les hommes armés do la hache polie, qui, dit Fauteur, « étaient peut-être les descendants des premiers dolichocéphales « que nous avons étudiés. » C'était le commencement de Tère néolithique , qui devait durer jusqu'à l'apparition des métaux. Arrivé à ce point, M. Hamy touchait donc à Tépoque géologique actuelle, et, par conséquent, sa tache était accomplie.
Cette tâche n'était rien moins que facile. L'auteur avait à réunir pour la première fois un nombre considérable de faits restés épars jusqu'à ce jour, à les coordonner d'après une méthode qui était à trouver, à les distribuer dans un cadre tracé par lui, mais que les nécessités du moment le forçaient à rétrécir. Il a surmonté ces diflicultés de manière à faire désirer que son livre reparaisse avec tous les développements qu'il comporte. Mais dès à présent, et par cela même qu'il a substitué un tableau d'ensemble à des faits jusque-là sans liaison, M. Hamy a rendu à la science anthropologique un service très-réel , très-sérieux , et qui provoquera, à coup sûr, de nouveaux progrès.
A. DE QUATREFAGES
Des principales collections d inscriptions grecques publiées dc/mis,un demi-siècle, et parliculièrement da Corpus inscriptionum grificarum, aactorilate et impensis Academiœ litlcraram regiœ Borussicœ, éd. Aug. Boeckh, J. Franz, Ad. Kirchhojf, Berolini, 1825^ 1859, U volumes in-folio.
DBUXIÂME ET DERNIER ARTICLE
De la littérature et de l'histoire littéraire nous passons naturellement à l'histoire des événements politiques et militaires, des institutions et des mœurs de l'ancienne Grèce. Les documents de cette seconde classe sont très-nombreux dans nos recueils épigraphiques, et chaque jour le nombre s'en augmente par d'heureuses découvertes. Quelques-uns sont des textes d'une étendue considérable et d'une importance proportionnée h leur étendue.
* Voir le cahier de mars 1871.
INSCRIPTIONS GRECQUES. 2i7
La célèbre Chronitjue de Paros, qui (igure dans le Corpus sous le D** aSyii, est, à elle seule, louL un livre : c'est im manuel de chronologie, jadis gravé sans doute sur les murs d'une écoles et qui, même en son état actuel de iiiulilalion, fournit encore de trèsprécieux éléments aux annales de la Grèce *. LEdii du maximum, porté en 3o3 par Dio* clétien et ses collègues , document bilingue découvert successivement et par tronçons dans diverses localités de l'ancien monde, où les copies ofllcielles s en étaient multipliées, forme aujourd'hui I ensemble le plus instructif de notions sur la valeur des denrées et sur le salaire des professions les plus diverses à cette époque de fempire romain ^. Le principal monument de la ville gallo-grecque d'Ancyre, le Testament poliU(jne d' Auguste est, surtout depuis les découvertes et les collations définitives de MM, G. Perrot et Guillaume, le résumé le plus original, quoique le moins impartial, des cinquante ans de ce long rcgne ^, Le texte grec de finscription trilingue de Rosette a, dés son apparition, fait époque dans fégyptologie, particulièrement pour Thistoire de rÉgyple ptolémaïque \ Plus récemaient retrouvé et plus précieux encore parce qu'il nous parvient complet, le décret de Canope ^ confirme les découvertes dont la pierre de Rosette était devenue finstrument ou dont elle avait fourni roccasion; en outre, il nous a|iporteune foule de notions nouvelles sur forganisation civile et religieuse du même pays sous les Lagides. Mentionnons atlssi^ moins pour leur étendue que pour leur originalité singulière, pour les recherches dont elles suggérèrent fidée et pour les résultats liistoriques que le génie pénétrant de M. Letronne tira de ces recherches : i° La double inscription du monument d'Adiilis relevée, en 5/i5 de l'ère chrétienne, par le voyageur Cosmas Indicopleustès, et qui forme aujourd'hui les n** 5 i ay
^ Aussi M. C, Muller IVt-il justement compîse, en i84i, dans te premier volume fie «es Fra(fmenta historicoram Grœvorum [Bibliothèque Firmîo Diflol). — * i.Vulition la plus complète, avec un commenlairc approfondi, par notre confrère M. Henri VV.idilii»|[rjori, s'en trouve dans U V* partie du Voyarje archéologique de Pli. Le Bas» Irucriptions, n* 535. 11 a été tiré à part quelquen exemplaires de cel important travail. — ^ CaM «surtout d'après Ie« planches ^7 et a 8 de Touvrage de MM. Perrol et Guillaume (Ejcploraiion archéùlogtqiie »/« la Galatie, etc.)» que M, MoutmseD a pu donner la recension la plus sûre et la restitution la plu« complète de ce monumenU flans son mémoire intitulé : Res gestœ dhi An(ftis(i ex mo* numentis Ancyrano et Apolhniemi (Berolini, i865, in-4'). — * Sur la partie grecque de finscription le travail le plus complet est, jusqu^à présent, celui de M. Letronne. Imcnplions de VEtjypte, tome l", n* a5, où l'on trouvera soigneusement vi^és les écrits antérieurs ^ur le même «ujel. — * Textes publiés simull-anément ptir M. Lepsias (Berlin, 1866. in-4*}, par MM. Reînisctj et Koeaeler (Vienne, 1866, in-8*),
et 5 128 du Corpus; a° Tinscription du roi éthiopien Silco, découverte par le voyageur français Gau, commentée d*abord par Niebuhr, en i8ao, puis par M. Letronne, dans le Journal des Savants, en 1825, et dans le tome IX des Mémoires de TAcadémie des inscriptions, en i83 j , insérée au Corpus sous le n° 6072 ; Tétude récente des documents coptes a, sur plusieurs points, complété et confirmé les inductions que riiabile critique avait fait sortir de fanalyse des deux textes grecs pour Thistoire des peuples barbares voisins de TÉgypte, et de la propagation du christianisme dans ces contrées. Un document non moins précieux, que possède aujourd'hui le musée de Toulouse, est le décret de la communauté juive de Ptolémaïs, dans la Pentapole,en Thonneurd'un Romain, Marcus Tittius, qui fut consul fan 882 de Rome, sous le règne de Tibère. Apporté en France au commencement du xvin* siècle, ce document y est devenu le sujet de curieuses observations sur les progrès de l'hellénisme parmi ce peuple juif si jaloux pourtant de sa religion, de ses mœurs, de ses traditions séculaires. Le troisième tome du Corpus contient peu de pièces qui, malgré leur brièveté relative, méritent davantage de fixer fattention^ Il en contient une encore qui, sans être unique en son genre , car on en possède un certain nombre d'analogues pour le sujet, remporte sur les autres, soit grecques soit latines, par son étendue et par la variété des précieux renseignements paléographiques, grammaticaux et historiques qu'elle nous fournit : cest la partie grecque des célèbres Tables d'Héraclée, dont lune porte au verso le texte d'une loi romaine , et qui , publiées pour la première fois en 1 788, figurent au Corpus sous les n°' 6773 et ^jjlx. Elles contiennent : 1** la délimitation authentique d'un territoire consacré à Bacchus, près de Tarente; 2° les conditions d'exploitation de ce territoire. Elles ont fourni naguère à M. Amédée Peyron, mort en 1870, à Turin, la matière d'un mémoire qui restera comme le testament scientifique et comme l'un des chefs-d'œuvre de cet illustre antiquaire 2.
qui paraissent 8*en disputer la découverte. Un troisième texte, en déraotiqae, avait échappé à ces trois savants; il est encore inédit. M. A. Mariette doit le puliUer prochainement avec les autres monuments de Tanis. Une publication spéciale du texte grec a été commencée par M. Wescher dans la Revue archéologique de juillet 1866. — * N* 536 1; cf. n' 21 14\ m Addendis, la mention d*une <jvvay<ûyif iovhoiiùnf. — * La prima Tavola di Eraclea (Torino, 1869, in-folio). A propos des signatures et cachets des commissaires que nous offre cette première table, consulter aussi A. Ehimont, de Plumheis apud Grœcos tesseris (Lutetiae Parisiorum, 1870, in-8*), p. 52 et suivantes. A la même classe de documents appartiennent Tinscription bilingue de Delphes, que restitue et commente M. C. Wescher dans le mémoire cité plus bas,
:r!ptions grecques.
Certaines séries d'inscriplions, correspondanl à ce que nous appellerions aujourcrhui un dossier ou un carton dans les arrliives municipales « se rapportenl à uo même sujet. Ainsi, à Téos, nous trouvons Irenlc pièces en divers dialectes constatant les droits reconnus par autant de cités helléniques à Tasile du dieu Dionysos ^ Cest tout un chapitre d'histoire, plein de faits nouveaux et de traits parfois piquants, que mettent hahiiement en relief les commentaires de M, Boeckh et de M. Waddinglon. Les villes de Crète y jouent un grand rôle; or les ruines de ces villes nous ont rendu, depuis ces dernières années, un très-grand nombre d actes publics, surtout de traites de paix, qui, joints à des pièces du même genre retrouvées sur presque tous tes points du sol hellénique, forment vraiment comme les plus anciennes archives de lu diplomatie européenne '^, L'histoire des anciens traitez de Barbey rac, publiée a La Haye en lySg, se trouve ainsi enrichie de cinquante pièces au moins, presque toutes complètes ou à peu près, et qui cens* tatent pour nous, en un précieux détail, les plus vieilles pratiques du droit des gens.
Deux usages du droit international sont subsidiairemeut éclairés par les documents dont je parle. Les villes grecques» dans les cas de litiges difficiles à décider, ou lorsque seulement s*étaient accumulés chez Tune délies de trop nombreux procès en souflVaoce, avaient coutume de faire venir d'une ville voisine un ou plusieurs juges extraordinaires qu'elles chargeaient de pourvoir aux besoins urgents de la justice. Ces juges s appelaient Smaalai fxtTdTzefXTtTOi ou ëxxXriTOi, leur fonction spéciaie s appelait èKKky\aia, et leur récompense, tout honorifique, était un de CCS décrets qui, pan^enus jusqu'à nous en très-grand nombre, nous montrent toute l'économie d'une si utile institution*^. C'est encore à des décrets du même genre que nous devons de connaître, dans ses conditions principales et dans ses variétés, l^^proxénie, espèce de fonction demi-officielle et demi officieuse, qui ressemble au consulat du droit moderne, et qui reliait par des relations de bienfaisance ou tout au moins
le» n" 173a, i!i51, 3905» 4892, 5594i etc., du Corpiu, el la seutcnce dej frères Minutius, qui vhl un deâ monuments les plus anciens et les plus consîdiirdbles de* Tépigraphie latine. — ' Corpus, n" 3o46 el suivants, série plus complèle cl plus correcte, dans l'ouvrage de Le Bns, V, n* 60 et suivants. J'ai Iraduil les vingl-deuit principaux de ces documents, 0 la suite du mémoire qui sera cité dans la no'e suivante. — * Qu*»l me soit permis de renvoyer, sur ce sujet, à mes Etudes hittorîquei $ar lêê traités publics chez les Grecs et chez les Romains (nouvelle <^dih on, Paris, 1866, in-S"). — ^ Sujet traité spécialement dans un mémoire en anemand de M. H. C. Meier (Halle, j846, in /i"), et dans une thèse latine de M. Cti, Détant (Berolini, J863, in 8').
d'obligeance réciproque tant de municipes trop enclins à s*isoler et même à se combattre au nom d'intérêts hostiles ou simplement de vanités inconciliables^.
Aucune ville ancienne n a été plus fière de ses avantages naturels ou acquis que la ville d'Athènes; aucune na pris un soin plus jaloux de son histoire et ne nous a laissé un plus grand nombre de livres sur ce sujet. Elle avait même, pour ces sortes d* écrits, un nom particulier, celui iYAiihide^, Mais, comme la plupart de ces ouvrages ont péri, ou totalement ou en partie, lepigraphie athénienne nous est d'un grand secours pour remplir tant de lacunes produites par les ravages du temps; et, heureusement, nulle part Tépigraphie n'est aussi abondante, aussi variée que dans la cité de Minerve. Plusieurs séries y ont une importance capitale.
Cest d'abord celle des actes relatifs aux finances, dont le premier, envoyé jadis en France par M. de Chobeul Gouffier, fournit à Bartbé* lemy le sujet d'un intéressant mémoire^. Aujourd'hui, plusieurs autres textes de ce genre successivement découverts, puis rapprochés et commentés par M. Boeckh, forment la plus solide base de son Économie publiijne des Athéniens. Entre la première et la deuxième édition de ce bel ouvrage, on découvrait au Pirée les restes de dix-huit inventaires de la marine athénienne au temps de Démosthène; ces documents sont devenus la matière d'un juste volume, Atiisches Seewesen^, qui complète la Staabhaashaltang der Athener. Il n'a manipié à M. Boeckh , pour donner à ce nouveau livre un caractère plus rigoureux, qu'une connaissance directe des pratiques de la marine et du vocabulaire nautique, qui, de Tantiquité jusqu'à nous, s est , m'assure-t-on , perpétué assez fidèlement chez les marins grecs.
A ces documents se rattachent : i^ des listes de villes tributaires d'Athènes, listes publiées et habilement commentées par M. Rangabé dans ses Antiquités helléniques, puis rattachées par M. Boeckh à sa seconde édition de ï Économie publique des Athéniens ; i"" les comptes des dépenses
* Sujet trailé, en lui même, par M. H. C. Meier, daiis une dissertation latine (Halis, i8ii3, in-ii*), et dans ses rapports avec les institutions consulaires m^ dernes, par M. Ch. Tissot. (Thèse pour le doctorat. Dijon, i863, in-8*.) — * Ce qui reste des écrivains à Atthides a élé soigneusement recueilli par Al. C. Mùl- 1er dans les Fragmenta historicorum Grœcorum. — * Dissertation sur une ancimm inscription grecque relative aux finances des Athéniens (c'est le n* 167 du Corpus)^ Paris, 1793, in-4*- Extrait du tome xlvii des Mémoires de V Académie des inserhh tions. — ^ Quelques fragments nouveaux, que n*a pu connaître M. Boeckh, ont élé publiés dans VEphéméride archéologique d'Athènes, n**' i3&5, i3&6, 3663; c'est dans ce dernier fragment que figure le nom de Démosthène.
faites pour la eonslruction cl édifices publirs et partîeulièrenieiil ceux qui se rapportent au célèbre tem|)lede Minerve Poliade, sur rAcropoler; 3* les inventaires annuels des riches offrandes déposées dans le Parthénon. Les recueils de Boeckh et de Rarigabt^ conlionnent déjA une trentaine de ces inventaires^. Le nombre en a plus que doublé depuis l'époque de ces deux publications; dans leur ensemble, que présente à peu près complet la première classe épigraphique du Voyofje de M. Le Bas^, et surtout si on les rapproche de textes analogues appartenant aux autres villes de la Grèce\ ils forment le recueil le plus intéressant et le plus varié pour fliistoire des finances et des arts. Le moyen âge ne nous a pas légué, je crois, une collection pareille à celle-là^. Elle fournirai!, à elle seule t le sujet d*un livre original et instructif : quelque esprit studieux, quelqu'un, par exemple, de nos jeunes candidats au doctoral ès4ettres, ferait bien d'en saisir l'opportunilé^.
Cette mention du doctorat me conduit naturellement à la thèse que soutenait, au mois daoût dernier, devant la Faculté des lettres de Paris, M. Albert Duraont, de l'Ecole française d'Athènes, déjà connu par divers travaux, cpii ne sont que les prémices d*une moisson plus abondante. Cette thèse a pour objet de restituer, sur un espace de cinquante années environ, la série, malheureusement fort mutilée, des archontes athéniens'', et cela d après le témoignage de stèles éphébiqaes que. depuis
^ Anti(iaités keWniques, L I*^, cIk m, a** 56 et stnvanl». Publiée;» aus^î pour lu première fois dan5 le même recueil, les listes des tribut» forment le xx' Appendice de la deuxième édition de V Economie publique des Àiltcnitris de M. Boeckh, — ' Corpus, n** i37, lia» i5o, i53î Rangabé, Antiffaités helléniques, cliapître iv, u** go-iii. — * Voyagô archéologiiiae ^ Inscriptions, f, n"' i58, q4&' Malheureusement, celte partie attend encore le commentaire, avec Lranscription eo caractères courants des texte» en majuscules épigraphiques. Le travail d'inlerprétalion, interrompu par là mort de M. Le Bas» s'arrête au n* 5i de cctlu série. — * Voir, par exemple, dans le Corpus, n* 285a, une liste semblable, avec la lettre d'envoi du roi Stdeucus aux Mïlésicns (avant J, C. a43), et n* ai S»), à Egine, une liste de mrnus ustensiles Plularque a là-dessus deux témoignages intérej^sanls : Vte tU Syila, c. xn » el Poarqaoi lu Pythie ne répond plus en i?erf » c. vu, — M* E, Gurlius, hacripùones Atticœ ntwûr repertœ, n. vu, a publié une liste d*ofTrandes faites par des esclaves fugitif», offrandes dont M, Wallon a, depuis, déterminé le véritable caractère [Mémoires de i Académie des inscriptions, tome xix, a' partie, i852). — * C'est, du moins, ce qui me parait ressortir d'une bibliographie spéciale que me fournit, sur ce iujet, Tobligeancc démon savant confrère M, L. Delisle. — * M. J, Overbeck n*a pas manqué de recueillir dans ces catalogues ce qui convenait au sujet de son intéressanle el mélhodi(]ue compilai ion : Die antiken ScfiriflqueUen zttr Gcschichte der httden^ dên kùnste W den Griechen (Leipzig, i8G8, in-S"). — ' Essai sur la chronohfjic des atàionUs athéniens (Pnri^, 1870, in-S'); M. R* Neubauer venait précisémenl de publier un essai semblable dans ^es Commeatationes epigrofjhicœ (Beroiim, 1869, in-8*).
dix ans, les fouilles ont mises à découvert. Déjà beaucoup de textes sur rinstitution des éphèhes, forme tardive et nom tardif de Téducation publique, particulièrement chez les Athéniens, étaient épars dans divers recueils épigraphiques. Les nouveaux textes sont d'une plus grande étendue ; ils sont souvent complets et dune importance incomparable avec celle des documents jusqu*ici publiés, et ils nous révèlent une organisation vraiment remarquable des écoles où les jeunes Athéniens se préparaient à la vie publique par les exercices du corps et par ceux de Fesprit. Par un contraste à la fois étrange et triste, il se trouve que les institutions dont M. Dumont présente le tableau dans un ouvrage en ce moment sous presse, ne se sont développées et ne nous sont bien connues que pour les siècles de la décadence ;il semble que Téducation athénienne ait surtout formé de bons citoyens au temps où elle n*avait pas encore cette régularité savante que nous font voir les documents naguère mis au jour; nouvelle preuve de la stérilité du formalisme administratif chez les peuples où manque la véritable sève patriotique et morale.
M. Çaii Wescher, lors de son séjour en Orient, comme membre de notre Ecole française d'Athènes, avait songé à un travail sur ce sujet; il en a été détourné par d'autres et très-utiles études, dont il commence à nous faire jouir. Son mémoire, écrit, j*aime à le dire, de main de maître, sur Tinscriplion bilingue relative à YAmphiciionie delphiqae^, nous en est un beau spécimen. Il a aussi attaché son nom à une publication du plus haut intérêt, celle des inscriptions découvertes d'abord par le célèbre Ottfried Millier, puis et en beaucoup plus grand nombre par M. P. Foucart et par son collègue à l'Ecole française, sur le soubassement du temple d'Apollon à Delphes, et qui nous apportent d'abondants témoignages sur un usage jusqu'ici tout à fait inconnu, celui des affranchissements sous forme de vente à un dieu. MM. Wescher et Foucart, associes pour la publication de ces textes^, se sont ensuite partagé le soin de les commenter, l'un en historien de l'institution même qu'ils nous font connaître; l'autre en philologue et pour les nombreuses particularités grammaticales qu'ilsjious présentent. M. Foucart a naguère accompli sa part de la tâche ainsi divisée'; M. Wescher
* Mémoires présentés par dhers savants à V Académie des inscriptions et belles-lettres, tome II*, série vn : Etude sur le monument bilingue de Delphes. — * Inscriptions recueillies à Delphes et publiées pour la première fois par C. Wescher et P. Foucart, membres de TÉcole française d'Athènes (Paris, i863, in-8*). — * Mémoire sur r affranchissement des esclaves par formé de vente à une divinité, d'après les inscriptions de Delphes (Paris, 1867, in-8M. Cf. le Mémoire du même auteur Sur les Ruines et l'histoire de Delphes (Paris. i865 , inS*).
fNSCRIPTlONS GnECQljES, 2in
ne tardera pas, nous respérons, à remplir l'autre; mais un récent voyage en Egypte avec M. Emm. de Bougé, une riche récolte de textes grecs rapportée de ce voyage et destinée ù former un supplément au recueil de Letroune, Tédilion» en ce moment sous presse, des fragments du géographe Denys de Byzance, mainte autre digression laborieuse et méritoire, Tont, jusqu'ici, empêché d'acquitter cette promesse.
La mention que nous venons de faire des inscriptions grecques de rhgypte nous rappelle une série de textes, en apparence peu intéressants, les proscjnèmes ««icles d'adoration,» ou simples actes de visite, qui pourtant sont devenus, grâce A Imgénieuse sagacité de Letronne, une source de renseignements variés sur les mœurs et les institutions des anciens et divers habitants de la vallée du Nil, pendant une durée de cinq ou six siècles : c'est sur ces chétifs témoignages que repose en partie cette amusante histoire de la statue vocale de Memnon, un des chefs-d'œuvre de l'étninent épigraphiste français. Les textes écrits au calamus sur des fragments de poterie» les ostraka, comme nous nous habituons justement à les nommer, sont aussi» depuis qu on les réunit avec soin et qu'on réussit, chose fort dillicile, à lesdéchiflrer sûrement, la matière d'études absolument neuves sur féconomie financière de l'Egypte*, Par là IY*pigraphie se rattache à finterprétation des textes sur papyrus, qui a si utilement contribué, dans ces derniers temps, à nous faire connaître la vie privée, comme la vie publique, des habitants de ce pays sous la domination des Grecs et des Romains^,
L'étude des religions est une de celles qui ont le plus à profiter des textes épigraphiques : caractères et attributs des divinités païennes, dépenses des fêtes religieuses et des sacrifices, règlements des corporations vouées au culte, construction et entretien des temples, etc, il n'est aucun de ces sujets que le Corpus de Berlin, les recueils de Le Bas, de M. Waddîngton et de M. Rangabé, n enrichissent et n'éclairent ou par des documents souvent explicites, ou par des renseignements précieux même dans leur plus étroite brièveté. Kn Lydie et à Rhodes,
^ Voir le Corpus, n* 5 109, comprenant 56 textes; les Papyrat ^rect dti Louvre, |i, Aa7* 433; et h Revue archéologique de i865 (arlicles de M. Frôlmer). M. Hase, dans son cours de paléographie et de grec moderne, a surtout contribué aux propres de ces déchiffremenls. — ' Voir )o thèse de M. F. Bobiou : Mgypii rvgimen qao anime niscrperint et qaa rations tractaverint Ptohmm (Rlicdouîs, i85a, in-S'j: rinlrocluction de J. Fran« aux inscriptions de TEgypte. dans ïa xxix' partie du Corpus, el le mémoire de M. G Lumbroso (couronné en 1869 par rAcndémiP des inscriptions) : fieckei^hes sur l'économie politique de l'Egypte sous les Lagidet (Turin, 1870, io-8*).
est fournie par le décret de Mégalopolis qui décernait les honneurs divins à Philopémen , à lun des héros de Plutarque ^ ! Combien nous préférons reposer noire attention sur ces actes des cités grecques encore indépendantes, dans lesquels nous retrouvons les noms et quelquefois la pensée de leurs plus nobles citoyens. J'ai rappelé, en commençant cet article; les inventaires de la marine athénienne; nous y voyons Démosthène inscrit comme triérarqaef une des fonctions qu'il se vante justement d avoir remplies avec la conscience d'un bon patriote^. A côté de Démosthène, plusieurs documents du même temps mentionnent et nous font connaître l'administration de l'intègre Lycurgue , l'auteurdu discours contre Léocraie^. Avec les inscriptions attiques antérieures à l'archontat d'Euclide (4o3 avant J. C.) on pourrait animer de quelques couleurs plus vives et plus vraies un tableau de la vie du peuple athénien en ce siècle, le plus agité, mais le plus brillant de son histoire. Thucydide, Xénophon et Plutarque, même complétés l'un par l'autre, et par les extraits d'autres écrivains , que nous transmet la Bibliothèque de Diodore de Sicile, trouvent encore un commentaire plein d'intérêt dans ces mille témoignages que les marbres nous ont transmis des passions politiques, de l'activité industrieuse, de l'esprit religieux ou superstitieux du peuple athénien. Il y a, par exemple, telle anecdote dans le Périclès de Plutarque, qu'est venue naguère confirmer une découverte faite parmi les ruines de l'Acropole *. Deux latinistes, M. Orelli, en i8/i6, et, avec une science encore plus sûre, M. Nipperdey, en \85j et ) 862 , ont donné un grand prix à leurs éditions de Tacite en éclairant, spécialement à l'aide des inscriptions latines, les récits de cet historien. On helléniste ferait utilement le même travail pour les principaux historiens grecs; il pourrait éclairer aussi d'un jour nouveau presque chaque page de Pausanias, le voyageur antiquaire. Thucydide, tout le premier, semble nous y avoir conviés en insérant, trop rarement sans doute, dans sa narration le texte de plusieurs actes publics relatifs à la paix de Nicias^; il nous appartient d'éclairer mainte autre page de son livre
^ Corpus, n' i536; inscription très-mutilée, que M. Keil a examinée et restituée avec plus de succès dans ses Analecta epigraphica et onomatologica (Lipsiae, iSda, in 8°). — * Discours sur la Couronne, $ 3^7, éd. Voeinel : È(ioi (xèv vvffpksv, . . . XP' prrytïv, Tpttjpapxetv, eicr^épetv, etc. Ephém. arck, n'* 3662 : Tptijprfs Ev7t>;^))ç, AutrixXsihov épyov. 'Tptrjpap)(Oi<i>tXnnrlhrjç Uatavteiis, iirfp.otjdévrf9 HaiOLVi^iis, Cf. n* 3i46 et 3271 . — ^ Voir nos Mémoires d'histoire ancienne et de philologie , p. 58 et suiv. — * Plutarque, Périclès, c. xni. La base d'une statue d'Athena Hygiea, mentionnée dans ce passage, a été récemment retrouvée. On en pourra voir le dessin dans le Voyage archéologique de Le Bas, n* vui des planches d*épigraphie. — * Voir nos Etudes sur les traités publics chez les Grecs et chez les Romains, chap. n.
TNSCRTPTIONS GRECQUES. 237
par une plus large application de cette méthode. Un historien grec ne pouvait toujours prévoir ce qui, pour nous autres modernes, seniLlerait chez lui incomplet ou ohscur; sans le blâmer trop sévèrement, nous sommes heureux de pouvoir çà et là suppléer à son silence, et quelquefois, en y suppléant, nous prévenons ou nous corrigeons certaines erreurs de la critique sur les mœurs de Tantiquité. Par exemple, on a souvent signalé le caractère impersonnel de l'oraison funèbre païenne, et particulièrement de cet éloge des guerriers athéniens que Thucydide a mis dans la bouche du grand orateur Périclès; on ignorait, ou Ton n'avait pas remarqué que Torateur, en pareil cas, parlait devant une tombe où les noms de ces soldats étaient gravés sur une stèle funéraire, ce qui le dispensait le plus souvent de prononcer les noms dans son discours, surtout s*il n'avait pas à faire ressortir le mérite éminenl d'un général ou de quelqu'un de ses soldats, comme le fil plus lard Hypéride dans son discours, récemment retrouvé, en l'honneur des héros de la guerre lamiaque. Nous avons précisément, dans noire Musée de Paris ^ une de ces stèles funéraires. Le discours de Périclès contient, d'ailleurs, une allusion discrète à l'usage dont il sagit^; si elle na été comprise ni signalée par aucun des interprètes modernes de Thucydide, cest que ces interprètes étaient trop peu antiquaires pour avoir songé au rapprochement que nous signalons.
Les amateurs danccdotes, de révélations piquantes sur les mœurs, sur les travers même et les ridicules de l'humanité, peuvent trouver profit, en parcourant nos recueils épigraphiques, à y relever les innombrables témoignages que les hommes des temps anciens, depuis les plus illustres jusqu'aux plus humbles, y ont gravés de leurs sentiments de famille, de leurs passions, de leurs occupations journalières. On est touché, par exemple, de voir le nom d'Alcesle rappelé sur des épitaplies {Corpus, n. 5^59 et 6636) en Thonneur d'épouses qui se dévouèrent jadis au salut de leurs maris, comme celte célèbre héroïne; on aime qu'un païen soit loué pour n'avoir jannaîs voulu « faire de tort ni à ses uamis, ni à ses ennemis » (Le Bas, V, n. 699). On soumit de la confiance qui grave sur les tombeaux : u Un tel, ami ou nimé de tousfl [Corpus, n, 3865, ûooo, 64/17, ^y^y*» 9^58 , 9670)- Cela fut de tout temps si difiicilel Mais il faut nous arrêter dans la revue, déjà bien longue, où nous avons voulu comprendre sommairement tant de sujets divers,
' Catalogue Frôhner, n* lia; Coi-pus, n" i65; fac-similé dans Clarac, pî. X-XIIL — ' Thucydide H , xxxv : Èfxol ipxovv àv èhàxst slvai, âvh^ùjv épyù>yevafiévù}v épyco KtLi hjï.oxiadai rd? yi{ià^, olix kolI vvv 'ospi ràv ràpop ràv^e ^iffioaia isratpûKTxsuao'^ii/?»
JOURNAL DES SAVANTS, — AVRTL-MAWUIN 187i,
et il y a encore quelques réflexions que nous vaudrions, avant de fioir» aoumeltre à nos lecteurs.
D'abord, on a dû remarquer quelle large part notre France a prise dam les travaux qui ont tant élargi et fécondé, surtout depuis cinquante ans, le domaine de r*^pigrapbie grecque. Si, pour d'autres parties de la connaissance du monde ancien, les écoles de savants étrangers, et pardculii^renient l'école allemande , nous d^'^passe par le nombre et Taclivité des travailleui^, pour Tepigraphie grecque nous soutenons avec honneur une lutte pourtant difiîcile*. Le nom de Lelronne garde, et au I t-ang, sa pisice à rôté du nom d'Aug. Boeckh, Nos voyageurs
arcl ^ c:^, comme Le Bas et M. H. VVaddington, ont rapporté dOrient une moisson plus considérable encore que celle de Mùller, d'E* Gurtîus, de L, Ross. C'est un minisire français, M. Villemain, qui eut, en 18 43^, i'h^urouse pensée d'envoyer en Orient M. Ph. Le Bas, avec un savant nrchitecte, pour recueillir des inscriptions, fouiller le sol, dessiner les monuments antiqites; el, même inachevé, le Fcyaje archéologique de M* Le Ra»» avec les additions qu'y apporte» et le commentaire que vient d'y joindre son confrère M. Wadiiinglon, compte, en son genre, parmi les plus importantes publications de notre temps* C'est aussi un de nost ministres, M* de Salvandy, qui, en fondant l'Ecole française d'Athènes, a ouvert au «Me de plusieurs jeunes et studieux esprits une voie de recherches oii, sous le patronage de l'Académie des inscriptions, h'urs efforts ont largement contribué au progrès de la science^. M, Beulé d'abord*, puis M. Hanriot \ M. Cari Wescher» M. Heuiey^
* Voir druii* Engelmann * BihUotheca scnptomm classicomm et ^rœcùrum et latinorum
(vu' édition, i858),p. i^Sctsuivantef, V ërlkle Inscriptiônes , article inléres^nl, maii
incomplet »ur plusieurs points, nolaaunent en ce qui concerne les travaux de
M. Lelronne. — * f/idée en fut suggérée à M. Villemain par les travaux que pu-
hVuïti Ph. Le 1^5, dt*pui5 i835, sur les inscriptions comprises dans le grand ouvrage
de riAfH^ililion deMoiée. notammenl par son travan sur une importante inscnplion
d'iigino (StmveUrs Atinntcs de VlTutifat archéohgique), inscription reproduite, CD
l§43« »*> Corpus, n^ai3i^, in Addenda, ei dans les Antiiimtés heUéni<iues de Ban*
' mInA, n* (i88, avec des correclions uliles, — * Voir i' rinlére^sanle notice publiée,
fUr eetto ^eoW, on i863, par un Irès-bon connaisseur en matière d'antiquités,
*r* • "K'Jil Vinet; a* La série des Rapports présenté» sur ses travaux, à fAca-
Ira inscriptions, depuis i85o jusqu À Tan dernier; 3* le BtiUetin que
\l, /îii». ilepuis 1868, a Alliènes, sons les auspices de son directeur
^.4, 1 miio uurnouf. — * V Acropole d'Athènes, i8S3î — Etadet sur le
»mfw, t8^r»; — /^ri Monnaies d^Athimes, î858, etc. — ' Bechercket sar la
ï^kÊtwkA9^ rd^m^j dfi l'Atttque ( Napoléon- Vendée, i853,Tn-8*). — * Le Mont
jmSm ^ Mi'ti'^Mai*, 1860. Mission archéolofjiqaê de Marédûine, Fouilles et
rfSClMI^ ^^VuiiV» dans cette contrée par ordre de lempereiir Napo*
M. G. Penrot*, M. Alexandre Bertrand^, M. Albert Dumoot, pour me borner à quelques noms parmi les plus niéritants , ont dignement répondu à cet appel de Taulorité publique. Les Archives des missions scieniijiqaes et la Reioe archéologique en témoignent, annëe par année, de i85o è 1870. Plusieurs thèses» présentées à notre Faculté des ietties pour le doctorat, attestent cette alliance nouvelle et heureuse de Varchéologie avec les études universitaires^. En dehors de l'Université, nos deux confrères MM. H, Waddington et le coraie Melchior de Vogiié^, M. Ernest Renan ^, M. Emm. Miller**, enfin M. Fr. Lenorniant^ à Texemplc de feu son père, Ch, Lenormant, lun des savants jadis attachés à notre expédition scientifique de Morée^ honorent la France i^omme hellénistes et comme antiquaires. En même temps qu ils enrichissaient 00s musées d'acquisitions importantes, que nous envient les plus riches collections, ils déposaient dans des livres d*une valeur durable les résultats de leurs recherches. Ënfm, ce que peut-être il me sera permis de rappeler ici, dès 1 Sliàr à la Faculté des lettres de Paris, le suppléant de Mt Boissonade, du maître illustre qui nous avait donné, en 1817, un excellent modèle de critique épigraphique^, essayait, dans une série de
léon llï (avec le concours de M. Daumet, architecte. Paris, 1864 et années suivanies),— - * Mémoire tar l'Ut de Thasos ( Pari» , 1 864 , in-8*) ; De Galatia provincm (Parb« i867« in-S*). — Exploration archéologique et la Galatif et de la Bithynie, . . . exécutée en 1861 (avtc le coDcours de M. Guillaume, architecte, et de M. Delbet, docleur en médecine), et publiée sous les auspices du ministère de l'Instruction publique, i863 et années suivantes. — * Etades de mythologie et d'archéologie grecques, d'Athènes à Àrgos { Rennes , 1 S58» în- 1 a) j — De Fahults Ârcadiœ antiqaissimîs ( Parisu» , 1859, i***^*)- M, AJ. Bertrand est aujourd'hui le conservateur du Musée de Saint- Germain, Ibnciion pour laquelle lavaient naturellement désigné ses études ulté^ rieures sur les antiquités celtiques el romaines de notre pays. — * Je renvoie, pour la bibliographie de ces thèses, à rexcellente Notice sur le doctorat es lettres de MM* Ath. Mourîer et F, Deltour (Paris, 1869, in-8*)\ qui contient non-seulement les titres, mais une analyse de toutes ces Ihè^e^. — • * Asie centrale. Inscriptions sémitiques (et grecques, surtout de Paimyre), publiées avec traduction et commentaire [Paris, i86tj). Le comte de Vogué a été le compagnon el le collaborateur de M. H. Waddinglon dans ce voyage, auquel nous devons une très-riche moisson d'épigraphie grecque. — ' Mission de Phénicie (avec la collaboration de M. Thobois, architecte. Paris, i864 et années suivantes, — * Divers Mémoires d'épigraphie grecque publiés dans la Revue archéologique et dan'î les Comptes rendus des séances de VA cadémie des inscriptions. — ' Recherches archéologiques à Eleiuis ( 1 860) , publiées en ï8Ga; — Monographie de la voie sacrée Eleusmienne , i** pnrtie, i86i; — Inscnptionum grmcarum centuriœ septem, publiées dans le Rheimsrhes Muséum^ Nouvelle série, t. XXI el suiv. — * Ad inscriplionem Avtiacam (celle qui eat insérée aujourd1iui dans le Corpus, n* 1793) commen'atio , à la suite de son édition dea Lettre» d'HoUtexiius» p« 4 1 5-458,
54) J0r5NAL DÉS 5AVAVTS — AVRIL-VAUL-IN 1871.
leçons 5p<v:a*t?< , vî Initier se? iiidïtoirs i celte science alors peu répandue iMm\i ie pi:b!îo fnnç.»:*. Ce sont !i de* InTiux que nous pouvons, avec une juste jatisfiotf.^n. c^w^er à ceux des antiquaires ailenaands. Ils nou> îiitorisenî môme a souhaiter qu'une chaire soit fondée pour Tépigrjp^ie ÇTvcxjuf à côte de celle que. depuis i855, le collège de Krjsice îvssèJe pour rep^tnphîe latine, et qui est si bien remplie par M. I., Renier.
IVs relions de l'érudition académique et du haut enseignement Tépigraphie auDiît maintenant à descendre et à prendre quelque place au mv>m>dan5 les li^Tes. sinon dansles cours, Jeoseignement secondaire ; c'est et* que M. Philippe Le Bas a déjà tenté pour fëpigraphie latine *. ^bis le seul jtpetva que nous avons trace suffit à faire voir que bien des UH>numents de Tepi^aphie j^recque. surtout de ceux qui appartiennent i la peri.Hie classique, umrtteraient de l^rer dans nos manuels d'histo:re ; ils y apporteraient un surrroit de ventes utiles k répandre même iviîwi nos jeunes elè\e$.
Il serait env»re opportun de rédiger un manuel spëdai d'épigraphie j:rivqae . moins peut^^tre sur le plan des Ektmemia epiyrapkkesGrœcœ de Krans que sur le plan, un peu elan:i. du Mammel JTépigraphie chrétun'u\ <tKipris /cv marhnts de Cm GamU. par M. Edmond Leblant^ Corn- (KV<(^ il y a trente ans. Touvra^ de Frani ne représente plus aujourd hui la richesse et la %-ariete des documents épigraphiques réunis dans des recueils qui sont, en partie ou en totalité. po$térieurs 1 sa publication; il est. d^ailteurs. plus approprie par sa forme aux habitudes de lesprit alleiuaud qu à celles de f esprit français. La tâche dont je parle (H>uria justenient séduire quelquun de nos jeunes épigiiphistes qui ont dej.\ donne des preuves de leur savoir et de leur habile critique.
É. EGGER
' ."Ifi/vWuy^ de son Hisioitx n^maimt [Vwis, iSi6. deux vol. io-ia). — ' Paris, iSo^. lu ii% librairie ACiHlêJUÎque de Didier.
Ml
The massacre of Saint- Bartholomew, preceded by a history of the religions wars in the reign of Charles IX, by Henry White. Loû* don, 1868. iïî-8^
DEOXlèMfi: ARTICLE ^
Le chapitre 11 de Touvrage de M. Henry Wliite résume l'histoire du ralvinisme sous le règne de Henri II ( 1 Siy-i ÔDg)» Je n*ai à y signaler aucun fait essentiel qui n'ait déjA été relevé par d aulres historiens. Mais, si l'auteur anglais ne nous dit rien ici que ne sussent les personnes versées dans la matière, il a du moins le mérite d avoir reproduit, avec un grand bonheur d^expressions et en recourant aux meilleures sources, la physionomie de ce règne ♦ où s allumaient les passions qui allaient éclater avec tant de violence sous les règnes suivants. !VL IL While entremêle son récit de portraits habilement louches, et où il cherche à reproduire avec le plus de fidélité possible le caractère des acteurs du grand drame politique auquel il nous fait assister, La peinture qu'il nous trace de Catherine de Médicîs ma plus particulièrement frappé; on y trouve la preuve du progrès que je signalais dans mon premier article, à propos des jugements portés par les écrivains britanniques sur la France au xvi* siècle. Catlierine de Médîcis n'est plus, sous le pinceau de notre auteur, cette figure hideuse et cruelle, ce monstre envoyé par ritalie, tel que les protestants d'outre-Manche se sont si souvent représenté la mère de Charles IX et de Henri Ilï- M. H, White interroge les témoignages qui, émanant d'observateurs dësinléressés, doivent inspirer le plus de confiance-. Cela lui permet de faire la distinrtiori des bonnes et des mauvaises qualités de Catherine, et, le départ opéré, il lui est moins diflicile de sVxplîquer la conduite de cette reine et les changements que présentent, aux diverses époques de sa vie. sa politique et son attitude. L écrivain anglais n'a pas été moins juste, quoiqu'il se montre sévère, quand il juge Diane de Poitiers, cette coquette hautaine qui sacrifiait la France à ses intérêts de femme et de mère. Du connétable Anne de Montmorency, il ne nous montre guère que les vilainîi côtés, qui font, j en conviens, largement ombre à son image, La
* Voir, pour le premier article, le caliier de iiinrs. p- i^^. — ' Notamment Brantôme, K- Alberi et les relations des ambassadeurs vénitien».
2ki JOURNAL DES SAVANTS. — AVRIL-MAI-JUIN 1871.
duchesse de Valenlinois ne fut quune favorite envers laquelle on a le droit d*etre rigoureux; mais le connétable, quoique ne devant être regardé que comme un capitaine médiocre, un esprit étroit et obstiné chez lequel il n'y eut rien de généreux ni de grand, avait une énergie incontestobic» qui aurait été mieux employée dans un temps de répressions moins impitoyables et de persécutions moins aveugles, déplorables violences à lexposé desquelles est principalement consacré le chapitre ii.
Le règne de François II fournit le sujet du chapitre ni ( i SSg-iSôo). Ce chapiti'e débute également par le portrait des personnages auxquels appartient le principal rôle dans les événements : Marie Stuart, les membres de la branche cadette de Lorraine, notamment François de (iuiso et son frère le cardinal Charles; puis la famille des Bourbons, Antoine ot le prince de Gondé; enfin Goligny et son frère d'Andelot. On peut louer dans ces divei^ portraits les mêmes qualités qui reronunaudent ceux que fauteur a précédemment tracés; ils sont exécutés dans lu morne manière, c est-à-dire largement dessinés. M. H. White a négligé les détails, pour ne pas tomber dans des longueurs; mais certains traits particuliers empruntés à la vie de ces personnages sont rapportés en passant, afin de donner une idée plus saisissante de leur tournure desprit et de leur caractère. La ressemblance me paraît avoir été plus atteinte pour le cardinal de Lorraine que pour son frère François de Guise, dont, à mon avis, fécrivain anglais n*a pas suffisnnunent mis en relief les grands côtés. Tout impartial qu'il vent rester, notre auteur ne sait pas complètement se défendre d une prédilection pour CiOligny ni d'une certaine antipathie contre lauteur du massacre de Vassy, bien supérieur à Tamiral comme homme de guerre. Mais, si je regrette que sa plume n*ait pas assez fait ressortir tout ce que valait le grand capitaine qui nous rendit Calais et a si héroïquement détendu Mn(z^ ce n'est pas par un vain désir de voir exalter un des plus
' (ie n ost pas que M. H. White déprécie François de Guise, mais il ne s'attache nii'i nos qiiuUu^s secondaires , cl il rappelle plus ce qu il y eut d'iotéressé dans sa conduite que (le vraiment grand dans ses actes. Aussi crois-je devoir rappeler le portrait beaucoup plus exact qu*a tracé du héros de Metz M. Joseph de Croie dans son exeelleiil ouvrage intitulé : Les Guise, les Valois et Philippe // (t. I, p. 8).
• Fran^'ois de Lorraine , Tainé de la famille , hérita ou duché de Guise et de la
• plu» grande nartio des biens de son père. Il avait été élevé dans le maniement des
• armes ot les nnbitudcs de la guerre par Sansac, gentilhomme angoumois. Grand
• et (li^gagé ilo taille, d'un noble port de tête, le visage long, le teint basané par
• le loleil et la guerre, ayant les yeux vifs et brillants, avec une barbe blonde comme « «et cheveux, le nouveau duc de Guise éuit surtout bien doué pour faction. Dès
MASSACRE DE LA SAJNT-BAUTIIÉLEMY.
fermes champions de notre nationalité, ccsl parce qu'è mon avis on ne saurait s'expliquer la popularité prodigieuse et Inilluencc considé* rable dont a joui François de Guise^ si l'on n'appri'Tiait pas à leur valeur les rares qualités dont il était doué. Ce ne fut pas seulement par son affabilité « par sa libéralité, que le duc de Guise gagna ralTcction du peuple, c'est encore et surtout par ses talents et son cmergic. Les Français ont toujours eu besoin d*uoe idole, d'un homme qui personnifiât les qualités qu'ils prisent davantage et leurs tendances du moment. Quand leur roi faisait défaut à Tidéal quîls aimaient «i rencontrer dans leur chef, ils le cherchaient ailleurs, et, aux époques où le souverain avait perdu son prestige, lorsqu'un homme supérieur s est présenté sachant flatter les instincts populaires et réaliser, du moins en apparence, ce que rêvait pour maître la nation qui ne se sentait plus suffisamment gouvernée, il a pu arriver à un degré de puissance et d*aulorité que jamais la loi ni f ordre établi ne seraient parvenus à lui assurer ^ Tel fut le cas pour François de Guise» doué de ce bouillant courage et de cette mâle intrépidité qui enthousiasment Je soldai. Plein dWbanité dans son com* merœ, lion compagnon et humain envers ses troupes, môme envers ses ennemis» serviable pour ses officiers, toujours assurés de trouver en lui un protecteur bienveillant , zélé pour la défense de la religion catholique , qui se confondait alors» dans l'esprit de la grande majorité des Français, avec la [>alrie, François de Guise, tout Lorrain qu'il était» s'oflVait à la foule comme im type de patriotisme fort supérieur à celui qu aurait (>u présenter Thérétiquc Coligny, de sang pourtant tout à fait français» mais d*un caractère taciturne et sévère» Sou aspect extérieur, qui dénotait la décision et la fermeté d'âme également reflétées par sa parole brève et précise, ajoutait encore à la confiance (]uil inspirait à la nation par ses antécédents. On désignait en lui le véritable régent; bien des gens n'auraient pas été éloignés de lui décerner la couronne, parce
« son début, au sié^e d'ivoy, où il couibaUaîl sou» leb ordres du «ioti père, tl a%*aîi
• déployé ce courage, ceUe vigilance, ce sang-froid, qui firent de lui fun dea pre-
• iiiiers captiaincs de son tenip». Dan cœur hardi avec l'âme hante, duo esprit « cîoirvoyûnl ûvec un caractère feniie, de manières élégantes et imposantes tout à
• !rt rois, le duc François cLmI simple et ûtl'ecliieux avec ses amis, bon et généreui
• envers ses soldats, bienveillant pour ses serviteurs, affiableavec dignité envers ten
• jnrérienrs, et d'un abord fîicile pour tous; il se montra, dan» toutes Jes ciircons-
• tances de sa vie, généreux dans ta victoire, infatigable a le guerre, constamment - dévoué â ."^a foi religieuse, H fortement attaché au pouvoir pour le faire servir au
• hïan de IT.tal et à sa proprt; élévation. ■ — ^ Ceci peut s'appliquer à Jean san» Peur, duc de Bourgogne, à Henri, duc de Guiie, et, jusqu'à un ceilaîn ptjjnl, k Charles le Mauvais , roi de Navarre,
^T v: --;*''* i*^aic:ir:- i l'sL^rj^zun *msanH è» 3 m-r» q« pour
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L Liyzyj^ fa ca-nniro* f.:«25 ;•* r^*» i-î Frt&^o» O a été ehndêe j.*-: -:- iTiTi -1 c?c:-::î:p*:rilrj5 rrc* fc-::r; c« ^» CTg>nenti dn règne 'î- «•::: p^r^ Et i-r: n>f*i:T . diis î-: j^r^-irui. -.ii: hitrrâii ésoinent en a -♦.:•! -i^ -fn dctii:- un c-:s p:ci ^iprrtm*^ ec65.:<kç. le teaa^ /.4iw- *:•- - fi! n:>;-n--è-!.f. din> f j^:r*< ^rti^ri-*?. JSscn^ q«iqiie»4ms des t*M> q. V M. H W:.:-^ r^elz-te iu chip-i'je m*, J* ce inaRYteru donc pj> >i:r cr qi:r xi;: 5-::; urri*:* iu r>:r au prtXestantîsine sons Franv;o:> 11. et ;t fv^ys-f àu cbapitr^e :\. qui rc-u* otbr plus darigînalité et liîp.îertt. L"aiîtei:r .»r.^îji> y «qnisse un îahleia de la France et de la nation fnincais»^ au vCînmtnci-m^nî du réene de Charles DL
J-:^ di>ai5 dans mon prrrinîer artide que M. H. White semble avoir pris pour modt'ie MacauUy. Cesî plus partfoutièrement an chapuiv i\ ijr.o o;:tr ob^i^rv ï:\mi e^t .applicable. Comme Fillustre historien, notro auleur olitvvh;- ,i iY>umer dan> un tableau virant et coloré les ilomioos qu on rtviu^llo oà oî U sur ^e^^t du pays et de la société donl ii 5tMt ios vicissitiult > i*c ruvnte lo$ ^^jin^bntes agitations. Uais fl est diftirilo. luome J) rintolli5:ouco la plus ponetnmte et la plus judicieuse, de ivsumor on quelques pagi^ 00 que Ton sait de Fétat économique et poiîtii|ue ile notre patrie a une e(K>quo où elle présentait tant de diversité et d*inêg,^lites. Sans doute ce ne sont pas quelques généndités hasardées que nous donne sur ce sujet M. H. \\ bile; il procède là comme il le lait quand il trace le portrait d*un personnage; il choisit certains traits caractéristiques, certains exemples décisifs, qui lui tiennent lieu d'une enquête dont il n eût pu reproduire les éléments multiples. D*un fait significatif heureusement mis en relief, il veut que le lecteur indm'se ce quêtait Tensemble. Si une telle méthode est plus propre à convaincre
' Voy. les articles de M. Mignck dans le Journal des Savants , jmWei et août 1867- — " Voy. Journal des Savants , 1870.
MASSACRE DE LA SAINT-BARTÏ^LEMY. 245
que celfe des écrivains qui substituent des formules absolues et dénuées de preuves tirées des faits à un exposé minutieux et critique des témoignages authentiques, elle n*est pas cependant encore assez sûre pour ne laisser aucun doute dans l'esprit du lecteur réfléchi. Quand il s*agit de peindre un personnage, le procédé est moins sujet à l'erreur; car il y a dans toute figure des lignes maîtresses» qu'il suflit d'indiquer pour en reproduire avec toute sa vérité la physionomie. Les artistes le savent fort bien, et les croquis s'exécutent d'après ce principe. En deux ou trois coups de crayon on a rendu l'expression d*un visage, dune attitude ou d'un geste. Mais, quand on se propose d'exposer la situation d'une société dont forganisation est nécessairement complexe, si fon se borne h quelques lignes, on court risque de donner une idée inexacte des faits, parce que Tidée qu'elles suggèrent sera trop absolue; on fera prendre comme générales des données qui ne sont qu exceptionnelles ou particulières. Tel est le reproche que peut encourir ie tableau, pour* tant si habilement composé, que renferme le chapitre iv de M. H. White» 11 embrasse trop de choses en trop peu de mots. Ce qu'il dit est vrai sans doute, mais d'une manière relative et parlicllement. Le désir de demeurer concis l'oblige à supprimer les observations restrictives dont .presque chacun des articles qu'offre ie chapitre en question aurait besoin. On peut juger de l'amplitude du sujet que ce chapitre embrasse par le sommaire suivant.
r( Contraste; pouvoir du roi et des nobles; les provinces; routes; <cl\içon de voyage; forêts; bêtes fauves; brigandage; auberges; ligue de u la Loire; agriculture; condition des paysans; vente de la terre; servage; tt gages; prix des denrées; nourriture; lois somptuaires; rhangeraent dans 41 la société; ignorance du peuple; population de la France; taxes, armée «et marine; le clergé; superstition; Justice; peines; grossièreté des «mœurs; architecture privée; Paris; grandes villes de France: Orléans. *i Rouen, Bordeaux, Dieppe, Lyon, Boulogne, Dijon, Moulins et Saitit- <i Etienne, n
C'eat» comme on voit, la France tout eiUière, telle quelle était à favénement de Charles IX. que M* H. White veut nous peindre en raccourci. A ne prendre que les (afts .j)nncipau\, le tableau est, je le crois, conforme è la réalité, autant qu'on peut la saisir à la distance de trois siècles: la teinte générale me paraît , toutefois, un peu trop sombre. U est en ellel a noter que les misères et les soulTronces dont on se plaignait, les désordres et les abus qui se produisaient alors , ont été surtout mentionnés par les écrits du temps; mais des faits moins saillants attestent Taisance et la prospérité relatives d'une boqne partie de la nation.
246 JOURNAL DES SAXAXTS. — AVRIL-MAWULN 1871.
Ce nest pas par des exceptions et des circonstances accidentelles que Ton peut juger de i'état d*une société et d*un pays; il faut, pour saisir la vérité, s'attacher à certaines données qui sont étroitement liées à Tordre générai et habituel. M. H. White na pas toujours ainsi procédé; et voilà pourquoi il se représente la France comme encore plus arriérée, au commencement du règne de Charles IX, quelle ne Tétait, à mon avis du moins; pourquoi il exagère certaines imperfections de son organisation et de ses mœurs, et cela dès le début du chapitre. Je le laisse ici parler :
uLa France n était pas, au milieu du xvi* siècle, le pays centralisé, '' bien ordonné et bien administré que le voyageur du xvni* est si eun rieux de visiter, quil ne quitte qu à regret. De nom, celait une mou narchie ; mais une volonté ferme manquait à son roi , qui finissait par (( n être dans TEtat qu*un personnage de parade. Les nobles avaient (( beaucoup hérité de Tesprit altier et turbulent des Francs , leurs ancêtres , «et, en dépit, sinon i raison de ce que Louis XI avait fait, ib conu tinuaient à ne voir guère plus dans le souverain que le prima» inter ii pares, lui rendant le respect qu'ils devaient à leur chef nominal, mais «lui résistant quand ils le trouvaient bon, et n'étant retenus dans le u devoir que par la puissance des autres barons leurs rivaux. Quand 0 Montluc somma les nobles mutinés du midi de la France de rentrer « dans Tobéissance et de se soumettre au roi, ils s'écrièrent : a Quel roi? u Nous sommes les rois, nous; celui dont vous parlez est un petit reyot, u nous lui donnerons le fouet et nous lui apprendrons à gagner sa vie «comme les autres.» (Voy. Commentaires, liv. V.) C'est beaucoup dans « cet esprit que la maison de Guise agit à l'égard de François II et de « ses deux successeurs. »
Assurément, comme je le notais plus haut, le peuple firançais a toujours aimé à rencontrer dans son roi un chef effectif et véritable; le prestige de la royauté n'a jamais été assez grand pour qu'un monarque incapable ou enfant se soit vu entouré du même respect, du même dévouement que s'attirait le prince, quand il réunissait à la dignité du rang Ténei^ie et le courage personnels. De là les séditions et les troubles qui ont agité, chez nous, la plupart des régences et le règne des rois que la maladie ou l'âge avait affaiblis. Mais il en a été ainsi un peu partout, et même en Angleterre, où la couronne est environnée de tant de prestige , on a vu les Tudors , grâce à leur fermeté et à leur résolution, arriver à un degré d'autorité que n'avaient point eue les Plantagenets. En France, la noblesse, pendant longtemps, lutta contre les tendances envahissantes de la royauté, et les vassaux persistèrent à ne voir dans U
monarque que le prcmii rdes pairs du royaume. Mais» s'il est une époque ou nos rois exercèrent une autorité absolue , où lesgeotilshomines , tout eu demeurant en possession de leur souveraineté féodale, commençaient à courber la tète devant l'omnipotence royale, ce fut assurément la fin du XV* et dans la première moitié du xvi'' siècle , c est-à-dire après Louis XI et Louis XIL La monarchie était arrivée à uti degré de souveraineté quelle n'avait jamais atteint antérieurement. Le parlement, en grande partie dans la main du roi» imposait aux geiUilshommes le respect des ordonnances du monarque, et, dans ses grands jours ^ réprimait leur insolence» Les baillis et les sénéchaux du roi surveillaient les seigneurs, et opposaient la justice du prince à l'ancienne justice des barons. Le roi houvait alors dans ses armées permanentes, dans les magistrats nommés par lui et dont le nombre s'était multiplié, la juridiction étendue» des moyens d'assujettissement et des serviteurs plus dociles que ne Tétaient pour ses vassaux leurs propres agents; enchaînés à la cour par des charges lucratives dont le prince disposait selon son caprice, par des grâces dont il était, avec ses favoris, le dispensateur, les nobles des plus hautes maisons tendaient à être plus que des courtisans, comme le furent, sous Henri II, le connétable de Montmorency, le maréchal de Saint-André et tant dautres. Claude de Guise avait préparé la fortune des siens en (laitant Louis XI 1 et François I", et ia rivalité qui régnait entre les grands tenait plus au dé^ir de chacun d eux de capter la faveur royale, qu'à l'hostilité qui naissait du contact, de Topposition de leurs intérêts domaniaux et du conflit de leur autorité seigneuriale, comme cela avait eu lieu en pleine féodalité; la lutte des nobles entre eux s*était en cpielque sorte ti^ansportée de leurs fiefs dans le palais du souverain. On n'a qu'à lire ce qu'écrivait, en 1 546, un ambassadeur vénitien, Marîno Cavalli, pour se convaincre que, vers le milieu du xvi* siècle, la volonté du roi était tout, jusque dans l'administration de la justice. v/ Même ceux (des nobles), nous dit-il, qui possèdent des revenus et des u Etats, ne sont les maîtres» pour ainsi dire, qu'en premier ressort; on u en appelle au roi, qui juge de pleine autorité^ w Si Tesprit de révolte ou d'indépendance se réveilla citez les grands avec le calvinisme, s*il se couvrit du manteau de la réforme, ce fut non la suite de ce qui s'observait depuis un demi-siècle, mais une dérogation à Tordre qui tendait auparavant à s*établîr. Ce nest pas, d'ailleurs, de leurs ancêtres les Francs, que les nobles avaient hérité de cet esprit turbulent qui
^ Reïaliom des ambassadeurs vénitiens, trad. et publ. pînr Tommaseû, t. I, p. 173 «t suiv. et ce que dit Jérôme Lippomano, ihid, t. Il, p. ig3*
leur est reproché par l'auteur anglais: on reconnaît là un des caractères de la race gauloise, dans laquelle les Francs s'étaient totalement fondus, depuis six à sept siècles; il se retrouvait aussi bien chez les gentilshommes que dans le tiers état, et Ton en saisit les manifestations pendant tout le cours des événements de notre histoire. Le prestige quavaient su reconquérir les rois de France après la guerre de cent ans, et qui se perdit sous Henri III , que Henri IV rendit au trône , qui atteignit son plus grand éclat sous Louis XIV, protégea même fenfance de Charles IX. Pendant la première phase des guerres de religion, la personne royale fut respectée, et les mécontents s'efforçaient de rejeter sur les conseillers du trône la responsabilité des mesures contre lesquelles ils s'élevaient avec colère, en sorte que l'axiome constitutionnel anglais, The king cannot do wwng, était en réalité appliqué. Donc, s'il est une époque où ce que nous dit M, H. White de la monarchie française, est moins fondé qu'à aucune autre antérieure, c'est précisément celle que marque le début du règne de Charles IX.
La peinture que nous fait l'écrivain anglais de la condition des paysans peut être également taxée d'exagération. Si on l'en croit, la population rurale n'avait pas participé au progrès qui s'accomplissait depuis un demi-siècle dans les villes ^ On peut opposer à cette assertion le témoignage de J. Bodin , qui a tant de poids. N'écrivait-il pas ces lignes dans son Discours sar les causes de l'extrême cherté qui est aujourd'hui en France, imprimé en 1 67 4^.
« Auparavant, à cause des guerres qui durèrent plus de deux cents ans, « le peuple estoit en petit nombre; les champs par conséquent déserts, «les villages despeuplez et les villes inhabitées, désertes et despeuplées; « les Ângloisles avoient ruinées et saccagées, bruslé les villages, meurtri , u tué et saccagé la plus grande partie du peuple, ce qui estoit cause que «l'agriculture, la trafique et tous les arts méchaniques cessoient. Mais '(depuis ce temps là, que la paix longue qui a duré en ce royaume, M jusques aux troubles qui s'y sont esmeuz pour la diversité des religions , ule peuple s'est multiplié, les terres désertes ont été mises en culture, «le païs s'est peuplé d'hommes, de maisons et d'arbres; on a défriché u plusieurs forests, landes et terres vagues, plusieurs villages ont esté « bastis, les villes ont esté peuplées et l'invention s'est mise dedans les
' « The agricultural population had been almost untouched by that spirit of pro- « gress , whicli had been felt in the great ciliés and towns and had lea the way to «the revival of religion. » (Ouv. cit. p. 121.) — * Voy. Cimber et Danjou, Archives curieuses de l'histoire de France, \" série, t. VI, p. 43/*.
MASSACBE DE LA SAINTBARTHELEMY. 249
«testes des hoîrmies pour trouver les moyens de profiter, de traliqurr net d'avoir de l'or et de Targent. w
Il ne serait pas diflicile de produire des témoignages attestant qu'A lavénement de Charles fX lelat des classes inirales s'était» sur bien des points, amélioré, et que la culture avait atteint une assez grande prospérité. Je me bornerai à cpielques citations.
Un meiïd>re de la société arcliéologiquede Sens, M. Lallier, dans un rurieux et consciencieux travail sur le revenu de la propriété foncière dans le Sénanais depuis le xvi* siècle ^ a établi, par l'examen de baux authentiquer et de documents irrécusables, que fagriculture, aux environs de cette ville, avait atteint, au moment où éclatèrent les guerres de religion, un degré de perfection et de richesse qu'elle n'a retrouvé que depuis peu d'années. Cet érudit a relevé le montant de^ redevances obtenues des fermiers et des métayers depuis l'année iSoo jusqu'à nos jours et établi les périodes d'accroissement et de décadence qu'elles présentent. Les fermages consistant presque toujours en denrées, il a eu peu à se préoccuper de reflet des dépréciations monétaires amenées djns le xvi" siècle par rallluence des métaux précieux. Ce qu il a constaté, cest que, de l'an i5oo à l'an i5Go, le produit des terres avait presque doublé; depuis i 56o , au contraire, le revenu est allé sans cesse en décroissant, et, à la lin de la guerre, en i 600, il représentait à peine le quart de ce quil était quarante ans plus tôt. Notons en passant que, vingt ans après, le pays ayant été de nouveau parcouru et ravagé par les armées, lors des troubles qui marquèrent le commencement du règne de Louis XIII, l'abaissement se reproduisit; le revenu tomba au point de ne plus représenter que le cinquième de ce qu il était sous Henri n. M. Lallier amis en relief cet autre fait significatif, que les ferctiages, qui, avant i56o, étaient stipulés payables en froment, ne se payaient plus, après cette époque, qu'en seigle et en avoine ou tout au plus en niéteil, parce que la perte du bétail et la ruine des fermiers, privant les terres d'engrais et des amendements nécessaires, elfes ne donnaient presque plus de froment et ne rendaient que des céréales d'un ordre inférietu".
Des mémoires manuscrits sur ragriculture , que possèdent les Archiver nationales (KK. giS-g/ii), prouvent qu'au milieu du xvi' siècle cette branche de l'industrie liumaine n'était pas, en France, à beaucoup près aussi arriérée que les paroles de M- H, White le pourraient faire supposer. Tout ce cpie le célèbre Olivier de Serres avait emprunté dans
* BuUitin de la Société arcIMogique de Sens , t, VI , f». i5i el suiv.
son Théâtre d* agriculture , publié en 1600, à lexpérience de ses compatriotes, atteste, chez bon nombre de cultivateurs, autre chose que la misère et une aveugle routine. Quelques procédés agricoles s'étaient améliorés depuis peu; c était le temps où Ton apportait dltalie chez nous la culture du maïs. Un ambassadeur vénitien, Jean Michiel, s extasiait, en i56i, sur la richesse des produits du sol français. Quant à la question des salaires dont notre auteur signale le tnux peu élevé, il eût bien fait de consulter ce que dit M. E. Levasseur dans son excellente Histoire des classes ouvrières en France^. Il y eût vu quà la fin du xv* siècle ces salaires, lorsqu'on prend le soin de les comparer au prix des denrées et des objets de première nécessité, s offrent comme déjà assez élevés. D'ailleurs , ainsi que le noie le savant économiste , le taux des salaires ne mesure pas toujours le bien-être de la classe ouvrière.
Dans le long paragraphe consacré aux impôts, et où est signalé tout ce qu'il y avait d'arbitraire et de désordre en matière de levée et de gestion des deniers de l'État, notre auteur a, je le crains, trop fait fond sur les plaintes que le peuple élevait contre les taxes. Ces plaintes se sont produites à presque toutes les époques. Comme l'impôt a toujours été une lourde charge, comme le marchand et le laboureur étaient fort avares d'un argent qu'ils gagnaient difficilement, on comprend que ceux-ci en réclamassent sans cesse la diminution; les plaignants ne voidaient pas tenir compte de l'accroissement des besoins de l'État. On doit sans doute reprocher à François P' et à Henri II leurs prodigalités; mais même ces dépenses excessives de la cour fournissaient à certains commerces et à certaines industries un puissant aliment. M. H. White a quelque peu perdu de vue ces vérités, quand il écrit :
uLes taxes n'avaient pas d'assiette régulière, et, quelque mesure que «Ton prît, il suffisait du bon plaisir du roi pour l'abroger. Ce fut «surtout le cas sous François I*, dont les sujets, alors qu'ils murmu- « raient contre l'énormité des tailles, taillons, aides, subsides, impôts «et gabelles , songeaient au bon vieux temps de Louis XII, qu'ils regretu taient. François I" dissipait ses revenus avec la plus déplorable im- « prévoyance; c'était à qui pillerait davantage le trésor public, surtout « parmi les favoris et les maîtresses du roi. Les dépenses auxquelles donu nèrent lieu , en 1 54 1 , les noces de sa nièce Jeanne d'Albret et du duc «de Clèves, furent telles, que, pour couvrir le déficit, on n'étendit pas « seulement la gabelle ou impôt du sel à plusieurs des provinces méri-
Histoire des classes ouvrières en France, depuis la conquête de Julês César jusqu'à la révolution, t. I, p. SyS.
MASSACRE DE LA SALTT-nAFVTIIÉLKMY. 251
ndionales» on la doubla dans celles où elle existait déjt\, avec lespoîr If que \e produil en dooblcrait également. Mais le prince fut frustré dans «son attente, et l'on dut chercher ailleurs les moyens de grossir les «revenus. On abaissa le lilrc de la monnaie, en élevant la valeur du (f marc d'argent de i65 h i85; on créa une foule d'ofïîces qui s*ache- H (aient h prix d'nr*jent; les charges de judicalure devinrent vénales; on n établit des loteries, on imposa au clergé des décimes additionnels; les u églises furent dépouillées de leurs ornements d'or el d argent, de leurs tijoyaux; la dette saccrut par la création de rentes qui se vendaient h u l'Hôtel de Ville de Paris, parce quon comptait sur les bourgeois pour i> s'en porter acquéreurs. Cent soixante mille écus furent ainsi empruntés (^au denier douze, c'esli-dire à 8 i/3 p* o/o. Les surintendants des «fmances étaient alors tenus de fourair de l'argent, dussent-ils s'en prot< curer sur leur garantie personnelle; et, lorsque tout moyen dy arriver u faisait défaut, et qu'on avait tout k coup besoin d'une somme consi- «dérable pour quelque capiice royal ou quelque nouvelle maîtresse, u on pendait un fmaneiet* et Ton confistjuait ses biens. ^ï
Pour se convaincre que M. VVhite tombe ici dans l'exagération , il n'y a quà remarquer que François I" avait consacré ik la protection des lettres et des arts des sommes considérables que le trésor devait naturellement fournir; ajoutons que le bon roi Louis XII, dont le peuple regrettait le gouvernement paternel, ne réduisit la taille d'un tiers queii aliénant le domaine, et, sans les mesures conservatoires et intelligentes du Parlement, il aurait appauvri la France. L'établissement régulier de la vénalité des charges de judicalure n apporta pas, comme on le répète trop souvent , un mal nouveau; il mit fin k un trafic interlope et scandaleux. Depuis longtemps avant Louis XI! . ces charges et divers offices se vendaient en fait; le principe de la véu.ililé reconnu, la transmission de ces charges moyennant finances donna lieu à de moindres abus. Ce qui fut déplorable, c'est raccroîssenient du nombre des chairs et offices, en vue d augmenter le revenu que produisait leur vente, surtout des offices de Hnances. La tendance à multiplier les emplois publics, non dans l'inférct du service et de radminislration, mais pour satisfaire des convoitises particulières» est uu abus bien ancien chez nous. Ceux auxquels les emplois étaient conférés, les ayant payés de leurs deniers, les regardaient comme une propriété et y faisaient attacher des privilèges d'immuiiité, au détriment de la classe des contribuables. Cependant, si Fiançois 1*^ laissa s*étenJie le mal, si, à cet égard, la situation empira sous son ri'goe, il essaya duitroduire des améliorations qui dénotent des habitudes d'adminii^lralion mieux entendue et uiicux contrôlée, et
c'est de lui qiiG date un commencement d'ordre dans la perception de» impôts. II n existait pas» avant son règne, de centre commun des revenus de rÉtat, Le domaine était administré dans les provinces par des officiers royaux ayant la qualification de trésoriers de France, Los baillis royaux, les sénécliaux, prévôts et vicomtes, opéraient la recelte des revenus et droits domaniaux qui constituaient originairement les deniers ordinaires de la couronne, dont le produit était recueilli par un changeur du Trésor, Les tatiles, les aides, et chaque branche des autres impositions composant les deniers extraordinaires avaient leurs collecteurs, receveurs et fermiers spéciaux , qui tous versaient dans les mains des receveurs généraux, an nombre de six. Le changeur du Trésor, ou celui des receveurs généraux qu il plaisait au roi de choisir, accompagnait ordinairement la cour. 11 avait pour mission d'acquitter les dépenses du gouvernement et les pensions, au moyen des sommes quil tirait des généralités et il disposait par assignation des fonds des recettes générales demeurés sans emploi, François ' modifia ce système; il porta à seize le nombre des receveurs généraux, et les chargea de recueillir tous les impôts quels quVils ftissent , supprimant ainsi la distinction qui existait encore nominalement entre les revenus ordinaires, qui appartenaient à la couronne, et les revenus extraordinaires, qui ne devaient être employés que potu' les besoins de TEtat. Un mode de comptabilité régulière fut imposé au trésorier de Tépargne , qui devait , à toute heure , être eu mesure de montrer le fonds des finances; un intendant des finances eut pour attribution de surveiller sa gestion.
Bref, sous François I"", s introduisit une organisation simple et méthodique, quit si elle eût été maintenue, aurait pu conduire à de nouvelles améliorations et procurer des économies dans les frais de gestion ; mais malheureusement on en revint plus tard au système des receveurs spéciaux pour chaque classe d'impôts.
Notre auteur, en ce qui! dit du système des impôts, a eu le tort de confondre toutes les provinces dans une commune appréciation, 11 écrit (p. Î39) : «Aucune charte, aucune clause protectrice ne garantissait le « paysan de finjustice, * Il est ici beaucoup trop absolu, et il néglige de faire la distinction essentielle entre les pays d'États et ceux qui ne le-
^ Crtic réfortne lut en grande pnrLic l'œuvre de finforluné Scmblançai. C'est évidemment au sort de ce magistrat et à celui dti surinlcndaiU G. Bayard, uiorl en prison, que M. H. Wliite fait allusion dans les dernières ligne» du passage cité cidessus. Ce furent, comme on soil, moins îa pensée de se débarrasser de ministres gardiens trop jaîoux des deniers de TEtal, que des rancunes de femmes qui valurent a Semblancâi et o G. Bavard leur condamnation.
MASSACBK DE LA SAlNT-BARTHÉLEMY, 253
taient [:as. Grâce ii ces assemblées provinciales, où les Irois ordres se trouvaient représenlés, la rëparlition et le recouvrement des impôts demeurèrent soumis, dans les pays qui en avaient Je privilège , à une sur* veillanee qui fut une barrière contre les plus ciiants abus. Ces Etats résistèrent à des innovations portant atteinte aux privilèges de la province. Ainsi dans le Languedoc, au moment où François I^ muUipliait, pour faire de largent en les vendant , les places des finances, les États s'opposèrent à rétablissement des élus royaux. Plus tard^ dans retti' même province et en Bretagne, lorsque la somme demandée par la couronne excédait la proportion ordinaire» les députés portèrent sou* vent jusqu'aux pieds du troue leurs réclamations, et ils obtinrent maintes Ibis des réductions.
Dans les provinces qui jouissaient de favantage dune représentation iorale, chaque année des commissaires envoyés par le roi venaient noliiier la quote-part des contributions à fournir, La formule même, jointe à lacté par lequel l'assemblée accordait la somme réclamée, atteste qu'elle n'entendait pas obéir à une injonction ou à un ordre, mais quelle accordait libéralement et volontairement la somme fixée, en vue de la défense du royaume et de ses besoins.
Dans les pays d'htats, les exemptions d'impôts se réduisaient à un petit nombre de privilégiés; la taille personnelle, dont le grand inconvénient était de n'avoir pas d assiette fondée sur des règles fixes, y demeurait inconnue; la taille sui' les biens, assise d après un compoix terrier ou cadastre, établi et rectifié aux frais et par les soins des intéressés, offrait une plus égale répartition» et la facilité de la perception épargnait les rigueurs des poursuites. L*autorjlé des commissaires départis, qui devint si étendue dans les provinces dites par la suite pays (ïéleciion, était très-restreinte dans les pays d'Etats; ces magistrats y veillaient uniquement pour le prince. Les contribuables, au Heu detre distraits de leurs juges naturels, quand il s élevait des contestations sur les sommes exigées ou acquittées, ainsi que cela se passait ailleurs, comparaissaient, dans ces mêmes pays d'Etats, devant les tribunaux ordinaires*.
Tout cela aurait du être pris eu considération par M, H. Wlûte; mais, préoccupé de son sujet principal, riiistoire de la lutte religieuse, il na étudié que superficielJement plusieurs des matières qu'il traite en passant dans son chapitre iv, et il cherche, comme je Tai déjà noté, plus les effetsd*ombre que de lumière. D'ordinaire, et cela tient au cadre qu'il s est
* Voye*. à ce sujet, A, Bailly, Histoire Jlnancière de la France, L 1, p. a6i et suiv.
' ^ SAlNT-BARTHÉLliMY. 255
.:iards qui restaient, en Franco,
■le franraiso du xvi* siècle achevé,
loments qui signalèrent les débuts
uce de sa mère. Le chapitre v nous
I oi au massacre de Vassy et à Tentrc^e
c'ssort des témoignages contemporains,
jyal enfant, spirituel, gracieux et de jolie
de Catherine, (|ui avait laissé percer tout
ne et de duph'cité, sous le règne éphémère
>. se flattaient qu arrivé à sa majorité Charles
ar intelligent et équitable. Ceux qu'on aurait
hommes à idées libérales se berçaient de
venir qui devait si peu répondre à leur attente.
\ait compté sans les passions profondes dont la
On s imaginait que les Etats généraux, convoqués
lient porter remède aux maux du pays. Le chan-
\posa dans une noble harangue les diflicultés de la
-le salutaires avis. 11 y avait malheureusement bien
|nc la sienne, où habitassent la modération et la pm-
.s étaient déjà si animés, que ses plans sagement conçus
jiic. Des symptômes révolutionnaires se manifestant
. inisme, ainsi que l'ont fait trop souvent chez nous les
iidit la main aux artisans de désordre et d'anarchie. Ce
ms l'ancienne France les assemblées politiques, c'est que,
des moments difficiles, les remontrances et les réclama-
«.nt généralement le caractère de menées factieuses et de
litre Tordre public. On s'y agita, on s'y accusa plus qu'on ne
: remédier au mal, dont l'excès semblait réclamer ces change-
:dicaux et soudains auxquels l'esprit français est 'malheureuse-
op enclin. L'eflct des tendances turbulentes et des récriminations
}ntesdupai*ti qui, en 1 56o , voulait des réformes, fut, comme cela
naintes fois produit depuis, une réaction en faveur du stata qao,
i-dire, à l'époque dont il est ici parlé, de l'Lglise romaine et de
liipotence de la cour. Nous en suivrons les effets dans un prochain
le.
Alfred MAURY.
{La saite à an prochain cahier.)
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