‹ Journal des savants (volume 5)Chapitre 28 sur 79 · Tome U, p · texte numérisé non relu

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lier sur la marche de Fesprit humain dans Tantiquité grecque et orientale; il a ses façons d'interpréter et de comparer entre elles les doctrines philosophiques et religieuses.

Toutes ces idées préconçues, ou du moins préétablies dans son esprit à la suite de recherches et de réflexions antérieures, trouvent pour lui leur confirmation dans les faits et les légendes dont se composent les annales du peuple iranien. Prenant le contre-pied d'une maxime célèbre, il aurait pu écrire en tête de son œuvre : Ad probandam non ad narrandam. En effet, malgré l'érudition originale et curieuse que l'auteur y a répandue, malgré l'exactitude et souvent la finesse d'un grand nombre d'observations de détail , il est impossible de n'y pas reconnaître un véritable plaidoyer. M. de Gobineau a fait des Perses ses clients. Il cherche à prouver qu'il n'y a pas un peuple qui leur soit supérieur par la race; qu'il n'y en a pas un qui , tant qu'il a joui de son indépendance, ait pratiqué comme eux, avec autant de bonheur et d'éclat, le régime féodal, c'est-à-dire, selon l'opinion de M. de Gobineau, le système de gouvernement et d'organisation le mieux approprié à une nation vraiment sage et généreuse. Enfin, si l'on excepte les Hébreux , dont M. de Gobineau , autant que nous avons pu le comprendre , révère les livres saints comme l'expression d'une sagesse surnaturelle, les Perses ne l'emporteraient pas moins sur les autres peuples de l'antiquité par la hauteur de leurs idées philosophiques et religieuses que par la noblesse de leur sang, la pureté de leurs mœurs et la perfection de leurs institutions.

Mais rhabile et savant avocat aurait cru n'avoir rempli que la moitié de sa tache , si , en même temps qu'il fait ressortir les mérites incomparables de sa partie, il ne s'était appliqué à rabaisser, à dénigrer, à poursuivre de son ironie, de son mépris ou de sa colère, la partie adverse, c'est-à-dire les nations qui peuvent être considérées ajuste titre comme les rivales de la Perse, et quelques-unes comme ses rivales victorieuses dans le champ de la gloire , de la puissance ou de la pensée. Telle est précisément la conduite que tient M. de Gobineau à l'égard des Assyriens, des Chaldéens, desMèdes, des Juifs, au moins depuis leur retour de l'exil, et surtout à l'égard des Grecs. On dirait que ce sont pour lui des ennemis personnels, et que, dans une vie antérieure dont le souvenir lui serait resté , il a reçu d'eux quelque mortelle offense.

Les Grecs, selon lui, sont des artistes et rien de plus; leur gloire appartient au domaine de l'imagination et non à la vie réelle. Leurs législateurs, leurs politiques, leurs philosophes, leurs historiens même, n'ont su tirer de leur esprit que des utopies ou des fables. A l'exception

HISTOIRE DES PERSES. ^^^H l%9

fristotc, né dans une ville barbare, ils ignorent h h fois h nainrp et rhonimCt et le peu qu'ils en savent, ils l'ont appris à lV.lranger, dans tes grands centres de la civilisation orientale, à Babvlann ou à Sardes. « Sardes, dit M. de Gobineau \ fut la source où les Grecs vinrent puiser «leurs premières connaissances en philoso|)hie, en métaphysique, en u hisloire naturelle, et ils furent long^tenips des écoliers tellement dociles, H qu*ils acceptèrent .jusque dans ses plus subtiles consét|uences, le dogme «< raffiné des magiciens orietitaux sur les forces de la nature et les procédés u employés pour en niaî Iriser les elTeïs, »» Seulemenl M» de Gobineau oublie de nous dire quels sont ces naturalistes et ces métaphysiciens de la Lydie qui ont fait îcducation de Déinocrite, d'Hippocrate» de Socrate, de Parniénide» de Pliilolaus, de Platon, et quels sont les magiciens de la Grèce qui, avant Apollonius de Tyane, se rendirent si célèbres dans leur art. Mais ce n'est pas le moment de faire des réflexions critiques » nous n en sommes encore qu'à Texpo^silion des idées générales de M, de Gobineau. Selon lui toutes les vertus qu*on attribue aux Grecs» toutes les victoires qu'ils s attribuent eux-mêmes, et sur lesquelles leurs historiens s arrêtent avec tant de complaisance. Marathon , Salamine, Platée, n ont jamais existé que dans le domaine de la fiction. Quand on prend la peine de les juger, non d après leurs paroles, mais d après leurs actes, voici quelle est l'idée qu'ils nous laissent dans Fesprit. Nous laissons a M. de Gobineau le soin de Texprimer, u Leur moralité privée et publique H est constamment restée au-dessous du mépris. Toujours vendus, tou- << jours prêts à se vendre, toujours payés et ne servant pus pour l'argent « quils recevaient, trahissant leurs bienfaiteurs avec la roénie sécurité de u mauvaise foi quils mettaient ^i servir leurs tyrans, même sans y être - contraints, sinon par des intérêts personnels et transitoires, il est imupossible d'imaginer une nation plus vile, et elle a anqjlement mérité le «mal qu'en ont pensé et dit les Romains^.»

Mais quoi ! du sein de cette race si dégradée ne s'est-il pas élevé un homme devant lequel pâlissent toutes les gloires de l'Orient et de l'Occident, et qui, à la tête dune armée, relativement peu nombreuse, de ses coiupatriotes, a mis sous ses pieds rînnmense empire des Achéménides? Alexandre le Grand ne donne-t-il pas un démenti au jugement que rhîstorien trop partial des Perses se plaJt à porter sur les Grecs? M, de Gobineau nest pas troublé par cette objection* Alexandre le Grand était Macédonien, et pour lui les Macédoniens n étaient pas des Grecs. Il s!en Trut même de peu que, prenant au sérieux les récits fabuleux du

* Tome II, p 45. — ' ihid. p. a4o.

Sliali-Nameh et d'Ahoti-Tahir de Tarsous, il ne reconnaisse dans le fils de Philippe de Macédoine un prince dorigine iranienne. On voit qu'il lui en coûte de uc piis aller jusque-là, mais il s*en console en louant Alexandre d'avoir adopté les mœurs, les usages et jusqu*aux cruautés de la Perse ^ Par exemple, il lui fait un mérite du supplice barbare qu'il indigea à Dessus. «Ici, dit-il -, le châtiment infligé par Alexandre, chau liment de forme orientale, était tout â fait politique, et destiné à plaire «' aux sujets d^Asie restés fidèles à la mémoire de Darius. «

Un châtiment de forme orientale, quelle manière ingénieuse de présenter en quelque sorte comme une question de mode ou de costume une atrocité qui révolte le sens humain ! Si la conquête n'a pas pour résultat dlmposcr ti la barbarie les lois de la civilisation, elle na plus d'excuse ni de raison d'être, et elle n'est elle-même tout à la fois qu'un elTût et une cause de barbarie.

Avcc les Juifs, comme nous favons déjà remarqué» M. de Gobineau se montre plus indulgent qu'avec les Grecs. Il ne pouvait traiter le peuple de Dieu comme ce peuple d artistes, de philosophes, de républicains et de libres penseurs, auquel il fait remonter tous les vices de nos sociétés modernes* Quoiqu'ils appartiennent à la race sémitique, objet de son constant mépris, il fait aux Juifs l'insigne honneur de leur trouver quelque ressemblance avec les Iraniens, au moins dans leurs mœurs et leurs croyances. Mais cette grâce ne leur est accordée que jusqu'à une certaine époque de leur histoire» Depuis le moment où ils obtiennent de Cyrus et de ses héritiers raotorisation de quitter la Babylonie pour retourner dans le pays de leurs ancêtres, ils ne sont plus à ses yeux que des Sémites ordinaires, et il les enveloppe dans le même analhème. Voici le tableau quil trace de cette restauration de la nationahtc hébraïque qui, de la part des prophètes reconnaissants, a valu à Cyrus le surnom de Messie.

"Si la seconde Jérusalem n'avait pas existé, il ny aurait eu ncn de témoins dans le monde, sinon une de ces excroissances maladives dont i« il paraît pourtant que la nullité pratique a son genre dutilité, par cela 'seul qu'elle est. La nation des Juifs aurait continué à vivre, comme le •t fit sa partie la plus nombreuse, la plus riche, ta plus savante, dans les « douceurs d un exil quelle chérissait; lamas de pédants, de prêtres hyf<poerites et ignorants» et la longue queue de mendiants qui les entoutarait ne fût pas venue se donner pour centre au monde futur; mais u les longs massacres des guerres des Macchabées, le gouvernement hon-

Tomc II, p. io5, 4o6. — ' Ibid p. 4i3.

HISTOIRE DES PERSES

«Icux des Hérodes, les guerres civiles, les énieulcs de populace, les « sottises qui se terminèrent» par la nécessité d y mettre fin , avec l'épouavantable siège de Titus, n auraient pas troublé les échos de rhisloire «de leurs explosions sinistres et répétées. La nouvelle Jérusalem n'eut u jamais de sentiment national; elle crut en avoir un parce qu'elle souffla M le fanatisme et fantipathie. L'orgueil est, à 1 occasion, un véiiicule i»pour les peuples comme pour les individus, mais il faut devant lui et quelques qualités pour qu'il les mette en branle, et les Juifs manquaient udes plus essentielles en matière polilique. De \h la complète nullité « pratique du second temple, qui ne fut pour les Juifs de l'univers qu un ulieu idéal de ralliement, auquel ils ne se rattachaient pas plus que les H Arméniens actuels au monastère d'Etj-Miadzîn et les Hindous à Bé- «narès. On se laisse aller volontiers de nos jours h prendre des phrases «pour des faits; les résultats effectifs restent cependant les mêmes ^ «t

Si nous avons cité en entier ce long morceau, c'est parce qu'il justifie complètement ce que nous avons dit de la manière dont M, de Gobineau comprend le rôle de rhistorien et de la passion avec laquelle il mêle les discussions de notre temps à ses jugements sur Tantiquité. Mais la passion conduit rarement à la vérité. Aussi avons-nous plus d'une objection à opposer à Tacte d accusation qu on vient de lire.

Cette ère du second temple, qu*on nous peint si aride et si désolée, a vu naître une riche littérature, un système complet de législation et de jurisprudence, une morale des plus austères et des plus pures, des doctrines théologiques et même métaphysiques dont quelques-unes sont restées dignes de la plus sérieuse attention; enfin une révolution religieuse qui, passant de rOrient 5 l Occident, poursuit encore aujourd'hui sa carrière dans le monde entier. C'est elle qui a produit , au moins dans leur partie la plus substantielle et la plus originale, la Mischna et le Talmud, les Midraschim, TAgada, les paraphrases chiildaïques, si pleines de philosophiques hardiesses, les spéculations encore plus hardies de la Kabbale, quelques-uns des livres compris dans fancieii canon, et les trois sectes fameuses à Tune desquelles appartenait saint Paul , dont une autre peut être considérée comme le type et le berceau de.^ monastères chrétiens, N*est-ce pas elle qui a entendu la parole du Christ et qui a assisté à la formation de TEglise naissante?

Le patriotisme pas plus que la foi et Factivité de )a pensée n a manqué à une époque où viennent se placer la guerre des Macchabées et la défense héroïque de Jérusalem contre les légions de Titus. Matathiasct

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