BEULÉ
Histoire des Perses, d'après les auteurs orientaux, grecs et latins, et particalièremenl (Toprès les manuscrits arientaux inédits, les monuments fufurés , les médailles , les pierres (fravées, elc, par le comte de Grohineau, — a forts vokimes in-8^ Paris, i 86g, chez Henri Pion, imprimeur-éditeur, rue Garancière, lo.
DEUXIÈME El DËaNIER ARTICLE ^
Des trois points capitaux aulour desquels viennent se grouper, avec plus ou moins d*ordre, les recherches et les r<5flexions si variées que M. de Gobineau a réunies dans son histoire des Perses» le premier qui doit occuper notre altenlion, cest ta race, puisque la race est, dans son système , le principe qui détermine, en quelque sorte, d'avance, non-seulement chez les Perses, mf^is chez tous les peuples, la fornie de ia religion cl l'organisation de la société.
La nation à laquelle les Grecs ont donné le nom de Perses, parce qua l'époque où ils entrèrent en retatioii avec elle la Perside était la partie dominante de son empire, cette nation s appelle de son vrai nom les Iraniens. C'est ainsi qu elle-même s'est toujours appelée depuis son origine jusqu'à nos jours. Formée d'une branche de la grande famille indo-européenne, elle nous est unie à la fois par son origine première et par ses alliances successives avec les Scythes, ancêtres de ces puissantes races du Nord, de ces tribus germaniques qui ont eu la gloire de détruire fempire romain et de poser les bases de la société féodale. A ce double titre, les Iraniens sont chers a M. de Gobineau, pour qui la féodalité est la perfection de Tordre social, et qui ne déteste
' Voir pour le premier article, le Joumai des Savants, cahier d*avnl-môi-juin, p. ïSb et fluîy.
rien autant que la centralisation, cmpruntëe par les gouvernements modernes à celui de l'ancienne Rome.
Los Iraniens, selon M. de Gobineau, ont encore un autre mérite. Grâce à lactivité et à la souplesse de leur intelligence, et à la situation géographique de leur territoire, ils ont constamment servi de médiateurs entre TAsie orientale et TEurope, faisant passer de lune i lautre les idées, les croyances et même les traditions historiques, où chacune des deux nous laisse apercevoir les traits distinctifs de son génie.
Ce rôle ne saurait, sans doute, être complètement contesté à la Perse, puisque, pendant de longs siècles, elle n'a cessé d'èlre en communication avec la Grèce et que plusieurs de ses dogmes, par exemple la résurrection des morts, la hiérarchie des anges et des démons, la puissance redoutable de Satan sur Thomme et sur lunivers, peuvent, sans peine, malgré les transformations quils ont subies, être reconnus dons la religion des peuples modernes. Mais Faction médiatrice, dont M. de Gobineau ne fait honneur quà elle, a été exercée avec plus d'éclat, et d'une manière plus féconde, par la Grèce et par la Judée. Les dogmes que nous venons de rappeler, c'est en passant par la Judée qu'ils ont pénétré, avec beaucoup d'autres, venus d'une source encore plus éloignée, dans l'intelligence et dans la foi des nations de l'Occident. Et l'histoire de l'Orient, celle de la Perse en particulier, qu'en saurionsnous, qu'en aurions-nous su pendant longtemps sans Hérodote et les autres historiens Grecs? Ce que l'Orient et la Perse ont de plus essentiel et de plus original en philosophie, la doctrine de l'émanation, ce sont également les Juifs et les Grecs qui l'ont uns à la portée de Tesprit européen, les premiers dans le système de la kabbale, les seconds dans les spéculations métaphysiques de l'école d'Alexandrie.
Mais, si la Perse n'a jamais tenu, entre les deux grands courants de la civilisation humaine, la position intermédiaire que lui attribue exceptionnellement son dernier historien, on ne peut nier qu'elle ne se distingue du reste de l'Asie par le caractère viril et l'esprit relativement modéré de la race qui a formé le premier noyau de sa population. Durs au travail et courageux à la guerre, simples dans leurs goûts et chastes dans leurs mœurs, comme tous les peuples livrés à Tagriculture et à la vie pastorale, les Iraniens, tant qu'ils ont gardé la pureté de leur sang, se sont toujours montrés également éloignés des habitudes farouches des Scythes, de la mollesse des Hindous, de la basse servilité et du despotisme implacable des Assyriens et des Chaldéens. Modérés par nature, bien qu'à l'exemple de la plupart des peuples de l'antiquité ils aient
HISTOIRE DES PERSES
"souvent offert à la divinité des sacrifices Immains, cette modération était entretenue en eux par le sentiment religieux. Le culte iianien, comme M. de Gobineau rohserve avec justesse, en prescrivant le respect de toutes les choses utiles de la nature et partîciiiièreinent des éléments, de leau, dn feu, des minéraux confondus avec la terre, ne laissait qu*one très-faible place a l'industrie, et par là même préservait ses sectateurs du goût du luxe et de famourdes rici»esses.
Comment donc la Perse at-elle perdu ses antiques vertus et sa liberté originelle? Comnïcnl nous apparaît*ellc, a partir d'une cerlaiîie époque, comme un des foyers les plus renommés du luxe et de la corruption, du despotisme et de la servitude? Par la conquèle, nous répond M. de Gobineau, et par raltcration profonde quelle apporta à ses instincts naturels, h ses institutions et a ses mœurs. Cette explication, en attendant quelle soit confirmée par les faits, peut être acceplée en toute confiance, car elle s'applique i\ toutes les races buuiaines qui , appelées à jouer un rôle dans fhistoire, ont exercé ou subi la force des invasions armées. Or la Perse a passé par les deux étals, elle a été tout a Umr conquise et conquérante.
Cest une nation d^origiue sémitique, eL par conséquent, selon les idées de M. de Gobineau, d'une race trtH-iiïférieure, ce sont les Assyriens qui, en ajoutant ^on territoire à leur immense empire, ont poussé la Perse â sa décadence morale et politique. Encore est-ii à remarquer que la domination assyrienne ne sest point exerccc sur elle d'une manière directe, njais seulement par rintermédiaire des rois Mèdes, ses vassaux.
Le premier de ces souverains étrangers, simples lieuteuanls d'une autre puissance qu'ils subissaient eux mêmes en la faisant accepter autour deux, cest Zoliak, ou Débak ou Déhaka, le propre neveu du roi de Babylone Sbedad. et proche parent de Djem , le dernier roi iranien. On suppose que c'est le même que Dtjocès, et que les Iraniens se sont volontairement livrés à lui en le faisant intervenir dans leurs querelles intérieures. Les chroniqueurs orientaux, au moins ceux d'entre eux qui consentent â voir en lui un personnage historique et non un symbole de la domination assyrienne, le repréhentenl comme un cruel tyran, persécuteur du peuple sur lequel il régnait et de ses princes légitimes. Ainsi, après avoir déïrôné le roi iranien, il ne lut suffit pas de lui ôter la vie, il veut qu'il meure dans le plus affreux supplice. Il le fait scier en deux avec une arête de poisson.
Mais un^le ses successeurs fut encore plus méchant et plus féroce que lui, en même temps qu'il dépassa les dernières limites de rorgueil.
CeJil Kovisch, surnammé Pyldendan, cestà^ire Thomme au3i ëests cTéléphani. le fonda leur de ICouscban, peut-être la mémo ville qui porte aujourd'hui le nom de Kaschan, et où il fit rendre isoo iina^« sculptée dans le marbre, los honneurs divins. Partagé entre Iq meurtre et la débauche» il cgorge de ses propres mains « jusque dans son lil, les objets âeu*s éphi^'mères passions, et. le lendemain, en fait des divinités que, sous peine de niorl , le peuple est obligé d^adorer. Sans respect pour le$ plus saintes lois de la nature, il réunjt dans la même honte el sacrifie à la mthne fureur la fille el la mère, L'avortement ou Tinfantiride viennent s ajouter ù f inceste, quand les victimes du tyran, enlevées à une race détestée, lui fout craindre un ennemi sorti de son propre sang.
De telles abominations, si nous en croyons M. de Gobineau» nes*«xpliquent que par liniluence de la race, qui seule les rend possibles*. Si cela était vrai, toutes les races humaines mériteraient notre réprobaiton au même degré que la race sémitique , mère des rois de Ninive el de Babytone, car il n'en est pas une seule qui en soit complètement exempte. Si Zohak et Kousch-Pyldendan , que M* de Gobineau ne nous fait connaître que par des légendes relativement très-modernes, ont réellement existé , les excès et les crimes qui leur sont reprochés ne diflèreot pas essenUeltement de ceux que l'histoire attribue à pluaieurs empereurs romains et à quelques-uns des souverains grecs de TÉgyptc et delà Syrie» Ils sont les mêmes que les voyageurs constatenl encore aujourd'hui chez les sultans malais de l'île de Java^ et che& les rok nègres de Dahomey, Nous ne croyons pas nous aventurer beaucoup en supposant qu'avec un peu d'étude on les découvrirait sans peine chez les princes absolus de Tlndc et de la Chine, Mais pourquoi chercher nos preuves aussi loin? Nous pouvons les tirer du livre même où se trouve exposé le système que nous combattons. Lorsqu ils sont parvenus i réunii'sous leur sceptre un empire aussi vaste et aussi puissant cjue celui qui avait écrasé leurs ancêtres* les rois de souche iranienne , les grands rois comme on les appelle, ressemblent beaucoup par leurs mœurs, leur caractère, leur orgueil insensé, aux anciens souverains d'Assyrie. Cambyse, pour citer un exemple, ne vaut pas mieux que u l'homme «aux dents d'éléphant. » Il y a aussi à cette cour des rois de Perse des reines qui tiennent une digne place à côté de leurs époux.
Les causes véritables des aberrations de toute espèce qui accom-
* Tooe I. p. 1 43-144. — * Voycx le beiu livre de M Boger âh Beauvoir ||Mf m ilai(r«iii 0I à l'Ue tùi Ja^a, a voL grand în-ië» Paris. lÔ^o,
HlSTOiRE DES PERSES. ^ 547
pagneni , à certaines époques et chez certains peuples, l'exercice de Tautorité suprême, sont d'abord la barbarie el ensuite le despotiâinc. La barbarie n*e$t pas un vice du saog, test un étal par lequel ont passe tous les peuples et dont quelques-uns ne sont pas encore sortis, cest l'état dans lequelle sentimenl moral et les fucultés supérieures de ïénae iiumaine ne sont pas encore assez développés pour mettre un frein aux passions brutales et imposer une règle à la puissance. Le despotisme, que M. de Gobineau a le tort de confondre avec la centralisation \ produit, en généi^al, au moins sur ceux qui l'exercent, les mêmes effets que la barbarie, parce qu'il est connue elle sans règle et sans frein. L'hisloîre de l'empire romain nous en fournit la preuve aussi bien que celle des empires asiatiques; il y a peu d'intelligences assez fortes pour résister à Tivrcsse que donne la possession d'un pareil pouvoir.
En répudiant les conséquences exagérées qui lui sont imposées p«r l'esprit de système, nous ne répudions pas le principe» Nous admettons l'influence de la race dans les limites où elle est démontrée par l'expé* rience. Nous savons qu*elle est très-puissante rn Orient, où elle lient la place de la nationalité, et nous somuies heureux de reconnaître que M. de Gobineau s'en est sei^i plus d'une fois avec beaucoup de science et dliabilelé pour expliquer certains faits demeurés jusque-là presque incomprébensibles. Dansée nombre nous coniprenons rhistoire du faux Smerdis et de la révolution k laquelle il dut sn chute.
Le règne de Smerdis le mage, de cet imposteur qui prit la phice du frère de Cambysc, c'est une de ces conspirations ténébreuses comn>e on n'en rencontre quen Orient, et qui avait pour but, non la satisfaction dune ambition personnelle, mais la revanche d'une race vaincue et opprimée, la substilulion de la domination chaldéenne ou sémitique a celle des Iraniens, Le massacre de cet usurpateur et celui des autres mages de la ville de Suse par I>arius et ses compagnoûs, cest la réaction du vainqueur contre ce succès éphémère du vaincu, réaction dont le iriomplie a été tnsuile célébré annuellement par la fête nationale de la magophonie, durant laquelle aucun mage ae pouvait se montrer dan« les rues.
Ces mages, comme M. de Gobineau le remarque av«c i^i^on« ce n'étaient pas les pi'étres de la religion de Zoroastre ou les prêtres mas* déens, puisqu*au temps où se passent ces événements le mazdéisme n'existait pas encore. Mais il y avait, à cette époque^ dans le vaste empire des Àchéménides« d autres prêtres qui ti'étaieot point de race ira-
mSTOIRE DES VEïibtb.
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pas certainenienl qui soit mieux assorti au despotisme, el c esr par là que la monarchie absolue se rapproche de l'exlrême démoci-atie.
Nous sommes beaucoup moins près de nous entendre avec M. de (iobineau lorsqull soulient, d'après des traditions et des documents tout à fait modernes, et un passoge du Vendidad qui aurait mérilé au moins Thonneur d^être cité, que le nom de Dews s'appliquait d'abord aUA aborigènes du pays dont les Iraniens prirent possession, et qu'il na été pendant longtemps qu'un terme de mépris pour désigner une race vile, corrompue, diflbrme el dégradée par la servitude ^ M. de Gobineau ne s'arrête pas ià ; dans ces anciens habitants de ta Perse il croit reconnaître ime colonie de nègres, arrivés la on ne sait counxient ni depuis quand, et réduits en esclavage par les nouveaux venus. Cette opinion nous paraît à la fois contraire aux textes des livres saints de l'It^an el à tous les exemples que nous fournit l'histoire des religions.
On sait que» dans le système thëologique du Zendavesla, les dews sont les démons, les agents, les ministres d'Ahrimane, comme les anischaspands, les izeds et les férouers, cest ï^-dîre les anges compris dans la hiérarchie céleste, sont les itgents et les ministres d'Ormuzd. Us lorment d mnouïbrables légions, commandées par des chefs non moins rusés que puissants, qui obéissent» sur un signe, h leur maître suprême. Or on comprend qne des vaincus, que des esclaves, surtout lorsqu'ils joignent la laideur tlu corps è rabaissement de lame, deviennent des objets de raillerie et de mépris; il est inadmissible quils inspirent la terreur el que leur nom soit transporté a des élres su|)éri6urs à Tliomme, <loués d'une intelligence et d'une force surnaturelles.
A celle raison, tirée de l'ordre moral, vient se joindi*e une observation fondée sur l'histoire. Le nom que les Iraniens donnent aux démons , et qu'il serait difficile peut-être de rencontrer avant la rédaction du Zendavesta, est le même au fi:»nd que celui qui désigne les divinités de llnde. Dew dilTère à peine de déwa. Il résulte de là , coumie la renKu\]uc en a déjà été faite, que, pénétrée d'un souille spiritualiste inconnu avant pÀle dans les contrées où elle prit naissance, )a religion iranienne, pour faire place à des puissances plus sages et plus pures, a précipité daiis les noirs abîmes de Tenfer les dieux voluptueux et sanguinaires de l'Olympe brahmanique. Celait le moyen le plus sur, en fondant les nouveaux dogmes, de déshonorer les anciens.
I^e même fait sélait produit auparavant, à l'occasion de ravénement du mosaïsme, et il s*est produit plus tard, sous l'influence de la reli^
^ T. h p. i5 et suiv.
us JOURNAL DES SAVANTS. - AOUT 1871
nicnne. «Les prêtres chaidéens , dit M. de Gobineau'» au temp$ de*i n Cambuse et bien auparavant, ronnaient un corps. Ils étaient puissants ** et nombreux; ils étaient ;'i la tele dadhérents dcvoués; ils dirigeaient w beaucoup de consciences; ils pouvaient échaufrcr. exciter les iniagi- «nations et faire mouvoir beaucoup de bras; enfin ils représentaient ubien les populalions sémitiques si nouvellement rattachées h Tempire «et qui renfermaient dans leur cause celle des colons grecs de TAsie «Mineure; ils constituaient toute rintelligence, toute la science, toute « factivité morale des Babyloniens, Syriens, liydiens, Phrygiens, Ca- «. riens, qui se sentaient humiliés et blessés par la conquête iranienne, j» Ce sont eux qui, après avoir un instant ressaisi! le pouvoir par les mains de Smcrdîs, ont succombé avec lui sous les coups de Darius, Il e»l à remarquer d'ailleurs que le faux Smerdis n'a jamais pennis iï aucun grand de la Perse d'approcher de sa personne, et qu'il exempta pour trois ans du service militaire et de Fimpôt les Chaidéens et les Babyloniens, en un mot, tous ses sujets d origine sémitique.
Quant à Ici ressemblantre de l'usurpateur avec le frère de Cambyse et à la mutilation qui le fit reconnaîti^e par une de ses femmes, ce sont des circonstiinces fabuleuses, que rimagination des Crées a mêlées i ce récit. Les historiens orientaux n'en parlent pas.
C'est également par la diversité et Fantagonisme des races que M» de Gobineau nous rend compte de la politique des rois do Perse, sous la dynastie des Achéménidcs , et de la façon dont ils clioisissaient, dans rintërêl de leur autorité absolue, les serviteurs de leur cour et de leur empire. Afin detre plus sûr de leur soumission, on les prenait dans les classes inférieures de la nation et au sein des races conquises, telles que les Mèdes, les Assyriens, les Juifs, les Grecs, plutôt que chez les descendants des grandes familles iraniennes. Ces derniers, fiers de leur origine personnelle, et exaltés par Forgueil de la race conquérante. étaient naturellement portés h s'attribuer des droits et mettaient des conditions à leur obéissance. Les premiers, sachant qu*ils n avaient pas d'autre titre que la faveur du prince, s'efforçaient de la conserver par un dévouement sans scrupule et snns bornes^. Ce système est à peu près celui qu'ont pratiqué pendant longtemps les sultans de Constantinople. confiant les dignités de pachas et de vizirs à des hommes de la plus vile condition, quelquefois à des esclaves. Ne peut-on pas dire quil a été aussi â Fusage des empereurs romains, quand ils déléguaient, en quelque sorte, à de simples affranchis, Fexercice du souverain pouvoir i^ 11 nen
gion chrétienne. Moïse et les prophètes, pour affermir leur peuple dans la croyance à un 5€iil Dieu et le guérir de son penchant à ridoiàtrie n'imaginèrent rien de mieux que tlo faire passer pour dos démons, .^chédirti, pour des puissances infernales et malfaisantefi, les vieilles divinités de la SjTie et de la Phénicie» par exemple, Astarté et Belphégor. C*est sans doute parce qu'elles pratiquaient leui^ art sous Finvocation de ces divinités détrônées, et qu'elles entretenaient par ce moyen un foyer d'idolâtrie, que les magiciennes sont traitées avec tant de rigueur par le lélîislateur des Hébreux. ^ Une magicienne, dit ie Pentateuque, tu ne ia il laisseras point vivre. >-
Cette conduite fut exactement suivie par les théologiens du christianisme à regard de ia mythologie païenne, Snint Augustin en a lait un système qu*il développe avec romplaisance dans la Cité de Dieu* Pour lui, les prodiges de toute espèce que les historiens de l*antiquîu^ attribuent à leurs dieux ont réellement existé, les oracles qui ont été rendus en leur nom se sont réellement accomplis; mais ces prétendus maîtres du ciei n ont jamais été que les ministres de f enfer; la puissance dont ils ont fait preuve, leur beauté, leur science, leur force ou leurs grâces, n'ont élé employées qu*à tromper, à séduire ou à persécuter les hommes. De cette façon on ruinait les anciennes croyances sans donner prise à fincréduNté,
Os considérations nous amènent naturellement à parler des idées de M. de Gobineau sur la religion iranienne,
L opinion générale est que l€s croyances religieuses de la Perse ne se distinguent de celles de la race ariane en général ne s élèvent au-dessus du culte poétique de la oalure, ne revêtent le caractère dun système imposant où la morale tient sa place à côté de dogmes arrêtés, que du moment où elles sont renouvelées et en partie créét^s par Zoruastre; par conséquent l'oeuvre de ce réfoimaleur, un des plusgiands qu*ait jamais connus Tantiquc Orient, est regardée comme un bienfait pour le peuple iranien cl comme un incontestable progrès dans l'histoire de l'humanité. M. de Gobineau est d'un avis absolunu^nt contraire. Selon lui, la religion de la Perse, aussi longtemps quelle est restée éloignée de rinnuence assyrienne, s'était élevée, avant Zoroastre, au plus haut degré de pureté et de perlecïion quelle put atteindre en raison de son principe et de son origine purement humaine. Zoroastre n'a exercé sur elle d'autre fnlluence que de l'altérer, de la corrompre, de la de pouiller de son caractère national, pour lui imposer des idées et de^ formes étrangères.
Pour donner quelcpie fondement à celte assertion il aurait fallu nous
fflSTOIRE DES PERSES 351
montrer, à laide de documents incontestables, plus anciens que le Zendavesta, en quoi consistait cette primitive religion de Tlran que le mazdéisme a remplacée* C est ce que M. de Gobineau ne lait pas. Il ne s'explique sur ce sujet que par fragments isolés el sans établir une différence saîsissable entre les croyances iraniennes et celles de la race arîane, prise dans son ensemble ^ Or, ce qu étaient les croyances de la race ariane dans les temps reculés dont il est question, nous le savons par les Védas* C'était te pur polythéisme encore niêlé au naturalisme, c'est-à-dire à ) adoration directe des objets de la nature. Dans les Védas on adresse des prières et Ton ollie des sacrifices, non-seulement aux innombrables divinités qui président aux phénomènes du monde visible, mais à ces phénomènes eux-mêmes et aux éléments qui en sont ie siège, au vent, à la pluie, au feu, à Tair* à la lumière, etc.
Si telle était Tancienne religion iranienne, et nous n avons aucune raison de croire quelle fût essentiellement différeole, on voit sur-lechamp combien elle était inférieure à celle qu apporta Zoroastre* Dans celle-ci la divinité et la nature, au lieu de se confondre ou de se substituer Tune à l'autre, sont nettement séparées. Le bien et ie mal le sont également» de sorte que Thomme n'a plus qua choisir entre les deux. Ses faiblesses el ses passions n'ont plus pour excuse celles que la mythologie brahmanique, et après elle la niythologie grecque, prête aux habitants delOlympe. Le bien et le mal, à leur plus haute expression, sont représentés par deux puissances qui ont régné tour h tour sur le monde et entre lesquelles il se partage aujourd'hui ; mais la puissance du bien doit remporter définitivement sur celle du mal. Ormuzd sera le vain- (fueur d'Ahrimane, qui, d adversaire deviendra le serviteur de Tordre, de f harmonie, du bonheur universels* Ce sont pourtant ces idées que M. de Gobineau nous présente comme une décadence du génie religieux de la Perse.
Mais, à répoque où Zoroastre enseignait sa doctrine, les conquêtes de Cyrus et la politique de ses successeurs avaient mêlé la noble race des Iraniens aux populations sémites de lancten empire d'Assyrie, et la thèse générale de son livre taisait à M. de Gobineau une nécessité de démontrer que ce contact avec une race inférieure na pas été moins funeste à la religion de la Perse quà &a liberté, ^à ses institution» et à ^es mœurs. Et en quoi consiste le doeimage causé par Zoroastre aux croyances établies depuis des siècles chez ses ancêtres i^ il leur donna un caractère plus systématique et plus savant. Il classa, et, si Ton peut
* Vôv f. I. p. aa-27» 38-E)o, 94. lao-iaS,
àh.
parler ainsi, il disciplina les puissances célestes et infernales. Il prit soin de définir avec plus de précision leurs attributions respectives. Il imposa à la piété des formes extérieures dont elle s était passée jusqu'alors. Il créa un sacerdoce qui n existait pas. En un mot, il fit de la religion une science et une institution lorsqu'elle n'était' encore qxiun instinct, un sentiment et une tradition flottante ^ Une telle œuvre sera considérée par tous les esprits désintéressés comme un titre de gloire. M. de Gobineau en fait à Zoroastre un sujet de reproche, prétendant que par là il a introduit au sein de sa race l'esprit d'organisation et d'unité, le symbolisme mystique, les spéculations subtiles et dangereuses qui caractérisent les Sémites babyloniens. Du symbolisme ù l'astrologie et à la magie il n'y a qu'un pas, qui fut rapidement franchi. M. de Gobineau oublie qu'il n'existe point <le culte sans symboles, et que les Arians et les Iraniens ne pouvaient pas plus s'en passer que les Assyriens.
D'ailleurs, s'il faut accepter pour vrai ce que M. de Gobineau pense de la science assyrienne , Zoroastre , en supposant qu'il l'ait mise à contribution dans la composition de son propre système, était-il si coupable de puiser à pleines mains à cette source abondante? Voici, en effet, dans quels termes M. de Gobineau parle de Babylone : « Ses prêtres a et ses docteurs, réunis en collège, avaient élaboré un système de con- « naissances des plus étendus et qui embrassait l'étude de la nature «entière, de la nature métaphysique comme du monde matériel, sous «la forme d'une théorie dont on peut, sans nul doute, contester les «principes quant à leur justesse, mais dont il y a ignorance plus que « rectitude de jugement à contester les qualités grandes et profondes^. « Nous ne demanderions pas mieux que d'échapper à ce reproche d'ignorance dont nous sommes menacé; mais, nous sommes obligé de le confesser en toute humilité, cette science babylonienne est pour nous une ombre insaisissable.
Nous croirons plus volontiers à la féodalité de la Perse, non parce qu'elle nous semble l'état social le mieux approprié à une race aussi parfaite que la race iranienne, mais parce que la féodalité caractérise, chez presque tous les peuples, un certain degré assez peu avancé de civilisation. Elle est la première forme d'organisation, de législation et de gouvernement, qui succède d'habitude à la guerre et à la conquête. On la rencontre chez les Arabes de l'Afrique, chez les Maronites du Liban, chez les peuples du Japon et de la Chine aussi bien que chez les Ger-
* Tome II, p. 62 et suiv. — * Tome I, p. 4 16.
HISTOIRE DES PERSES. 553
mdins Pt les Francs du moyen à;j;c. M, de Gobineau nu pas de pein#» à drniontrer qu elle a existé pendant longtemps dans llran.
Mais ce que nous ne pouvons lui accorder, c'est que, dans ie livre d'Eslher, dans le tableau que le chroniqueur hébrr^u nous présente de la cour et de la monarchie d'Ahasvérus, on trouve << Tidéal des Assises «de Jérusalem ^ » M. de Gobineau, avec la fécondité d'imagination qui le distingue, y aperçoit quelque chose de plus merveilleux encore; ÎJ y reconnaît les deux éléments essentiels du vrai gouvernement parlementaire : une chambre des seigneurs, qui partage avec ie prince le pouvoir législatif , et des officiers, agents directs du pouvoir, c*est à-dire des mi* nistres» qui parlent au nom de la couronne^. Dans ce sidtan imbécile et fantasque que le récit biblique nous peint si bien, et que M. de Gobineau croit être Xerxès, il sera difficile, quelque bonne volonté qu'on y apporte, de reconnaître le prototype des Godefroy de Bouillon, des Foulques, des Baudouin» des Kusignan, et la cour des pairs des temps féodaux de la chrétienté n*est pas mieux représentée par les sept eunuques qui se tiennent constamment aux ordres d'Ahasvénis.
Voieî quelques autres jugements de M. de Gobineau qui méritent d être signalés. Xerxès, malgré son orgueil et sa cruauté poussés jusquà la démenci\ ne manquait ni de grandeur d*âme ni de raison^* Si. après la bataille de Salamine. quen fait il avait gagnée, il renonça à la conquête de la Grèce, c*esl que les basses intrigues mises en jeu autour de lui, et par les Grecs et par ses propres sujets, lavaient dégoûté du monde. Laissant son armée sous la garde de Mardonius, il se relira mélancoliquement au Ibud de son palais ^.
Alexandre le Grand a fait acte de justice et de raison en se débarrassant de Clitus et de Callisthène. C'était une sage politique qui lui conseillait d'exiger, à la façon des rois d'Orient, les honneurs divins. A la politique venait se joindre le sentiment religieux* a II voulait (je cite les «propres expressions de M. de Gobineau), il vouhtit qu'on le crût Dieu, «parce qu1t était convaincu de Félre ; il se sentait Dieu, et tout ce qui
«était divin fattirait! Partout il poursuivait rinlini Il admettait
« tout : les dieux de la Troade et le Jéhovah hébreu, les mystères grecs uet les mystères chaldéens. On pourrait affirmer de hii , comm^ on Ta «dit de Spinosa, qu'il était ivre de Dieu*, h
Nous nVssayerons pas de réfuter ces paradoxes, ainsi que beaucoup d'autiTs que nous pourrions citer* Le paradoxe, c'est fesprit général du
* Tome II, p. 160. — * Vbi tapra — * Tome U, p. 196. — * liid, p. 196. —
livre , c'est son caractère , son empreinte originelle , car c est l'esprit même de Tauteur. Mais on manquerait de justice, si Ton ne reconDais9ait dans l'un et dans l'autre des qualités brillantes , une vive imagination , qui n'exclut point l'érudition la plus variée , des aperçus de détail dont l'originalité se concilie avec la finesse et l'exactitude, une fécondité de ressoui'ces qui semble inépuisable et au-dessus de la fatigue. Ajoutez à cela une vivacité de langage et une cbaleur d'âme qui font qu'on s'intéresse même aux opinions de M. de Gobineau dont on se sent le plus éloigné.
Ad. FRANCK.
HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE GRECQUE
Gbuivdhiss der griechischen Litteratur; mit einem vergleichenden Ueberblick der Hômischen, von G. Bemhardy. Halle, 1862- 1859, ^ ^^'- iï^"8°, — A critical History of the langaage and litteratur of ancient Greece, by William Mure. Second édition, Loudon, 1854-1857. 5 vol. in-8^ — Histoire de la littérature Ijrecque jusqu'à Alexandre le Grand, par Ottfried MûHer, traduite, annotée et précédée d'une Etude sur Ottf. Muller et sur V Ecole historique de la philologie allemande, par K. Hillebrand. Paris, 1866, chez A. Durand. 2 vol. in-8**; 2* édit. en 3 vol. in-12. — ïfTToploL rifs dp)(jxlas èXkrfvtxriç (pCko\oylaLs, 2wi;^eia xiis xmh K. O. MvXXipou (TvyysypoipLfxévvs l(TToploLs àno tS)v àpp^otioràt(m)v yfidveov p-é/fit ItùôxpaTOvs, è^eXkvvt(T6eï(Ta (xerà taroXXwi^ TSpoaB-nxodv xoti Siopôdaeciov vn6 leodvvov N. BaX^a. Èv Aor- ^ivœ. Williams and Norgate, 187 1, 2 vol. in-8^ — Histoire de la littérature grecque, par Emile Bumouf. Paris, 1869, chez Delagrave et C**, 2 vol. in-8**.
DBUXIÈME ARTICLE ^
De toutes les littératures connues, la littérature grecque est celle qui ^ Voir, pour le premier article, le cahier de juillet, p. 296.
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se développe le plus réguUèremenl à travers le coui*s des siècle». Unesorte de oiéthode naturelle senible en diriger la marche et les progrès : la poésie apparaît d'abotti, riche, abondante, variée^ mais sepanchant pour ainsi dire en un seul lit, dans la période /épique; puis ce flot gén*'reux se partage en plusieurs courants, la poésie didactique, Télégie, Iode, le drame sérieux et le drame comique, Tiarabe ou la satire eo vers; et à côté de ces divers genres de coniposilions apparaît la prose, qui sert d'expression à ia philosophie» aux sciences physiques et ii Thistoire. Plus lard paraîtront la grammaire, la critique, lerudition proprement dite, qui sera Thonneur des écoles d*Alexandrie et dt Pergame. Nulle part et jamais Icsprit humain n a plus méthodiquement reconnu , divisé, fécondé son domaine K Mais celte admirq^le régularité ne rend pas beaucoup plus facile la tâche d'un historien des lettres grecques. Leur richesse même est si grande, et parmi ces trésors le temps a fait de si cruels ravages, que des problèmes naissent à chaque pas devant Tobservateur qui veut suivre et s'expliquer la marche de rhellénisme à travers les siècles. Les origines orientales de la race grecque, de sa langue, de ses fables et de sa religion sont, en généraL hors de doute. Mais par combien de voies ont émigré vers l'Europe les plus anciennes familles de cette race privilégiée? Que sont les Pélasges, que sont les Thraces, que sont les Phrygiens par rapport aux Hellènes? S'ils sont des ancêtres, f oniment se fait-il que les Hellènes se les représentent volontiers comme des barbares? Oiphée, Euraoipe, Thamyris. ces poètes civilisateurs des temps anté*homcrique^. n'ont laissé aucun monument authentique de leur génie; leur personne même fst plutôt légendaire qu'historique : on en ressaisit péniblement les traits dans le demi -jour des traditions fabuleuses; des conjcctuies. que le progrès des études orientales a permis de rendre de plus en plus précises, rai lâchent Orphée aux prenners âges de la poésie c|in fut d'abord commune aux Indiens et aux Hellènes; njais entre IHinialaya et le Rhodope, saura-t-on jamais cfuel chemin a suivi, quelles formes;* traversées cette noble et tragique légende de Famant d'Eurydice^? Sur tant de questions obscures, pour lesquelles nous manquent les documents authentiques, il faut se résigner au désaccord des historiens et des criliques modernes.
On s'y résigne moins pour fauteur, ou pour les auteurs de ïllmde ex
* E, Burnouf, t. [, p. 3a et suiv. CL mes Mémotres de ttttérut are ancienne^ p. 26(4 et suiv, — * E Burnouf, t. L p* 55. Cf. F Nève> Esjfui i«r k myih^ deg /ïiMrifw (Paris, iSà'j), p a/i3 ei %uU. et a 53.
de YOdyssée. Heureux âge de la critique que celui où le vieil Homère nous apparaissait simplement comme un frère aîné de Virgile, composant, écrivant même ses deux épopées, selon un plan mûri par la réflexion, agençant, avec un art profond, comme Virgile, des récits, Hes descriptions, des discours, pour le plus bel effet d'une composition multiple et savante! Tout bon professeur de rhétorique pouvait suffire
ilors au devoir dVxpliquer et d'apprécier Homère ^ Les choses ont bien changé depuis un siècle et demi! Perrault d'abord, avec son mesquin scepticisme, l'abbé d'Aubignac avec ses conjectures téméraires,
)nt d'abord jeté le trouble dans 1 école; puis Vico, en rattachant d'une main hardie l'histoire de la poésie épique à celle des diverses phases de la civilisatioi^ élargissait les conditions du problème, qu'il était, d'ailleurs, peu capable de résoudre par l'érudition ; puis Robert Wood y introduisait un élément nouveau par la comparaison des textes homériques avec la nature qu'ils dépeignent. Bientôt F. A. Wolf, le sagace et profond helléniste, recueillait dans l'antiquité le témoignage d'un scepticisme trop peu remarqué jusqu'alors à l'égard de la personnalité d'Homère; il essayait de restituer avec rigueur l'histoire des deux épopées dans sou rapport avec celle même de l'écriture. Enfin l'étude .^grandie de l'épopée chevaleresque en Europe et celle de l'épopée indienne offrait la matière de comparaisons, négligées ou impossibles jusqu'à nos jours, avec YOdyssée et Y Iliade. Ainsi ce qu'on est convenu aujourd'hui d'appeler la question homérique prenait peu à peu des dimensions et une importance tout à fait nouvelles. Je ne songe pas à raronter ni même à résumer ici ces curieuses controverses. Un des derniers savants qui s'y sont engagés, M. Valettas^, atteste que la seule bibliographie d'Homère remplit deux volumes in-folio dans le catalogue de la Bibliothèque du Brilish Museam, Même à ne prendre, parmi tant de livres, que l'excellent, que ce qui, du moins, mérite d'être lu et mis à profit, où ne serait-on pas entraîné? Je voudrais seulement montrer, dans les plus récentes histoires de la littérature grecque, quelle
' Qu'il me soil permis de renvoyer, sur cette liisloirc des controverses homériques dans notre p^ys, aux divers morceaux que j'ai réunis, en 1 86a, dans mes Mémoires de lillérature ancienne. Le traducteur d*Otlfr. MùUer, M. Hillebrand, sera aussi consulté avec beaucoup de profit dans ses Noies compUmentuires sur les chapitres iv et v de l'auteur allemand. — * Ùfirtpov ^(os xai laron^fiora. npûLyfiOLreia, hloptKtf holI xpniKrt, Londres, 1867, un des plus méthodiques et des plus savants plaidoyeis en faveur de Topinion classique. Un concours ouvert, il y a quelr^ues années, à Odessa, par M. Théodore Rhodokanaki, a produit deux Histoires des poèmes homériques (en grec); Tnne par G. Mislriotis (Leipzig, 1867), Taulre par M. Angelos Biachou (Athènes, 1860).
LITTERATURK GRECQUE, 357
place occupent et quel caractère ont pris les opinions sur Homère : cela suffira, je pense, pour niarquer les directions principales de lespril critique sur ce sujet, qui domine tous les autres dans les études d'antiquité classique,
M. William Mure* ramène judicieusement à quatre les opinions dont il s agit :
1** Celle d'Aristote, d'Aristarque et de Longin^ du plus grand nombre des anciens et des modernes, qui admettent simplement et sans discussion UD Homère auteur de ïîliade et de YOdyssée.
2* Celle des Séparatistes anciens (x^t^pilopres) , qui attribuent chacun de ces deux poèmes à un auteur difTérent, On sait que celte doctrine, déjà renouvelée au wuf siècle par Vico, a trouvé chez nbus» dans Ben* jamin Constant, un spirituel et brillant défenseur.
3- Celle qui admet que des récits épiques, produits par de nombreux et divers auteurs» longlemps épars, se sont plus lard rapprochés grâce au lien naturel des événements, et ont pris, sous la main de quelque habile arrangeur, la forme qu'ils ont aujourd'hui,
4° Celle qui suppose qu'une sorte de noyau épique s'est développé, à travers les âges, moitié par l'extension du sujet primitif, moitié par ladjonction depisodes d'abord indépendants. Vlliade et YOdyssée auraient eu aiosî chacune un auteur principal, avec un certain nombre (lauteurs secondaires.
F. A. W^olf, lorsqu'il prononçait le Aleo jacia est.mt chapitre xxvf de ses célèbres Prolégomènes, inclinait visiblement vers la troisième hypothèse. Mais (on Fa trop souvent oublié en parlant de son paradoxe), dans sa Préface de i ygS, il se ralliait à la quatrième, qui concilie assez bien les scrupules de l'ancienne école classique avec tes hardiesses des critiques novateurs.
liOrsque Schoell écrivit son chapitre sur Homère, personne, en Krance, n avait encore étudié sérieusement les idées de Wolf et de ses disciples. Il se montre peu habile a les comprendre et à les réfuter. Je doute même qu'il connut les Prolégomènes autrement que par la maladroite et maiveiDante analyse qu en avait donnée M, de Sainte-Croix dans le Magasin encyclopédi(}ue. A propos des Séparatistes /û commet une lourde bévue en les appelant tf une espèce de critiques des temps pos- «1 térieurs qui firent des recherches sur ces poëmes et en retranchèrent
* T. I, p. aao.
u quelquefois des passages qui leur paraissaient hétérogènes^ » Rien pourtant n était plus facile que de retrouver et de comprendre les témoignages anciens qui établissent nettement le caractère de ces critiques. Il parle également avec négligence de la précieuse compilation de notes grecques connue sous le nom de SchoUaste de Venise : c est trop peu de dire « que (( la publication de ces scholies a commencé une nouvelle époque pour (( la critique du texte d'Homère dont elles offrent Thistoire la plus comi( plète^. » Il faudrait ajouter quelles sont le riche arsenal d'où Wolf a tiré la plupart des preuves qui, par une série d*habiles inductions, Tont amené à ses mémorables doctrines sur les poèmes homériques.
Mais ce qui marque bien l'état des esprits dans notre pays, en 182 3, c'est cette conclusion de Schoell :
« Nous avons exposé avec impartialité et candeur les hypothèses op- »( posées : nous avouerons que quelquefois la force des motifs sur lesquels « M. Wolf a étayé son système a failli nous entraîner. Si nous avons ré- (. sisté à la séduction, c'est qu'indépendamment du raisonnement lumi- (( neux de ses adversaires, nous sommes vivement effrayés de ce pyrrho- « nisme qui veut aujourd'hui se glisser dans les sciences et ébranler les ((traditions littéraires, comme il a détruit la foi religieuse et troublé le »' bonheur d'une époque dans laquelle la Providence nous a condamné « à vivre '. »
Passons sur le médiocre style de cette profession de principes; les scrupules de l'auteur ne sont-ils pas étranges? On était donc encore près (lu temps où M. de Sainte-Croix insinuait, contre Wolf, que ce pouvait être une insulte envers la mémoire d'Homère que de prétendre (ju'il n'avait pas existé. A cet égard, l'orthodoxie littéraire était presque placée au même rang que l'orthodoxie religieuse. Dès i83i, l'Histoire des poètes homériques, par Dugas-Montbel, sans produire une sensation bien vive dans le public, y accréditait du moins un esprit de sage tolérance; elle contribuait surtout à dissiper un grave malentendu. Sincère admirateur et interprète assez habile de cette vieille poésie, Dugas- Montbel montrait par son exemple qu'on peut contester la tradition classique sur Homère sans perdre le sentiment et le goût, sans méconnaitre les beautés de l'œuvre qui porte ce nom illustre.
Au reste, même en Allemagne, les idées de Wolf ne restaient pas sans contradicteurs , parmi lesquels est au premier rang, pour le savoir et pour le talent , Ottfried Mûller. Les chapitres iv et v du livre que M. Hillebrand a traduit en français, ne sont, comme tout le livre, qu'une es-
T. I, p. 1 13, uote. — ^ T. I, p. i/io-i/li. — ' T. I, p. i23-i24.
quiâse, mais une esquisse à la Fois nette et brillanto. L'auteur croit fermement ti la réalité du pcrsonnagr' crHomèro; il cherche sérieusement i'i tivec une rare finesse k déterminer quelle fut sa véritable patrie entre tant de villes qui se disputaient l'honneur de lui avoir donné le jour. Mais il ne croit pas que ret Homère ait pratiqué fusage de récrilure, et il lui reconnaît non-seulement des maîtres, comme déjc^ faisait Aristote, mais des collaborateurs, des continuateurs dansfœuvre même de Ylliade et de YOdyssée, On ne saurait être plus ingénieux à montrer funité morale et dramatique de chacun de ces poèmes, ni plus sincère k y signaler des traces , aujourd'hui évidentes» d'interpolations souvent considérables. Quelques taches pourtant déparent ces belles pages, em* preinles d un sentiment si pur et si àlevé de rantiquilé grecque. Par exemple, lorsqu'il écrit : uLe doute qui plane sur faullieuticité des u derniers livres de VIliade a bien moins de fondement que celui qui
us*est élevé contre la première moitié du poème Une tragédie eût
«pu, il est vrai, se terminer par la morl dHeclor, mais non un poëme <' épique, paisqnane des pins importantes exigences de ce ffcnre de poésie ue^t celle de calmer ïàme agitée ^.n Où donc Mûller a-l-il vu ce précepte rigoureux? Dans le P* Le Bossu ou dans quelque commentateur italien de la Poétique d*Aristote? 11 n est certainement pas dans la Poétitiuc même du Stagirite, et il faudrait beaucoup de complaisance pour le Urcr de la comparaison qu elle établit entre le drame et l'épopée. Ailleurs je m'étonne d'une sorte de contradiction. L'auteur nest pas éloigné d'admettre que, dans le Vl" chaut de Ylliade, la scène entre Diomède et Glaucus a été interpolée par un homéridc de Chio, en Ihonneur peut-être de quelque desrendant de Glaucus. Et» après s'être montré si facile, voici comment il va défendre contre les critiques anciens l'authenticité du X' chant :
<f 11 s'est conservé une ti^adition d'après laquelle ces scènes nocturnes << formaient, dans l'origine, un'poëme à part, que Pisislrate fit ajouter k it Ylliade, Elle est appuyée par la circonstance que Ton ne trouve, ni <* avant ni après ce livre, la moindre allusion aux laits quil contient..,.. «On pourrait même omettre ce livre entier sans causer une lacune « fîensibie dans le poème; mais il est manifeste qu'il a été fait expressé- «« ment pour occuper la place où il se trouve, pour compléter le reste de " la nuit et pour ajouter un nouvel exploit à ceux des héros grecs; car " seul il serait incomplet, et il ne pourrait guère faire partie d'un autre « poëme . *>
T. I , p. lia delà traduction française. — ^ * T. I . p io5 et miv.
hG.
Boileau ou M"* Dacier, réfutant quelque incivilité de Perrault à regard d* Homère, n'auraient pu mieux dire. Mais Perrault, s'il avait lu la Poétique d*Aristote, aurait pu, avec le même sérieux, leur objecter ce principe du chapitre viii, que « ce qui peut être dans un tout ou n'y pas « être sans qu'il y paraisse , ne fait pas partie du tout. »
La critique allemande, souvent si dédaigneuse pour notre critique (lu XVII*. siècle, ne rentre-t-elle pas ici dans ces vieux errements?
En général, la doctrine de Mûller sur les deux poèmes homériques est celle d'un conservateur, comme nous disons en politique; mais ce conservateur fait bien des concessions à l'esprit nouveau, et il tombe parfois, pour défendre l'opinion classique, dans des subtilités qui semblent compromettre beaucoup sa cause. Telia est, par exemple, cette conclusion : a Si l'achèvement de deux poèmes pareils semble une œuvre (( trop gigantesque pour que la vie d'un seul homme ait pu y suffire, on " pourrait avoir recours à l'hypothèse qu'après avoir fait V Iliade dans « la maturité de sa jeunesse, Homère aurait communiqué, dans sa vieil- (desse, à un élève initié le plan depuis longtemps conçu de Y Odyssée u et lui en aurait confié l'exécution ^ o
C'est presque, on le voit, l'idée qu'on trouve dans le célèbre Traité du Sublime ^, et que Vico avait hardiment transformée quand il déclarait que Ylliade était l'œuvre de la maturité vigoureuse d'un peuple, et YOdyssée celle de sa vieillesse toujours féconde et riante. Mais il y a dans tout cela quelque abus d'esprit, et l'on aimerait vraiment une façon plus droite d'interpréter les faits et d'apprécier les témoignages formels de l'antiquité (quand, par bonheur, ils subsistent) sur la constitution primitive des poèmes homériques.
Si ancienne quelle soit, l'opinion qui partage entre deux poètes Ylliade et YOdyssée n'a pris consistance que chez les modernes. Les observations qui l'appuient chez les scholiastes d'Homère sont presque toutes assez futiles. De tous nos séparatistes modernes, celui dont les arguments me frappent le plus est M. E. Burnouf. Il les résume en quatre ou cinq pages, en les ramenant à quelques chefs principaux : la langue, le théâtre des événements, l'orientation, les comparaisons (étudiées, comme on le pense bien, au point de vue historique et non pas seulement pour la beauté poétique du style) , les dieux et les hommes.
' T. I, p. ia3. — ' Ghap. ix, p. qA de la traduction italienne, que je saisis cette occasion de signaler, de M. Giovanni Canna (Florence, 1871). Ce petit volume, très-substantiel, dont je ne connais pas autrement Tauteur, me parait d*nn philologue habile et fort au courant de tous les travaux de la critique moderne.
LIITÉRATURE GBECQUE.
De ce parallèle entre les deux poèmes, il conclut nettement : i"" Que w Y Iliade a été composée en Asie, et V Odyssée dans Touest de la Grèce, »*t « qu ainsi un intervalle maritime de deux cents lieues au moins sépare les (I pays ou cUes sont venues au jour; » 2** qu un intervalle de deux ou trois siècles est nécessaire pour expliquer la profonde transformation sociale accomplie dans le monde grec entre le temps que représentent les héros du premier de ces deux poèmes et le temps que représentent les héros du second. La force des preuves rassemblées ici en quelques pages est vraiment saisissante. Il y manque pourtant, ce qui manque d*ord inaire dans le livre de M. Bu mou f, le surcroît de lumière que peuvent seules apporter des citations ou tout au moins des renvois aux textes originaux. Les gens du monde sont fort en garde contre les hardiesses de la nouvelle critique au sujet d'Homère, Ils ne se rendrorjt pas à des assertions tranchantes et sommaires comme celles où se borm* , où se complail même fespril de notre savant compatriolc, et les érudits de profession, pour peu qu'ils le trouvent en faute sur quelcfue point, deviendront défiants sur bien daulrcs où il néglige de s*expliquer par le détail et pièces en main. Ce n'est pas que nous approuvions beaucoup, en ces matières, la méthode de M- W,Mure, qui rappelle un peu trop par ses lenteurs celle des romanciers anglais : longues analyses des poèmes homériques, longs développements dans le texte et danî> les appendices, si bien que, sur les deux premiers volumes de cette Histoire, cinq ou six cents pages sont uniquement occupées par des discussions sur Homère, Une telle diCTusîon devient vite fatigante pour le lecteur le plus zélé. Il y a un milieu entre ces deux excès, et M. ilernliardy sy lient le plus souvent avec bonheur. La division de son livre en Histoire intérieure (innere Geschichte) de la littérature et llistoire spvciaie des divers genres a quelque chose d'obscur qui répugne à notre esprit français; son style, chargé d'expressions teclmîques et abstraites, comme celui de W, Mure (autant du moins que j'en suis juge), a de*» débuts plus gi^aves encore, quil serait difficile de corriger dans um* traduction française sans altérer le fond incine des pensées. Mais la dis- Irihution des matières, dans ce livre ♦ est lunu'eosc et mérite quon la recommande k nos futurs historiens des littératures anciennes. C'est une bonne méthode que celle qui consiste -^ exposer dans un texte principal vt substantiel les idées générales sur chaque sujet, en réservant pour le texte secondaire les discussions de détails, la citation des témoignages classiques de l'antiquité , la bibliographie critique des ouvrages moderne5. Le lecteur voit ainsi d'un coup d'œil ce qu'il loi importe de hVe pour la rr.'clierche et l'étude qu il se propose. A cet égard , l'ouvrage de M. Bern-
Iiardy est vraiment un bon modèle, et nous souhaiterions quune traduction libre et intelligente, faite en notre langue et d*accord avec l'auteur allemand, pût en répandre chez nous Tusage et en accroître Taulorité. Le grand succès du livre d'Ottfr. Mùller peut encourager à l'œuvre le savant français qui saura sy dévouer.
Sur les poèmes homériques, après un scrupuleux examen des éléments du problème (fables et traditions nationales, vers héroïques, récitation avec accompagnement musical "Du rhapsodie, écoles de chanteurs, etc.), M. Bernhardy se rattache, en définitive, à une solution qui respecte la personnalité d'Homère, mais qui Tidéalise en la respectant. Il voit en lui le représentant d*un dernier effort de Tart pour donner, après bien des essais, à la poésie épique une forme précise et des proportions régulières ^ Wolf est toujours le père ou l'inspirateur de ces diverses théories, qui toutes se renferment dans l'étude du monde grec ot ne cherchent pas au dehors le secret de ses mystérieuses origines, mais qui interrogent et interprètent la tradition hellénique avec une srience^ profonde et un esprit très-pénétrant.
M. E. Burnouf a sur ses devanciers, même sur Ollfr. MûUer, deux avantages considérables. D'abord, il a jadis appris le sanscrit à Técole (lo son illustre parent, Eug. Burnouf, et, bien que ses confrères dans los études orientales lui reprochent de n'avoir pas, en étymologie, des procédés assez sévères, c'est beaucoup de connaître directement les religions et les épopées indiennes, qui ont avec les religions et les •'popées grecques des rapports étroits et nombreux. Puis , à l'exemple (le Fauriel, dont les leçons sur ce sujet ont laissé, Dieu merci, un durable souvenir dans la critique française ^, il sait que nos épopées et nos mœurs chevaleresques du moyen âge doivent être aujourd'hui étudiées avec soin quand on veut pénétrer l'esprit de la Grèce héroïque. (]eltc double connaissance lui a permis de saisir et de marquer, mieux que ne l'avait fait jusqu'ici la critique française, certains traits de l'épopée antique. J'aime à signaler, en ce genre, la page que je vais Iranscrirc.
o Ce cpii caractérise les épopées, dans leur fond, c'est le merveilleux
' et l'héroïsme. Le merveilleux n'est pas une machine poétique, comme
"~ on l'a cru longtemps, mais simplement l'intervention dans les choses
terrestres d'une puissance supérieure et divine. La notion d'une pro-
' Voir surtout, t. Il, p. 108 et suiv. — ^ Je suis témoin de Tinlt^rôl que ces leçons inspirèrent alors, et j'en ai rendu compte, avec tout le soin dont j'étais capable, dans le Journal général de VInstraciion publique de 1837 ®^ i838.
M vidence ne constituerait pas à elle seule le merveilleux poétique . u parce que la Providence agit par des lois universelles , et ne s*ècarte, u par consL^quent , jamais de Tordre du monde. Mais, si Ton symbolisé «une puissance surnaturelle quelconque sous des formes et avec dej* uallribuis définis, et si on lui prête des actions locales qui puissent, en u apparence du moins, s*éloîgner de Tordre universel et du cours ordi* «< nairo des choses, ces actions mêmes ont un caractère individuel, et «leur développement dans la poésie constitue le mei^eilleux. Les «dieux, les démons, les saints, les anges, les magiciens, les devins v wsont, suivant les époques, les représentants ordinaires du merveilleux a dans les épopées, Chez les modernes, et, en général, cliez lespeuples» «qui connaissent Tunité de Dieu, les personnages que nous venons de (I nommer tiennent de Têtrc suprême le pouvoir surnaturel quil^ •«exercent dans les poèmes. Chez, les anciens, les dieux sont comme Ie5 ulorces naturelles sous lempire desquelles se produisent toutes choses; «il semble donc quils ne devraient jamais agir que conformément h la 4* nature» Les choses mcrveiJleuses dont ils sont les auteurs prouvent M une fois de plus qu ils sont supérieurs aux forces naturelles et «jue celles-ci n*agissent qu'en sous-ordre, dans des événements dont les n dieux sont les véritables causes. C'est pour cela même que. dès les u temps les plus reculés, les Grecs et tous les peuples aryens onl lait -« d*eux des personnes divines et leur ont généralement donné la form^ 'humaine, ou. du moins, les formes de la vie." (Tome I, p. 71-71.) Cela est aussi nettement dit que finement conçu, et cela fait bien sentir les progrès de nos idées sur la poésie et la religion des premiers âges. Mais, si la comparaison des moimments littéraires de flnde avec ceux de la Grèce éclaire et dirige la critique en matière d'épopée grecque, elle est plus utile encore pour la période anté-homérique, pour celle que Ton appelle volontiers la période des poètes hymnîqaes, ou de rhymne religieux. Là, en cflet, les œuvres grecques ont péri et n'ont guère laissé d'autre souvenir que le nom de leurs auteurs, plus ou moins entouré d'une auréole légendaire. Les hymnes dits homé riques. si précieux d'ailleurs qu'ils soient, appartiennent presque tous, on le sait, à un âge moyen entre l'époque d'Homère et celle de Solon^; les hymnes orphiques sont le produit tout artificiel de la philosophie et du paganisme en décadence.
' Voir H. Higîïnrd, Des Hymnes homériques (Pnria. i864)t ouvrage qui resuimv\ complète, sur plusieurs points, les meilleurs travaux de h critique concernant c< recueil Jlnmncs.
36Ù JOUBNAL DES SAVANTS, — AOLIT 1871.
L'Inde, au contraire, a conservé les hymnes de ses vieux rishis, et elle les a conserves dans un état d'intégrité vraiment meiTeiJIeiise^ : c est une mine ou chaque jour nous puisons les plus naïfs témoignages sur la vie, sur la religion simple et patriarcale des ancêtres de la race hellénique, et, si Ton peut conjecturer ce que fuient jadis les hymnes d'un Pampbus ou duo Orphée » c'est sans doute en interrogeant les hymnes du Véda» M. Buinouf ne manque pas d y recourir et d en citer des exemples pour caraclériser cette première période de la poésie grecque, dont les monuments ont tous disparu. Mais, ici comme dans le reste de son livre, on regrette la rapidité trop sommaire des aperçus et le manque de renvois aux documents originaux et aux écrits de ses prédécesseurs (car il en a eu) sur le numie sujet. On ne saurait trop le redire à ceux qui s'obstinent dans cette méthode, il ne faut pas encourager le public à se passer de preuves sur les sujets sérieux; il est assez enclin par lui-même à cette frivoHté de jugement. On le sert mieux, on sert mieux les vrais intérêts de la science en mêlant Férudition à la critique dans les livres d'histoire et de liltératiu*e anciennes. Pourvu, d'ailleurs, que ce mélange soit fait habilement, il intéresse les esprits mêmes qu'il sollicite à quelque effort d'attention. Pourquoi M. E. Burnouf, un homme si savant et si ingénieux, donne*t-il au livre qu'il intitule : Histoire de la liiitTaiare grecqae, la forme d'une suite d'articles destinés à une Bévue? Pourquoi ne prend-il la peine d'apprécier aucun de ses devanciers, et se bornô-t-il à nous donner, en deux pages, au début de son premier volume, une liste incomplète et inexacte des cinquante ou soixante ouvrages anciens ou modernes qM^il a consultés? Je doute, pour ma part, que cette façon un peu légère d'en user avec les lecteurs, ait auprès d'eux tout le succès qu'on semble en attendre. Un choix discret de citations prises chez les anciennes autorités de la critique jette quelquefois une variété utile dans la continuité d'une exposition toute personnelle à l'auteur, fauteur fût-il, comme c*est le cas, un écrivain distingué. J'en voudrais donner un exemple à propos de cette poésie lyrique des vieux âges, que M. Burnouf nous fait apprécier en indianiste dans la deuxième section de son premier volume.
Ce que les disciples de W. Jones et de Colebrooke nous ont appris sur les caractères de l'hymne primitif, déjà, en 1769, un Français,
* Voir fouvrAgc de M. Barthélémy Saint- H il a ire, Des Védas (Paris i854, io-S*), et les Etudes sur la Grammaire védiqBLs de M. Ad. Regniçr« dans le Journal asiattqae de 1 856- 1 858.
LITTÉlUTUnE GRECQUE.
Thomas, dans son Essai sur les éloges, l'avait heureusement deviné; il l'avait décrit d'une manière tMoqiietUe dans ce passage, que je me plais à citer, de son deuxième cliapilre :
«Le genre des éloges est très*ancien. Si on en cherche Toriginc, on «la trouvera dans les premières hymnes qui furent adressées à la divi- «nîté. Ces hymnes furent inspirées par Tadmiration et la reconnais- «sance. L'homme, placé en naissant sur la terre, dut èlre frappé du «grand spectacle que déployait à ses yeux la nature. L'étendue des acieux, la profondeur des forêts, fimmensité des mers, la richesse et «la variété des campagnes, cette multitude innombrable d'êtres en «mouvement, destinés à servir d'ornement au globe qu'il habite; tout «ce vaste assemblage dut porter à son esprit une impression de gran- «deur, Bientôt un autre sentiment dut succéder à celui-là. Il vit que «cette nature si riche avait des rapports avec lui. Les astres lui préw taient leur lumière. Des fruits naissaient sous ses pas ou se détachaient «des branches pour le nourrir. Les arbres le protégeaient de leur ombre uet offraient un asile '\ son repos. Les cieux, pendant son sommeil, «semblaient se couvrir d'un voile et n'envoyaient à son séjour quune «dumière douce et tranquille. Frappé de tant de merveilles, il sent «que leur cause n*est point en lui-mênie; il sent que tout est louvragc «d'un être qui se dérobe à ses sens, mais qui se manifeste h lui par ses a bienfaits. Alors il le cherche à travers ce monde solitaire où il a été jeté ; « il le demande aux cieux, à la terre, à tout ce qui fenvironne; il prête (tloreille pour l'entendre. Plein du sentiment religieux qui s'élève dans «son cœur, il mêle sa voix à celle de In nature, et du sommet d'une (I montagne ou dans on vallon écarté, an bruit des fleuves et des tor- «rents qui roulent à ses pieds, il chante une hymne en Thonupur de la « divinité dont il éprouve la présence el qui le fait exister et sentir, La « première hymne qui fut chantée dans celle solitude du monde fut une «grande époque pour le genre humain. Bientôt on vit les pères assem- «blcr leurs enfants au milieu des campagnes pour rendre les mêmes « hommages. On vit le vieillard rnlouré de moissons, tenant d'une main «une gerbe de blé et de l'autre montrant les cieux, apprendre à sa fa «I mille à louer le Dieu tjui la nourrissait.
<• Dans ces premiers temps on loua la divinité au lever du soleil; « c'était une espèce de création nouvelle qui rendait funivers à l'homme. « On la loua aux approches de la nuit , paice qur* son obscurité et son « silence inspiraient reffroi. On la loua de même au renouvellemenl de «l'année, au commencement des saisons, à chaque nouvelle lune^ Il
' Comparer avec ce pûssAge caractéristique les analyses cl kj ejtemjiles que ren-
'W. JOIRNAL DES SAVANTS. — AOIT 1871.
u si'mble que, vers l'origine du inonde, Thoroine. peu assuré des bien- > liairs delà nature, s étonnait, pour ainsi dire , à chacpie instant, de n'en i- être pas abandonné; et le désordre qu il voyait dans plusieurs endroits » de la irrro encore sauvage lui faisait mettre un plus grand prix à " l'ordre constant qu'il apercevait dans les cieux. »
N\ a-t-il pas. je le demande, n'y a-t-il pas pour nous un intérêt piquant, presque un devoir de justice à signal* r ces heureuses divinations de lesprit critique chez nos litlérateui^ français ? J'en sais d'autres, après rette belle page de Thomas, qui mériteraient d'être citées; j'en sais de I illustre Fréret\ de son disciple Bougainvillée du modeste abbé Sou- <hay', et, à la place de M. E. Burnouf, j'aurais mis quelque orgueil patriotique à leur assurer, par d'habiles extraits, un retour de juste popularité.
Tout n'a pas vieilli dans les travaux de cette ancienne école académique; il s'en faut. Elle eut beaucoup de savoir; elle eut l'esprit qui féconde le savoir; elle eut quelquefois la sagacité qui devine et prévient les découvertes de l'érudition. Peut-êlre n'a-t-elle pas fait beaucoup pour les progrès de la critique appliquée aux monuments des littératures primitives ; elle a fait davantage pour la critique historique et particulièrement en ce qui touche les premiei's siècles de l'histoire romaine. Seulement, il y a, sur ces dilTîcilcs questions d'origines, une limite où sarrète volontiers l'esprit français. Quand il a vu, quand il s'est bien démontré que le siècle d'Homère n'a pu produire l'épopée comme le siècle de Virgile, et que les deux épçpées homériques représentent le travail et le génie d'une école plutôt que d'un seul homme, il hésite à s aventurer plus loin ; il n ose pas, comme on l'a tant de fois essavé en Mlemagne depuis Wolf, faire par conjecture, dans cette brillante comuuuuuité du génie épique, la part de chacun des Homères quil croit reconnaître à travers l'obscurité des âges. Ainsi encore, après avoir revonuu ce qu'il y a d'arbitraire et de romanesque dans certains récits vft' IVnvs d'Halicarnasse et même de Tite-Live sur l'histoire primitive .ic Uoiiie, Tesprit français n'ose guère aller plus loin. Il n'essaye pas de •^V\or sur un autre plan l'édifice renversé par la critique. Il craint les *,*4tM'>A vIo IVnulition savante à l'égal des romans de la naïveté popu-
>4«MK ♦ «^'^v ^*^^* r^"* •***"** **^' ^* B^'^^l^^l^'^y Saint-Hilaire, p. 87 et siiiv., et les .•fc,<^.;t; ^. b' V^v *•*'' '<* Ili^'Véda, p. 36, 5o-83. — * Mémoire sur l'Origine et \fum .^•*"V»'V uV* i^fxmiers habitants de la Gt^ce, analysé au tome XXI, pui«.. V-^*l vlu R^^^i^ J^ VAcaiémie des inscriptions. — * Mémoire sur les ^[^ ^jtf^iH^^ Jï/*. otc., t. XXIX du même Recueil. — ' Mémoires •.%%^. t \ll <*t ^VI du même Recueil.
laire. Sagesse ou timidité, c'est un des traits de notre caractère et, si je puis dire, de notre leiiipérainent.
Quoi qui! en soit, sur la question homérique, malgré bien des divergences de méthode, une sorte d opinion moyenne tend à s'établir parmi les critiques. Ni les douteurs ne sont si absolus dans leur scepticisme qu'ils ne concèdent quelque chose à l'autorité de la tradition ; ni les défenseurs de la tradition ne méconnaissent quelle n'est pas uniforme et constante, même dans l'antiquité, puisqu'il y avait chez les Alexandrins des partisans de deux Homères; puisqu'il y avait, dans celte savante école, des grammairiens assez hardis pour retrancher ici un chant de Ylliade, là un chant et demi de ï Odyssée, etc. Après tout, ces problèmes d'histoire et de critique littéraire ne sont pas de ceux qui exigent ou qui comportent une solution rigoureuse. La paix du inonde ny est pas intéressée. Chez nous, en particulier, les savants maîtres qui enseignaient, il y a trente ans, la littérature grecque à l'Ecole normale, peuvent considérer, sans offense comme sans inquiétude, que de leur enseignement soient sortis des conservateurs tels que M. E. Havet^ et M. Pierron^, des sceptiques tels que M. É. Burnouf. L'important, c'est que, pour les uns comme pour les autres, l'épopée homérique rosle, en sa juvénile beauté, une des merveilles du génie humain.
É. EGGER
[La suite à an prochain cahier.)
' De Homericorum poematum origine et unilate (Paris, i843). — * Histoire de ta Uilératare grecque, 5**édit., 1869; voir surtout p. 88. Mais de ces conclusions sur Homère, il ne faut plus séparer désormais les Appendices de la belle édition de ï Iliade, donnée, en 1869, par M. Pierron; ils présentent bien des concessions à l'esprit de la critique woUienne.
Traité d* assainissement industriel comprenant la description des principaux procédés employés dans les centres manufacturiers de l'Europe occidentale pour protéger la santé publique et Vagriculture contre les effets des travaux industriels, par M. Charles deFreycinet, ingénieur au corps impérial des mines, publié par ordre de Son Exe, le Ministre de Vagriculture et du commerce, i volume de texte x-473 pages, avec atlas de XX planches. Paris, Dunod, éditeur, quai des Augustins, n° 49, 1870.
DEUXIÈME ET DERNIER ARTICLE
rp PARTIE.