PATIN
Histoire naturelle générale. — Origine des espèces. — Contribulions lo the theory ofnataral sélection. — A séries of Essays, by Alfred Russel Wallace. (London, 1870.)
QUATRIÈME ET DERNIER ARTICLE '
Après ce que nous avons vu du livre de M. Wallace, on comprend sans peine la surprise que fait naître le titre du dernier chapitre : Limites de la sélection naturelle appliquée à l'homme, L*auteur lui-même ne s est pas dissimulé le sentiment qui accueillerait cette espèce de déclaration, et, disons-le tout de suite, les arguments qu'il emploie, les faits qu il invoque pour la justifier, bien loin d affaiblir cette impression première, me semblent souvent propres à la fortifier.
M. Wallace rappelle d'abord que la sélection naturelle repose en entier sur le principe de Vutilité immédiate. 11 suit de là qu'il est des variations qu'elle ne peut produire, des transformations qu'elle est incapable d'accomplir. — Darwin lui-même a souvent répété qu'elle ne saurait amener les êtres à une perfection absolue; qu'elle peut seulement procurer aux individus, aux races choisies tout juste le degré de supériorité relative nécessaire pour leur assurer la victoire dans la latte pour lexistence. — Il est impossible que la sélection fasse naître des varialions nuisibles en quoi que ce soit à un être quelconque. Darwin a encore insisté sur ce point et déclaré, à diverses reprises, qu'un seul cas de cette nature bien avéré renverserait toute sa théorie. — La sélection naturelle ne peut pas davantage développer un organe spécial, et qui pourtant serait sans usage pour son possesseur ou d'un usage de beaucoup moindre qu'on ne doit l'attendre de son développement. «De pareils
* Voir, poA>le premier article, le cahier de septembre , p. 5ag ; pour le deuxième, le cahier d'octobre, p. 608; pour le troisième, le cahier de décembre, p. 760.
«faits, dit textuellement M. Wallace, prouveraient rintervcntion de «quelque autre loi, de quelque autre puissance que la sélection nalu- « relie. Mais, ajoute-t-il, sil nous est, en outre, démontré que ces modi- «fications, dangereuses ou inutiles au moment de leur première appa- «rition, ont présenté plus tard la plus haute utilité et sont maintenant « indispensables au développement complet de la nature intellectuelle «et morale de Tliomme, nous devrons conclure à une action intelli- «gente\ prévoyant et préparant l'avenir, exactement comme nous le «faisons lorsque nous voyons l'éleveur se mettre à Toeuvre dans le but « de produire une amélioration déterminée dans quelque plante culti- « vée ou quelque animal domestique. »
M. Wallace trouve dans Tespèce humaine un certain nombre de particularités et de phénomènes qui le conduisent à cette conclusion. On voit que l'auteur est ici bien loin de ces actions exclusivement physiques qui semblaient d'abord devoir tout expliquer, qui façonneraient le monde organique, qui en régleraient l'ensemble et les détails à peu près comme les forces géologiques et les agents almosphéiiques ont modelé le relief du sol et déterminé la distribution des cours d'eau'^. Il est intéressant, à bien des points de vue, de le suivre dans celte voie nouvelle.
M. Wallace admet que le développement du cerveau, mesuré par la quantité de matière cérébrale, est l'élément le plus important de la puissance intellectuelle et morale, tout en reconnaissant que la qualité de cette substance peut exercer aussi quelque influence. Il fonde son opinion d'une part sur les dimensions exceptionnelles des cer-^aux de Napoléon, de Cuvier, d'O'Connell-, d'autre part, sur l'idiotisme constant des individus dont le crâne mesure à l'intérieur moins de 65 pouces cubes.
Or, dit-il, des mesures prises par divers anthropologistes, il résulte que la cavité crânienne chez les races sauvages ne diffère qu'assez peu , en moyenne, de ce qui existe chez les races les plus civilisées. Elle présente 9 4 pouces cubes dans la famille teutonique; elle est de 91 pouces cubes chez les Esquimaux. On cite même chez ces derniers un crâne dont la capacité interne atteignait 1 13 pouces cubes, chiffre de bien peu inférieur au maximum trouvé dans les ci ânes européens^. En outre, les crânes préhistoriques se rapprochent singulièrement des crânes actuels sous ce rapport et sous d'autres. « Le crâne d'Engis, peut-
* € . . . VVe should then infer the action of mind. , . • — * ComparaiAn employée par Fauteur, p. 576. — ' 1 14 pouces cubes d*après Morlon.
HISTOmE NATURELLE.
«être \vi plus ancien de tous, — cesl M. Wolliicc qui parle, — est, ed'apris Huxley, «un crâne franchement moyen, qui pourrait avoir ap* u parlcnu i un plulosoplie, loul comme il a dû contenir le cerveau «tsans pensées d*iin sauvage.» Le crâne de Cro-Magnon, au dire de M* Broca , présente « des caractères de supériorité tels cpic nous sommes <( habituas h les rencontrer chez les races cîvîh'sées, « M. Watlace auniit pu ajouter que la capacité de ce crâne est de 9-7,038 pouces cubes \ et, par conséquent, supérieur de 3 pouces cubes à la moyenne attribuée à la famille teutonîque elleHnéme*
D'autre part, il existe des différences très-grandes entre 1 homme et les singes anlhropomorphes, quant au caractère dont il s agit en ce moment, La taille de Torang égale à peu près colle d'un homme de taille moyetme; le gorille est bien plus grand et plus gros. Pourtant, chez le premier, le cerveau ne mesure que 28 pouces cubes et varie chez le second de 3o à 34 j/a pouces cubes. En somme, ajoute M. Wallace, sî nous représentons par 10 le volume du cerveau chez les anthropomorphes, ce môme volume sera représenté, en moyenne, par Î16 chez les sauvages tes plus inférieurs, par 3i chez les hommes civilisés.
Or les manifestations intellectuelles sont bien loin de présenter les mêmes rapports. Selon M. Gallon-*, dans un examen ne mathématiques, les premiers placés sur la liste d'honneur obtiennent souvent trente fois plus de points que les derniers de leurs concurrents» qui sont pourtant encore d habiles mathématiciens. Si Ton descend maintenant jusquî^ ces tribus qui ne peuvent faire la moindre addition» fûtce de s; et 3, sans avoir sous les yeux des objets matériels, la distance entre elles et nos savants serait ccrtaînemtnt exprimée par un chiffre bien supérieur à j ,000. On arriverait au même résultat, selon M. Wallace, en comparant les sauvages avec nos classes lettrées à presque tous les points de vue, tandis que les cerveaux sent approximativement dans le rapport de 5 i\ t>.
En revanclïc, poursuit notre aulcur. les habitanls des îles Andaman, de i'Austrilic, de la Tasmanie, de la Terre-dc-Feu. les Diggers de TAmérîque septentrionale, ne montrent guère plus dlnlelligence dans Texercice <le certaines facultés que ne le font quelques animaux. La possession de véritables mains, libres et ne servant en rien t\ la locotnotion, permet au dernier des sauvages de façonner des ormes. Mais
' Broca, ReluittuE tiquîlankœ j, by Ed. Larlcl ami ïl. Chrîsly, part ix. — ' liaeditary tjtnius » oiivrf^gc cHé p^r Mr Wailacc,
«cerveau de rhommc préhistorique et de l'homme sauvage me semble u prouver l'existence de quelque pouvoir disUtict de celui qui a dirigé <«le développement des animaux inférieurs à travers les transformations u incessantes de ^être^))
L*absence de viHosîtés sur le corps humain , opposée à Vabondancc dps poîb chez les mammifères terrestres, conduit M. WaMace à une con clusion analogue. Le pelage a évidemment pour résultat de protéger Tindividu contre rinctémence du climat; et la direction des poils, leur abondance le long de la ligne dorsale, les crinières plus ou moins développées que Ton trouve souvent dans cette région nous apprennent que la sélection a eu spécialement pour effet de garantir les animaux contre la pluie. Rien de semblable n'existe chez rhomme. Il n'en est pas moins évident qu'il eut été fort utile pour le sauvage dctre naturellement abrité comme l'est le moindre animal. Cela est si vrai, que les races les plus inHmes, les Tasmaniens, les P uegîens, les Holtentots €t même les habitants des tropiques, tels que les Timoriens, les Malais, les Sud-Américains, ont tous imaginé quelque vêlement pour protéger leur dos nu contre les pluies torrentielles de ces divers climats^.
«tll est parfaitement certain» dit M, Wallace, que la sélection natu- (t relie ne peut avoir tiré d'un ancêtre couvert de poils le corps nu de «Ihomme actuel, car une modification pareille, loin d'èïre utile, au- «rait été nuisible, au moins à certains égards^,» Par conséquent, un autre pouvoir que la sélection est intervenu dans la production de cet homme pour le rendre tel que nous le connaissons.
Quelques outres particularités de l'organisme humain, sans avoir, aux yeux de M, Wallace, une importance comparable à celle des précédentes, lui paraissent encore peu compatibles avec toute explication de nos origines par la sélection naturelle seule. Il cite comme exemple la structure anatomique du pied, de la main, du larynx. — Chez tous les quadrumanes, le gros orteil est opposable aux autres, et le pied est par conséquent préhensile. Quoi qu'on ait dit à cet égard, rien de pareil n'existe chez aucune race humaine, et pourtant cette disposition aurait été manifestement utile à 1 homme sauvage. Elle n'a donc pu disparaître par le fait de la sélection, — Je reviendrai plus loin sur ce rapprochement » par lequel fauteur semble rattacher f homme i\ une souche pithécoïde.
Chez l'homme civilise, la main exécute une multitude de mouvements dont les sauvages n'ont aucune idée* Le larynx de nos chanteurs
* Page 343,— ' Pages 344 à 347. — ' Page 348.
cJiaque peuple attache à lacconiplisscmcnt des actes regardes par lui comme justes et moraux, répithèlc (le mystique comme caract(MÎsant le sentiment que font naître les actions mauvaises ^ Maïs nulle part il ne menlîonne les notions religieuses proprement dites, la foi h des èlres sup('Tieurs exerçant une action directe sur les ilestiuées de l'homme» la croyance à une autre vie. H y a pourtant lA tout un ordre de faits bien dignes d appeler l'attention et qui n'ont pu échapper à un auteur place sur le terrain que nous parcourons avec lui* Cette omission est évidemment toute volontaire» et il est difficile d*en comprendre les motifs, car I élude des faits religieux aurait, ce me semble, fourni a M. Wallace de nouveaux arguments î\ Tappui de ia thèse qu*il défend et relié ce qui précède à ses conclusions générales.
Voici, en elTet. comment il s exprime, après avoir résumé les difTérentes considérations dont j'ai cherché à donner un aperçu^. «La «t conséquence que je tirerais de cet ordrd de phénomènes est qu'une «intelligence supérieure a dirigé le développement de l'homme dans uune direction arrêtée et dans des vues spéciales, exactement comme li rhomme dirige le développement d'un grand nombre de formes ani- (; maies et végétales. Les lois de i évolution seule n auraient peut-être t« jamais produit un grain adapté aux usages de Thomme, aussi bien que ule froment et le maïs; des fruits comparables à la banane sans graines u et au fruit de Tarbre à pain , pas plus que des animaux tels que la vaclic «laitière de Cuernesey, on le cheval ch:irretier de Londres. . . Nous u savons que, dans les cas de cette nature, une intelligence a contrôlé et u dirigé les lois de variation, de multiplication et de survie, en vue du « but qu'elle voulait atteindre- Par conséquent» sî nous ne somtnes pas t' rintclligence la plus élevée de Innivcrs, on peut admettre qu'une in- •i telligence plus haute que nous a dû diriger la marche du dévcloppe- « ment de la race humaine, au moyen d'actions qui nous ont échappé.,, a Alors même que mes vues particulières ne seraient pas vraies en tout, H les difficultés que j'ai soulevées n en subsîstei^aient pas moins. Elles me « paraissent prouver fexistence d'une loi plus générale» plus fondamen- <i taie que la sélection naturelle et venant en aide à cette dernière... n
Tout en faisant les déclaivitions que je viens de reproduire textuellement, M. Wallace affirme «quelles ne portent atteinte en quoi que *< ce soit à la vérité, à la généralité de la grande découverte de M. Darn win ^. •»
Ici fauteur entre dans des considérations que je me bornerai à indi-
2'i JOURNAL DES SAVANTS. — JANVIER 1871.
réc par une intelligence agissant dans an bat déterminé, qu'admet M. VV^allacc.
Nous ne savons pas encore, il est vrai, ce que Darwin pense des origines humaines. Mais, des quelques allusions faites par lui à la manière dont il envisage cette question spéciale, on peut conclure, avec certitude je crois, qu'il ne fera pas de Fiiomme une exception, qu'il le rattachera comme tous les autres êtres au grand arbre de la vie. L'auleur.du livre Sar lorigine des espèces, faisant un pas de plus que Lamarck, admet rinlervention direcle du Créateur pour animer d'un soulllo do vie '( quelques formes ou une forme unique ^ »> Mais, à partir de ce fait initial, toute intervention extraterrestre disparaît à ses yeux. Prenant pour terme de comparaison ece que nous connaissons «'des lois imposées à la matière par le Créateur, «c'est uniquement «par <• des causes secondes semblables à celles qui déterminent la naissance «( et la mort des individus, » que Darwin cherche à expliquer « la forma- (' tion et l'extinction des êtres présents et passés. >>
Là est le véritable esprit du darwinisme; sa raison d'être aux yeux (\cs hommes de sciences, sa grande séduction pour ceux qui s'imaginent avoir le droit d'oublier ou de nier la cause première, dès qu'ils ont découvert quelques causes secondes. Quoi qu'en dise M. Wallace, il m'est inipossible de ne pas penser qu'en Taisant intervenir une volonté intelligente comme élément nécessaire à la réalisation de l'organisme le plus élevé, il s'est mis en opposition avec l'essence même de la doctrine dont il est un des inventeurs.
L'exception unique faite par le savant anglais en faveur de l'homme est-elle d'ailleurs motivée? Un darwiniste aussi ingénicajc, aussi aadacienx que nous l'avons vu jusqu'ici, avait-il réellement besoin de recourir à cette intervention extraterrestre pour expliquer l'origine de certains c.'iractères humains? S'il en est réellement ainsi, si la sélection naturelle ne suffit pas pour rendre compte de ce qui existe chez nous, les ar^umr»ntsde M. Wallace ne s'appliquent-ils pas également aux animaux . aux végétaux , et ne retombent-ils pas, avec tout le poids que leyr donne le nom même de l'auteur, sur sa doctrine tout entière? Voilà ce qu'il nou.s re«teà examiner.
\A'ts fiiil.H invoqués par M. Wallace à l'appui de sa théorie peuvent iM\i* riuneiu^H A (juatre chefs principaux : i** absence chez l'homme d'un nu \\v plusieurs oi'ganes qui lui eussent été utiles et qui existent chez
' /Ifi iiii'iifint' tit's finprccs , Irûduclion de M"' Clémence-Auguste Rover; Dcr/ï/tr«
les mammifères; a"" disparition chez Thomme d'une disposition organique qui lui eût été utile et qui a persisté chez les singes-, 3^ existence chez rhomrne d*un ou de plusieurs organes trop développés pour leurs fonctions actuelles; /i"" existence chez l'homme de facuUt^s intellectuelle» et du sens moral dont lapparitiou première est au moins indépendante du principe de l'utilité. Chacune de ces questions pourrait prêter à d'assez longues discussions. Je sei'ai court néanmoins et passerai volontiers la parole à M, Cbparède, dont les jugements, formulés d*uae manière assez pittoresque, ont parfois devancé ceux que j'aurais portés moi-même. Je n insisterai que sur les points laissés de côté par le critique genevois,
L — Pour répondre à Tai'gument tiré par M, Wailace du manque de poils à la face dorsale du corps humain, M. Claparède fait observer i|ue ce fait sexpUque aisément* L'homme serait né dans un pays tempéré et n'aurait adopté le manteau des sauvages qu en avançant vers le froid ou la chaleur. Qui sait d'ailleurs si le frottement continuel de ce vêtement n'a pas pu (inir par amener une rareté relative des poils sur le dos humain K «Sans doute, ajoute M. Claparède, il est facile d'op- » poser des objections à une telle hypothèse. Mais pourrait-on la suppo- «ser trop liardie aux yeux d'un homme qui n'hésite pas à faire dériver, upar sélection naturelle, les mammifères velus et les oiseanx emplu-
«mes des reptiles écailleux et ceux-cî des batraciens nus? Que
<• XL Wallacc soit au moins conséquent dans la question de la chute « des poils. Si Tintervention d'une force supérieure lui semble néces- «saire pour épîler le dos de l'homme, qu il sache se résoudre à la faire «agir de même sur i'échine de l'éléphant, du rhinocéros, de l'hippopo- « lame ou du cachalot. »>
II. — M. Claparède ne s explique pas sur rargumeut lire par M. Wailace de labsence chet l'homme, aux membres postérieurs, du pouce opposable des singes. Ce silence m'étonne* Cet argument est un de ceux que le darwinisme peut combattre le plus aisément; et lemploi même qiien fait M. Wailace semble accuser de sa part loubli de deux des principes les plus fondamentaux de la doctrine, celui de la caractérisation permanente et celui des ancêtres communs.
En eflet, Darwin a fort bien montré qu eu vertu du mode d'action
^ Lu séUcùon nataralU, dans la fiêvue des ûwin $cientijiqtu$ , 6 août 1870, p. 57O'
de la sëicction, deux formes coexistantes ne peuvent jamais desrendre Tune de l'autre, surtout lorsqu'elles appartiennent à deux types quelque peu distincts. Leur origine peut tout au plus se rattacher à une forme anlërieure, à un ancêtre commun dont les caractères encore indécis ne réalisaient complètement ni l'un ni l'autre des deux types. Ceux-ci se sont dégagés graduellement et en vertu de la loi de divergence. Mais, une fois caractérisé, chacun d'eux a transmis à tous ses représentants l'empreinte qu'il a reçue. Cette caractérisation permanente des descendants est même une des idées les plus ingénieuses, les plus séduisantes de la théorie darwinienne; car elle rendrait compte de Tordre et de la constance de plan général si frappants dans le monde organique en dépit de Tespace et du temps.
Or l'homme et les singes, bien que présentant les plus grandes ressemblances analomiques, appartiennent à deux types parfaitement distincts. Les matériaux organiques sont les mêmes chez l'un et chez les autres; mais ils ont été coordonnés selon deux plans différents. L'homme est marchear, les singes sont grimpeurs. De \h il résulte que, pour un darwinistc logique, il ne peul exister entre ces deux types d'autre parenté que celle qu'entraînerait une origine commune remontant h un ancêtre indéterminé, lequel n'était encore ni singe ni homme.
Au point de vue darwinistc les ressemblances anatojiiiques entre nous et leS singes les plus élevés accusent, non pas des affinités, mais de simples analogies zoologigues. L'homme et les singes sont les termes correspondants les uns des autres dans deux séries distincte>, ayant cori!mencé à diverger bien avant l'apparition dti singe le pins inférieur'.
Par conséquent, il est tout simple que les représentants do ces deux séries offrent dans la disposition de leurs éléments organiques des différences en harmonie avec le genre de vie que leur a impose la sélection naturelle. Un pouce opposable, aux membres postérieurs, est éminemment utile A un grimpeur. Il serait parfaitement inutile ou même nuisible à un marcheur. Par conséquent enfin le darwinistc logique Hon-
' Je rapncllc ici nvec grand plaisir que nous nous sommes rencontrés sur c<' point avec M. C. Vogl. Les convictions darwinisles de mon émincnt confrère répon- (Irnionl, nu besoin, de la justesse d'une appréciation qui nous est commune. Après l'avoir profcaiéc dans mes cours, je venais de la publier dans mon Rapport sur les proqrh de l'anthropologie , lorsque M. Vogl voulut bien me charger de présenter à rA<m<it^nii<) «on Mémoire sur les microcéphales oa hommes -singes , dans lequel elle «ut lr^»i ni'itiunenl exprimée. Le même naturaliste a reproduit ses opinions sur ce imint iip<*oial, si souvent et >i vivement disculé, toutes les fois que loccasion s'en «lut nréimnieSii. {Congrès d'anthropologie et d'archéologie préhistoriques , session de 1867
l»t iHfM).)
HISTOIRE NATLHELLE. 27
seulement peut accepler, mais encore doit admettre que rhoinme, aux tCQips mêmes de sa phase intellectueilc animale, avait aux pieds un gros orteil et non un véritable pouce,
Bieu loin que la sli uciurc du pied hiuuain dût être un embarras pour AL Wailace, si ce natnralisle était resté lidèle aux idées darwiniennes, il aiuait pu y trouver un argument puissant à Tappui de son opinion sur !\mtiquîlé de Tbomme, En effet, après être resté Fort longtemps sans découvrir de singe:* fossiles, on en a trouvé plus de dix «espèces, cl parun elles ii en est qui remontent peut-être à l'époque tertiaire moyenne ^ Dès ces temps, bien antérieurs à la période géologique actuelle, le type simien est parfaitement caraclérisé; il est déjà divisé en plusieuis 50U5- types; le groupe des anthropomorphes lui-même est représenté par deux espèces formant deux genres distincts et ayant a|)parteuu toutes deux *\ la faune fossile de la France'^. Par conséquent, dirait un vrai darwlniste, la séparation des séries humaine et simienne ét^it accomplie depuis bien longtemps a fépoque ou vivaient les pliupitlièques et les dryopithèques, et Thomme proprement dit doit dater des premiers âges tertiaires*
On voit que, loin de témoigner en faveur de la théorie spéciale de M. Wallace, les arguments de la nature de celui que je viens d'examiner pourraient facilement être retournés contre elle par les véritables disciples de Darwin.
m, — M. Claparède a examiné avec quelque détail et critiqué à sa ■ manière ce que M, VVallace dit des organes préparés à lavance cbeai l'homme en vue de sa civilisation future. 11 fait observer avec grande raison <]ue les dimensions du cerveau ne dorment nullement la mesm'e du degré de développement intellectuel; il raille vertement fauteur qui , après avoir accordé à la sélection le pouvoir de développer le chant chez la fauvette ou le rossignol, lui refuse celui d'agir de même chez une prima donna; il se demande pourquoi M. Wallace invoque rassislance trunc force supérieure quand il parle de l'homme cl s'en passt^ dans des cas tout semblables dès qu'il sagil des animaux. «Un grand u nombre de passereaux, dit-il, oflrent un larynx trèscomplet, muni H (fun grantl nombre de muscles, . . . • Toutefois beaucoup de ces pasoîjereaux, inunis d\m appareil vocal complexe, ne se distinguent nul-
^ M. Gaudry, Animaaj! Jbisiles et géologie de rAttii^ae. — * PUopitkeeus atiiiqtw^ (Lorlel); trouvé à Sansan par M. Larlel, et le Dryopitkictu Fontani (Lartel), déiouvert à Saint-Gaudens par M. Fontan.
(' leaient par la beauté de leur voix Le raisonnement imaginé
(( par M. Wailace dans sa phase antidarwinienne serait ici |)arfaitement (( applicable. Ces oiseaux possèdent dans leur larynx un oi^ane beau- H roup trop bien conformé pour Tusage qu'ils en font. Il est donc né* ucessairc d'admettre Initervention d'une force supérieure pour façonu ner cet appareil . inutile aux oiseaux qui le possèdent, mais calculé en « vuo de générations nouvelles, qui, dans un avenir plus ou mois éloiugné et dans des conditions déterminées, apprendront à chanter. Que « M. Wallacc aurait-il à répondre A une semblable argumentation ^ P »
Otto question a dû embarrasser celui à qui elle sadressait. Il me s(«inble également difficile que le naturaliste anglais échappe à l'alternative que M. Claparède lui pose dans les termes suivants : «Ou bien " M. Wailace a eu raison de faire intervenir une force supérieure pour (« expliquer la formation des races humaines et guider l'homme dans la u voie do la civilisation , et alors il a eu tort de ne pas faire agir cette « même foi^e pour produire toutes les autres races et espèces animales «ou végétales; ou bien il a eu raison d'expliquer la formation des es- (( pèces végétales et animales par la seule voie de la sélection naturelle, « et alors il a eu tort de recourir à l'intervention d'une force supérieure « pour rendre compte de la formation des races humaines. »
M. Claparède termine son article par le passage que je viens de reproduire. Darwiniste bien connu , il n'avait pas besoin d'ajouter que la seconde des deux conclusions lui paraissait seule fondée. Je ne crois •guère plus nécessaire de dire que, toute doctrine réservée, c'est la première que je choisirais. Voyons si l'ouvrage de M. Wailace nous fournira quelque argument nouveau de nature A faiœ pencher la balance laissée pour ainsi dire en suspens par le critique de Genève.
IV. — Jusqu'à présent il n'est pas très-difficile de répondre, au nom (In darwinisme, aux arguments invoqués par M. Wailace pour faire de riioiumo t|ne exception. Certainement, pour qui croit aux principes de hi dcM'trine, pour qui regarde comme légitimes les hypothèses plus ou luuïm HVfuturées invoquées à titre de preuves par les darwinistes les phi« iMninenls, et accepte comme satisfaisantes toutes les explications ilunni^ofi par l'autour lui-môme lorsqu'il aagit des papillons et des orihopl/trnfi, il rst malaisé de comprendre que l'bommese soit constitué MM ili liorM do.H lois générales et ait échappé h la sélection naturelle. hi<N dmiii/'inii (lidicultés que pouvait présenter cette question auraient
été levées, ce me semble, par le rôle d'utilité prépondérante si ingénieusèment attribué par M. Wallace à rinlelligence humaine. En somme nous n avons , jusqu'ici , rencontré dans le livre du savant anglais rien qui justifiât sérieusement la défection que lui leproche M. Claparède^
Il en est autrement des fails que je réunis dans une quatrième et dernière catégorie. M, Claparède nen dil rien, et je le regrette. J'aurais été curieux de connaître ses réponses aux questions posées par M. Wallace quand il demande en quoi pourraient être utiles, à Torigine des sociétés, la puissance d'abstraction ou le {gentiment esthétique; de quelle manière ces facultés accrnîtraient les chances de sun>ie dans la latte pour Icxùtencc telle qu'elle e^tiste cliez les tribus où tout relève des nécessités matérielles; comment le principe de tutilité aurait pu développer chez le sauvage le respect religieux de la parole donnée, alors nrême que sa loyauté le conduit à une captivité certaine. M. Wallace aurait pu ajouter à la torture et a la mort; il aurait pu multiplier ces exemples, mais les précédents sufTisent. — Il est clair qu'ici la théorie est en défaut.
Ainsi, le principe d'utilité immédiate, personnelle, dont aucun darwiniste ne peut contester l'importance absolue» et qui, de l'aveu de Darwin aussi bien que de M. Walloce, constitue le point de départ même de toute la doctrine, a conduit l'un des inventeurs du darwinisme k élever contre la généralité de cette théorie des objections à mon sens irréfutables.
Il est vrai que M. Wallace n*a aperçu d'objections de cette nature que dans ses éludes sur l'homme; et voilà pourquoi il a fait de celui-ci une exception. Mais le même principe, employé comme pierre de touche à la manière de l'auteur, soulève des difficnllés bien plus nombreuses, bien plus radicales, et qui portent non-seulement sur Tbistoire de notre espèce, mais sur celle de toutes les espères animales et végé* taies.
En effet, pour quune faculté, un sentiment, un instinct, puissent être aiiles, il faut avant tout qu'ils existent au moins en germe. Pour qu'un appareil, un organe, une portion d'organe, assurent quelque su^ périorité à un être vivant, il faut que cet être les possède, au moins k l'étal rudimentaire. Pour qu'une fonction augmente les cbancea de sunnc d'un individu, animal ou végétal, il est nécessaire qu'elle se manifeste chez lui à un degré quelconque. Quelque chose qui n'est pas ne peut évidemment procurei' aucun avantage a qui que ce soit, en quoi que 'ce soit. #
^ J^oc, cit. p, 570.
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