PARIS
JOURNAL
CHARLES-QUINT
Son abdication, sa retraite, son séjour et sa mort au monastère hiéronymite de Yaste.
SIXIÈME ABTKLI1.
La seconde année que Charles-Quint passa dans le monastère fut plus troublée par la maladie que ne l'avait été la première, et les événements extérieurs l'assombrirent profondément. L'hiver ramena les infirmités de l'Empereur, en les aggravant. Dès le mois de novembre i55y, il eut un très-fort accès de goutte qui se déclara dans le bras gauche, s'étendit au bras droit, et l'empêcha, pendant plusieurs jours, de se servir de l'un et de l'autre. Les élancements du mal étaient d'une telle violence, que Charles-Quint dit n'en avoir jamais essuyé une aussi furieuse attaque3. Le 20 novembre, on l'habilla à grand' peine, et on le porta sur un siège à l'église , pour y entendre la messe. Ce fut pendant cette crise douloureuse, qui se prolongea jusqu'en décembre, qu'il apprit la conclusion humiliante des affaires d'Italie.
1 Voyez , ponr le premier article , le cahier de novembre 1 85a , page 660 ; pour le deuxième, celai de décembre, page 7 46; pour le troisième, celui de janvier i853, psge 17; pour le quatrième, celui de mars, page i33, et, pour le cinquième , celui d'avril, p. 339. — * Lettres du docteur Mathys à Juan Vasques et de Luis Quijada à la princesse doâa Juana, du aa novembre 15&7. Arch. Simanca».
Après avoir repoussé l'armée française de la frontière de Naples et fait lever au duc de Guise le siège de Civitella, le duc d'Albe avait reparu dans les États pontificaux à la tête de forces supérieures. Il s'était jeté dans la vallée d'Orvietto, et, passant par Banco et Sora, il avait joint, à Ponte diSacco, Marcantonio Colonna , qui avait enlevé le château de Pratica , s'était emparé de la ville de Palestrina , avait battu les troupes du pape entre Valmonte et Paliano, assiégé et pris Rocca di Massimo et pénétré de vive force dans Segni. La jonction opérée, il avait marché sur Rome, avec le dessein et l'espoir de la surprendre. Paul IV était réduit à l'impuissance. Le duc de Guise , irrité d'avoir été si mal soutenu par les Caraffa, s'était retiré à Macéra ta, ou il restait cantonné avec son armée. Les Allemands que Paul IV avait pris à sa solde, et qui étaient presque tous luthériens lui nuisaient plus auprès de ses sujets qu'ils n'étaient capables de le protéger contre ses ennemis. Ce fut sur ces entrefaites que le duc d'Albe s'avança, dans la nuit du 26 août, jusque sous les murs de Rome. IL lui aurait été assez facile d'y entrer; mais, soit qu'il craignît un échec en voyant la ville toute illuminée et en la croyant prête à se défendre , soit qu'il reculât devant l'horreur d'un nouveau sac de Rome, il ne poussa pas jusqu'au bout son entreprise. La menace n'en jeta pas moins la consternation dans la ville pontificale , et remplit le cœur de Paul W de colère et d'épouvante. « C'était une chose horrible à voir, dit l'ambassadeur vénitien Navagero, « que les lumières placées pendant plusieurs nuits sur toutes les mai- « sons, par crainte de ceux du dehors et de ceux du dedans. Il naissait « de là un très-grand mécontentement dans la cité de Rome , où les uns u désiraient la mort du papo, les autres demandaient que le duc d'Albe « entrât au plus tôt dans Rome , et des citoyens romains s'entendirent « entre eux pour lui en ouvrir les portes s'il s'y présentait. Le pape, « l'ayant su, les appelait dégénérés de leur antique sang et de la valeur « romaine s. »
Paul IV mettàit ses dernières espérances dans les troupes françaises, qui étaient accourues de Maccrata et qui campaient à Monte-Rotondo et à Tivoli; mais le duc de Guise fut soudainement rappelé par le roi son maître après la défaite de Saint-Quentin. Henri II, dans l'extrémité où le plaçait ce grand revers , considéra un aussi habile capitaine comme seul capable d'arrêter l'ennemi victorieux. L'instruisant des
' Cette • gente tedesca, • comme dit Navagero, « era in tutto luterana, non volera < la messn, abborriva le immagini, non faceva in tnUi i giorni differenia di cibo, etc. ■ Relation* di Roma. dans Alberi, série II, vol. III, p. Aoi. * — Navagero, Relation* di Roma, dans Alberi, série U, vol. III, p. âo8.
mesures qu'il avait prises, dos levées considérables qu'il avait ordonnées, il lui écrivit, dans un simple et noble langage : «Reste à avoir « bon cœur et a ne s'estonner de rien l. » Il l'invita à laisser d'asses fortes garnisons dans quelques bonnes places de fhtat ecclésiastique, du Siennois, de la Toscane, et à partir tout de suite avec ses meilleures troupes. « Je ne seray point à mon aise, ajoutait-il, que je ne sache « que vous soyez en chemin *. »
Le duc de Guise quitta donc l'Italie et dit en partant : «J'aime bien « l'Eglise de Dieu; mais je ne feray jamais entreprises ni conquestes sur «la parole et la foy d'un preatre'.» Paul IV, qu'il laissa maître de s'arranger arec les Espagnols, s'y voyait contraint, à son grand déplaisir. Depuis quelque temps , il s'en montrait moins éloigné. Philippe II n'avait pas cessé de lui (aire parvenir les plus humbles supplications , en lui offrant une obéissance qui touchait à l'abaissement 4. Il ne pouvait pas supporter la pensée d'être en guerre avec le souverain pontife : aussi ordonna-t-il au duc d'Albe « de négocier la paix à des conditions h qui n'eussent rien de dégradant, d'humiliant, pour Sa Sainteté9, car il «aimait mieux , disait-il, perdre les droits de sa couronne que de tou- « cher même le plus légèrement à ceux du Saint-Siège. » Le fds de Charles-Quint, en cela si peu semblable à son père, étant prêt à subir la loi du pape en Italie, lorsqu'il pouvait la lui imposer, l'arrangement était facile et devait être prompt. Deux conventions, l'une publique, l'autre secrète, furent conclues, le 1 4 septembre, entre Paul IV et Philippe II. La première portait que le roi Catholique ferait ses soumissions au pape, qui renoncerait à l'alliance des Français; qu'il restituerait toutes les places qui avaient été prises sur lui, et dont les fortifications seraient abattues; que Paliano serait mis en séquestre entre les mains de Jean Bernardin Carbone, parent desCaraffa, jusqu'à ce que les parties en eussent décidé autrement. Par la seconde, il fut stipulé que Jean Caraffa recevrait, à titre de principauté, la ville de Rossano; qu'il céderait au roi d'Espagne Paliano, dont le séquestre cesserait alors, dont les fortifications seraient rasées, et que le roi d'Espagne pourrait donner à qui il lui conviendrait, pourv u que ce ne fût point à un excommunié ou à un ennemi du pape : c'était exclure de sa possession Marcantonio Colonna, qui en avait été dépouillé comme ami des Espagnols, qui s'était distingue
1 Lettre de Henri II an duc de Guise, du i5 août 1 557. Ribier, t. 11, p. 701. — * Ikid. t. II, p. 700. — ' Brantuaie, t. V, p. 3tO, Vie de Maria d'Autriche, reyne de Hongrie. — * Lettre de Selve à Henri H. Kibier, t. Il, p. 696 à 698. — * Lettre de Philippe II au duc d'Albe, citée par Adolfo de Castro. Hùtoria dt lot protestante* upunolet, etc.. iu-8\ Cadii, i85i, p. i3i. Retint, estaRcia, etc., fol. i56, r".
dans la dernière guerre comme leur allié, et qu'on sacrifiait à l'opiniâtre animosité du pape. Il fut, de plus, stipulé «que Sa Sainteté re- « cevrait du roi Catholique, par l'organe de son plénipotentiaire le duc «d'Albe, toutes les soumissions nécessaires pour obtenir le pardon de «ses offenses1. »
L'impérieux et altier Paul IV s'attacha à rendre éclatante , dans une cérémonie publique , l'humiliation du roi qui l'avait vaincu. Assis sur le trône pontifical, entouré des cardinaux et au milieu de l'appareil le plus solennel, il admit auprès de lui le duc d'Albe, qui, tombant à ses genoux, le pria d'absoudre le roi et l'Empereur des censures qu'ils avaient encourues en lui faisant la guerre. Le pape donna alors cette absolution avec la majesté hautaine et l'indulgence généreuse d'un maître et d'un supérieur. Il dit ensuite en plein consistoire «qu'il avait rendu au siège « apostolique le plus grand service qu'il eût jamais reçu, en apprenant « aux souverains pontifes, par l'exemple même du roi d'Espagne, à « abaisser l'orgueil des princes qui méconnaîtraient toute l'étendue de « l'obéissance qu'ils doivent au chef visible de l'Église » Le duc d'Albe, que Paul IV logea dans le palais du Vatican et qu'il lit manger à sa table, ne sentit pas moins la faiblesse du roi son maître : * Si j'avais été le roi «d'Espagne, dit-il, le cardinal Caraffa serait allé à Bruxelles implorer « aux pieds de Philippe II le pardon que je viens de demander aux pieds de Paul IV3.»
La paix rétablie avec le Saint-Siège combla de joie la religieuse Espagne, où le souverain pontife conservait un parti puissant, dans le clergé surtout. Les cloches furent mises en branle dans toutes les villes, et il y eut à Valladolid deux processions d'actions de grâce auxquelles assistèrent la gouvernante d'Espagne et le prince don Carlos4. Charles-Quint fut loin de partager cette allégresse. Vasque* lui transmit les lettres du cardinal de Sigucnza, qui rendait compte de la négociation du traité et de l'accueil fait au duc d'Albe dans le palais du Vatican. Restituer à l'ennemi invétéré de la domination espagnole en Italie tout ce qu'on avait pris sur lui sans l'obliger à rendre ce qu'il avait enlevé aux par-
1 Historia dë loi protetlante* ttpanûles , p. — ' Ibid. p. i3i. Il disait à Sclve, ambassadeur de Henri II, «que personne n'était exempt de sa juridiction, fût-il
• empereur ou roy, et qu'il pouvait priver empereurs et rois de leurs empires et
• royaumes sans avoir à en rendre compte qu'à Dieu. * Lettre de Selve à Henri II, du 8 janvier i558. Ribier, t. II, p. 716. — ' «El rey mi amo ha incurrido en
• gran fa] ta. Si cambiândose la suerte yo hubiese sido rey de Espnôa, cl cantonal
• Carrafa hubiera ido â Brusela» â hacer de rodillas ante Felipe 11 lo que boy lie
• ejecutado yo ante Paulo IV. • Ibid. — * Lettre de Juan Vasquez à l'Empereur, du 18 novembre i557> dans Retiro, ettanxia, etc., fol. 149, v\
tisons ainsi sactifiés de ta maison d'Autriche , parut au politique et fier Empereur une faute et une honte. «Malgré sa goutte, écrivit Gastelù «à Vasquez le 2 3 novembre, l'Empereur se fit lire hier toutes les dé- « pèches que vous ave» envoyées.... 11 se mit en colère à propos de la «paix, qu'il trouva très-déshonorante, et certes Sa Majesté ne se serait » pas attendue a voir dans ce temps-ci une pareille chose '. »
Charles-Quint ne put pas s'accoutumer à cette nouvelle, et. plus d'un mois après, il n'en parlait qu'avec un insurmontable courroux, ull n'y a pas de jour, écrivait Quijada le 26 décembre, que l'Empe- « reur ne murmure entre les dents contre la paix avec le pape *i. » l>a connaissance des articles réservés ne l'apaisa point, et il dit : «Qu'il «trouvait la capitulation secrète aussi mauvaise que la convention puoblique3. » Le commandeur d'Alcantara fut témoin lui-même de sou. blâme et de son irritation. Il apporta à l'Empereur une lettre trèshumble du duc d'Albe, qui, l'instruisant de ce qu'il avait fait a Rome , lui annonçait qu'il s'embarquait pour la Lonibardie, afin d'y mettre les affaires dans le bon état où elles étaient ailleurs, avec l'intention d'aller ensuite demander au roi la permission de se reposer de vingt-cinq années d'agitations et de fatigues et de venir en Espagne baiser les mains de Sa Majesté impériale. La faveur dont jouissait le messager ne suffit pas à faire bien accueillir le message. Charles-Quint ne répondit rien, et ne voulut pas même entendre une relation détaillée des événements, qui était jointe â la lettre du duc d'Albe. Il dit > «Qu'il en « savait assez ». »
L'issue de cette guerre ne fut sans doute pas étrangère au redouble ment de ses maux : sa santé dut en souffrir comme son orgueil. Les accès de goutte se succédèrent presque sans interruption; ils furent violents et longs. Le premier avait duré du 1 6 novembre au commencement de décembre dans toute son intensité , et Charles-Quint s'en relevait à peine le 12 décembre. Sa convalescence fut lente, le laissa faible, et fit place, le A janvier 1 558, à une nouvelle et forte attaque, qui des bras descendit dans les genoux , lui causa de grands troubles d'es-
1 « Pus6 se en coléra por lo de la paz pareciendole que es muy vergonzosa , etc. » Retiro, etlancia, etc., fol. »4q . »*• Ferdinand, son frère, ne la trouva pas moins désavantageuse, il écrivit k Philippe II . «A mi me desplugo que la pas con el papa mo se hiciese enn medios mas avenfajados, para V. A. cnmo yo quisiera 6 él « merescia. • Lettre de Ferdinand 1" .1 Philippe 11, du 37 novembre 1557. Cottccton de documentas ineditos, Madrid, in-8\ t. II, p. 509. — ' Lettrede Quijada à Vasquez. du 36 décembre. ftetin, estancia,etc, fol. r*. — ' «Dijo parecerle Un mal la • capitulacion seercta como la publica. • Lettre de G as tel 11 a Vasquez. Ibid. fol. «58, v*. — ' J*tf. fol. 160
tomac et le retint au lit jusqu'au 10, Dans les intervalles entre ces deux accès, ou même lorsque, durant l'accès, la douleur était moins vive, il s'occupa avec une active sollicitude des intérêts de son iils, et porta sa prévoyante attention sur la France, où tous les efforts allaient désormais se concentrer et de grands événements s'accomplir. Il manda à Yustc don Juan de Acuna, qui arrivait des Pays-Bas, «parce que. •idisait-il à Vasque/., je veux entendre de lui certaines choses de Fiante dre, et vous feret bien de m'aviser de tout ce qui vous parviendra. »
Il avait reçu de sa fille une lettre du iU décembre, dans laquelle, se montrant impatiente d'être débarrassée du fardeau de l'autorité, elle demandait que son frère Philippe II retournât en Espagne pour s'en charger lui-même et y prendre possession de la couronne d'Aragon. La princesse doua Juana avait, en outre, transmis à son père les délibérations du conseil d'État, qui faisait connaître l'épuisement financier du royaume, la difficulté croissante de continuer la guerre et dès lors l'opportunité qu'il y aurait à profiter des victoires obtenues pour conclure la paix à des conditions avantageuses. L'Empereur lui répondit le 36 décembre, en se prononçant contre de semblables pensées. « Certainement, lui dit-il, la paix est en tout temps excel- •< lente et souhaitable. Aussi n'ai-je jamais donné pour excuse des u maux grands et nombreux que la guerre fait souffrir à la chrétienté «que le peu de sûreté qu'il y a du côté des Français, comme l'a monm tré l'expérience du passé , puisqu'ils n'ont jamais tenu et ne tiennent «jamais ce qu'ils promettent qu'autant que cela leur convient. Je ne « vois pas., d'ailleurs, quels moyens, bons pour lui, le roi aurait de trai- « ter de Ja paix , ses affaires étant au point où elles se trouvent. Bien «que je sache que sa venue dans ces royaumes serait aussi nécessaire «que vous le dites, il ne conviendrait cependant en aucune manière «qu'il s'éloignât do la Flandre, surtout en celte conjoncture l. »
Comme le conseil d'Etat proposait, si la guerre continuait, d'attaquer Ut France par la frontière des Pyrénées, avec une armée composée de gens de pied fournis par les villes et les grands d'Espagne, des gardes à cheval, de quatre mille Allemands et de deux mille Espagnols de vieille troupe , il ajoutait : « Je reconnais qu'on pourrait opérer par «U uue utile diversion; mais il se présente à mon esprit trop de dilli- «cultés pour que jo croie au succès qu'on attend d'une pareille entre- « prise. En entrant par la Navarre sans avoir de flotte et sans recevoir «d'assistances en vivres de Vendôme (roi de Navarre), je ne sais com-
' Lettre de Charles-Quint à sa tille dona Juana. Reùro, ettancia, «le, fol. i56, v*.
a ment on pourrait nourrir les troupes lorsqu'on marcherait en avant... « Je pense donc qu'il conviendrait mieux que l'aide proposée pour cette a expédition se convertit , Tannée qui vient , en un grand effort pour «pénétrer en Picardie et en Normandie, parce que j'espère en Dieu « que les affaires du roi de France étant aux termes où elles sont ré «duites, on l'accablera à tel point que de longtemps il ne pourra pas
• lever la tête. Jamais on n'a vu et il s'écoulera bien des années avant «qu'il s'offre une occasion comme celle qui se présente pour achever « son abaissement '. ><
Mais Philippe il ne ressemblait pas à Charles-Quint; il n'avait tire qu'un médiocre parti de sa bonne fortune. Après avoir pris Saint- Quentin, Harn. le Cételct, Noyon, et fortifié les deux premières de ces villes en démolissant les rempart» des deux autres, il avait licencié son armée, qui était d'un entretien ruineux, et n'avait conservé que1 les gar oisons nécessaires à la défense des places les plus avancées et les plus importantes. Il avait laissé à Henri 11 le temps de rassembler ses forces et de réparer son échec. Ce prince, invoquant l'assistance de son peuple et le patriotisme de sa noblesse, avait obtenu des sommes considérables, réuni autour de lui tous ceux qui avaient déjà porté les armes, pris à sa solde ta.ooo Suisses et G.ooo lansquenets, convoqué toute la vaillante cavalerie de ses ordonnances, et nommé lieutenant-général des armées françaises dans tout le royaume l'entreprenant duc de Guise, arrivé d'Italie avec l'élite de ses troupes et ses meilleurs capitaines. Son dessein était de profiter du désarmement des Espagnols et de réparer dans une campagne d'hiver les désastres qu'il avait éprouvés durant la campagne d'été.
Charles-Quint avait prévu ce projet de bonne heure et s'en était inquiété, ail parait, avait-il écrit a sa fille dès le i5 novembre, que le a roi de France arme avec furie, et il pourrait bien se faire qu'il entrât «en campagne cet hiver et tentât de recouvrer quelques-unes des «places qu'il a perdues ou d'en surprendre d'autres'.» Il proposait de faire servir à repousser les attaques probables de Henri II une petite
1 • Porqne espeio en Dios que eslando las cosas del rey de Francia, on los ter «minos qne estan, se harian taies efeclos que no pu dièse levantar la cabexa Un
• pronlo; pues no se ha visto ni se ofrecerà en tnuchos anoa la) coYun'.ura como la
• présenta para ponelld en ejecucion. » Ibtiro, ttlancia, etc., fol. i55, r*. —
• ■ Y podria »er que junkando cl rey de Francis su carapo, quisiese este hinvierno
• intenter df récupérer algunas de las plaïas que h j perchdo o ganar olras de «nuevo. • Lettre de Charles - Quint à doua Juana, du i5 novembre. Ihid. fol i47. r'.
armée de 10,000 hommes de pied et de i,?ooà i,5oo chevaux qu'un chef de bande alsacien, le baron de Polviiler, avait levée par ses ordres et ceux de Philippe II pour pénétrer dans la Bresse et la Savoie et y opérer un soulèvement en faveur du victorieux Philibert- Emmanuel, qui en était le souverain dépossédé, a Si le roi, disait-il, n'a « pas les forces nécessaires pour se porter où besoin sera, qu'il ordonne « à Polviiler de le joindre... et, l'ayant auprès de lui, il pourra plus aisé- « ment tenir tête a l'ennemi, s'opposer à ses desseins, et l'empêcher de <> réussir dans rc qu'il entreprendra... et, prenant des positions fortes et «commodes, il lui sera facile de donner secours aux amis, d'assaillir «avec avantage les ennemis, comme je le pratiquai à Valencienues. à « Namur et à Renty » Ce conseil était prudent , mais il ne put pas être suivi. L'expédition de Polviiler avait ëchoué dans le comté de Bresse, où le chef alsacien avait rencontré des troupes qu'il n'y attendait pas. les corps français d'Italie, que le duc de Guise avait amenés par Marseille, et le duc d'Aumale à travers les Alpes. Sa petite armée avait été mise en déroute, et Philippe II, pris au dépourvu, essuya à son tour des revers considérables.
Accueilli comme un sauveur, le duc de Guise ne démentit pas les espérances qu'avaient mises en lui le roi et le royaume. Il conçut une entreprise extraordinaire capable de réparer la défaite et la prise de Saint-Quentin. Les Anglais, qui avaient longtemps possédé presque toutes les côtes occidentales de la France, et auxquels Philippe-Auguste avait enlevé la Normandie et Charles VII la Guyenne , avaient encore un formidable pied-à-terre sur le continent, d'où ils n'avaient pas été complètement expulsés. Maîtres de Calais, dont Édouard III s'était emparé en 1 3/17 , ils étaient cantonnés depuis plus de deux cents ans dans cette place, qu'ils avaient fortifiée et où ils avaient transporté des bourgeois de Londres et des paysans du comté de Kent. Vraie colonie anglaise, Calais était comme le prolongement de l'Angleterre sur le continent ; c'était l'étape de son commerce des laines avec les Pays-Bas et le point de départ de ses expéditions militaires contre la France. Située sur une partie peu accessible de la côte , environnée par l'Océan et par des marais, munie d'une citadelle intérieure, flanquée de quatre bastions, entourée de larges fossés que remplissaient les eaux des rivières de Hames, de Guincs et de Mark, défendue par les deux forts de Nieulay et de Risbank, dont le premier commandait et foudroyait la chaussée qui seule conduisait à la ville du côté de la terre, et dont le
1 Retira, estancia, etc., fol. 1^7. r*.
second protégeait le port et en interdisait l'entrée du côté de la mer, la place de Calais passait pour imprenable. Ce qui semblait faire sa sûreté amena sa perte. Les Anglais n'entretinrent pas avec assez de soin ses fortifications, quoiqu'ils fussent en guerre contre la France. Ils avaient l'habitude d'en diminuer la garnison pendant la saison d'hiver, si contraire a un siège, que rendaient, cette année, plus improbable encore les revers essuyés par les Français en Picardie et en Italie. Us rappelèrent donc en Angleterre, selon leur usage annuel , une partie des troupes restées dans Calais , malgré les représentât ious de lord Wcnworth. qui en était gouverneur.
Le duc de Guise proGta de cette trop grande confiance pour enlever la place dans une attaque aussi vive qu'inattendue. Il la fit d'abord reconnaître secrètement; puis, trompant les Espagnols et les Anglais par d'adroites manœuvres, il se montra disposé à reprendre Saint- Quentin. 11 parcourut toutes les places de la frontière française, depuis la Champagne jusque vers le Boulonnais, comme pour les y mettre à l'abri d'une agression. Se rapprochant ainsi, sans inspirer de défiance, de la ville qu'il voulait surprendre, après avoir fait mystérieusement tous les préparatifs du siège et avoir donné aux navires échelonnés sur les cotes de la Gascogne, de la Saintonge, de la Bretagne, de la Normandie, de la Picardie, l'ordre de se rendre dans la Manche, il arriva tout d'un coup sous Calais, dans la nuit du i" janvier 1 558. Aussitôt il l'investit et il en commença le siège.
Il attaqua avec la plus grande vigueur les deux forts de Nieullay et de Risbank , qu'il enleva le 3 janvier. Dès qu'il en fut maitre , il tourna son artillerie contre les portes de la rivière, dont il abattit les fortifications, et il foudroya la citadelle, où il fit brèche, et pénétra le 6 de vive force, en passant au fil de l'épée ceux qui la défendaient. S'il restait maître de rette forte position, qui dominait la ville du sud au nord. Calais ne pouvait pas tenir plus longtemps. Aussi les Anglais tentèrent-ils un effort désespéré pour la reprendre; mais, n'y étant pas parvenus, ils demandèrent à capituler. Le 8, la capitulation fut signée, et, le 9. le dur de Guise, retenant prisonniers lord Wenworth et cinquante officiers de la garnison, dont le reste put faire voile vers l'Angleterre, remit la France en possession de Calais, qu'il prit en quelques jours, tandis qu'Édouard III n'y était entré qu'après onze mois de siège. Il avait eu la gloire de lui conserver Metz, il eut celle de lui rendre Calais.
Poursuivant le cours de ses heureuses entreprises, le duc de Guise se porta, le 1 3 janvier, devant Guines , que les Anglais occupaient depuis 1 35 1 , s'empara le même jour do la ville, qu'ils avaient abandonnée,
l'i JOURNAL DES SAVANTS.
al les força, le a i, à capituler dans la citadelle, où ils s étaient réfugiés. 11 prit, sans coup férir, le château de Hames, qu'ils avaient évacué et qui formait le dernier poste occupé par eux dans le comté d'Oye, ainsi replacé tout entier sous la domination française. Le duc de (Juise n'aequit pas peu d'honneur en terminant entre la France et l' Angleterre une lutte territoriale qui durait depuis des siècles : il fit rentrer l'une dans ses frontières maritimes et il repoussa dans son Ile l'autre , qu'il punit d'avoir pris part à une guerre sans motif et sans intérêt pour elle, laissant le commandement de Calais, dont les fortifications furent réparées, au vaillant et expérimenté Paul de Thermes , chargé de défendre cette côte reconquise, le duc de Guise se dirigea bientôt vers les Pays- Bas, où le duc de Ncvcrs prit les châteaux d'Herbemont, de Jamoigne. de Chigny. de Rossignol, de Villemont, et où il devait aller assiéger lui-même l'importante place de Thionville.
La prise de Calais découvrait la Flandre maritime et le sié^e de Thionville menaçait le duché de Luxembourg. Philippe II, réduit à la défensive, était placé, au commencement de i 558, dans la position dangereuse où il avait mis Henri II vers la fin de i 55y. La nouvelle de in prise de Calais fut transmise par Vasques , le 3 i janvier, de Valladolid a Yuste : elle désola l'Empereur. II était, depuis deux mois et demi, malade presque sans interruption. Le a février, jour de la Purification, il voulut entendre la grand' messe dans l'église, où il se fit porter sur son fauteuil et où il communia. Bien qu'il fût entouré de coussins de plumes, il sentait de la douleur jusque dans les os A ce mal profond s'ajouta la plus vive anxiété politique, lorsque Quijada, le a février, l'instruisit de la perte de Calais, qu'il lui avait tenue cachée la veille au soir pour ne pas trop l'agiter pendant la nuit8. Il dit u qu'il n'avait pas éprouvé de « plus grande peine en sa vie'. » 11 craignit que les Français victorieux ne marchassent sur Gravelines et que rien ne fût capable de les arrêter dans leur élan et leur succès. «Ma fille, écrivit-il le jour même a la « gouvernante d'Espagne , j'ai ressenti cette perte au degré où elle de-
1 Lettre de Quijada à Vasquex, du 3 février. Retint, ettancia, etc., fol. îtii, r'\ — 1 • No se le lia dicho nada de este correo, porque duerma Su Majeslad cou mas > repose-, y porque sentira mucho esta nueva. ■ lbid. Gastelû écrivit le même jour a Vasquex : «Parecio al sefior Luis Quijada y â mi que no se le debia dar mioche
• cuenta de lo que resuclta deala nueva de Calés y lo dem is, porque, segnn »irmle
• estas cosas y cualquier mal suceso que toogan las del rcy, lengo por cirrto que « séria cauNa do que su indisposicion fuesc adclante, y causase major iucouveoiente -à su snlud. • Arrh. de Simanca*. — ' « Fuc tanta la pena que «civtio, que dij< «que en su vida no la habia recebido tan grande.» Lettre do GaMelù . du à lévrier. Arch. de Simancts.
« vait l'être. Plus j'y pense, plus je trouve de motif» et je vois de dan- «gers qui m'en font tenir la nouvelle pour la pire que je pusse recevoir, u soit à cause de la grande importance de celte place au lieu où elle est «située et de la position du roi, qui est désarmé et sans argent, soit a cause des conséquences qu'elle pourra avoir. Quoique j'aie cherché ce » à quoi il fallait immédiatement pourvoir, je ne vois pas autre chose à a faire, en attendant les avis et les projeta du roi. que de presser le dé- « part de la flotte qui lui porte l'argent, a tin qu'il puisse s'en servir. « Donnez donc l'ordre de partir, sans perdre un moment , à Pedro Me- «oendez ou à celui qui doit la conduire. » 11 invita, de plus, la gouvernante à retirer, selon les ordres de Philippe II , l'or et l'argent qui étaient en lingots à Se ville, pour eu préparer le prompt transport dans les Pays-Bas. Il ajouta : «Quoique je sois certain, ma fdle, que, connais- « »ant le trouble et les embarras dans lesquels se trouvera le roi , vous •< lui viendrez en aide avec la diligence qui convient, j'ai voulu cependant vous dire tout ceci, parce que je seus à tel point ce qui est ar- « rivé et ce qui pourrait en être la fâcheuse suite , que je ne saurais « m'empècher d'être en grand) ; inquiétude jusqu'à ce que j'aie appris u qu'on y a remédié »
Le courrier d'Afrique lui apporta en même temps l'alarmante nouvelle de l'attaque prochaine d'Oran, où le comte d'Alcaudete était aile s'enfermer. U lui semblait que les Français ne trouveraient plus d'autre obstacle à leur marche sur Bruxelles que le château fortifié de Gand , et que les Barbaresques pourraient bien s'emparer de la ville que les Espagnols leur avaient enlevée depuis un demi-siècle, et avec laquelle ceux-ci tenaient en bride les anciens conquérants de leur pays. 11 était plus troublé dans sa solitude qu'il ne l'avait jamais été sur son trône, et il demandait qu'on l'informât diligemment de tout ce qui arriverait sur la frontière de France et sur Ut côte d'Afrique. Vasques, auquel il en donna les ordres les plus pressants, hâta l'envoi de l'argent préparé pour Philippe II. Le mauvais temps ayant forcé la flotte à rentrer dans le port , il fit mettre sur-le-champ en mer un navire léger chargé d'une première somme pour Philippe II. Le reste de l'argent fut bientôt transporté dans les Pays-Bas par d'autres vaisseaux, également bons voiliers, que la saison d'hiver n'empêcha pas de sortir de Laredo. Vasquez transmit en même temps 1 60,000 ducats, en traites payables à la foire prochaine de Medina dcl Campo, au prince Doria , pour qu'il unît ses
' Lettre de l'Empereur à U princesse don* Juana, du 4 février i558. Hetuv, titancia, etc., fol. 161 , v\ el i<3a, r".
galères à la flotte d'Espagne dans la Méditerranée et qu'il protégeât les côtes de la Péninsule contre l'armée navale des Turcs qui avançait1.
Ces grands soucis agirent sur la santé de l'Empereur. Il eut une nouvelle attaque de goutte: c'était la troisième de cet hiver; elle ne fut cependant pas violente ni prolongée. Le 8 février, l'appétit lui étant un peu revenu, il mangea des huîtres fraîches, et il demanda à Séville du bois des Indes et de la salsepareille pour en boire des décoctions, ce qui faisait dire à Quijada : « Les rois se figurent sans doute que leur « estomac et leur complexion diffèrent de ceux des autres hommes s. » Cependant l'humeur qui le tourmentait par des crises si douloureuses et si fréquentes se porta au dehors. Le médecin Mathys, donnant à Philippe II des nouvelles de son père , lui écrivait le i U février : « Sa « Majesté a eu recours, pendant quelques jours, au vin d'absinthe, qui a
<f achevé de fortifier ses entrailles Mais aussitôt le prurit, cet ancien
«bourreau qui ne le quitte presque plus, a envahi les jambes. En même « temps s'est déclarée une chaleur importune qui, depuis le 3 février «jusqu'à aujourd'hui, le force à toujours dormir les jambos nues, sans «supporter la moindre couverture... Après sa longue attaque dégoutte «et sa diète, elle ne surprend personne; elle révèle la présence d'une « grande cacochymie et la secrète corruption des humeurs. Si on la «détournait le moins du monde des jambes, nul doute qu'allant se « fixer ailleurs elle ne devînt la cause de beaucoup de maux et de rate vages. Je ne juge pas qu'il y eût sûreté et prudence à mettre en mou- « vement de pareilles humeurs ou à les chasser par des médicaments. « surtout lorsque la nature nous montre utilement son action en s'eiror- « çant d'écarter et d'éloigner ces humeurs des organes essentiels ... Le « prix de l'existence confiée à mes soins m'interdit, d'ailleurs, de faire « inconsidérément des expériences, car, comme dit Hippocrate, toute « expérience entraîne des périls, et la chose elle-même est très-difficile à « apprécier
«Quant à la constitution physique de l'Empereur, autant qu'on en « peut juger, elle est passable pour le moment : car, libre de sa goutte, «il dort bien et d'un sommeil paisible-, il mange, je ne dirai pas beau- « coup, mais raisonnablement; il boit, par jour, un peu plus ou un peu «moins d'une pinte3 en partie de vin, en partie de bière, selon son
' Lettre «te l'Empereur à Vasque/ , lettre de Vasquex a l'Empereur, du 7 février. I\ttiro, eslancui, etc., p. 163 et i63. — *• A losreyo* debelcs do parecer que su es- • tomago y conaplixion es difererrte de los otros. • Lettre de Ouijada à Vasquez, du 9 février. Ibid. fol. i63. v*. — ' Quatuor heminas , dit Matliys. Le contenu de Yhi-
« antique usage. La plaie du petit doigt de sa main droite ne jette plus. « mais peu à peu elle se remplit de chair et parait devoir bientôt se «cicatriser. Après son attaque de goutte, c'est a peine si, jusqu'ici, sa « bouche a perdu un moment sa sécheresse et son inflammation , qui « est tantôt plus grande et tantôt moindre et nous occupe surtout la « nuit, car, pendant le jour, on la calme avec de la joubarbe »
C'est au commencement de février , anniversaire de son entrée au couvent, que Charles-Quint se serait, s'il faut en croire les récits des moines hiérony mites, prêté à un simulacre de profession monastique. Le maître des novices ayant rencontré le chevalier Moron , gnardaropa de l'Empereur, lui dit en riant : «Senor Moron, il y aura bientôt un an « que Sa Majesté est ici. Son noviciat sera alors terminé. Que Sa Ma- «jesté voie si le couvent lui convient et si elle veut y faire profession, • et qu'elle le dise avant l'expiration de l'année, car, si elle cherchait à « nous quitter après, nous ne la laisserions pas sortir. J'en avertis, afin « qu'on ne se plaigne pas de moi quand il sera trop tard. * Moron se mit à rire, et il ne manqua pas de rapporter ce propos à l'Empereur pour l'égayer. Charles-Quint goûta la plaisanterie, quoiqu'il fût, dans le moment, tourmenté par la goutte, et il dit à Moron : « Va trouver le maître « des novices et assure-le que, si le couvent est content de moi et s'ils
■ veulent me recevoir dans leur ordre , je suis content d'eux tous et u que je me donne dès cette heure pour profès. » Le maître des novices ne s'attendait point à ce que Moron racontât à l'Empereur ce qu'il lui avait dit. En apprenant sa gracieuse réponse, il ajouta : «Senor Moron, « nous serions bien difficiles si nous n'étions pas satisfaits d'un pareil
■ novice, qui offre à tous les meilleurs exemples. Si Sa Majestë se donne « pour profès , nous nous donnons tous pour ses serviteurs et ses cha- « pclains. »
L'Empereur voulut pousser la chose jusqu'au bout D fit venir Juan Régla, son confesseur, et s'informa auprès de lui de ce qui se pratiquait lorsqu'on recevait un religieux dans l'ordre. Ayant appris qu'on examinait son origine pour savoir s'il était âesang bleu (sangre azul) non mêlé de sang maure ou juif, qu'on célébrait ensuite l'admission du nouveau profès par une procession solennelle et par un sermon dans lequel on lui expliquait ses devoirs religieux, qu'enfin la journée se terminait par un repas autour d'une table bien servie et par une promenade aux champs, il ordonna qu'on en fit autant pour lui. Le 3 février, sans qu'on
mina pesait boit onces. — ' Lettre latine d'Henri Mathy* à Philippe II. Rtîin, fi tanna, «te., fol. 16a, v*. et i65.
procédât à la vérification préalable de sa descendance, il y eut donc messe, sermon, procession, Te Deam. Le père Francisco de Villalba prêcha sur l'abandon chrétien des grandeurs terrestres , et dit qu'à se dépouiller de tout pour servir le Christ, l'empire était plus grand qu'à gouverner les plus vastes États du monde. Les Flamands de Cuacos vinrent ce jour-là au couvent avec leurs habits de fête, et l'on envoya de Plasencia à l'Empereur des perdrix, des chevreaux, du gibier, dont il régala les moines , qui purent parcourir librement la forêt aux doux rayons du soleil qu'ils n'avaient aperçus toute l'année que du fond de leur cloître. Pour s'honorer d'une association à leur ordre aussi haute quoique aussi peu sérieuse , les hiérony mites de Yuate ouvrirent dès lors un nouveau registre des proies qui commençait par ces mots : « A l'éternelle mémoire de cet illustre monarque et puissant roi, et a afin que les futurs religieux puissent se glorifier de voir inscrits leurs u noms et leurs professions à la suite du nom de ce glorieux prince1. »
L'Empereur n'assistait pas à cette célébration de l'anniversaire de son arrivée au couvent; Û était retenu tristement dans sa chambre. C'était au plus fort de ses souffrances corporelles et de ses préoccupations politiques. De petites tribulations étaient même venues se mêler aux grandes inquiétudes. Les villageois de Cuacos, pauvres, turbulents et pillards, s'étaient montrés sans respect pour le puissant cénobite qui vivait dans leur voisinage et leur distribuait une bonne part des aumônes qu'il répandait tous les mois parmi les habitants les moins heureux de la Vera; ils se querellaient avec ses serviteurs, chassaient ses vaches des pâturages de la forêt, dérobaient les fruits de son verger, péchaient les truites de ses réservoirs. Le tribunal de Plasencia étant trop loin pour les mettre à la raison , Charles-Quint fit établir à Cuacos même une juridiction particulière, dont fut investi le licencié Murga. Devenu juge de la résidence impériale, Murga étendit ses pouvoirs non-seulement sur les serviteurs de Charles-Quint, mais sur tous les villageois qui avaient des démêlés avec eux ou qui commettaient des déprédations aux dépens de l'Empereur leur maître. Cette juridiction offusqua le corrégidor de Plasencia, don Pedro Zapata Osorio, qui la considéra comme un empiétement sur la sienne. Dans la jalousie d'autorité qui lui troubla la tête , il osa arrêter et incarcérer l'alguasil du licencié Murga pour avoir exercé ses fonctions sur son territoire Irrité d'une hardiesse
1 Fray Joseph de Siguenia, Historia de la or den de San Geronimo, part. III , lib. I, c. xxxvui, p. 198. 199. La retraite de Chartes Qaint , ms. analysé par M. Bakhuizen van deo Bnuk. c xxx. p. 40, 41, 4a. - * Leur* de Gaslelu à Juan Vaaqnes, du 5 février i558. Arch. de Simanoas.
aussi peu respectueuse, Charles-Quint fit suspendre par sa fille don Pedro Zapa ta Osorio. et le grand souverain qui avait eu pour adversaires François I". Clément VU et Soliman II se vit alors en contestation avec un petit corrégidor de l'Estramadure.
Le juge Murga fut appelé à Yuste pour y poursuivre les auteurs d'un vol audacteusement commis dans le coffre même de l'Empereur : on y avait enlevé 800 ducats destinés à des aumônes. Il n'y avait que des gens de la maison, connaissant les lieux et instruits du dépôt, qui pussent les avoir pris. Après des recherches infructueuses, Murga demanda à l'Empereur l'autorisation de mettre à la tortura» ceux qu'on suspectait d'avoir commis le vol; l'Empereur ne le voulut point : « Il y a, dit-il , des choses qu'il vaut mieux ne pas savoir1. » Cette humaine indulgence ne lui était pas ordinaire : il était, en certaines choses, d'une dureté impitoyable, comme l'attestent les dispositions rigoureuses de ses édits et de ses lois, et comme le montrèrent bientôt les cruelles invitations qu'il adressa à la gouvernante sa fille et au roi son fils contre les protestants qui furent découverts en Espagne.
Vers la fin de février, il .éprouva un grand chagrin domestique. Les deux reines douairières de France et de Hongrie l'avaient quitté dans le mois de décembre : à rapproche de l'hiver, il n'avait pas voulu qu'elles restassent plus longtemps dans un pays que son élévation montagneuse rendait humide et froid pendant quelques semaines. 0 avait désiré qu'elles allassent du côté du sud , au-devant de l'infante de Portugal , leur fille et leur nièce. Elles avaient donc pris congé de lui le i& décembre et s'étaient acheminées jusqu'à Badajos, où l'infante était arrivée le 37 janvier pourvoir la reine Éléonore. sa mère. La princesse dona Juana envoya, pour complimenter l'infante, don Antonio de Porto carrero, qui vint baiser, à Yuste, les mains de l'Empereur. L'Empereur lui remit, pour ses sœurs et pour sa nièce, des lettres de compliments et d'affection qu'il ne put pas signer à cause de sa goutte, et auxquelles il fit apposer le sceau très-secret réservé pour ces occasions". En même temps que l'envoyé de la régente et de l'Empereur se rendait à Badajoz, don Manuel de Melo, qui avait accompagné l'infante, se dirigeait vers Yuste a vec le train somptueux de douxe chevaux de poste , de trente valets de pied, de vingt pages, pour y saluer Charles-Quint*. Mais l'infante, que les deux reines comblèrent de tendresse et de présents4, n'alla point visiter l'Empereur son oncle : elle conservait un orgueilleux ressentiment de la rupture de son mariage avec Philippe II , et elle se refusa
' Attira, «fcucia, tic. , foi. i58, y*. — ' /W. — ' foi 160. r\ — * Ihd
à vivre en Espagne dans la compagnie de sa mère. Aprè» huit jours passés à côté d'elle, cette fille altière et peu affectueuse reprit le chemin de Lisbonne , tandis que les deux reines revinrent tristement sur leurs pas, avec le dessein de faire un pèlerinage à Notre-Dame de Cuadalupe. Mais elles ne le purent pas : en arrivant à Talaveruela , la reine Éléonore tomba gravement malade. L'asthme dont elle était tourmentée, comme l'Empereur son frère , se compliqua d'une fièvre dangereuse , qui , dès le début de la maladie, laissa peu d'espérance au docteur Corného, son médecin. Le secrétaire Gastehi, que Charles-Quint avait envoyé audevant de ses sœurs jusqu'à TnudUo, poussa jusqu'à Talaveruela en apprenant que la reine Eléonore y était malade. Le 1 8, qui devait être le dernier jour de sa vie , il la trouva sur un siège, en proie à une fièvre violente, et oppressée à tel point par son asthme, qu'une respiration suivait l'autre1; mais elle avait l'esprit si net et l'âme si ferme, qu'elle se fit rendre compte par Gastelù de l'état des affaires et lui raconta son entrevue avec l'infante sa fille. Lorsqu'il retourna auprès d'elle le soir vers six heures, elle était à toute extrémité, et l'évéque de Palencia allait lui donner l'extrême-onction. Conservant la parole jusqu'au bout, elle dit avec une douceur et une sérénité infinies les choses les plus touchantes du monde. Elle demanda à être enterrée sans pompe a Mérida, et voulut que l'argent qui aurait été dépensé pour ses obsèques fut distribué aux pauvres. Ses dernières paroles furent pour l'infante et pour l'Empereur3: elle recommanda tendrement à son frère sa fille, et die expira sans que celle-ci, avertie, accourût lui fermer les yeux.
La triste nouvelle de la mort de sa sœur jeta Charles-Quint dans une profonde affliction. 11 avait eu une quatrième attaque de goutte , et c'est au milieu des vives souffrances qu'il en éprouvait que la maladie de la reine Éléonore était venue l'inquiéter. «Dimanche passé, écrivait u Mathys à la cour de Valladolid, l'Empereur sentit de la douleur dans a le bras gauche. Mais ce jour-là la douleur fut légère et il changea de «chemise; il n'en fut pas demême le lendemain lundi, où , la douleur us'étant accrue, il n'en changea point en se levant, de peur de l'exaspéu rer. Il fit de même le mardi, parce que la douleur, qui prit tout le bras et m la main , devint plus vive et fut si forte après le dîner, qu'il en poussa • des cris. Il se coucha plus tôt que d'ordinaire, ne dormit pas mal « pendant la nuit et fut un peu soulagé le matin. Il mangea ce jour-là
1 Rttiro, «ttancia, etc., fol. 168, r*. Lettre de Gastelû a Juan Vasques, du ai lévrier. Arcb. de Simaocu. — * Lettre de Quijada, que l'Empereur avait également envoyé auprès de sa sœur, du ai février. Arcb. de Simancas.
m avec quelque appétit, et, comme, après avoir mangé il reçut la nou- « veUe de la grave maladie de la reine de France , il se tourmenta dans « l'après - midi et la tète lui fit mal. Cependant , jusque vers les deux «heures, la nuit se passa bien; mais, depuis, il commença à souffrir «vers la clavicule gauche et a sentir des élancements dans les côtes. <• Cette disposition dura jusqu'à hier au dîner; il mangea un peu avec « goût. Depuis il me dit qu'il était en peine parce qu'il n'apprenait rien «de la reine, et le soir il demeura très-triste et avec quelque aJtéru- « tion1. » Cette inquiétude avait augmenté son mal, et Ma thy s ajouta, le ao, en parlant de cette rechute : « La douleur du bras droit s'est accrue , « et Sa Majesté a mangé par les mains d'autrui , et peu. Le soir il eut de « la fièvre et des angoisses et les souffrances du bras devinrent plus «vives. La nuit ne se passa pas bien. Hier le mal gagna le genou droit, «et Sa Majesté eut les deux bras pris et immobiles. Comme Gastelù «revint en disant que la reine était au pire et sans espérance, vous ii pouvez juger quel chagrin en éprouva Sa Majesté*. * Lorsqu'il apprit que cette sœur, qu'il avait toujours tendrement aimée, était morte, de grosses larmes coulèrent sur son visage. La reine Éléonore était son ainée de quinze mois; il sentit qu'elle le précédait de bien peu : a Avant « que ces quinze mois soient passés , dit-il , il pourra bien se Cure que je « lui tienne compagnie9. » La moitié de ce temps n'était pas écoulée, que le frère et les deux soeurs s'étaient rejoints dans la demeure éternelle.
La reine de Hongrie était au désespoir. Malgré la force qui la rendait maîtresse de ses sentiments, elle ne pouvait pas surmonter sa douleur; lorsqu'elle voulait parler de sa sœur, les sanglots lui ôtaient la parole *. Elle alla chercher auprès de son frère des consolations et lui en donner. L'Empereur, qui avait (ait demander en toute hâte à Valiadolid des vêtements de deuil pour sa maison et la maison de ses soeurs , voulut que tout fût prêt à l'arrivée de la reine de Hongrie et qu'elle fût logée cette fois dans la résidence impériale. Il ordonna donc de préparer son appartement dans le quartier d'en bas ». En i'at-
■ Lettre de Mathys a Vasques, du 18 février. Reiiro, ataxen, etc., fol. 167. —
• Lettre de Mathvs à Vasques, do ao février. IUd. fol. 167, »*, 168, r*. — 1 « SLn- « Uôle cierlo mucho, y te le arruaron loa ojoa, y me dijo lo mucho que el y le
• Francia ae habian rieiupre querido y que le Jlcvaba quince meaes de
• b'empo, y que, seguo él se ib* nntieodo de poco ace podria aer que dentro de
• ellos le hiciesse compaûia. » Lettre de Gastelù a Vaaquei, du ai février. Ruin, estancia, etc., fol. 168, v*. — ' Lettre de Quijada, du ai février. IHd. fol. 168, v\ 169, r*. — 1 Lettre de Quijada à la princesse doôa Joana. du a* lévrier. Ib* fol. 1 69, V.
tendant , tourmenté par sa goutte, qui s'était portée sur le genou et 1a hanche gauches , ayant la bouche enflammée et la langue bouffie, réduit , pour toute nourriture, à des collations de massepain et de gaufres ', il passa péniblement dans sa chambre le au février, jour anniversaire de sa naissance, qu'il avait célébré l'année précédente avec une satisfaction si joyeuse et si reconnaissante. Quatre jours après , le grand commandeur d'Àlcantara étant venu k Yuste apporter avec ses condoléances les distractions de ses entretiens toujours si agréables à l'Empereur, il le trouva fort changé. «Je l'ai consolé, écrivait-il à Vasquez, de la perte « de la reine de France , et aussi de celle de Calais et de Guines, « que Sa Majesié ressent comme la mort. Ce chagrin , le trépas de sa «sœur, et les froids très -sévères de cet hiver, l'ont laissé extrêmement « abattu *. »
La reine de Hongrie arriva à Yuste le 3 mars, à la nuit. L'Empereur désirait et redoutait sa venue-, il avait dit plusieurs fois à Quijada: « 11 ne me semble pas possible que la reine Très-Chrétienne soit morte. « et je ne le croirai que lorsque je verrai entrer la reine de Hongrie « seule J. n Elle entra seule, et l'Emperenr, en la voyant , s'attendrit, quoiqu'il cherchât à contenir son émotion. La reine ne put pas s'empêcher de montrer la sienne4. Elle resta douse jours avec son frère, dont la santé se remit peu à peu, mais qui resta très-faible. Il ne pouvait manger que des mets excitants, des harengs, du poisson salé, de l'ail5, etil était sans disposition comme sans force pour les exercices qui lui auraient été le plus salutaires. Mathys le déplorait, en écrivant à Philippe II : «Les fonctions corporelles de Sa Majesté, lui disait-il, sont « presque oisives dans cette vie cellulaire. A mon grand chagrin , je « désespère qu'il en soit autrement. A peine l'Empereur fait-il quinse «ou vingt pas par jour; le reste du temps on le porte en litière, et « rarement même marche-t-il autant. Il est vrai que ces jours derniers * « H ne pouvait pas se servir de ses pieds à cause d'uue petite plaie pro- » duite par l'éruption des jambes. Mais, ses pieds fussent-ils plus libres, «et comme ils peuvent l'être pour lui, cela ne mènerait à rien et il « n'en ferait pas plus d'usage •. »
' Lettre de Mathy* à Vasques, du a& février. Rotin, atancia, «*?., fol. 170, r*. — * Lettre de don Luis He Avila a Vasquet, du a8 février. Ibii. fol. 170, v*. — 1 « Y Sa Majestad me habia dicho â mi elgunas veoes que no podia créer que fa eu « tnuerta la eristianiiona reyna hasta que viese entrar a la de Hongrie soie. ■ Lettre He Quijada à Vasquet, du 4 mars. Rtttro, ettaneia, etc. , fol. 171,»*. — * tTodaria • sintio mucho veila entrar soie, y me pareee que se eoteraecîô algo, y la reyoa no . pudo dojar de rooslrallo. • Ibii. — » Rttiro. »* tanna, etc., fol. 17s , v*. — * Lettre de Ifathy» à Philippe II . du 1" avril. Ibid. fol. 178.
La reine de Hongrie quitta Yuste le 1 6 mars, dans l'intention d'aller fixer sa résidence à Cigales. Avant son départ, l'Empereur eut avec elle un entretien long et confidentiel Ayant éprouvé, pendant plus de vingt ans, l'habileté supérieure de sa soeur dans l'administration d'un État, il songea, au milieu des circonstances graves où se trouvait la monarchie espagnole, à la placer à côté de sa fille, qui semblait lasse de porter un si lourd fardeau , puisqu'elle avait naguère exprimé le désir de s'en décharger sur les épaules du roi son frère. Il la pressa donc de ne pas refuser son aide à la gouvernante d'Espagne, et il la fit accompagner par Quijada qui devait ramener de Villa-Garcia sa femme dona Magdalena de UUoa avec le jeune don Juan d'Autriche, pour les établir à Cuacos dans le voisinage le plus rapproché de Yuste. Quijada avait ordre de passer par Valladolid; il devait persuader a la princesse régente, au nom de son père, de consulter la reine de Hongrie sur les alla ires les plus importantes, et notamment sur celles des Pays Bas. Quijada s'acquitta de sa mission sans y réussir. La princesse dona Juana prit assez mai cette invitation. Elle répondit que le caractère de la reine de Hongrie était tel, qu'elle ne se contenterait pas de donner son avis, mais qu'elle voudrait commander ; que l'autorité qui lui avait été conférée pour gouverner ne sou lirait pas une pareille nouveauté; que, d'ailleurs, il naîtrait de là des embarras continuels pour le secret comme pour l'unité des résolutions, et elle signifia qu'elle se retirerait plutôt et renoncerait au gouvernement *. C'est dans ce sens qu'elle écrivit à l'Empereur. En même temps qu'elle résistait a tout partage d'autorité en Espagne, elle cherchait a se ménager au plus tôt la possession du pouvoir qu'exerçait en Portugal la reine Catherine, sa tante et sa belle-mère. Le père François Borgia s'était déjà entremis entre 1 une et l'autre , et il était revenu de Lisbonne sans avoir rien obtenu. La princesse dona Juana invoquait de nouveau l'assistance de l'Empereur et lui disait: — « Votre Majesté pourrait écrire à cette reine h pour que la pragmatique de Portugal eût au plus tôt son effet. Quant ■ à ce que conseille Votre Majesté de traiter avec cette reine pour que, « au cas où Notre -Seigneur disposerait d'elle, elle me laissât par son tes- « tament la tutelle du roi et le gouvernement du royaume, bien que u Votre Majesté s'entende en cela mieux que moi, néanmoins il me « semble qu'il pourrait en résulter du dommage. La reine est mal vue «de plusieurs personnages de ce royaume, et j'ai su que la plupart « of entre eux seraient bien aises que je fusse 14. B est clair qu'à défaut
1 fkhro, ettuMCia, »<c., fol. i73,r\ — 1 Ibii. fol. i73.
« de la reine , il ne pourrait pas y avoir d'autre tutrice du roi que sa « mère, et peut-être que, si la reine me léguait la tutelle, ceux qui lui « sont défavorables le prendraient mal. Dieu lui conservera la santé, et, « si Votre Majesté l'approuve, je tiendrai là des personnes qui m'aviseront « de tout ce qui s'y passéra et des volontés de chacun. Votre Majesté « en étant instruite pourra mieux se résoudre en toutes choses. Le père «François est ici; que Votre Majesté voie s'il serait bien d'en parler a avec lui, puisqu'il pourrait s'en occuper un peu lorsqu'il sera là bas « en Portugal. Votre Majesté m'informera de ce qu'elle voudra qu'on » fasse »
L'Empereur abandonna le projet d'adjoindre sa sœur à sa fille dans le gouvernement de l'Espagne, mais il songea à rendre l'expérience que la reine de Hongrie avait acquise et les talents politiques dont elle était douée profitables à son fib d'une autre manière. La trop scrupuleuse ou trop ambitieuse régente conserva le maniement unique de l'autorité en Espagne, sans avancer d'un pas vers la possession du pouvoir en Portugal, où, contre sa prévision, le cardinal infant dom Henri devait prendre plus tard la place de la reine Catherine, pendant que durerait encore la minorité du roi dom Sébastien. Catherine envoya à Yustc dom Alonzo de Zuniga, l'un de ses plus intimes serviteurs, visiter l'Empereur son frère et lui offrir quelques présents qui pussent servir à son usage ou à ses distractions , comme des lunettes , deux jolis petits chats venus de l'Inde, un perroquet qui parlait à merveille, une fiole d'or et deux boîtes de parfum3. Quant à lui, qui, de son cloître, s'occupait constamment de sa famille et n'oubliait rien de ce qui tournait à l'avantage des vivants ou à l'honneur des morts, il ordonna, le a 3 mars, de transporter dans la chapelle royale de Grenade les restes de sa mère, et désigna pour les accompagner l'archevêque de Séville et le marquis de Comarès Peu de temps après, selon sa pieuse et tendre coutume, il assista, le i" mai, anniversaire de la mort de l'impératrice , sa- femme , à un service solennel célébré pour le repos de son âme*. Le lendemain, il apprit, à sa grande satisfaction, que la dernière couronne qu'il avait conservée jusque-là malgré lui, la couronne impériale, avait passé sur la tête de son frère Ferdinand.
Comme il le désirait depuis plusieurs années, il était enfin, selon sa propre expression , desnaé de tout *. Ce n'avait pas été sans peine : il
1 Lettre de la princesse doita Juana à l'Empereur, du a a mars. Retire, ettaneia, etc.. fol. i75et 176. — * Ibii. fol. 180, r\ — 1 Ibii. fol 176, r\ — « Ibii. fol. 181, r\ — * Lettre de Charles-Quint a Ferdinand, du 8 août i556. Lan», t. III, p. 708.
avait rencontré , pour se démettre de la suprême autorité, presque autant d'obstacles qu'on en trouve d'ordinaire à l'acquérir. Apres la paix de Passau, qui consacrait légalement, en 1 55 1, l'existence du protestantisme victorieux en Allemagne, il s'était rendu étranger à l'administration de l'Empire ; il avait chargé son frère Ferdinand d'y présider aux diètes où s'était définitivement réglée la pacification religieuse et d y diriger des affaires dont sa conscience, devenue craintive , lui interdisait de prendre la responsabilité. Depuis lors Ferdinand avait gouverné l'Allemagne par délégation et comme roi des Romains1. Lorsque Charles-Quint avait déposé ses autres couronnes , il avait voulu se démettre aussi de celle de l'Empire. Mais, le cas étant nouveau, Ferdinand craignit que la transmission d'une dignité élective ne rencontrât des difficultés auxquelles n'était point exposée la succession d'une souveraineté héréditaire. Peutêtre les électeurs ne se trouveraient pas libres de choisir un nouvel empereur tandis que l'ancien vivait encore; peut-être, s'ils s'y croyaient autorisés, mécontents d'une renonciation accomplie sans qu'où les eût consultés, voudraient-ils, par dépit, désigner pour empereur un autre que le roi des Romains. Celui-ci supplia donc son frère d'ajourner son abdication. Il lui envoya successivement ses deux fils, l'archiduc Ferdinand et l'archiduc Maximilicn , tout à la fois neveu et gendre de IKm pereur, afin d'obtenir de lui cet ajournement, dans l'intérêt de la maison d'Autriche et de leurs communs petits-enfants *. Philippe II et la reine de Hongrie joignirent leurs instances i celles du roi des Romains et des deux archiducs. Tous ensemble ils triomphèrent de ses résolutions, ordinairement inflexibles. Il consentit, non sans regret, à suspendre sa renonciation, jusqu'à ce que son frère, ayant bien disposé l'esprit des princes électeurs , se fut assuré de leur adhésion et de leur vote, il se contenta donc, avant de quitter Bruxelles, de pré parer l'acte de cession en faveur de Ferdinand, et il désignale prince d'Orange et le vice-chancelier Seld pour présenter cet acte au collège des électeurs, lorsque le moment en serait venu. Il l'annonçait en ces termes à son frère Ferdinand : «J'enverrai mes ambassadeurs aux électeurs pour qu'ils trouvent «bon que je vous remette le titre et administration de l'Empire libre « ment et purement , sans rien retenir, vous priant de faire tous les a bons offices de votre part pour les y persuader ». » Si l'on ne parvenait pas à les y décider, il voulait tout au moins que son frère exerçât
1 Correspondant* de Cliarles-Quint et de Ferdinand, dans La ru, t. III. — * Voir la lettre de Ferdinand I" à Philippe II, du il octobre i557- Correspondancia entre Fernando l'y rey Felipe II'; CoUccicn de documente* xneditot, Madrid. in-8\ t II. p. 5oo. — ' Lois, L lu, p. 709.
l'autorité dans sa plénitude et restât chargé de tontes les affaires, sans lui en laisser le poids ni le scrupule, a En ce cas , ajoutait-il , demeurant ma conscience déchargée, je me laisserais persuader à retenir • le titre, pour éviter les inconvénients mentionnés en vosdites let- « très, combien que , s'il est aucunement possible de m'en défaire , c'est v la chose de ce monde que plus je désire et en quoi vous me pourrez u donner plus de contentement » La veille même du jour où il avait mis a la voile pour se rendre dans le couvent de rEstramadure, il avait écrit de Zuitbourg à Ferdinand qu'il avah invité les princes d'Allemagne a lui obéir durant son absence, mais qu'il le priait de s'entendre diligemment avec les électeurs, afin de fixer le lieu et le temps où 3s >e trouveraient ensemble pour le désigner comme son successeur 2.
Ferdinand , bien qu'il ne fut pas pressé d'ajouter la dignité d'empereur à la possession de l'autorité impériale, déférant aux désirs de Charles-Quint, avait convoqué une diète électorale à Ratisbonne pour le mois de janvier 1 687 ; il avait en même temps prié son neveu, le roi Philippe, de foire partir le prince d'Orange pour Ratisbonne avec l'acte de cession de l'Empereur '.Mais les deux électeurs de Saxe et de Brandebourg s'étant excusés d'assister à la diète, un contre-ordre avait été envoyé au prince d'Orange. C'est alors que Philippe II avait fait supplier son père de suspendre encore sa renonciation à l'Empire; il avait chargé Ruy Gomez de l'informer que la diète, manquée en janvier à Ratisbonne, devait se réunir en mai à Égra, sur la frontière de Bohême. « Mais, disaitil, ce qui conviendrait infiniment mieux, ce serait «que Sa Majesté ne persistât point à renoncer à l'Empire , sa conscience «n'étant pas intéressée, tout le monde le lui a dit, à ce qui s'y fait, puis* «qu'il ne le sait même pas. Certainement, pour les Pays-Bas et pour «l'Italie, je perdrai beaucoup a cette renonciation, si Sa Majesté l'ac- «compiit, et beaucoup plus qu'on ne pense... Rendez-lui compte du «retour du prince d'Orange, et suppliez -le, avec très-grande instance, «qu'il ne veuille pas faire au moins sa renonciation jusqu'à ce que nous «voyions quel tour prendront mes affaires. De ce qui sera décidé, vous « me donnerez avis par toutes les voies possibles, pour que, si Sa Ma- « jesté y consent, on empêche le départ du prince d'Orange *. » Ferdinand aurait été satisfait lui-même du succès de cette démarche et il écrivait à Philippe II : «Au cas que Sa Majesté ait résolu de retenir le titre
' Lanx, U III, p. 707. — * Lettre de Charlet-Qaiut à Ferdinand, du 12 septembre i556. Ibid. p. 710. — ' Lettre de Ferdinand A Philippe II. du a 4 janvier 1557. CoUecion dé documtntot mtiitot, t. II, p. 467. — 4 Lettre de Philippe II à Ruy Gomet de Silva, du 11 mars 1557. Retiro, atmeie, «le., fol. 10a.
« d'Empereur en se rendant aux nouvelle* instances que Votre Altesse «lui en a faites, Dieu sait combien je m'en réjouirai : c'est ce que j'ai u toujours désiré et ce que je désire encore n
Mais Charles-Quint, malgré la vive affection qu'il portait à son fus et le grand intérêt qu'il prenait à ses affaires, ne se laissa pas détourner de son dessein. Les adroites supplications de Ruy Gomer, les hardies représentations de Quijada. qui trouvait que renoncer à l'Empire c'était dé couvrir l'Italie et exposer les Pays-Bas, ne purent rien sur son esprit résolu. Il se borna, comme il l'avait fait précédemment, à attendre le résultat de la diète , qui ne se rassembla point a Égra , les trois électeurs ecclésiastiques et le comte Palatin n'ayant pas osé quitter leurs principautés 2 dans un moment où la guerre entre le roi d'Espagne et le roi de France se rapprochait des frontières allemandes. Sur la demande de Philippe 11 , Ferdinand éloigna le plus qu'il put la réunion des électeurs, qu'H avait beaucoup de peine, du reste, à mettre d'accord sur 1 époque et le lieu où ils se rassembleraient9 : les trois électeurs septentrionaux préféraient Ratisbonne, les quatre électeurs méridionaux des bords du Rhin aimaient mieux Ulm ou Francfort. Ferdinand les ayant tous assignés a Ulm pour le 6 janvier i558, jour des Rois, les élec teurs de Saxe et de Brandebourg ne purent pas s'y rendre et demandèrent à être convoques un peu plus tard et dans une autre ville *. Ferdinand fixa la ville centrale de Francfort et indiqua le ao février \ qui devint le dernier terme de ce laborieux enfantement d'un nouvel empereur. Paul IV aurait voulu y mettre obstacle. Reprenant toutes les prétentions, depuis longtemps abandonnées, des souverains pontifes du moyen âge, il déclara que la résignation de l'Empire ne pouvait se faire qu'entre les mains du pape , en sa qualité de suzerain, et que Charles- Quint restait toujours empereur; il contesta de plus au duc de Saxe, au margrave de Brandebourg, au comte Palatin , le droit d'élire, dont il les disait déchus par leur hérésie , et au roi des Romains le droit d'être élu, parce qu'il était tombé lui-même sous le soupçon d'hérésie pour avoir accordé la paix de religion 9. Malgré son audacieuse opposition , les trois
1 Lettres de Ferdinand I" à Philippe II, de Prague le a6 avril, et de Pre»bourg le -xk juin 1557. Docamenlot wedttos, t. II, p. a7&- — * Lettre de Ferdinand I" à Philippe II, du 19 avril 1&&7. HuL p. 476- — ' Lettres de Philippe II a Ferdinand I", des i3 avril, a5 juillet 1&57. IbitL p. 473 et 485-86. — Lettres de Ferdinand I* à Philippe II, dea 12 octobre et 10 novembre 1557. Ibiâ. p. 4QQ, 5oo, 5oa-5o5. — ' Lettre de Ferdinand I" a Philippe II, du 27 novembre. îb»d. p 5o8. - ' Propo* du pape au sajel de la rés,9nat,an de lempertar Charte et i» T élection dm «n»W eauww. Dépêche de Rome . mats i&58: ma. Bé>
archevêques de Mayence, de Cologne, de Trêves, le roi de Bohême, le margrave de Brandebourg, le duc de Saie, le comte Palatin du Bhin. après avoir admis, le a 8 février, la renonciation de Charles-Quint a l'Empire, lui donnèrent, à l'unanimité, le ia mars, Ferdinand I" comme successeur.
Il s'écoula près de deux mois avant que Charles-Quint sût que, conformément à son désir, il avait cessé d'être Empereur. Le bruit en était arrivé vaguement à Yuste , mais sans que celui qui était le plus intéressé à le connaître l'apprit avec précision; enfin, le a 7 avril, Vasquez lui transmit la résolution de la diète électorale. Charles-Quint renonça sur-lechamp aux titres dont il s'était servi jusque-là. Cessant de désigner Vasques comme son secrétaire et son conseiller, il lui répondit en mettant sur la suscription de sa lettre : à Juan Vasquez de Molina , secrétaire, et du conseil du roi mon fils. « Jai reçu, lui dit-il, votre lettre du « 37 avril , et je me suis réjoui d'être informé avec certitude de ce qui «a eu lieu touchant la renonciation de l'Empire ; elle s'est accomplie «comme il faut , quoique différemment de ce qui s'était dit les jours
< passés J'ai ordonné à Gastelû de vous écrire au sujet de deux
« sceaux qui doivent être faits de la grandeur et dans la forme qu'il vous «indiquera. Vous aurez soin qu'on y mette tout de suite la main « et qu'on les envoie '. » Gastelû écrivit en- effet le même jour à Vasques : «Sa Majesté m'a commandé de vous dire que la renonciation à l'Em- « pire ayant été acceptée , il ne devra plus être mis désormais sur ses « lettres ni Y Empereur ni autre titre semblable. Sa Majesté a voulu aussi «qu'il lut fait deux sceaux sans couronne, sans aigle, sans toison , sans « aucune armoirie, qu'on les achevât et qu'on les transmit avec la plus « grande promptitude possible » Charles était arrivé enfin à ce dépouillement absolu de toute grandeur, qu'il ambitionnait depuis si longtemps. Il fit enlever ses armes et ses écussons de ses appartements, et il recommanda que son uom fût omis dans les prières de l'Eglise et dans les offices de la messe, et qu'on y substituât le nom de son frère Ferdinand. « Quant à moi , dit-il à son confesseur Juan Régla , le nom « de Charles me suffit , parce que je ne suis plus rien 3. » Cette belle et simple parole, il la répéta devant ses serviteurs émus. Mais, quoique
thune, n* 8657. p. 3g; et lettres de l'éveque d'Angpoléme « Henri II et du cardinal du Bellay au cardinal de Lorraine. Rome, 11 juin et juillet i558. Ribier, t. II, p. 746, 7&Q et 760. — ' Lettre de Charles-Quint à Vasquei, du 19 avril i558. Retiro, estancia, etc., fol. 181. — * Lettre de Gastelû à Vasquet, du 19 avril. Ibid. M. 1 8 1. — 5 La ntraite de Charles-Quint, etc. Ma. analyse par M. Bakhuisen van den Brink, c. xxxil, p. 43.
la couronne impériale eût disparu de ses appartements, quoique ses armes eussent été effacées de ses sceaux, quoique son, nom ne fût plus prononcé dans les prières publiques, il demeura ce qu'il avait été pour tout le monde. De Valladolid, comme de Bruxelles, on ne cessa pas de lui écrire : à l'Empereur notre seigneur, et, lorsqu'on parlait de lui, on disait toujours l'Empereur.
MIGNET
(La suite à un prochain cahier. )
Handbucb deb Rômischen Epigbapbik, etc., Manuel pour servir à T étude de tèpigraphie romaine. Deuxième volume : Introduction à la connaissance des inscriptions romaines, par M. Charles Zell, professeur à l'université de Heidelberg, etc. Heidelberg , chez Ch. Winter, i85a ; viu-385 pages in-8°.
PREMIER ARTICLE
Lorsque M. Zell publia, il y a trois ans, le premier volume de son utile et savant ouvrage, nous nous empressâmes de l'annoncer à nos lecteurs, et nous en fîmes connaître les mérites divers '. Nous avons dit alors qu'on y trouve réunies près de deux mille inscriptions latines choisies avec discernement, précédées de préliminaires instructifs, expliquées par de doctes éclaircissements-, que ces documents précieux et authentiques répandent un jour nouveau sur les moeurs et les croyances d'un peuple auquel nous devons une grande partie de notre civilisation; qu'ils nous font connaître, mieux que beaucoup d'écrivains anciens, l'organisation d'un des empires les plus vastes et les plus puissants dont l'histoire, depuis l'existence du «genre humain, conserve le souvenir. Aux conjectures, aux vaines théories, ils substituent des faits. Écrite sur la pierre ou sur le bronze, minutieuse dans ses détails, parvenue jusqu'à nous sans aucune altération des copistes, cette histoire si véridique donne plus d'un démenti à l'histoire en forme , qui souvent l'est si peu.
' Cahier» de janvier iftaa , p. i5-a8, et de février, p. 8o-««.
Ce premier volume cependant, tout intéressant qu'il puisse être, n'est pas la partie la plus importante et la plus neuve de l'ouvrage de M. Zell. On peut le regarder comme un recueil très-instructif, renfermant des documents curieux ; mais le savant auteur avait promis de faire davantage : il annonçait le projet de réunir, dans un volume suivant, toutes les notions précises que les inscriptions fournissent sur l'antiquité romaine, et d'y joindre des règles générales servant à diriger les commençants dans leurs études. Ce dernier travail surtout présentait d'assez grandes difficultés. L'Europe savante connait les noms des érudits, justement célèbres, éditeurs de volumineux recueils d'inscriptions ou auteurs de savantes monographies : les points d'archéologie, de chronologie, d'histoire et de grammaire qu'ils ont éclaircis sont sans nombre-, mais, parmi ces hommes éminents, il s'en est trouvé bien peu qui, désirant de donner à l'épigraphie une forme vraiment scientifique , aient entrepris de composer des traités où les résultats certains , obtenus par l'étude et la comparaison de tant de monuments, fussent réunis. Le docte et infatigable Maffei avait essayé , il est vrai , de poser des principes de critique pour l'examen des inscriptions; malheureusement son ouvrage est reslé inachevé '; et, fùt-il même terminé, il ne saurait être regardé comme un guide infaillible. Travaillant avec une rare facilité, doué d'une mémoire prodigieuse, successivement poète et érudit, MalTei semble ne pas avoir eu un jugement assez solide pour discerner les limites qui, dans la science dont il s'agit, séparent la certitude de l'incertain et l'incertain du faux; portant un scepticisme outré dans des matières ou peut-être, avant lui, on n'avait pas douté assez, il regardait comme supposés' ou comme suspects presque tous les monuments qui offraient quelque chose d'insolite dans le langage , dans les noms propres, l'énoncé des fonctions civiles ou militaires, les détails du culte; et nous croyons, avec le savant Orcllr2, que, dans le nombre infini de monuments dont MalTei contestait l'antiquité, les trois quarts peut-être sont authentiques et nullement l'œuvre des faussaires. On trouve moins âf témérité et plus de méthode dans le traité didactique de Zaccaria J; les trois ouvrages de Morcelli \ où il donne les préceptes
1 Donali, dans son Sapplementum ad novam Thcsaurum veiewm inscnptionum L. A. Maniant, vol. I, Luc», 176&, in-P, a publié cet ouvrage posthume sous le titra : Scipionu Maffei Artis criticte lapidunœ qum exttant. L'éditeur lui-même, p. iv de la préface, est obligé de convenir non omnia epigrammata qum m Arte cr. lapidant cenjona virga notant ar, rejicienda este. — ' Inicriptionum latinamm teleclarum amplûnma callectio. vol. I.Tnrici, i8a8,in-8\ p. 55. — * Istttuzione antiquano-lapidana. Roma 1 770 , in-8*. — K De itilo ttucriptiomm. latinarum likri trtt , Roma 1 780, in-6* ;
et les exemples pour la composition des inscriptions latines, lui. ont acquis de grands titres à la reconnaissance des philologues; mais, depuis, la publication de ses écrits, l'épigraphie a fait tant de progrès, des découvertes récentes en ont tellement accru le domaine, que les travaux dont nous venons de parler ne suffisaient plus. Dans l'état où sont parvenues aujourd'hui la critique et la connaissance des antiquités romaines, il était à désirer qu'un savant versé dans la bibliographie, doué d'un jugement sain et d'une grande sagacité , entreprit d'étudier non-seulement les monuments connus depuis longtemps, mais aussi tous ceux qui ont été, depuis peu, acquis a la science; qu'il voulût les classer, les éclairer les uns par les autres, déduire do cette multitude d'observations diverses des règles générales , et poser, ainsi les principes d'une nouvelle paléographie lapidaire. C'est la le travail dont M. Zell s'est chargé. Disposant d'un fonds aussi riche , il avait tous les moyens de composer un livre fort utile , nous pourrions dire d'élever un monument très-remarquable; et il l'a construit, en effet, de manière a ne laisser presque aucune prise à la critique.
Avant d'entrer en discussion sur les parties les plus importantes de son livre, nous croyons devoir en indiquer le plan. Le savant auteur établit trois sections principales, précédées d'une introduction et divisées en chapitres qui se subdivisent en paragraphes. Dans la première section , il traite des monuments épigraphiques romains envisagés d'une manière générale ; dans la seconde, il les considère distribués en classes , selon leur contenu ; l'art de les juger et de les interpréter, ou, pour nous servir de l'expression de M. Zell, l'herméneutique lapidaire, est le sujet de la troisième section.
Nous n'affaiblirons point par une répétition fastidieuse ce que l'auteur dit, au commencement de son introduction (p. 1-6), de futilité que l'on peut tirer de l'épigraphie latine pour l'histoire et la géographie anciennes , pour la chronologie , pour l'intelligence des auteurs et
même pour la correction de leurs textes1; nous nous bornerons ici ,
lntcnpt\onet commentanis tubjectu, 1783, in-4**, II âpepyov intcriptwiuun noriuimarum , Padoue, 181 8, On sait que ces trois ouvrages ont été réimprimés plusieurs fois. — 1 II suffira de citer un seul exemple. Dans les meilleures éditions de Tacite, on Ut encore aujourd'hui (Hist. IV, €8) : Legiones vietriee$ texta et octava. Mais M. le comte Borgbesi, dont l' autorité est si grande en épigra|>hic, démontre d'une manière invincible, à notre ans, par le témoignage des inscriptions, qu'il Tant lire : Leytonet tic tri ce* ttndecima et oetna (AnnaH deW IntlUnto di oornsfondenxa arckeologtaa, roi. XI, année 1889, p. i54). Les œuvres de Tacite ne nous sont parvenues que par les transcriptions des copistes, qui ont pu Facilement confondre XI et VI; mais
comme dans le reste de notre analyse , à un petit nombre d'extraits et de remarques , qui pourront fournir le moyen d'apprécier les notions intéressantes, les vues ingénieuses et souvent nouvelles, que M. Zell a apportées dans son sujet. Selon lui, le nombre des inscriptions romaines aujourd'hui connues, déduction faite de celles que les hommes compétents regardent comme supposées, dépasse soixante mille et tend toujours à s'augmenter. On en a trouvé deux cent soixantetreixe en Suisse , mille trois sur les bords du Rhin ou dans le voisinage de ce fleuve ; mais les contrées qui en ont fourni le plus sont, d'après notre auteur, l'Italie et le midi de la France (p. 5). Peut-être pourrat-on bientôt y ajouter l'Algérie , si glorieusement ouverte par les armes françaises à la civilisation de l'Europe : un habile épigraphiste, M. Renier, chargé par M. le ministre de l'instruction publique d'explorer ce pays jusqu'aux limites du désert, a pu recueillir, dans la seule ville de Lanobèse, jusqu'à treize cents inscriptions inédites et, en grande partie, fort importantes1.
M. Zell termine son introduction par une histoire de 1 epigraphie latine (p. g-a 3 ) en donnant un aperçu des travaux aussi considérables que variés dont elle a été l'objet, depuis le renouvellement des lettres, en Italie, en France, en Allemagne et dans d'autres contrées. Cultivées avec ardeur pendant le xvi" et le xvrr* siècle , languissantes vers le milieu du siècle suivant *, ces études .ont pris un nouvel essor depuis une soixantaine d'années , période glorieusement préparée et ouverte en France par Séguier, ViUoison et Visconti. M. Zell rappelle que ce dernier, lorsqu'il habitait encore l'Italie, attira l'attention des savants par un ouvrage souvent réimprimé depuis, lu et relu jusqu'à nos jours; nous voulons parler du travail de ce grand archéologue sur les douze épitaphes trouvées dans le tombeau des Scipions. Parmi elles il y en avait une de Cornélius Sri pion Barbatus, bisaïeul de Scipion l'Africain et consul
i! n'y a point d'intermédiaire entre nou» et tes marbres antiques qui portent les lettres LEG. XI. — 1 Ilevue archéologique, VIII* année, i85i, p. 167. — 1 Dans les Epistolm epigrvphicte de Hagcnbuch , imprimées a Zurich , 1 767, in-4*. 00 trouve, p. io5, une lettre du président Bouhier, datée de Dijon le 6 novembre 17M. et dans laquelle on lit la phrase suivante : ■ Il n'y a personne ici, et même très-peu en France aujourd'hui, qui s'applique a celle espèce d'étude.* Heureusement pour la gloire littéraire de notre pays, cette partie importante de l'archéologie n'y est pas reniée longtemps en souffrance ni laissée dans un abandon qu'à la même époque, si l'on excepte l'Italie, on aurait pu reprocher à l'Europe tout entière. Hngenbuch lui-même dil, d'une manière générale, dans l'ouvrage cité, p. a& : Mira atpauritai thetorum qui injcriptiombui antiqait quod menntar pretium suam Uataere ttl retint vtl nonnt.
pendant la guerre longue et sanglante contre les Sainnites, l'an 455 de Rome, 298 années avant notre ère. De toutes les inscriptions latines auxquelles il soit possible d'assigner une date certaine , celle-ci est la plus ancienne; c'est aussi, comme l'a remarqué un savant philologue', le premier monument sur lequel se trouve le titre de consul ; car il paraît démontré aujourd'hui que , jusqu'aux décemvirs, les première magistrats de la république romaine portaient le nom de prœtores*.
Après l'introduction dont nous venons de donner un extrait fort sommaire, l'auteur passe à la première section divisée en trois chapitres. 11 y traite des substances sur lesquelles les inscriptions sont gravées ou tracées (pages a3-a8), des différents genres d'écriture qu'on y rencontre , enfin du langage et du style dans lequel elles sont rédigées. On fit sculpter en lettres d'or une partie des poèmes de Néron', dont la nullité de talent, dans les dernières années de son règne, égalait presque la perversité des mœurs, et qui, sans doute, comme beaucoup de beaux esprits de son temps , ne croyait rien de comparable au mérite de faire de mauvais vers. Mais ce monument d'une honteuse flatterie eut probablement encore moins de durée que les planches de chêne (tabula sectiles, axes) sur lesquelles Rome naissante grava ses lois et les rituels de ses prêtres4. II ne reste plus rien des registres composés de feuillets d'ivoire (libri elephantini) , contenant des sénatus-consultes et mentionnés par un écrivain de l'Histoire Auguste*; le temps, ou plutôt la cupidité , a fait également disparaître les innombrables plaques de bronze (tabalœ œreœ), destinées à transmettre à la postérité les actes publics. Le Capitole seul en renfermait trois mille, détruites par un incendie lors de la guerre civile entre Vitellius et Vespasien0; aujour-
1 M. Egger, dans son ouvrage souvent cité par M. Zdl et intitulé : Latini termonit vetastioris reliquia teleclœ, Paris, i843, in-8', p. 100. — 'Nous ne transcrirons ici qu'un seul passage, tiré des fragments de Pomponius Festus (Corpus grammaticorum lutl. de l'édit. de Lindemann, t. II, Lipsiœ, i83a, in-P, p. îaa) : Initio preetores trant qui «suie contuks/et hi bella administrabant. De là sont venus les termes restés dans la langue, prœtoria cohort, porta prœtoriael pmtorium, tente du consul ou, plus lard, du général en chef. — 1 Suétone, Vie de Néron, c. x. — * Denys d'Halicarnasse , III, xxxvi, en parlant du règne d'Ancus Martius : XàXxszt yàp alrjXtu ovirw ràre j}<rsi>, iXX i* ipvtwats ixapétlomo ottvlotv ot Te vàpot xal ai mol tùv lepûv hvyoaÇal. — 1 Vopiscus, Vie de r empereur Tacite, ch. vin. — ' Si la vérité est l'âme de l'histoire, on peut regretter que Tite-Live n'ait pas étudié avec soin ces documents précieux. Faut-il supposer qu'il en ignorait jusqu'à l'existence ? ou bien les négligeât-il à dessein, parce qu'ils ne s'accordaient nullement avec les traditions poétiques et fabuleuses qui embellissaient l'origine de Rome, et qui, au temps d'Auguste, étaient publiquement adoptées? Quoi qu'il en soit, Suétone (Vespasien, c. 8) appelle ces tables de bronze conservées au Capitole instrumentant imperii pulcherrimnm
d'hui on en compte à peine quelques centaines conservées dans les bibliothèques ou musées de l'Europe'. Ainsi, à peu de chose près, la totalité des inscriptions nous est parvenue gravée sur le marbre, le travertin [hpis Tiburtinns) et sur d'autres espèces de pierre, désignées quelquefois sur les monuments eux-mêmes (hpis Tarbinas, Orelli, vol. II, p. 70, n. 33oA; lapis HispeUas , Muratori, p. cccclxxxv, n. 7). Les ouvriers ((juadratarii , lapidarii, lapidicidœ, lapicidœ) y traçaient les lettres avec le ciseau (celtis? scalprum) et les coloraient en noir ou en rouge , comme l'atteste un passage de Pline (xxxm, 4o : Minium . . . clariores litteras . . . in marmore, etiam in sepulcris, facit). Leur organisation intérieure paraît avoir été la même que celle de tous les artisans de l'Italie et des provinces : ils formaient des corporations (collegia), et M. Zell donne lecriteau d'un de ces ouvriers tel qu'on le lit encore aujourd'hui dans un musée de Rome :
TITVLOS SCRI ARl OPVS FV