QUESTIONS PROPOSÉES X L'ECOLE FRANÇAISE D' ATHÈNES POUR
Les sujets d'explorations et de recherches proposés, en i85A, aux membres de l'École française d Athènes, pour la seconde année d'études, conformément au décret du 7 août i85o, sont les suivants:
Questions déjà proposées en i85a et i853, et qui restent à l'étude , indépendamment de la question de Delphes, qui pourra être reprise :
î* Décrire l'île de Lesbos; rectifier la carte qui se trouve dans Plehn (Letbiacorum liber, Berolini, 1816, in-8*); compléter les notions données sur cette île par Tournefort, Dapper, Pococke , Richter et M. de Prokesch; explorer enfin les restes des villes anciennes , surtout de celles dont la position est encore incertaine , telles que vfîgirus, Agamède, Hiéra, Mélaon, Napé etTianr.
a* Explorer la contrée comprise, entre le Pénée, le golfe Thermaîque, l'Haliacmon , et les chaînes qui séparent l'Épirc de la Grèce orientale ; chercher à pénétrer dans les hautes vallées du mont Olympe, el décrire surtout, dans la partie de la Thessalie et de la Macédoine qu'on vient d'indiquer, les localités que M. le colonel Leake ( Trateti in northtrn Gnece) n'a pu visiter.
L'Académie désire que ce travail , ayant pour objet la géographie comparée , l'épigraphie cl l'archéologie, soit, autant que possible, la continuation de celui que M. Mézièresa envoyé, en i85a, sur la Magnésie, le Pélion et l'Ossa.
3* Recueillir en un corps d'ouvrage tout ce que les auteurs anciens ont rapporté de relatif à l'histoire, aux institutions religieuses et politiques, générales ou particulières, aux mœurs et coutumes des peuples de l'antique Arcadie.
4* Rechercher au nord d'iasos, en Carie, le mur désigné par M. Texier (Asie Mineure, L III, pl. 1 A7-1 A9) sous le nom de Camp retranché dêi Lëléges, en suivre le développement jusqu'au point où il s'arrête, en dresser le plan, en signaler les principaux caractères, chercher à en déterminer la destination, vérifier enfin s'il ne se rattacherait pas à un système de défense qui aurait eu pour objet de mettre le temple, des Branchides à l'abri des attaques des Carie n s.
5* Etudier, totalement ou partiellement, la géographie physique el la topographie des îles voisines de la Thrace, c'est-à-dire Lemnos, Imbros, Samothrace et Thasos, en relever les antiquités, en suivre l'histoire depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, recueillir les vestiges des exploitations métallurgiques qui y ont eu lieu, et décrire l'état actuel de ces iles.
Questions proposées pour la première fois :
6* Déterminer, en reprenant les tracos du colonel Leake, de feu Puillion-Boblaye, de M. Curtius , et en approfondissant l'exploration générale faite par M. Beulé en i85o, la position des principales tilles de l'ancienne Triphylie du Péloponèse , spécialement d'Eptum; rechercher le nom, l'origine, le véritable emplacement de cette antique forteresse; en étudier, en décrire et en dessiner les ruines si remarquable* et si bien conservées.
7* Faire une exposition aussi détaillée , aussi exacte et aussi complète que possible, de la topographie, des antiquités et de la géographie comparée de l'île de Chios, en étudiant les localités, en consultant les auteurs, en s'aidant des traditions et des ruines , en profitant , mais avec mesure et critique, des travaux modernes , notamment de ceux de Poppo, de Coray, de Kofod-Witte, d'Eckenbrecber, et en donnent une attention particulière à l'état de l'île pendant le moyen âge byiantin, vénitien et génois.
En exécution de l'arrêté de M. le ministre de l'instruction publique rendu en i833, l'Académie a déclaré que les élèves de l'École impériale des chartes qui ont été nommés archivistes palifoyraphes par arrêté du 3o novembre »853, rendu en vertu de la liste dressée par le conseil de perfectionnement de cette École, sont: MM. Giraud (Louis-Alfred), Garin (Jean-Henri-Auguste), Bertrandy (Martin), de Chambrun (Charles-Adolphe). Grégoire (Ernest), de Macé de Gastines (Charles-Marie-Albert- Léonce).
Apres la proclamation et l'annonce des prix, M. Naudet, secrétaire perpétuel, a lu une notice historique sur MM. Burnouf, père et fds, et M. Berger de Xivrey, le rapport de la commission des antiquités de la France sur les ouvrages envoyés au concours, en i85A. L'heure avancée n'a pas permis d'entendre la lecture d'un rapport de M. Guigniaut, au nom de la commission de l'École française d'Athènes , sur les travaux des membres de cette école pendant l'année i853-t85«.
ACADÉMIE DES SCIENCES
M. le docteur LallemandK membre de l'Académie des sciences, section de médecine et de chirurgie, est décédé à Marseille ( Bouches du-Rhône), le a3 juillet
ACADÉMIE DES BEAUX- ARTS
M. F. Halévy, membre de l'Académie des beaux-arts, section de composition musicale, élu secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, le 39 juillet i85A. en remplacement de M. Raoul-Rochecle, décédé, a été remplacé dans sa section par M. Clapisson, élu le a6 août.
LIVRES NOUVEAUX
FRANCE
Œmrts de Fr. Rabelais, nouvelle édition augmentée de plusieurs extraite des chroniques de Gargantua , ainsi crue d'un grand nombre de variantes et de deux chapitres inédits du cinquième livre a après un manuscrit delà bibliothèque du roi. etc., par L. Jacob, bibliophile. Imprimerie de Greté, a Corbcil, librairie de Charpentier, a Paris, i854. in-ia de lxxii-575 pages. — Cette nouvelle édition de Rabelais se dislingue des précédentes par plusieurs améliorations importantes. Ainsi, la collation du cinquième livre sur un manuscrit de h» Bibliothèque impériale (n* 7981 , ancien fonds), qui offre plusieurs variantes et passages inédits, outre un chapitre entier, intéressera certainement les critiques et les bibliographes. L'éditeur a joint au texte un commentaire qui comprend, outra les variantes, les indications des sources où Rabelais a puisé, et des notes sur les faite et sur les personnages cités. Il a réimprimé en appendice les fragmente de la première version du Gargantua,
Sue H. Brunei a donnés dans sa notice sur deux éditions gothiques de ce roman publie aussi pour la première fois des almanachs de Rabelais tirés d'un ouvrage manuscrit d'Antoine Le Roy , intitulé : Elogia Rabelauina ; enûn il a placé en téle du volume une ample et intéressante notice sur la vie et les œuvres de Rabelais.
Mélanges et fragments , par Auguste de Bligniéres, recueillis par Charles Jourdain. Paris, imprimerie de Lahure, i85A, in-8* dexvui-ï56 pages.' — M. A. de Bligniére*. professeur de rhétorique au collège Stanislas, mort à a6 ans en i85i , a honoré sa courte carrière et s'est tait un nom dans les lettres par un livre d'un mérite distingué, l'Essai sur Amyot et ies traducteurs français au iri' siècle, dont le Journal des Savants a rendu compte en janvier i85s. Les écrits moins importante qu'il a laissés, et qu'un ami vient de recueillir sous le titre de Mélanges et fragments, sont un nouveau témoignage de ses heureuses facultés et de ses fortes éludes. On y remarquera surtout un solide mémoire sur l'enseignement religieux comme élément d'éducation, un parallèle ingénieux de Théophraste cl de Labruyère, et quatre fragments d'histoire littéraire qui traitent de saint François «le Sales, de l'hôtel de Rambouillet et de son influence sur le siècle de Louis XIV, des mémoires du cardinal de Retz, des Maximes de La Rochefoucauld. On lira aussi avec intérêt, sous le titre de : • Huit jours à Naples, • des notes écrites par l'auteur en 18/17, ^ans un voyage que le soin de sa santé lui avait fait entreprendre.
Les œuvres poétiques de Vauquelin des Yveteaux, réunies pour la première fois, annotées et publiées par Prosper Blanchemain, bibliothécaire adjoint an ministère de l'intérieur. Imprimerie de Hérissey, à Évreux, librairie d'Aubry.à Paris, i854. in-8* de xi- 1 54 pages. — En rassemblant les poésies de des Yvcteaux, é pars es dans des recueils qu'on ne lit plus, M. Blanchemain a pris un soin dont lui sauront gré tous ceux qui aiment à étudier, même dans les œuvres d'un mérite secondaire, notre littérature de la fin du xvi* siècle et des premières années du xvu*. Plusieurs morceaux de ce poêle oublié ne seront pas lus sans plaisir. Un écrit en prose , attribué par l'éditeur à des Yveteaux et intitulé ôe Y Institution des princes, est placé en appendice à la fin du volume et donné comme inédit. Nous ne connaissions , jusqu'ici ,
r*20 JOURNAL DES SAVANTS.
que le poème publié par cet auteur mus le même titre, et qu'il avait composé pour 1 éducation du duc de Vendôme, bis de Henri IV et de Gabriel le d'Estrées.
Découverte d'une ville gallo-romaine, dite Laudanum; examen des fouilles, par MM. Mignard et Lucien Coûtant. Imprimerie de Douilber, à Dijon, librairies de Didron, de Roret et de Dumoulin, à Paris, ië54, in-8* de 83 pages, avec Ireiae planches. — Cet ouvrage est un rapport Ires-développé adressé à la commission des antiquités de la Cote-d'Or par deux de ses membres, MM. Mignard et Coûtant . «ur les rouilles de la colline de Vertaut, située a sa kilomètres de Châtulon-sur- Seine. sur le» bords de la Laigne et près du bourg de Villedieu. La découverte qui a donné lieu à ce rapport a une importance toute particulière. Sur l'emplacement que nous venons de désigner, Jacques Vignier, au xvif siècle, et après lui l'abbé Lebeuf, avaient signalé quelques débris qui semblaient révéler l'existence d'une ville ou d'un casLrum romain, auquel ils avaient cru pouvoir donner le nom de Landunum ; mais cette conjecture n'avait encore été confirmée par aucune recherche, lorsque des fouilles furent entreprises sur le plateau du Vertaut, en t8A6, par un membre de la commission des antiquités de la Côte-d'Or. Ces travaux , continués par les soins de la commission iusqu en i853, ont eu les plus intéressants résultats. On a mis à découvert une ville gallo-romaine de médiocre étendue , mais à peu près entière, avec ses murailles, ses portes, son temple, ses thermes, des débris de peintures murales et de mosaïques, des statues, des vases, des médailles, etc. Le rapport de MM. Mignard et Coulant ne se borne pas à décrire avec beaucoup de *om et de méthode toutes ces antiquités , dont ils donnent le dessin dans une suite je planches bien exécutées; on y trouve une dissertation historique pleine d'érudition sur l'origine, le nom et l'époque probable de la destruction de cette ville romaine. Les auteurs de ce mémoire croient que le Landunum de Viguier n'est autre que la Gergovia Boioram de l'antiquité. Quoique habilement soutenue, cette opinion est discutable ; mais, ai l'on conserve des doutes sur le nom de la ville, on reconnaîtra, avec MM. Mignard et Coûtant, qu'elle a dû cesser d'exister avant le iv* siècle. D'une part, en effet, les monnaies recueillies dans les fouilles s'arrêtent à cette époque; et, d'autre part, on n'y a trouvé aucune antiquité chrétienne.
époque ;<
TABLE
autographes de Maurin. (1" article de M. Cousin.) .457
di due degli antichi dipinti, etc. (S* et dernier article de M. Raoul- ) 470
Le Lotus de la bonne loi, traduit do sanscrit par M. E. Burnouf, etc. (4* article
de M. Barthélémy Saint-HiUire) 484
Nouvelles littéraires. 510
Fil DE LS TABLE.
JOURNAL
Des Carnets autographes dv cardinal Mazarin, conservés à la Bibliothèque impériale.
DBUllblB ARTICLE1.
Rien de plus curieux que de suivre pas à pas le travail et les progrès de Mazarin auprès de la reine Anne, les flatteries habiles dont il l'entoure, les solides conseils qu'il lui donne, les alternatives de crainte et d'espérance par lesquelles il passe, jusqu'à ce qu'il finisse par prendre sur son esprit et sur son cœur un ascendant sans rival.
11 n'était pas déjà trop mal avec elle à la mort de Louis XIII.
Lorsque Mazarin s'attacha à Richelieu et à la France, au commencement de l'année 1639 , il avait trente-sept ans, étant né le 1 k juillet 1603. Après avoir étudié successivement à Rome et en Espagne aux universités d' Al cala et de Salamanque, embrassé tour à tour la carrière de la jurisprudence et celle des armes, obtenu le bonnet de docteur en droit et le grade de capitaine , il était entré dans la diplomatie sous les auspices du cardinal Bentivoglio; et, dans les diverses et difficiles missions qu'on lui avait confiées en Italie, il avait déployé les plus rares talents, un mélange de douceur insinuante et de ferme résolution, qu'il montra surtout au siège de Casai, en i63o, où, placé entre deux armées toutes prêtes à en venir aux mains, il avait su, diplomate
1 Voyex, pour le premier article, le cahier d'août, p. 457.
et militaire , les arrêter et leur arracher la paix. Richelieu l'avait distingue de bonne heure et avait tout fait pour le séduire à l'intérêt français et même pour l'attirer en France. Nommé vice-légat d'Avignon en 1 634 , et un moment nonce auprès de Louis XIII, le jeune prélat était venu a Paris; il avait achevé de gagner les bonnes grâces du roi et du cardinal, et, en i63g, il se décida à accepter leurs offres. Il succéda presque, dans la confiance de Richelieu, au fameux père Joseph. Désigné d'abord pour être plénipotentiaire au congrès général qui devait se rassembler 4 Hambourg, et plus tard siéga à Osnabruck et à Munster, il fut envoyé en Piémont, en 1 64 o, avec le litre d'ambassadeur extraordinaire , et, candidat de la France au cardinalat, il l'obtint en 1 64 1 • I^a seule affaire intérieure où Richelieu l'ait employé, en i64a, est celle du duc de Bouillon , terminée par une transaction heureuse qui sauva la tète du duc et nous acquit 4 jamais Sedan. On le voit : Mazarin , à la mort de Richelieu, n'était pas fort compromis dans les tragiques querelles qui avaient agité le royaume et attristé tant de familles. Quand donc le roi le prit des mains du cardinal pour le mettre à la tête du cabinet, ce choix n'étonna et n'effraya personne. Nul ne soupçonnait la portée de Maxarin , et tout le monde rendait justice 4 sa capacité. A mesure qu'il le connut davantage, Louis XIII en fit tant de cas. qu'il voulut lui faire tenir sur les fonts de baptême, avec la princesse de Condé, le petit dauphin, depuis Louis XIV, et que, dans son testament, il le désigna ou plutôt l'imposa 4 la reine comme premier ministre, et même président du conseil de régence sous le prince de Condé.
Louis XIII goûta Mazarin par deux motifs : Maxarin était d'avis de continuer la politique de Richelieu, mais de la pratiquer différemment. On ne pouvait plus parfaitement entrer dans l'esprit de Louis XT1I. Le temps est venu de rendre enfin justice 4 ce roi, digne fils de Henri IV et digne père de Louis XIV, et de lui restituer la part qui lui appartient dans ce qu'on a appelé le système de Richelieu. Ce système méritera toujours de porter le nom de celui qui le fit triompher pendant dixhuit ans, de 163 4 jusqu'à la fin de i64a, 4 force de constance, d'énergie et d'habileté ; mais son véritable père n'est pas du tout Richelieu, c'eit Henri IV. Marie de Médicis, avec le maréchal d'Ancre et même aussi avec Richelieu, l'abandonna. Louis XIII, qui y fut toujours fidèle, eut le courage de le préférer 4 sa propre mère. Il est absurde de rapporter l'élévation de Luynes 4 un caprice de roi qui prend un de ses pages, un petit gcnullhomme, pour en faire un premier ministre, parce qu'il le trouve habile dans l'art de dresser des feucons. C'est là peut-être
l'origine de la fortune de Luyne*. ce n'en est pas le fondement. Ce petit gentilhomme était un homme de cœur et de sens, qui remit en honneur et maintint avec fermeté, tant qu'il vécut, sous l'inspiration directe de son maître, l'œuvre de Henri IV, que Richelieu avait d'abord combattue comme favori de la reine mère , et que plus tard il reprit avec une grandeur incomparable, se tournant peu à peu contre ses anciens amis et contre sa première protectrice, au point de la faire exiler, précisément comme avait fait Luynes. Le système entier se composait de trois parties : i • achever ta destruction de la féodalité , ramener sous l'autorité royale les restes des grands vassaux et les princes du sang eux-mêmes, qui doivent l'exemple du dévouement et du respect, et non celui de la révolte et de l'infraction aux lois de l'État, entreprise qui n'a rien à démêler avec celle de détruire l'aristocratie et la noblesse , comme s'il n'y avait plus de noblesse et d'aristocratie en Angleterre depuis que la constitution n'y connaît plus de téte au-dessus d'elle; a* tout en respectant ledit de Nantes et la liberté de conscience , effacer le parti protestant comme parti, et lui reprendre peu à peu les places fortes qui lui permettaient de se révolter à son gré et en faisaient un État dans l'État ; 3* étendre le territoire national et abaisser la maison d'Autriche qui possédait la moitié de l'Europe. On peut appeler ce système d'un seul mot , le système royal. Tout roi digne de ce nom le *porte avec soi, et Louis XIII le soutint vertueusement contre tous les instincts de son cœur, contre sa mère, contre son frère, contre ses favoris, contre ses maîtresses. C'est par là qu'il est presque un grand roi. Il aimait la justice, et le nom de Louis le Juste doit lui rester. Il aimait aussi la France. Il n'était pas seulement fort brave, il avait quelques talents militaires et se plaisait è commander ses armées. Il était judicieux, secret , capable de conduite. A côté de cela , il avait une foule de petits défauts, souvent malade, mélancolique, jaloux ou du moins très-ombrageux. Son patriotisme le portait toujours vers le bon parti, mais il avait besoin d'un ministre qui vint à son aide dans les défaillances de sa santé et de son humeur. On ne saura jamais, et il est superflu de rechercher si c'est Richelieu qui, éclairé par l'expérience et converti par les succès de Luynes1, revint de lui-même, dans son second ministère,
. 1 On oublie trop que Luynes , frappé du mérite de Richelieu , avait fini par le tirer de disgrâce , qu'il »e proposait de le faire rentrer dans les affaires , et que , pour fçape de son attachement , il avait fait épouser la nièce de Richelieu, mademoiselle de Vignerod, la future duchesse d'Aiguillon, à son propre neveu. Comhalet. Richelieu passait alors pour s'entendre avec Luynes, et c'est pour effacer et démentir ce brait qu'en ses Mémoires il s'applique à décrier le connétable, lui re-
à ce qu'il avait méconnu dans le premier, ou si ce n'est pas Louis XIII qui le persuada et le conquit définitivement à la pensée royale dont le jeune connétable avait été le courageux et utile représentant1. Nous ne voulons certes rien ôter à la gloire du grand cardinal -, mais nous pensons que la reconnaissance nationale se doit partager entre le roi et son ministre. L'honneur de Mazarin est de les avoir continués.
11 était perdu si, à la mort de son prédécesseur, il eût voulu maintenir sa politique à l'aide des mêmes moyens. Louis XIII était las de voir répandre du sang, et un cri s'élevait contre la cruauté de Richelieu. On se trompait : Richelieu n'était pas cruel, il n'était qu'impitoyable. Dès que ce qu'il appelait l'intérêt de l'État avait prononcé, nulle autre considération n'était écoutée, et, comme il le dit lui-même, il brisait tout , fauchait tout , et mettait tout cela sous sa soutane rouge. I) érige sa pratique en théorie dans son Testament politique, II* partie, chap. v : o En matière de crime d'Etat, il faut fermer la porte à la pitié u et mépriser les plaintes des personnes intéressées et les discours d'une « populace iguorante , qui blâme quelquefois ce qui lui est le plus « utile et souvent tout à fait nécessaire. » Il avait reçu les dons les plus rares, la finesse, la pénétration, une vue perçante dans la complication etl'obseurité des intrigues qui l'environnaient, une attention et une faculté de travail inépuisable, une merveilleuse étendue d'esprit et une constance à toute épreuve; mais une qualité éminente lui manquait entièrement : la bonté. « Loin de nous, dit Bossuet, les héros sans hu- « inanité*. » C'est l'arrêt de Richelieu. Sans être méchant', il n'avait pas ce besoin de clémence et de miséricorde que Dieu mit dans le cœur d'un Alexandre, d'un César, d'un Condé, et qui est en eux le signe le plus éclatant et l'achèvement suprême de leur grandeur. Nous n'osons
prochant tout ce que plus tard il Gt lui-même. — 1 Luynes attaqua résolument et soumit protnptemenl les princes révoltés, et le traité d'Angouléme maintint la reine mère dans un èloignement nécessaire , saus rigueurs inutiles. Quand Roban et Soubisc osèrent tirer Tépée , le noureau duc de Luynes gagna son titre de connétable en battant partout les protestants, et il est mort glorieusement des blessures reçues au siège de Montauban, précurseur de celui delà Rochelle. Enfin, en i6ao,leBéarn fut définitivement incorporé à la couronne. C'est, en petit, comme on le voit, toute la carrière de Richelieu. — J Oraison funèbre du prince de Condé. ■ — * Mémoires de Montglat, Collection Petilol, t. XLIX, p. 3qj : « U fut extrêmement regretté de ses
• parents, amis et domestiques, qui étoient en grand nombre, car il étoit le meilleur
• maître, P&rent ou ami, qui eût jamais été, et. pourvu qu'il fût persuadé qu'un
• homme l'aimât, sa fortune étoit laite, car il n'abandonnoit point ceux qui étoient
• attachés à lui. •
pas dire que Maiarin eût cette noble et généreuse vertu; mais il était au moins débonnaire , et sa nature le portait vers la douceur et la modération. Par un juste retour, ce fut ce qui le sauva , à la mort de Richelieu et du roi. Fidèle à son ministre et à lui-même, Louis XIII avait garde leur commun système en l'adoucissant. Il avait persévéré, ainsi que nous l'avons dit, dans le plan de guerre contre l'Empire, et s'était préparé à une forte campagne qu'il ne devait pas voir, si ce n'est dans ce rêve extraordinaire où, avant de fermer les yeux, il aperçut et prophétisa la bataille de Rocroy et la victoire du duc d'Enghien1. En même temps il avait voulu faire cesser le deuil de tant de familles illustres; il avait rappelé de l'exil les enfants et les petits-enfants de Henri IV, les Vendôme, ainsi que les Guise, et fait sortir de prison les victimes de l'implacable prévoyance de Richelieu , ne maintenant les rigueurs passées qu'à l'égard d'une personne qu'il redoutait bien plus que son frère, que les Vendôme et que les Lorrains, et cette personne était une femme, la veuve autrefois si brillante de l'homme qu'il avait le plus aimé , la connétable de Luynes devenue la duchesse de Chevrcuse. Ces changements habilement ménagés, et qu'on rapportait en partie à l'influence de Maiarin , donnèrent le meilleur air aux commencements de son ministère , et lui laissèrent le temps de se reconnaître et de s'établir.
Son grand danger, quand Louis XIII lui manqua , était d'être enveloppé dans la disgrâce qui attendait alors, ce semble, tous les amis de Richelieu sous la régence d'Anne d'Autriche.
La reine Anne était depuis longtemps l'espérance des mécontents. Comme ils avaient sfdiflert avec elle et souvent pour elle, ils comptaient sur sa faveur comme sur une dette. Ainsi que tous ceux qui ont été longtemps éloignés du pouvoir, ils étaient impatients de s'en saisir, et ils convoitaient ardemment les dépouilles des créatures de Richelieu. Anne voyait en eux les amis de sa jeunesse, les compagnons de ses malheurs, et elle se proposait bien de leur faire part de sa fortune. Aussi croyait-on généralement que la mort de Louis XIII commencerait une ère nouvelle, et qu'on allait voir un gouvernement dirigé par d'autres maximes et par d'autres mains : péril immense pour la royauté
1 Mémoires de madame de MoltevilU, t. 1", p. 1 Al : < Le roi, peu de jours avant
• de mourir, songea qu'il le voyait (le duc d'Enghien) donner un combat et défaire
• les ennemi» en ce môme lieu (à Rocroy). C'est une chose digne d'admiratiou et
• qui doit donner quelque respect pour la mémoire de ce prince qui , mourant dans
• les souffrances et quittant ce monde avec joie, parut avoir quelque lumière de l'a-
• venir. •
et pour la France, que prévit Louis XIII et qu'il s'efforça de conjurer par son testament. Ce testament ayant été la crise où pensa périr et d'où sortit victorieux Maiarin , il nous est impossible de n'en pas dire un mot.
Louis XIII, à son lit de mort, ressentit les inquiétudes d'une âme vraiment royale, avec toutes les jalousies d'un frère et d'un mari irrité. N'admettant pas d'autre politique que celle qu'il avait suivie, il aurait voulu y enchaîner l'avenir, et son désir était d'exclure a la fois son frère et sa femme de la régence. On impute à Richelieu la pensée hardie , si le roi mourait avant lui, de lui faire établir un conseil qui n'aurait laissé à la reine qu'une régence nominale et aurait gouverné réellement sous son nom pendant la minorité de Louis XIV1. Ce plan n'était pas iu-dessus de l'ambition et du patriotisme de l'audacieux cardinal. Louis XIII crut l'avoir réalisé. Mazarin eut même de la peine à lui faire comprendre qu'il était impossible de priver la reine du titre de régente , et que tout ce qu'on pouvait faire était de lui enlever toute influence , grâce a un conseil fortement constitué dont la reine serait obligée de suivre les avis en prenant la majorité des voix a. C'était à
' Mém. de Monujlat, Coltact. Pelilot, t. XL1X , p. 39& : « 11 s'étoit mis dans l'esprit « de gouverner durant la minorité de M. le dauphin, parce qu'il croyoit que le roi « ne vivrait plus guère ; et , prévoyant que la reine et Monsieur lui seraient de grands i obstacles, il avoit fait publier une déclaration du roi par laquelle il pardonnoit à
• Monsieur la conspiration qu'il avoit faite, a condition quil vivrait à Blois en « homme privé, sans gouvernement ni compagnies sous son nom, et sans pouvoir «jamais posséder aucune charge ni avoir part au gouvernement de l'État. Pour la t reine , il espérait de s'accommoder avec elle, lui laissant le titre de régente , et lui
• s'en conservant l'effet et l'autorité. • — ' Mémoires de La Rochefoucauld , collection Petitot, t. Ll , p. 3b6 : • Le cardinal Maiarin et M. de Chavigny Ini a voient proposé
• de donner une déclaration qui établit un conseil nécessaire à la reine pour borner « l'autorité de sa régence et pour exclure des affaires toutes les personnes suspectes.
• Bien que celle proposition parut contraire aux intérêts de la reine et qu'elle fût i faite sans sa participation, néanmoins le roi ne pouvoit y consentir : il ne pouvoit
• se résoudre à la déclarer régente, et moins encore a partager l'autorité entre elle
• et Monsieur; il Tarait toujours soupçonnée d'avoir eu une liaison avec les Ks-
• pagnols , et il ne doutait pas qu'«Ue ne fût encore fomentée par madame de Che- « vreuse, qui étoit passée alors d'Angleterre à Bruxelles. D'un autre côté, le pardon « qu'il venoit d'accorder à Monsieur pour le traité d'Espagne, et l'aversion naturelle « qu'il avoit toujours eue pour ce prince , letenoit dans une irrésolution qu'il n'aurait « peut-être pas surmontée, si les conditions que le cardinal Maiarin et M. de Cha-
• vigny lui proposèrent ne lui eussent fourni l'expédient qu'il désirait pour res-
• treindre la puissance de la reine et la rendre dépendante d'un conseil nécessaire. • Montglat, si bion informé, atteste aussi que cette résolution du roi ne lui paraissait pas même suffisante, tant il avait d'aversion pour la reine et pour Monsieur Mémotrrf de }fn„<gbtt, ibid. p. 4oA ■ » L« roi avoit si mauvaise opinion de la capa-
peu près la combinaison attribuée à Richelieu ; elle n'allait pas à moins qu'à mettre la régence, c'est-à-dire la royauté elle-même, en commission. Elle plut à Louis XIII, parce quelle servait toutes ses craintes, pour ne pas dire toutes ses haines : son frère n'avait pas la régence , et sa femme n'avait qu'une régence impuissante. Anne d'Autriche fit tout pour désarmer les ressentiments de son mari; moitié par politique, moitié par vertu et piété, elle ne cessa de l'entourer de soins, elle lui protesta avec larmes qu'elle ne lui avait jamais manqué, qu'elle était étrangère au complot de Chalais, et que toutes les accusations dont le cardinal de Richelieu l'avait chargée pour la noircir dans son esprit étaient sans aucun fondement. Le roi demeura insensible à ses larmes, à ses protestations, à ses soins; il se contenta de dire : «Dans «l'état où je suis, je dois lui pardonner; mais je ne suis pas obligé de «la croire1.» La déclaration royale du 10 avril 1 643 fut acceptée par tout le monde sous bénéfice d'inventaire. Monsieur, qui, quelques mois auparavant, avait été convaincu de trahison envers l'État et le roi, dut encore se. trouver trop heureux d'être nommé lieutenant général du royaume. Le prince de Condé était chef du conseil de régence ; il fut pourvu de la charge de grand maître de France , vacante depuis la mort du comte de Soissons, et il venait de voir son fils aîné, le duc d'Enghien, investi tout jeune encore du commandement de l'armée la plus considérable. La reine Anne était en possession de la régence, et, comme elle la devait à la combinaison même qui limitait son pouvoir, elle regarda cette combinaison comme un premier service de Mazarin, qui lui fit aisément comprendre que le point essentiel était d'abord d'être déclarée régente par la volonté du roi, et qu'ensuite elle saurait bien agrandir son autorité. Voilà ce que n'ont pas vu bien des historiens , mais ce qui n'a pas échappé à la pénétration de La Rochefoucauld . mêlé à toutes les intrigues de ce moment, et qui en avait une connaissance t parfaite. Collection Pctitot, t. LI, p. 368 : «Le cardinal Mazarin jus- «tifia en quelque sorte cette déclaration injurieuse3, il la fit passer
• cité de Tune et de l'autre, qu'il eût bien désiré, pour le bien de son Gis , qu'ils n'y
• eussent aucune part. Mais, ayant consulté les moyens de les en priver, il se trouva ■ qu'il ne se pouvoit sans faire nn grand trouble dans l'État, pour lequel éviter il < résolut de leur laisser le titre, et de leur her tellement les mains, qu'ils ne pussent
• rien gâter. > — 1 Mémoires de La Rochefoucauld, Collection Petitot, I. LI.p. 369. — * Cette déclaration a été imprimée, maie elle est si rare, il en subsiste si peu d'exemplaires et elle est d'ailleurs si importante pour l'intelligence de tout ce qui va suivre, que nous la donnons ici, en supprimant son long préambule.
■ Déclaration do Roy vérifiée en parlement le 31 avril 1640
« A ce* causes, de notre certaine science, pleine puissance et antborité royalle,
•t comme un service important qu'il rendait à la reine et comme le seul u moyen qui pouvait faire consentir le roi à lui donner la régence. 11 lui
« nous avons ordonné et ordonnons, voulons et nous plaist qu'avenant notre deceds
• avant que notre fils ainé le Dauphin soit entré en la quatorzième année de son
• aage ou en cas que notre dit fils le Dauphin decedasl avant la majorité de notre
< second fils le duc d'Anjou, notre très chère et très aisée épouse et compagne la « Reyne mère de nos dits enfans soit régente en France, qu'elle ayt l'éducation et « l'instruction de nos dits enfans avec l'administration et gouvernement du Royaume,
• tant et si longuement que durera la minorité de celuy qui sera Roy, avec l'advis
• du conseil et en la forme que nous ordonnerons cy après; et en cas que la dite t dame régente se trouvant après notre deceds et pendant sa régence en telle tndis-
• position qu'elle cust sujet d aprehender de finir ses jours avant la majorité de nos « enfaos , nous voulons et ordonnons qu'elle pourvoye avec l'advis du conseil , que « nous ordonnerons cy après, à la régence , gouvernement et administration de nos «enfans cl du royaume, déclarant dès a présent que nous confirmons la disposi-
< lion qui en sera ainsy par elle faite, comme si elle avoit esté ordonnée par nous.
< Et pour témoigner a noire 1res cher frère le duc d'Orléans que rien n'a esté ca-
• pahle de diminuer l'affection que nous avons toujours eue pour luy, nous voulons
< et ordonnons qu'après notre deceds, il soit lieutenant gênera) du Roy mineur en
< toutes les provinces du Royaume pour exercer pendant la minorité ladite charge
< sous l'autorité de ladite dame Reyne régente et du conseil que nous ordonnerons
• cy après, et ce nonobstant la déclaration registrée en notre cour de parlement ' qui le prive de toute administration dans notre Estai, à laquelle nous avons dérogé
• et dérogeons par ces présentes pour ce regard. Nous nous promettons de son bon
• naturel qu'il honnorera nos volontés par une obéissance entière et qu'il servira
• l'Etal et nos enfans avec la fidélité et l'affection à laquelle sa naissance cl les grâces
• qu'il a reçues de nous l'obligent, déclarant qu'en cas qu'il vint à contrevenir en « quelque façon que ce soit a l'établissement que nous faisons par la présente décla-
• ration, nous voulons qu'il demeure privé de la charge de lieutenant généra), dé-
• fendant très expressément en ce cas à tous nos sujets de le recognollre et de luy - obéir en cette qualité. Nous avons tout sujet d espérer de la vertu, de la piété et
< de la sage conduite de notre très chère et bien amée épouse et compagne, la Reyne
• mère de nos enfans que son administration sera heureuse et advantageuse à ITSs- • « lat; mais comme la charge de régente est de si grand poid, sur laquelle repose le
« salut el la conservation entière du Royaume, et qu'il est impossible qu'elle puisse
• avoir la connoissance parfaite et si nécessaire pour la resolution de si grandes et
• si difficiles affaires, qui ne s'acquiert que par une longue expérience, nous avons
• jugé a propos d'établir un conseil près d'elle pour la régence, par les ad vis duquel
• et sous son authorité les grandes el importantes affaires de l'Etat soient résolues
• suivant la pluralité des voix. Et pour dignement composer le corps de ce conseil, nous
• avons estimé que nous ne pouvions faire un meilleur choix pour es Ire ministres de « l'Estel que de nos 1res chers et très amez cousins le prince de Condé et le cardinal de
• Mazarin et de notre très cher et féal le sieur Seguier chancellier de France, garde des
• sceaux el commandeur de nos ordres, et de nos très chers et bien amés Bouthillier
• surintendant de nos finances el de Chavigny secrétaire d'Etat et de nos commande- « menls ; voulons et ordonnons que notre 1res cher frère le duc d'Orléans, et en son ab-
• sence nos 1res chers et amés cousins le prince de Condé et cardinal Matarin soient
< fit voir qu'il lui importait peu à quelles conditions elle la reçût, pourvu « que ce fût du consentement du roi , et qu'elle ne manquerait pas de
» chefs dudit conseil , selon l'ordre qu'ils sont icy nommez sous l'autorité de ladite dame «Revue régente; et comme nous croyons ne pouvoir faire un meilleur eboit, nous « défendons très expressément d'apporter aucun changement au dit conseil en l'augmentant ou diminuant, pour quelque cause ou occasion que ce soit, entendaot
• néantmoins que vacation advenant d'une des places du dit conseil par mort ou «forfaiture, il y soit pourveu de telles personnes que lad. dame Régente jugera i dignes par l'advis du conseil et à la pluralité des voix, de remplir celte place, dé- « claranl que notre volonté est que toutes les affaires de la paix et de la guerre et
• autres importantes à l'Eslat, même celles qui regarderont la disposition de nos «deniers «oient délibérées aud. conseil par la pluralité des voix, comme aussy «qu'il soit pourveu cas échéant aux charges de la couronne, surintendant des fi- « nances, premier président et procureur général en notre cour du parlement de
• Paris, charges de secrétaire a Estât, charges de la guerre, gouvernements des
• places frontières, par lad1* dame Régente avec l'advis du d' conseil sans lequel « elle ne pourra disposer d'aucune desd. charges , et quant aux autres charges, elle
• en disposera avec la participation dud' conseil; et pour les archeveschés , eveschés «et abbayes étant en notre nomination, comme nous avons eu jusques à présent
• un soin particulier qu'ils soient conférés à des personnes de mérite et de piété
• singulière et qui ayent esté pendant trois ans en l'ordre de prestrise, nous croyons,
• après «voir receu Uni de grâces de la bonté divine, estre obligés de faire en sorte «que le même ordre soit observé pour cet effect; nous désirons que lad. dame ■ Itérante mère de nos enfans suive au choix qu'elle fera pour remplir les dignités
• ecclésiastiques l'exemple que nous lui en avons donné, et qu'elle les confère avec
• l'advis de notre cousin le cardinal de Mazarin auquel nous avons fait cognoitre « 1 affection que nous avons que Dieu soit honnoré en ce choix , et comme il est
< obligé par la grande dignité qu'il a dans l'Eglise d'en procurer l'honneur, qui ne
• sçauroil estre plus élevé qu'en y mettant des personnes de piété exemplaire, nous
• nous asseurons qu'il donnera de très fidèles conseils conformes à nos intentions.
• Il nous a rendu tant de preuves de sa fidélité et de son intelligence au manie-
• ment de nos plus grandes et plus importantes affaires, tant dedans que dehors
• notre royaume, que nous avons cru ne pouvoir confier après nous l'exécution de
• cet ordre a personne qui s'en acquitast plus dignement'que luy. Et d'autant que.
• pour des grandes raison» importantes au bien de notre service, nous avons été
• obligés de priver le s' de Cbâteauneuf de la charge de garde des sceaux de France «et de le faire conduire au château d'Angoulesme où il a demeuré jusqu'à présent
• par nos ordres . nous voulons et entendons que le d' s' de Chàteauneuf demeure au
< mesme estât qu'il est de présent au d' château d'Angoulesme jusques après la paix
< conclue et exécutée, à la charge néantmoins qu'il ne pourra lors être mis en liberté
3ue par l'ordre de la d" dame Régente avec l'advis du d' conseil qui ordonnera un lieu pour sa retraite dans le royaume ou hors du royaume ainssy qu'il sera
< jagé pour le mieux. Et comme notre dessein est de prévoir tous les sujets qui
• pourraient en quelque sorte troubler le bon établissement que nous faisons pour
• conserver le repos et la tranquillité de notre Etat, la cognoissance que nous avons
• de In mauvaise conduite de la dame duchesse de Chevrcuse, des artifice* dont elle
• s'est servie jusques icy pour mettre la division dans notre royaume, le» factions
<> moyens dans la suite pour affermir son pouvoir et pour gouverner «seule. Ces raison», appuyées de quelques apparences et de toute l'in- « dustrie du cardinal , étaient reçues de la reine avec d'autant plus de fa- «cilité, que celui qui les disait commençait à ne lui être pas désa-
■ gréable. »
En effet, dès que Mazarin eut eu l'honneur insigne d'être désigné à la France et à l'Europe par le testament du roi comme principal ministre et comme le membre le plus important du conseil de régence après le prince de Coudé , il ne songea plus qu'à se faire agréer en cette qualité par la reine Anne , et c'est à quoi il employa tout le mois de la longue agonie de Louis XIII, depuis le a i avril, où parut la déclaration royale, jusqu'au 1 4 mai, où Louis XIII acheva de mourir.Tous les mémoires contemporains nous racontent les intrigues de toute sorte qui remplissent cette espèce d'interrègne près de finir chaque jour, et , chaque
«et les intelligences quelle entretient au dehors avec nos ennemis, nous font juger
• a propos de luy défendre comme nous luy défendons rentrée de notre Royaume
• pendant la guerre; voulons même qu'après la paix conclue et exécutée, elle ne
• puisse retourner dans notre Royaume que par les ordres de la d. dame Reyne ré-
• gente avec l'advis du d. conseil, a la charge néanlmoins qu'elle ne pourra faire sa « demeure ni être en aucun lieu proche de la cour et de la d. dame Reyne. Et quant
• aux autres de nos sujets de quelque qualité et condition qu'ils soient que nous avons > obligé de sortir du royaume par condamnation ou autrement, nous voulons que la « d. dame Royne régente ne prenne aucune résolution pour leur retour que par « l'advis du d. conseil. Voulons et ordonnons que notre très chère et très ornée
• épouse et compagne la Reyne mère de nos enfants, et notre très cher et amé frère
• le duc d'Orléans fassent le serment en notre présence et des princes de notre sang,
< et aux princes, ducs, pairs, maréchaux de France et officiers de notre couronne.
• de garder et observer le contenu en notre présente déclaration sans y contrevenir « en quelque façon et manière que ce soit. Si donnons en mandement a nos aînés
< et féaux les sens tenant notre cour de parlement de Paris, que ces présentes ils
• ayent à faire lire , publier et régis trer pour être inviolablement gardées et observées
• sans qu'il y puisse être contrevenu en quelque sorte et manière que ce soit; car
• tel est notre plaisir. Et affin que ce soit chose ferme et stable a toujours, nous avons
• signé ces présenies de notre propre main et fait ensuite signer par notre chère et
■ très amée épouse et compagne , et par notre très cher et amé frère le duc d'Orléans ,
• et des trois secrétaires d Etal et de nos commandements étant de présent près de
• nous et lait mettre notre scel. Donné à S* Germain en Laye au mois d'avril l'an « de grâce mil six cent quarante trois, et de notre règne le trente troisième.
« Ce que dessus est ma très expresse et dernière volonté que veux être exécutée.
• Signé Louis, Anne, Gaston, et plus bas Philipeaux, Boulhillier et de Guenegaud. «A coté visa et scellées du grand sceau de cire verte, sur iacqs de soye rouge et verte, « et encore est écrit : Leùes , publiées , regUtrées , ouy et requérant et consentant le
. « procureur général du Roy pour être exécuté selon leur forme et teneur, a Paris « en parlement le vingtumème avril mil six cent quarante trois. Signé Du Tillet. .
jour, se prolongeant contre toute vraisemblance. Dans ces intrigues Mazarin ne s'épargna pas. N'ayant jamais été pour rien dans les déplaisirs qu'avait essuyés la reine, elle n'avait aucune raison d'être contre lui, sinon qu'il avait été un des amis les plus particuliers de Richelieu. Mais il n'avait aucune des manières de l'impérieux cardinal : il avait pris part au rappel de bien des exilés, et défendu la régence de la reine contre les ombrages du roi. Sa capacité était éprouvée, et Anne, naturellement paresseuse, sentait qu'elle avait besoin de quelqu'un qui lui laissât l'honneur de l'autorité suprême , mais qui portât tout le poids des affaires. En regardant parmi ses amis , elle n'en voyait aucun dont le talent fût assez certain pour emporter sa confiance. Si madame de Chevreuse eût été auprès de la reine, il est vraisemblable qu'elle aurait tout d'abord opposé à Mazarin un rival redoutable dans l'ancien garde des sceaux, l'Aubespine de Châteauneuf, que Richelieu avait fort employé avant de s'en défaire lorsqu'il lui devint suspect, et, qui avait laissé, et gardé jusque dans son exil, une assez grande renommée. Madame de Chevreuse n'eût pas manqué de le produire, et, avec son audace et sa persévérance, on ne sait ce qui serait arrivé. Mais madame de Chevreuse était hors France. La belle et noble Marie de Hautefort, qui avait donné à la reine tant de preuves d'une tendresse dévouée, et qui avait la liardiesse de madame de Chevreuse, avec des intentions tout autrement pures et désintéressées, n'avait pas encore reparu à la cour. La reine, en faisant cas de l'esprit et des manières de La Rochefoucauld , ne pouvait songer à un aussi jeune ministre. Les deux hommes qui étaient le plus près d'elle, Beaufort, le plus jeune fils du duc de Vendôme, et son grand aumônier, Potier, évêque de Beauvais , lui paraissaient des serviteurs dévoués, pour lesquels elle se proposait de faire beaucoup, mais sans oser leur remettre le gouvernement, auquel ils étaient encore bien étrangers. Attendre un peu lui semblait donc le parti le plus sage. C'était aussi l'avis de plusieurs de ses confidents intimes : le marquis depuis duc de Liancourt, l'oncle de La Rochefoucauld; le marquis de Mortemart, qui devint duc aussi, le père de Vivonne et de madame de Montespan-, Beringhen, alors son premier valet de chambre-, milord Montaigu, depuis longtemps établi en France, et qui eut toujours toute la confiance d'Anne d'Autriche. D'un autre côté, la princesse deCondé, son amie particulière , était vivement prononcée contre Châteauneuf, qui avait été un des instruments de Richelieu dans le procès de son malheureux frère, Henri de Montmorency, et la maison de Condc s'opposait à la trop grande élévation de la maison de Vendôme dans la personne du duc de Beaufort. Mazarin était soutenu auprès
532 JOURJsAL DES SAVANTS.
de Monsieur par l'abbé de la Rivière, auquel il promettait tout, des abbayes, un évêché, et même le chapeau de cardinal. Il eut dès lors avec la reine plus d'une entrevue secrète. Il s'y montra empressé à la servir, ne répugnant point à lui sacrifier les anciens ministres de Richelieu qui lui déplaisaient le plus, et à s'entendre avec ceux de ses amis envers lesquels elle se croyait des obligations indispensables. U eut l'art de se mettre assez bien avec l'évèque de Beauvais qui gouvernait la conscience de la reine. En même temps il affecta un grand désintéressement, et fit mine d'être tout prêt à s'en aller à Rome, où il promettait de servir encore les intérêts de la France. Anne avait été tenue trop éloignée des affaires pour les entendre et savoir quelle direction elle devait suivre-, mais elle était naturellement sensée, et sa raison goùtait'celle de Mazarin. Elle était vaine aussi : après avoir été longtemps opprimée, l'autorité royale lui souriait, et son âme espagnole avait besoin de respects et d'hommages. Mazarin les lui prodigua. U se mit tout à fait à ses pieds pour parvenir jusqu'à son coeur. Sa qualité d'étranger, que plus tard on tourna tant contre lui, ne faisait rien a la reine qui elle-même était étrangère. La langue espagnole, que Mazarin parlait et écrivait aussi bien que l'italien, était même entre eux un lien particulier. Ajoutez que, nourrie dans les maximes de la galanterie de son pays. Anne avait toujours aimé à plaire, qu'elle avait quarante et un an, qu'elle était belle encore, et que le ministre que lui désignait la dernière volonté de son mari avait le même âge qu'elle, qu'il était fort bien fait de sa personne et de la figure la plus agréable, où la finesse s'unissait h une certaine grandeur1. Mazarin plut donc à la reine, et elle résolut de le garder au moins quelque temps.
Il était impossible de conserver la disposition du testament de Louis XIII qui établissait Mazarin premier ministre et chef du conseil sous M. le Prince, puisqu'il s'agissait de faire casser par le parlement de Paris toute cette partie du testament, comme limitative de l'autorité de la régente. Il fut donc convenu que Mazarin renoncerait à l'espèce de droit que lui donnait la déclaration royale, mais qu'en même temps la régente,
1 Nous avons un portrait de Mazarin, gravé par Michel Lasne, en i643. Le cardinal est représenté dans une bordure, tenant un livre et entre deux Termes : grands traita, vaste front, bouche pleine de finesse et de résolution. Voyex les jnîlle portraits de la reine Anne. peints et gravé» : entre autres, la belle gravure qui la représente entre se* deux enfants, déjà en veuve, et la bataille de Roeroy dans le lointain. Voyez enfin le Portrait de la reine Anne d'Autriche, par Madame de Motteville.
dégagée de toute entrave, lui offrirait spontanément à. peu près le même rang, en sorte qu'il tiendrait son pouvoir, non de la volonté du feu roi, mais de la libre faveur de la reine. Tout cela fut arrêté entre eux dans un tel secret, que la surprise fut fort grande et générale, lorsque, après la mort du roi, on vit le parlement investir la régente de l'autorité souveraine1, et, ce même jour, le cardinal Mazarin mis à la tête du cabinet. Il y avait eu là une trame habilement ourdie, que la reine avait cachée à tous ceux de ses amis qui étaient opposés à
Et ce n'est pas nous qui inventons après coup cette comédie : on, la trouve très-bien marquée , et même avec ses différents actes , dans divers témoignages contemporains qu'il suffit de rapprocher et qui s eclaircissent les uns les autres.
Madame de Motteville peint à merveille le mouvement général de la cour pendant les derniers moments de Louis XIII et la situation à laquelle tout ce mouvement aboutit. Mémoires de Madame de Motteville, édition d'Amsterdam, 1 750, 1. 1 , p. 1 37 : « La reine, qui sortoit d'une « grande oisiveté, et qui, de son naturel, étoit paresseuse, se trouva tout «à fait accablée d'un si grand fardeau. Elle ne fut pas longtemps sans «connoître qu'elle manquoit de secours, et qu'il lui étoit impossible de «gouverner un État aussi grand que la France, ni démêler toute seule «les intérêts des particuliers ni des grands du royaume, qui sont tout « h fait différents , et il est certain qu'il faut un grand temps pour exami-
1 Voici cet arrêt du parlement qui détruit entièrement l'œuvre de Louis XIII, et où le nom du cardinal Maiarin ne se trouve même pas.
• Arrêt donné par la cour du parlement de Paris, le xtx'jour de may i6&3.
• Le Roy séant en son lit de justice en la présence et par t'advis du duc d'Orléans « son oncle, de son cousin le prince «le Condé, dn prince de Conly aussi prince dn
• sang, et autres princes, prélats, pairs et officiers de la couronne, ou v et ce réque « rant son procureur général, a déclaré et déclare la reyne sa mère régente en « France conformément a la volonté du deffunt roy son très-honoré seigneur et pere «pour avoir le soin de l'éducation, nourriture de sa personne, et l'administration
• pleine et entière des affaires de son royaume pendant sa minorité ; veut et en- « tend Sa Majesté que le duc d'Orléans son oncle soit lieutenant général en toutes
• les provinces dudit royaume sous l'autliorilé de ladite dame, et que sous la même
• authorité son oncle soit chef de ses conseils , en son absence son cousin le prince « de Condé, demeurant au pouvoir de ladite dame de faire choix de personnes de
• probité et expérience, en te) nombre qu'elle jugera a propos pour délibérer aux -
• dits conseils et donner leurs advis sur les affaires qui seront proposées, sans que
• néanmoins elle soit obligée de suivre la pluralité des voix , si bon ne luy semble. « Ordonne Sa Majesté que le prêtent arrest sera leu, publié et registre en tous les ■ baiIJages, sénéchaussées et aux sièges royaux de ce ressort, et entre toutes les
• autres cours de parlement et pays de la souveraineté. Signé GUYET. .
« nef ce détail , qui fait de la peine aux plus beaux esprits qui ne sout « point accoutumés au travail et qui n'ont aucune connoissance des afu faires. Ce qui donnoit un plus grand chagrin à la reine étoit l'envie « qu'elle avoit de satisfaire autant qu'elle le pourroit ceux qui lui de- « mandoient justice sur les pertes qu'ils prétendoient avoir faites sous le « ministère du cardinal de Richelieu , qui étoient en grand nombre et qui « étoient difficiles a contenter. Dans cet intervalle de dégoût et d'embarras, le cardinal Mazarin, nommé par le feu roi pour un de ceux « de son conseil , fut assez heureux pour être destiné et ensuite choisi «par elle pour remplir cette place. La reine ne l'avoit point éloigné, «parce qu'elle n'avoit point de haine contre lui; et, comme il étoit ha- «bile, il sut gagner M. le Prince, qui n'aimoit point les Vendôme, et «mettre dans ses intérêts le favori du duc d'Orléans, qui n'étoit pas de u leur parti. En même temps, il acquit pour amis ceux qui étoient ser- « viteurs de la reine, sans être de la cabale de messieurs de Vendôme, « qui faisoient tant de bruit ; car il y en avoit qui n'en faisoient point et «qui n'étoient pas moins considérés, comme le marquis de Liancourt, « le marquisde M ortemart, Beringhen et milord Montaigu, un Anglois que u la reine connoissoit depuis longtemps : gens sages auxquels elle étoit ac- « coutumée1, et qui avoient toujours été attachés à son service. Les deux « premiers étoient recommandabtes par l'estime que le feu roi avoit eue « pour eux; et les deux derniers par la confiance que la reine avoit en «eux. les considérant comme des anciens courtisans, qui estiraoient le « cardinal Mazarin , et employoient tous leurs soins à persuader la reine «de son habileté, et ils n'eurent pas beaucoup de peine a réussir dans «ce dessein; car cette princesse n'étant pas satisfaite de l'évcque de « Beauvais, et ayant apperçu du vivant du feu roi que le cardinal avoit « de la capacité , elle se trouva toute disposée à se servir de lui. Son « esprit et sa docilité lui plûrent dès les premières conversations qu'elle «eut avec lui, et assez souvent, parlant à ceux en qui elle se confioit, « elle avoit témoigné n'être pas fâchée de le voir, pour s'instruire avec « lui des affaires étrangères , dont il avoit une parfaite connoissance , et «dans lesquelles le feu roi l'employoit Suivant donc son sentiment par-
1 Plus loin, p. 106, M*" de Motteville dit : • Je sais de la reine qu'on soir des « premiers jours de sa puissance , elle avoit demaudé à milord Montaigu , qui lui par-
• loit souvent du cardinal Maiarin, si elle pouvoit se fier à lui et de quelle humeur «il étoit, et que, lui ayant dit pour le bien louer qu'il étoitentout l'oppose du car-
• dînai de llichelieu, cette réponse lui parut une si grande louange pour la hi'
• qu'elle avoit pour la mémoire du mort, qu'elle aida fort à la déterminer a se i
• vir de lui. •
uucuuer, les conseils de quelques-uns de ses meilleurs serviteurs, et « le désir de M. le duc d'Orléans et de M. le Prince qui témoigna l'es- « timer, elle lui donna part à sa confiance , elle lui céda son autorité , m et il se vit en faveur, lorsque ceux qui croyoient la posséder tout en- « tière ne simaginoient pas qu'il osât seulement y penser. Celte insinua- « tion se fit facilement dans l'âme de la reine; il devint en peu de temps « le maître de ce conseil ; et l'évéque de Beauvais diminuant de puis- «sance à mesure que celle de son compétiteur augmenta, ce nouveau « ministre commença dès lors à venir les soirs chez la reine, et d'avoir u avec elle de grandes conférences. Sa manière douce et humble, sou& u laquelle il cachoit son ambition et ses desseins , faisoit que la cabale « contraire n'en avoît quasi pas de peur, et qu'ils le regardèrent avec la «• présomption que la faveur inspire. Mais cette volage , à qui les païens , «sous le nom de Fortune, ont donné de l'encens, voulant à son ordi- « naire se moquer de ceux qui la suivent, les abandonna pour se donner «tout entière à un étranger et l'élever tout d'un coup du premier u échelon au plus haut où un particulier puisse monter, le mettant au- « dessus des princes et des grands du royaume. »
La Rochefoucauld, bien qu'il fût dans l'intimité de la reine, ne reçut d'elle aucune confidence sur la résolution qu'elle avait prise , et il fait connaître l'étonneraent où tombèrent tous les anciens serviteurs d'Anne d'Autriche, lorsqu'ils apprirent, le soir même de la séance du parlement, l'élévation inattendue de Maiarin. Collection Petitot, t. LI, p. : « La reine me cachoit moins qu'aux autres l'état de son esprit, u parce que n'ayant eu d'autres intérêts que les siens, elle ne doutoit pas « que je ne suivisse ses sentiments. Elle souhaitoit que je fusse ami du « duc de Beaufort ; . . . elle voulut aussi que je visse le cardinal Maxarin , « ce que j 'a vois évité de faire depuis la déclaration. Elle ne m'en pressoit « d'abord que sous le prétexte de me faire faire ma cour auprès du roy « et pour l'empêcher de remarquer qu'elle défeodoit à ses serviteurs « de voir son premier ministre. Je devois soupçonner qu'elle ne me di- «soit pas les véritables raisons; mais peut-être aussi qu'elle ne les oon- " noissoit pas assez elle-même pour me les pouvoir dire. Cependant, le « cardinal Mazarin s'établissait tous les jours auprès de la reine par sa « propre industrie et par celle de ses amis. ... Il cachoit son ambition «et son avarice sous une modération affectée; il déclaroit qu'il ne vou- « loit rien pour lui , et que , toute sa famille étant en Italie , il vouloit «adopter pour ses parents tous les serviteurs de la reine, et chercher également sa sûreté et sa grandeur à les combler de biens. Je voyois « diminuer la confiance que la reine avoit eue pour le duc de Beaufort
« et pour l'cvèque de Beauvais. ... La reine balançoit néanmoins et ne « pouvoit se déterminer encore à déclarer ses sentiments. Le roy vécut k trois semaines après avoir reçu l'extrême onction. Cette longue extré- « mite augmenta les cabales : sa mort les fit bientôt paraître. La reine v. amena le lendemain son fils à Paris. Deux jours après, elle fut déclarée « régente au parlement, du consentement de Monsieur et de M. ie < Prince, et la déclaration du feu roi y fut cassée. Le soir même, elle u établit le cardinal Mazarin chef du conseil , et le parti qui lui étoit op- «■ pose apprit cette nouvelle avec la surprise et rétonnement qu'on peut « aisément s'imaginer. »
La Châtre, ami de Beau fort, qui partagea sa première faveur et bientôt sa disgrâce, entre dans bien plus de détails que madame de Motteville et La Rochefoucauld, et nous introduit dans le cœur de l'intrigue où il joua un rôle et dont il finit par être la victime. Collection de Pctitot , t. LI , p. 1 89 : « Le roi , étant retombé dans sa première langueur, le « cardinal Mazarin et M. de Cbavigny perdirent toute espérance qu'on le « pût sauver, et redoublèrent dès lors plus que jamais toutes leurs in- « trigues du côté de la reine, auprès de qui ils se trouvèrent aidés de « beaucoup de personnes différentes. Madame la Princesse, piquée contre « M. de Bcaufort de la manière dont il en avait usé envers madame de 11 Longueville , contre qui il avoit témoigné trop de dépit et d'aigreur *, fut •i une des première» qui parla pour eux. M. de Liancourt les servit avec «l'ardeur qu'il a ordinairement pour ses amis, et madame sa femme et « madame de Chavigny n'en perdirent point d'occasion ; mais les plus « fortes machines qu'ils employèrent furent le père Vincent *, Berin- «ghen et Montaigu. Le premier attaqua ia reine par la conscience, et
lu: prêcha incessamment le pardon des ennemis; le second, en quantité de son premier valet de chambre, se rendant assidu à des heures uoii personne ne la voyoit, lui remontra que ces deux messieurs lui « étaient utiles, et qu'ayant le secret de toutes les affaires importantes, il (1 lui étoit presque impossible de s'en passer dans les commencements, 'i Mais le troisième, dévot de profession, mêlant Dieu et le monde en- 1 semble , et joignant aux raisons de dévotion la nécessité d'avoir un mi- «nistre instruit des choses de l'État, y ajouta encore, à mon avis, une
autre considération qui la gagna absolument, qui fut de lui représenter « que le cardinal avoit en ses mains, plus que personne, les moyens de « faire- ia paix, et qu'étant né sujet du roi son frère, il la feroit avanta-
1 Bcaufort avait été fort épris de madame de Longueville; mais, éconduit, il s'était lonrné contre elle. Voyei les Mémoires de La Châtre. — ' Si connu depuis sous le nom de saint Vincent de Poule.
Hgeuse pour sa maison; qu'elle de voit essayer de le maintenir en pou- «voir, afin de s'en faire un appui contre les factions qui pourroient «naître en France durant sa régence. Voilà quels furent les principaux «ressorts que ces messieurs firent jouer; et j'y puis encore ajouter la « princesse de Guémené, puisque ce fut une des premières à qui la reine «s'ouvrit, et une de celles qui la confirma le plus à garder le cardinal. «Je ne sais si je dois aussi compter dès lors M. de Brienne; mais, soit «devant ou après la mort du roi, il est certain que ce fut un des pre- « miers qui changea de parti après nous avoir promis amitié. On s'étonii nera peut-être que toutes ces choses se pussent passer sans que notre « cabale se remuât davantage ; mais à cela j'ai à répondre qu'en premier « lieu M. de Beau vais, qui sembloit avoir le principal secret de la reine. « fut le premier trompé, et que Sa Majesté, n'ayant pas été satisfaite des «■ réponses qu'il lui fit sur les affaires qu'elle lui proposa d'abord , com- «mença à se dégoûter de lui, et ne lui découvrit plus le fond de son «âme. Quelquefois, à lui et à tous nous autres, elle témoignoit une » envie de garder le cardinal pour un temps; mais, au même instant « qu'on lui disoit quelques raisons pour l'en dissuader, elle sembloit y «acquiescer, et n'en parloit plus, si bien que, si ses premiers senti- « raents nous donnoient quelque soupçon , cette condescendance à ce « qu'on lui représentoit nous rassuroit aussitôt. Mais, ce qui nous abusa u entièrement, fut qu'au même temps qu'elle inclinoit du côté du car- « dinal elle promettoit à M. de Beaufort les finances pour M. de la Vieu- « ville; faisoit espérer les sceaux tantôt à M. de Châteauneuf, tantôt à « M. de Baiileul; assuroit M. de Vendôme que, deux jours après la mort « du roi, elle feroit revenir M. des Noyers, et même, sur la fin, envoyoit u quérir le père de Gondy 1 et le président Barillon, nouvellement retenu de son exil d'Amboise, pour savoir leurs sentiments. Je crois u qu'il peut y avoir eu beaucoup de dissimulation dans tout ce procédé, mais aussi il y a eu sans doute beaucoup d'incertitude et d'irréu solution. »
Le comte de Brienne avait été d'abord ..comme le remarque La Châtre , et comme lui-même l'avoue à peu près, du parti de Châteauneuf, de Beaufort et de l'évêque de Beauvais ; mais , ayant vu les progrès que faisait Mazarin dans l'esprit de la reine, il passa de son côté, et, en bon courtisan, il conseilla à sa maîtresse ce qu'elle souhaitait. Son récit prouve que La Châtre n'y avait pas vu assez clair, et qu'il y eut. dans le
' Le père du cardinal do ReU, Philippe-Emmanuel de Gondi, qui s'était retiré à l'Oratoire.
procédé de la régente, plus de dissimulation que d'incertitude. Collection Petitot, t. XXXVI, Mémoires du comte de Brienne, p. 80 :
« Ce n'étoit plus un secret de dire que la vie du roi ne pouvoit être u de longue durée. A la vérité, cela troubloit le cardinal, mais non pas « de manière qu'il oubliât ce qu'il fàlloit faire pour sa conservation.
Ktant averti que la reine avoit beaucoup de confiance dans l'évêque » de Beau vais, qui étoit d'ailleurs d'un esprit simple et facile et d'un ( tempérament prompt, il crut qu'il lui seroit bien plus aisé de s'em- » parer de ce prélat que de tout autre pour qui Sa Majesté auroit de » l'affection; mais, ne sachant qui employer pour cela, il s'adressa au «nonce, qui fut depuis le cardinal Grimaldi. Le nonce voulut bien se « charger de la commission, et lui faire le plaisir de dire à l'évêque de « Bcauvais la passion qu'avoit le cardinal Mazarin de rendre ses services « à la reine ; et le prélat, peu fin, en eut tant de joie, qu'il l'alla d'ahord "déclarer à Sa Majesté, en lui conseillant de s'assurer de Mazarin. qui < fut ravi d'apprendre que les choses réussissoient à son gré. M. de » Bcauvais me fit part de ceci , et de ce qui avoit été ménagé par de « plus habiles gens que lui. J'en fus extrêmement surpris; mais, ayant « eu assez de force pour dissimuler ma pensée, et me trouvant dans la « nécessité de prendre un parti , je dis à ce prélat que je souhaitois <- qu'il n'eût pas un jour sujet de s'en repentir. Je fus promptement « trouver la reine dans l'impatience où j'étois de savoir de Sa Majesté n même si ce que M. de Beauvais m'avoit dit éloit véritable, et ce qui <( avait pu engager la reine a suivre le conseil de ce prélat, a Deux rai- « sons, me répondit cette princesse : la première, que, sur la parole du h nonce, je suis persuadée que le cardinal Mazarin est mon serviteur; et •<la seconde, qu'ayant envie de me défaire de Bouthillier, de Chavigny a et de tous ceux qui n'ont point été dans mes intérêts, je serai bien « aise d'y conserver quelqu'un qui puisse m'informer des intentions que « pourra avoir le roi à la mort pour les suivre. Je veux me servir pour e cela d'une personne qui ne soit point dans la dépendance de Monsieur « ni du prince de Condé. » Je-cfus faire beaucoup de ne point louer un « conseil qui me paroissoit très-pernicieux , mais je crus aussi qu'il étoit h de la prudence de ne le pas blâmer; et, me contentant de ne point «oublier ce qui m'avoit été confié pour m'en servir au besoin, je n'en "pariai à personne. » Ibid. p. 85 : «Sa Majesté, étant persuadée que le «service de Son Éminence lui seroit utile, et se trouvant pressée, me « dit l'embarras où elle étoit. Je lui répondis que , si elle étoit résolue «à continuer de se servir du cardinal, je ue croyois pas les choses si "difficiles qu'elles paroissoient. «Mais, me répliqua la reine, comment
« cela se pourra-t-il faire ? car le cardinal se tient offensé (de ce que sa « situation alloit être diminuée et ruinée par la cassation du testament «de Louis XIII qui le faisoit chef du conseil) -, il le publie partout, et « demande la permission de se retirer. » Je lui dis : Madame, si vous lui « offrez ce qu'il perd, Votre Majesté conviendra qu'il doit être satisfait; «et, s'il vou» refuse, c'est une marque qu'il ne veut point vous avoir «d'obligation. En ce cas-là, vous ne perdrez rien quand il se retirera; « mais Votre Majesté me permettra de lui dire que je le crois trop « habile homme pour ne pas accepter ses offres avec de très-humbles « remerciements. Je me retirai, et le cardinal se rendit chez la reine « pour la presser de lui accorder la permission qu'il lui avait demandée « de s'en aller à Rome, où il feroit, disoit-il, paroître son zèle pour le
• service du roi et sa reconnoissance pour les bienfaits et les honneurs «dont il étoit comblé. Mais Sa Majesté, lui ayant fait l'ouverture que > je lui avois proposée, il ne délibéra point sur ce qu'il. avait à répondre ; « il la remercia en lui protestant que cette nouvelle grâce l'attachoit en- « core plus fortement que toutes les autres qu'il avoit reçues au service «du roi, au sien et à celui de toute la France. »
Mais Brienne nous donne ailleurs bien d'autres détails, et lève les derniers voiles qui pourraient couvrir encore cette affaire mystérieuse, où la reine Anne, guidée par son bon sens naturel et soutenue par son goût* naissant pour Mazarin, fit preuve pour la première fois de cette finesse , de cette discrétion et de cette constance , qu'elle montra plus tard en tant d'occasions. Le fils de Brienne, dans des mémoires publiés par M. Barrière en 1828, et qui nous paraissent parfaitement authentiques, malgré les changements de style qu'a pu y introduire le spirituel éditeur, nous raconte ainsi ce qu'il avait appris de son père. Mémoires inédits de Loménie de Brienne, t. I, p. 896 : «Je sais de point en point de mon
u père comment la chose se passa La reine , me dit mon père , voyait
« par elle-même , sans qu'il fut besoin de l'avertir, que l'évêque de Beau- « vais n'était pas capable de tenir près d'elle la première place dans le « conseil d'en haut ; cependant elle ne pouvait se passer d'un premier
<c ministre «Avant de se décider sur un choix si difficile, elle me lit
<( l'honneur de m'appeler avec le président de Bailleul, et nous obligea '<l'un et l'autre à lui dire notre avis sans déguisement. M. de Bailleul
• parla le premier, et donna, sans marchander, l'exclusion au cardinal •< Mazarini , comme à une créature du cardinal de Richelieu. Mais moi , 1 qui m'étais aperçu déjà plus d'une fois de la pensée secrète qu'avait la » reine pour Son Eminence, je crus devoir parler avec plus de réserve. ■ Je dis donc que, dans la nécessité où Sa Majesté se trouvait de prendre
«un premier ministre, il me semblait que le cardinal Mazarini, dont « l'humeur était fort douce, serait peut-être le meilleur qu'elle pût choisir << dans la conjoncture présente , non à la vérité pour le garder toujours , «mais seulement pour l'éprouver durant quelque temps, et voir s'il «lui conviendrait ou non; après quoi elle le nommerait premier miu nistre ou le renverrait en Italie avec une honnête récompense. Je » tempérais ainsi mon discours afin de l'obliger à nous découvrir le fond « de sa pensée ; mais elle ne dit pas un mot et continua de nous écouter « en silence et dans le plus grand calme ; je compris aisément, dès lors, «que mon avis ne lui déplaisait pas. Cependant, le président de Bailleul «ne démordait point de son sentiment, et, croyant connaître la reine « mieux que moi, persistait opiniàtrément à exclure le cardinal Mazarini «du ministère, disant que, si Sa Majesté voulait avoir un cardinal pour «chef de ses conseils, il valait mieux qu'elle en prit un français qu'un « italien , et en même temps il désigna le cardinal de La Rochefoucauld , « sans toutefois le nommer. Je dis alors, pour tirer la reine de l'embarras «où la jetait ce discours, que ce n'était pas à la dignité de cardinal t. qu'il fallait s'arrêter, mais à la capacité du ministre qu'on choisissait. « et qu'à moins d'en prendre un qui sût parfaitement les intérêts de la « France et les affaires étrangères, on serait toujours dans la même si- « tuation ; mais que, si la reine ne jugeait pas à propos de se servir du « cardinal Mazarini, elle ne pouvait pas oublier un de ses meilleurs'ser- «viteurs, que le cardinal de Richelieu avait persécuté à cause d'elle, et «que, pour celui-là, on ne pouvait douter, sans lui faire injustice, ni «de sa suffisance ni de sa fidélité. Je me contentai de dire ces choses, «en général, sans nommer M. de Cbâteauneuf. La reine, m'entendant « à demi-mot, m'interrompit et me dit avec un peu d'émotion : «J'ai deux « raisons pour ne pas remettre sitôt M. de Châteauneuf dans les affaires : «la première, parce que ce serait trop ouvertement choquer la décla- « ration avant que je sois assurée si le parlement ta cassera, comme je «l'espère-, et la seconde, parce que, si je me résolvais à donner la pre- « mière place dans mon conseil secret à M. de Châteauneuf, il faudrait «qu'en même temps je me résolusse de pousser à bout toutes les créait turcs du cardinal de Richelieu avec lesquelles il est irréconciliable, et, « de plus, que je ne me misse point en peine de désobliger M. le Prince « et toute sa maison , qui ne lui pardonnerait jamais la faute involon- « taire qu'il commit en présidant au procès de feu M. de Montmorency; « sans cela je ne balancerais pas à m'en servir, et je le préférerais à tout «autre; mais, avant qu'il soit revenu de son exil et réconcilié avec ses t puissants ennemis, comment pourrais-je l'employer sans me les attirer
« sur les bras, en un temps où le duc d'Enghien est victorieux de toutes «les forces d'Espagne, et quand les conseils de monsieur son père me
• sont si nécessaires pour avoir un prince que je puisse, dans les occa- «sions, opposer au duc d'Orléans? Je vous prie de bien penser à ce «que je vous dis. M. de Châteauneuf est sans doute très-capable de « tenir la première place auprès de moi ; mais le temps de l'y mettre
«n'est pas encore venu. . » C'était assez se déclarer Puis, nous
« recommandant à l'un et à l'autre de garder étroitement le secret sur «ce qui s'était passé dans cette conférence, elle se leva de sa chaise, «et rentra dans sa petite chambre, où était M. de Beringhen. Elle lui «rapporta mot pour mot tout ce qui venait de se passer. Allez sur «l'heure, lui dit-elle, en rendre compte au cardinal. Découvrez «avant tout quels sont ses sentiments pour moi, et qu'il ne sache rien «que vous ne sachiez, vous, d'abord, quelle reconnaissance il témoi- «gnera de mes bontés. M. de Beringhen partit à l'instant. Son Émi- « nence était à jouer, avec M. de Chavigny et quelques autres, chez le «commandeur de Souvré, qui leur avait donné à dîner. Le cardinal. « dès qu'il vit Beringhen , laissa ses cartes à tenir à Bautru , son con-
* frère 1 ; il passa dans la chambre voisine, où Beringhen et lui restèrent «plus de deux heures à s'entretenir; en sorte que M. de Chavigny en « prit quelque ombrage. M. de Beringhen ne se découvrant au cardinal «qu'avec de certaines précautions qui l'embarrassaient, Son Eminence «ne témoigna d'abord ni joie ni surprise de tout ce qu'il lui put dire;
« cette indifférence affectée obligea enfin Beringhen à lui avouer qu'il ' «venait de la part de la reine. A ce mot, le fin italien changea de con- «duite et de langage, et, passant tout à coup d'une extrême retenue a «un grand épanouissement de cœur : Monsieur, dit-il à Beringhen, je «remets sans condition ma fortune entre les mains de la reine ; tous les c avantages que le roi m'avait donnés par sa déclaration, je les aban- « donne dès ce moment. J'ai peine à le faire sans avertir M. de Chavi- «gny, nos intérêts étant communs; mais j'ose espérer que Sa Ma j est*' «daignera me garder le secret, comme je le garderai de mon côté reli- « gieusernent. M. de Beringhen, qui ne se fiait à ses paroles que de «bonne sorte, et qui, d'ailleurs, a coutume de prendre ses sûretés en «toute affaire, le pria de lui donner par écrit l'assurance que renfer- « maient ses paroles. Le cardinal , prenant aussitôt son porte-crayon , « écrivit dans les tablettes de M. de Beringhen ces mots remarquables : «Je n'aurai jamais de volonté que celle de la reine. Je me désiste main-
1 Guillaume de Baulru, comte de Séran.
■ tenant de tout mon cœur des avantages que me promet la déclaration, que j'abandonne sans reserve, avec tous mes autres intérêts, à Ja bonté sans exemple de Sa Majesté. Écrit et signé de ma main. » Et plus bas : « De Sa Majesté, le très-humble, très-obéissant et très-fidèle « sujet, et la très très-reconnaissante créature, Jules, cardinal Mazarini. « ■■ M. tic Beringhen eût bien souhaité que ce billet de Son Éminence eût k été écrit avec de l'encre, sur du papier, et non pas au crayon dans son ' agenda ; mais le cardinal lui dit qu'il n'en usait ainsi qu afin de mieux cacher la chose à M. de Chavigny, et que, si la reine le voulait, il •* écrirait toutes fois et quantes cet acte respectueux de sa fidélité sur '< papier ou sur parchemin s'il le fallait , et le signerait même de son sang. m Cette assurance contenta M. de Beringhen. Il pria, toutefois. Son Emi- ■< nenec de vouloir bien l'ajouter au bas du billet , ce que Mazarin fit ••sans difficulté. La reine m'avait retenu auprès d'elle ; continua mon ■ipére. pendant que son premier valet de chambre négociait cette « affaire. Quand il entra dans su chambre , je voulus me retirer par res- "pect; mais Sa Majesté me retint par le bras, et, après avoir lu, avec ' une joie qui ne se peut exprimer, ce que le cardinal avait écrit dans
• les tablettes, elle me les donna à garder Je gardai donc ces ta-
i blettes dans une cassette jusqu'au jour où Sa Majesté, qui venait d'être «déclarée, sans condition aucune, régente du royaume pendant la minorité du roi, me les redemanda. Je les avais portées sur moi, me «doutant qu'elle pourrait en avoir afiaire, et je les lui remis à l'instant. " Je crois que vous êtes devin , me dit-elle en souriant , ou bien serait-ce que vous auriez toujours porté cet agenda dans votre poche depuis «que je vous l'ai remis? Ce n'est, Madame, ni l'un ni l'autre, lui « répondis-je en lui baisant la main dont elle recevait ce dépôt , ces " tablettes ont toujours été dans ma cassette depuis que je les ai en " garde ; mais je me suis douté que Votre Majesté pourrait en avoir aujourd'hui besoin, et, dans ce doute, sans être devin, je les ai prises <■ sur moi pour vous les rendre si vous me les demandiez. Vous ne " vous étiez pas trompé, me dit-elle ; je vais les renvoyer à M. le car- •■ dinal par Beringhen, en même temps que M. le Prince lui va porter « de ma part le brevet par lequel je lui rends la place que la déclaration « lui donnait, et le fais, de plu*, chef démon conseil, o
Cet accord de témoignages différents établit invinciblement, à ce qu'il nous semble, qu'à la mort de Louis XIII, Mazarin possédait déjà la confiance de la reine ; et c'est par là seulement qu'on peut expliquer un grand nombre de notes du premier carnet, certainement des premiers jours de la régence, où se reconnaît le ton d'un ministre qui a déjà du
crédit sur l'esprit de sa souveraine, et qui tous les jours s'applique à en acquérir davantage, en lui persuadant qu'il ne veut du pouvoir que pour la mieux servir. Il la supplie de lui tout dire ; il le désire non par vanité, mais pour la satisfaction de son cœur. Toutes ses paroles sont à la fois d'un homme d'État et d'un courtisan consommé. Anne , au début de son règne, cherchait à plaire à tout le monde et prodiguait les grâces1 -, Mazarin l'engage à y mettre une sage mesure et à être économe au moins jusqu'à la paix. Il lui conseille de ménager les protestants, et surtout de se bien garder, par une reconnaissance excessive du service que vient de lui rendre le parlement, de lui donner trop d'autorité, parce qu'il finirait par l'exercer contre elle; il lui fait voir combien il est nécessaire qu'elle se déclare hautement contre les Espagnols et contre toute restitution; enfin, il la prie de le soutenir et de se prononcer de plus en plus pour lui.
I" carnet, p. 86. • Dieu tuttu, et io lo décidera non per vanità perche non par-
• leru si non di quelle» »orrà, ma per sodisfarmi délia conlidenza. • — « Non corra «nelle gratio perche «aranno più li disgustati che li contenti, e îuassime quando « nelle prelcnsioni vi è ugualità di causa c servitio. * — • Non proniclta niente di pin
• «Ha clelegazionc degli Ugonotti , ma |»arli sempre di loro in termini di Mima et
• affetlo. • — « Affeltar di parlar délia guerra contro li Spagnuoli. •
P. 87. • Avverta di non dar authorità in questi principii al parla ment o. perche « l'eserciterà contro di Ici.» — • Veder pronlamento gli imbasciatori, ministri et « agenti. Polrà loro dire d'infurmarnii perche riferisca a S. M. »
1». 88. • Le cose grandi che si prnponessero sema che io l'havc*si informata, av- « verla di non risolrere et ordini che vi si pensi. • — • Publicainenle parii a raio « avvantagio, dicendo die vuol sostenermi. » — • Non s'itnpegni in cosa âlcana nelle « cose di guerra, et niostri di non voler consentir alla restitutionc per l'intéresse del ■ rc et per la giustizia. »
P. 89. * Vadi slrctta nel disporre délie finarue ûno al pace per far vedere clie v « huona economa, e perche la neceaxità lo richiede, dicendosi che ella donera « tutto. • — « Conservar il lilolo di madré del re , perche non si parii mai di quelle- « di sorella del re di Spagna. » — « Dicono uiiivenalmenle h ministri dei principi che « la regina sari per sno (iglio contro Spagna , ma per suo fratello contro gli altri. La « riposta che devedarc. •
Sous la date du ao mai, c'est-à-dire deux jours après la séance du parlement qui avait donné le souverain pouvoir à la régente, Mazarin la croit assez dans ses intérêts pour lui demander de vouloir bien, parmi ceux qu'elle compte appeler au ministère, penser à quelqu'un de ses
' Madame de Motteville, t. 1". p. i55 : • Comme elle n'étoit pas accoutumée à € régner, elle ne savoit refuser les importuns, ni donner à ceux qui éloient sages et c modérés. Ce discernement est difficile et méritait le discernement d'une reine moins
• paresseuse que la nôtre. »
«irais qui puisse lui donner de la force. Sans réclamer des lettres patentes de chef du conseil, il demande la permission d'en prendre le titre, et, comprenant bien qu'il ne petit être sûr de la reine qu'autant «ra'il sera puissant dans son intérieur, il la prie de lui donner auprès d'elle une charge domestique.
P. 92 : • 20 mai. — S. M. abbi cura nell' elettione dei ministri danni qualche « amico, e farine lo S. M. medesima che possa esser caulione mis. •
P. 96. — • Non voglio lettcrc patenU per esscr capo'del consigho, e pero mi per- « metia che lo dichi dimani. » — ■ Vorrei havere un carattere di saoaemtore dômes- . tieo, e è necessario che S. M. lo facci». »
Le ai mai, après la nouvelle de la victoire de Rocroy, en même temps qu'il prend soin de faire écrire des lettres de compliments au duc d'Enghien , au maréchal de l'Hospital , à Lafertc-Senneterre , à Gassion et à tous les officiers qui se sont distingués, il renouvelle sa demande à la reine d'une charge domestique . pour avoir, dit-il , un logement auprès d'elle, et pour être le dispensateur de toutes ses largesses secrètes.
P. 97. « 2 1 maggio. — Spedire al Duca-, far consapevole al niareschal del Ospilal , « alla Ferlé, Gassion , e a tulli li officiali che hanno ben falto. •
P. 98. «S. M. pensi a damai carica di suo domestico per haver slanze in casa, e « che per mie mani passino gli denari che S. M. disporra in segreto. »
Le a a mai, il se plaint que la reine, c'est-à-dire lui-même, n'ait pas assez d'autorité dans le conseil, et qu'on se permette de le prendre plus haut qu'il ne faut; il lui rappelle combien il importe qu'elle fasse connaître que, si elle sait accorder, elle sait aussi refuser. Le 2 3 mai, il lui demande de lui renvoyer tous ceux qui prétendent à des bénéfices ecclésiastiques , bien entendu sans se prévaloir de la disposition du testament de Louis XIII, qui lui réservait formellement cette partie si importante de l'administration du royaume. Il l'engage à ne pas écouter madame de Bouillon, qui redemandait la principauté de Sedan, lui montrant aisément que ce serait encourager la révolte des grands ; à ne pas trop s'ouvrir de son désir de la paix et a dire bien haut qu'elle n'abandonnera aucune des conquêtes de la France; il lui fait sentir qu'il faut resserrer entre un très-petit nombre de personnes toutes les affaires importantes diplomatiques et militaires, et que l'unité de direction est absolument indispensable. Enfin il lui demande trois mois de confiance, et ensuite il s'en remettra à tout ce qu'elle voudra.
P. 100. — • 22 maggio. Dica che vuol inlender gli avvisi, ma che vuol fare ap
« pre»»o quello più H puce e che trovava gtrano che alcuno mostri dispiacere che il t suo aviso non sia eseguito. •
P. 101. — - « Se S. M. si mette in testa di contentar tutti, non potrà oscguirlo e
• passera una vita infclicissima. »
P. 10a. — « Deve far conoaccre che se concède grazie, sa cncora rccusarle. • P. 107. — • a3 maggio. S. M. havrà nn avviso de 5oo milla lire, e io desidero
• esser suo tresoriere tcgrelo. » — • Si averzi a non concédera grazic senia prender
• tempo a pensarvi, ancorche sieoo ordinarie. • — • Per li beneficii dica a tuiti : fale « che il CM. me ne parli. •
P. 108. — • Prevenga ardilamente Madama nell' affare di Sedan, a che se S. M.
• acconsenlisce, aarebbe intieramente rovinata di reputazione, e comellcrcbbc una
• pazzia che polrebbe servira a principi disgustati e Monsieur medesimo per métier « sotlo sopra il regno. ■ — «11 medesimo faccia per le cose di Lorena, e parli con ■ vigore. »
P. 109. — «Non si dichiari nelle cosc délia pace, e dica particolarmcnte cite
• nen abandonnera mai la Catalogna, e che vuol sostener qnanto potrà il re di Por- « tugajlo, e parli alto sopra di cio. » — « Dica al Principe cbe affari » Iranien d'impor-
• lanza e risolutioni di guerre polrebbe ro conferirsi Ira lui e me, e dar parte poi a
• S. M. e a Monsieur senza parlare in pubblico consigiio, e remiltere a me e al segre- « tario di stalo per awisire S. A. e gli altri. Se non si fa cosi e la dircltione non de- « ))«nde dà un solo, non si Tara cosa buona. »
P. 108. — ■ S. M. crada per tre menai, « pei faccia quello che vuole. »
Le a 6 mai, il la félicite du bon effet qu'a produit sur l'opinion sa fermeté dans l'affaire de Sedan et dans celle des ducs. On voulait forcer ia main à la reine pour qu'elle accordât immédiatement des brevets de duc à de prétendues victimes de Richelieu qui revenaient à la cour affamées d'avancement et de faveurs.
Le 3 1 mai , il lui signale le danger du mariage que l'on projetait pour les deux fils du duc de Vendôme, le duc de Mcrcœur et le duc de Beaufort, avec mademoiselle de Cbevreuse, celle que Retz a trop fait connaître, et mademoiselle d'Epernon, qui, déjouant ces desseins et de bien plus grands, se jeta à vingt-quatre ans dans le couvent des Carmélites. Il trouve que c'est bien assex du mariage de mademoiselle de Vendôme avec le duc de Nemours, ce brillant et léger personnage, qui, depuis, a joué un rôle si malheureux dans la Fronde et dans la vie de madame de Longueville. Il parle avec force de la nécessité d'un gouvernement ferme en France. « Il faut , dit-il , être hardi en ce royaume , «et je le serai à. mesure que la reine m'y aidera, en me soutenant. Les « Français doivent être obligés de compter avec leur gouvernement , « sans quoi ils le méprisent. » Ce curieux passage nous conduit à d'autres du même caractère et à peu près du même temps, où l'ambitieux Italien , parlant dans l'intimité à une Espagnole, pour animer en elle la passion du pouvoir absolu, lui fait une effrayante, mais trop fidèle peinture
de l'état de la France et des défauts des Français. Les princes, les gouverneurs de province, les parlements, les protestants, tirent i eux l'autorité et ne cherchent que leur intérêt particulier : ainsi la reine doit se défier de tout Français , et un grand ministre qui veut mettre l'autorité au-dessus des parus se doit résigner à leur haine. Il revient souvent sur la crainte qu'elle doit avoir des grands et du parlement; il lui montre le parlement d'Angleterre s'élevant successivement au-dessus du trône ; il l'exhorte à maintenir l'autorité royale au rang qui lui appartient, à la fois indépendante de tous et impartiale pour tous. 11 a grand soin de se donner comme une victime de son dévouement à l'État, travaillant sans avoir une heure de repos, et sacrifiant au bien public tous les agréments de la vie qu'il pourrait trouver à Rome auprès de ses amis et de ses parents. « Pour porter les affaires de la France au plus u haut point de prospérité qu'elles aient jamais atteint, une seule chose, «dit-il, est nécessaire, c'est que les Français soient pour la France.» Langage profondément habile dans la bouche de Mazarin , parfaitement accommode à sa situation , et d'où on peut tirer encore aujourd'hui cette maxime certaine, dont il ne faut pas abuser, mais qu'il faut avoir sans cesse devant les yeux, c'est qu'en France tout gouvernement faible marche à sa perte, et qu'une royauté forte est la condition nécessaire de toute liberté pour les particuliers et de toute grandeur pour l'Ltat.
P. i to. • 26 maggio. Digia si parti ail' avanlaggio délia regioa per il ritarda
• menlo delli duchi e per l'aflarc di Sedan. »
P. lia. «3i maggio. Matrimonii di Cheverosa e la Valletta con li due figli di
• Vandomo, quel do Nemours essendo fatto. S. M. dovrà avvertire ail' unione di «tanti grandi insieme, e si asssicuri che non havranno mai altro oggettoche il pro- « prio intéresse. »
P. 1 1 3. — « Jo non liavro altro partito che queUo di S. M. Ma se non sono soste-
• nuto oltamcnte, non faro di profilto. • — « E necessario esser ardito in queslo regno « per ben servir, e io lo faro a misura che S. M. me ne darà il modo, c non piu. • —
• Che S. M. pensi a darmi il modo di far credere che posso far del bene e del maie, e
• li Franceai , havendo occasione di speraree temere, mi darannocampodi bon servi re »
II* carnet, p. 1. — • ParL alto e dica che quelli si confidano nella sua boni» «fuori di proposilo, so possono pentire. » — P. 10. «Se S. M. non vi prende re- «medio, il parlamento c li grandi liavranno troppa aulhorita; tutti gli uomini di «spirito concludono cosi, e quando S. M. vorrà, non polrà. Procuri che* insensibH-
• mente H Franceai non li perdino il rispetto, perebe cammano con questi pensieri- » — P. i5. «Consideri qiiello die fa il parlamento d'Engbiltera. Il [wHamcnio crede
• esser nssolulamanle soprà la reggenxa. ■ — P. 35. • La rcgiua si fàcci conservât il
• rispetto di principio, li Francesi facendo di natura questi passi, quando se li per- « mette di métier un piede. • — P. 4o. « S. M. essendo paorona deve avvertire di
• valersi di quesU qualità, c non intrare nelle passioni del teTro e del quarto. »
P. 43, M . 45. - • Li Francesi di qualunque ordine sono interessati nella dimi-
• nuaone délia authorita del re. Deaideranno e iravagliano perche ria debole a
• fine à\ esser loro piu considerabili , e sono contrarii alla sua potenza assoluta , yo- «lendo solamenle che sia riguardevole pcr mezzo loro; e percio il narlaracnlo, li «principi, li governatori di provimic, e il partito degli Ugonolli et altri procurano
• disfare sotto altri prétest speciosi quellosi fece in tempo de) re defunto per loatabi- ■ litncnto delT assoluta authorila sua independonte da tutti, e rogliono ridurre le
• co*e corne nel tempo che la Francia, ben che in apparenza governata da un re, in «effetto era republica. E di nessuna cosa potrà il re, essendo maggiore, dolersi t più che, essendo successo a un re authorizato et assolulo , per il mal governo ritro- « vasi ad esser dependentc da suoi sudditi , corne e seguito per il passa to. Importa « adunqtie a S. M. baver più rigtiardo a questo punto che ad alcuna aitra cosa, e Del « quale non si puo fidar di alcun Francese, perche ha intéresse nel contrario, e un
• grand minislro che habbia la vcra fedelta e passione pcr il re non puo essere che
• aborrito da Francesi , che vi sono dire t la mente opposti. •
«S. M. deve avvertire a non dichiararsi contro alcuno c far le parti di padrona
• e di giudice e non di appassionata più pcr l'uno che per l'altro. *
P. 46. — ■ In tpecie qnando seli dice che deve esaer contra il conte di Arcnrt o
• altri , perché sieoo amici del principe di Condé , deve oflenderaene e respondore che
• s lima tutti suoi servitori, e che la qualita d'amico d'uno o d'altro non è capace di
• farli prender alcuna risolutione conlro la giuslitia, e contro quello crede opporluno
• allo stato e bene di suo figlio. •
P. 54. — « È un slrano caso che, mentre travaglio col solo oggetto di ben servira . lo stato e S. M. , sema esscr su'moUto da alcuno intéresse particolare, seota haver « una horadi riposo, saerificando quello havrai in Roma con repulalionu godendo < délie mie comodità, délia grandezza che vi possedono li cardinal!, délia conversa-
• tione dei miei parenli , non si pensi da Francesi ad altro che a rovinar mi. » — « E « una gran cosa che per roetter li alla ri di Francia nel più alto posto che sieno mai
• stati , non sia necessario che li Francesi sieno per la Francia. »