V. COUSIN
( La suite à an prochain cahier.)
Inscriptiones regm Neapolitani latin ab. Edidit Theodoras Mommsen. Lipsiœ, M DCCC LU. Samptus fecii Georgius Wigand. Neapoli prostat apud Albertam Detken. xxiv, 486 et 4o pages in-fol.
PREMIER ARTICLE
C'est peut-être une entreprise téméraire que d'essayer de faire connaître, même très-superficiellement, en quelques articles d'un journal, un ouvrage renfermant plus de huit mille inscriptions latines, soumises à l'épreuve d'une critique savante et judicieuse. Mais les monuments
épigraphiques , parvenus jusqu'à nous malgré le* hommes et le temps, ont, depuis une trentaine d'années, fixé l'attention du public. Pendant que le présent change de forme , la science du passé s'est renouvelée à proportion. Des milliers d'inscriptions , recueillies dans l'Afrique française par des explorateurs zélés et instruits, ont répandu un nouveau jour sur la géographie, 1 histoire et l'administration de cette contrée durant la longue domination romaine ' ; des découvertes analogues ont eu heu ailleurs , et les hommes sérieux prennent aujourd'hui quelque intérêt à des études que des personnes légères affectaient jadis de dédaigner sans savoir en quoi elles consistent. On comprendra dorénavant qu'expliquer des monuments épigraphiques, les comparer entre eux, en remplir les lacunes d'une manière qui satisfait les maîtres de la science, est une marque certaine, une preuve non équivoque de jugement, d'érudition linguistique, de connaissance de l'antiquité; que ces monuments, témoins irrécusables d'une civilisation fort avancée, mais très-différente de la nôtre, offrent des lumières utiles à ceux qui savent les étudier et en faire usage; qu'ils sont d'un grand secours pour mieux entendre les écrivuins classiques et les chefs-d'œuvre qu'ils nous ont laissés. Il nous a donc paru indispensable de faire connaître à nos lecteurs, même imparfaitement, le volume que nous annonçons aujourd'hui, et qui livre a noire examen une matière si abondante et si variée, que nous ne saurions même essayer d'en réduire l'analyse aux bornes d'un article unique.
Trente siècles se sont à peine écoulés depuis les premières migrations des Grecs dans la partie méridionale de l'Italie ; et, depuis cette époque, peu de points de notre globe ont éprouvé, dans l'antiquité comme pendant le moyen âge, des révolutions plus fréquentes et plus complètes que les provinces qui composent aujourd'hui le royaume de Naples. Quand les petites républiques helléniques eurent cessé de désoler
1 Dan» deux missions dont il a été chargé par Son Excellence M. le ministre de l'instruction publique, cl dont il s'est acquitté avec le plus grand succès, un jeune el habile épigraphiste, M. Léon Renier, a pu réunir près de quatre mille inscriptions romaines dont trois mille cinq cents au moins étaient entièrement inconnues. Toutes les mesures sont prises pour hâter la publication de ces monuments; ils seront réunis et expliqués dans un ouvrage qu'un savant distingué, ayant lui-même exploré avec courage et décrit avec talent des contrées musulmanes , regarde comme
• le plus important recueil d'inscriptions romaines inédiles qui ait jamais été formé, » et comme « la plus intéressante collée lion de documents a laquelle ait donné lieu
• la conquête de l'Algérie.» (Rapport de M. de Saulcy dans le Bulletin du comité de la langue, de l'hiitoire et des arts de la France, année i854, n* 1, p. 5i.) Nous sommes entièrement de lavis du savant rapporteur.
ve beau pays par leurs divisions, les Romains, en le subjuguant, l'associèrent à leurs guerres; il devint successivement la proie des Carthaginois, des Romains qui l'asservirent de nouveau, puis des Goths, puis des empereurs de Byxance, puis des Arabes. Patrie de Zaleucus, d'Ibycus, d'Archytas, cette contrée où moururent Hérodote et Pylhagore, était remplie de villes qui toutes avaient leur illustration particulière. Pour donner une idée générale de l'ouvrage dont il s'agit, nous pourrions donc presque nous contenter de transcrire ici la liste de ces cités dont M. Mommsen a recueilli les monuments, et qu'il ressuscite en quelque sorte , en rappelant leur ancienne gloire ; niais nous tomberions dans l'inconvénient de ne présenter qu'une aride énumération , peu propre à satisfaire ceux de nos lecteurs qui n'ont pas à leur disposition le volume dont nous parlons. Il paraît plus convenable de dire d'abord en quelles circonstances a été conçu le beau travail exécuté par M. Montaisen; nous ferons connaître ensuite, dans un résumé rapide et sommaire, les différentes parties dont il se compose. Nous nous permettrons d'y joindre un petit nombre d'observations que nous avons jugées ou nécessaires ou utiles , mais qui peut-être ne le paraîtront pas à nos lecteurs autant qu'à nous.
L'ouvrage dont nous allons donner l'analyse est dédié à M. le comte Borghesi. Dans une lettre placée à la tète du volume et adressée à ce docte antiquaire, M. Mommsen expose (p. v-vi) qu'au début d'un voyage qu'il fit en Italie, il y a environ neuf ans, il visita , à Saint-Marin , l'illustre épigraphiste dont la bienveillance communicative ne mérite pas moins de louanges que le savoir, et dont les nombreux écrits peuvent être proposés pour modèles à ceux qui entreprennent des travaux du même genre. 11 appartient de donner des directions et des préceptes à ceux qui ont commencé par donner les exemples. M. Borghesi conseilla donc à notre voyageur de choisir pour objet de ses recherches les inscriptions latines qu'il pourrait recueillir dans le royaume de Naples , et de les réunir en uu seul corps. Il y a peu de contrées , disait ce maître habile , qui offrent un plus grand nombre de monuments importants et curieux; mais, par une étrange fatalité, ceux dont l'authenticité est incontestable sont peu connus au dehors, tandis que beaucoup d'autres, évidemment supposés , figurent dans tous les recueils. On pourrait même dire qu'aujourd'hui il suffit presque qu'une inscription vienne de l'Italie méridionale pour que des critiques soupçonneux et prévenus révoquent en doute son authenticité'. D'ailleurs, un hasard malheureux a voulu que plusieurs
' Page v de riutr<xluciîon : • Jam eo rem pervcnb»c ut vei id ipsum , ululum
recueils d'inscriptions napolitaines, projetés tantôt par les érudits de ce pays, tantôt par des étrangers, soient restés ou entièrement inédits ou ne soient connus que par de courts fragments. L'habile épigraphiste Egizio mourut en 1 y4 5 , sans avoir le temps d'achever sa Sylloge, dans laquelle il comptait faire de nombreuses corrections sur les in-folio de • Reinésius et de Gruter; un ouvrage semblable , entrepris par le docte et laborieux Mazzocchi, n'existe également qu'en manuscrit; enfin, plus malheureux que ces savants et longtemps avant eux, vers i63o. un voyageur zélé et instruit, Georges Gualterus ou Walther, périt dans un naufrage, et la mer engloutit à peu près tout ce qu'il avait recueilli1. Il était temps de réparer, autant que possible, ces pertes essuyées par la science.
L'appel de M. Borghesi fut entendu; il excita dans son jeune auditeur un enthousiasme raisonné, le seul qui soit utile. Arrivé à Naples, M. Mommsen y fut accueilli avec bienveillance parles savants nombreux dont s'honore cette ville, notamment par M. Avcllino, enlevé depuis aux études archéologiques par une mort prématurée, et par M. Gervasio, dont le nom fait autorité dans tout ce qui touche à l'épigraphie. Se livrant avec ardeur à des études assidues au Musée royal de Naples , examinant les monuments qui se trouvent dans un grand nombre de collections particulières, notre voyageur parvint à rendre plus précises et plus générales les connaissances qu'il avait déjà acquises; puis, poursuivant ses recherches pendant les années i84 5 et 18A6, il parcourut la plus grande partie du royaume, explorant les chaînes des montagnes de la Basilicate et des Abruzxes, recueillant partout, dans les monastères, dans les bibliothèques publiques, chez tous les hommes lettrés, des copies manuscrites des inscriptions qu'il ne pouvait examiner lui-même , étudiant des constructions antiques souvent à moitié ensevelies sous des débris modernes, visitant enfin toutes les localités où il pouvait espérer de trouver des monuments épigraphiques dont il s'appliqua à faire, sur place, des transcriptions de la plus scrupuleuse fidélité. Etant de retour à Saint-Marin au mois de mai 1867, il montra sa collection, non encore classée, à M. Borghesi, qui le dirigea de nouveau par des avis auxquels sa bienveillance mêlait toujours des paroles (f encouragement ; et ces relations d'amitié et d'estime mutuelles continuèrent lorsque M. Mommsen, appelé à l'université de Leipzig,
< ossc NeapoUtanum, plane ac in Hispanis , haberet in se aliquid sospictosi. • — 1 On n'a de Gualterus qu'un seul ouvrage imprimé : Tabula antiqum Sicilia et Bruttioram; Menants, i6a5. Un autre, Antiehttà ii Benevento, composé vers i6ao el conservé a la bibliothèque Barberine, est resté manuscrit.
parvint à mettre en ordre son riche butin littéraire, et à terminer un ouvrage marqué au coin de l'esprit d'analyse et de méthode. C'est un livre gravé en quelque sorte sur le marbre, renfermant des milliers d'inscriptions, les unes inédites, les autres reproduites aujourd'hui d'une manière plus correcte, avec un soin qui ne laisse rien à désirer. Toutes , il est vrai , ne semblent pas d'abord également curieuses. 11 y en a dans le nombre qui ne consistent qu'en quelques lignes mutilées; beaucoup d'autres ne nous font connaître que les noms de personnes d'une condition obscure; mais on ne doit pas moins savoir gré à celui qui les a copiées , réunies et publiées. Les vérités isolées paraissent quelquefois être indifférentes; mais un fragment d'inscription, le moins important en apparence, peut acquérir de la valeur par une découverte nouvelle qui, elle-même, serait nulle sans le fragment jugé d'abord insignifiant. En épigraphie , comme dans beaucoup d'autres sciences, il ne faut rien négliger.
Les détails qu'on vient de lire sont en partie extraits de la lettre adressée à M. le comte Borghesi. Cette dernière est suivie d'une liste de plus de cinq cents ouvrages, recueils ou mémoires, tant imprimes que manuscrits, consultés et souvent rectifiés par M. Mommsen, qui les juge avec justice et avec justesse (p. xvn-xx). Quelques-unes des monographies et dissertations citées dans ce dénombrement n'ont peut-être qu'une mince importance, mais elles ont été souvent fort difficiles a retrouver. Plusieurs ne se sont rencontrées , après de longues recherches , que dans des cabinets particuliers, et le jugement qu'en porte M. Mommsen dispensera souvent les épigraphistes d'y avoir recours. Quant à d'autres ouvrages plus répandus, on doit savoir gré à notre auteur de s'être occupé du soin délicat et fpénible d'examiner jusqu'à quel point ils méritent la confiance des érudits ; car plus d'une fois il a été obligé de signaler la crédulité avec laquelle des antiquaires, d'ailleurs fort savants, ont admis comme authentiques et reproduit dans leurs ouvrages des inscriptions forgées par des faussaires tels qu'Antoninl di San Biase , Roselli, Pralilli et Pirro Ligorio.
D'après le plan adopté par M. Mommsen , son recueil devait contenir tous les monuments épigraphiques latins qui existent ou qui ont jadis existé dans les provinces formant aujourd'hui le royaume de Naples , depuis Reggio, au sud, jusqu'à Teramo et Kondi, au nord. Les inscriptions de la Sicile ne font pas partie du recueil, ayant été déjà publiées et commentées par le prince de Torremuzza1; l'auteur a également
' Les inscriptions recueillies avant i6a5, par Wallher, sont reproduites dam cel
omis , comme étrangères à son plan , les inscriptions puniques, grecques . et celles qui appartiennent aux langues parlées en Italie avant la domination romaine ; ces idiomes , tels que l'osque , le messapien , les dialectes des Sabins et des Marses, avaient été l'objet d'un ouvrage ap profondi et spécial de M. Mommsen , dont nous avons rendu compte dans ce journal môme1. Quant aux inscriptions grecques de l'Italie méridionale et centrale, personne n'ignore qu'elles se trouvent déjà réunies et expliquées, avec une supériorité reconnue, dans le troisième volume du grand recueil publié par MM. Boeckh et Franz*. Aussi M. Mommsen n'en reproduit il aujourd'hui que celles qui sont bilingues, car souvent le texte grec peut servir de commentaire à la rédaction latine. Pour terme de son travail , l'auteur a fixé , avec raison , Tan 600 de notre ère. A cette époque, l'esprit humain descendait rapidement de la hauteur où il s'était élevé dans des siècles plus fortunés; la vie romaine s'éteignait partout dans l'Italie, devenue la proie des barbares ou négligée par les empereurs de Byzancc, qui y conservaient quelques villes du littoral. Nous ne pouvons également qu'approuver M. Mommsen d'avoir suivi , partout où cela lui était possible, l'ordre géographique, au lieu d'établir, a l'exemple de Gruter et de la plupart des épigraphistes ses successeurs, des classifications, toujours un peu arbitraires, par lesquelles on distingue, selon leur contenu, et sans avoir égard à leur provenance, les inscriptions religieuses , sépulcrales, militaires, poétiques, celles qui ont un caractère public, et d'autres qui ne concernent que des particuliers (inscriptiones pablicœ, inscriptiones privatee). EncfFet, les monuments épigraphiques appartenant au même territoire, à la même cité, placés les uns à côté des autres, s'expliquent pour ainsi dire mutuellement; ce n'est qu'en les réunissant et les comparant entre eux qu'on peut parvenir à se former une juste idée de l'organisation municipale de la ville ancienne, de ses lois, de son importance-, qu'on peut même quelquefois retrouver ou compléter la filiation des familles patriciennes qui, par leur ancienneté ou par leur opulence, exerçaient dans les colonies et les municipes un patronage durable, et jouissaient d'une autorité incontestée.
On sait que Constantin le Grand donna à l'empire une organisation nouvelle qui changeait entièrement, non-seulement l'ancienne division
ouvrage, qui a pour litre : Sicilim et objacmtium insuJarum veterum inscriptionum nova collectio, prolegomenit et notis illattrata, et iteram cum emendationibus et anctariis evulgata. Panormi, lypii regiis, 1784, in-fol. — 1 Année i85o, octobre, p. 588- 590, et décembre, p. 7 «8-73/1. * Corpus inscriptionum oraxarum, vol. Dl, p. 688-1019.
en provinces, mais même Fancien mode d'administration. L'Italie méridionale fut alors partagée en huit circonscriptions territoriales, dont cinq, le Bruttium, la Lucanie, la Calabre, l'Apulie, le Samnium1, se trouvent aujourd'hui tout entières comprises dans les limites du royaume de Naples; trois autres, laCampanie, la Valérie et le Picénum sabarbicaire appartiennent maintenant en partie au même royaume, en partie aux États pontificaux. Toutefois M. Mommscn, dans l'ordre qu'il suit, a pris pour base de son travail la division établie par Constantin , et les huit premières sections de son recueil répondent aux huit provinces dont nous venons de parler. C'est en commençant par le sud que le savant épigraphiste a placé les colonies romaines, les municipes, quelquefois même les communes rurales qu'il fait revivre en quelque sorte, en traçant leur histoire d'après des monuments qui, semblables à la nature, ont vu les siècles s'écouler et les empires disparaître. Une neuvième section renferme les inscriptions qui se rapportent aux voies publiques et militaires; dans la dixième, M. Mommsen a réuni les vu.-ux, les indications , les courtes sentences et même les noms propres gravés, imprimés ou écrits sur des plaques, des anneaux, des vases et toute .sorte d'ustensiles dont souvent il était impossible de connaître la provenance. Enfin il y a une dernière classe de monuments épigraphiques; ce sont ceux qui appartiennent à l'Italie méridionale , sans qu'on puisse néanmoins déterminer la localité à laquelle ils se rattachent. Ils forment une onzième partie, où l'on trouve également , quelle que soit leur origine, toutes les inscriptions latines conservées dans lesmuséesde Naples. Nous ne pouvons, à notre grand regret, étendre notre analyse d'une manière égale à chaque partie de cet important travail; il doit nous suffire de relever quelques traits propres à le caractériser, en suivant l'ordre adopté par le savant auteur.
La première section (p. 1-6), nous l'avons déjà dit, renferme les inscriptions latines du Bruttium. On sait que cette contrée fut embellie jadis par les Grecs de tous les prestiges de leur riante imagination; on connaît les noms de Rhégium, d'Hipponc, de Locri, et surtout ceux des deux colonies helléniques les plus célèbres dans cette partie de l'Italie : Crotone, fameuse par la force et l'adresse de ses habitants aux jeux olympiques; Sybaris, nommée ensuite Thurii et plus tard Copia, ville de luxe, de mollesse, de fêtes et de spectacles, opposant, dit-on, cent
1 On peut voir, sur l'administration de ces provinces au iv* siècle de notre ère, les notes instructives qui accompagnent l'édition donnée par M. Bôckiug delà Notitia dignitalum omnium lam chilium quant militarium iu pariibut Oruntis et Occidentis, Bonn , i853 , en a volumes in-8".
mille guerrier» aux Crotoniates qui , néanmoins, parvinrent à la détruire. L'histoire de ces deux villes abonde en faits archéologiques et historiques; on pourrait donc croire que, pareilles aux cités jadis florissantes de l'Afrique et du Péloponnèse , elles nous ont laissé un grand nombre de monuments écrits. 11 n'en est rien pourtant; car on ne connaît pas une seule inscription grecque de Crotone ni de Sybaris, et l'unique inscription latine provenant de cette dernière ville date du septième siècle de notre ère; elle se rapporte à la construction d'une église. Nous n'entreprendrons pas de rechercher ici toutes les causes de celte absence totale de monuments épigraphiques , fait étrange, dont l'explication . quand elle serait facile, nous éloignerait trop de l'objet de notre analyse. Oisons seulement, avec M. Mommsen, que la splendeur de Sybaris et de Crotone s'était déjà évanouie, au temps où l'usage de fixer sur le marbre ou sur le bronze le souvenir des faits devint général parmi les Grecs1. Et d'ailleurs presque toutes ces colonies helléniques, qui jadis ouvrirent aux peuples de l'Italie les carrières de la pensée, du génie et des arts, les précédèrent aussi dans les routes de la dégénération sociale et de la décadence politique. La dépopulation de la Galabre et de la Basilicate commença dès les derniers temps de la république romaine.
La Lucanie se trouve au nord du Bruttium, elle s'étend presque jusqu'au pied du Vésuve. Les treize villes existant jadis dans cette province ont fourni à M. Mommsen environ trois cent cinquante monuments épigraphiques, qui forment sa seconde section (p. n-ilx). Nous y avons remarqué une inscription d'Ace runtia (Ace renia, p. a&, n* 63o), datant du règne éphémère de Julien l'Apostat, qui y est appelé reparator orbis Romani; une autre de Pœsrum (p. 8, n* 89). par laquelle on voit que, l'an 344 de notre ère, sous le règne de Constant, fils de Constantin le Grand, les citoyens de cette ville, sans doute déjà chrétienne (cibet [sic] fréquentes cobniœ Pœstanorum) , déférèrent le patronat à un certain Helpidius , homo felir; ils lui adressent le souhait : Deas te servit! tënGn il y en a une troisième, de Tegianum (Diano, p. 18,^371), dont nous transcrirons quelques lignes pour montrer avec quelle hardiesse heureuse M. Mommsen, quand il n'a pas vu lui-même les monuments, sait rectifier, par le secours de l'histoire, même les transcriptions les plus défectueuses, et remplir les lacunes avec une érudition, avec une sagacité et une justesse peu communes. Dans un ouvrage
1 Les tonnes dont se sert le savant auteur, p. 1 , ont peut-être même un sent trop ab*olti : Quo tempon in hi* oris Grwca oppida fonunmt, nalli titoli scribebantnr.
manuscrit composé par le chanoine Macchiaroli, et intitulé Notizie di San Cono, notre savant épigraphiste trouva les lignes suivantes; c'est la copie d'une inscription très-fruste gravée sur un rocher :
IMPKAVREL APRVUAE . . . . N . .
El QVIIST1NO IDAEVSACI
PROSALVTE
11 semblerait d'abord impossible de tirer aucun parti de ces mots mutilés. Cependant M. Mommsen s'est rappelé que l'empereur Commode (Lucius Aurelius Commodus) avait épousé Bruttia Crispina; que cette patricienne était fille de Bruttius Prœsens, sénateur, originaire de la Lucanio, où il aimait à séjourner, puisque Pline le jeune, dans une lettre qui existe encore, lui reproche de rester trop longtemps dan» cette province1; enfin, que, dans l'année 17 7* de notre ère, Commode, qui partageait déjà la dignité impériale avec son père Marc-Aurèle, avait été nommé consul , ayant Plaulius Quintillus pour collègue. D'après ces faits, constatés par des preuves certaines, M. Mommsen n'hésite pas à lire :
IMPeratore Lucio AVRELio Commodo BRVTIAE CrispiNc ET QVINTILLO consulibus IDAEVS ACTor élus
PRO SALVTE
Dans chaque science, il est difficile de déterminer le degré de certitude auquel elle peut atteindre. Mais, quand on songe que souvent il faut se contenter de probabilités plus ou moins fortes, on conviendra que ia restitution de notre savant épigraphiste satisfait aux exigences de la critique la plus scrupuleuse.
La troisième section de l'ouvrage (p. a5-3a) est consacrée à l'ancienne Calabre, c'est-à-dire à cette presqu'île qui, se prolongeant entre le golfe de Tareote et la mer Adriatique, porte aujourd'hui le nom de la Terre d'Otrante, et que certains géographes, employant un terme plus significatif qu'élégant, appellent le talon de la botte de l'Italie. Notre voyageur en a visité les villes principales, Tarente, Oria (Uria), Rugge (Rudiœ), Lecce(Lupiœ), Brindes; mais, si l'on excepte cette dernière, devenue de bonne heure une colonie romaine, les autres localités n'offrent que peu d'inscriptions importantes. Il y en a cependant
' Epiât. VII, m : «Taotane persoveranlia tu modo in Lucania, modo in Campa nia ? « Ipse enim . ioquii , Lacanus ; uxor Campaoa. »
une qu'on dit avoir été trouvée dans les soubassements de l'archevêché de Tarente, et qui, si elle n'est pas supposée, pourrait faire croire que le plus élégant et le plus ingénieux des agronomes latins, Columelle, mourut dans celte ville. Elle est ainsi conçue (p. 3a , n° 578):
Lucio IVNIO Lncii Filio CAUria (tribu) MODERATO COLVMELLAE TRIBuno MILitum LEGionis VI. FERRATAK
Sans doute il faut, en général, se méfier des inscriptions où figurent des noms célèbres; on sait combien les faussaires ont abusé de celui de César. Il ne faut pas oublier non plus que les poètes et les prosateurs les plus remarquables de l'antiquité étaient quelquefois aussi peu connus de leur vivant qu'ils sont renommés aujourd'hui. Plus d'une fois on est frappé du contraste du jugement de la postérité et de l'opinion des contemporains, car trop souvent le génie ne règne que sur l'avenir, et sa gloire est tardive. Cependant M. Mommscn, habile à résoudre les questions les plus délicates de la critique épigraphique, n'est pas éloigné d'admettre l'authenticité du monument de Tarente. Columelle, contemporain de Sénèque, était originaire d'Espagne; il séjourna en Syrie, comme il nous l'apprend lui-même1. En outre, les marbres attestent que les Espagnols ayant droit de cité appartenaient presque tous à la tribu Galéria;etil est démontré, par les recherches des savants modernes, que, sous les règnes de Claude et de Néron, la sixième légion, surnommée Ferrata, tenait garnison en Syrie. Or le premier qui publia l'épitaphe dont il s'agit, Pacichelli*, très-peu versé dans l'histoire et dans les antiquités romaines , était incapable de composer l'inscription qu'on vient de lire; comment cet homo omnium imperitissimus , comme l'appelle M. Mommsen, aurait-il pu inventer ou deviner des détails qui s'accordent si bien avec ce que nous savons aujourd'hui? Ces raisons peuvent, en effet, décider une question qui intéresse l'histoire littéraire, car on ne connaissait presque rien des circonstances de la vie de Columelle; ses biographes ignoraient s'il alla en Syrie comme simple voyageur ou avec quelque mission du gouvernement. L'inscription de Pacichelli, si elle est authentique, prouve qu'il séjourna dans ce pays comme tribun militaire, et que probablement, sur les bords de l'Oronte et de l'Euphrate, peut-être môme sur ceux du Jourdain, cet écrivain élégant
' De re ruslica II, z : Sed hoc idem temen (le sé»ame) Cilicim Syrirque regmnibtu ipte vidi mente Junio Juhoqae consen. — * Memorie de' viaggi per VEuropa crultana . Napoli. i685, l. IV. p. 363.
et instruit participa aux victoires comme aux défaites de la sixième légion1.
Nous sommes contraint de renvoyer à un autre article la suite de cette analyse, en regrettant que celui-ci soit déjà si étendu. Mais le haut intérêt et l'importance des matières contenues dans le recueil do M. Mommsen nous font un devoir d'apporter une grande attention dans l'examen dont cet ouvrage est l'objet; et, en parlant de monuments aussi variés et aussi nombreux, il est difficile d'être court sans risquer de devenir tout à fait incomplet.
HASE
{La mite à un prochain cahier.)
Le Lotus de la bonne loi, traduit du sanscrit, accompagné d'un commentaire et de vingt et un mémoires relatifs au bouddhisme, par M. E. Bumouf, secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Paris, imprimé par autorisation du Gouvernement à l'Imprimerie nationale, i85a, i vol. in-/j°, iv-897 pages.
Rgïa tcheb bol pa, ou Développement des jeux, contenant l'histoire da Bouddha Çâkyamouni , traduit sur la version tibétaine du Bkah-Hgyour et revu sur l 'original sanscrit (Lalitavistara), par Ph. Ed. Foucaux, membre de la Société asiatique de Paris. ire partie, texte tibétain, u-388 pages; 3e partie, traduction
1 Elle perdit beaucoup Je monde dans la malheureuse campagne de Gcsuus contre les Juifs; son commandant mime y fut tué IloXAwr 2t*p#ap*»T&w, cv oh j/v ïlpioxos, «rTpaTip^v* râjfjLSTOf txrov, dit Flavius Josephe. De Mlo Jtal. II, xix, 7 de l'édition de M. Guillaume Dindorf. Il est à remarquer, toutefois, que, dans *o:i ouvrage fort étendu, Coltimellc a eu la modestie, aussi rare clans les li-mps anciens qu'elle l'est peul-ttro aujourd'hui, de ne jamais parler de ses exploita ni même de sa carrière militaire. Un autre agronome, Yarron, se plaît à nous apprendre qu'il commanda les flottes de In Grèce {De rc rust. II, à la fin de l'introduction Quant pnalico bello inier Delurn et Sicilium Gixrcue ciassibui pneeifem) ; cl l'abrevialeur Eutrope, dans lo peu de lignes où il fait mention de la campagne de Julien l'Apostat contre le» Perses, a grand soin d'ajouter ( X . xvi ) : Cui expédition» c<jo t/mique interfui.
française, Lxv-4a5 pages, in-4°. Paris, imprimé par autorisation du Gouvernement à l'Imprimerie nationale, 18^7-
DE LA MORALE ET DE LA MÉTAPHYSIQUE DU BOUDDHISME