ACADÉMIES ÉTRANGÈRES
La classe des lettres de l'Académie royale de Belgique vient d'ouvrir un concours extraordinaire pour la composition d'une histoire de la littérature française en Belgique (Pays-Bas méridionaux et pays de Liège), depuis et y compris le moyen âge jusqu à la fin du xvm* siècle. L'ouvrage devra former la matière de deux volumes in-8*, y compris un choix de morceaux en prose et en vers des meilleurs écrivains. Un prix de 2,000 francs, fondé par le Gouvernement, sera décerné au travail couronné. Le» manuscrite devront être adressés au secrétaire perpétuel de l'Académie avant le 1" février i856.
TABLE
Basai historique et littéraire sur la comédie de Ménandre. ( Article de M. Patio. ). . 593 Des carnets autographes du cardinal Maiarin. (3* article de M. Cousin. ) 600
Histoire de l'harmonie au moyen Ige, par M. de Cooesetnaker. (5* et article de M. Vitet.)
Le Lotus de la bonne loi, traduit du sanscrit par M. E. Burnouf, etc. (6' article de M. Barthélémy Saint-Hilaire) 640
JOURNAL
Delle dottrine, etc., ou Des doctrines sur la structure et sur tes fonctions du cœur et des artères, que Guillaume Harvey apprit pour la première fois, à Padoue, dEustachio Rudio, et qui ramenèrent directement à étudier, connaître et démontrer la circulation du sang, par Gio. Maria Zecchinelli l.
Je ne connaissais pas la dissertation de M. Zecchinelli3, lorsque j'ai donné mes articles sur Yhistoire de la découverte de la circulation du sang *. Ce petit livre est plein d'intérêt.
1 Delle dottrine sulla strnttura e salit fuazioni del caore e delle arierie che imparo per la prima volta in Padova Gaalielmo Harvey da Eastachio Radio, e corne eue lo guidarono direttamente a stadiare, conoscere et dimoslrare la circolazione del sangae, Disqaisizione Dublicata nell occasione délia incoronazione in Milano con la corona di ferro di S. M. I.R.A. Ferdinando I. Padova, i838, in-8\ 99 pages. — ' Je no l'ai connue que par une lettre de M. Corradi : * Bologna, 3i agosto i854. Ho lelto gli articoli
< che inlorno alla scoperta délia circolazione del sangue voi avclc ullimamentc inse-
• rito nel Journal des Savants Fra i molli competitori alla gloria del Gsiologo
• inglese, nno perô dubito vi sia sfuggito. il qualo nel dotlo professore Gio. Maria « Zecchinelli di Padova trovo un caldo difensore : vogtio dire di Eastachio Radio
• che insegnù medicina pratica nell' Universila padovana quando l'Harvey vi stava «studente, e scrisse De virtulibus et vitiis cordis e De naturali atque morbosa cordis « conttitutione, due opère nelle quali, e nella seconda specialmenle, Irovasi presso che « talto cio , secondo lo stesso Zecchinelli , che l'Harvey ha poscia detto sensa neppore « far di lui parola. Oon molta sagacia e doltrina sostiene rjuejta sua tesi lo Zecchinelli
< in una Memoria — * Voyez les numéros d avril, juin et juillet i8£g ,
octobre 1 853 et avril 1 854.
Indépendamment d'une érudition générale très-étendue et très-sure r il s'y trouve des traits d'une érudition toute particulière, et, si je puis ainsi dire, toute locale, de ces choses qu'on ne sait qu'aux lieux où elles se sont passées, de ces choses, touchant la découverte de la circulation du sang, qu'on ne sait qu'à Padoue.
Harvcy avait tout juste vingt ans (étant né en 1578), lorsqu'il arriva, en 1 598, à Padoue. Il y passa quatre années de suite, de 1 598 k 1 6oa. Il y reçut, le jeudi a 5 avril 1 60a , le titre et le diplôme de docteur en médecine1.
Le xvi* siècle a été l'époque brillante de l'Italie dans toutes les branches du savoir humain; et, pour l'anatomie, l'époque brillante de Padoue. A Padoue avaient enseigné successivement le grand et malheureux Vésale, l'ambitieux et par suite un peu ingrat envers son mailre \ mais très-habile Colombo, et les non moins grands Fallope et Fabrice d'Acquapcndente *.
Au moment où vint étudier Harvey, Fabrice enseignait encore. Il montra lui-même au jeune Harvey les valvules des veines; il l'initia a ses recherches, d'une espèce alors si nouvelle, sur le développement de l'œuf* et la formation du fœtus 5. Nous devons plus à nos maîtres que nous ne pensons. Par ses deux ouvrages sur la circulation du sang et sur Ja génération, Harvey a pris la première place parmi les anatomistes et les physiologistes; mais les germes de toute cette grandeur, il les dut à Fabrice.
Or, tandis que Fabrice lui faisait connaître les valvules des veines, un autre de ses maîtres, à ce que nous apprend M. Zecchinelli, un autre de ses maîtres, Eustachio Rudio, lui faisait connaître la petite circulation 6, et l'usage des valvules du cœur.
Deux questions sont ici à examiner : i° Harvey a-t-il connu les écrits de Rudio? Et, a° supposé qu'il les ait connus, a-t-il pu en profiter, en tirer assez pour que sa gloire d'inventeur en soit compromise?
Je vais examiner, l'une après l'autre, ces deux questions.
1 • Nell' eduione délie Opère dell' Harvey, faUa in Londra nel 1766, alla p. 639, < c stampalo il diploma di laurea in medicina a lui dato in Padova, ed ha Ja data
• giovedi ?5 aprile 1601. • (M. Zecchinelli, p. 81.) — * Envers son maître Vitale, qu'il critique le plus souvent qu'il peut. — 1 tin Padova avevaoo successivamcnie . insegnato anatomia il grande e sventurato Vcsalio, l'ambixtoso e un po' ingraio
• verso il maestro , ma valente Colombo , ed i non meno grandi Fallopio e Fabricio t d'Acquapendenle. • (M. Zecchinelli, p. — 4 De formations ovi et pulli, Patavii, 1631. — ' De formata ><«. Patavii, >6o*. - ' Ou Circulation pulmonaire.
$ 1". — Harvey a-f-i/ connu les écrits de Radio ?
Qu'Harvey ait connu les écrits de Rudio, c'est ce dont on ne peut guère douter quand on a lu M. Zecchinelli.
Je viens dédire qu'Harvey était arrivé à Padoue en i5g8, et qu'il y avait passé quatre années de suite, de 1598 à 1603. Eli bien, c'est précisément en 1600 que Rudio, d'un côté, enseignait publiquement, enseignait en chaire , ses doctrines sur la structure et les fonctions du coeur , et que, de l'autre, il publiait celui de ses livres qui importe le plus à l'objet présent, son livre De natarali atque morbosa cordis constitatione.
Rudio, nous dit M. Zecchinelli, était un homme de beaucoup de lecture, dépourvu d'ailleurs d'invention, rechercheur diligent et reproducteur exact des opinions, des doctrines, des questions des temps passés Entre beaucoup d'autres écrits qu'il nous a laissés, il en a donné deux sur la Structure et sur les fonctions du cœur : écrits infortunés3 nonseulement parce que Harvey n'en a point parlé, mais parce que Haller des deux n'en a fait qu'un , et que le très-docte Antoine-Joseph Testa , dans son Traité des maladies da cœur, n'en cite qu'un seul, et ne le cita ' que pour en dire du mal
Le premier de ces écrits , publié en 1 587 , a pour titre : De virtatibus et vitiis cordis; et le second, publié en 1600 : De natarali atque morbosa cordis constitutione. Tous deux ont été imprimés à Venise; et, des deux, le plus important aux yeux de M. Zecchinelli, c'est-à-dire celui des deux auquel Harvey a le plus emprunté, est le second, celui-là même qui voyait le jour en 1 600 , pendant qu'Harvey étudiait à Padoue.
1 • EusUchio Rudio era uorao di lungo lellura, di nessuna invenxione , raccogUitorc diligente, ed esatto ripetitorc délie opinion!, délie dottrine, délie quîsliooi ■ de' tempi passali. » (P. 7.) — 1 « Sfortunate opère, non solamcnte perché
• non furono citate dall' Harvey. . . » ( P. 7.) — * « Veram eo temporo non defuerunt
• quidam solertissimi doctores qui dicerent periculum esse ne, si illud esset
• munus ad me delatum, audiloribus desererer, quïppe qui jam edidissem mea
• scripla , qu» cura in manibus discipulorum versarentur non juvaturos illos ex riva
• voce hanrire eam doctrinara, qunm in libris descriplam baberent: quod mihi
«eliam sîgniGcatum per liUeras fuit a pneclaro viro Sanclorio Quare digni-
< taiis mee causa, ne forte patent hominet me eadem pro publica concione dicere, «que impressis a me libris continentur, faciendum mini esse slotui ut bos très
• Ubros (ce petit traité est partagé en trois livres) ederem : De natarali alque morbota
• cordis constitatione a me eonscriptos et in pubiieis prtclcctwnibus daobus kisce mea~
« nbus hiibitos, ut médicinal stndiosi possint bsec cum jam editis comparai* >
{Dédicace au sénateur Contarini. )
Or maintenant, Harvey a-t-il entendu les leçons et vu le livre rie Rudio? Évidemment oui.
Comment supposer qu'un jeune homme, plein d'ardeur, curieux, avide , qui avait quitté les universités de sa patrie pour aller s'instruire en terre étrangère, et, ce qui dit beaucoup plus, qui sentait déjà tout le prix du savoir particulier de Padouc, aurait négligé de suivre les leçons et d'étudier le livre de l'un de ses maîtres , du maître qui lui parlait précisément du cœar, des artères, du mouvement dasang, de ce que Padouc savait le mieux, et, à cette époque-là, savait seule?
Mais, ce n'est pas tout; et voici quelque chose de bien plus fort.
Rudio nous raconte lui-même que, lorsqu'il avait été nommé professeur à Padouc, quelques envicttx de Venise, qu'il appelle les habiles (solertissimi), allaient partout répétant, pour le dénigrer, qu'il ne ferait sûrement que redire en chaire ce qu'il avait déjà dit dans ses livres; qu'il avait été averti de ce manège par une lettre de Santorio , et que c'esl là ce qui l'avait déterminé à publier ses leçons, afin que, d'une part , les studieux pussent comparer ses anciens écrits avec son enseignement actuel 1 et que, de l'autre, les Réformateurs des études
pussent s'assurer qu'il n'était incapable ni de soutenu* le poids de l'honneur qui lui avait été conféré, ni d'exposer à ses auditeurs des choses nouvelles et grandement utiles 3.
On pense bien que, le nouvel ouvrage à peine imprimé , les habiles se mirent à l'éplucher.
Or le pauvre Rudio avait été assez imprudent ou d'assez peu de génie pour y copier, presque mot à mot, Realdo Colombo, qui, plus de quarante ans auparavant, avait admirablement décrit la petite circulation3; et cela , bien entendu , sans citer Colombo , et , qui pis est , en le gâtant*.
Ainsi, par exemple, Colombo, décrivant la petite circulation, s'était bien gardé de répéter la vieille erreur des trons de la cloison moyenne s. Il est vrai que l'erreur , corrigée par Colombo6, avait été reproduite par Césalpin. Rudio, qui pille tout le monde.
1 « .. .IHiMlrissimis Instauratoribus significare me ad hoc onus susUnendum non < este inepluni , et poase res novas . maximeque utiles , neque tamen edîtis répugnait-
• te» , afierre. . . » Ibid. — ' Circulation pulmonaire. — * • Il Rudio era s lato o si in- « caulo o di ai povero ingegno di usare, etc. » (P. 1 1.) — * iDi più, avendo anche
• il Rudio, uotno di molla erudisione, ma di crilica non rispondente, conservai©
• qualchc solcnne errore che non era neïl' opéra del Colombo, che quesli anii avéra
• correlto, ma che era slato conservato da Andréa Cesalpino, bonenc avesse scrilto « dopo il Colombo , corne quello dell' esiitcnza di forellini nel sello medio dcl cuore. . . t (P. 1 1.) — ' Et, avant lui, par Vesale. Voyea, dans ce Journal, le n* d'avril lÔAg, p. j 97. — ' De r* analomica.
Tros, Rutulus ye fuat...
mêle ce qu'il prend à droite avec ce qu'il prend à gauche, et fourre la méprise de Césalpin dans la description de Colombo.
Il n'en fallait pas tant pour donner beau jeu aux habiles. Il ne fut question un moment, à Padouc, que des plagiats et des bévues de Rudio; et de là, parmi les étudiants d'alors, du bruit, du scandale; chacun voulut confronter Rudio avec Colombo, avec Césalpin; et chacun le put aisément : Colombo et Césalpin étaient dans toutes les mains; le livre de Colombo, publié pour la première fois en 1 55g , en était déjà à sa quatrième ou cinquième édition, et celui de Césalpin venait à peine d'être publié
Certes, ce fut là une belle occasion pour Harvey, qui n'était ni sourd ni aveugle, d'entendre et de voir. Les plagiats de Rudio fe menaient, comme par la main, à Colombo et à Césalpin; Colombo le menait, par la main, à la petite circulation; Césalpin le menait à la grande; Colombo, Césalpin, leur plagiaire Rudio, en lui expliquant, l'un après l'autre et tous ensemble, Yusage ries valvules du ccear, le menaient, par la main, à Y mage des valvales des veines.
Harvey n'a donc rien découvert; et telle est, en efTet, la conclusion formelle de M. Zccchinelli.
Rien de ce qu'a fait Harvey n'est, aux yeux de M. Zecchinelli. une découverte.
Harvey, dites-vous, est le premier qui ait connu l'usage des valvules des veines: ce fut, répond M. Zecchinelli, un mérite d'induction , non de découverte; l'usage des valvules du cœur donnait l'usage des rahales des veines. Il a observé que le sang passe continuellement des veines au cœur et du cœur aux artères en grande quantité, en totalité, en masse; que tout le sang passe, en un temps très-court, par le cœur; donc il circule: mérite d'observation , de comparaison, de raisonnement, non de découverte. 11 a prouvé, en liant séparément les artères et les veines, que le sang, qui, par les artères, se porte continuellement du cœur à toutes les parties, revient continuellement de toutes les parties au cœur par les veines : mérite d'exécution , de confirmation, non de découverte7.
' En i593 : Quoitionet peripattticœ , el Qturtliones mediew. — * «I m^riti (les
• mérites d'Harrey) furono di aver conosciulo l'uso délie valvule délie venc, henchè
• desunto d'ail' uso délie valvule del cuore. .. fu merito d'indtizioiw, non di tco*
• perta — . Di avère osservalo che il sanguo va conlinuamenie de] la vent cava
• Ai roerilo di osservazione , di confronte e di ragionamento , non di scoperlu, .. Di aver
• provato con le legature. . . fu tnerito <li eiecuziont e di confirma, non di tcoperUi. . . • (P 79 )
Encore une fois, Harvey n'a donc rien découvert : il a été le démonstrateur et non le découvreur de la circulation du sang. «Io dénommai «l'Harvey, dit M. Zecchinelli, più dimostratore che scopritore délia ciracolarione dcl sangue ». »
$ 2. — IJaney a+il profité, tiré assez du lier* d$ Radio pour que ta gloire a* inventeur
en toit compromit* ?
M. Zecchinelli tranche la question, comme on vient de voir. «Tap- « pelle, dit-il, Harvey le démonstrateur et non le découvreur de la circuit lation. »
Cela est l'opinion de M. Zecchinelli. Ce n est pas la mienne , il s'en faut bien.
Qui donc pourrait ici ravir à Harvey la gloire de grand et de principal inventeur? Assurément, ce n'est pas Rudio, lui qui n'a fait que compiler et copier, sans comprendre.
Serait-ce Colombo ? mais il n'a connu que la circulation pulmonaire *.
Serait-ce Césalpin? Il a connu la circulation pulmonaire moins bien que Colombo 3, et il n'a qu'entrevu la circulation générale 4.
Serait-ce Fabrice? Il a découvert, il est vrai, les valvules des veines, cl ce sera sa gloire éternelle, mais il en a complètement ignoré l'usage.
M. Zecchinelli insiste beaucoup sur les ressemblances de mots et de phrases qu'il trouve entre Rudio et Harvey; et il faut convenir, tout simplement, qu'il trouve souvent de ces ressemblances, et, de plus, qu'elles vont quelquefois bien loin.
Dès les premières pages de son livre, Rudio compare le cœur, d'abord au soleil : le cœur est le soleil du microcosme, et puis il le compare au roi. Dans sa Dédicace à Charles V, Harvey fait ces mêmes comparaisons : » le cœur est le soleil du microcosme, comme le roi est le soleil de son macro- « cosme, macrocosmi sui sol. »
Rudio dit : « Cor in inicrocosmo tanquam sol censendum est. Est
1 P. 3. — 1 Colombo, qui a si bien connu la circulation pulmonaire (voyez ce Journal, numéro d'avril 1849, p. aoo) , n'a rien su de la circulation générale. Il croyait que les veines portaient le sang aux parties. « Venae nihil aliud sunt quam
• vasa concavaex ternit quadam substantia conflata.ut sanguinem ad siognla raem-
• bra déférant fabrefaeta; nam sanguine alitur omnis pars nos tri corporis. » [De n anat. p. 3o5. } — ' Moins bien , car il reproduit la vieille erreur de la cloison percée des ventricules : t ... Sanguis partira per médium sep tu m, partira per medios pul-
« mones ex destro in sinistrum ventriculum cordis transmittitur Quant.
peripatet. \ib. V, p. ia6. Voyez aussi, dans ce Journal, le numéro d'avril t84g, p. oo5. — * Je reviendrai bientôt sur ce point, qui est le vrai point du débat.
* igitur totius animas radix, a quo, tanquam a fonte, per omnes partes u animalis diffunditur »
Et Harvey dit : « Cor animalium fundamentum est vitae , princeps om- « niam, microcosmi sol, à quo omnis vegetatio dependet, vigor omnis «et robar émanât*...»
Budio ajoute i « Scribebat philosophus animam non in omnibus cor- «poris partibus inesse, sed in una tanlum preecipua... id que régis «exemplo. .. Rexenim8...»
Et Harvey ajoute : « Rex pariter regnorum suorum fundamentum et « macrocosmi sui sol *. . . »
M. Zecchinelli a vu, dans la ressemblance, en apparence si marquée, de ces deux passages, une preuve si forte d'emprunt, et, pour tout dire, de plagiat, qu'il les a réunis tous deux, et les a mis en tête de sa Dissertation pour y servir d'épigraphe. Et cependant, est-ce une ebose bien sûre qu'ici même Harvey ait dérobé Rudio, et lui ait pris ces comparaisons boursouflées ? Les comparaisons où entraient le microcosme et le macrocosme étaient alors fort communes. Le savant et sincère Plempius (sincère, car, après avoir combattu d'abord la circulation, il déclara ensuite nettement qu'il s'était trompé), Plempius, voulant louer de son mieux Harvey, l'appelle le circulateur da microcosme, et cela, dit-il, pour le distinguer d'un aulre Anglais qui, le premier, avait fait circuler le macrocosme. «Nuper Angh'a novam peperit de motu cordis opinionem, «quam invulgavit Guilielmus Harveius, edito ea de re peculiari liobello. Sententiam suam multis plausibilibus rationibus adstruit, adeo «ut jam multis doctis hodie arridere incipiat-, meminetur que, ho- «noris causa, a quodam conterraneo suo circuktor microcosmi, ad dis- «tinctionem alterius Angli, qui primus macrocosmam circalavil*.»
Rudio lui-même nous avertit que les comparaisons du soleil et du roi ne sont pas de lui : ut tradant alii. . dit-il à propos de la première, et, à propos de la seconde : scribebat philosophus 7. . .
Mais faisons un pas de plus. Laissons les mots et venons aux choses, cest-à-dire aux pensées des deux auteurs. Nous les trouverons fort différentes.
Que veut faire entendre Rudio par sa comparaison? Que, de même que, dans le monde physique, tout dépend du soleil, et, dans le royaume, du roi, de même dans Yétre vivant, dans la vie, tout dépend
du cœur .- « Animam non in omnibus corporis partibus inesse , sed
« in una tantum pnecipua. . . , idque régis exemplo. . . Rex enim non in
' P. là. — • Deiicat. — * P. »6. — * Deâical. — ' De fundamentù mtdicinm, lib. II. cap. vn, — * P. iA- — 7 P. 16.
^omnibus regni sui partibus adest, scd in soia regia habet residentiam ; «ad alias vcro partes regni, tanquam a regia prudentes, vim gubernandi » communient 1 .... » Et ce que dit là Rudio, bien d'autres lavaient dit avant lui, nommément Galien, que Rudio cite.
La pensée d'IIarvey est très-différente : elle est, de plus, très-neuve, et même si neuve, si propre à Harvcy, qu'il n'aurait pu l'expliquer dans sa Dédicace. Il attend , pour cette explication , d'en être venu à son huitième chapitre. Alors est parfaitement connu le mouvement du sang , mouvement qui le porte sans cesse du cœur aux parties, et le ramène sans cesse des parties au cœur.
«On peut, dit Harvey, appeler ce mouvement circulaire, de même « qu'Aristote a appelé circulaire le mouvement de l'eau et de la pluie, a En effet, la terre, chauffée par le soleil, exhale son humidité en va- « peurs ; les vapeurs élevées se condensent; condensées, elles retombent <( en pluie et humectent de nouveau la terre. C'est ainsi que le cœur «peut être appelé le soleil du microcosme; et, de même, toute propor- « tion gardée, le soleil, le cœur du macracosme7. »
On voit combien , au fond , Harvcy cl Rudio diffèrent. Ce sont bien , à la vérité, les mêmes mots, les mêmes images; ce ne sont plus les mêmes pensées :
On peut s'entendre moins, formant un même son, Que si l'un parlait basque, et l'autre bas breton*.
Je ne suivrai pas M. Zecchinelli dans le long, et néanmoins très-curieux parallèle qu'il établit entre les deux livres de Rudio et d'Harvey. Tous les physiologistes voudront lire ce parallèle, et s'y instruiront. La Dissertation de M. Zecchinelli restera comme une page précieuse de discussion et d'histoire; et, si le spirituel et savant critique ne prouve pas qu'Harvey n'a rien découvert , ce qui était pourtant la chose à prouver, quod crat demonslrandum , il prouve du moins très-bien qu'Harvey savait admirablement tirer parti des découvertes des autres, et qu'il a eu le tort de ne pas citer ses devanciers et ses maîtres*.
1 P. 17. — ' Ruthières. — 1 «Qucm rootum circularem eo pacto nominare
• liceat, quo Aristoteles, aerem et pluviam circularem s'uperiorum motum aemulari « dix.it. Terra enim niadida, a sole calcfacta, évaporât; vaporcs sursum elatî 000- « dcnsanlur; condemati, iu pluvios rursum descendunt; lerram madefaciunt, el hoc « pacto fiunl hic generntiones cl similiter lempeslatum et meteorum ortus Sic
• vcrisimililcr contingil in corpore, motu sanguinis lia cor principium vitae et
• sol microcosmi, ut, proportionabiliter, sol cor mundi appellari meretur
(Cap. vin.) — ' lia pourtant cite Colombo et Fabrice (voy. ce Journal, p* d'avril 1 S/19, p. ao5); mais pas asscat, et il n'a pas cité Césalpio.
Harvey devait dédier son livre immortel à Padoue.
S S. Examen de quelques détails nécessaire!. 1* De Rudio et de l'usage des valrules du cœur.
C'est Rudio, nous dit M. Zecchinelli, qui a, le premier, enseigné à Harvey Y usage des valvules du cœur1.
Enseigné: cela peut être, et n'a pas grande importance; mais assurément ce n'est pas Rudio qui a découvert cet usage. Rudio copie sur ce point Colombo, comme sur tant d'autres, et, comme toujours, il le gâte.
«Quand le cœur se dilate, dit Colombo, le ventricule droit reçoit «le sang de la veine cave, et le ventricule gauche le sang de l'artère « veineuse (la veine pulmonaire) mêlé à l'air : pour cela, les valvules u s'abaissent et cèdent au passage du sang; et, au contraire, quand le « cœur se contracte, elles se ferment pour que rien de ce qui était entré a ne ressorte par les mêmes voies; et en même temps les valvules, tant « de la grande artère (l'aorte) que de la veine artérieuse [Y artère pulmovnaire), s'ouvrent pour laisser passage, d'une part, au sang spiritueux, uqui va se répandre dans tout le corps, et, de l'autre, au sang natu- *rel, porté aux poumons3.»
Voici comment Rudio copie Colombo. «Dum cor dilatatur, dit-il, «sanguinem a cava vena in dextrum ventriculum suscipit, et ab arte- «ria venosa aerem*. et, ut quidam volunt, etiam sangainem in pulmonibus
1 « L'uso délie valvule del cuore , înscgnalogli per la prima voila dal Rudio. •
P. 78. — * « Quando cor dilatalur, sanguinem a cava vena in dextrum ventriculum « suscipit , nec non ab arleria venosa sanguinem para tu m , ul diximus , una cum aere
• in sinistrum; propterea membranœ il las demittuntnr, ingressuique cedunt : nam « dum cor coarctatur, hx clauduntur, ne quod susceperc per casdem vias rétrocédât , « eodemque tempore membranx lum magnas arteriss , tura venas arterioses recludun-
■ tur, aditumque praebent spiritaoso sanguini exeunti, qui per universum corpus
■ funditur, sanguînique naturali ad pulmones dclato. • De re analomic'a, p. 33o- 167a. — 1 Le mot aerem n'est point à regretter sous la plume de Rudio, qui écrivait après Servct et Colombo; mais il l'est singulièrement sous la plume d'un Français, qui écrivait en i5aov doute ans avant Servet et dix-huit avant Colombo. Voici la phrA.se de Louis Vassée: •Dextrum ventriculum, qui sanguineus appel latur, vena
• cava ingreditur et vena arleriosa egreditur, quse in pulmoaem dispergitur, sangui-
• netn elaboratum conferens Sinistro, qui calons nativi fous est, et spîrituosus
«appellalur, arleria venosa, qusB ex pulmone aerem cordi defert, fuliginosaque ip- «aius recrementa educit, inserirur. » (Ludoici Vassau, In anatomen corporis kumani tabula quaUtor; tab. H , p. 1 5 , verso, édit. de 1 583.) Voy. ce Journal, n' d'avril 18A9 , p. ao4.
«paratum, in sinistrom sinum trahit, quia raembranse illœ demittuutur, « ingressuique cedunt. Dum autem constringitur, bas clauduntur ne quod «suscepere per easdem vias rétrocédât, et eodem temporc magne arte- « riœ et venae arteriosae recluduntur membranes , aditumque praebent spi- « rituoso sanguini exeunti per totum corpus diQundendo , et sanguini « naturali ad natriendos pulmones delato1. »
Dans ce passage, tout copié de Colombo, Radio n'ajoute que quelques mots, que j'ai soulignés , et chacun do ces mats est une bévue.
Colombo dit : « Le ventricule gauche reçoit le sang préparé, le sang m mêlé à l'air: una cum aère» (le sang oxygéné, le sang rouge, comme nous dirions aujourd'hui) ; et Rudio dit : « l'air, et aussi, comme quelques « uw veulent, le sang préparé dans les poumons. »
Mais Rudio n'y tait pas attention : le ventricule gauche reçoit le sang préparé dans les poumons, le sang mêlé à l'air, et ne reçoit pas l'air. Rudio passe, sans la comprendre, par-dessus «ne des pages les plus curieuses de Colombo.
« L'artère veineuse (la veine pulmonaire), dit Colombo, est faite pour «porter le sang, qui s'est mêlé a l'air dans les poumons, au ventricule « gauche .du cœur, ce qui est aussi vrai que ce qu'il y a de plus vrai au » monde : quod tam verum est, quant quod verissimim ; car, soit que vous «fassiez l'expérience sur l'animal mort, soit que vous la fassiez sur les «animaux vivants, vous trouverez toujours cette artère (l'artère vei- «neuse, ou veine pulmonaire) remplie de sang, ce qui ne serait pas, si elle a était faite pour porter l'air. — C'est pourquoi, ajoutc-t-il, je ne puis « assez admirer ces anatomistes qui ne savent pas voir une chose si évi- « dente et si importante, et qui néanmoins se croient très-habiles, et, t ce qui est bien plus fort , passent pour tels aux yeux de la plupart de « leurs semblables2. »
Je viens à l'autre mot ajouté par Rudio, c'est-à-dire à sa seconde bévue.
Colombo dit : « au sang naturel porté aux poumons; » et Rudio dit : «au sang naturel porté aux poumons, pour les nourrir, ad nutriendos palu mones. »
' De nat. atqae morb. cord. const. p. a 5. — * • Senlio. .. liane arteriam ve-
• nalem factam esse ut sanguinem cum aère a pulmonibro mijrtum afferat ad sinis- ■ trum cordis ventriculum. Quod tam verum est quant quod verissimum : nam non «modo si cadavera inspicis, sed si viva enim animalia, banc arteriam in omnibus
• sanguine refertam inventes, quod nullo pacto eveniret, ai ob aerem duntaiat et « vapores constructa foret. Quocirca ego illos auntomico* non posstim satts minuri, »qui rem tam prsclaram, tantique momenti , non animad verieri n t : quamvis praî-
• ceUente» baberi retint; immo vero a compluribus soi similibus babeantar. » Ùé re nnat. p. 3a8.
NOVEMBKE 1854.
Mais le sang qui va par la veine arîé rieuse (1 artère pulmonaire) aux poumons y va pour y servir a la respiration et non pour nourrir ces organes.
Tout le monde savait cela du temps de Rudio-, et Servet, le pénétrant Servet, avait déjà dit : «Confirmât hoc magnitudo insignis venœ « arteriosae , quie nec talis, nec tanta facta esset. nec tantam a corde «ipso vira purissimi sanguinis in pulmones emitteret. oh solam eoram « nutrimentam 1 — »
i* De Servet, de Colombo , de CétalpiD , et de la circulation pulmonaire.
Servet, Colombo, Césalpin ont très-bien connu et très-bien décrit, l'un après l'autre, la circulation pulmonaire; mais Césalpin ne cite pas Colombo; Colombo ne cite pas Servet; Uarvey ne cite personne.
Et ce silence n'a point d'excuse. Harvey connaissait très-bien , comme on vient de voir, Colombo et Césalpin, soit par lui-même, soit par Rudio; Césalpin, qui professait à Pise, connaissait très-bien le Livre de Colombo, livre, au moment où il écrivait, depuis près de quarante ans classique à Padoue.
Un seul doute peut donc subsister : Colombo a-t-il connu Servet? J'ai dit, dans un de mes précédents articles , qu'il me paraissait peu vraisemblable qu'il l'eût connu, le livre de Servet ayant été brûlé presque aussitôt qu'imprimé*. J'ajoute aujourd'hui que j'ai cru voir, partout empreint, dans la description animée de Colombo, le cachet de l'originalité et de l'invention.
Cependant voici l'opinion de M. Zecchinelli :
<i il est très-probable , dit-il . que Rudio, se voyant si cruellement per- « siilé pour ses plagiats , aura examiné , cherché et enfin trouvé, et tout <■ aussitôt publié, que ce Colombo-, qu'on lui opposait avec tant de faste , était lai-même an plagiaire, le plagiaire de Michel Servet, duquel , ajoute a M. Zecchinelli, ainsi que de son trop fameux ouvrage : la Restitution du « christianisme, il avait été beaucoup parié en Italie, quelques années auo paravant, à cause du célèbre et funeste supplice consommé à Genève « dans le mois d'octobre 1 553 J. »
3* De Ceaalpio et de la dreulatioa générale. Nous voici arrivés au véritable point du débat et de la question.
1 Voy. ce Journal, cahier d'avril 1849, p. 199. — * /«kw, cahier d'octobre 18M, p. 5g5. — 1 t E probabile , etc. » P. ta.
Servet et Colombo n'ont connu que la circulation pulmonaire. Césalpin seul a entrevu et indiqué la circulation général*.
Dans ses Questions médicales , il la conclut très-finement de ce que , quand on lie les veines pour la saignée , le gonflement se fait au delà et non en deçà de la ligature : guia tament rence ultra vincalam , non citra1, c'est-à-dire du côté des parties, et non du côté du ccpar; dans son Traité des plantes, il la définit de la manière la plus précise : «Le sang, con- « duit au cœur par les veines .... est porté par les artères dans tout le « rorps » ; » enfin , et à la suite même du passage des Questions médicales . que je viens de citer, il va plus loin encore; il lie d'un trait rapide les deux phénomènes ensemble : la circulation pulmonaire et la circulation générale.
«La disposition du cœur est telle, dit Césalpin, que le sang passe « nécessairement de la veine cave dans le ventricule droit , du ventricule « droit dans le poumon, du poumon dans le ventricule gauche, du « ventricule gauche dans l'aorte : de sorte donc qu'il y a un mouvement « perpétuel , de la veine cave , par le cœur et par les poumons , dans « l'aorte8. »
Tous ces passages sont admirables, et particulièrement le dernier.
4* DUarvey.
.. » In1 Ual'.'.l
Je note rien, comme on voit, ni A Servet, ni à Colombo, ni à Césalpin. Je laisse à Servet et à Colombo la découverte de la circulation pulmonaire; je rassemble tous les plus beaux titres de Césalpin i la découverte de la circulation générale. Élevons, agrandissons sans cesse la statue de ces hommes rares; mais, de grâce, ne diminuons pas celle d'Harvey !
Sur Harvey, je suis en dissentiment complet avec M. Zecchinelli.
Plus je lis, plus j'étudie le beau livre qu'il nous a laissé, plus j'admire. Quel nombre infini d'expériences, toutes neuves, toutes utiles, toutes précises, sur le mouvement du cœur par rapport au thorax, des
' Qumtt. médic. p. a3a. Voyet, dans ce Journal, le n* d'avril 1859, p. aoa.—
• De plantis, lib. I, cap. 11, p. 3. Voyez aussi, dan» ce Journal, le n* d'avril 1849, p. aoa. — * «... Sciendura est cordis meatas ita a natura parâtes esse , ut ex « vena cava iatromissio fiât in cordis ventriculum dextrum, unde patet exitns in pul- « monem ; ex pulmone praeteren alium ingressum esse in cordis ventriculum sinîs-
• trum, es quo tandem patet exitns in arteriam aortam membranis quibusdam ad
• ostia vasorum appoiitis, ut impediant retrocessum. Sic enim perpetnus quidam
• motus est, ex vena cava per cor et palmones, in arteriam aortam. » ( Qumtt merfic. p. a34.)
oreillettes par rapport aux ventricules, des ventricules par rapport aux artères, sur la cause du pouls, sur la marche du sang dans les veines et dans les artères, sur le mouvement perpétuel, incessant, rapide, si inconcevablement rapide qu'il semble presque simultané, de toute la niasse du sang dans les veines, dans les artères, dans les oreillettes, dans les ventricules, etc., etcl De tous ces détails nécessaires, qui font suite, qui font chaîne , qui font tant par le nombre, aucun ne lui échappe. H est le premier physiologiste qui tire tout de l'observation immédiate de la vie, de l'expérience sur l'animal vivant. C'est le grand maître en fait de vivisections. Il pense en expérimentant, et chaque expérience lui donne une idée.
Il a fait la plus belle découverte spéciale, celle de l'usage des valvules des veines : Fabrice, et tous les contemporains de Fabrice, sans compter Rudio ou en le comptant, connaissaient bien l'usage des valvules du coeur, et pourtant ils n'ont pas découvert l'usage des valvules des veines.
Il a fait enfin, et ceci est le dernier trait de sa vigueur d'invention . la plus belle découverte générale, oelle du phénomène total, du mécanisme complet de la circulation.
Je finis en rappelant ici ce que j'ai déjà dit dans un de mes précédents articles :
a Dans la découverte de la circulation du sang, le point difficile, le « point capital , était de lier les diverses parties, et , si je puis ainsi parler, «les diverses pièces, successivement aperçues, en un tout; le point dif- « ficile, et seul décisif, était de saisir l'ensemble du phénomène, du rat - «canisme; et c'est parce qu'Harvey est le premier qui ait nettement «et complètement saisi cet ensemble que la grande gloire lui est u restée1.»
FLOURENS
Inscriptiones rsgnj Nbapoutani latin ai. Edidit Theodoras Mommsen. Lipsiœ, M DCCC LU. Sumptus fecit Georgias Wigand. Neapolî prostat apud Albertam Detken. xxrv, 486 ei 4o pages in-fol.
DEUXIÈME ARTICLE*
Nous venons de voir que, dans le Bruttium, la Lucanieet la Ca labre,
' Voyei, dans ce Journal, le cahier d'octobre i853, p. 586. — * Voyei, pour k premier article, le cabter de septembre, p. 5A7-&&7-
trois provinces qui composent aujourd'hui la partie méridionale du royaume de Napîes, M. Momnuen, malgré de minutieuses et intelligentes recherches, n'a pu réunir qu'un nombre peu considérable d'inscriptions latines. Il n'en est pas de même de l'Apulie, qui s'étendait le Ipng de la mer Adriatique, depuis Gnatia (Agnaxzo), au sud, jusqu'à Luceria (Lucera), au nord : les quinze villes qui y existaient jadis ont fourni à l'auteur au delà de sept cents monuments épigraphiques dont quelques-uns sont fort importants. On les trouve, disposés avec mèi thode, dans la quatrième section (p. 33-68). Plusieurs, par un mélange bizarre et incorrect de noms ou de mots latins et grecs , expliquent et justifient le reproche qu'Horace adressa jadis aux habitants de l'Apulie, de se servir sans cesse de termes étrangers ea parlant la langue nationale (Sat. I, x, 3o) :
palriis inleraiiscero pelita Vcrba foris malis, Canosini mure bilineuu
En effet, pour ne citer que deux exemples pris parmi les inscriptions de Barium, on y voit une APPALENA AMMAVRV (A«tAi»»iï ÀfMo/poC fitia? p. 34, n. 6oa) et un Marcus APPALE(nus?J PHOEBVS (n. 6o/j). Ajoutons que les monuments, d'ailleurs peu nombreux, de Bari constatent la longévité de plusieurs de ses habitants, tandis que Salapia, ville située sur le même littoral, fut abandonnée dès les derniers temps de la république romaine, à cause de l'air insalubre de là côte1. A Bari. au contraire. APPIANVS AEUOFON (A&ioÇdw? Afce- <Pw> n. 6o3) et VLPIA TïCIHE (Tyche, n. 616) vécurent jusqu'à quatre-vingts ans, et SYMPHOROS CAESAREVS TRALUANOS (n. 6 1 3 ) jusqu'à quatre-vingt-cinq. Le zèle infatigable de M. Mommsen lui a permis même de réunir un certain nombre d'inscriptions provenant du village de Cannes, situé non loin de la rive droite de l'Aufidus, dans la plaine vaste et poudreuse qui fut le théâtre de la sanglante défaite des Romains par Annibal. Le plus ancien de ces monuments remonte aurègno de Claude (p. 35. n. 633); le dernier (n. 63 1). en l'honneur de Julien l'Apostat, ce termine par les lettres* D. P. E., que l'auteur de l'inscription, Anoius Antiochus, gouverneur de la province, n'aurait probablement pas manqué d'expliquer par Devotas Pjetati Ejat , si Julien eût réussi dans l'entreprise hasardeuse où U s'était ea-
Nous ne pouvons qu'indiquer ies nombreux monuments de Venusia
' In SaUploorun pwtilonti« ûoibus. Qcéroo , D* tgrwi*. Il, 97. S 71.
(Venosa, p. &9-6&). patrie d'Horace, et ceux de Canusium (Canosa, p. ^6-39), parmi lesquels on remarque un piédestal ayant soutenu jadis la statue de Flavius Théodose. Vainqueur des Pietés en Angleterre, de Firmus en Afrique1, ce général eut la tète tranchée à Carthage, l'an 376, sur le vague soupçon que son nom et ses services le plaçaient audessus du rang d'un sujet; il est vrai que, sous le règne de son (ils. Théodose le Grand, les habitants de la Pouille et de la Calabre lui rendirent une justice tardive et peut-être intéressée. Voici ce qu'ils ont fait graver sur le piédestal dont nous venons de parler (p. 37, n. 6ki) : INCLYTAE VENERANDEQVE [sic) MEMORIAE VIRO FLAVIO THEODOSIO GENITORI DOMINI NOSTRI LNVICTLSSIMI PE- RENNISQVE PRINOP1S THEODOSH PERPETVI AVGusti CVIVS VIRTVTE FELIC1TATE IVST1TIA ET PROPAGATVS TERRA- RVM ORBIS ET RETENTVS STATVAM EQVESTREM SVBAV- RATAM APVU ET CALABRI PRO VOTO ET DEVOTIONE POSVERVNT*. Par les dernières lignes, qu'il est inutile de transcrire, on voit que la statue rat élevée sous la surveillance de Flavius Scxio, gouverneur (corrector) de l'Apulie.
Noua sommes forcé de passer également sous silence les monuments de GaeJium (Geglie di Bari), de Rubi (Ruvo),d"Ausculurn (Ascoli di Puglia), de Luceria (Lucera); mais nous nous arrêterons un instant à une épitaphe trouvée à /Eclanum (le Grotte, près de Mirabella, p. 5 9, n. 1 1 3 7). Outre qu'elle oflre une certaine importance littéraire, elle se distingue aussi, par une simplicité qui n'est ni sans élégance ni sans mie mélan-
célèbre dans des rem harmonieux les exploits de l'aïeul du prince faible sous le règne duquel il écrivait (De IVcon». Hotwrii, v. ai-ao) :
Uinc pracesiit «vus-, coi, post Arctoa fremeuti Classica, Massylas anoexuit Africa lauros. Ille, Calcdoniis posnhfpii castra pruinis, Qui medios Libye snb oaaaide pertulil aatoi , Terribili» Mauro, debellalorquc Britanai* Litloris, ac pari ter Bores vastator et Aattri.
' Cette inscription, copiée déjà au quinzième siècle par Cyriaquo d'Aucône. fut publiée d'abord, mais d'une manière peu exacte, par Reinesius, Syntagnm inscr. antiquamm, Lipsia, 168a, p. 3i6, et, d'après lui, par d'autres savants, tels que Pacichelli, Viaggi per tEaropa crvtutna, Napoli, i685, parte iv, tomo I, p. 53 1 ; Fleetwood. Inscr. ont. ijlloq», Londini, 1691, p. 117; Van Dale, Dmtri. Ajuste» lodotni, 170a, p. n 5; Pagi, Critka in. Annales Baron ii, Coloni» Albbrogum , 170&, t. I, p. E)32; Banduri, Anmum. imp. romanorum , Lutetis Paris, t. II, p. 607. Une copie- plus fidèle fut envoyée à Gudius, et se trouve dans ses Antiquw user. Loovardia, 1731 , p. iviii de la table; elle est conforme à celle de M. " qui cite plusieurs (les écrivains queSioua venons de 1
colic atnère , des épitaphes versifiées dans les temps de décadence : productions dont ia plupart sont ou tristement insipides, ou ridiculement fastueuses , ou jetées dans le même moule de servitude et d'imitation. Personne n'ignore que, dans l'empire romain, au m* siècle de notre ère, la forme était encore à peu près la même, mais que le principe vivifiant n'existait plus. L'amour des lettres est presque toujours inséparable de la paix et de l'opulence; et, si, au milieu d'un dépérissement universel, la poésie faisait encore entendre quelquefois une voix affaiblie ou vénale, les historiens de nos jours étaient autorisés à croire <jue les discordes civiles, la licence des soldats, les invasions des barbares avaient fait renoncer entièrement au genre de composition littéraire qui exige l'observation la plus assidue, la plus fine et la plus profonde, des caractères, des faiblesses, des travers et des passions de l'esprit humain. En effet , le dernier auteur latin , connu jusqu'à présent pour s'être illustré dans la comédie régulière, dans celle qui joignait à un plan bien combiné une peinture délicate et ingénieuse des mœurs réelles de Rome, semblait être Verginius Romanus, contemporain de Pline le jeune l. Mais le monument dont nous parlons, découvert récemment, à un mille italien de l'antique enceinte dVEclanuni , nous apprend que , pendant la violence, la faiblesse ou la honte des règnes de Caracalla, de Macrin et d'Élagabale, un magistrat, issu d'une riche et ancienne famille du pays des liirpins, composait des pièces qui, si elles étaient une imitation fidèle de celles de Ménandre , ne pouvaient plaire qu'à des hommes instruits et à une société d'élite. La pierre en question o lire d'abord, comme les marbres du Haut-Empire, le prénom, le nom et le surnom du défunt, avec désignation de la tribu à laquelle il appartenait; cette dernière indication devient de plus en plus rare sur les monuments à partir du règne de Caracalla :