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TURQUIE

ÊkxAv<7««t7«io; Wiooit M«/ct«ou, etc. . . Histoire ecclésiastique de Méletius. métro polilain d'Athènes . publiée par Constantin Eulhybulcs, professeur de philosophie au grand Institut national grec de Constant inoplc , avec l'approbation de l'Église œcuménique. Tome I. Constanlinople, i853. in-8*. — Méletius ou Mélèce, qui fut successivement archevêque d'Aria et métropolitain d'Athènes vers la Dn du xvu* et au commencement du xvni" siècle, est l'auteur de celte histoire ecclésiastique . dont M. Villemain fait mention dans son Essai historique sur l'état des Grecs.

TABLE

Dolle doiinne, etc. (Article de M. Flourens.) 065

Insoriptiones regni Meapolitani latinz, etc. (2* article de M. Hase.) 677

Des carnets autographes du cardinal Maxarin. (4* article de M. Cousin.) 687

Nouvelles littéraire* 7S0

NR DR LA TAUU:

JOURNAL

EpistoljE Caroli a Linné ad Bernardum de Jossibu ineditaz, et mutua Bernard! ad Linn&vm : curante Adriano de Jussiea. Ex Actis Acad. art. et scient Americ. (T. V, ser. nov.) Cantabrigiœ Nov. Angl., 1 854-

Ce livre se compose de deux parties : i° des Lettres réciproques de Bernard de Jussieu et de Linné; et a° des Notes de M. Adrien de Jussieu. Les Notes sont le commentaire des Lettres, commentaire d'un intérêt singulier, où se joue la plume élégante d'un esprit supérieur et fin, et que le lecteur parcourt avec autant de charme que d'instruction.

Les Lettres de Linné, que l'on trouve ici, et qui toutes étaient encore inédites, sont un héritage de famille, et, si je puis ainsi parler, un bien patrimonial. Bernard les avait transmises a Laurent; Laurent les a transmises à Adrien.

Quant à celles de Bernard , elles avaient passé d'abord dans les mains de Smith, avec tous les autres papiers de Linné1; et, depuis la mort de Smith, elles étaient conservées dans le musée de la Société lin- /iiéenne de Londres8. Smith en avait même déjà publié quelques-unes9, mais en les abrégeant plus ou moins, et après les avoir traduites du latin en anglais.

1 A la mort de Linné, Smith, naturaliste anglais, acheta, pour une somme considérable, tous ses manuscrits et toutes ses collections. — D'où elles sont revenues à M. Adrien de Jussieu, transcrites de la propre main do «avant M. Bennelt.— 1 A Sstsction of ttu correspondance of Linnaas, tte.

M. Adrien de Jussieu nous les donne ici en entier, en latin, c est-adire dans la langue même où elles ont été écrites, et placées à coté de celles de Linné auiqueiles elles se rapportent. Par tous ces soins, la correspondance se lie, les fragments épars d'un récit brisé se rejoignent . et le caractère de» deux auteurs se développe et se manifeste.

Le caractère de ces deux hommes, unis par la passion de l'étude, et de la même étude, et par tout le reste si différents, est depuis longtemps connu : l'un tout enthousiasme, tout expansion, d'une activité sans frein, sans mesure; l'autre, toujours recueilli, toujours calme, d'une inaction invincible.

« Ces deux hommes célèbres , dit Vieq-d'Azyr, dont l'un était le seul " rival que l'autre pût redouter, se réunirent dans plusieurs herborisa - » tions. L'impatience et l'activité de M. Linnams, qui ne disait rien sans » chaleur, opposées à la naïveté et au sang-froid de M. Bernard de Jus- » sieu , qui voyait toujours les beautés de la nature avec des yeux égaleu ment satisfaits, durent offrir à tous les deux un contraste bien étonnant! »

Ici le contraste parait dès l'abord, et par la seule différence dans la proportion relative du nombre des lettres. Il y en a vingt-huit en tout : une d'Antuine de Jussieu, frère aîné de Bernard; neuf de Bernard, et tout le reste de Linné.

Dans son besoin de demander à chacun et de se communiquer à tous, Linné avait sans cesse la plume à la main. «Certainement, dit-il •<à l'abbé Duvernoy, si j'avais dix mains, elles me suffiraient à peine « pour répondre à toutes les lettres que je reçois, et. si vous me voyiex » devant cette besogne, vous croiriez que je ne fais autre chose que des u lettres, en quoi je dilapide mon bien et mon temps. » — « Si j'avais «autant de mains, écrit-il à Jacquin, que la fameuse idole des Chinois, «je n'en aurais point encore assez pour toutes les réponses que j'ai k «faire. Toujours est-il certain que j'écris chaque année plus de lettres. • à moi tout seul, que tous les autres professeurs de l'Université réunis « ensemble. »

Que nous sommes ici loin de Bernard ! On a recueilli plusieurs volumes de lettres de Linné; et peut-être serait-il difficile, peut-être même serait-il impossible, aux neuf lettres de Bernard que nous offre la correspondance actuelle, d'en joindre neuf autres. Il avait fallu toute la chaleur de Linné pour fondre la glace de Bernard ; et encore cette chaleur communiquée ne put-elle subsister bien longtemps. Sur les douze dernières lettres du recueil, il ne s'en trouve qu'une de Bernard. Linné se lassa enfin d'un correspondant qui l'était si peu, et tourna «on ardeur épistolaire vers d'autres.

Lorsque Linné arriva à Paris , en 1 738 , il était âgé de trente et un ans, étant né en 1 707, la même année que Buflbn. H avait quitté sa patrie, trois années auparavant, avec quelques écus dans sa poche, la passion du savoir dans l'âme , et f espérance

De Suède il s'était rendu en Hollande : d'abord à Amsterdam , puis à Leyde , et enfin à Hartecamp. Ses ressources étaient épuisées : Hartecamp lai en ouvrit de nouvelles. Il y trouva dans George Cliffort , célèbre par son go£t pour l'histoire naturelle , un ami généreux et un bienfaiteur. C'est dans le cabinet, dans le jardin, dans la bibliothèque de Cliffort, qu'ont été écrits tous ces beaux ouvrages : le Système de la nature, les Fondements de la botanique, la Bibliothèque, la Critique botanique, les Genres, les Classes des plantes, etc., et cet autre livre qu'il ne faut pas oublier, ÏHortus Cliffortianas, témoignage touchant de la reconnaissance d'un homme de génie pour un homme excellent.

En 1736, Linné avait fait une courte excursion en Angleterre ; en 1738, il passa en France.

Au moment où il arriva, les deux Jussieu tenaient le sceptre de la botanique. Tournefort et Vaillant n'étaient plus. Il se présenta chez Antoine de Jussieu avec une lettre de Van Royen, savant professeur de Leyde, lettre également honorable pour tous les trois.

«Voici Charles Linné, que je nommerais volontiers le prince de la « botanique, si j'en connaissais un . . . Je vous recommande cet homme «docte, érudit, très-versé dans la plupart des branches de l'histoire na- « turelle, afin qu'aidé par vous il puisse facilement explorer tout ce qu'il « désire voir. Ce que vous ferez pour lui, je le tiendrai fait pour moi , a qui me suis lié avec lui d'une étroite amitié pendant son séjour â «Leyde. Adieu, et salues, en mon nom, votre frère et M. Dufay1. » Leyde, le 7 mai 1738.

Les deux Jussieu accueillirent Linné comme l'avait espéré Van Royen. Il resta un mois â Paris, constamment avec eux, surtout avec Bernard , qui s'était mis à sa disposition, car, grâce à Dieu, il ne s'agissait pas encore d'écrire ; il ne s'agissait que de montrer à Linné ce que lui-môme aimait le plus à voir : des plantes et des herbiers.

La correspondance, telle que nous l'avons ici, car il y a quelques lettres qu'on n'a pu retrouver, commence au mois de juillet 1 736 , et finit au mois de mars 1763, embrassant ainsi un espace de vingt-sept ans.

Elle s'ouvre par une lettre d'Antoine de Jussieu à Linné, mais qui n'est évidemment qu'une réponse», car Antoine y remercie Linné de

1 Alors intendant du Jardin do roi. — * La lettre de Linné est perdue.

l'envoi annoncé de la Flore de Laponie, « ouvrage , dit-il, que nous dési- « rons fort à Paris, à cause du départ tout récent de nos académiciens u pour ces régions glacées. »

C'était en effet le moment où, animés du grand dessein de soumettre à une mesure plus précise la figure de la terre, venaient de partir, d'un côté, pour le Pérou, Bouguer, Godin et La Condamine1; et, de l'autre, pour la Laponie, Clairaut, Camus, Lemonnier et Maupertuis2.

Le botaniste de cette seconde expédition était Lemonnier. Le botaniste que s'était choisi la première était Joseph de Jussieu , jeune frère de Bernard et d'Antoine. Ce troisième Jussieu n'eut pas la vie Iran ■ quille des deux autres. Séduit parles richesses naturelles d'un pays alors si nouveau, il s'obstiua à rester au Pérou. Il y resta trente-six années, et lorsque enfin il revit la France, il était épuisé parle travail, par les maladies : pour comble, il avait perdu jusqu'à la mémoire des belles choses qu'il avait vues, que lui seul encore avait vues, et qu'il avait mis d'abord tant d'intelligence et d'ardeur à recueillir et à observer.

La seconde lettre est de Linné à Bernard. Il a appris qu'Antoine se livre, avec beaucoup de succès, à la pratique de la médecine. Il se ferait scrupule de dérober une partie d'un temps si utilement employé. Il s'adresse donc à Bernard, qui est plus libre, et qu'il suppose par conséquent (supposition sur laquelle nous savons déjà à quoi il faut s'en tenir) plus disposé à écrire.

Linné lui envoie sa Critique botanique, et le provoque à lui en dire son avis. Il ne connaissait pas Bernard, u Je vous envoie, lui dit-il, ma

« Critique, ouvrage écrit d'un style barbare, rude et mal poli J'ai

« été contraint de la publier, sans pouvoir y consacrer presque un seul « moment, tout mon temps étant pris par mon Hortas Cliffbrtianas , que «je dois produire vers la fin de l'année. »

Bernard lui répond : «J'ai reçu vos deux lettres3, et votre Critique « botanique. » Et voilà tout. Pas un mot de plus sur un livre qui, réformant la nomenclature entière de la botanique , changeait tous les noms, substituait Linné à tous les nomcnclateurs, éveillait toutes les susceptibilités, et fit une impression si forte sur tous les contemporains.

La quatrième lettre du recueil est encore de Linné; et, cette fois-ci, Linné s'annonce lui-même; il va se mettre en route pour Paris; et rien de plus vif, rien de plus aimable que la naïve expression de sa joie : «Heureux, s'écrie-t-il, si vous m'accordez votre amitié; heureux s'il

' En i735. — * En i736. — ». Deux lettres perdues.

a m'est permis de voir vos plantes cl celles de Tournefort; heureux si, « par vous, je puis faire quelque progrès dans une étude pour laquelle «je suis dévoré d'une soif ardente ! Jusqu'ici j'ai obtenu la bienveillance « de tous les botanistes que j'ai abordés ; j'espère que je ne vous trou- « verai pas plus difficile »

L'espoir de Linné ne fut pas trompé ; et, pour se faire une idée de l'étroite liaison qui se forma entre ces deux hommes, il n'y a qu'à passer de la quatrième à la cinquième lettre de Linné, de celle où il annonce son départ pour Paris à colle où il annonce son retour a Stockholm , de la lettre de ses espérances à la lettre de sa reconnaissance.

u Je vis dans le souvenir de vos bienfaits passés, de votre maison, de «votre table, si libéralement offertes, de vos jours qui m'étaient tous « consacrés, de votre jardin, de vos herbiers, qui m'étaient chaque jour

u ouverts Je suis revenu sain et sauf dans ma patrie; j'ai fixé ma

«demeure à Stockholm, d'abord à peu près inconnu de tous; bientôt «j'ai essayé de la pratique de la médecine, et j'y ai réussi; je viens « d'être nommé médecin ordinaire de la marine ; enfin j'ai pris femme , uamie très-désirée, et depuis longtemps, et, s'il est permis de le dire «entre nous, assea riche, en sorte que je mène à présent une vie con- « tente et tranquille. »

Il y a, dans le caractère de Linné, quelque chose d'innocent et de Irais, qui surprend et qui charme. Dans une de ses lettres à Haller, il décrit (décrire est le mot) sa vie tout entière : sa mauvaise comme sa bonne fortune, ses travaux, ses amours éprouvés par de longs retards, son mariage, ses noces, etc., et tout cela dans un langage à demi poétique et à demi botanique.

«U y avait là (à Fahlun, en Dalécarlie) un médecin que les gens du «pays ne rougissaient point d'appeler riche, et qui, en effet, était très- « riche pour une province si pauvre. Il avait une fille que recherchait . «mais en vain, un autre jeune homme. Je la vis; je sentis tout mon

«cœur frémir, je l'aimai Elle enfin, vaincue par mes cajoleries et

« par mes voeux , m'aima , me donna sa foi, et me dit : que cela se fasse, m fiât. Pauvre comme je l'étais, je rougissais de parler au père; je l'osai «pourtant. Il voulait et ne voulait pas; il m'aimait, mais Û n'aimait pas- «ma misère. ...» Et Linné continue sur ce ton; il raconte tout : comment celle qu'il aimait l'engagea elle-même à différer leur mariage de quelques années; comment elle promit de rester fidèle; comment il quitta sa patrie, quelle vie dure il eut à supporter, mais toujours honnête ; comment, pendant son absence, son rival essaya de le supplanter, et comment il y perdit sa peine; car la jeune fille ne l'aimait pas :

puella me amabat, non illam; et comment enfin, revenu dans sa patrie, nommé d'abord médecin ordinaire et puis premier médecin de la marine, puis professeur de botanique à Stockholm, il obtint la main de {épouse aimée, dont cinq ans d'épreuves l'avaient rendu digne.

Mais quel était cet autre jeune homme, ce rival qui avait voala le sapplanter, personnage sur lequel il revient souvent dans ses lettres, toujours avec aigreur, et qu'il ne désigne jamais que par l'initiale B.?

Ce petit problème a exercé, on peut le dire, la sagacité de bien des botanistes. M. Adrien de Jussicu était trop curieux pour ne pas se le poser à son tour, et trop pénétrant pour ne pas le résoudre, li remarque que , tandis que Linné était à Fahlun , il s'était lié avec un jeune botaniste, nommé Browallius, lequel fut plus tard professeur a Abo. Or, dans les premiers temps de leur union, Linné avait dédié à ce jeune botaniste un genre de plantes sous le nom de Brmeallia, et nommé la première espèce BrowaUiaexaltata; mais bientôt, l'union s1 étant rompue, il nomma une seconde espèce Browallia demista ou basse, et, l'inimitié continuant à s'accroître, il nomma une troisième espèce Browallia aUenata.

Je reviens à notre correspondance. Je passe par-dessus une lettre de Linné, où je ne trouve qu'une nouvelle importante, celle de la fonda lion de l'Académie royale des sciences de Stockholm en 1 739 , et j'arrive à une lettre de Bernard, et, cette fois-ci. à une véritable lettre, car la première n'était qu'un billet.

Mais, ce qu'il y a de mieux, c'est que, dans cette lettre, Bernard nous parle de lui, de lui dont nous savons si peu de chose.

A proprement parler, Bernard n'a point écrit. Il a donné, dans les volumes de notre Académie, deux très-courts mémoires de botanique, l'un sur le lemma, l'autre sur la pilalam* ; et un mémoire de xootogie, non moins court , sur le polype.

Par une heureuse coïncidence , Bernard s'occupait des trois mémoires que je rappelle , vers ces mêmes années où il était en train de correspondance, de 1739 à 17a», et il parle de tous les trois, soit dans la lettre que j'examine, soit dans un billet qui vient peu après.

«J'ai découvert, l'été dernier, difcil à Linné, les fleurs et toute la « fructification de la pilalaire , et j'ai publié, sur cela, un mémoire dans «les Actes de notre Académie. Cette année-ci, j'ajouterai l'histoire du « lemma de Théopkrast*. plante qui se rapproche de la pilxdaire, et qui « en diffère pourtant assex pour former un genre distinct. »

' Deux espèces de fougère».

Quand il s'agit d'un homme de l'ordre de Bernard, il n'est point de production, quelque peu étendue qu'elle soit, qui n'ait son prix, car il n'en est point où l'on ne puisse trouver quelque trace marquée, et, si je puis ainsi parler, quelque lueur révélatrice de son génie. On y cherche l'ongle du lion ; ex ungue leontm.

Dans, le mémoire sur la pilalaire, je remarque ce passage curieux, et qu'aurait pu difficilement écrire alors tout autre que celui qui devait jeter un jour les premières bases de la méthode naturelle.

a Mon objet, dit-il, n'est pas de démontrer ici la préférence d'une «méthode sur une autre; je me propose uniquement, dans ce raé- « moire, de faire l'histoire d'une plante singulière des environs de

«Paris et, si j'ai joint à cette histoire, comme par manière de di-

«gression, quelques observations qui pourraient paraître étrangères, « c'est que je les ai crues nécessaires pour la perfection de la méthode.

«Le caractère d'une plante» continue-t-il , est ce qui la distingue de « toutes celles qui ont quelque rapport avec elle, et ce caractère, par « les lois établies de la botanique, doit être formé d'après l'examen des «parties qui composent la fleur. L'on nomme caractère incomplet, ou, «selon M. Linnanis, caractère artificiel, celui dans lequel on décrit seu- « lement quelques parties de la plante , en gardant le silence sur les «autres parties que, parla méthode qu'on s'est proposée, l'on suppose « inutiles, au lieu que l'on entend par le caractère naturel celui dans «lequel on désigne toutes les parties de la fleur et on en considère le « nombre, la situation, la figure et la proportion. »

Cela posé, Bernard cherche quelle est la place que doit occuper dans le cadre botanique la plante qu'il étudie, d'abord en suivant la méthode de Tournefort, et puis en suivant celle de Linné; et il trouve, ce qui est très-vrai, que les caractères génériques proposés par Linné sont meilleurs que ceux de Tournefort.

« Mais ce caractère , dit-il (le caractère tiré de la méthode de Tour- « nefort), est incomplet, car il n'exprime pas tout ce qu'il est nécessaire «de remarquer dans la fleur de la pilalaire, et il n'est pas possible , «d'après un tel caractère, de donner à cette plante une place qui lui « convienne dans les classes de plusieurs méthodes de botanique. La « façon dont M. Linnscus établit les caractères naturels des plantes, dans «son livre intitulé, Gênera plantaram, fournit cet avantage; elle est « plus exacte, et elle me parait mériter quelque préférence1. »

Et elle me parait mériter quelque préférence. On sent, a ces mots, que

1 Mémoires de l Académie du sciences, 1 73g.

Bernard entrevoit déjà quelque chose de supérieur au procédé de Linné ; et, en effet, quand il aura suffisamment mûri ses idées, il ne s'arrêtera plus, comme il le fait ici, à considérer ensemble et sur le même pied toutes ces circonstances, le nombre, la situation, la figure et la proportion; il verra qu'elles n'ont pas toutes la même signification, la même constance, la même portée, si je puis ainsi dire, et il fondera la méthode naturelle sur le grand principe de l'importance relative des caractères.

Je quitte le mémoire-, je reviens aux lettres, et j'y trouve encore, presque à chaque pas, des preuves, toutes précieuses à recueillir, de l'attention profonde avec laquelle Bernard appliquait déjà son esprit, dès ce temps-là , à la recherche de la méthode naturelle.

Linné vient de lui demander où en est sa publication projetée de» Plantes de Plumier'. Bernard lui répond : « Les Plantes de Plumier n'ont «point encore paru, et ne paraîtront point avant que je sois parvenu «à les disposer dans un ordre conforme à la méthode naturelle, ou du « moins approchant de cette méthode. »

Dans la lettre suivante , il félicite Linné de sa nomination à la chaire de botanique d'Upsal. «J'ai appris, lui dit-il, cette nouvelle avec la plus « grande joie, car, étant dévoué, comme vous fêtes, à l'étude des plantes, «votre nouvelle position vous donnera de nouveaux moyens de tra- « vailler à cette méthode naturelle qui est l'espérance et le vœu de tous les amis de la botanique. »

On voit, par ces divers passages, soit des lettres, soit du mémoire, combien la méthode naturelle a été , de bonne heure , une préoccupation active pour Bernard, et combien cette préoccupation a été constante : il écrivait ce qu'on vient de lire de 173g à 176a. et ce ne fut que près de vingt ans plus tard, en 1759, qu'il osa faire, dans le jardin de Trianon , le premier essai de ses idées , tant c'était une chose grande et difficile que de fonder la méthode :

Tante moli» erat

Le mémoire sur le polype nous montre Bernard sous un autre as-

1 Depuis l'époque de Bernard , le Muséum a recueilli quelques manuscrits de Plumier, et d'une manière assez singulière. « Plumier avait laissé un très-grand nombre «de manuscrits dont plusieurs étaient fort précieux', mais ses confrère» d'ordre,

• parmi lesquels il n'y avait ni botaniste ni naturaliste, en ûreat très-peo de cas.

• A l'époque de la révolution, lorsqu'on visita les couvents, cl qu'on enleva lei «bibliothèques des moines, on trouva quelques-un» de ces manuscrits qui leur < servaient de tabourets auprès du feu. M. Laurent de Jussieu les fit transporter «au Jardin du roi et déposer à la bibliothèque.* (Cuvier : Leçons sur rhistoin des sciences nalarelUs. )

pect; il nom découvre, dans ce célèbre méditatif, cette sagacité singulière et comme d'instinct qui l'avertissait du vrai en tout genre.

Rien n'a plus intéressé les naturalistes du xvui* siècle, et rien n'était plus fait pour cela, que les expériences de Trembley sur le pofype, cet animal qui se reproduit de bouture comme une plante, qu'on peut retourner sur lui-même comme un doigt de gant, et dont chaque morceau coupé redonne un animal entier.

Le pofype des expériences de Trembley était le pofype d'eau doace. Les polypes dé Bernard sont les polypes de mer, ces animaux non moins étonnants qui ont aussi la propriété de se reproduire de bouture comme les plantes, ces animaux composés, multiples, qui vivent plusieurs ensemble unis par un tronc commun, qui ont une sensibilité, une volonté, et jusqu'à une nutrition commune, car ce qui est mangé par l'un profite et suffit à tous.

Longtemps ces animaux avaient été pris pour des plantes : on les appelait plantes marines; on avait même cru en découvrir la fleur, et l'auteur de la découverte, Marsigh", en était devenu fameux.

Peyssonnel est le premier qui, dans la prétendue fleur du corail, ait su reconnaître, en 1727, un véritable anima), Yanimal coralin, comme il l'appelait, le polype da corail, comme nous disons aujourd'hui, fait qui parut alors si étrange , que Réaumur, chargé de l'annoncer à l'Académie, n'osa pas en nommer l'auteur. «L'estime, a-t-il écrit plus tard, «que j'avais pour M. Peyssonnel me Ct éviter de le nommer pourl'au- « teur d'un sentiment qui ne pouvait manquer de paraître trop hasardé. »

Bernard écrit & Linné : «J'ai fait quelques excursions, et, tout l'au- « tomne dernier, j'ai parcouru les côtes de la Normandie, où j'ai décou- « vert des choses qui ne sont pas peu nouvelles , et vous admirerez un «jour combien le règne animal doit s'en trouver enrichi. »

Il dit, dans son mémoire : « La diversité des sentiments sur la nature « des plantes marines, bien loin de satisfaire un botaniste, ne m'a paru «que plus capable d'irriter sa curiosité, et j'avoue que la mienne s'est « trouvée piquée du désirde faire quelques recherches sur cette matière1. »

Il se rendit donc sur les bords de la mer; il y répéta les observations de Peyssonnel -, il les trouva de tout point exactes, et, de retour à Paris, il s'empressa de le déclarer à l'Académie. La question fut dès lors jugée , et toute une classe d'êtres passa d'un règne dans l'autre.

Revenu, à son tour, de ses préventions, et regrettant le tort qu'il avait pu faire à Peyssonnel par son silence, Réaumur écrivit ces nobles

' Mémoires de V Académie des sciences, 1 74a.

paroles : « L'attention que M. Peyssonnel avait apportée à faire ses obu servauons aurait dû me convaincre pins tôt que ces fleurs, que M. Mar- « sigli avait accordées aux différentes productions dont nous venons de <> parler, étaient réellement de petits animaux l. n

Le fond de toutes les lettres de Bernard à Linné et de Linné à Bernard roule sur des nouvelles semblables, a Ces choses, dit ingénument «Bernard à Linné, font vos délices et les miennes : Hes res $unt taee, « sont meœ deliciat. •

Tantôt c'est Linné qui consulte Bernard sur une difficulté qui le préoccupe. Qu'est-ce que la pélorie, cette sorte de métamorpliosc qui transforme certaines fleurs, les fleurs de la linaire, par exemple, d'irrégalières qu'elles sont ordinairement, en fleurs régulières? Serait-ce une monstruosité? « C'est, répond Bernard, ce que les graines semées ne peuvent « manquer de nous apprendre. » Et il avait raison : la pélorie se reproduit par la bouture et ne se reproduit pas par les graines. Chacun sait aujourd'hui que la belle théorie de M. de Candolle sur la symétrie première des êtres3 éclaire d'un jour tout nouveau ce phénomène, qui, a l'examen , s'est trouvé beaucoup plus général qu'on ne l'avait d'abord pensé 3 : la pélorie est le type primitif et régulier des fleurs irrégulièrvs.

Tantôt c'est Bernard qui annonce à Linné un miracle nouveau de la science : Se d guid moror? Ecce nova pandantar orbi litterario miracula. Ce n'était qu'un faux miracle. Il s'agit des aiùmakules que Buflon croyait avoir découverts dans les liqueurs des femelles, et qui n'y sont pas\

A propos de Bullbn, voici un trait de Linné qui les venge, lui et la méthode, et les venge d'un seul coup, de toutes les critiques si rudes, et pour la plupart si peu fondées, du très-éloquent, mais d'abord trèspeu naturaliste3, Buflon : «J'attends, dit-il, avec impatience, les nou- » veaux volumes de M. de Buflon (les trois premiers venaient de pa- «raitre). En fait de méthode naturelle, il commence par le cheval et « par le chien. Cela me suffit J'ai vu le théoricien, j'attends le praticien. »

Cela ne l'empêche pas d'avouer que le livre de Buflon « est admiré « par plusieurs de ses concitoyens, » et, ce qui vaut beaucoup mieux,

' Voyci, sur toute celle histoire de la découverte de l'animal da corail, l'analyse des manuscrits de Peyssonnel que j'ai insérée dans ce Journal même, vol. de i838, u. 109 cl suiv. — ' Voycs mon Eloge historique de de Candolle. — * Linné ne l'avait d'abord observé que »ur la linaria arvensis : on l'a observé depuis sur plusieurs autres plantes, soitdu genre même des Unaires, soit de divers autres genres. — 4 Voye», duns les noies do mon édition de liujfon, les causes de celle erreur. — ' Il le devint ensuite, et très-grandemenl. Voycx mon Histoire des idées et des travaux de Buffon.

dappeler lui-même Buflbn le grand Buffbn : Ex aaioritate sammi Baffoni. Et, en effet, comment refuser son admiration et tout ce qu'on peut avoir de sympathie dans l'âme à un si noble et si puissant esprit! u M. de Buflbn , jdit Bernard , célèbre par ses expériences de physique, « plus célèbre encore par ses travaux d'histoire naturelle ...» Remarquons d'ailleurs que Buflbn ne faisait alors que commencer; il n'avait pas encore répandu son génie et son éloquence sur la nature entière : on ne voyait" que le Nil naissant

Voici un autre trait de Linné, et d'un tout autre genre : il parle partout de son amitié pour Bernard , et toujours en termes très- tendres; il va jusqu'à lui dire, une fois, «qu'il l'aime plus que personne au «monde, sa femme seule exceptée;» et, tout de suite, il ajoute, a Faites toutes mes amitiés à M"* Basseporte1 (personne qu'il avait connue *a Paris, chez Bernard); j'en rêve ; et, si je deviens veuf, ce sera ma « seconde femme, qu'elle le veuille ou non : nolens volens. »

Ce qui sert de passe-port à tout dans Linné, à ses gaîtés comme à ses malices, c'est le fond de bonhomie et de véritable bonté de cœur qui toujours domine- On est touché, dans ses lettres, de la tendresse avec laquelle il parle de ses disciples; il appelle Kaltn : Kalmas nos ter; il dit d'Hcsselquist : Ce fat mon plus cher disciple. . . Comment s'étonner, après cela, de l'affection que lui vouaient à leur tour ses élèves? Ils s'étaient faits ses apôtres; ils portaient l'esprit de ses doctrines partout, et lui rapportaient de partout des animaux et des plantes : pour lui, Kalm se rendit. en Amérique3, Forskal en Arabie, Hasselquist en Lgypte, Osbcck à la Chine, Thunberg au Japon, Sparrman dans les mers du Sud , etc., etc. Par ses élèves, il avait des yeux et des mains partout.

Et, d'un autre côté, ce que la bonhomie était dans Linné, la modestie Tétait dans Bernard. C'est la qualité par laquelle il attache, et celle dont Linné lui tint surtout compte. Bernard est le seul botaniste contre qui Linné n'ait pas lancé quelque trait de son impatience dominatrice. Il lui savait gré de son désintéressement, de son silence, de ce silence qui le laissait possesseur assuré d'une suprématie que Bernard seul eut pu lui disputer.

1 t L'établissement perdit, en ij&3, le peintre Aubriet, qui avait. accompagné « Tournefort dans ses voyages. . . Dans les dernières années de sa vie, il se fil rem- « placer par M"* Basseporte, qui eut après lui le même titre et le même emploi. > (Deleuze , Histoire da Muséum.) M"1 Basseporte est morte octogénaire en 1780, dit M. Adrien de Jussieu; elle avait donc au moins quarante ans quand Linné était à Paris. — * Dans l'Amérique septentrionale.

Nommé, fortjcune encore, soas démonstrateur de la chaire de son frère Antoine, Bernard n'aspira jamais a monter plu* haut. Cest de cette place de simple sous-démonstrateur que cet homme rare a exercé sur le jardin du roi , sur la botanique et même sur l'histoire naturelle entière . par la méthode, une influence qui fait époque dans nos sciences. A la mort d'Antoine, on lui proposa le titre de professeur, il le rerasa. Linné ne refusait rien : il fut nommé successivement médecin ordinaire et puis premier médecin de la marine, professeur à Stockholm et puis professeur à Upsal , premier médecin du roi , chevalier de l'Étoile polaire; il fut promu à un rang dans la noblesse, etc. H aimait l'éclat, la renommée, l'empire; Bernard n'aimait que la botanique.

La dernière lettre de Linné est du i" mars 1763. Il vient d'être nomme l'un des huit associés étrangers de notre Académie; et il en est ravi : « Je n'ai pu tempérer ma joie, s'écrie-t-il, en me voyant ce titre, « qui est le plus beau que j'aie pu obtenir dans ma vie entière. »

Il a écrit ailleurs : «De tous les titres académiques que j'ai reçus, « aucun ne m'a autant flatté que celui d'associé étranger de l'Académie m des sciences de Paris, dont j'ai été revêtu le premier de ma nation, et "jusqu'à présent le seul, t

Je viens de dire que la dernière lettre de Linné est de 1783. Bernard s'était arrêté beaucoup plus tôt. Sa dernière lettre, à lui, est de 1 751; et M. Adrien de Jussicu le regrette avec grande raison. C'est, en effet, vers cette époque (en 1 759, comme je l'ai déjà dit) qu'il fit, à Trianon, le premier essai de ses Ordres naturels. Il en aurait dit, sans doute, un mot à Linné; et ce mot, quelque court qu'il eût été, nous serait aujourd'hui d'un prix infini. Dans sa répugnance à écrire, Bernard, s'est , t borné, comme on sait, à ranger des plantes et à donner une suite de

noms, les noms de ses Ordres. Il a fallu toute la perspicacité et tout le travail prodigieux de Laurent pour nous développer les principes cachés de son oncle. Laurent avait pénétré tous les secrets de Bernard et les avait tous livrés à Adrien. Il s'était fait, dans cette famille, une tradition admirable d'observations et de réflexions sur la méthode. Ceux qui ont entendu M. Adrien de Jussieu ont -pu facilement s'apercevoir de tout ce qu'il savait sur cela , et regretteront à jamais qu'une mort prématurée l'ait empêché d'en enrichir la science.

Il ne me resterait plus que des souvenirs pénibles à rappeler; je laisse parler M. Gray, qui a surveillé, à Cambridge, en Amérique, l'impression de ce livre :

«Adrien de Jussieu, dit noblement M. Gray, fils de Laurent, petit- « neveu de Bernard , et lui-même botaniste digne d'un tel lignage ,

a homme aussi admiré qu'aimé de tous ceux qui l'ont approché, est mort «le 39 juin 1 853, âgé de cinquante-six ans, fermant ainsi cette suite «illustre de grands botanistes, qui a duré près d'un siècle et demi;» suite, en effet, très-illustre, et qu'un de nos confrères a si gracieusement appelée : «la dtnastik des Jdssibo1. »

FLOURENS

Histoire de la réunion de la Lorraine A la France, par M. le comte d'Haussonville. 1" volume.

Le duché de Lorraine n'a été réuni définitivement à la France qu'en 1766, près d'un siècle, par conséquent, après l'Alsace et la Franche- Comté. A voir la position de ces trois provinces, les rôles semblent intervertis. Celle qui devait être française avant les autres est précisément celle qui a tant tardé a le devenir. L'Alsace toute allemande, la Franche-Comté à demi espagnole, n'avaient avec la France aucune de ces affinités qu'entretenaient en Lorraine Icb mœurs, les relations, la langue du plus grand nombre des habitants. La Lorraine, on peut le dire , faisait corps avec nous ; elle nous était d'avance acquise et dévalue; c'est elle cependant qui a tenu bon la dernière; Vest elle qui clot la liste de ces territoires réunis dont, à travers les siècles, s'est formée peu à peu la puissante unité de notre sol français.

Comment ce petit État a-t-il conservé si tard son existence indépendante? Par quel enchaînement de hasards et de combinaisons a-t-il si longtemps échappé aux dangers d'un si gros voisinage? Sans frontières naturelles, sans délimitation géographique visiblement tracée, défendu d'un côté seulement par une chaîne de montagnes, ouvert de l'autre â tout venant, mêlé, fondu, pour ainsi dire à la Champagne, ce rempart de la vieille France, puis, en dernier lieu, réduit à l'état d'enclave, cerné et comme emprisonné entre nos anciennes limites et nos frontières nouvelles du Rhin et du Jura, comment n'a-t-il pas été vingt fois démembré, dépecé, absorbé par notre monarchie? Il y a là un problème historique qui vaut la peine qu'on l'examine, et nous compre-

1 M. Mignet : Discourt A f Académie fronçait*.

nous qu'un esprit sagace et pénétrant s'en soit fait un sujet de sérieuse et persévérante étude.

Ce n'est pas , à proprement parler, une histoire de Lorraine qu'entreprend M. d'HaussonvÛlc. Il n'entend pas refaire l'œuvre de don Gaimet , les in-folio du docte bénédictin sont là pour qui veut connaître en détail les origines de cet antique duché, ses progrès, ses vicissitudes depuis qu'en l'an lohS l'empereur Henri III le donna par investiture au fondateur de la maison de Lorraine , à ce Gérard d'Alsace dont.la postérité est maintenant assise sur le trône impérial d'Autriche. Gérard n'avait-il dû sa couronne ducale qu'au choix de l'empereur? La tenait-il, par élection, des nobles ses égaux? Avait-il par lui-même des droits héréditaires? Descendait-il r par exemple , de Lothaire I™", comme le prétendaient les Guise et les écrivains à leurs gages? Ce sont là des questions que M. d'Haussonville abandonne à don Calmct. Cette thèse généalogique, ardente controverse au xvi* siècle, au milieu des passions de la Ligue, serait oiseuse aujourd'hui. Pour les hardis compétiteurs d'Henri III la fortune était grande d'avoir même un prétexte à l'appeler usurpateur; de pouvoir dire : Nous ne sommes pas des étrangers; nous ne captons pas votre bien, c'est vous qui detenex le nôtre. Vous n'êtes fils que de Capet, nous le sommes de Charlemagne. Mais ces prétentions de cil-constance naissent et meurent promptement ; ce sont de frêles édifices dont le temps a bientôt raison : celle-ci s'est évanouie avec l'ambitieux espoir qui l'avait suggérée. Ce qui est resté à cette maison de Lorraine, ce qui était beaucoup plus clair que sa filiation carlovingicnne , c'est l'honneur d'être sortie d'une souche déjà puissante dès le milieu du xi' siècle, et, pendant cinq cents ans, féconde en princes vraiment dignes de régner, puisque, selon la juste observation de M.d'Haussonville, ils ont eu presque tous ce rare privilège de naître avec les vertus soit guerrières, soit pacifiques, que réclamait, selon les circonstances, l'intérêt de leur pays.

Il ne faut pas croire en effet que ce soit seulement aux Guise, c'est-àdire à sa branche cadette, que la maison de Lorraine ait dû son illustration. Avant que le cinquième fils de René II se fût fait naturaliser français et eût jeté à la cour de Louis XII les fondements de sa haute fortune, il avait eu, en Lorraine, des aïeux plus illustres que lui. Son père notamment, vers la fin du xv' siècle, avait rempli l'Europe du bruit de ses victoires, grand et heureux capitaine qui vainquit Charles le Téméraire à Morat , et acheva de l'abattre sous les murs de Nancy. Le successeur de René II, le duc Antoine, ne le cédait guère à son père*, sinon en bouillant courage , du moins en ténacité politique. C'est lui

qui trouva le secret d'affranchir son duché de l'antique suzeraineté impériale, perpétuée depuis io48, et qui obtint de Charles-Quint luimême qu'il le reconnaîtrait pour souverain indépendant. L'histoire de tous ces ducs lorrains jusqu'au milieu du xvi' siècle , jusqu'aux premières splendeurs de la maison de Guise, ne manquerait, à coup sûr, ni d'éclat ni d'intérêt; mais tel n'est pas le sujet que s'est proposé M. d'Haussonville, il vise à un autre but ; il veut nous faire le récit des luttes et des causes diverses qui ont retardé si longtemps la réunion de la Lorraine à la France. Or, jusqu'au milieu du xvi* siècle, loin d'être aux prises arvec la France, la Lorraine s'appuie sur elle. C'est contre l'Allemagne qu est son constant effort. De ce côté lui viennent les orages et les dangers. La France envahie, déchirée, réduite & se reconquérir elle-même, ne songe guère encore à pousser plus loin ses frontières. Il ne lui faut qu'un allié qui fasse tête à l'ennemi commun et l'aide à le tenir en bride. Cet allié, c'est la Lorraine. Même après Charles VII et Louis XI, sous Louis XII et François I", une secrète entente, souvent même une alliance avouée, se perpétue entre nos rois et les princes lorrains. Henri II le premier fait un pas hors de cette voie : c'est sous son règne qu'un premier acte hostile, ou plutôt un premier signe des convoitises de la France interrompt cette longue union traditionnelle, et soulève entre les deux pays un premier ferment de discorde.

Trois fortes villes, au cœur même du duché, bien que n'en faisant pas partie, Metz, Toul et Verdun, à la fois places de guerre impériales et sièges épiscopaux, les trois évêchés, comme on les appelait, furent, en 1 55a , dès le début de la campagne, occupées par le roi de France . alUé aux chefs allemands de la ligue protestante. C'était la clef du pays qui tombait dans sa main. Pour peu qu'il conduisît passablement ses affaires, la possession de ces trois villes lui assurait dans un temps prochain l'occupation du duché tout entier. Tout semblait concourir à lui en ménager la conquête. Un enfant de huit ans venait d'en hériter : cette minorité suffisait pour préparer sans violence une complète dépossession. Le jeune prince, éloigné de sa mère, fut conduit à Paris pour être élevé en compagnie et dans l'amitié du Dauphin. On en fit un prince français, bientôt un gendre du roi, et quelles que fussent les qualités solides et brillantes de ce jeune Charles III, jamais, probablement , il n'eût été duc de Lorraine dans le vrai sens du mot, s'il eût conservé son beau-père , comme tout semblait l'annoncer, seulement quinze ou vingt ans de plus. Sa condition à la cour de France se fût, à son insu, malgré lui, insensiblement changée-, on ne l'eût pas laissé séjourner trop longtemps à Nancy, renouer avec ses sujets des liens trop

étroits, et sa couronne souveraine, enrichie de quelques joyaux, comme celle d'un fils de France, fût bientôt devenue apanagère on peu s'en faut. Pour lui rendre l'indépendance à lui et à ses sujets, ce n'était même pas assez du malheur de nos armes : la bataille de Saint-Quentin et le traité spoliateur qui la suivit ne nous enlevèrent pas les évéchés. Avec Meti , Toul et Verdun , nous gardions la haute main dans la Lorraine, nous y conservions tous nos projets, toutes nos espérances; mais ce que n'avaient point fait les bandes espagnoles, un coup de lance mal donné allait le faire. Le funeste tournoi qui mit la France en deuil ne fut suivi peut-être, en aucun lieu d'Europe, d'autant de changements qu'en Lorraine. C'était une vraie délivrance. La couronne de France tombait en des mains débiles, la Lorraine allait respirer. Dans les petits États proches des grands empires , le repos et la prospérité commencent quand le trouble et la ruine entrent chez leurs voisins.

Ainsi voilà le premier temps d'arrêt en quelque sorte providentiel qui devait retarder la réunion des deux pays. Cette mort prématurée d'Henri II, comme, cinquante ans plus tard, la mort non moins inattendue et plus déplorable encore d'un autre roi de France , rendait la vie à la Lorraine. Elle rompait tout le travail entrepris depuis sept ans, renversait tous les fils, tous les jalons déjà dressés. Le jeune duc, marié et parvenu à sa dix-septième année, eut bientôt pris en personne possession de ses États, s'installa dans sa capitale, et, tout en restant l'ami fidèle du jeune roi son beau-frère et l'auxiliaire ardent de MM. de Guise ses cousins, travailla dès lors sans relâche à consolider son pouvoir et surtout à l'affranchir soit en entourant ses places fortes de bonnes ceintures de bastions, soit en réveillant chez son peuple l'esprit de nationalité par d'habiles et sages mesures.

C'est ici que M. drlaussonville aborde son sujet : il entre en matière avec ce règne de Charles III, le plus calme, le plus prospère, le plus brillant, que dût encore voir la Lorraine, règne qui se prolonge pendant un demi-siècle, jusqu'en 1608, sans embarras sérieux et presque sans nuages, aussi bien lorsque la France est au plus fort de la tempête que lorsque enfin elle recouvre un peu d'ordre et de repos. Si ce règne n'était qu'un long tableau de félicité provinciale , l'histoire en serait bientôt faite. Rien n'est si vite raconté que le bonheur des nations : c'est dans leurs mauvais jours qu'elles prêtent à parler d'elles; mais ici l'histoire a deux faces : elle regarde à la fois la Lorraine et la France. Tout en nous montrant la justice, la paix, la tolérance, maintenues dans le duché, elle nous fait voir le royaume agité, dévasté, couvert de sang et de ruines. Ce Charles III , si habile à préserver ses sujets de nos

querelles et de nos maux, n'en est pas pour cela spectateur impassible et désintéressé. 11 n'entre que le plus tard possible dans l'entreprise de ses cousins, évitant de se commettre tant que la souche des Valois conserve un rejeton; mais, dès qu'Henri III reste seul et sans espoir d'enfants, le duc de Lorraine, par amour pour les siens, se fait ligueur à face découverte , signe l'Union, arme des régiments et tient hardiment la campagne. Cela dure quelques années , puis il finit par reconnaître que ni lui ni son fds , en supposant que la Ligue triomphe , ne profiteront du butin; que c'est à ses cadets, aux Guise et aux Mayenne, que le flot populaire portera la couronne. Alors il se retire, comme il était venu, à pas lents; et, quand la Ligue expire, il la voit mourir sans regret, accepte sans effort l'amitié du vainqueur et fait sa paix à beaux deniers comptants.

Ce personnage de Charles III est presque une révélation , bien que , dans nos annales, il soit souvent question de lui. Les historiens de la Ligue ne nous laissent ignorer aucun des actes principaux de son règne , ils disent même quelques mots de ses menées et de ses prétentions; mais, pour eux, dans ce grand drame, ce n'est qu'un acteur secondaire; ils le relèguent au fond du théâtre, confondu dans le cortège de sa toutepuissante famille. En nous le montrant de plus près, en l'étudiant plus en détail, en l'éclairant d'un meilleur jour, M. d'Haussonvillc lui restitue ses véritables traits : il en fait une figure vivante. Mieux on connaît le xvt' siècle et les nombreux témoins qui nous l'ont raconté, plus on goûte et plus on apprécie les touches vraiment neuves qui animent ce portrait. C'est un début de bon augure, et . dès ces premières pages, le lecteur est à l'aise et sait a quoi s'en tenir sur la méthode, sur l'esprit, sur la portée du livre; il pénètre avec confiance dans ce récit facile et sans recherche, plein de faits, sobre de réflexions. Evidemment, l'auteur a quelque chose à lui apprendre; il n'écrit pas pour redire ce que tant d'autres ont écrit; il connaît le pays et le temps dont il parle; H a fouillé des documents que tout le monde ne lit pas : ce n'est pas ce qui court les livres , c'est son propre bien qu'il nous donne.

Ce caractère d'originalité franche et de bon aloi va, pour ainsi dire, croissant à mesure qu'avance te récit. Le règne de Charles III n'est qu'une sorte d'avant-scèno , un préambule, où l'état de la France, plus encore que de la Lorraine , la Ligue , ses diverses phases et les belles années qui succèdent à sa chute sont esquissées à grands traits. Avec le duc Henri, le fils aîné de Charles III, nous changeons d'horizon, les plans se rétrécissent, le spectacle a moins de grandeur; mais les détails plus intimes ont aussi plus de nouveauté. Le duc Henri n'héritait pas

74ft JOURNAL DES SAVANTS.

de» grande* qualité» de «on père; il était moins habile et surtout mom, énergique. Cbes lai la modération rassemblait fort a la faiblesse. Qu ai l.«it devenir sous un tel pnne» I indépendance du duebe en lace du bel liqueux monarque qui. depuis quatorze ans, régnait glorieusement sur la France, menant de front dans m pensée deui projets qui pour lui. n'en faisaient qu'un , contenir et abaisser la maison d AuLnrhe. incorporer la Lorraine à son royaume. L'Europe entière devinait se» desseins; les trésors qu il amassait, les soldats qu'il armait, n'étaient plus un mystère : l'orage allait éclater. Déjà, vers la fin de sa vie. Chartes JH. plein de tristesse, ne se dissimulait plus quel douteux héritage il fausserait à son fils. Pouvait-il empêcher la France , si la lutte éclatait, d'occuper par précaution, momentanément, la Lorraine? Et que faire après la victoire, si l'occupation momentanée devenait déiimuve?

Il ne faut pas s'imaginer pourtant que les usurpations de territoire fussent alors en Europe un privilège de la force facilement admis et toléré . un de ces actes qui semblent légitimes à la seule condition du succès. Les liens de solidarité féodale avaient beau s'être relâchés, ils n'étaient pas complètement rompus. Les faibles pouvaient encore es pérer protection; et l'idée d'un droit nouveau, du droit international, bien que naissant à peine, encore mal définie et d'une application incertaine, avait pourtant assez de force pour tenir en respect même les plus puissants et les plus ambitieux. Le roi de France, qui naguère avait invoqué pour lui-même ce droit suprême et protecteur, ne pouvait s'en jouer si tôt et fondre sur son voisin sans autre raison ni prétexte que son seul intérêt. Il fallait, pour calmer ses scrupules, qu'il se créât un droit, sauf ensuite a le faire valoir avec plus ou moins d'énergie. Le duc Henri avait des filles, point d'enfant mâle, et, bien qu'A pût encore en survenir, ce n'était pas une médiocre chance que de faire épouser au Dauphin l'ainée de ces jeunes filles, la princesse Nicole. Devait-elle de son chef hériter du duché ? Avait-elle un droit incontestable? Le comtr de Vaudemont, son oncle, le frère puîné du duc Henri, disait non, et violemment. Comme il avait un fils, il soutenait que la Lorraine était, aussi bien que la France, un pays de loi salique, qui ne tombait pas en quenouille. Le point de droit était fort embrouillé ; ai d'un côté ni de l'autre on ne manquait d'arguments. En un mot, c'était un procès qu'Henri IV, à bon escient, voulait faire épouser au Dauphin. Il ne lui en fallait pas davantage -, pourvu qu'il fut partie dans la cause, il se sentait de taille à la gagner. L'âge des futurs époux n'exigeait assurément pas qu'on fit si grande diligence. Le Dauphin venait d'avoir huit ans , la princesse en avait trois à peine. Mais le roi no voulait pas attendre.

Il chargea Bassompierre de passer en Lorraine, et, sans faire semblant de rien, de prendre à part le duc et de lui demander sa fille.

Le pauvre souverain fut comme anéanti de cette confidence. Près de vingt jours se passèrent sans qu'il osât répondre. Il voyait où le roi prétendait en venir; cette confiscation par voie matrimoniale faisait saigner son cœur lorrain, et ce n'était pas là le pire de ses ennuis: avant tout il redoutait son frère, ses éclats, ses emportements. C'est toute une comédie , que les soupirs et les perplexités de ce bon duc Henri . et M. d'Haussonvilie, avec l'aide , il estvrai.de Bassompierre lui-même, nous en fait un récit le plus piquant du monde.

Le duc enfin se décida et donna, non-seulement des paroles, mais, ce qui lui coûtait bien plus, des écrits. 11 prévoyait que le secret ne s'en pourrait garder, et, en effet, son frère en eut bientôt l'éveil. La colère du comte dépassa ce qu'on pouvait prévoir. Il perdit toute mesure, tout respect, on pourrait dire toute raison; ce palais ducal de Nancy, si calme jusque-là, devint un véritable enfer, et le pays lui-même, lu paisible Lorraine, épousant les passions des deux frères, semblait prêt à en venir aux mains, lorsque le fer de Ravaillac , en changeant la face du monde, coupa court à tous ces débats.

Est-il besoin de dire que le projet de mariage ne survécut pas un seul jour à celui qui l'avait si ardemment voulu? Dès le soir du i a mai , ou oubliait au Louvre bien d'autres de ses désira. C'était chose arrêtée , ou peu s'en faut , qu'en dehors du royaume aussi bien qu'au dedans, on prendrait , pour conduire les affaires , le contre-pied de tout ce qu'il avait lait. Ce mariage lorrain était son rêve, son œuvre favorite; on se hâta d'y re noncer pouf entreprendre avec passion le mariage espagnol.

Toute guerre avec l'Allemagne se trouvant dès lors ajournée, la Lorraine n'avait plus à s'inquiéter ni d'occupation temporaire, ni d'incorporation. Elle rentrait en possession d'elle-même: mais la famille ducale, moins heureuse que le duché, n'avait pas retrouvé la concorde. Le duc, à aucun prix, ne voulait pardonner à son frère. Ses sujet» avaient beau le prier d'éteindre la querelle en mariant l'cx-fiancée du Dauphin, la princesse Nicole, à son cousin Charles de Vaudemont; ii repoussait ce compromis; il y voyait un abandon du droit absolu de sa fdle à hériter de la couronne ; et, plutôt que de faire ce plaisir à son frère , il était résolu â se donner pour gendre un petit gentilhomme , un baron d'Aneerville, un bâtard du cardinal de Lorraine.

Tous ces incidents domestiques, racontés par M. d'Haussonvilie, prennent un relief et un genre d'intérêt qui ne peuvent se reproduire ici. N'essayons donc pas de dire après quelle circonstance et par quelle

étrange transaction cette longue rancune, au bout de onze années, vient à finir tout à coup. C'est un dénoûment de théâtre : deux mariages au lieu d'un. La princesse Nicole épouse son cousin , et le barou d'Ancerville, devenu prince de Phalsbourg, est imposé comme gendre au comte de Vaudemont, furieux de la mésalliance. Des quatre époux, aucun n'était content. Le duc n'avait cédé que pour mourir eu paix , et c'étaient des tribulations nouvelles qu'il avait , sans le savoir, préparées pour ses vieux jours. Il n'en eut pas moins le talent, pendant ses seize ans de règne, si tourmenté qu'il fût par sa famille, d'être adoré par ses sujets. Grâce au tour imprévu qu'avaient pris les affaires d'Europe depuis la mort de Henri IV, l'art de régner sur la Lorraine était devenu facile. Il la rendit heureuse, malgré tous ses défauts, malgré son insigne faiblesse . et tout en la ruinant un peu par de folles dépenses et un goût de bâtisse fort au-dessus de son état. Sa mémoire est restée bénie, parce qu'avec lui finissaient les beaux jours, les derniers jours vraiment prospères qui devaient de longtemps briller pour son pays.

C'est en 16a h que mourait le duc Henri, l'année même et pour ainsi dire au moment où Richelieu entrait dans les conseils de Louis XIII . non plus pour ne faire qu'y passer, comme sept ans auparavant, niais pour s'y établir avec la ferme volonté de remettre en honneur et de pousser jusqu'au bout la politique de Henri IV. On pouvait donc, dés ce jour-là, prévoir pour la Lorraine de prochains et sérieux dangers.

Il est vrai qu'un nouveau souverain, jeune, ardent, valeureux, semblait envoyé tout à point pour lui porter secours. ( iharlcs de Vaudemont entrait dans sa vingtième année quand, sous le nom de Charles IV. il prit possession du duché. Tout d'abord il se resigna à n'être duc que par sa femme, acceptant la fiction que lui avait imposée son beau père. Sa femme et lui exercèrent en commun les devoirs de la souveraineté. Mais, au bout d'une année, lorsque le public lorrain , touché de ee bon accord, commençait à remercier Dieu d'avoir un duc si peu jaloux rie ses prétentions personnelles, on apprit tout à coup qu'au fond d'un chartrier, le hasard venait de mettre au jour un malheureux parchemin qui ne permettait plus que la duchesse, sans violer ouvertement la lot fondamentale de l'État, conservât, de son chef, la moindre part de pouvoir. Ce parchemin, daté de i5o6, était un testament, de la main, disait-on, de René II, le trisaïeul de Charles IV. Dans cet acte suprême, René léguait la couronne aux mâles de sa maison, à l'exclusion perpétuelle de sa descendance féminine. Si grossier que fût l'artifice, on n'osa pas s'inscrire en faux. Les États de Lorraine, convoqués sur-lechamp, se réunirent en grande pompe et assistèrent i un spectacle qui

n'avait guère de sérieux qu'une imposante mise en scène. Charles, sommé publiquement par son père d'obéir au testament , se leva et confessa qu'il avait, sans le savoir, usurpé le bien d'autrui : son père seul, il le reconnaissait, était légitime héritier du sceptre tombé dans sa main ; et, sur-le-champ, descendant de son trône, il mit sur la têtede son père la couronne ducale, puis le proclama duc et unique souverain des duchés de Lorraine et de Bar. Les Lorrains se réveillèrent donc sujets d'un nouveau duc, du duc Frauçois; mais ce prétendu règne ne dura que le temps rigoureusement nécessaire pour consacrer le principe de la succession masculine. On s'arrangea pour que le légitime souverain eût, entre deux soleils, accompli les principaux actes qui constatent la souveraineté : il dîna sous le dais, amnistia des condamnés, nomma des officiers, créa des nobles et fit battre monnaie à son coin; il eut, en outre, la prévoyance de faire payer toutes ses dettes avec les deniers de l'État; puis, abdiquant à son tour, il rendit le pouvoir, ou plutôt il en fit don, il le céda, de sa pleine et libre autorité, à son fiis, qui, depuis la veille, bien qu'entre eux tout fût réglé d'avance, commençait à trouver le temps long.

Ce qui nous surprend peut-être plus encore que ce stratagème, c'est que le cardinal l'ait toléré sans mot dire. La France avait un intérêt si clair à ne pas laisser détruire en Lorraine l'ordre de succession féminine, la fable du testament était si mal ourdie, la princesse dépossédée excitait un si juste intérêt et donnait si beau jeu pour prendre sa défense, qu'on ne peut s'expliquer, sinon l'acquiescement du ministre français, du moins son apparente inertie. Mais il ne laut pas oublier par quels laborieux commencements il fondait alors sa puissance, quelles affaires il avait sur les bras, à quelles cabales il tenait tête. Les princes, les protestants, le Louvre, Saint-Germain , lui laissaient-ils le loisir de se mêler dès ce temps-la. comme il l'aurait voulu , des a flaires de Lorraine!' Peut-être aussi trouvait-il chez Louis XIII et devait-il encore ménager des souvenirs, des sympathies, un reste d'amitié pour l'ancien compagnon des jeux de son enfance.

Charles IV, en effet, comme autrefois Charles III, son aïeul, avait, d'assez bonne heure, quitté Nancy pour la France, et passé à la cour de Marie de Médicis, dans la familiarité du jeune roi, quelques brillante» années. A peine adolescent, il s'était fait connaître par tant d'aisance et de belles laçons, tant d'adresse, d'esprit, de gaîté, de courage, que tout le monde en raffolait. Facilement il avait cru ce que disait de lui tout le monde, qu'il était appelé a des destins extraordinaires, à être plus qu'un Guise, à éclipser la gloire de sa maison. Ces précoces

triomphes ne devaient lui servir qu'à faire le tourment de sa vie et le malheur de ses sujets. Jamais, après de tels débuts, il ne put se résoudre a n'être point un grand homme ; jamais il ne voulu! comprendre que Dieu l'avait fait naître sur un petit théâtre où le comble de l'art était de ne forcer ni le geste ni la voix -, il s'agita pendant cinquante années uniquement pour faire parler de loi. Sans doute il y parvint, mais à force de fautes, d'imprévoyances et de désastres. D fit ce qu'avant lui aucun prince n'avait fait, il perdit trois fois ses États, sans égard pour la Providence qui ne cessait de les lui rendre. S'il avait eu du moins les qua lités de ses défauts! Mais ce brouillon, cet étourdi, était vindicatif, aimait l'argent, manquait à sa parole, et, pour sortir des embarras, où le jetaient ses folies, ne connaissait d'autre secret que la déloyauté. Des dons heureux de son jeune âge un seul ne s'éteignit pas, l'amour et l'art de la guerre. 11 fut parfois habile capitaine, mais rarement heureux , car il portait dans les camps le désordre de son esprit.

On croit peut-être qu'un tel prince dut nécessairement encourir un châtiment plus rude encore que ses revers , la désaffection de son peuple ; eh bien, non! sa vie s'écoula presque entière sans que l'idée vint aux Lorrains non pas même de le haïr, mais de le voir tel qu'il était. Ses succès à la cour de France les avaient comme éblouis ; ils lui croyaient l'étoffe d'un héros, avaient foi en ses destinées presque autant que lui-même, et ne se lassaient pas d'espérer. De téméraires provocations avaient beau déchaîner sur eux tous les fléaux, feire ravager leurs champs, ruiner leurs villes, raser leurs forteresses, ce n'est pas à lui qu'ils s'en prenaient, ils n'en voulaient qu'à la fortune. Était-ce pur aveuglement, ou bien patriotisme, dévouement dynastique, sentiment national vivaoe et obstiné, nous ne saurions le dire, mais, pour refroidir leur amour, ce ne fut pa& asser de trente ans de misères et de déceptions, il fallut le traité de Montmartre Dans la pensée de Charles IV, ce marché avec Louis XIV n'était qu'un expédient comme tant d'autres -, ses sujets le prirent autrement. Ils lui pardonnaient leurs maux, ils ne supportèrent pas qu'il eût osé les vendre. De ce jour ils ouvrirent les yeux et le laissèrent mourir sans larmes et sans regrets, bien que dans leur colère il y eût un reste de pitié ; ils semblaient l'excuser encore, tout en le maudissant.

Le dirons-nous à M. d'Haussonville ? Si les traditions personnelles qui e rattachant à la Lorraine, au heu d'animer, d'échauffer çà et là son récit, ne s'y laissaient voir nulle part, on n'en devinerait pas moins qu'il a du sang lorrain dans les veines, à la seule façon dont il parle de Charles IV. Nous ne vouions pas dire qu'il soit dune indulgence à compromettre l'historien ; non , comme juge , il est irréprochable -, il dit au

duc toutes ses vérités, ne hii pardonne rien, met au grand jour ses fautes et ses plus tristes défauts, mais il le prend au sérieux un peu plus que de raison, et laisse échapper sur son compte des mots comme on devait en dire il y a deux cent» ans à Nancy. Le voit-il , dès sa quinzième année, s'élancer l'épéc au poing sur un gros d'ennemis, a Ferdinand. « nous dit-il aussitôt , Maximilien et tous les généraux présents, com- «prirent qu'ils avaient assisté aux débuts d'un grand capitaine.» Que dirait-on de plus s'il s'agissait de Wailenatein ou de Gustave-Adolphe, de Turenne ou de Gondé ? Il fout , i notre avis , un reste involontaire de souvenirs lorrains, pour mettre Charles IV en telle compagnie, et pour loi faire cette place même dans le métier des armes, qui ne fut pas <i sa gloire, » comme dit plus loin M. d'Hausson ville, mais sa principale aptitude, et qui lui coûta plus cher que l'honneur qu'il en reçut.

C'est en effet f envie de guerroyer, tournée presque en maladie, qui le perdit dès le début. Après le tour de procureur si bien joué par lui et par son père , après avoir escamoté la couronne à sa femme, il se crut tout permis, et s'attaqua sans façon a la France et à Richelieu. On l'excuse en disant qu'à moins d'être prophète on ne pouvait pressentir alors , dans ce prélat morose et valétudinaire, le politique intrépide, le grand ministre, le Richelieu que nous savons; qu'on était pardonnable de ne lavoir point vu du fond de la Lorraine, quand, à doux pas de lui, au Louvre, on le devinait si peu, quand les plus avisés courtisans le prenaient pour un personnage à peine différent de ses prédécesseurs. Il y eut pourtant des gens qui ne s'y trompèrent point , sans être de grands génies ; mais passe pour n'avoir pas v u quel homme était le cardinal , au moins fallait-il savoir quel royaume était la France , et quel sort attendait un pauvre roitelet qui osait l'affronter seul, sans appui, sans amis déclarés, sans auxiliaires prêts à le soutenir. Qu'on ne dise donc pas : il bravait des dangers inconnus, impossibles à prévoir; ce n'est pas là ce qui peut l'absoudre. Mieux vaut cette autre excuse : il était amoureux ! Perdre la tète à vingt ans pour la plus séduisante femme, pour une belle exilée, fuyant la France, faute aussi d'avoir su, ou plutôt faute d'avoir voulu comprendre Richelieu, lui ouvrir son palais, la recevoir en reine, la servir en souverain, et acheter au prix de sa couronne le bonheur de la venger, il n'y a rien là qui soit extraordinaire ; l'époque étant donnée , c'est presque de la raison ; les esprits les mieux faits , les hommes les plus sages, de vrais grands hommes, de vrais grands capitaines, en auraient fait tout autant. Mais, à voir ce que dura cette flamme, et comment, dans la suite, te héros du roman comprit la passion, on se demande s'il était besoin d'une duchesse de Chevreuse pour opérer tout

ce ravage, et s'il fallait à notre duc un autre entraînement à ses folies que son incurable vanité, son goût irréfléchi du bruit et des batailles, et son défaut de jugement.

Après tout, et quelle que soit la part qui revient à madame de Chevreusc dans les premières extravagances de son cousin, le temps qu'elle passe à Nancy n'est pas perdu pour nous; il permet à M. d'Haussonville de nous donner son portrait, œuvre d'art et de patience, nous dirions presque d'érudition, qui n'est pas simplement la copie des portraits datés de la Fronde, les seuls qui nous soient restes. C'est un crayon tout nouveau, le portrait d'un visage plus jeune de vingt ans, et où les moindres grâces de la personne sont étudiées comme d'après nature, c'est-à-dire d'après les textes épars où revit, par fragments, dans son premier éclat, cette éblouissante beauté.

Ces sortes d'épisodes ne sont pas des hors-d'eeuvre, ils naissent du sujet, et toutes les dix pages le lecteur peut s'attendre à en rencontrer de nouveaux. On dirait que le hasard s'amuse, quand une fois Charles IV est en scène, à le servir selon ses goûts. Sa cour devient le rendezvous de tous les aventuriers d'Europe, l'asile de tous les mécontents, le théâtre de toutes les intrigues : complots, assassinats, mariages clandestins, évasions nocturnes, rien n'y manque, c'est tout un roman, et la lecture s'en fait tout d'une baleine. Mais là n'est pas, il s'en faut bien, le livre tout entier; son moindre mérite, à nos yeux, est d'être parfaitement amusant. Avant tout il instruit, il apprend des choses neuves ou, ce qui revient au même, oubliées, non-seulement sur la Lorraine . sur ses institutions, ses coutumes, ses mœurs, mais sur la France et sur son histoire. En nous révélant les affaires de ce petit pays voisin, il rafraîchit, il complète ce que nous connaissons des nôtres; c'est là le genre de service que peut rendre aujourd'hui un investigateur habile par des recherches locales bien laites et bien dirigées. Au point où en est parvenue l'étude de l'histoire, après tant de travaux excellents, le moyen de faire des découvertes n'est pas d'armer ses yeux d'une loupe plus forte ou d'un plus puissant télescope, il faut surtout changer de point de vue. Dans une histoire de France , la vue s'étend sur les provinces comme du haut d'un clocher; dans l'histoire d'une province, c'est le clocher qu'on regarde, tous les objets sont retournés; ce qui n'était qu'horizon s'avance au premier plan , les formes indécises, en grandissant, accusent leurs contours, et, d'un autre côté, on voit mieux à sa place , on comprend mieux dans l'ensemble ce qu'on risquait tout à l'heure de grossir outre mesure en le regardant de trop près. L'histoire provinciale bien comprise doit servir de contrôle et de preuve à

l'histoire générale; lui emprunter ses clartés, ses jalons, sans lesquels elle s'égare et tâtonne, mais lui fournir, en retour, des informations sûres et catégoriques, renouveler ses impressions et réformer parfois ses jugements. C'est ainsi que M. d'Haussonville, en se logeant à Nancy au lieu de s'établir au Louvre pour regarder et pour écrire, ne nous fait pas voir seulement mille détails dans sa Lorraine que nous n'aurions pas aperçus, mais, dans le Louvre même, nous donne occasion de rectifier plus d'une erreur et d'éclaircir plus d'une vérité.

Ce premier volume ne contient que les dix premières années du long règne de Charles IV. Il s'arrête à l'année 16 36, au moment où les irrésolutions et les témérités de son duc ont réduit la Lorraine à toute extrémité, et la livrent à la France. Marsal, Sedan, Jamets, Bitche même et La Mothe, ses derniers boulevards, sont dans les mains du roi. Nancy, cerné par notre armée, se rend à discrétion et reçoit garnison française. Il ne reste au malheureux Charles que le triste parti d'abdiquer et de passer en Allemagne. Tout semble consommé : la réunion de la Lorraine à la France est un fait accompli, irrévocable; on le dit, on le croit en France, même en Europe, mais on se trompe. Bientôt le drame recommence, les péripéties se succèdent, et il faut plus d'un siècle pour arriver au dénouaient : il y a donc, comme on voit, matière à plus d'un volume; nous ne sommes qu'au début de cette attrayante étude. L'auteur, heureusement, n'est pas quitte avec nous.

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