L. VITET
Des carnets autographes du cardinal Maearin, conservés à la Bibliothèque impériale.
Le parlement était aussi une puissance avec laquelle Mazarin était bien forcé de compter, et qu'il n'aimait pas plus qu'il n'en était aimé. Le rôle des parlements était assez mal défini dans ce qu'on peut
' Voy«, pour le premier artide, le «hier d'août, page 547 ; pour le deuxième, «lui de «ptembre, page 5a 1 ; pour le troisième, celui d'octobre, page 600, et. pour le quatrième, cefiû de novembre, page 687
, page 687.
appeler i ancienne constitution de la France. Leur fonction propre était de rendre la justice; mais, comme la justice s'étend presque a toute.» choses, ils avaient peu k peu attiré a eux une foule d'affaires d'un caractère aussi politique que judiciaire, et usurpe la place des états généraux. Ceux-ci étaient un véritable corps politique : ils étaient électifs et formaient le grand conseil de la nation, où était représenté tout ce qui avait alors de la force et de (a vie, l'aristocratie, le clergé, les communes. C'était une première forme du gouvernement représentatif, qu'il eût fallu perfectionner sans cesse, selon les besoins et le procès des temps, a l'exemple de l'Angleterre, au lieu de rompre avec nos traditions nationales, de nous jeter dans des théories abstraites, ou d'imiter à tort et à travers l'antiquité grecque et romaine, ou bien tantôt la Suisse et tantôt l'Amérique. Les états généraux votaient les subsides et donnaient leur avis sur toutes les parties de l'administration du royaume. Ils n'étaient (pie consultatifs, au moins pour la plupart des iffaires; mais leurs simples avis avaient un poids considérable, et guidaient la royauté sans l'enchaîner. Souvent c'était trop encore aux yeux de rois ou de ministres impatients de toute contradiction, et qui aspiraient à gouverner sans contrôle. Aussi, au lieu de convoquer les états généraux, on aima mieux souffrir et même favoriser l'intervention des parlements dans des matières qui n'étaient pas nécessairement de leur ressort; et la royauté se complut à élever elle-même lepouvoirparlementaire, parce qu'après tout ce pouvoir n'était qu'une délégation du sien, et qu'il semblait aisé de le diriger ou de le contenir. Mais, une fois sortis de leurs attributions judiciaires, les parlements ne s'y réduisaient pas sans peine, et ils affectaient les libres allures des états généraux qu'ils remplaçaient. Quand ils étaient mécontents, il cessaient de rendre la justice1, comme au moyen âge le clergé, par esprit d'opposition, ne disait plus la messe et n'administrait plus les sacrements, et comme l'Université interrompait ses cours. Il est superflu de dire que de tous les parlements du royaume le plus ancien, le plus nombreux, le plus puissant, le plus utile à la fois et le plus redoutable à la royauté, était le parlement de Paris.
1 Omcr 'l'alun en cite une foule d'exemples, même de son temps, au parlement de Pari*, et il nous montre te gouvernement réduit souvent » lui rappeler son premier devoir el l'objet de son institution. Voyez collection Pelitot, t. LX, Mémoires d'Orner Talon, 1. 1", p. ag5. On sail qu'au xvm' siècle la résolution iusenséeqne prit le parlement de Paris de ceaser sea tondions par mécontentement contre U ami est un des actes, qui jetèrent la plus grande perturbation dans les affaires, el précipitèrent la crise où s'engloutit la monarchie. •». "f '
Sans être injuste envers La Roche-Flavin1, l'Hermite et Blanchard*, nous regrettons vivement que la France n'ait pas une histoire régulière du parlement de Paris, sujet admirable, digne de tenter l'érudition et la plume d'un magistrat. Voici les principaux traits de la constitution de ce parlement, à l'époque dont nous nous occupons. Il comprenait les Enquêtes, les Requêtes et la Grand' Chambre. Les Enquêtes étaient ainsi appelées parce qu'originairement elles étaient chargées des enquêtes nécessaires et de tout le travail préparatoire. Elles jugeaient les appels contre les sentences rendues par les tribunaux inférieurs en matière civile et en matière correctionnelle. Elles portaient donc le plus grand fardeau des affaires. Aussi comprenaient-elles un grand nombre de membres et les plus jeunes : c'était ordinairement par là qu'on débutait dans la carrière parlementaire. Elles étaient divisées en cinq chambres, chacune de vingt-cinq conseillers» avec deux présidents. A côté des Enquêtes étaient ce qu'on nommait les Requêtes da Palais, formant deux chambres, ayant chacune trois présidents et quinse conseillers, et jugeant eu première instance les procès de tous ceux, laïques ou ecclésiastiques, qui avaient obtenu le privilège de cette juridiction spéciale. Au-dessus des Enquêtes et des Requêtes était la Grand' Chambre, composée de vingt-cinq conseillers, avec sept ou huit présidents, dits présidents à mortier, et le premier président Cette chambre connaissait des plus grandes causes. On n'y arrivait qu'avec le temps, et en elle résidait l'expérience, la dignité, la majesté de la compagnie, comme dans les Enquêtes et les Requêtes étaient sa force et sa vie. A ces vingtcinq conseillers se joignaient un certain nombre de conseillers clercs, l'archevêque de Paris et d'autres dignitaires ecclésiastiques, quelques conseillers d'Etat ou maîtres des requêtes, quelques conseillers d'honneur, et aussi les ducs et pairs et les grands officiers de la couronne, qui avaient le titre de premiers conseillers et prenaient rang après les présidents. Les lettres de duc et pair et de grand officier de la couronne devaient être enregistrées au parlement; les titulaires veuaient y prêter serment, et ne pouvaient être jugés que par lui; c'était là du moins la prétention de la compagnie, prétention, ce semble, fort légitime, et qui a été consacrée par le privilège attribué è la Chambre des Pairs sous la monarchie constitutionnelle. Le chancelier de France avait aussi entrée au parlement, et le roi, c'est-à-dire
1 Treize livra de* parlements de France, Genève, i6ai. — * Éloijet îles premier* président, da parlement de Paris. — Les présidents à mortier da parlement de Paris. in-fol. »647.
l'État, y était constamment représenté par un procureur général, assisté d'un substitut, et par deux avocats généraux. La Grand'Chambre, avec ses conseillers ordinaires et extraordinaires, la plupart blanchis par l'âge ou revêtus des plus hautes dignités, était une assemblée imposante. M. Royer-Collard , qui l'avait vue en ses derniers jours, m'a dit plus d'une fois qu'il n'y entra jamais sans une émotion respectueuse, et, * pour rappeler ses fortes expressions, qu'elle lui avait enseigné le respect. Du sein du parlement on tirait deux chambres : pour les affaires criminelles, la Tournelle, ainsi nommée parce que tous les membres du parlement y passaient à tour de rôle; la Chambre de l'Édit, pour les causes où le protestantisme était intéressé, composée de conseillers pris dans toutes les chambres et nommés chacun pour deux ans par le chancelier de France et par le député général des protestants qu'avait institué ledit de Nantes. Les huit présidents de la Grand' Chambre étaient de droit conseillers d'Etat, à dater du jour de leur réception : ils pouvaient quitter le parlement pour entrer dans le conseil d'Etat, et ils y prenaient rang suivant le temps de leur nomination de présidents. L'un d'eux présidait de droit la Chambre de l'Édit, deux à tour de rôle la Tournelle, et les autres la Grand'Cbambre. Le nombre des avocats admis à plaider devant la compagnie n'était pas limité ; celui des procureurs était de six cents. Sa juridiction comprenait l'Ile-de-France, la Beauce, la Champagne, la Picardie, l'Orléanais, la Touraine, l'Anjou, l'Angoumois, le Maine, le Poitou, le Lyonnais, le Fores, le Beaujolais, l'Auvergne, le Bourbonnais et le Berry. H suffisait, pour acquérir le droit de transmettre sa charge à ses enfants, de payer au roi, pendant un certain nombre d'années, une rétribution appelée la Pauletle, du nom de Charles Paulet, inventeur de cette mesure financière'. Les charges du parlement rapportaient ainsi à l'Etat au lieu de lui rien coûter, et en même temps elles formaient entre les mains des titulaires une sorte de propriété qui assurait leur indépendance et les mettait à l'abri de toute tentation. Il est impossible de concevoir un corps de judicature plus fortement constitué et plus savamment organisé : c'était une sorte de république judiciaire , pénétrée du sentiment du droit, qui sortait, pour la compagnie tout entière, du droit même de chacun de ses membres. Nul doute qu'il n'y eût là un pouvoir excessif; mais l'ancienne France était ainsi faite : l'excès des droits particuliers était le défaut de nos pères, comme celui de notre temps est le trop grand effacement des compagnies et des indivi-
1 Orner Talon, Mèmoim, f. I". p. i38.
dus, et une omnipotence de l'État à laquelle Richelieu lai-même n'a jamais songé1.
Tel était le parlement de Paris aux premiers jours du xvn* siècle. Placé au cœur du royaume, permanent, presque héréditaire, formant, toutes les chambres réunies, une assemblée de près de deux cents personnes, sans compter les ducs et pairs et ies grands officiers de la couronne qui avaient le droit d'y venir siéger; renfermant dans son sein presque tous les âges, depuis les jeunes conseillers des Enquêtes et des Requêtes jusqu'aux vieux conseillers de la Grand'Chambre, intimement lié au conseil d'État; fournissant souvent des intendants civils et militaires et des ministres auprès des cours étrangères; se recrutant dans les rangs élevés de l'administration ou d'une bourgeoisie riche , instruite, capable ; tous (es jours en rapport avec le peuple, auquel il distribuait une justice impartiale, on comprend aisément que le parlement pouvait, dans certaines conjonctures, devenir aussi embarrassant que les états généraux. Ajoutez que, par ses habitudes, il était assez peu propre aux matières d'État L'honneur de la justice est d'être fondée sur des maximes absolues , ou sur des textes positifs, ou sur une suite de précédents, tandis que le génie politique est l'art de conduire un État vers la grandeur et la prospérité, à travers mille circonstances différentes, par des moyens empruntés à ces circonstances mêmes. Voilà pourquoi le parlement de Paris a laissé dans l'histoire deux souvenirs contraires, celui d'un sénat judiciaire incomparable, d'un corps de magistrats tel que le monde n'en connaissait pas d'exemples, tel que peut-être il n'en reverra plus, et aussi celui d'une assemblée politique à la fois bruyante et pédanfesque. tour à tourservile ou factieuse, et toujours d'une capacité fort médiocre. En bien des cas , les ministres y trouvèrent un obstacle plutôt qu'un secours-, et, selon leur caractère, après avoir substitué Je parlement aux états généraux, ils s'appliquèrent à le passer de lui ou à l'asservir. Riche-
1 A ceux qui voudraient s'engager dans l'élude du parlement de Paris, nous recommandons, avec les ouvrages de la Roohe-Flavin, de l'Hennito et de Blanchard.
'es Mémoires d'Orner Talon, de i63i à i65a ; le Journal contenant tout ce qui $'ett fait et passé en la cour du parlement de Paris, toutes les cluimbres assemblées, sur le sajet du temps présent, io-4*. i6$8; la Suite du vrai journal des assemblées da parlement, in-4*, i65i ; la Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, publiée par If. Depping (Collection des docaments inédit» sur V histoire de France), t. H, Administration de la justice, et, dans ce tome, page 33, les Notes secrètes sur le personnel de tous les parlements et cours des comptes du royaume, envoyées par les intendants des provinces à Colbert vers la Jin de l'an 1663 ; notes , en général , fort sévères, et qui nous introduisent dnns les misères de cette grande compagnie; en6n Je Journal d'André et d'Olivier d'Ormesson, que va bientôt publier il. Chéruel.
lieu i avait opprimé. Il faut voir, dans les Mémoires d'Orner Talon, à quel point , sous l'impérieux cardinal , l'autorité du parlement avait été réduite. Richelieu, sorti des états généraux, qui leur doit le commencement de sa fortune et 1 idée première de beaucoup de ses réformes, ne crutjamais avoir besoin de les convoquer, et tous ses instincts l éloignaient du parlement. D voulait concentrer toutes les grandes affaires dans la main de la royauté et de son ministère, et il n'entendait pas partager le gouvernement avec aucun autre pouvoir, encore bien moins avec des gens de loi accoutumés à de lentes délibérations, et pesant tout avec des scrupules, excellents dans l'ordre judiciaire, mais incompatibles avec les nécessités de sa politique. Tout entier au grand objet qu'il poursuivait, et que le parlement ne pouvait comprendre, il n'hésita pas à briser les résistances assez fortes qu'il y rencontra. Il enleva à sa juridiction les affaires où il craignait de ne Je trouver pas assez docile. Plus d'une fois il fit casser ses arrêts par des décisions du conseil d'État, et même il envoya le roi en personne retrancher du registre des délibérations celles qui ne lui convenaient point «Le gouvernement était dur, u dit Orner Talon 1 ; l'on voulait les choses par autorité et non par con- •< cerf. » Le parlement fut bien forcé de se soumettre et de cacher même son mécontentement; mais ce mécontentement n'attendait qu'une occasion pour se montrer. Il éclata << la mort de Richelieu. Le parlement entra vivement dans l'espèce de ligue qui se forma contre la mémoire du cardinal, et se mit à rêver de nouveau un rôle politique.
Une circonstance particulière favorisait ses prétentions. Anne d'Autriche avait besoin du parlement pour casser le testament de Louis XIU , qui ne lui laissait qu'un fantôme de royauté. Elle s'appliqua donc à le gagner par tous les moyens. Elle avait dans la compagnie de nombreux partisans, qui lai tenaient compte des disgrâces qu'elle avait essuyées, et pensaient triompher du cardinal après sa mort en relevant celle qu'il avait opprimée. Son grand aumônier, Potier, évêque de Beauvais. lui donnait son frère, le président de Novion. On savait que la régente se proposait de renvoyer du ministère Le Bouthillier qui avait eu toute la confiance de Richelieu, et de donner sa place, celle de surintendant des finances, au président Nicolas de Bailleul, déjà son chancelier, doot le crédit semblait être le signe et le gage de celui du parlement. Le président de Mesme était trop dévoué à son frère , M. d'Avaux , destiné à en trer dans le nouveau cabinet, pour ne pas favoriser un plan si utile à sa famille. Le président Barillon , à peine sorti de disgrâce et qui devait bientôt
■ Orner Talon . Mémoires. L I", p. i-/t etc.
y rentrer, de tout temps attaché à la reine, et ne se doutant pas qu'elle s'entendait secrètement avec Maiarin, mettait à son service sa vieille influence sur les jeunes conseillers des Enquêtes. Elle ne négligea rien, et poussa la prévoyance jusqu'à s'assurer d'Orner Talon, avocat général. Lui-même raconte les démarches que la reine fit faire auprès de lui avant la mort de Louis XIII : « Le roi, dit-il1, s'affoiblissanttous les jours. « et ayant eu quelques syncopes fâcheuses le 9 mai au matin , la reine «m'envoya son aumônier Montrouge* m avertir de l'extrémité de sa «maladie, et me donner avis qu'aussitôt que Dieu auroit disposé du «roi, elle étoit résolue de venir à Paris, et d'amener dans le parlement «monseigneur le Dauphin pour y tenir son lit de justice; que si, dans « cette occasion , elle désirait quelque chose de particulier de mon ser- «vice, j'en serois averti. Et, après lui avoir donné les assurances tout «entières de mon obéissance, je le pressai pour savoir quel pouvoir « être le service que la reine pouvoit espérer de moi. Il me dit que «Monsieur, frère du roi, et M. le prince de Condé, avoient promis à «la reine de se départir des clauses insérées dans la déclaration de ré- «gence, et de consentir que la reine demeurât seule absolue et entière « régente dans le royaume; et qu'en conséquence de ces déclarations « elle espérait que le parlement ne ferait pas de difficulté de lui con- « server son autorité tout entière. Je lui demandai de quelle sorte cette « affaire avoit été ménagée si adroitement et si secrètement; il me dit « que la reine s'étoit expliquée avec Monsieur, seul à seul , et avec «M. le Prince; que M. î'évêque de Beauvais y avoit travaillé. Cet avis « me donna visée pour me préparer à ce que jaurois à faire. »
Il est à remarquer que, dans toutes les négociations auxquelles donna lieu cette importante affaire, parmi les noms des membres influents du parlement que la reine s'efforça d'acquérir, on ne rencontre pas celui du premier président Molé. C'était l'homme pourtant qui , par son caractère et ses lumières aussi bien que par son rang, semblait fait pour exercer la plus haute autorité. On pensait, sans doute, qu'étranger à toute intrigue on n'avait pas besoin de grandes pratiques pour avoir son concours dans une circonstance où l'intérêt de l'État, celui du parlement et tous les précédents, parlaient en faveur d'Anne d'Autriche. 11 devait à Richelieu sa nomination assez récente „ mais on savait
1 Orner Talon, Mémoire, t. 1", p. 337. — ' La reine avait un grand aumônier, I'évêque do Beauvais, un premier aumônier, l'évêque de Limoges (voyez l'article suivant ), un aumônier ordinaire et quatre aumôniers servant par quartier. Ettat dé la France, ttc. Jacques de Montrouge était cet aumônier ordinaire; il fut nommé évéque de Saint- Flou r en 1647; voyes la GaUUt Ckristiana. t. XI, p. 434.
qu'il l'avait plutôt ménagé que servi; une fois même, il avait eu bien de la peine à se soutenir devant son courroux sans s'abaisser et sans se perdre.
Le portrait que Retz a tracé du premier président Molé est d'une louche à la fois si fine et si forte, qu'il a séduit et subjugué tous les historiens, et qu'il est et restera en possession de représenter Mathieu Molé aux yeui de la postérité. Cependant ce portrait, s'il est permis de le dire, supprime un peu trop les nuances qui composent la physionomie, et il marque seulement les grands traits-, il n'est pas faux, sans être tout à fait vrai. Retz peint à merveille l'héroïque fermeté de Molé dans les scènes orageuses de la Fronde, devant les émeutes de la rue et devant celles de l'assemblée. Mais, selon nous, il diminue Molé quand il en porte ce jugement général, que «le premier président était «tout d'un pièce Retz a pris ici l'apparence pour la réalité. N'ayant vu Molé que dans la Fronde , et presque toujours par un seul côté , lorsqu'il luttait contre les factions, il n'a exprimé que ce côté-là. Il y en avait bien d'autres , et Mathieu Molé n'est pas moins remarquable par • l'habileté et la prudence que par l'intrépidité. Nous rencontrerons si souvent cet é minent personnage dans la suite de nos études, qu'on nouspermettra de le faire connaître tel qu'il était dans ces commencements du ministère de Mazarin , et avant que les malheurs de la France lui eussent fourni le théâtre où toutes ses qualités se déployèrent avec tant d celai.
Mathieu Molé était fds d'Edouard Molé, qui accepta, il est vrai, d'être le procureur général de la Ligue , mais sut habilement tourner contre ses excès l'autorité qu'il tenait d'elle, et préparer le rétablissement de la royauté dans la personne de Henri IV, comme plus tard Mathieu Molé resta à la tète d'un parlement factieux et en fut souvent l'orateur assez al lier, en même temps que sous main il servait la reine et travaillait pour elle dans la mesure de l'intérêt public, et autant que le permettait l'état des esprits et de l'opinion. Edouard Molé est le modèle sur lequel se régla son fds. Né en 1 584, il entra fort jeune au parlement, de vint promptement président de l une des chambres des Requêtes, et, à . trente ans, il fut élevé au poste difficile de procureur général. Il l'oc-
1 Mémoires, t I, p. aïo. Il est assez étrange de retrouver ce jugement dans Orner Talon. Mémoirtt, t. III, p. m, pour 1 année i65i : «M. Molé, premier • président du parlement , homme ferme, tout d'une pièce. * Nous doutons que ces lignes soient d Orner Talon ; nous les rapportons plutôt à son fils Denis, qui a terminé le* Mémoires de son père mort en i65a, et Denis Talon a peu connu 14*thieu Molé.
cupa pendant vingt-huit années avec une intégrité exemplaire. Il vivait comme un magistrat des anciens jours , loin du monde et renfermé dans sa nombreuse famille et dans sa belle bibliothèque *. Il ne cherchait point à paraître; à un esprit assex fin et même porté à la raillerie a, il joignait une imposante gravité. Sa figure était no aie, et, comme son père , il portait la longue barbe des magistrats du xvi* siècle *• Malgré ces dehors sévères, c'était dans la vie ordinaire le plus doux, le plus compatissant, le plus charitable des hommes. «Il n'était pas riche, «dit Claude Le Pelletier, contrôleur général des finances, qui l'avait « beaucoup connu dans sa jeunesse4, mais sa charité regardait le besoin « de ceux a qui il donnait plus que fétat de son bien. Il avait une dou- « ceur et une affabilité en un haut point. Sa maison était ouverte à toute « heure comme les temples. Durant le temps que les vacations lui per- « mettaient de passer à la campagne, il s'occupait à terminer les procès «des paysans des villages voisins, et souvent il mettait la main à la « bourse pour faciliter les accommodements, n Mathieu Molé avait pour amis des hommes de la même trempe que lui, de mœurs rigides et d'une piété solide. Il était profondément gallican et dévoué à la cause de
1 Mathieu Molé avait amassé une très-belle bibliothèque qu'on allait voir et qu'il aimait 4 montrer. Journal d'Olivier d'Ormetton, 19 janvier 1 644 : «M. le «premier président nous fit voir sa bibliothèque, oui était fort belle.* Nous avons en effet rencontré un assez grand nombre de tort beaux livres aux armes et avec le nom de Molé, et nous en possédons nous-méme quelques-uns. — - * Relz en cite des mots spirituels et piquants. Lorsque le eoadjateur, mécontent de la paix d'avril 1 649 , alla au parlement en sortant de la cérémonie des saintes huiles qu'il faisait à Notre-Dame, et en répandant de* semences de troubles sur sa roule, le premier président, en le voyant entrer, dit : 11 vient de faire des builes
Îui ne sont pas sans salpêtre. Madame de Chevreuse et sa fille ayant reçu l'ordre e sortir de Paris dans les vingt-quatre heures , le eoadjuteur, qui voulait retenir à Paris mademoiselle de Chevreuse , alla se plaindre au premier président du rétablissement des lettres de cachet, et , comme il lui commençait un discours sur cette oppression de la liberté publique , Molé l'arrêta- tout court en lui disant : C'est assez , mon bon seigneur; vous ne voulez pas qu'elle sorte, elle ne sorih-a pas. A quoi il ajouta, dit Relz, en s'approchent de mon oreille : Elle a les yeux très-beaux. T. I, p. 38c-383. Il y a bien d'autres traits de ce genre. — 1 Aussi, dans le peuple, on l'appelait la longue barbe. Tout le monde connaît les deux beaux portraits de Mathieu Molé gravés par Nanteuil et par Mellan. Ils montrent le premier président et le garde des sceaux -, mais c'est le vigoureux burin de Michel Lasnequi nous a conservé l'image du jeune et austère procureur général. A Cbamplâtreux, dans la noble résidence au digne descendant des Molé, est un portrait peint en pied de Mathieu Molé en garde des sceaux, origioal du xvu* siècle, dont l'auteur est inconnu. La tète est tout à fait celle des gravures de Nanteuil et de Mellan. A coté est un Edouard Molé , très-beau portrait du temps, d'un caractère un peu différent de l'Edouard Molé de Nanteuil. — * Mémoire sur la vie et la actions de M. Mttlé, garde de* sceaux de Frana, parmi
l'Université1. Il avait l'âme trop élevée pour ne pas honorer et aimer
Port-Royal , et il était étroitement lié avec l'abbé de SainfrCyran. Quand Richelieu, qui, pour couvrir son alliance avec les protestants d'Allemagne, se montrait d'autant plus ombrageux, en Fraace, sur tout ce qui pouvait blesser l'orthodoxie et le Saint-Siège, ne pouvant ni séduire ni intimider Saint-Cyran , l'emprisonna a Vincent) es, le procureur général n'hésita pas à défendre son ami auprès du tout-puissant ministre, et même il renouvela ses démarches jusqu'à l'importunité. Richelieu ne le prit pas mal cette fois, et se contenu de dire : «Monsieur Molé est « honnête homme , mois il est un peu entier*. » Mais il n'avait pas montré tout à fait la même indulgence dans une affaire tout autrement grave, où la conduite du procureur général est racontée dans toute sa suite par Omcr Talon , témoin bien informé et dont la véracité n'a jamais été contestée.
Les deux frères Louis et Michel de MariUac, l'un maréchal, l'autre chancelier, étaient les conseillers intimes de Marie de Médicis, et, si celle-ci avait cédé aux instances du chancelier pt accompagné Louis XIII a Saint-Germain , au lieu de l'abandonner à lui-même dans la fameuse journée des Dupes, peut-être en était-ce fait de Richelieu. Il était revenu à Ruel accablé et se croyant perdu. Çest le cardinal de la Valette qui releva son courage et lui conseilla de courir à Saint-Germain et de voir le roi, qui, n'étant plus sous le joug de la présence de sa mère, suivit ses instincts, et se décida à soutenir son ministre. Richelieu venait
divers écrits inédits de Claude Le Pelletier, Bibliothèque1 impériale, supplément fiançait, n* aaSt . Voici le début de ce curieux mémoire: « La vénération que j'ai toujours « eue pour ta mémoire de M. Molé, qui • été procureur général, premier président « et garde des sceaux , m'engage à ne pas laisser perdre . par ma mort, les chose» tin-
• guuères que j'ai sçues de ce grand homme. Ù avoil honoré feu mon père de son
• amitié, et il m'a souffert l'approcher longue j'étois encore fort jeune. . ■ «Claude Le Pelletier avertit qu'il a emprunté quelques traita à l'oraison funèbre de Mathieu Molé par Godearo. évêque de Vence, prononcée dans l'église de Saint-An toine-de*- Champs, le 10 février i656. Les lignes que nous venons de citer sont, en effet, tirées do discours de Godeau , p. 7 ; tout le reste ne se rencontre que dans le Mémoire de Le Pelletier. Outre l'oraison funèbre de lévèque de Vence, il y en a une autre en latin prononcée dans l'église de Semte-Generiève par Fronton, chanoine de Sainte- Geneviève et chancelier de l'Université de Paris. Elle n'est pas sans mérite, et contient, sur la fin de la vie de Molé, bien des choses qui ne sont point ailleurs. Citons encore un éloge fort bien fait de Molé qui parut au milieu de la Fronde : Vite Mathtri Molœi in tenatu Paruienri primi prmidu ee po*t*a Frondm procenctUerii; Antverpiae, 1 65 1 ; enfin l'excellente biographie qu'a donnée de son illustre aïeul M. le comte Molé en 1806. — ' Voyez dans Orner Talon, Mèmoirti, t. II, p. 6a, la scène qu'il fit devant la reine au chancelier Séguier pour avoir laissé imprimer un mandement du nonce du pape. Sur l'attachement de Molé pour l'Université , voyes l'oraison funèbre de Fronton. — * Voyea Mimoins de Lanceht, 1. 1, p. 97 et p. a3£.
d'échapper a un trop grand danger pour s'exposer à le voir se former de nouveau sur sa têt* : il résolut de détruire les Mariilac. La haute réputation de vertu et de piété du chancelier ne permettait pas qu'en portât la main sur lui-, Richelieu se borna à l'exiler; mai* il ut arrêter le maréchal au milieu de «on armée sous prétexte de concussion , et le livra a une commission bien choisie, que, pour plu» de sûreté, il assembla à Ruel dans sa propre maison1, i/ouis de Mariilac refusa de reconnaître de tels juges, et réclama la juridiction du parlement, qu'il prétendait convenir seule à la dignité du maréchalat et & la nature du crime dont il était accusé. Il parait que le procureur général ne combattit pas, qu'il appuya même et lit triompher cette demande dans le sein du parlement3. Orner Talon nous dit qu'il était l'ami des Mariilac, que le bruit avait couru qu'il devait entrer dans leur cabinet, et que, pendant le peu d'heures où ils avaient semblé victorieux il s'était permis des railleries offensantes pour Richelieu9. Du moins il est certain que nulle considération ne l'empêcha d'être fidèle à des principes qui étaient ceux de sa compagnie, et qu'ayant pu partager la fortune d'un ami, il ne l'abandonna pas dans le malheur. Qu'on juge de la colère de Richelieu lorsqu'il apprit les conclusions du procureur général. U fit rendre en conseil d'Etat, le roi présent, un arrêt qui enjoignait au procureur général de comparaître en personne dans quinze jours, pour rendre compte de sa conduite, et en même temps l'interdisait de l'exercice de sa charge. La conjoncture était critique. Le garde des sceaux, Michel de Mariilac,
' Sur le procès du maréchal de Mariilac, voyez les Mémoires de Richelieu et d'Orner Talon, et surtout le Journal de moniteur U cardinal de Richelieu, qu'il a fait durant le grand orage de la cour è$ anuèet i&O jusque, à 16kâ. Toutes le* pièces officielles , interrogatoires, arrêts, etc., y occupent a6a pages. — * Orner Talon, t. I", p. 33 : «Le maréchal de Mariilac bailla plusieurs requêtes au parlement «pour être reçu appelant de la procédure contre lui, sur lesquelles requêtes
• il ne manqua pas de conclusions et ensuite d'arrêts.» Claude Lo Pelletier : «Feu « M. Dupuy l'aîné m'a dit que, pendant la prison du garde des sceaux de Mariilac
• et de son frère le maréchal, auxquels 1a Cour donna des commissaires pour les •juger, leur famille présenta une requête au parlement pour demander qu'ils y « fussent jugés comme officiers de la couronne, sur laquelle on mit un soit montré, et le
• procureur général y mit ses conclusions , portant que, partie ouïe au parquet, il fc-
• roit ce que de raison. . . ■ — 1 Ibid. p. a8 et ag : « Il fut cru et publié pendant vingt
• quatre houres que le gouvernement seroit entre les mains de messieurs du Mariilac . « du cardinal de Bérulle, supérieur de l'Oratoire, et autres personnes de cette coodi- «tion. entre lesquels M. Molé, procureur général et à présent premier président,
« n'éloit pas des derniers. • P. 33 : Ce qui tâcha messieurs les ministres . les-
■ quels s imaginant que M. Molé, procureur général , étoil de la cabale de messieurs
• de Mariilac, et sachant que, dans l'opinion publique que l'on a voit eue de la dis* . grâce de M. le cardinal de Richelieu , il lavoit insulté et s'étoit moqué de lui. . . «
venait d'être exilé a Châteaudun, et son frère le maréchal était dévoué a 1 echalaud. Mathieu Mole se présenta i Fontainebleau devant le roi et Richelieu avec le même visage qu'en 1 6A8 il montra au peuple révolté dans la journée de» Barricades, et la aussi sa ferme attitude et sa gravité imperturbable le sauvèrent1. Richelieu, qui l'estimait et le savait au fond sans intrigue, satisfait de sa démarche et de ses explications, lui épargna toute procédure, fit lever l'interdiction lancée contre lui, s'appliqua même et réussit à le gagner. Un de ses parents et affidés, le maréchal de la Meilleraye, était un des amis de Molé.II alla le trouver et lui représenta qu'en soutenant avec cette hauteur ies droits du parlement, il ne servirait ni le parlement, ni l'État, ni lui-même; que , dans une monarchie, après avoir fait entendre au roi ses raisons et résisté avec honneur, il fallait bien obéir; que son amitié publique avec les Marillac donnait un air de faction à sa conduite; qu'il avait fait pour la dignité de sa charge ce qu'il avait pu , mais qu'il n'était pas obligé de se perdre ; et il lui conseilla de s'accommoder au temps et aux mœurs présentes. Si Molé eût été l'homme tout d'une pièce que Retz a dépeint , il eut très-bien pu répondre au maréchal de la Meilleraye que la justice est la
1 C'est le récit d'Orner Talon , t. 1", p. 34- Celui de Le Pelletier, ou plutôt de Dupuy , est un peu différent et ne fait guère moins d'honneur à Mathieu Molé : < Le cardinal de Richelieu fut fort offensé; cependant il dit au roi que le procureur
■ général ayant une grande réputation, il falloitle ménager, et pour cela attendre
• les vacations du parlement pendant lesquelles son ministère cessoit dans le Palais,
• et que lors on lui (croit donner un ordre du roi de se retirer dans sa maison de « Cbamplitreux et de n'en pas sortir. A la Saint-Martin, le cardinal de Richelieu
• conseilla au roi de faire venir le procureur général a Saint-Germain, ce qui fut « exécuté, et, quand le procureur général arriva A la cour, M. le prince de Condé et
• les principaux officiera du roi se trouvèrent à la descente du carrosse pour l'ac- «coropagner cbex le roi, lequel lui dit qu'il avoit été fort mal satisfait des conelu-
• sions qu'il avoit prisse sur l'affaire de MM. de Marillac. A quoi ce magistrat répon- «dit humblement qu'il n'avoit rien lait en cela que suivre le stiie de ses prédéces
• seurs en pareilles oremion», ce qui fâcha le roi et il lui dit de mauvaises paroles, sur
■ lesquelles il se jeta aux pieds de Sa Majesté en disant qu'il étoit bien malheureux
• d'avoir fiché un si bon maître. Sur quoi le roi se retira en colère sans lui dire
• qu'il pouvoit retourner aux fonctions de sa charge. M. Molé se retira accomnngnt' «du prince de Condé et de la même escorte. Il revint à Champlâtreux sans se don-
• ner aucun mouvement pour procurer son retour; mais le cardinal de Richelieu
• engagea le roi do le faire revenir an Louvre, où Sa Majesté lui dit qu'en considérai ration de ses autres services elle lui pardonnoit et le renvoyoit i la fonction de
• sa charge. » — 11 est à remarquer que Richelieu , qui , dans ses Mémoires , raconte longuement l'affaire du maréchal de Marillac et combat de toutes Bes forces l'opposition du parlement, ne fait aucune mention de la conduite do procureur général, ni de la disgrâce momentanée qu'il encourut. Il est plus étrange encore que le nom de Molé ne se trouve pat une seule fois dans les Mémoires du cardinal.
justice; que le maréchal de Marillac, pour être son ami, n'avait pas moins un droit certain d'être jugé par ses juges naturels et non pas par une commission ; qu'il appartenait au parlement de connaître des crimes d'État, et que cette juridiction légitime c'était le devoir du procureur général de la revendiquer, dût-il y périr. Molé ne fit point cette réponse : «Il déféra, dit Orner Talon, oux raisons du maréchal de la «Meiileraye, et commença à rabattre quelque chose de son ancienne «sévérité l. » Langage bien rigoureux1 et qu'on pourrait tourner contre Talon lui-même , car lui aussi , entré au parlement comme avocat général en 1 63 1 , il vit Richelieu frapper à coups redoublés sur l'indépendance de la compagnie, casser ses arrêts, exiler et emprisonner plusieurs de ses membres 8, et il se tut comme le procureur général , et comme lui il garda sa charge. Ni l'un ni l'autre ne se joignirent à Barillon et à ses amis. Ils pensèrent sans doute que le plus ferme courage a besoin d'être conduit par la raison, qu'il consiste à affronter le péril avec quelque chance de succès, et non pas à se briser contre d'insurmontables obstacles. Les conclusions de Mathieu Molé dans l'affaire de Michel de Marillac partaient du fond de son caractère. Le reste de sa conduite doit être mis sur le compte des circonstances. Il fléchit un
1 T. I", p. 35. — * En général , Orner Talon est sévère dans ses jugements. C'est un pur magistrat et nullement un politique. Il ne tietit aucun compte des circonstances ; il se plaint d'avoir trouvé les vieilles ma-urs parlementaires affaiblies ; il accuse Jérôme Bignon de faiblesse et ne rend qu'un hommage forcé à Mathieu Molé lui-môme. Son austérité n'est pas toujours fort éclairée, comme son éloquence est presque toujours déclamatoire. Il est meilleur à consulter sur les choses que sur les hommes. Il reconnaît qu'il a jugé les autres avec trop de sévérité: «Tous les hommes, dit-il,
• quelque grands personnages qu'ils soient, sont sujets a faire des fautes, et l'une
• des plus grandes que j'aie faites, et que je reconnais bien, a été de n'avoir pas
• connu les miennes, et d'avoir parlé de moi avec trop de complaisance, i — ' Voyez particulièrement les Mémoires de Richelieu, éd. Peu' tôt, t. VI, p. 484 et p. 5i3, et surtout t. X, p. 53g : tLe parlement de Paris, abusant et de l'état des
• affaires du roi occupé à une grande guerre, et de sa bonté, se montra si peu obéis- «sant à ses commandements, qu'il obligea Sa Majesté à user envers eux d'une plus
• grande rigueur nu'il n'avait encore fait par le passé; a quoi néanmoins elle ne se
• résolut que par I avis de tout son conseil, qui lui remontra qu'il étoit besoin d'user < de son autorité plus que Jamais, pour ce que le moindre échec qui j arriveroit don-
• neroil lieu a beaucoup d autres a entreprendre. Pour cet effet, Sa Majesté interdit
• toute la troisième chambre des Enquêtes, qui furent bien étonnés d abord de ce «commandement, mais néanmoins obéirent. Il fut aussi fait commandement à ceux
• d'entre eux qui s'étoient le plus échappés contre l'autorité royale de se retirer, et «furent arrêtés et envoyé» en divers lieux. Les principaux étoient les présidents Ba- « rillon et Champront, et les conseillers Thibeuf, Sevin et Salot. Ainsi le roi les mit
• à la raison, et pourvut, à l'avenir, par l'exemple de ceux-ci, à ce que le* autres
• demeurassent dans les bornes de leur devoir. ■
peu, nous l'avouons, sous la main de fer de Richelieu; il se ménagea, et. ea 1661. le procureur général fut pommé premier président par ce même cardinal couvert du sang de Marillac et qui tenait encore Saint-Cvran à Vincennes, mais qui aussi avait mis la royauté à m place, maintenait le repos public au milieu de la guerre, et portait la France A une grandeur inconnue. Si l'on en croit Le Pelletier, «qui s'appuie du témoignage du chancelier Le Teilier, poar être premier président Molé aurait promis par écrit au cardinal de ne point assembler le parlement sans ordre du roi; promesse, selon nous, fort raisonnable, et dont le seul tort est de n'avoir pas été asses désintéressée. Longtemps après, Molé se reprochait amèrement cette faiblesse; il aurait voulu que Dieu l'eût auparavant retiré du monde '. Ne soyons pa*
1 t M. le chancelier Le Tellier m'a dit que, lorsque le roi choisit M. Molé pour le « faire premier président, le cardinal de Richelieu exigea de lui un écrit par lequel il
< promeltoît de ne point assembler les chambres du parlement sans un ordre exprès «du roi, et que ce papier s'étant trouvé parmi ceux du cardinal de Richelieu, lui,
■ M. Le Tellier, avoit été chargé par la reine régente d> porter cet écrit a M. le pre- 1 mier président Molé pour loi en demander l'exécution. Sur quoi ce magistrat lai
• répondit qu'il étoit trop vrai qu'il avoit signé cet écrit, et qu'il voudroit que Dieu
• l'eût retiré du monde auparavant, mais qu'il chargeait M. Le Tellier de dire à la
• reine que les temps cloicnl bien changés, et que si à présent l'on lui crachoit au
• visage pendant qu'il seroit à sa place de premier président , la raine n'éloit pas en « état de lui pouvoir fournir un mouchoir pour s essayer, ce que M. Le Tellier
• rapporta exactement comme il lui avoit été dit. ■ — Pour compenser les faiblesses de Slolé, écliappées à la nature humaine, et que noas n'avons pas dû dissimuler plus que Claude Le Pelletier, son panégyriste, nous allons tirer du mémoire de celuici des traits de courage, de présence d'esprit et de sérénité intrépide , semblables à ceux que Reta raconte et qui lui font égaler avec raison le cœur de Molé à celui de Condé : • Il se répandit un air empoisonné de faction dans Paris qui causa la jour-
• née célèbre des barricades. Ce fut là où parut la fermeté du président. Ce vénérable
■ vieillard passa au travers des corps de gardes et des barricades formées par les
• séditieux avec k même sérénité de visage que s'il eût passé dans la salle du Pa-
• lais. Les regards de ses yeux et le caractère de la magistrature imprimé sur son «front par le doigt de Dieu, protecteur de la royauté qu'il défendant, étonna les
• mutins. Il passa à la téle du parlement chez le roi pour conjurer 1* tempête qui «se calma. Étant revenu cbexlui, une populace encore furieuse se présenta à la
• porte qu'd fit ouvrir, et il se présenta aux séditieux avec une assurance dont ils
• ne parent soutenir la majesté. 11 n'eut qu'à se montrer pour couvrir les mutins de
• bonté et les renvoyer chez eux avec respect pour cet homme intrépide. Lorsqu'il «demanda sa robe pour s'aller présenter à cette populace mutinée, M. l'abbé de
- « Chanvallon , qui a été depuis archevêque de Paris, s'étant trouvé auprès de lui, « Moulut représenter qu'il s'exposoit trop, mais il lui répondit : Jeune homme, ap- « prenez qu'il y a toujours loin de la poitrine d'un homme de bien au poignard
• d un séditieux. Et le jour des Barricades, lorsqu'il traversa les rues pour aller au
< Palais-Royal, un homme plus furieux que les autres s'étant présenté pour l'ia-
envers lui aussi sévères qu'il te fut lui-môme. Ne l'accusons pas d'avoir attendu d'autres occasions défaire paraître son caractère, puisque ces occasions venues te trouvèrent prêt. Mathieu Mole est un très-grand magistrat, c'est même un grand homme, mais c'est un homme enfin; et nous le reverrons dans la Fronde servant en même temps le parlement et le roi avec un courage et un tact admirables, rude et même , comme le dit Retz, peu congru dans son langage, mais très-lin dans le fond de sa conduite, et, au lieu d'être tout d'une pièce, s'accommodant parfaitement aux circonstances , attaché au bien de l'Etat, le mettant au-dessus de tous les partis, et sachant aussi faire sa route > et de premier président devenant garde des sceaux.
En 1 6a3, Mathieu Molé concourut volontiers a l'arrêt du parlement
• suller, il l'arrêta par sa fermeté: «t quand au retour l'on lui dit qu'un bourgeois
• avoit nommé cet homme, il dit qu'il ne vouloit point sçavoir son nom; mais qu'il
• le pUignott d'avoir un assez mauvais voisin pour ie vouloir déceler. Et un jour ses
• gens s'élant saisis d'un homme qui s'étoit introduit clans sa maison avec un poi-
• gnard pour le tuer, il défendit qu'on se saisit de lui ni qu'on lui ttt aucun mal,
• le renvoyant en sûreté pour reconnoilre, dit-il, U miséricorde de Dieu qui l* avoit
• préservé.. . . Pendant que les Princes et les Frondeurs étaient maîtres de Paris, « le roi ayant été obligé d'en sortir, l'on ht venir un malin , pendant une assemblée
• des chambres du parlement, plusieurs soldats du régiment de Valois, lesquels ,
■ joints à d'autres mutins , entrèrent dans la salle du Palais et vinrent à la porte de
• la grande chambre en criant qu'on leur livrât Los mazarios. Sur quoi les huissiers « épouvantés entrèrent pour en donner avis au premier président. Henri de Mcsme
• étoit alors second président La frayeur ie saisit, et il proposa de sortir par le»
• derrières de la Grand'Chambre pour se retirer dans la maison de M. le premier «président. Mais lui, avec son intrépidité .ordinaire , se leva en disant au président
■ de Meame que la Cour n'avoit pas accoutumé de s'enfuir; et, quand Henri de « Mesmes se fut retiré, M. Molé ordonna aux huissiers de marcher en frappant sur
■ leurs portefeuilles a l'ordinaire; mais en même temps il saisit par le bras M. le
■ duc de Beaufort qui assis toit à la délibération, et, l'ayant empoigné en sorte qu'il r ne pouvoit lui échapper, il le fit marcher à coté de lui , en déclarant qu'il répondroit « au roi de ce qui amveroU; et. faisant marcher les huissiers devant lui, il passa toute
• la salle des Maréchaux et la galerie des Marchands pour entrer chez lui par la porte
• ordinaire, où il congédia M. de Beaufort et rentra chez lui eu toute sûreté. Peu de •jours après, on envoya à sa porte , pendant qu'il dînoil, les mêmes soldats du regi-
• ment de Valois avec d'autres séditieux qui frappèrent a sa porte avec un grand bruit .
• menaçant de le poignarder, et ils a voient effectivement des poignards à la main.
■ L'on vint avertir le premier président, lequel se leva de table, et, ayant ordonné
• qu'on leur ouvrit la grande porte, il descendit son degré et vint se présenter à « cette troupe séditieuse en leur demandant ce qu'ils votiloient de lui. Son visage
• respectable et son intrépidité arrêta toute la chaleur de ces gens-là, et, comme ils « ne lui dirent rien, après être demeuré ferme pendant quelque temps en leur pré- «aence, il leur dit : Allez-vous-en , vous avez chacun gagné votre lésion pièce
• de monnaie d'une vingtaine de sous) ; et i I remonta dans sa chambre, t
qui cassa le testament de Louis XIII. Mais, selon sa coutume, il ne prit part à aucune des cabales qui s'agitaient. Il devait trop à Richelieu pour se joindre à ceux qui insultaient sa mémoire, sans se croire obligé de la défendre. Il ne faisait pas sa cour, il n'était pas en faveur. On parlait même, vu son veuvage et sa piété, de l'envoyer dans quelque évêché, en colorant cette disgrâce de l'espérance du cardinalat l. Mais, à mesure que Mazarin le connut, il discerna sa capacité et le releva aux yeux de la reine. Bientôt ils s'entendirent, et marchèrent à peu près de concert. Molé voyait avec plaisir le parlement reprendre une juste indépendance, mais il n'était pas disposé à le mettre au service des Importants. Il s'efforçait de le contenir dans la limite de ses droits , et se montrait déjà aussi modéré que ferme , et favorable au nouveau ministre sans servilité. Voici quelques lignes de Mazarin qui, dans leur simplicité , contiennent un bien grand éloge , et forment un portrait qui n'est pas outré , mais qui représente à merveille le caractère de Mathieu Molé. «H faut, dit Mazarin*, caresser le premier président; il aime l'État, et on le peut contenter aisément. » Ailleurs il engage la reine à faire venir le premier président et à le remercier de ce qu'il avait fait en une certaine circonstance. Il tient à ce mie le premier président sache que c'est lui qui a fait connaître sa conduite à la reine*. Ailleurs encore, touché de ses services, il s'avertit lui-même qu'il faut lui faire quelque cadeau, lui accorder quelque gratification, et il s'assure que son austérité ne l'empêchera pas de recevoir volontiers les Brâces que la reine voudra bien lui faire*. Voilà la vérité, et le plus
' II* carnet, p. ai : . Présidente di Mesme, cbe il primo présidente non crede
• baver le buone gratie di S. M., et attende di andar a an vescovato. • Journal d'Olivier d'Ormeuon, 19 septembre i643 : iLe soir, M. Pichotei (un des greffier! du conseil d'État) nous dit que l'on parloit de faire le premier président Molé archevêque d'Auch, avec promesse du chapeau de cardinal, mettre M. de BaUleul en sa
• place, faire M. d'Émery surintendant des finances Cest le bruit de Paris. »
— Plus tard on songea encore pour lui au cardinalat. Claude Le Pelletier: « M. Le « Teliier m'a dit que, lorsqu'on ôta les sceaux à M. Molé pour les donner à M. de < Chateauneuf avant la majorité, il eut ordre d'aller dire de la part du roi et de la «reine à M. Molé, lors encore premier président, qu'on lui accordoit la nomina- ■ (ion au cardinalat. Sur quoi il répondit à M. Le Teliier qu'il serait mort avant que « le courrier ne fût de retour de Rome, et que ce ne serait qu'un titre pour son « tombeau ; et il se tint ferme à la refuser. » — ' IIP carnet, p. t a : « Far carezze al « primo présidente , affelionato suddito allo Slato ; e con facilita si puol contenlare. * — 1 IIP carnet, p. 7.) : • S. M. raaodi a chiamare il primo présidente per ringra-
• ziarlo di quello ha fatto per l'editto, e dirU cbe l'Im saputo da nie. ■ — * VP carnet, p. aa : • Donar qualcbe cosa al primo présidente, poiche sono certo cbe la tua rigi-
• dità non l'impedirà di ricevere da S. M. le gratie che vorra fargli. •
honnête homme du monde mis à nu et peint sans fard. Maxarin ne témoigne pour personne autant d'estime que pour Molé ; il l'honore sincèrement, mais il connaît la nature humaine, et il vient à son secours. Il entre dans les soucis du père de famille; il veille sur les intérêts de l'abbé François Molé ; il fait vaquer pour lui l'abbaye de Sainte-Croix de Bordeaux1, et porte Édouard Molé, déjà trésorier de la Sainte-Chapelle, sur une liste de futurs évêques5. Enfin, sachant tout l'attachement que le premier président portait à son fils Champlâtreux chargé de. soutenir et de continuer sa maison, le trouvant déjà conseiller au parlement en 1 643, il en fit un maître des Requêtes, et lui confia successivement les plus considérables intendances de justice, de police et de finances auprès des armées de Flandre, d'Allemagne et de Catalogne *.
L'appui persévérant de Mathieu Molé était bien nécessaire à M a tarin , car peu à peu tous les membres du parlement, éloignés par Richelieu, y rentraient et grossissaient l'opposition formée contre son successeur.
A la tête de cette opposition était Barillon *, un des présidents des Enquêtes, dont nous avons déjà dit un mot, qui avait alors une auto-
1 VIII* carnet, p. ao : • A Sainte-Croix, darli mille scudi di pensions sopra la re- «gina per far libéra la badia al primo présidente. » François Molé devint en effet abbé de Sainte-Croix de Bordeaux en i646, et plus tard abbé de Saint- Paul à Verdun, etc. 11 ne poussa pas plus loin sa carrière ecclésiastique. Conseiller au parlement en i65o, il fat nommé maître des requêtes en 1657. On en a un trèsbeau portrait gravé par Nanteuil, de l'année 1649- — * ^,d>* P- ' : * Per vescovati, • il figlio dcl primo présidente del paxlamento. » Édouard Molé a été évéque de Bayeux et il est mort en i65a , a l'âge de 43 ans. On. en conserve à Champlâtreux un assez bon portrait peint du temps. Le premier président a eu aussi un autre fils, et le plus jeune, qui s'appelait Mathieu Molé et fut chevalier de Malte. Nous n'en savons rien, sinon qu'il survécut à son père. Fronton lui dit avec raison, que tout homme de guerre qu'il est, il peut très-bien prendre pour modèle de courage la vie de l'intrépide magistrat. — ' Pourvu toutefois que le bien public n'en souffrit point. Lorsque , en 1 65 1 , Le Tellier vit que Molé refusait le cardinalat, il lui dit qu'il avait ordre de lui offrir une cinquième charge de secrétaire d'État que l'on créerait exprès pour M. de Champlâtreux, son fils. Mais Molé s'écria qu'il ne voulait point faire tort aux quatre autres secrétaires d'État, qui servaient bien le roi, et que, si l'on en créait une cinquième, ils seraient bientôt comme les six vingt secrétaires des finances. Mémoire de Claude Le Pelletier. — * Voyes les papiers de Le Tellier, particulièrement , t. VIII , P 1 a4 , où se trouve la commission donnée à M. de Champlâtreux , le k mars 1667, auprès de l'armée de Catalogne, rappelant les services qu'il a déjà rendus dans l'intendance des armées de Luxembourg, Allemagne, Hainaut et Flandre, sous les ordres du duc d'Enghien. A la mort de Mathieu Molé, M. de Champlâtreux rentra dans le parlement en qualité de président à mortier. 11 ne s'y distingua point Voyez sur son compte la note adressée a Colhert parmi les Notes secrètes sur le personnel des parlements, p. 35. — ' Les Barillon étaient une excellente famille d'Auvergne depuis longtemps anoblie et fort riche. Celui-ci s'appelait Jean-Jacques de
rité égale à celle qu'exerça depuis le fameux Broussel. C'était un homme à peu près du même caractère, probe et honnête, mais qui mettait sa conscience à s'élever toujours contre le pouvoir. Il avait été hautement pour la reine tant qu'elle fut persécutée; à mesure qu'elle s'affermit, il s'en détacha. Lui aussi, il était né Important et Frondeur. Deux fois Richelieu l'avait suspendu de ses fonctions et l'avat relégué, la première fois à Saumur, en 1 636 , et la seconde à Tours, en 16381. Après la mort du cardinal, il avait été un des premiers rappelés, et il était trés-consulté par la reine1. Il était déclaré contre toutes les créatures de Richelieu, et, dans la séance où le parlement conféra à la régente l'autorité souveraine , Barillon avait été d'avis de la supplier d'éloigner d'elle «les ministres de « la tyrannie passée*. » Il vivait avec les plus violents des Importants, et Mazarin dit que Béthune et Montrésor le gouvernaient4. Il songea d'abord à s'en délivrer, en l'envoyant ambassadeur en Suisse5; puis la conduite du président devenant de jour en jour plus importune et plus factieuse. Maiarin fut bien forcé de faire comme Richelieu : en 16M, il décida ta reine a le chasser', et le fit enfermer dans la forteresse de Pignerol, où il mourut un an après.
Mais Barillon n'était qu'un honnête homme égaré et emporté; il y avait dans le parlement un autre personnage* d'un bien moins noble caractère, et plus dangereux, parce qu'il était aussi perfide que violent, le président Le Coigneux. Chancelier du duc d'Orléans, il avait été l'àme df tous les complots où le duc s'était engagé, et avec Puy-Laurens il l'avait poussé et suivi hors de France. Traduit par Richelieu devant le parlement de Dijon , il avait été jugé selon toutes les formes
Barillon . Il épousa la Aile du président Fayet. Un de ses fils fut évèque de Lnçpn , ami de Rancéel de saint Vincent de Paul; un autre, ambassadeur en Angleterre , homme d'esprit, cl lié avec madame de Sévigné, qui en parle souvent. C'est a lui que La Fontaine a dédié sa jolie pièce sur le pouvoir au fables. Sur le président Barillon , voyez surtout madame de Motte ville, t. I, p. a>6. — 1 Omer Talon, 1. 1, p. làb et 181.
— * Mémoires de La Cbâtre, coll. Petilot , t. LI. p. ao3. ■ — ' Ibid. p. 208 : « Leur résolution (des principaux membres du parlement) avait aussi été de lui faire en même temps quelques remontrances, et la supplier très-linmbiement de se servir de gens d'une probité reconnue et d'éloigner d'elle les ministres de la tyrannie passée. Mais il n'y eut que le président Barillon qui en dit obliquement quelque chose, et l'on ne poussa point davantage cette affaire par l'avis de M. de Beauvais, qui dit qu'il fallait laisser à la reine la gloire de se défaire, elle seule, de ces messieurs. •
— * 11' carnet, p. 83 : « Betune e Montrésor, governano Bariglion. 1 Sur Bétbune et ■ Montrésor, voyex l'article iv*. — * III* carnet, p. 78 : • Bariglione, mandarlo im- • bascialore a Suizzeri. » — * V* carnet, p. 96 : «Bisogna cacciare assolutamente 1 Bariglione. S. M. ne parli e ne prends la résolution© col principe di Condé. »
et condamné à mort II était impossible de ne pas amnistier le serviteur, quand le maître était lieutenant général du royaume. On accorda donc à Le Coigneux des lettres d'abolition. Mais telle était l'ombrageuse indépendance de messieurs du parlement, qu'il se trouva des gens graves pour soutenir que ces lettres étaient inutiles à un homme condamne par des juges incompétents, et que le parlement pouvait de plein droit le rappeler dans son sein , sans qu'il y eût besoin d'une ordonnance du garde des sceaux1. Rentré dans sa charge triomphalement, le président Le Coigneux recommença ses menées accoutumées. Selon lui , le parlement n'avait pas à reconnaître Mazarin, et il contestait à la reine le droit de mettre le nom du premier ministre dans des lettres patentes a.
Nous ne confondons pas le président Novion , père de celui qui plus tard devint premier président, avec un homme tel que Le Coigneux; mais l'intérêt avait sur lui un grand empire. Dévoué, comme nous l'avons dit, a son frère l'évèque de Beau vais, il en secondait tous les mouvements, et, dès que l'évèque se fat rangé parmi les mécontents, le président s'opposa aux mesures les plus raisonnables3. Le président de Mesme * se laissait conduire aussi aux dispositions et à la fortune de son frère, le comte d'Avaux. Lui, si judicieux, si habile, qui devait un jour défendre la royauté et se faire une assez belle place dans l'histoire à côté de Molé, débuta tout différemment; il contraria Richelieu, et, dans le commencement de la régence, il affecta une grande indépendance, et ne voulait pas qu'on donnât le nom de monseigneur à Mazarin.
Le grand crime que reprochaient sans cesse au cardinal les Impor-
1 Orner Talon , 1. 1 , p. a43 et ihh- — * II* carnet, p. a3 : « Li Cognio cancelliere
• legato con Bovc. • — IV carnet, p. 7 : «Li Cogniu a SanGermano, che il par-
• lamento non riconosceva il cardinale Mazarini, e cbe era una novita di nominarmi
• nellc lettere patenti. » Bien entendu , d'Important Jacques Le Coigneux devint Frondeur. On en n un très-beau portrait de Benubrun, gravé par Nanteuil en i654. On pourrait fort bien lui appliquer ; mais c'est a »on fils que se rapportent ces lignes des Notes secrètes sur le personnel du parlement, etc., p. 35 : • De < ^oioneux , bomme
• violent, fier, et affectant la justice pour s'acquérir crédit aime ses intérêts et
• ses divertissements, est léger.. ...» — J I" carnet, p. io3 : « Lui (l'évèque de « Beauvais) e Novion suo fratcllo fecero gran rumorc dcllo risolutioni di S. M. di darmi
• il brevetto. » III* carnet, p. 43 : « Présidente Novion si opporrà ncl parlamento < alla vcrificalione délia caméra di giustitia, da cbe S. M. vedrà chi sia suo vero scr-
• vitore. • Le président Novion mourut en 1 645, et fut remplacé dans sa présidence par son fds. — * III' carnet , p. Gg : « Présidente di Mesme ba detto a Cbatlonof cbe non ■ doveva trattarmi da monsignorc. » Henri de Mesme, frère de d'Avaux, était frère aussi de Jean-Antoine de Mesme, conseiller d'Éiat, qu'on nommait M. d'irval, qui
tante du parlement, c'était d'être étranger. En 1617, dans le procès du maréchal d'Ancre, on avait tiré de cette qualité un chef spécial d'accusation. Barillon, Le Coigneux et beaucoup d'autres, s'agitèrent pour entraîner le parlement à reprendre son ancien arrêt et à le tourner contre Mazarin l. On prétendait qu'étranger lui-même il ne favorisait que des étrangers, et on citait l'exemple de Milord Montaigu, qui, devenu l'abbé de Montaigu, était un des conseillers intimes de la reine , et bien entendu dévoué au premier ministre. On répandait les bruits les plus ridicules. Pour soulever la bourgeoisie, on disait que Ma zarin avait voulu retrancher un quartier des rentes de l'hôtel de ville de Paris , mais que Tévèque de Beauvais s'y était opposé en représentant que c'était le sang des pauvres. Il n'y avait pas jusqu'au président Lamoignon , depuis premier président, qui ne prêtât son salon à tous ces propos malveillants. Enfin, la puissante compagnie, voyant le gouvernement faible, s'enhardissait de plus en plus à le braver.
Mazarin avait prévu le mal et l'avait de bonne heure signalé à la reine. On dit même qu'il lui avait conseillé de ne pas faire intervenir le parlement dans l'affaire du testament du roi, et de prendre ellemême l'autorité souveraine en vertu de son propre droit et de tous les précédents3. Dans ses premiers carnets, il lui recommande de ne pas accorder trop de crédit au parlement, parce qu'insensiblement elle n'en sera plus maltresse. l\ lui montre la conduite de celui d'Angleterre , et le pouvoir parlementaire tendant sans cesse à se mettre au-dessus du pouvoir royal 3.
succéda à son frère Henri dans sa charge de président a mortier, en i65o, et continua dignement l'illustre maison. Tons les trois étaient fils de Jean-Jacques de Me?me, M. de Roisiy. mort doyen des conseillers d'Etat et conseiller d'honneur au parlement en i64a. — 1 On trouve une trace de ce dessein dans Orner Talon . t. I", p. 147. H* carnet, p. 54 : «Si ricerca nel Parlamento di far rimoslraose per
• escludermî dal mioistero, corne straniero, e li maligni accusano che io sia sud-
• dito del re di Spagna. > — III* carnet, p. 8 et 9 : « Per meltermi contre il popolo,
• vanno insinuando che io propono di levare un quartiers délie rendite di Parigi ,
• e sostengono che M. di Bove vi si opponeva firmamenlc dicendo che era il san- «gue del poveri e che io dioessi che non importa»» e che si doveva fare; insieme
• che la regina cra forestiera, e che io non introducevo altri nella confidenxa che
• Monlogu modesimamente «traniero, Tutte queste cose e quella del marcsciallo
• d'Ancre sono state dette in piu luoglti , mà particolarmeole in casa del présidente
• Lamognion, genero del présidente Neraon. • Masario se trompe ici : le président Lamoignon, qui depuis occupa le première présidence, n'était pas gendre, mais beau frère du président François-Théodore de Nesmond. — ' Madame de Motteville, t. I , p. i3a. — * 1" carnet, p. 87 : • Avverta di non dar authorità in qoesli «principii al parlamento, perche l'esercilera contro di loi.» — II* carnet, p. 10 :
Ne se fiant qu'à lui-même pour bien défendre sa cause et conduire ses affaires, Maiarin va jusqu'à proposer à la reine de lui donner entrée au parlement avec le titre de conseiller d'honneur1. C'était, ce semble, une prétention modeste : il fut forcé d'y renoncer. Il a beau faire, il prodigue en vain des gratifications aux présidents des Enquêtes, aux deux avocats généraux et à bien d'autres : il reconnaît qu'U ne peut venir à bout de cette opposition obstinée 2. Il semble pressentir qu'un jour le parlement sera son plus redoutable adversaire , et un instinct prophétique le rapproche du premier président Molé3.