‹ Journal des savantsChapitre 7 sur 66 · SUISSE · texte numérisé non relu

SUISSE

La maison ou je demeure. Enseignements populaires sur la structure et les fonctions du corps humain, à l'usage des familles et des écoles; nouvelle édition. A Genève , chez Cherbuliicz; a Paris , chez borrani et Drox; 1 8o pages in 1 8. — Le titre seul de ce petit ouvrage, traduit ou imité de l'anglais , révèle une pensée éminemment philosophique : le vrai moi, c'est l'âme, la maison n'est qu'une demeure qu'on transporte avec soi et qu'on doit abandonner un jour. L'auteur a parfaitement rempli son but: le livre que nous iinnonçons est à la fois amusant et instructif; l a~ natoruie et la physiologie y sont dépouillées de tout ce qu'elles ont de repoussant- Beaucoup de préceptes d'hygiène «ont tirés tout naturellement des données què fournissent les deux sciences qui sont plu» spécialement le suj»'t de la maison oii je demeure.

TA RLE.

Charles -Quint, sou abdication, sa retraite, son séjour et sa mort au monastère hiérooymite de Yoate. (0* article de M. Mignct) 5

Manuel pour servir à l'étude de l'épigraphie romaine. ( I" article de M. Hase.).. . 29

Examen d'écrits concernant la baguette divinatoire, le pendule dit explorateur et

les tables tournantes, etc. (4* article de M. Cbevreul.) 30

Viede saint Louis, roi de France, parLeNaindeTiliemont, publiée parJ.de Gaulle.

( 0' et dernier article de M. Avenel.) • 47

Nouvelles littéraires . 5>

Fl S DB LA TABI-E.

JOURNAL

CHARLES-QUINT

Son abdication, sa retraite, son séjour et sa mort au monastère hièronymUe de Vaste.

SEPTIEME ARTICLE '

Charles-Quint ne goûta pas longtemps, dans leur tranquille pureté, les satisfactions qu'il avait si vivement ambitionnées de n'être plus rien et de ne répondre que de lui-môme. Un événement fort inattendu vint bientôt troubler la paix de sa solitude et inquiéter sa foi. On découvrit coup sur coup deux foyers de protestantisme en Espagne : l'un existait au centre de la Vieille-Castille, à Valladolid, où résidait la cour ; l'autre, dans la ville la plus commerçante , la plus éclairée, la plus considérable de l'Andalousie , à Séville.

Aucun pays cependant ne semblait être mieux que l'Espagne à l'abri des doctrines religieuses qui, avec des caractères en quelques points dissemblables et sous des formes un peu différentes, prévalaient en Allemagne, dominaient en Suède et en Danemark, étaient admises dans la majeure partie de la Suisse , gagnaient la France , pénétraient dans

' Voyei, pour le premier article, le cahier de novembre i85a, page 669; pour le deuxième, celui de décembre, page 7A6; pour le troisième, celui de janvier i853, page 27; pour le quatrième, celui de mars, page i33; pour le cinquième, celui d avril, page a3g ; et, pour le sixième, celui de janvier i854, page 5.

les Pays-Bas , et allaient bientôt reprendre possession de l'Angleterre. Le tribunal du saint office devait , par la crainte de ses châtiments et les rigueurs de sa surveillance, les empêcher d'y naître ou de s'y introduire. Ce tribunal . après la conquête de tout le royaume sur lesÉlaures. avait reçu de Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle de Gastille une organisation et une autorité des plus redoutables, afin d'établir l'unité nationale par l'uniformité religieuse. Investie des pouvoirs de la couronne et des droits de l'Eglise , la nouvelle inquisition espagnole avait suffi à produire violemment la conversion ou l'expatriation des Juifs et des Maures. Elle avait fait périr plus de vingt mille victimes dans les flammes . poussé en fugitifs sur la terre étrangère quatre cent mille Israélites et cinq cent mille musulmans, et rendu la Péninsule toute catholique en apparence, depuis les confins de la Navarre jusqu'aux extrémités de l'Andalousie, depuis Pampelune jusqu'à Grenade. Instituée par le roi, confirmée par le souverain pontife , ayant à sa téte un inquisiteur général , gouvernée par un conseil suprême, exercée, dans chaque grande province , par des tribunaux particuliers , couvrant de ses familiers , de ses alguazils, de ses juges, tout le territoire espagnol , unissant en beaucoup de points, la juridiction civile à la juridiction religieuse, et poursuivant les délits en même temps que les croyances , n'ayant à subir aucun contrôle, car elfe prononçait sans appel, exigeant et récompensant la délation, procédant dans le mystère et par la torture, infligeant les peines les plus cruelles et les plus déshonorantes , déterrant les morts, brûlant les vivants, confisquant les biens des condamnés, et dégradant leurs familles frappées d'incapacité durant plusieurs générations, l'inquisition devait contenir les esprits entreprenants, terrifier les consciences scrupuleuses, et interdire sans peine toute dissidence dans la foi au midi des Pyrénées.

Ce formidable instrument d'uniformité, que Ferdinand le Catholique avait employé contre les races étrangères , Charles-Quint s'en était servi contre les doctrines hétérodoxes. Ce que l'aïeul avait fait pour la nationalité, le petit-fils le fit pour la religion. Continuateur de l'œuvre de Ferdinand, Charles-Quint, autant par croyance que par politique, maintint avec inflexibilité l'orthodoxie chrétienne dans ses États 1 icreditaires. Il ne différa, à cet égard, ni de soit grand-père Ferdinand, qui compléta, pour ainsi dire, le catholicisme espagnol, ni de son fils Phi lippe II , qui soutint de sa puissance le catholicisme européen. 11 fut tout a fait de sa race, il partagea la violence de son xèle, et il obéit à la loi de sa position. S'il y contrevint en Allemagne, par suite des nécessités qui l'obligèrent passagèrement a tolérer ceux qu'il aurait voulu

combattre, à transiger avec ce qu'il désirait détruire, il en éprouva des regrets profonds. Il craignit, comme il le disait sur le trône et dans le cloître, d'y avoir exposé une partie de ton salât. Mais ailleurs il pratiqua durement cette politique religieuse. U affermit l'inquisition en Espagne, la fortifia en Sicile, la fit recevoir dans les Pays-Bas, et il essaya même de l'établir à N a pies 4 où le peuple se souleva contre elle et le contraignit de renoncer à cette institution odieuse i.

Défenseur ardent de l'Église orthodoxe dans ses pays héréditaires, ennemi déclaré, quoique impuissant, des nouveautés protestantes dans l'empire électif d'Allemagne, comment lui fut-il réservé de voir ces nouveautés introduites dans la Péninsule si bien protégée contre elles par le concert de la royauté et de l'inquisition ? Los doctrines luthériennes que la connaissance des langues grecque et hébraïque, l'étude des textes sacres, quelques communications avec de hardis controversistes d'outre-Rhin, et la lecture de leurs ouvrages, avaient déjà fait pénétrer précédemment en Espagne, où elles avaient été étoullees*,* y furent alors répandues de nouveau, et plus abondamment par ceux-là mêmes qui avaient suivi Charles-Quint en Allemagne, de 1 546' à i55a. Mis en contact avec elles, les prédicateurs et les chapelains espagnols de l'empereur en furent bientôt atteints. L'esamen animé des dogmes les conduisit plus loin encore que n'avaient été menés précédemment quelques linguistes espagnols par la science interprétative des textes sacrés. Alors, dans l'Europe éruditc et raisonneuse, bai die par curiosité, religieuse en esprit, tout précipitait vers l'hérésie ; le savoir y disposait, la piété en rapprochait, la controverse y entraînait. C'est ce qui arriva à deux des principaux théologiens de Charles- Quint, à Constantin Ponce de la Fuente et à Agustin Caxalla , pendant la croisade catholique que le fervent Empereur avait entreprise contre le protestantisme allemand.

Constantin Ponce étendit en Andalousie le germe des innovations que Caxalla propagea dans la Vieille-Caslille. La ville de Séville , où se retira le docteur Constantin, était déjà soumise à l'active surveillance du saint office, qui y avait poursuivi comme suspects des hommes recoin mandantes par l'étendue de leurs connaissances et la pureté de leur vie, le chanoine magistral de l'église métropolitaine Juan Gil, évoque élu de Tortose, et le docteur Vargas , formé à l'université d'Aicala de Hénarès : le premier était éloquent dans ses sermons, le second profond

1 Voir le* faits, les pièces et les preuves dans Lloreala. Uistoir* critiqué de UnfwrtftM aTEipaçne. — * /ftrat. t. Il, ch. xiv. et Hilton* d* k» protestante* etpafwle*, por Ariolfb de Castro. Cadit, 1 85 1 , in 8\ p. 45 à io5.

dans ses écrits. L'inquisition avait fait, en i55o, le procès à Juan Gii, qu'elle avait réconcilie en 1 55a, en le gardant en prison jusqu'en 1 555 '. Lorsque Juan Gil , dont les os furent brûlés plus tard dahs un auto-da-fe , mourut en 1 556, il fut remplacé , comme chanoine magistral deSéville, par Constantin Ponce, qui avait refusé cette position éminente à Cuença et même à Tolède. Constantin dirigeait auparavant, dans cette brillante capitale de l'Andalousie, le collège de la Doctrine et y avait fondé une chaire alarmante d'Écriture sainte. Les trois savants docteurs avaient répandu , avec un mystère que devait percer à la longue l'œil toujours ouvert de l'inquisition et avec un succès qui, pour être grand, n'en devait pas moins être court , les opinions proscrites. Après que la main du saint office se fut étendue sur Juan Gil , beaucoup de luthériens cachés quittèrent Séville et se retirèrent ou dans la tolérante Venise ou dans la. libre Genève : de ce nombre avaient été Cassiodoro de Rein a , Juan Perez de Pineda , Cipriano de Valera et Julianillo Hemandez de • Villaverde. De la terre étrangère, ces fugitifs, voulant servir dans leur pays la cause pour laquelle ils s'exilaient, avaient traduit en langue castillane et fait imprimer des catéchismes, des versions de la Bible, des sommaires de la doctrine chrétienne, selon l'interprétation protestante. L'entreprenant Julianillo s'était chargé de les y transporter : déguisé en muletier, il était parvenu à les introduire dans la Péninsule; deux tonneaux qui en étaient pleins avaient été secrètement déposés et chez don Juan Ponce de Léon, second fils du comte de Baylen, cousin germain du duc d'Arcos et parent de la duchesse de Béjar, et dans le couvent hiéronymite de San-Isidro del Campo2, hors de Séville, dont le prieur, le vicaire, le procurador et la plupart des moines étaient attachés aux croyances réformées. Celles-ci avaient été adoptées par des moines dominicains, comme fray Domingo de Gusman, fds du duc de Medina-Sidonia, le prédicateur du couvent de Saint-Paul, et par des religieuses franciscaines du couvent de Sainte- Élisabeth qui s'y étaient laissé gagner. L'rtglise luthérienne se tenait dans la maison d'Isabelle de Baena , dame pieuse et opulente de Séville \

L'ancien prédicateur de Charles-Quint, Constantin Ponce de la Puente, y attirait plus qu'un autre des partisans. Il avait paru avec éclat dans la chaire de la métropole, autour de laquelle il attirait la noblesse

' Recinaldi Gomalvi Montaoi Inqauitionis hitpanm artes deteetm. Heidelberg, 1 567, p. a56 a a65. Historia de los protettantes espanoles, p. 109 à n£. Llorente , t. II, ch. xtiii. History of the rrformation in Spam, by Thomas M'Oie. Edimbourg, 1839, p. i5a-i5<4. — ' Historia de loi protestantes espanoles, etc., p. a5o et a5i. — 1 Butory -of the rrformation in Spain, p. 317-219.

andalouse et le clergé de Séville. Dans ses sermons persuasifs, le docteur Constantin mêlait beaucoup de maximes luthériennes aux dogmes consacrés : il accoutumait ainsi ses auditeurs aux nouveautés religieuses. Le père Francisco Borja l'ayant entendu en 1 667, lors de son passage à Séville, compara le sermon de Constantin Ponce au cheval de Troie, et engagea les catholiques à s'en défier comme d'un piège destiné à surprendre leur foi Les dominicains, qui vinrent l'écouter pour le perdre, allèrent plus loin que le commissaire général des jésuites : ils le dénoncèrent à l'inquisition. Celle-ci, ayant sa doctrine pour suspecte, l'appela plusieurs fois au château de Triana, où siégeait le tribunal du saint office, pour y rendre compte de certaines propositions qu'il avait avancées. Elle aurait bien été tentée de le poursuivre, mais, sachant la grande considération que Charles-Quint avait pour lui, elle ne l'osait pas. Les amis du docteur Constantin ne s'alarmèrent pas moins de le voir appeler si souvent au château de Triana , et ils lui demandèrent avec anxiété pourquoi les inquisiteurs l'y faisaient venir. «Pour me brûler, leur répondit-il; « mais ils me trouvent encore trop vert3. » Afin cependant d'éviter le sort dont il se sentait menacé, il se débarrassa des livres de Luther et de Calvin qu'il avait chez lui et de ses propres manuscrits, qui contenaient une doctrine semblable à celle de ces grands novateurs ; il les confia à une femme dont les sentiments religieux comme la loyale fidélité lui étaient connus, à la veuve dona Isabel Martinez, qui cacha ce dangereux dépôt derrière un mur de la cave de sa maison. Il n'en demeura pas moins dans Séville, exposé au péril que douze hiérony mites de San-Isidro del Campo eurent la prudence de fuir en se retirant à Genève.

Pendant que cela se passait en Andalousie , Aguslin Cazalla étendait la propagande luthérienne au cœur de la Vieiile*Caslille. D'uuc famille notable de l'administration financière espagnole , il avait pour père le Contador Mayor, à Valladolid. Le docteur Agustin avait étudié à l'université d'Alcala de Hénarès. Prêtre régulier et chanoine éloquent de Salamanque, il avait été choisi par Charles-Quint comme l'un de ses prédicateurs. Il était instruit, doux, pieux, irréprochable dans ses mœurs, d'un esprit hardi et d'un caractère faible. Après avoir quitté l'Empereur, il revint dans son canonicat de Salamanque avec les opiniô"tis qu'il avait embrassées en Allemagne ; il les répandit dans l'ombre à Valladolid, où il allait souvent et où elles firent des progrès quelque

' Vida de San Francisco Borja, por el cardcnal Cieofuegos; et Hittoria de bs protmtantet, etc., p. 267. — * ■ Me quiercn quemar; pero me haUan mny verde toda- « tia. » Ma. de Santivanex, cité par Adolfo de Castro, p. 269.

70 JOURNAL DES SAVANÏS.

temps inaperçus. Les conciliabules se tenaient dans la maison de sa mère, dona Leonor de Vibero. Cette maison servait comme de temple aux nouveaux luthériens ; ou y lisait les livres saints et l'on y entendait la parole évangélique. Augustin Cazalla avait converti des ecclésiastiques, fies avocats, des juges, des personnes d'une grande distinction par leur noblesse ou importantes par leur position. Ce centre de protestantisme, placé dans le voisinage de la cour et dont les rayons s'étendaient jusqu'à Zamora, Toro et Logrono, fut découvert avant celui de SévUle par l'inquisiteur général Valdès, au printemps de 1 558.

Vasques de Molina et la gouvernante d'Espagne instruisirent, le 37 avril1, l'Empereur de cette découverte^ qui l'affligea profondément. Charles-Quint fut tout à la fois irrité et troublé en apprenant que les doctrines nouvelles avaient envahi l'Espagne. Il voulut qu'on agît avec la dernière rigueur contre ceux qui s'y étaient laissé surprendre. Dans sa recommandation, sévère jusqu'à la cruauté, on trouve le politique espagnol qui ne voulait pas de cause de dissidence dans l'État, "et le catholique ardent qui avait l'hérésie en horreur et craignait de s'être montré ailleurs trop tolérant envers elle. uSérénissime princesse, ma « très-chère et aimée fille, disait-il à la régente. . . quoique je sois certain « que cela touchant si fort à l'honneur et au service de Notre-Seigneur. » ainsi qu'à la sûreté de ces royaumes, où, par sa bonté, il a conservé in- « tacte la religion, on procédera aux enquêtes et aux poursuites avec une « extrême diligence, je vous prie le plus instamment que je peux d'ordon- « ner à l'archevêque de Séville de ne pas s'absenter de la cour; chargez-le u de pourvoir à tout des divers côtés et invitez ceux du conseil de l'in- >' quisition très-étroitement, de ma part, à faire en ceci tout ce qu'ils juge- « ront convenir. Je m'en reposesur eux, pour qu'ils coupent court au mal « bien vite , et sur vous, pour que vous leur donniez l'appui et leur corn- « muniquiez l'ardeur dont ils auront besoin. U faut que ceux qui seront «trouvés coupables soient punis avec l'éclat et la rigueur qu'exige la «qualité de la faute, et cela, sans excepter une seule personne. Si je « m'en sentais la disposition et la force, je tâcherais de contribuer pour «ma part à ce châtiment et j'ajouterais cette peine à ce que j'ai déjà « souffert au même sujet; mais je sais que cela n'est pas nécessaire « et qu'en tout on agira comme U convient. » II insistait pour qu'on punit vite et rudement ces luthériens : « car, disait-il, il ne peut y av^ir uni repos ni prospérité là où il n'y a pas conformité de doctrine, ainsi « que je l'ai appris par expérience en Allemagne et en Flandre *. »

' Letlrc Vasque» à l'Empereur. fl#/irt>. e$ta*cia, etc ., fol. 1S0. v*.~ * Lettre

La princesse doila Juana montra la lettre de l'Empereur & l'inquisiteur général Valdès, dont le zèle n'avait pas besoin d'être excité. L'avare et dur archevêque de Séville était plus disposé à immoler de.s hérétiques à la conservation de la foi qu'à se dessaisir de ses ducats pour la défense du pays. Il poursuivit les luthériens espagnols avec un infatigable acharnement : il parvint à s'emparer de fray Dftmingo de Rojas, fils du marquis de Rojas, qui s'était caché, et il fit arrêter en même temps le frère de celui-ci, don Pedro Sarmiento de Rojas, chevalier de l'ordre militaire de Saint-Jacques et commandeur de Quintana , et sa femme; don Luis de Rojas, petit-fils du marquis et héritier de cette maison ; dona Ana Enriquet , fille de la marquise de Alcanices , et Juana Velasques, qui était de sa maison. A Logrono, le caballerodon Carlos de Seso ou Sesse et le licencié Herrera; à Valladolid, dona Francisca de ZuAiga, fille du licencié. Baeza , les deux frères du docteur Cazalia. tous deux membres du clergé ..ainsi que l'une de ses sœurs, dona Catalina de Ortega, fille du licencié Hemando Diaz, la béate Juana Sanchez et l'orfèvre Garcia; à Toro, don Juan de UHoa, de l'ordre de Saint Jean, et le licencié Hernando-, à Zamora , don Cristobal de Padilla; à Palo, Pedro Sotelo; enfin, Anton Pazon . serviteur de Luis de Rojas, furent pris et enfermés dans les prisons du saint office. L'inquisiteur généra] Valdès adressa à Philippe II , sur une aussi grave découverte et sur ces nombreux emprisonnements, un long rapport, qu'il transmit également à Charles-Quint. Quoique l'inquisition n'eût pas pénétré encore dans le foyer protestant de Séville , Charles-Quint éprouva une douloureuse surprise en apprenant les ravages faits en tant de lieux dans les croyances catholiques. Il écrivit, le a 5 mai. à la régente :

«Croyez, ma fille, que cette affaire m'a mis et me tient en grand « souci et me cause une si vive peine, que je ne saurais vous ^exprimer, «en voyant surtout que ces royaumes, durant l'absence du roi et la «mienne, ont été-dans une entière quiétude et ont échappé à celte «calamité, et qu'aujourd'hui, où je suis venu m'y retirer, m'y repo- «ser et y servir Notre Seigneur, il y survienne, en ma présence et en «la vôtre, une aussi énorme et aussi impudente abomination à laquelle «se sont laissé entraîner de semblables personnes, sachant que j'ai «supporté sur cela tant de fatigues et de dépenses en Allemagne, et « que j'y ai exposé une si grande partie de mon salut. Assurément, sans « la certitude que j'ai que vous et les membres du conseil qui sont au-

de Charles-Quint a In régente dorïa Juana. Retnv, estancia y «inerte, etc., fol. i«a

«près de vous extirperez le mal jusqu'à la racine, puisque ce n'est en- «corc qu'un commencement dépourvu de profondeur et de force, en « châtiant avec rigueur les coupables pour l'empêcher de passer plus » « avant, je ne sais si je me résignerais à ne pas sortir d'ici pour y re- « médier moi-même. » Il ajoutait qu'il fallait être impitoyable et qu'il avait autrefois agi de cette façon en Flandre, où l'hérésie était entrée par le voisinage de l'Allemagne , de l'Angleterre et de la France. Les États du pays s'opposèrent à l'établissement de l'inquisition , parce qu'il n'y avait pas de juifs; mais on désigna un certain nombre d'ecclésiastiques chargés de rechercher ceux qui tomberaient dans l'hérésie , et immédiatement de leur ôier la vie et de confisquer leurs biens ; on brûlait vifs ceux qui s'y obstinaient et an tranchait la tète a ceux qui s'en repentaient et se réconciliaient avec l'Eglise. « Croyez , ma «fdle, disait Charles-Quint en terminant sa.lcttrc, que si, dans le prin- «cipe, il n'est pas fait usage des châtiments et des remèdes propres à a arrêter un pareil mal, et cela sans épargner qui que ce 'soit, je n'es- « père pas que, plus tard, ni roi ni personne soit en état de l'arrêter '. »

Le même jour, Charles-Quint écrivit à Vasquez, à Quijada, à la reine de Hongrie et à Philippe II 2. Quoiqu'il eût déposé toute autorité, il conservait encore l'habitude du commandement et l'empereur se retrouva jusqu'au bout dans le solitaire. Aussi s'adressa-t-il de nouveau à Vasquez, comme à son secrétaire3. En même temps il ordonna à Quijada de se rendre de Villagarcia à Valladolid et de conférer, en son nom, sur cette affaire avec sa fille la régente, avec l'inquisiteur général Valdès, avec les membres des conseils d'Etat, de Castille et d'inquisition, en les poussant à .agir sans délai, à frapper sans merci. Il communiqua au roi son fils tout ce qu'il avait déjà fait à cet égard, en lui recommandant de montrer en cette rencontre une sévérité inexorable. Philippe II, dont les sentiments étaient en parfait accord avec ceux de son père , dans l'exaltation de sa joie fanatique, mit en marge de la lettre de l'Empereur : u Baisez-lui les mains pour ce qu'il prescrit a cet égard et suppliez-le de continuer4.» Il l'en remercia vivement et se reposa sur lui des mesures qu'il y avait à prendre : « J'ai vu , disait-il à sa sœur

' Leltre de Charles-Quint à doiia Juana, du a 5 mai. Hetiro, ettaacia, etc., fol. 191 et 19a. — *Jbid. fol. 192 , 193 et 194. — 'Dans les lettres du a 5 mai, du 9 juillet, du 9 août 1 558 , il qualifie de nouveau Vasquez de mi tecretario y del mi constjo. Gastelû contresigne les lettres en "employant la formule : por mandado de Su Magestad, p. ag5, 3o8, 3ia, du recueil de lettres copiées aux archives de Simancas. et publiées par M. Gachard sous le titre de Retraite et mort de Charles-Quint au monastère de Yuste, Bruxelles, in-8\ i854. — * Retira, estancia, etc., fol. 193. v\

FÉVRIF,tU85/t. 73

« dans une lettre postérieure , ce que l'archevêque de Séviile et ceux du , « conseil de la sainte inquisition nous ont écrit et ce que l'Empereur « mon seigneur a envoyé l'ordre de faire, selon les sentiments qu'éprouve v Sa Majesté et le saint tèle qu'elle a toujours eu et qu'elle a pour la « conservation et l'accroissement de la foi catholique. Je suis certain (i qu'il a été mis et qu'il se met toute la diligence nécessaire et possible ci contre les inculpés, et qu'on no retirera pas la main de celte afiàire •jusqu'à ce qu'ils aient été punis et frappés avec toute rigueur, exeni- « plairement , comme le requiert la nature du cas, qui intéresse le ser- « vice de Dieu, fe bien, la sûreté et le repos de ces royaumes. Afin qu'il « n'y ait aucun retard dans ce qu'il sera besoin d'exécuter en m'envoyant «consulter ici où je suis occupé de la guerre, j'écris à l'archevêque de « Sévîlle et au conseil de l'inquisition de rendre particulièrement compte u à Sa Majesté de ces affaires, étant assuré qu'elle voudra bien prendre «la peine de les entendre, d'y pourvoir, et de résoudre ce qui convien- « dro, comme je l'en envoie supplier par la lettre que je lui écris de «ma main1.» 1

Quijada n'avait pas trouvé la régente et l'archevêque de Séviile à Valladolid; ils étaient allés passer les fêtes de la Pentecôte dans le bois royal de YAbrojo. Quijada s'y rendit. U transmit à lu fille les impérieuses recommandations de son père. Dona Juana l'envoya auprès de l'inquisiteur général Valdès, du président du conseil de Cas lillo Juan de Véga , et des membres les plus importants des divers conseils du royaume. Quijada trouva l'archevêque de Séviile non pas moins ardent mais moins pressé que l'Empereur. Valdès voulait, conformément aux effrayantes pratiques de l'inquisition, mettre une lenteur habile dans les recherches pour arriver à une sévérité complète dans les châtiments. Quijada lui ayant dit de la part de Charles-Quint : o II convient de «se hâter en cette occasion, et de punir ceux qui ont avoué dans des « délais plus courts qu'on n'a coutume de le faire. » — « C'est ce que

• beaucoup de personnes demandent, répondit l'archevêque, et ce que

• le peuple même dit publiquement. J'en suis fort aise, car cela me «prouve qu'on ne me condamne point et qu'on désire que justice se

• fasse des hérétiques. Mais il n'est pas à propos de la faire si prompte : « on ne pourrait pas bien pénétrer dans toute cette affaire et la con- « naître à fond. Les chefs eux-mêmes la découvriront. Il ne convient « pas d'aller plus vite qu'on ne le fait. On procède de manière à savoir

' Lctlrc de Philippe II k dona Juana, du 6 septembre i558. dans Retraite et mort de Chartes-Quint au monastère de Yutle. in-8\ p. 3oi et 3o3. note a.

« toute la vérité, car, si les inculpés ne la confessent pas un jour, ils la « confesseront un autre, soit par persuasion, soit par contestation, et, « s'ils s'y refusent , on les y amènera par les mauvais traitements et par « la torture. Ainsi on sera instruit de tout1. »

Cependant le conseil de l'inquisition et le conseil d'État, consultés à ce sujet, déclarèrent que, selon le vœu de l'Empereur, on ne perdrait pas un moment. — ails désirent tous, écrivit Quijada à Charles-Quint, «servir avec empressement Dieu et Votre Majesté... Ce qu'ils voient en a elle les a animés d'une plus grande sollicitude , et les pousse à agir «plus vite. Le peuple aussi, ayant su la volonté avec laquelle Votre n Majesté s'offrait à sortir du monastère pour se charger de cette fatigue, ■< en a montré un grand contentement3. » Les poursuites ne se ralentirent point, et, chaque jour, de nouveaux prisonniers furent arrêtés. L'inquisiteur général Valdès nomma comme son délégué dans la Vieille-Castille don Pedro de la Gasca, évêque de Valladolid, et il envoya au même titre en Andalousie don Juan Gonçalez de Munibrega, évêque de Tarazona.

On venait de découvrir les luthériens jusque-là cachés de Séville. L'inquisition de cette ville emprisonna le savant . Vargas, le pieux mais simple fray Domingo de Gusman. Elle n'appela plus au château de Triana l'éloquent et suspect Constantin Ponce de la Fuente -, elle le fit jeter dans un cachot. Ses livres et ses manuscrits avaient été trouvés dans la muraille où les avait cachés la veuve dona Isabel Martines, qui avait été poursuivie comme hérétique et dont le fils épouvanté les livra aux familiers du saint office. Le docteur Constantin, dénoncé par ses propres ouvrages, et contre lequel portaient cette fois témoignage les grands hérésiarques dont les livres étaient en sa possession et dont les pensées étaient d'accord avec les siennes, ne put recourir à aucun subterfuge; il ne contesta plus rien. Il fut plongé dans une fosse profonde, obscure, humide , infecte, et traité avec d'autant plus de rigueur par l'inquisition, qu'elle s'était condamnée envers lui à. plus de ménagements. Lorsqu'il apprit l'arrestation de son ancien prédicateur, Charles- Quint, qui connaissait toute la force de son esprit, dit: « Si Cons- «tanlin est hérétique, il est un grand hérétique, n Mais il ajouta, en parlant de fray Domingo de Gusman : « On aurait pu l'enfermer « comme idiot plutôt que comme hérétique*. »

1 Lettre de Quijada a l'Empereur, du Si mai, dans Retraite et mort de Charlei- Quint au monattère de Y us te, p. 380. — * Lettre de Quijada à l'Empereur, du 10 juin. Ibid. p. 385. — » Sandovaf, t II. « Appendix vida de Carlos Quiirto, à • Yuste.i Llorente, t. II, ch. xviti.

Les inquisiteurs firent saisir dans Séville plus de huit cents personnes de tout sexe et de tous rangs. La terreur se repandit dans la cité populeuse, d'où beaucoup de suspects s'enfuirent et allèrent chercher un asile en Angleterre, en Suisse, en Allemagne. Ces expatriés, dans le sûr abri de leur refuge, publièrent contre l'inquisition deux écrits dont l'un avait été précédemment adressé à l'Empereur, auquel 1 avarice ruineuse, l'ignorance chrétienne, l'inhumanité féroce du saint oflice étaient représentés avec l'accent de la plainte la plus pathétique et de l'indignation la plus véhémente1. Mais Charles- Quint, a qui l'inquisi-

tion avait été si vivement dénoncée ,«Ja regardait, au contraire, comme le moyen le plus efficace de maintenir l'autorité religieuse et l'unité nationale. C'est ce qu'il dit au prieur de Yuste, fray Martin de Angulo, devant lequel il regretta même de n'avoir pas arrêté, en l5si, le cours du }~ i . t . — t *i n 1 1 .s î ï i ç i l<i 1 1 1 t j 1 1 ^ 1 j\\ c i , c | i s xL 1 1> ^3 1 â c c^ ,s ^ i\ rï 1 *i 1 i^ à Worms»; c'est ce qu'il exprima encore dans son codicille quelques jours avant de mourir, en signifiant ses suprêmes volontés au roi son fils : «Je lui ordonne, disait-il, en ma qualité de père et par l'obéis- « sance qu'il me doit , de travailler soigneusement à ce que les héré- ■ tiques soient poursuivis et châtiés avec tout l'éclat et la sévérité que «mérite leur crime, sans permettre d'excepter aucun coupable, et « sans égard pour les prières, le rang et la qualité de personne. Et , afin «que mes intentions puissent avoir leur plein et entier effet, je l'engage «à faire partout protéger le saint office de l'inquisition pour le grand « nombre de crimes qu'il empêche ou qu'il punit ... Il se rendra digne a par là que Notre-Seigneur assure la prospérité de son règne, conduise lui-même ses affaires, et le protège contre ses ennemis pour ma v plus grande consolation »

Les sentiments de Charles-Quint comme ses conseils, les vues de sa politique comme les recommandations de son orthodoxie , ne le laissèrent point étranger aux terribles exécutions religieuses de Valladolid et de Séville en 1 55g et en 1 56o. Il ne vécut pas assex pour les voir, mais il les prépara. 11 eut donc sa part dans les quatre aalo-da-fé qui furent célébrés avec tant de solennité à Valladolid, le 11 mai i55q, en présence de la régente dona Juana, de l'infant don Carlos, de toute la cour, et, le a octobre 155g, en présence du roi Philippe II i à Séville, le aà septembre 1 559 et le aa décembre i56o, devant le clergé

1 Dot informacionet mmy utiles la una dirigida à la Magettad de lemperador Carlo, V, tic., vol. in-ia publié- en i559, cité par Adolfo de Castro, p. a57. — * Sandoval, L II, aopeodix d'après le manuscrit de fr.v Martin de Angulo.- 1 Codicille, dans SandovaJ , t. II.

et la noblesse de l'Andalousie. Le triste Cazalia, malgré ses repentirs , et les os de Constantin Ponce de la Fuente, quoiqu'il lût mon dans son cachot avant la prononciation de sa sentence, fuient placés sur les bûchers, dont les flammes dévorèrent soixante-trois victimes vivantes. A côté des immolés au nom du Dieu de miséricorde corn parurent cent trente-sept autres condamnés à des peines moindres, qui, revêtus de l'ignominieux tanbenito, furent réconciliés avec l'Église. Ces effroyables holocaustes et ces dégradantes réconciliations s'accomplirent au milieu des témoignages d'assentiment et d'allégresse d'un clergé dominateur, d'une cour impitoyable, dyin peuple fanatique. L'inquisition s'y montra triomphante: après avoir vaincu l'hérésie, elle maîtrisa, pour . ainsi dire, la royauté. Elle reçut les serments de fidélité sans restriction et d'appui sans réserve de la régente, du prince royal, du roi l; elle avait déjà reçu les soumissions empressées' de l'Empereur. Se conformant avec docilité aux défenses sévères de l'Église espagnole, qui interdisait l'usage de l'ancien et du nouveau Testament en langue vulgaire, l'Empereur demanda au saint office l'autorisation délire la Bible en français9; il l'obtint comme une faveur due à la sûreté de sa foi et au respect de sa puissance. Sa Bible fut la seule qui resta dans la cour impériale de Yuste ; et le savant docteur Mathys fut contraint de détruire devant le confesseur Juan Begla un bel exemplaire français des livres saints qu'il avait apporté de Flandre \ et que l'inquisition ne lui permit pas de garder.

Cependant le retour de l'été, qui s'était fait attendre, en i558. plus que de coutume dans l'Estramadure , avait un peu raffermi la santé si ébranlée de Charles-Quint. Il semblait renaître à la vie avec la chaleur. «Les forces de Sa Majesté, écrivait le médecin Mathys, le 18 mai, lui «sont revenues dès après Pâques, et lui donnent une extrême joie. Uy « a plus de quinze jours que les cerises ont paru. L'Empereur en mange Kfcne grande quantité, ainsi que des fraises, avec lesquelles il a coutume «de prendre une écuelle de crème. 11 mange ensuite d'un pâté ou u entrent beaucoup d'épiecs, du jambon bouilli, du salé frit, et c'est « ainsi que se fait la plus grande partie de son repas *. » Ces mets épkés et salés, joints à l'usage opiniâtre du poisson de mer , détruisaient en lui les effets tempérants des fruits. Us contribuèrent à rendre de* plus en plus forte l'éruption de ses jambes, qui finit par l'empêcher de dormir, et fut accompagnée de symptômes singuliers dont s'alarma son médecin. Aussi Mathys exprima-t-il son inquiétude en ces termes :

' HUtoria de loi protestante etpaÂolu, lib. Il et lib. IV. Llorenle, t. II, efaap. xx et xxi. — * Retint, estmeia, etc., fol. io5, r\ — ' Lettres de Mauiys a Vasquei.

des 3o moi et 19 juin 1 558. — ' Ibid. fol. 188 v\

« L'Empereur sent, dan» la partie supérieure du corps, un froid inté-

• rieur avec des frissons , qui , bien que légers , sont des frissons de fièvre. tEn même temps, il éprouve dans les jambes une chaleur forte et « profonde, et, au dehors, du froid. La cause de l'éruption, qui vient d'ail -

• leurs et qui s'est portée là, obligeant Sa Majesté à coucher les jambes t découvertes et entièrement nues, il n'est pas surprenant que Sa Ma «jcsté y ressente, ainsi qu'aux pieds, un froid extérieur. Mais que, dans «îles parties supérieures qui sont bien couvertes, à la poitrine, aux bras, « l'Empereur soit saisi d'un froid intérieur assez grand pour le faire «trembler, c'est ce qui vient sans doute d'une autre cause plus cachée

• et qui, à dire vrai, ne me contente nullement. » Mathys ajoutait, en déplorant les habitudes malsaines de son indocile malade : » L'Em- «pcreur mange beaucoup, boit encore plus, ne veut rien changera «son ancienne manière de vivre, et se confie follement aux forces oa- « tutelles de sa complexion, qu'on «pit souvent tomber plus lot qu'on ne

• le croyait, principalement en un corps plein de mauvaises humeurs1. » Néanmoins, à l'aide de bains, dont il prit quelquefois deux par jour . Charles Quint calma, sans la dissiper, l'irrita lion de ses jambes. 11 lui resta seulement une douleur de tête, qui se déclarait de temps en temps vers la fin du jour, et qui disparaissait, avec sa collation du soir ou durant le sommeil3. L'ardente température du mois de juillet sembla dis *iper ses maux. «Il fait extrêmement chaud ici, écrivit alors Mathys. «et, avec la grande chaleur, Su Majesté se porte toujours bien3. »

Ce fut le premier jour du mois de juillet, que Quijada amena dans 1 Es trama dure sa lamilie, qu'il était allé chercher par l'ordre de l'Empe reur à Villa-Garcia*. Il établit à Cuacos, dans la plus apparente maison du village, qu'il y avait fait arranger pour les recevoir, sa femme doua Magdalena de L'iloa el l'enfant qui devait être le vainqueur des Maures et des Turcs, le héros "des AJpujaras, de Tunis et de Lcpante. Ce fils naturel de Charles-Quint, si illustre plus tard sous le nom de don Juan, portait alors le nom obscur de Geronimo. L'Empereur l'avait eu, le ik février i565, d'une jeune et belle, fille de Ratisbonne, nommée Barbe Biumberg. 11 avaiï soigneusement caché sa naissance à tout le monde, et Pavait confie, pendant ses jeunes années, à des mains sûre.s mai* vulgaires. En iôôo, il l'avait fait remettre par deux des serviteurs

1 Reliro, eslanna, etc., fol. 189, r\ — 'Lettre de Malliys à Vasque*, du aa mai. Ibii. fol. 189 v*. — ' « Acâ lmcc gran calorcon el cnal Sa Mngcsla>! siempre sehnlla

• bien. • LeKrc de Matliys à Vasquet, dn *> juillet. Ibii. fol. 906, r*. — Lettre «l« Quijada a Vasque», du 9 juillet, el lettre de Quijada à Philippe 11, du a8 juillet, dans Retraite et mort de Charles-Quint au monastère Je Yatte, p. 307 et p. 3 1 1 .

de sa chambre, ïayuda Adrien de Bros et l'huissier Ogier Bodart, seuls instruits de son secret, à Francisco Massi, son joueur de viole, qui retournait en Espagne avec Ana de Medina, sa femme. D'après un cou trat passé le 1 3 juin, Massi avait pris à sa charge l'enfant, qu'il croyait appartenir à Adrien , et qu'il promettait .de faire passer et de traiter comme son propre fils ; il avait reçu pour le voyage et pour la première année cent écus, qui devaient être réduits à cinquante ducats les années suivantes l.

Le papier qu'avait signé le joueur de viole Massi, et par lequel il s'engageait à restituer l'enfant lorsque Adrien l'enverrait chercher, avait été remis & Charles-Quint, qui l'avait placé, en i55&, à côté de ses dispositions testamentaires les plus importantes et les plus intimes. 11 l'avait placé avec le document secret concernant la Navarre et avec un écrit dans lequel il réglait lui-même le sort futur de son fils naturel, a Outre « ce qui est contenu, disait-il, dans non testament, je déclare qu'étant «en Allemagne depuis mon veuvage, j'eus d'une femme non mariée « un fils naturel qui se nomme Geronimo. Mon intention a été et est, «pour certaines raisons qui me portent à cela, que, si l'on peut facile- « ment l'y acheminer, il prenne, de sa libre et spontanée volonté, l'habit « de quelque ordre religieux de moines réformés, sans qu'on l'y dispose « par aucune violence et aucune contrainte. Si l'on ne peut pas l'y dé- « cider et s'il préfère suivre la vie séculière, ma volonté et mon ordre «sont qu'il lui soit donné régulièrement, chaque année, de vingt â « trente mille ducats de rente sur le royaume de Naples , en lui assignant « avec cette rente des terres et des vassaux. Poor l'assignation des terres « et pour la quotité de la rente, je m'en remets à ce que déterminera «le roi mon fils, ou, à son défaut, l'infant don Carlos, mon petit-fils... «Au cas que ledit Geronimo embrasse l'état que je désire pour lui, » il jouira de ladite rente et des terres tous les jours de sa vie» et après « lui en jouiront ses héritiers et successeurs légitimes descendant de « son corps. Quelque état du reste , que prenne ledit Geronimo , je «charge le prince, mon fils, l'infant, mon petit-fils. . .. de l'honorer et « de commander qu'on l'honore, de lui accorder la considération qui con- « vient, de garder, d'accomplir et d'exécuter le contenu de cette cédule, « que j'ai signée de mon nom et de ma main, fermée et scellée de mon « petit sceau secret , et qui doit être observée et mise à effet comme une «clause de mon testament. Fait à Bruxelles, le 6* jour de juin i556*. »

1 Papiert d'État du cardmal de Gramelle, m-à'. t. IV, p. 499 et 5oo. — * UU. p. 496 à A9S.

Pour foire découvrir l'enfant, a l'existence duquel il pourvoyait avec une affectueuse sollicitude, il avait écrit sur un autre papier : «Mon

«fils ou mon petit-fils si, lorsqu'on ouvrira mon testament et

«cette cédule, vous ne savez pas en quel endroit se trouve ce Gero- «nimo, vous pourrez l'apprendre d'Adrien, aide de ma chambre, et, h en cas de sa mort, d'Ogier, huissier de ma chambre, afin qu'on en

«use envers lui, conformément a ce qui est dit ci-dessus Signé,

«moi le Roi1.» Renfermés sous une enveloppe cachetée, ces papiers avaient été laissés, lorsque l'Empereur était parti de Bruxelles en 1 556, entre les mains de Philippe II . qui avait alors reçu la confidence de son père , et avait écrit sur l'enveloppe : « Si je meurs avant Sa Majesté , « que ceci soit remis entre ses mains ; si je meurs après, qu'on le donne «à mon fils ou à mon héritier, sans faute3. »

L'enfant, confié a Massi, et mené par lui en Espagne dans l'été de i55o, avait vécu quelques années au village deLeganes, a deux lieues de Madrid. Libre au milieu des champs, il était plus souvent parmi les blés, à faire la chasse aux oiseaux avec une petite arbalète9, qu'auprès d'Anade Medina, devenue bientôt veuve, et il aimait mieux courir et jouer avec les jeunes enfants de son âge qu'aller au presbytère recevoir quelques leçons de lecture du curé et du sacristain du village. Exposé tantôt aux rayons ardents du soleil qui brûlait le plateau de Castille , tantôt aux vents glacés qui descendaient de la chaîne froide du Guadarrama, le mystérieux enfant dont les yeux bleus étineelaient déjà sous le grand front qu'il tenait de sa race et dont le charmant visage hàlé était encadré de longs cheveux blonds, était devenu fort, agile, hardi, lorsqu'il fut conduit du bourg de Leganes au château de Villagarda. L'huissier impérial alla le reprendre en 1 554 , au moment où Charles-Quint disposait tout pour son abdication et pour sa retraite en Espagne, et, muni d'une lettre de Luis Quijada, il remit le jeune Geronimo aux mains de dona Magdalena de Ulloa. Le mayordome de l'Empereur, retenu par le devoir de son office auprès de son maître, écrivait à sa discrète compagne que l'enfant qu'il confiait h ses soins était le fils d'un de ses grands amis dont il devait taire le nom \

Dona Magdalena de Ulloa avait épousé Quijada en i54g. Elle5 des-

' Papiers d'Etat da cardinal de Gm*v*ll«, in-4\ t IV, p. ^98. — ' Ibid. p. 4<)5- . — ' Don Juan de Aastria Historiu, por don Loftnzo Vander Ilimmeu y Lcon , petit in-4*. Madrid, 1617, p. 10. — * ihid. p. 1 1 à i3 et Vida de Magdalena de Lïloa, por Juan de Villafanc, in-A°, Saiamanca, 1743, p. 43. — * Nobtliano genealogico Je lai reyu y ùtnlos da Emana, por Alooxo Lopet de Haro, in-4% Madrid, i6aa. t. D. p. a4o à a4a, et p. 444-445.

rendait de la famille lettrée cl guerrière des Ulloa, qui, depuis le roi Juan II, avait pris part aux plus importantes affaires et aux plus glorieuses conquêtes do la monarchie espagnole , et setait alliée aux grandes maisons de Portugal , de Cnstille et d'Aragon. Sœur du marquis de la Mota , et fidèle aux traditions primitives des Ulloa, tout comme pénétrée de leurs récentes grandeurs, dona Magdalena unissait la culture de l'esprit â la fierté de l'âme. Sans enfant de son mariage avec Quijada, elle adopta avec amour le fils ignoré de Cliarles-Quint , qu'elle éleva comme une mère dévouée et éclairée. Auprès d'elle et dans les leçons pleines de bon sens et d'honneur du vieux îtoldat son mari , l'obscur Geionimo se prépara à devenir l'héroïque don Juan d'Autriche.

L'Empereur aurait voulu l'avoir plus tôt dans son voisinage , mais l'hahitntion de Cuaros n'avait été prête que dans l'été de «558. Ce fut alors que Quijada y installa sa femme, ainsi que celui qui passait pour être son jeune page, et dont la haute origine fut bientôt soupçonnée par la curiosité indiscrète des moines et des Flamands. En apprenant leur arrivée à Philippe II, seul instruit deeequ'était cetenfant, Quijada s'enveloppait de mystère : oje partis, lui écrivait-il, de ma maison le plus tôt que je pus avec doua Magdalena et le reste (y lo demas), et nous par- « vînmes le i" juillet ici, où je trouvai Sa Majesté en excellente santé , « plus vigoureux que je ne l'avais laissé, avec très-bonne couleur et dispoosition. Il a de temps en temps un peu de douleur à la tète et de dé- «mangeaison aux jambes, mais sans être beaucoup tourmenté par l'une • ni par l'autre ». »

Après que doiîa Magdalena se fut établie à Cnacos, Charles-Quint s'empressa de la recevoir au monastère, où elle ne parut certainement pas seule. «Sa Majesté, écrivit Cïastelù le 19 juillet, songe à envoyer « visiter et régaler dona Magdalena, femme du seigneur Luis Quijada. h L'autre jour clic est venue lui baiser les mains, et'I'Empereur l'ac- > « cueillit avec toutes sortes de faveur', 0 Charles-Quint dut sans doute voir souvent avec Quijada le petit page pour lequel il éprouvait la tendresse d'un père sans pouvoir la lui montrer. Celui-ci se plaisait à parcourir les bois d'alentour avec son arbalète, et il tentait même quelquefois, dans les vergers de Cnacos, des expéditions moins heureuses que celles qu'il fit ensuite sur 1rs hauteurs des Alpujaras ou sur les côtes d'Afrique. Plus de cent cinquante ans après, un voyageur, en visitant

1 Leltre de Quijada a Philippe II, du 28 juillet. Retraite et mort de Charlti-Quint au monastère de Yuste, etc., paruacbard, p. 3 1 1. — 1 Retiro, etlancia,etc. fol. 109, y*.

i'Esuamadurc, y recueillit, comme une tradition qui s'y était perpétuée, que les rudes paysans de ce village avaient fait descendre â coups de pierre, d'un arbre dont il cueillait les fruits1, celui qui mit plus tard les Maures et les Turcs en fuite. Le petit conquérant, que son ardeur entreprenante et son imagination aventureuse ne destinaient pas à vivre dans un cloître, visitait avec une respectueuse admiration le grand Empereur qu'il eut la gloire tardive d'appeler son père, et à côté duquel sa plus chère ambition fut de reposer après sa mort. En expirant, à l'âge de trente-trois ans, il réclama cette faveur de son frère. Philippe II, comme la récompense de tout ce qu'il avait fait pour la cause chrétienne et la monarchie espagnole , dans les montagnes de Grenade, au golfe deLépante, sur la plage de Tunis, dans les plaines duGemblours. t Je supplie, disait-il , la Majesté du roi, que, considé- « rant ce que lui demanda l'Empereur mon seigneur et la volonté avec u laquelle j'ai tâché de le servir, il m'accorde cette grâce que mes os «soient placés près de ceux de mon seigneur et père : avec cela tous «mes services seront reconnus et payés*. » Ce vœu devait être satisfait. Le noble et cher enfant que l'Empereur avait rapproché de lut dans les derniers jours de sa vie et dont il s'occupa encore la veille de sa mort avec une mystérieuse sollicitude , fut placé à sa droite dans le même caveau de i'Escurial

La princesse dona Juana aurait voulu conduire auprès de Charles- Quint un autre enfant du même âge, dont la fin devait être encore plus prompte et surtout plus tragique : c'était don Carlos. Son caractère emporté, ses inclinations violentes, son peu d'application à l'étude, dont se plaignait le précepteur Honorato Juan , ses prétentions précoces . effrayaient et désespéraient la régente, qui ne pouvait rien sur lui, et croyait que l'Empereur dominerait seul cette nature indomptable. Elle avait averti Philippe II des écarts du prince royal , en lui faisant connaître aussi l'utilité qu'il y aurait à transporter la cour hors de Valladollid, où elle était depuis cinq ans, et où son séjour prolongé avait produit de grands désordres. Philippe II l'avait laissée libre d'établir la cour dans la ville qu'il lui conviendrait de choisir, à l'exception de Madrid; et, comme il avait l'intention de revenir au plus tôt en Espagne, A souhaitait que l'Empereur décidât la reine de Hongrie à reprendre le gouvernement des Pays-Bas. Il exprimait en même temps le désir que l'infant don Carlos demeurât avec l'Empereur, et il écrivait â la

' Don Antonio Panz Viage de Etpaiia, t. VII, carta sexia. S ao, p. 140. Madrid . ij8â. in-ia. — ' Lettre du confes.Msur de don Juan à Philippe II. du 3 octobre 1378. Sollecion de documentes inéditot, t. VII, p. 24&-aû<). — * Ihid. p. 364 • 367.

régente pour qu'elle conjurât leur père d'y consentir. Doua Juana le fil dans les termes les plus pressants et les plus significatifs.

u Je me réjouis fort de ce projet, lui disait-elle; il doit en résulter un « peu de peine pour Votre Majesté , mais ce sera donner la vie â l'infant. « Je supplie donc Votre Majesté de vouloir bien ordonner qu'il soit conuduit tout de suite auprès d'elle, car elle ne saurait croire combien il u importe qu'elle nous fasse cette grâce Bien que je doive rester seule, u je m'v résignerai, parce que j'en vois tous les avantages3. »

Autorisée par son frère à tirer la cour de Valladolid , elle demandait à Charles-Quint s'il fallait la transporter à Guadalajara, à Tolède, ou ;\ Burgos. «Si Votre Majesté, ajoutait -elle, consent à ce que la cour «change de lieu, entre son départ d'ici et son établissement ailleurs, « Votre Majesté me pourrait donner la permission d'aller lut baiser les u mains. Nous y irions ensemble, la reine de Hongrie, le prince et moi. «Eux y i*esteraient, et moi je m'en retournerais, bien contre mon gré. « Je dis cela de la reine, parce que mon frère m'écrit de supplier Votre » Majesté de ia faire venir et de la presser vivement de se rendre en «Flandre. C'est une chose qui convient, comme Votre Majesté le sait, «et il la désire beaucoup, afin de laisser ces États sous un bon gouver- « nement. Si Votre Majesté veut faire cette grâce â mon frère, d'appeler «la reine de Hongrie, elle pourrait bien me faire aussi l'autre. .. Quant «au prince don Carlos, que Votre Majesté croie que le plus tôt il sera « auprès d'elle , le mieux ce sera »

Charles-Quint était, à cette époque, vivement préoccupé do la guerre qui se poursuivait, avec des incidents peu favorables à Philippe II, sur la frontière des Pays-Bas et dans la Méditerranée. Il n'avait pas cessé d'aiguillonner le zèle des conseils et des ministres espagnols, trop portés aux délibérations et trop sujets aux lenteurs. Il avait ordonné que les îles de Ja Méditerranée et les côtes de l'Espagne fussent mises, par des fortifications, à l'abri d'une descente des Turcs, dont les flottes approchaient. Il avait pressé l'envoi des sommes que le roi son fils attendait, en Flandre4, pour reprendre, dans cette campagne, la supériorité qu'il avait eue dans l'autre. Ouverte par une surprise si funeste à la puissance des Anglais et a la réputation des Espagnols, l'année i558 continuait pour eux clans les revers. Le duc de Nevers s'était emparé de plusieurs châteaux dans les Ardennes, et le duc de Guise avait attaqué Thionville sur la Moselle. Commençant, le à juin , le siège de cette importante place, déjà investie

' Lettre de la princesse doiia Juana à l'Empereur, du 8 août. Retiro. ettancia, etc., fol. ai a. vV — * Jbid. — 1 ïbid. fol. a » 3. — 1 IbùL ai 4, r'.

par Vieiilevilic, gouverneur de Metz, il le termina glorieusement en dixhuit jours. Le îi, après des travaux vivement poussés et des assauts hardiment conduits, il pénétra dans cette ville, qu'il contraignit à capituler, il prit ensuite Arlon et quelques autres petites places, avec le dessein de conquérir le duché m Luxembourg.

Pendant que le duc de Guise était victorieux sur la Moselle, Paul de Thermes, à la tète d'une petite armée, envahissait avec succès la Flandre maritime. Laissant derrière lui les villes fortifiées de Gravelines et de Bourbourg, il s'était porté devant Dunkerque, qu'il avait prise d'assaut en quatre jours, et où il avait laissé garnison. Il avait ensuite pillé Bergues-Saint-Winoc, et son armée avait ravagé .tout le pays jusqu'à Nieuport. Les affaires de Philippe II n'allaient pas mieux en Italie depuis que le duc d'Aibe en était parti, et la flotte turque envoyée contre les Espagnols par le vieux Soliman II avait paru dans les mers chrétiennes. Composée de cent- trente voiles, elle était irrésistible. Elle fil une descente dans le golfe de Sorrcnte, où elle enleva plus de quatre mille «a p tifs, qui furent réduits en esclavage; se montra sur les côtes de l'île d'Elbe-, se dirigea ensuite vers la Corse, avec l'espoir d'y joindre la flotte française, qui en était partie peu auparavant, et alla fondre sur l'île de Minorque, où les Turcs assiégèrent et prirent d'assaut Civitella, et transportèrent une partie de la malheureuse population sur leurs galères.

Charles-Quint , dont lu prévoyance alarmée recommandait continuel lement « qu'on n'omit aucun moyen de secourir le roi , de munir les « frontières , de ravitailler les garnisons , » et qui demandait a être « in- « formé tous les jours des affaires de Flandre et d'Italie ', » n'apprit pas sans un chagrin profond ces revers multipliés. «Sa Majesté,» écrivit Gastelû à Vasque*, «est si affectée de la perte de Thionville et des * ravages et enlèvements de captifs faits par les Turcs à Minorque , que « nous ne parvenons pas h l'en distraire et à l'en consoler. Il se plaint h de» mauvaises dispositions qui ont été prises sur l'un et sur l'autre - point*, n Son fds, dont les finances étaient obérées , qui, au commencement de cette année, devait un million de ducats à ses troupes, six cent mille aux banquiers, et ne savait comment faire face aux dépenses de la nouvelle campagne , venait cependant d'accorder un don de cent cinquante mille ducats au duc d'Albe. Charles-Quint trouva cette libéralité déplacée , et , se souvenant de la paix désavantageuse conclue aux portes

' Rettro. e$tanaa, etc., fol. aoA, »*. ao7-a<>8. — • Lettre du a8 joiliet. hid.

fol. 2 11. V*.

de Rome , il dit avec humeur, : « Le roi fait plus pour le duc que le duc « n'a fait pour le roi '. »

Mais les faveurs de la fortune et les fautes de ses ennemis devaient aider bientôt Philippe II à réparer ces échecs et à sortir avantageusement de cette guerre. 11 avait été arrêté dans lAonseil de Henri II que le » duc de Guise, après avoir pris Thionville et Arlon, marcherait sur la Flandre avec son armée et les troupes que son frère, le duc d'Aumale , avait rassemblées vers la Fère , en même temps que s'y avancerait Paul de Thermes victorieux. Ce plan était excellent et son exécution aurait mis Philippe II dans une situation périlleuse; mais il est rare que des opérations concertées de si loin ne manquent pas d'un côté, et souvent des deux, soit pas d'inhabiles retards, soit par des incidents imprévus : c'est ce qui eut lieu en cette rencontre. Le duc de Guise perdit deux semaines auprès d' Arlon et de Virton , où il fit reposer son armée, et Paul de Thermes ne put pas se maintenir dans la Flandre maritime.

Le duc Philibert-Emmanuel avait assemblé ses troupes à Maubeuge, et se portait vers le comté de Namur pour s'opposer à la marche du dur de Guise. Pendant ce temps, le comte d'Egmont, avec douze mille hommes de pied et trois mille chevaux, s'était dirigé vers Gravclines, entre Dunkerque et Calais, et il y attendit Paul de Thermes pour lui couper la retraite. Ce valeureux capitaine, qui venait d'être nommé maréchal de France à la place de Strozzi, tué devant Thionville, ne démentit pas son habileté; tourmenté par la goutte, ramenant une armée très-inférieure en nombre et chargée de butin, il monta à cheval, et s'avança jusqu'à une portée d'arquebuse du comte d'Egmont, qui lui barrait le chemin. Il prit alors le parti de se jeter sur sa droite, et de se rendre à Calais par le littoral, en proûtant du reflux de l'Océan. Il se mit donc en marche et passa facilement la rivière d'Aa vers son embouchure, au moment où la mer l'avait abandonnée. Mais le comte d'Egmont traversa, de son côté, la rivière, au-dessus de G ra vélines, et, gagnant du terrain sur l'armée française, il vint se ranger en face d'elle.

La bataille fut dès lors inévitable. Le maréchal de Thermes ne pouvait rentrer dans Calais qu'en se faisant jour à travers les Espagnols; il s'y prépara résolument et prit les meilleures dispositions. Attaqué par l'impétueux comte d'Egmont avec des forces supérieures aux siennes,

1 • Mas hacfi el rey por el duque que el duqae ba hocho por el rey. • Retm, et (ancia, etc., fol 207. r\

ii tint bon longtemps. La bataille restait indécise, lorsque douze vaisseaux anglais, que le hasard amena dans ces parages , tirèrent sur le flanc droit de l'armée française, que Paul de Thermes croyait abrité par la mer. Celte canonnade, inattendue et meurtrière, y jeta le désordre : la cavalerie prit la fuite, l'infanterie fut taillée en pièce; Paul de Thermes blessé tomba, avec les principaux de ses lieutenants, entre les mains du comte d'Egmont qui , le i3 juillet, releva par la victoire de Gravelines les aûaires compromises du roi son maître.

Philippe II s'empressa d'écrire cette grande nouvelle a son père qui en eut une extrême allégresse. Charles-Quint dit aussitôt « que celait «une bonne occasion pour investir Calais, dont la garnison avait dû «être inévitablement réduite pour renforcer le camp du maréchal de • Thermes1.» Philippe II recouvra, peu de temps après, bien mieux que Calais, dont la perte lui devint moins sensible, lorsqu'il cessa, quelques mois plus tard, d'être roi d'Angleterre, parla mort de la reine Marie, et l'avénemcnt au trône .de la princesse Élisabeth. Le découragement inconcevable de ses ennemis, l'épuisement de leurs finances qui n'étaient cependant pas en plus mauvais état que les siennes, les conseils funestes du connétable de Montmorency, qui supportait impatiemment sa captivité, et qui, après avoir expose la France à une invasion par l'imprudente défaite de Saint-Quentin, la condamna aux sacri- Gces les plus durs et les moins nécessaires par la paix humiliante de Cateau-Cambresis, la faiblesse et la légèreté de Henri II, qui céda aux conseils intéressés du connétable et à la pernicieuse influence de la duchesse de Valentinois, toute-puissante sur son esprit comme sur son cœur, firent recouvrer bientôt à Philippe II tout ce que les Espagnols avaient perdu, non-seulement dans cette guerre, mais encore dans les guerres précédentes.

La victoire, au fond peu importante, de Gravelines , ne devait pas conduire à de semblables résultais. Cet échec, plus éclatant que décisif, avait été prompteraent réparé. Le duc de Guise, quittant le duché de Luxembourg, s'était porté en toute hâte à Pierrepont, vers le point de jonction de la Champagne et de la Picardie, pour y couvrir ces deux provinces contre les attaques de l'ennemi. 11 avait rallié autour de lui toutes les troupes françaises, que le rof, établi à Marchets, vint passer en revue le 7 août, et qui formaient une armée vraiment formidable de 60,000 hommes de pied, et de plus, de 13,000 chevaux, devenue invincible, sous le commandement d'un aussi habile et aussi

' lietiro, rtlaitcia, etc., fol. ai5, r\

vigilant capitaine. Le duc la posta sur la Somme, derrière de fortes lignes, depuis Amiens jusqu'à Pont-Remy. Il déconcerta les projets des Espagnols, en faisant pénétrer un secours considérable dans Corbie, qu'ils avaient l'intention d'assiéger. Il tint aussi en échec l'armée de Philippe II, que le duc Philibert-Emmanuel retrancha à cinq ou six heures de distance de la sienne, et qui, réduite à la défensive, n'osa plus rien entreprendre.

Les avantages de la campagne étaient au moins partagés. La victoire de Gravelines avait été glorieuse, mais sans fruit pour les Espagnols, tandis que les importantes places de Calais, de Guines, de Thionviile restaient au pouvoir des Français qui les avaient conquises. Dans cette situation, des ouvertures qui avaient été déjà faites par l'entremise de la duchesse de Lorraine, furent renouvelées, et des plénipotentiaires se réunirent des deux parts à l'abbaye de Gercamp. Il y eut une suspension d'hostilités et un licenciement partiel des deux armées. On ne put pas s'entendre encore cetto fois. Mais, quelques mois plus tard, il lut conclu à Cateau-Cambresis, à l'instigation du connétable Anne de Montmorency et avec l'assentiment inconcevable de Henri II . un traité de paix, dont les désavantages et le déshonneur se seraient à peine expliqués par d'irrémédiables défaites et de pressants périls. Cent dix-huit places fortes ou châteaux furent abandonnés par la France , qui recouvra Saint-Quentin, Ham, le Catelet, le territoire de Thérouanne. dont Charles-Quint avait rasé la ville , et ne conserva de ses conquêtes que Calais, Guines, Metz, Toul et Verdun. Afin de cimenter et dp rendre durable une paix dont les avantages étaient si inespérés pour l'Espagne, Henri II, qui abandonnait son parent Antoine de Bourbon dans ses justes prétentions sur le royaume usurpé de Navarre, donna en mariage sa fille Elisabeth à Philippe II, devenu veuf de Marie Tudor. et sa sœur Marguerite de France, duchesse de Berry, à Philibert-Emmanuel. Charles-Quint n'eut point la joie de voir conduire à son terme le traité qui réconciliait les deux plus puissantes monarchies du continent, à l'honneur de celle qu'il avait agrandie, et qui fermait les longues luttes entreprises depuis plus d'un siècle en Italie , dont la possession définitive demeurait aux Espagnols. Un peu avant que ces négociations fussent reprises à Cercamp , d'une manière sérieuse, il était tombé mortellement malade.

MIGNET

(La fin au prochain cahier.)

Histoire de l'Harmonie au moyen âge, par M. de Coussemaker,

i vol. in-4°» J85a.

DEUXIEME ARTICLE

Nous n'avons indiqué, dans notre précédent article, qu'un des côtés de In contestation archéologique et musicale qui s'élève en ce moment. Il ne s'agit pas seulement de savoir si les neumes primitifs sont ou ne sont pas lisibles; a ce problème de pure érudition se rattache une question pratique , débattue plus vivement encore , question d'art et de liturgie tout ensemble , qui divise à la fois les prélats et les musiciens. Ces deux sortes de controverses sont unies de trop près pour que nous les séparions. Il faut donc que M. de Coussemaker nous permette de suspendre un instant l'examen de son ouvrage. Nous y reviendrons après ce léger détour, sans l'avoir jamais perdu de vue, et en suivant le meilleur chemin, car l'histoire de l'harmonie au moyen âge n'est vraiment intelligible que quand on se fait une juste idée du plainchant el quand on en connaît l'histoire; or c'est à l'histoire du plainchant , c'est à l'exacte appréciation de cette première langue musicale de l'Église que vont tout d'abord nous conduire les questions à l'ordre du jour, les projets de restauration du chant ecclésiastique dont nous allons dire quelques mots.

Ce qu'il y a de plus rare en France , c'est d'échapper à un excès sans se précipiter dans un autre. Nos pères, pendant le dernier siècle, tenaient le moyen âge en souverain mépris; ils avaient pitié de ses œuvres. Aujourd'hui ce n'est pas assez de nous être guéris de cette prévention, d'avoir appris à comprendre, à vénérer dans celte grande époque d'inimitables beautés, il faut être à genoux devant tout ce qu'elle a produit ; remettre en honneur et en usage tout ce qu'elle a fait; n'admirer, n'estimer que ce qui est vieux; tout copier, tout singer, pourvu quçce soit vieux. De là tant de résurrections étranges. Maisons, meuflUs, ustensiles, tout est plus ou moins exhumé. La revanche est vraiment complète. Nos pères ne soutiraient pas qu'ont fit à leur siècle l'injure de trouver rien de beau qui fût d'un autre temps : maintenant, on ne nous permet plus que de choisir entre tous les siècles, le nôtre seul excepté.

Il était difficile que cet exclusif amour du passé ne fit pas de rapides progrès dans une des régions où il semble le plus légitime, dans

1 Vojez, pour le premier article, le cahier de décembre i853, page 7 a 5.

ic domaine de la liturgie et du chant ecclésiastique. L'état de décadence et d'altération de notre musique religieuse est malheureusement hors de doute. Une complète interruption du culte pendant près de dix années, la ruine et la dispersion de tous les grands chapitres, de toutes les riches communautés qui entretenaient des maîtrises et des chapelles devaient nécessairement détruire le vieux fonds de la musique catholique en France, et, depuis le rétablissement des autels, les prélats, même les plus zélés, n'ont jamais disposé de moyens assez puissants pour combler tant de lacunes, et renouer tant de traditions. On comprend donc que des réclamations incessantes, unanimes, aient, depuis bien des années, provoqué une réforme du chant ecclésiastique. Les plaintes étaient d'autant plus fondées, que, dans certains diocèses, on laissait à la fois estropier impitoyablement les antiques mélodies, et se glisser, s'installer dans les offices les chants les moins austères et les plus étrangers aux modes religieux. Arrêter d'une part ces profanes envahissements , ramener de l'autre la musique sacrée à ses formes les plus nobles, les plus simples, les plus pures, tel était le vœu et des fidèles et des artistes éclairés. Un journal fut fondé, en 1 845, pour soutenir, dans ces sages limites, les idées de réforme et de rénovation. Personne alors, pas plus les savants collaborateurs de la Revae de masùfue religieuse, que les simples amateurs de plain-chant, ne s'avisait d'aspirer à une restauration proprement dite, à une résurrection complète de la liturgie grégorienne. La prétention de reproduire , sous leur forme primitive , les mélodies du vu* siècle eût semblé chimérique à tout le monde. Un obstacle insurmontable apparaissait à tous les yeux, l'impossibilité de lire les neumes primitifs. On bornait son ambition à souhaiter pour les chanteurs une instruction plus solide, un sentiment plus juste et plus cultivé, une observation plus constante du caractère religieux, et, pour les livres de chant, un travail de révision et d'épuration fait avec goût, avec discernement, et plus ou moins conforme aux travaux de ce genre publiés, soit à Rome en i58a et 161&, soit à Paris en 1 655. 0

Les choses en étaient là lorsque l'espoir de déchiffrer les neumes vint à germer dans certains esprits. Dès lors il ne fut plus question de réviser et d'épurer nos graduels et nos antiphonaires en confrontant seulement les meilleures éditions et un certain choix de manuscrits lisibles, c'est-à-dire notés à la moderne; on commença à concevoir de plus hardis projets; on parla d'une révision radicale, d'une véritable restauration, d'une reproduction textuelle des livres grégoriens. Ces espérancJes ne faisaient que de naître, quand tout à coup on les crut

réalisées. Le manuscrit de Montpellier et sa double notation venait d'opérer ce miracle. Le savant inventeur de ce trésor en fut. comme on sait , tout d'abord ébloui , et crut avoir trouvé, ni plus, ni moins, un des deux eiemplaires de l'antiphonaire de saint Grégoire envoyés à Charlemagne par le pape Adrien. S'il en eût été ainsi, les articles de journaux qui proclamèrent alors la prochaine et merveilleuse réapparition des citants d'église du vu* siècle, n'auraient dit que l'exacte vérité. La clef de l'antique liturgie se fût trouvée dans cette notation alphabétique si lisible et si sûre, placée, dans le manuscrit, entre les neutnes et les paroles latines. Mais bientôt on reconnut, à des signes manifestes, que quatre siècles au moins avaient dû s'écouler entre la mort de Charlemague et la naissance du manuscrit. Les juges les plus compétents adoptèrent, A cet égard , l'opinion de l'habile et savant cal ligra plie à qui nous devons la copie déposée depuis deux ans è la Bibliothèque. Maintenant tout le mondé est d'accord pour refuser au manuscrit de Montpellier ce genre d'autorité souveraine qu'on voulait lui attribuer d'abord. Gela note rien au mérite de la découverte : elle n'en est pas moins d'un prix inestimable. Cette double notation, même imparfaite, est un secours inespéré, mais il n'en faut user qu'avec réserve. Les ratures, les hésitations, les diversités de traduction , dont parle M. Tardif dans sa réponse à M. Vincent1, ne font que confirmer les doutes émis par M. Nisard sur la parfaite exactitude de quelques-unes des interprétations de la notation alphabétique, doutes qu'il y a deux ans nous avions déjà signalés3.

Mais ce que nous ne savions pas alors, ce que nous n'aurions jamais soupçonné, c'est que, sans donner le temps à la critique de discuter, sans attendre l'opinion raison née et définitive de la science, un éditeur, encouragé , autorisé par de hautes approbations , avait , au premier bruit de la découverte, reconnu sans hésiter l'autorité suprême du manuscrit, tranché toutes les questions qu'il soulève, adopté toutes les versions qu'il révèle, et préparé, conformément à ces versions, une édition nouvelle du Graduel et de YAntiphoaaire, laquelle, déjà sous presse, allait paraître aux premiers jours de i85«a. Jamais assurément,

' Voyez notre premier article, cahier de décembre i853, p. 734. — * Voyei notre troisième article sur les Ancienntt notations matieales de 1 Europe, Journal des Savants, cahier de février i85a. p. 118. — 1 L'an des deux volumes porte même, sur le titre, la date de 18S1. Voici le* deux titres : i* Graduait romunum complectens missas omnium dominicarum et festorum dupheium et semtduplicium tolius ami, nec non officiian nocttrrnum naticitatit Domini el pnrcipaas proctssiones , conta reriso justa manateripta vetustissima. Pariiiis, apud J Lecoffre, i85i, t vol. in-ia; 2* Antiphonariam romanam eomplectens tespena dominicarum «t festorum tolius anni,

même en ce temps où tout marche si vite , on ne mena si grand train une si grave affaire. La concurrence est un tel aiguillon ! Nous sommes si jaloux de nos idées bonnes ou mauvaises, nous avons tant de voisins prêts a les dérober, que nous faisons tout en courant, même la liturgie.

S'il ne s'agissait ici que d'une simple spéculation privée, le mieux serait de n'en rien dire; mais c'est avec l'assentiment et sous l'autorité de deux prélats, c'est sous l'approbation d'une commission choisie et instituée par eux, que cette édition a vu le jour. Dès lors il n'est pas sans intérêt d'examiner quelle en est la valeur, et s'il Convient qu'un tel travail soit adopté ou imité dans les autres diocèses. Nous n'avons pas besoin de dire que les deux archevêques de Reims et de Cambrai sont ici hors de cause. Ils n'ont point agi par eux-mêmes; ils ont eu recours aux lumières d'une commission, ou plutôt de deux commissions nommées d'abord séparément, puis réunies, et travaillant en commun. Les membres de cette commission sont donc seuls responsables de ce qui a été fait.

Et notez bien que nous n'aurions pas un mot à dire s'il s'agissait dune œuvre scientifique. Traduire et imprimer en notation moderne le plain -chant du manuscrit de Montpellier, c'était une entreprise, sinou de grande utilité, du moins fort agréable aux amateurs de raretés musicales, pourvu, toutefois, que la traduction fût bonne, question que nous laissons de côté. Mais l'intention des deux prélats n'était pas de complaire à quelques archéologues. Le livre qu'ils voulaient, qu'ils demandaient à la commission était un livre tout pratique, un livre usuel, un bréviaire noté. Dès lors, avant de substituer aux textes en usage un nouveau texte musical, si vénérable qu'il fût , il fallait s'être assuré que , dans l'état actuel du culte catholique, ce texte pouvait être chanté; qu'il était compatible avec les habitudes, avec l'éducation des chantres et du public; que, dans tous les cas, on pouvait en attendre des effets meilleurs, plus purs, plus simples, plus religieux, que de notre plain-chant actuel, quelque imparfait qu'il soit. Voila ce qu'avant tout il fallait constater. Tous les feuillets du manuscrit eussent-ils été signés de saiut Grégoire lui-même, il n'y avait ni profit ni raison à les traduire et à les imprimer, s'ils devaient, sur nos lutrins, n'être qu'une lettre morte; si, par l'infirmité de uos voix, de nos oreilles, ou par tonte autre cause, nous étions hors d'état d'en tirer aucun parti.

toruw, cnΫ rttiso juxta rn.Ln^n^^Zù^iiw. Parisus. apod J.Lecofira, i85*. i vol.in-ta.

C'est là pourtant ce qui arrive. Nous. ignorons si, à Reims et à Cambrai, on possède des secrets inconnus a Paris; mais, jusqu'à preuve contraire, nous croyons qu'en aucun lieu du monde on ne peut aujourd'hui exécuter d'une façon tolérable les passages du nouveau Graduel et du nouvel Antiphonaire, qui différent essentiellement de ces mêmes passages pris dans les livres autorisés jusqu'ici. Qu'on fasse appel à tous les sectateurs des idées de restauration pure et de plain-chant primitif, eussent-ils tous la voix la plus juste, l'intonation la plus sûre, le sens musical Je plus exquis, il n'en sauraient venir à bout. Nous les mettons au défi de phraser et de rendre intelligibles ces interminables périodes, surtout s'ils les chantent en chœur comme le veut le rite actuel de l'Église. Malgré les barres de repos, malgré l'inégalité des notes, malgré tous les moyens d'accentuation inventés par la commission, jamais ils nedonneront lavieà ces redondantes séries dénotes agglomérées sur une môme syllabe, et se balançant à satiété, de degrés en degrés sans qu'il soit possible d'en saisir ni le dessin ni l'intention.

Il y a dans ce luxe de notes de quoi dérouter bien des systèmes. Eu général, on s'imagine que les phrases expressives et claires qui se rencontrent encore par intervalles dans le plain-chant, phrases peu chargées de notes et simplement construites, sont les derniers débris des mélodies primitives de l'Église parvenues jusqu'à nous presque sans altération, et que c'est, au contraire, l'oubli des traditions, l'impéritie des chanteurs, qui ont produit ces marches traînantes et monotones, ces encombrements de notes qui altèrent et défigurent la pensée musicale dans la plupart des graduels et des répons? Il semblerait qu'en retournant en arrière, en remontant à la source de cette admirable musique, on devrait la trouver plus limpide et plus transparente. Eh bien, non; voilà un manuscrit qui, s'il n'est pas du vnr1 siècle, est du xu* pour le moins; plus vieux, par conséquent, de deux ou trois cents ans que tous les types de nos livres actuels de plain-chant; ce manuscrit, selon toute apparence, reproduit des formes mélodiques beaucoup plus anciennes que lui , et pourtant nous y trouvons redoublés , aggravés ces amas de notes superflues qui nous choquent tant aujourd'hui! Ce n'est pas tout, l'Antiphonaire de Saint-Gall, monument paléographique plus antique, à coup sûr, que le manuscrit de Montpellier, abonde en exemples semblables : vous y rencontres, à chaque page, des formules mélodiques d'une longueur démesurée, formules que nos éditions modernes, encore si prolixes elles-mêmes, ont considérablement élaguées. Ainsi, dans ce verset du troisième dimanche de l'Avent: Ostende nobis, Domine, misencoraUam taam , et salulare tuam da nobis, le manuscrit de Saint-Gall attribue,

îa.

JOUKNAL DES SAVANTS.

en signes neumatiques, trente-six notes au mot taam, et quarante au mot nobis, tandis que l'édition de Paris de 1826 se contente de neuf notes pour le premier et de onze pour le second. Au verset Notam. fecit Dominas (graduel du jour de Noël : Vtdernnt omnes fines terrée, etc., etc.) , la première syllabe du mot Dominas est surmontée, dans le manuscrit de Saint-Gall, de qmtrante-kait sons neumatiques; elle ne porte que qaatre notes dans l'édition de iSaô1. Or, comme le manuscrit de Montpellier est d'accord, dans ce passage, avec celui de Saint-Gall, l'édition de 1 85 a, l'édition rémo-cambrésienne , restitue bravement à la syllabe Do ses qaarante-kait notes, sans en retrancher une seule.

Nous avons peine à comprendre que les membres de la commission , avant de prendre un tel parti, n'aient pas conçu quelques doutes, et ne se soient pas donné le temps de réfléchir. L'opinion générale , ils le savaient, demandait tout autre chose; on voulait, à tort ou à raison, plus de simplicité, comme un moyen d'obtenir une exécution moins lourde, moins pénible, et voilà que, contre toute attente, sous prétexte de ramener le plain-chant à sa pureté primitive , on le complique outre mesure, on le rend inexécutable.

Pour expliquer ce genre de réforme si imprévu, les membres de la commission ont, après coup, quand déjà leurs deux volumes avaient vu le jour, imprimé et publié à part un mémoire justificatif. C'est un préjugé, disent-ils, que d'attribuer aux chants primitifs de l'Eglise une simplicité austère, un accent presque syllabique : les longues suites de notes sur certaines syllabes, l'ampleur, l'abondance, le luxe des périodes et surtout des finales, ont toujours été un des traits dis tinc tifs du chant grégorien2. Nous en tombons d'accord; mais là n'est pas la question. Avce-vous un moyen pratique de nous faire entendre et sentir ce luxe, cette abondance, cette ampleur du chant grégorien? Si vous ne i'avet pas, à quoi bon ces milliers de notes? pourquoi les

1 Les éditions romaines ne sont guère moins sobres. Ainsi nous trouvons huit notes sur le mot luum, quinze sur le mot nobii, et neuf sur la première syllabe du mot Dominât dans le graduel romain de 1697. (Grudualc romanum, jaxia missale sacrosancti concilii Tridentini et S. PU qainti, P. M. authorilatc editum. Cujtu antiquus Ecclesiœ contas Gregorianus e puro fonte romano elicitut accarate notatar. Parisiis apud Ballard. MDC. XCVII.) Les Chartreux seuls, pour obéir à leur règle, n'ont jamais rien retranché des séries de notes de l'ancienne liturgie. Aussi, dans tous les graduels des Chartreux , nous retrouvons les quarante-huit notes sur la première syllabe du mot Dominus. Mais aussi comment sool-elles exécutées ? — ' Voyez le S 7, p. 36 et 37, du Mémoire sur la nouvelle édition du Graduel et de VAntipkonaire romains publiée par ordre de Messeigneurs les archevêques de Reims et de Cambrai. A Paris, chet J. Lecoflre. libraire, in-8* do 87 pages.

restituer? que ferons-nous de ces signes muets? Le cadeau est dérisoire. Ce n'est pas sur le papier, c'est à nos cœurs et à nos oreilles qu'il faudrait rendre cette richesse. Vous déplorez qu'elle ait depuis longtemps disparu de notre liturgie , que , de siècle en siècle , d'indignes réviseurs . procédant par élimination, aient peu à peu saccagé ces nobles périodes. Comme tous, nous le déplorons, sans analhème toutefois. Ces pauvres réviseurs ont tout simplement obéi à la plus forte des tyrannies, à la marche du temps. Maintenant le mal est fait, tâchons que le remède ne soit pas pire que le mal. Rétablir ce qui a été supprimé, allonger ce qui a été racourci, lorsque ce qui reste est déjà démesurément long, c'est un moyen , selon nous, beaucoup trop héroïque. La commission, dans son mémoire justificatif comme dans son travail, a constamment oublié deux choses : ce qu'étaient nos pères au vu* siècle, ce que nous sommes aujourd'hui. Si seulement elle eût jeté les yeux froidement, sans enthousiasme, sur les irrévocables changements accomplis dans ce long intervalle, elle n'eût pas tardé â reconnaître quelle poursuivait une chimère : la théorie aussi bien que l'histoire le lui auraient à l'envi démontré.

Cette double démonstration nous serait au besoin fournie par deux excellents écrits publiés récemment sur cette question de la restauration des livres liturgiques, l'un par M. Adrien de la Fage1, l'autre par M. Joseph d'Ortigue5. M. de la Fage s'est spécialement donné pour but l'examen du travail de la commission rémo-cambrésienne. C'est une critique substantielle et technique, fondée sur une expérience et une érudition musicale consommée. Pour établir l'impossibilité d'une restitution intégrale du chant grégorien, l'auteur n'a besoin que d'exposer exactement l'état actuel du plain-chant et les phases successives qu'if a suivies depuis son origine jusqu'à nos jours. Son argumentation est tout entière dans les faits, dans la pratique et dans l'histoire. Quant à AI. d'Ortiguc, il s'est proposé une autre tâche : sa polémique est d'un tout autre genre; c'est dans la sphère des idées générales qu'il se place de préférence. 11 expose et discute les différences essentielles de la musique proprement dite et du plain-chant, de la tonalité moderne et de la tonalité grégorienne, il en montre les contradictions, les invincibles antipathies , et , de ces hauteurs de la question , il arrive par d'autres voies aux mêmes conclusions que M. de la Fage. nous prouvant . comme

1 De la reproduction des livret de plain-chant romain, par Adrien de la Fage. Paris. in-8', citez Blanchet, rue Crou-des-PeliU-Chanips, n. — 1 Introduction à Tétnde comparée de* tonalités et principalement da chant grégorien et de la musique moderne, par M. J- d'Ortigue. Paris, ïo-i8, cbei Potier, quai Malaquais.

lui, que tout espoir de restituer l'ancien plain-chant du vu* siècle est un rêve généreux, mais un rêve.

Nous voudrions, en peu de mots, s'il est possible, indiquer les points fondamentaux , la substance de ces deux écrits si divers et si concordants. Nous parlerons d'abord de M. de la Fage : M. d'Ortigue, par ses études sur les tonalités , nous sera comme un acheminement pour retourner à M. de Cousseraaker et à l'histoire de l'harmonie.

M. de la Fage pose avant tout cette question : le plain-chant, au temps de sa splendeur, était-il exécuté, comme aujourd'hui, par un chœur, par une réunion de chantres plus ou moins nombreux , et les voix des lidèles se joignaient-elles aux voix des chantres comme il arrive encore quelquefois en certaines églises? Non , dit-il , n'en déplaise à ce qui se dit et s'imprime tous les jours. Il y a là, pour commencer, un dissentiment complet entre l'auteur et les membres de la commission, car on lit dans le mémoire de ceux-ci, page ho, à propos de la belle époque du chant grégorien : « Le chant de l'Église était alors populaire, « et la voix immense du peuple remplissait les immenses voûtes de nos «cathédrales, etc.» — Le peuple, dit M. de la Fage, n'intervenait alors que par quelques courtes paroles fortement accentuées en réponse aux salutations du célébrant ou aux conclusions des oraisons, pour témoigner qu'il se joignait d'intention à la prière. Le mot amen, les mots et cam spirita tao, ou bien encore gloria tibi Domine, étaient seuls proférés à haute voix par la masse des assistants. En toute autre occasion il était interdit aux fidèles de chanter dans l'église. Le concile de Laodicée, en 364, confirma cette interdiction, et ce fut par exception, par tolérance, que saint Ambroise, un peu plus tard, permit, dans son église, à un certain nombre d'assistants, de prendre part au chant des hymnes. Or les hymnes alors, comme plus tard les séquences ou proses , étaient des chants populaires , et non des parties intégralités de la liturgie. Le plain-chant, proprement dit, ne devait être entonné que par le préchantre, prœcentor, lequel avait le droit de s'adjoindre un sous-chantre, snecentor, et même un suppléant, concentor. C'est encore à peu près , nous dit M. de la Fage , ce qui se pratique dans l'Église grecque. Le prôtopsalte remplit les fonctions du préebantre, et même , comme on voit, il en porte le nom; il est assisté d'un paraphoniste qui n'est autre que le concentor. Quant au chœur, il répond au célébrant et ne chante que quelques parties de l'office. L'organisation est la même dans le rite arménien. Ces pratiques communes ont certainement une même origine. Leur ressemblance témoigne de leur antiquité. Dans l'Église latine, les morceaux d'apparat, tels que les

ripons, les graduels, les alléluia, étaient exécutes par le préchantre ou primicier, monté sur l'un desambons, et le sous-chantre ou son suppléant , monté sûr l'autre ambon, lui répondait, c'est-à-dire répétait ce qu'il venait de chanter, pour lui donner le temps de reprendre haleine, ou achevait ce qu'il n'avait lait qu'entonner. Le préchantre et ses assesseurs, mais surtout le préchantre, cherchaient, en général, a briller comme des chanteurs de profession, plus soucieux, disait-on, d'édilîer les fidèles par la beauté de leur voix que par la bonté de leurs mœurs. Aussi, malgré son zèle musical, saint Grégoire nu voulut pas permettre que les diacres pussent être préchantres. Il rendit les deux fonctions incompatibles. Le diacre, une fois ordonné, n'eut plus le droit de monter sur l'ambon que poux lire 1 Évangile à la messe. Le préchantre, au contraire, devint un pur musicien, un artiste, un virtuose. On conçoit que chantant seul, maître de ses mouvements, libre de prolonger ses phrases a volonté, puisqu'il interprétait une musique non mesurée , et n'obéissait qu'à une sorte d'accent rhythmique, il devait mettre «on honneur à introduire dans les mélodies les ornements, les agréments, les embellissements de tout genre que lut suggéraient ses études ou son inspiration. Voilà ce qui explique comment k> pièces qui jadis se chantaient à l'ambon, sont, dans les anciens manuscrits, chargées de ces amas de notes maintenant inintelligibles. On a eu beau les réduire, les émonder de siècle en siècle, ce qui en reste est encore d'un effet insipide, parce qu'au lieu de sortir, comme autre fois, par successions plus ou moins rapides, d'un seul gosier souple et flexible, et de se dérouler, tantôt en traits éblouissants, tantôt en onctueuses tirades, ces notes sont martelées une à une par une masse de lourdes voix qui leur donnent à toutes une valeur à peu près égale Comment s'est opérée cette métamorphose ? Quand les soli ont-ils cessé? Comment le chœur s'est-il substitué au préchantre? M. de la Fage aborde toutes ces questions avee une grande sûreté d'érudition, et nous donne, sur la transformation successive du rite, des détails aussi précis qu'intéressants.

On conçoit que, même au temps où cette musique avait encore toute sa jeunesse, il était difficile de se procurer partout des musiciens habiles et des voix exercées. 11 v avait même des pays, le nôtre notamment, où les virtuoses étaient presque inconnus. Jusqu'à Pépin le Bref, nous n'avions pas de chantres à proprement parler. Dans l'Italie elle-même beaucoup d'églises manquaient d'hommes capables de reproduire convenablement tout ce luxe vocal en usage dans les grandes et riches basiliques. Aussi, en réglant et réformant la liturgie musicale.

saint Grégoire eut grand soin de faire un choix judicieux entre toutes ies façons, plus ou moins brillantes, dont chaque préchantre interprétait les anciennes mélodies , et de conserver celles qui , tout en répondant dignement à la majesté du culte , était en même temps à la portée du plus grand nombre des chanteurs. Malgré ces précautions , les pièces destinées aux voix seules étaient encore d'une exécution trop difficile pour que, dans toutes les églises , on pût les faire entendre d'une façon satisfaisante. Aussi, moins de deux siècles après saint Grégoire, il n'y avait plus qu'un petit nombre de lieux où quelques-unes seulement de ces pièces d'apparat fussent encore exécutées selon l'ancienne tradition. L'usage s'était répandu presque partout d'adjoindre au préchantre et à ses deux auxiliaires un corps de chantres, schola cantorum, à l'exemple de ce qui s'était établi dès longtemps k la chapelle papale, on le préchantre avait six adiuteurs. Le corps des chantres ne fut d'abord chargé que de psalmodier les psaumes, sorte de récitation syllabique et à peine musicale , Sont plusieurs voix simultanées pouvaient trèsbien s'acquitter. Puis on lui confia les antiennes d'introït, d'offertoire et de communion, chantées d'abord à peu près de la même manière que les versets des psaumes. Cette partie de l'office , sous le rapport musical , avait peu d'importance. Elle était dite dans le fond de l'église, loin des yeux des assistants. Aussi, dans les manuscrits anciens, ces sortes de pièces , qui composent l'antiphonaire proprement dit , sont - elles beaucoup moins chargées de notes que les répons-graduels. Mais les graduels eux-mêmes ne tardèrent pas à subir la loi commune et à perdre leur précieux privilège d'être chantés par des voix seules. Les préchantres médiocres, peu sûrs de leur talent, ne demandèrent pas mieux que d'être soutenus par un ou deux de leurs compagnons , qui entonnaient avec eux et continuaient à chanter à l'unisson d'un bout à l'autre du morceau. A peine cette voie fut-elle ouverte qu'on y entra presque partout. On suppléa au talent par le nombre, à la qualité par la quantité. Le chœur, le corps des chantres, devint plus envahissant chaque jour. Petit à petit tout vint se perdre dans le chœur ; il fut l'unique organe, le seuJ dépositaire du chant ecclésiastique. Les fonctions de préchantre, successivement réduites, et bientôt presque nominales, finirent par changer complètement de nature, si bien que, pendant les derniers siècles, sauf dans quelques communautés fidèles aux vieux usages, le précantorat n'était plus qu'une haute dignité ecclésiastique, et que souvent le préchantre ne savait même pas chanter. Tous les novices, au contraire , tous les clercs, furent, dès le toi' et le a.' siècle , initiés tant bien que mal au plain-chant, afin de renforcer le chœur.

Devenus moines ou chapelains, ils continuèrent à chanter de leurs stalles ce qu'ils avaient entendu , chante et retenu dès leur enfance. De là des chœurs, du plus en plus nombreux, auxquels, par un abandon inévitable des anciennes interdictions, les assistants furent bientôt admis, pour certaines parties de l'office, à joindre aussi la masse de leurs voix.

Voilà, selon M. de la Fage, et nous croyons le tableau fidèle, la différence fondamentale entre l'ancienne manière d'exécuter le plainchant et la manière de l'exécuter aujourd'hui. De ces faits clairement exposés et solidement établis, il conclut que le plain-chant, en perdant son ancien mode d'interprétation , a véritablement perdu la vie, c'està-dire tout ce qui constituait sa beauté et sa puissance ; que, pour le rendre exécutable, il fallut peu à peu le simplifier, c'est-à-dire l'altérer plus ou moins-, que, pour corriger l'effet de ces altérations, pour raviver et réchauffer les débris de cette musique mutilée, on eut recours, dès le xi' et le xn* siècle , à un dangereux moyen , à l'usage de la diaphonie, de l'organation , du déebant, c'est-à-dire *de l'harmonie, cette combinaison musicale essentiellement opposée au principe même du plain-chant; que l'emploi du chœur, dune part, et l'alliance avec l'harmonie, de l'autre, nous ont fait un plain-chant absolument différent du véritable chant grégorien, et que, par conséquent, tout projet, toute prétention de nous rendre celui-ci, de nous en faire entendre même un écho aftaibli, sans revenir à l'ancien mode d'exécution, chose, d'ailleurs, impossible, et qu'on ne propose pas, est une évidente chimère.

Quel que soit notre désir d'abréger, nous ne pouvons guère nous contenter d'énoncer purement et simplement ces conclusions de M. de la Fage -, quelques détails sont encore nécessaires. Nous les réserverons pour un prochain cahier.

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