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Il est sans doute question d'un corps franc de Paris

Le 30, notre bataillon fut complété de jeunes gens de réquisition du département du Nord. Le même jour, sortie qui eut autant de succès que celle du 25, à l'exception que nous ne fûmes pas mouillés.

Nous n'avions toujours aucune nouvelle des sièges de Landrecies et du Quesnoy; cependant nous soupçonnions bien qu'elles étaient tombées au pouvoir des ennemis.

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Nivôse an II (décembre 1793-janvier 1794). — Le 9 de nivôse, on apprit avec une satisfaction bien vive que le port de Toulon était rendu à la Liberté; mais que les Anglais avaient entièrement détruit notre marine, et que les bâtiments qu'ils n'avaient pas pu emmener, ils les avaient incendiés dans le port !.

1. La vérité des faits n'est pas encore assez connue; elle devrait tenter un chercheur. Aucun gouvernement ne s'est conduit en pareille circonstance comme le gouvernement anglais, responsable de la conduite de sa flotte et de son armée. Il reste à sa charge devant l'histoire : 1° l'enlèvement méthodique des approvisionnements maritimes de l'arsenal au mépris de la convention signée par laquelle l'amiral anglais s'engageait à ne prendre que ce qui lui était nécessaire et à dédommager ensuite la France « dès le retour d'un gouvernement régulier »; 2° la destruction de ce qu'il ne put enlever, confiée à une compagnie d'incendiaires aux ordres de Sidney Smith dont le rapport écrit a passé en France dans nos ventes d'autographes; 3° l'abandon calculé de la place de Toulon dès que les navires anglais furent chargés des approvisionnements de

Le 14, deux bataillons de réquisition de Cambrai et des environs partirent sous bonne escorte pour Lille, où ils devaient être incorporés.

Le 15, un détachement du 9e régiment de hussards partit pour Bouchain.

Le 17, arriva un bataillon de réquisition de Noyon (Oise).

Le 20, arriva à Cambrai le 17e bataillon de la réquisition du département de Paris. Il s'y trouva beaucoup d'anciens volontaires de notre bataillon : les uns avaient déserté, les autres avaient obtenu des congés et avaient été réformés. Le lendemain, ce bataillon fut incorporé; beaucoup entrèrent dans le nôtre, surtout nos anciens camarades.

Le 24, la garnison fit une sortie pour la rentrée des grains; ce jour, notre cavalerie s'aventura un peu trop avant et elle fut obligée de soutenir une charge de l'ennemi ; elle se battit avec courage, mais elle fut contrainte de se replier sous les glacis avec une perte de douze hommes.

Le 25, deux hussards faits prisonniers la veille revinrent à Cambrai.

l'arsenal; 4° le lâche abandon des Toulonnais compromis qu'ils envoyèrent par le fait à la guillotine en les repoussant des embarcations auxquelles ils demandaient asile. Jamais leçon plus épouvantable ne fut donnée à des Français assez imprudents pour se fier à l'étranger. Disons à la décharge des Toulonnais qu'ils y avaient été contraints par la faim ; ils étaient bloqués du côté de la terre comme du côté de la mer.

Pluviôse an II (janvier-février 1794). — Le 4 pluviôse, arriva le 8e bataillon de Paris; il fut incorporé dans les corps de la garnison. Le même soir, notre bataillon reçut Tordre de se tenir prêt à partir pour se rendre à Bouchain. Cette nouvelle ne fit pas grand plaisir, car nous savions que Bouchain était un endroit malsain et ennuyeux.

Le 5, nous partîmes avec un régiment de cavalerie pour escorte; nous fûmes obligés de prendre par la vieille route, vu que l'autre était interceptée. La cavalerie retourna sur Cambrai et notre bataillon entra dans Bouchain; nous y trouvâmes, pour garnison, deux bataillons : un des Deux-Sèvres et un de la Somme, ainsi qu'un détachement des chasseurs de Versailles. Le soir,, arriva à Bouchain le 13° régiment de cavalerie.

Le 6, à la pointe du jour, toute la garnison sortit de la ville pour protéger la rentrée des grains et du bois. Les chasseurs de Versailles éprouvèrent quelques pertes; nous rentrâmes beaucoup de grains et de bois.

Il faisait toujours un temps froid; la neige tombait continuellement, et on était obligé de relever les factionnaires à chaque demi-heure.

Le 8, comme on venait de fermer les portes de la ville, arrivèrent, sur une voiture, un vieillard avec sa fille qui avait quatre enfants en bas âges; ils fuyaient un village que les ennemis ravageaient. On fut chez le commandant de la place pour le prier de vouloir bien faire baisser

les ponts-levis. Le commandant répondit qu'il ne pouvait pas, sans compromettre la place, par un temps aussi épais en face de l'ennemi; qu'il y avait tout à craindre, qu'il était même possible que ce fût une ruse de guerre. On fit savoir à ces malheureux qu'ils ne pouvaient pas entrer. Ils se décidèrent à passer la nuit sur leur voiture, en se couvrant avec des matelas et des couvertures. Le lendemain matin, à l'ouverture des portes, avec quel effroi on s'aperçut que ce vieillard et les quatre petits enfants étaient morts par la gelée ! — La jeune femme pouvait encore à peine respirer; cependant on parvint à la ramener à la vie.

Jamais tableau ne fut plus effrayant; les quatre pauvres innocents dans les bras du bon vieillard et la jeune femme mourante qui cherchait à les ramener à la vie. Dans le courant de la journée, on leur rendit les derniers devoirs.

Le 16, la garnison fit une sortie, à onze heures du soir, par un temps affreux. En passant, par la porte de secours, sur un petit pont de planches, on perdit un sergent qui tomba à l'eau.

Le 47, beaucoup de grains et du bois entrèrent dans la ville.

Le 20, sortie générale ; toutes les troupes des environs firent jonction avec nous. L'expédition avait pour but d'attirer l'ennemi dans la plaine et de le mettre entre deux feux; nos tentatives furent vaines, et le résultat fut seulement la rentrée de beaucoup de grains.

Le 30, il arriva plusieurs déserteurs des hussards hongrois et autres.

Ventôse an //(février-mars 1794). — Le 1er ventôse, plusieurs jeunes gens de la première réquisition passèrent à l'ennemi avec armes et bagages.

Le 4, arriva à Bouchain une compagnie de canonniers volontaires, dite la Montagne foudroyante.

Le 5, arriva une compagnie de canonniers de réquisition du département du Nord, qui fut incorporée dans le 9e régiment d'artillerie à pied.

Le 6, vers les six heures du soir, la cloche d'alarme, le tocsin et la générale se firent entendre dans la ville haute et dans la ville basse; les corps se rendirent à leurs postes. C'était le feu qui était dans une maison de la ville haute, proche d'un de nos magasins à poudre; on y porta un prompt secours, et les suites ne furent pas fâcheuses.

Le 18, un bataillon de réquisition de la Normandie arriva à Bouchain, et fut incorporé dans nos bataillons.

Le 19, le bataillon du département de la Somme partit de Bouchain.

Dans la nuit du 19 au 20, plusieurs fermiers d'Ortaing, près Bouchain, passèrent à l'ennemi avec leurs plus précieux effets. Le lendemain, la cavalerie, avec l'agent de la commune, firent

l'enlèvement de tout ce qui restait à ces émigrés français.

Le 22, la garnison sortit pour protéger la rentrée des grains.

La disette des viandes était considérable; nous mangions presque toujours des viandes salées. Tous les corps de l'armée firent abandon de leurs rations de viande, les uns pour deux jours par décade, d'autres pour cinq, et enfin d'autres jusqu'au moment où l'on serait en pays ennemi. Cet acte de générosité de la part des troupes ne fut pas suivi d'exécution, étant réduites à la ration de campagne.

Une nouvelle organisation compléta les bataillons à mille soixante-sept hommes. Une grande partie des réquisitionnaires de Normandie tombaient malades; beaucoup prenaient un tel chagrin qu'en quatre à cinq jours ils passaient de la vie à la mort.

Les 23, 24 et 25, sorties pour la rentrée des grains.

Le 26, un jeune militaire du 5e bataillon de Paris, de la première réquisition, se coupa plusieurs doigts de la main en coupant du bois; on trouva par terre trois morceaux de doigts qui avaient été comme hachés avec un couperet. Cet homme fut accusé de l'avoir fait exprès, car il n'eut rien de plus pressé que de demander à un de ses camarades : <c Crois-tu qu'avec une telle infirmité je pourrai avoir mon congé? » Ce lâche

fut envoyé à une commission militaire pour y être jugé.

Le 28, la garnison fit une sortie pour la rentrée des grains.

Germinal an II (mars-avril 1794). — Dans la nuit du 2 au 3 germinal, arrivèrent à Bouchain quatre cents hommes de cavalerie de Cambrai.

Le 3, à quatre heures du matin, cette cavalerie, celle de Bouchain, trois bataillons d'infanterie et plusieurs pièces de canon, sortirent par la porte de Douai, firent jonction avec les troupes du camp d'Arleux et marchèrent à l'ennemi. Le soir, chacun rentra dans ses positions; nous eûmes un homme tué et une quizainne de blessés, entre autres un qui, après avoir mis six hommes hors de combat, perdit ses deux oreilles ; l'autre eut la figure coupée en deux. La reconnaissance terminée, la cavalerie de Cambrai retourna à sa garnison.

Le 4, nous partîmes pour Cambrai. Chemin faisant , plusieurs Normands de la réquisition périrent sur la route. Nous arrivâmes à Cambrai, bien satisfaits d'avoir quitté Bouchain; nous fûmes logés chez les habitants; il y avait une forte garnison.

Le 5, à sept heures du matin, on fit battre la générale ; on fit des perquisitions à l'effet de découvrir les complices d'une conspiration découverte à Paris; plusieurs suspects furent mis en arrestation.

Les 7 et 8, arriva beaucoup de cavalerie légère.

Le soir, six bataillons d'infanterie entrèrent dans Cambrai. A huit heures, la générale se fit entendre; les troupes, au nombre de vingt mille hommes, s'assemblèrent sur l'esplanade et sur la place d'armes. A minuit, toute la troupe sortit par la porte d'Allemagne, soutenue de beaucoup d'artillerie ; on divisa ce corps d'armée sur trois colonnes qui furent passer le reste de la nuit au bivouac, à environ une lieue. A la pointe du jour, nos hussards d'Austrasie égorgèrent un piquet de trente hommes à l'ennemi; nos troupes avancèrent pour reconnaître la position de l'ennemi, but principal de l'expédition. Les Autrichiens s'opposèrent à la marche de nos colonnes; notre artillerie fit des merveilles, car les troupes ennemies n'avaient pas beaucoup de canons. Nos colonnes avancèrent dans la plaine et nos troupes légères firent les reconnaissances.

Cinq cents hommes du régiment de carabiniers arrivèrent à Cambrai dans le courant de la journée, et partirent de suite sur le champ de bataille; mais la nuit venue, on ne put pousser plus loin, et la troupe rentra dans Cambrai sur les onze heures du soir.

Nous perdîmes dans cette affaire plusieurs braves du régiment d'Austrasie.

Le 10, par une pluie abominable, plusieurs bataillons retournèrent dans leurs cantonnements.

Le 11, nos hussards d'Austrasie furent à la découverte et surprirent un poste à l'ennemi. Parmi les prisonniers, ils reconnurent plusieurs hussards de leur régiment qui avaient déserté; ces mauvais sujets furent guillotinés quelques jours après.

Le soir, les régiments de cavalerie passèrent la revue du général de cette arme.

Le 12, les hussards d'Austrasie furent cantonner dans le village de Fontaine-Notre-Dame. Un détachement du 10e régiment de dragons partit pour Bouchain.

Le même jour, le reste du régiment des carabiniers arriva à Cambrai. La pluie ne discontinua pas.

Le 14, le régiment des carabiniers partit pour se rendre à Douai.

Le 18, arriva à Cambrai le dépôt du régiment des hussards noirs, environ deux cents hommes.

Le 19, le régiment des hussards noirs fut cantonner dans les villages.

Le même jour arrivèrent à Cambrai les dépôts du 6e régiment de cavalerie et du 9e régiment de hussards.

Le 20, au soir, notre compagnie reçut Tordre de se tenir prête à passer l'examen des officiers supérieurs d'artillerie, nommés par le Comité de salut public, conformément au décret de la Convention.

Le lendemain, à six heures du matin, nous nous

rendîmes sur l'esplanade pour y subir l'examen qui eut toute la réussite qu'on avait droit d'en espérer. Les examinateurs furent satisfaits, et donnèrent à tous les officiers et sous-officiers de notre compagnie des certificats sans lesquels on ne pouvait prétendre à aucun avancement.

Le 28, une reconnaissance de cinquante hommes fit rencontre de l'ennemi qui s'avançait en force sur Cambrai. Nos hussards furent obligés de rétrograder sous les glacis. Aussitôt on fit battre la générale; la cavalerie, soutenue de plusieurs pièces de canon, fit une sortie.

Le 29, la générale fit mettre la troupe sous les armes, à la pointe du jour; aussitôt elle fit une sortie et chassa l'ennemi jusque dans ses retranchements. Le soir, la troupe rentra, un peu fatiguée. Nous eûmes, dans cette affaire, un canonnier qui eut la cuisse emportée par un boulet; cet homme intrépide disait à ses camarades qui le secouraient : « Allons, mes amis, du courage, ne vous effrayez pas ; cela ne sera rien. » Il fut conduit à l'hôpital, où on lui fit l'amputation.

Le 30, toute la cavalerie fit une sortie et ne rencontra pas les ennemis.

Floréal an //(avril-mai 1794). — Le 2 floréal, à deux heures du matin, on battit la générale, et toute la troupe sortit de la ville divisée en trois colonnes. L'infanterie se rangea en bataille à une lieue de la ville, et la cavalerie fut, avec de l'artil-

lerie légère jusqu'à cinq lieues, sans rencontrer les ennemis.

On rentra le soir à Cambrai, bien fatigués.

Le 3, les postes furent occupés par le 4e bataillon des fédérés, et tous les autres corps se tinrent prêts à partir. Le soir, le 4* bataillon de la Somme arriva à Cambrai pour y prendre garnison.

Le 4, à quatre heures du matin, on fit battre la générale ; la troupe assemblée resta sous les armes deux grandes heures, par un temps très humide, sans ordres. La plupart des soldats se prirent de boisson avec de l'eau-de-vie, ce qui causa un peu de désordre. Vers sept heures, la colonne, composée de six régiments de cavalerie soutenus de neuf pièces d'artillerie légère, et de sept bataillons d'infanterie avec dix-huit pièces de canon, firent jonction au camp de César avec les troupes de la garnison de Douai et celles du camp d'Arleux. Toute la colonne se mit en marche et repoussa les ennemis jusqu'à deux lieues de Valenciennes, sans tirer un coup de canon; on prit dans différents villages beaucoup de prisonniers, de domestiques, de vivandiers et quantité d'effets des émigrés français; on prit aussi plusieurs femmes, plusieurs curés émigrés, et tout ce cortège arriva à Cambrai sous bonne escorte.

Des hussards d'Austrasie poussèrent leurs reconnaissances jusque sous Valenciennes. Ils entrèrent dans l'abbaye de Fontaine, située à une lieue de Valenciennes; les femmes de cette abbaye pri-

rent la fuite à l'approche de nos hussards, en abandonnant leur souper déjà servi sur table. Nos hussards se mirent à table et ne quittèrent qu'à trois heures du matin.

Toute la troupe passa la nuit au bivouac, et le lendemain, à la pointe du jour, l'ennemi fut attaqué. Mais, vers huit heures, il y eut un désordre qui faillit perdre la colonne.

L'infanterie était rangée sur une ligne masquée par une hauteur; le 5e bataillon de Paris était un peu isolé sur la droite, avec ses deux pièces de bataille et trois pièces de 4 longues. Notre cavalerie légère était en avant, de l'autre côté du monticule. Dans cette position, tout paraissait tranquille, et les soldats essayèrent de se faire cuire quelques aliments, sans s'éloigner de leur rang. On entendit crier sur toute la ligne : Aux armes! C'étaient les hussards noirs et d'Austrasie qui, chargés par une cavalerie supérieure, se repliaient en désordre. Ni l'artillerie, ni l'infanterie ne purent protéger leur retraite, l'ennemi étant pêlemêle avec eux. Nos» hussards se jetèrent sur le 5e bataillon de Paris, culbutant, avec leurs chevaux, beaucoup de volontaires et de canonniers. Lorsqu'ils furent en partie passés, on ferma la colonne et l'infanterie fit feu, mais le désordre qui régnait dans les rangs empêcha de continuer; la cavalerie ennemie tomba sur le 5e bataillon de Paris, ainsi que sur les canonniers, et en fit une boucherie. La musique de ce bataillon qui sortait

de jouer l'air : On va leur couper les flancs, ran tan plan/ etc., fut en partie massacrée.

Cependant des régiments de cavalerie vinrent avec des pièces d'artillerie légère, et repoussèrent les ennemis en leur faisant éprouver une grande perte.

On blâma beaucoup les canonniers qui servaient les trois pièces de 4 longues; la plupart furent victimes de leur étourderie, car quantité furent hachés; et les pièces, prises par l'ennemi. Notre détachement, qui servait les deux pièces du 5° bataillon de Paris, eut deux hommes tués, un fait prisonnier et six dangereusement blessés; nous perdîmes également quatre chevaux, et quatre charretiers furent blessés. Le 5e bataillon de Paris perdit quatre-vingts hommes ; un bataillon de sapeurs perdit aussi une grande quantité de monde.

L'ennemi fit une perte considérable de cavalerie.

Dans le restant de la journée, il y eut différentes petites affaires où les Français eurent quelques avantages.

On ne fit pas l'éloge du premier bataillon de la Somme; le commandant de ce corps fut mis en arrestation par ordre du représentant du Peuple.

Le soir, toute la troupe rentra dans Cambrai à l'exception de plusieurs bataillons qui bivouaquèrent sous les glacis. Le nôtre fut du nombre.

Le 6, à six heures du soir, on fit battre la géné-

raie ; les corps s'assemblèrent dans les lieux indiqués, et commencèrent à filer sur les neuf heures ; on passa le reste de la nuit au bivouac, à deux lieues de la ville.

Le lendemain 7, la colonne se porta sur le Cateau et le camp de Solesmes, position formidable de l'ennemi. Au point du jour, les ennemis furent attaqués; nos gens s'emparèrent de plusieurs villages et contraignirent les grand'gardes ennemies à se replier. Le combat devint opiniâtre; les généraux, parcourant la colonne, faisaient marcher au pas de charge, baïonnette en avant, sur le camp ennemi ; mais le terrain n'était pas avantageux pour les Français qui occupaient un fond rempli de ravins. L'ennemi se disposait également à charger. On vit un corps de cavalerie s'avancer, soutenu d'une nombreuse artillerie. La cavalerie française marcha à sa rencontre; la mêlée fut meurtrière, mais la cavalerie légère ne se trouvant pas soutenue par la grosse cavalerie, fut contrainte de se replier dans le plus grand désordre. Nos bataillons et l'artillerie firent un feu soutenu, mais le mauvais commandement fit naître le désordre, et le désordre causa un revers affreux. La déroute était presque générale dans la colonne; des bataillons épars furent massacrés; d'autres, qui heureusement firent bonne résistance, sauvèrent le reste de l'armée. On se replia jusqu'aux portes de Cambrai, dans le plus grand désordre.

Cette funeste affaire coûta beaucoup : nous perdîmes huit cents hommes, vingt-quatre pièces de canon et quantité de chevaux . Le général Chapuy, qui commandait cette expédition, perdit entièrement la confiance des troupes. Ce général, ainsi que son état-major, disparurent à la fin de cette affaire; les uns dirent qu'ils avaient passé à l'ennemi; d'autres dirent qu'ils avaient été faits prisonniers de guerre. Ce qu'il y eut de certain, c'est que le général fut blessé et qu'il parut faire beaucoup de résistance dans la mêlée. Ce ne fut pas la perte de ce général qui fut le plus sensible à l'armée, car il ne jouissait pas d'un grand crédit.

La perte de l'ennemi fut assez considérable; nous fîmes un major général prisonnier, ainsi que beaucoup de dragons anglais.

La plupart des troupes bivouaquèrent, dans la nuit du 7 au 8, sous les glacis.

Le 8, notre bataillon alla cantonner dans un village qui est situé à deux lieues de Cambrai; un détachement de notre compagnie suivit son mouvement.

Dans le courant de la journée, nous apprîmes avec une vive satisfaction que les Français avaient remporté quelques avantages : Courtray et Menin étaient en notre pouvoir avec beaucoup d'artillerie; des émigrés français avaient été chargés de fortifier et de défendre la place de Menin; un grand nombre avaient péri. Cette victoire ranima

l'esprit des soldats de notre division qui, depuis longtemps, était battue et avait éprouvé de grandes pertes.

Le 9, à deux heures du matin, la générale fit mettre la troupe sous les armes; vers quatre heures, la garnison fut se ranger en bataille à deux lieues ; elle y resta jusqu'à six heures du soir, et rentra très fatiguée.

Notre division était alors commandée par le général Bonneau. Le général Pichegru vint prendre le commandement de l'armée du Nord.

Dans les journées des 10 et 11, petites sorties pour reconnaître les environs.

Dans la nuit dij 11 au 12, toute la troupe resta sous les armes, sur la place, jusqu'à la pointe du jour.

Le 12, nous apprîmes avec plaisir que la division Souham avait battu l'ennemi du côté du Mont-Cassel, pris un général hanovrien, deux drapeaux et quantité d'équipages.

Dans la nuit du 12 au 13, on fit battre la générale; toutes les troupes se rendirent â leurs postes et restèrent toute la nuit sous les armes par un temps de pluie affreux; toutes les troupes des environs prirent également les armes.

Le 13, il y eut de grands mouvements parmi les troupes ; les unes entraient dans la ville, d'autres en sortaient, le tout par une grande pluie. Les soldats étaient harassés de fatigue, car depuis dix jours ils n'avaient pas cessé d'être sous les armes.

année 4794 401

Nous apprîmes avec grande surprise que notre chef de bataillon Chopplet, qui depuis plusieurs mois était en arrestation d'après les dénonciations d'une faction qui régnait dans une partie des officiers du bataillon, avait été guillotiné à Paris. Ses dénonciateurs furent satisfaits de cette fâcheuse nouvelle.

Il se fit, à Cambrai, quantité d'arrestations. Les frères du général Ghapuy, ainsi que les officiers de son état-major, furent mis en arrestation. On assurait qu'on avait découvert une conspiration ayant pour but de livrer aux ennemis Bouchain et Cambrai, pendant que les troupes se porteraient du côté du Cateau.

On arrêta aussi quantité de militaires qui avaient lâchement fui le 7 courant, entre autres le chef d'un bataillon du département de l'Oise.

Le 15, nous apprîmes que Landrecies était au pouvoir des ennemis.

Le soir, toute la troupe reçut ordre d'aller chercher des effets de campement. Dans la nuit du 15 au 16, le général Pichegru arriva. Le 16, il partit pour Lille.

Vers une heure après midi, les troupes partirent et prirent la route de Douai, par un temps de pluie affreux. Il n'y eut qu'un détachement de notre compagnie qui partit avec le 5e bataillon de Paris. Il ne resta dans Cambrai que quatre bataillons et beaucoup de canonniers.

Le 17, je reçus une lettre de mon frère aîné

annonçant que mon père était dangereusement malade. Cette nouvelle me donna beaucoup de chagrin; je soupçonnai pis, sachant que mes parents avaient pour principe de me cacher les fâcheuses nouvelles.

Le 18, nous apprîmes que la colonne partie de Cambrai, le 16, avait poussé sa route sur le camp de Saint-Guin, près Lille.

Le représentant du peuple Lebon vint accompagné du tribunal révolutionnaire qui sortait d'Arras, et qui avait couvert de deuil cette dernière ville et ses environs. Son arrivée répandit la désolation. Dès le même soir, il se fit de fréquentes arrestations. Le représentant du peuple visita les lieux des séances des corps administratifs ; partout il tonna contre les autorités civiles et se plaignit amèrement des emblèmes qui existaient encore dans ces lieux.

Le 19, notre compagnie fut logée à la citadelle.

Le 20, le représentant du peuple fit réunir tous les habitants de Cambrai, dans l'église du Saint- Sépulcre, et il leur fit une harangue. Le soir, il y eut grand divertissement dans l'église du Saint- Sépulcre.

Le 21, le tribunal révolutionnaire ouvrit ses séances dans le local de la Société populaire. Dans les premières séances, on jugea vingt-huit personnes : cinq bourgeois et vingt-trois militaires. On commença par les cinq bourgeois, dont trois hommes et deux femmes; Tune de ces dernières

âgée de quatre-vingt-huit ans. Les deux hommeset les deux femmes furent convaincus de correspondance avec les émigrés, et condamnés à mort; l'autre bourgeois fut mis en liberté. Ensuite on passa au jugement de vingt-deux volontaires de la réquisition, la plupart de la Normandie, qui avaient jeté leurs armes et fui devant l'ennemi. La loi les condamnait à mort, mais on eut égard à leur peu d'expérience militaire, car ces êtres ressemblaient plutôt à des imbéciles qu'à des militaires. Le président leur fit un discours très énergique tendant à leur inspirer du courage et de la fermeté. Chacun fut très satisfait de cette modération, car la physionomie de ces hommes les rendait dignes de compassion ; ils furent tous mis en liberté.

Ensuite on passa à un nommé Evrard, commandant d'un bataillon de l'Oise, qui commandait une demi-brigade dans l'affaire du 7. Il était accusé d'avoir fui au moment de rallier sa brigade qui était dans le plus grand désordre. Cet homme fut extrêmement chargé par l'accusateur militaire, et le tribunal le condamna à être fusillé dans les vingt-quatre heures.

Le soir, on exécuta les quatre condamnés à être guillotinés, et le commandant Evrard partit, sous bonne escorte, pour se rendre au camp de Saint-Guin, où il fut fusillé à la tête de l'armée.

Le 22, le même tribunal condamna à mort huit habitants des environs de Cambrai, accusés d'avoir

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rempli des charges dans leur village, pendant le séjour des Impériaux. Le soir, ils furent guillotinés.

Le 23, le tribunal condamna à mort six habitants : trois de la campagne et trois de Cambrai.

Le 24, le même tribunal condamna à mort cinq individus; deux furent guillotinés sur la place, et trois autres de la campagne furent fusillés aux avant-postes, afin de faire connaître aux habitants des campagnes envahies par l'ennemi, que quiconque remplissait des charges de l'ancien régime, par les ordres des Impériaux, était condamné à la mort.

Le 25, un ancien chanoine, chez lequel on trouva des écrits contre-révolutionnaires, fut guillotiné sur la place, ainsi que sa servante.

Le 27, je reçus une lettre de mon frère aîné. Quelle fut ma douleur en apprenant la mort de mon père! Cette nouvelle fut funeste à ma santé qui commençait à se rétablir. Je fis réponse à mon frère, j'écrivis une lettre à ma mère, cherchant, malgré ma douleur, à la consoler.

Le 28, je fus extrêmement malade et obligé de garder le lit toute la journée.

Le 29, nous apprîmes qu'un petit corps français avait éprouvé un revers à Pont-à-Marcq.

Prairial an II (mai-juin 1794). — Le premier prairial, le noyau de la compagnie, resté à Cambrai, reçut ordre de rejoindre le 5e bataillon de Paris, au camp de Saint-Guin, près Lille.

Le 2, la compagnie partit. Je fus très contrarié, ma santé ne me permettant pas de me mettre en route, je fus dans l'obligation de retarder mon départ.

Le tribunal révolutionnaire faisait toujours couler le sang sur la place de Cambrai ; les habitants de cette ville étaient dans la plus grande crainte, et toutes les âmes tressaillaient d'horreur.

Le 6, ma santé étant assez bien rétablie, je me mis en route, par une pluie abominable, et j'arrivai à Douai, traversé jusqu'aux os. L'impatience où j'étais d'arriver me fit poursuivre ma journée deux lieues plus loin.

Le 7, j'arrivai à Lille sur le midi. Les ruines d'un faubourg annonçaient encore le désastre de son siège mémorable, où les soldats et les habitants, hommes et femmes, se couvrirent de gloire.

Le 8, je fus rejoindre le 5e bataillon de Paris, qui était au bivouac, près de la Lys. Je trouvai beaucoup de changement dans le détachement et dans le 5e bataillon de Paris : ils s'étaient trouvés dans plusieurs affaires sérieuses, ils avaient chassé les ennemis jusque sous les palissades de Courtray, en lui faisant éprouver une perte considérable d'hommes, de chevaux et d'artillerie. Notre division s'était emparée, à la baïonnette, de la ville de Lannoy, où l'on avait fait quantité de prisonniers anglais et hessois; le bataillon avait perdu, dans ces différentes affaires, deux cents hommes tués, blessés et faits prisonniers. Un

canonnier de notre compagnie fut décapité par un boulet tandis qu'il pointait la pièce; plusieurs autres furent grièvement blessés par imprudence. Dans une redoute abandonnée par l'ennemi, il était resté de la poudre, de la bière et de l'eaude-vie; nos soldats en buvant, sans précautions, à côté de la poudre, eurent la maladresse d'y mettre le feu, et l'explosion les renversa tous; la plupart, grillés, souffrirent mille tourntents ; ils furent conduits à l'hôpital de Lille.

Le 9, à deux heures du matin, nous prîmes les armes et restâmes en bataille jusqu'au jour. Il faisait un temps de pluie affreux, et pour nous garantir nous avions fait des petites baraques en paille. Les vivres étaient très rares de ces côtés ; on retira à la troupe une once de riz donnée en ration et on lui donna un sol en remplacement.

Le 14, le général de division Bonneau passa en revue sa division ; il fit des discours énergiques, et prévint qu'il fallait se disposer à de nouvelles victoires. Il annonça que, par un arrêté des représentants, une commission militaire allait être établie dans chaque division pour juger militairement les fuyards et les pillards. Cette annonce fit grand plaisir, car la lâcheté des uns et le brigandage des autres occasionnaient des revers, et faisaient perdre le fruit d'une victoire assurée par la bravoure des vrais soldats. Le général se retira aux cris mille fois répétés de : « Vive la République ! »

Notre capitaine reçut ordre d'envoyer vingt canonniers et un officier pour servir les pièces de canon du premier bataillon du 104e régiment. Le soir, le détachement partit pour se rendre à sa nouvelle destination.

Le 15, je fus voir les fabriques de coutil, nankin, draps de coton , dans le gros bourg de Roubaix; tout avait été ravagé par les ennemis.

Le 17, nous partîmes deux brigades : celle de Noël, qui était la nôtre, et celle de Proteau, pour couvrir Menin, Gourtray, et boucher le passage aux ennemis pendant le siège d'Ypres.

Passant par Mouscron, nous fûmes bivouaquer deux lieues plus loin. Nous étions alors sur le pays ennemi; presque toutes les habitations étaient ravagées; les ennemis, après avoir dévasté les propriétés, disaient aux habitants que, s'ils ne se sauvaient pas, les Français les massacreraient; c'est pourquoi nous trouvions les propriétés délaissées. Aussitôt notre arrivée, nous fîmes des redoutes pour placer notre artillerie. Le général Bonneau, satisfait de voir travailler les canonniers après une journée de marche, ordonna que leur journée fût payée à raison de 15 sols.

Le 19, je fus à Gourtray chez le payeur des travaux du génie pour y toucher la somme accordée par le général Bonneau : je ne pus recevoir d'argent faute de fonds. De là, je fus à Menin. Je trouvai ces deux villes ravagées, surtout cette dernière qui n'était plus qu'un monceau de

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pierres : les travaux en terre faits par les émigrés étaient énormes. Ils défendirent cette place pendant trois jours ; ils perdirent huit cents hommes, et les autres n'échappèrent qu'à \£ faveur de la nuit. Je rentrai au camp à la nuit par la pluie. J'appris avec une grande satisfaction que l'armée des Pyrénées avait remporté une victoire éclatante sur les Espagnols.

Le canon se faisait toujours entendre du côté d'Ypres.

Le 20, l'ennemi fit un mouvement pour débloquer Ypres, mais sa tentative fut vaine.

Le 21, le canon se fit entendre plus fort du côté d'Ypres.

Le 22, comme d'habitude, nous prîmes les armes à deux heures du matin ; à quatre heures, il vint des ordres pour prendre position près Gourtray, sur la grande route de Tournay; on s'y retrancha. L'après-midi, canonnade et fusillade extraordinaires de l'autre côté de Courtray. Le soir, on apprit qu'une colonne ennemie, commandée par le général Glairfayt, par un chemin couvert, voulait se porter sur Ypres, mais son mouvement ayant été observé, nos gens rétrogradèrent pour laisser avancer les ennemis. Pendant ce temps on fit filer des bataillons sur la droite, ensuite nos troupes marchèrent en avant, de façon que l'ennemi se trouva attaqué de front et de flanc ; on fit quantité de prisonniers et prit plusieurs pièces de canon.

Ce même jour, il arriva beaucoup de déserteurs autrichiens; ils furent conduits à Courtray.

Le 23, le général Bonneau passa la revue des armes : il nous annonça différentes victoires remportées par les armées de la République.

Le 24, vers le midi, on cessa d'entendre le canon sur Ypres; cela causa de l'inquiétude, car on répandait le bruit de la levée du siège.

Sur les dix heures du soir, on nous fit mettre sous les armes, en recommandant le plus grand silence; nous restâmes en bataille jusqu'à la pointe du jour et nous nous mîmes en marche sur la route de Courtray. Au bout d'un quart d'heure de marche, notre brigade reçut contreordre, et celle de Proteau poursuivit sa marche en traversant la ville de Courtray.

Nous étions dans une inquiétude terrible sur le sort des troupes qui assiégeaient Ypres; les uns rapportaient qu'elles avaient été égorgées, d'autres disaient inondées.

Vers huit heures, notre brigade reçut ordre de prendre position au moulin Sainte- Anne; on y arriva par une chaleur inexprimable. Notre bataillon se rangea sur un mont où il n'y avait aucun abri; tous les soldats se roulaient sur le sable comme des animaux qui ne peuvent supporter les ardeurs du soleil. Je donnai une pièce de 15 sols pour une demi-bouteille d'eau.

Le soir, nous apprîmes que l'armée ennemie avait fait un grand mouvement, ce qui avait

occasionné nos marches et contremarches.

Mais nos gens n'avaient pas levé le siège d'Ypres; au contraire, ils avaient poussé leurs boyaux de tranchée jusque sous les palissades de la ville.

Le 26, le feu recommença sur Ypres.

Le 27, au moment où on ne s'attendait pas aux attaques, notre grand'garde fut poussée jusque dans le camp; aussitôt, des fortes patrouilles renforcèrent la garde et l'ennemi fut repoussé.

Dans ces contrées, nous étions très malheureux pour les vivres, car les habitants ne voulaient pas entendre parler des assignats.

Le 28, je fus à Isenghem, où était campée la brigade Proteau; le quartier général était dans un château superbe que les habitants surnommaient ce le Paradis »; ony trouva quantité de décorations pour la comédie, et surtout des costumes nationaux, qui donnèrent à connaître que les émigrés français jouaient dans ce château.

Le 30, on annonça la prise d'Ypres, la garnison, forte de six mille hommes, était prisonnière; cette nouvelle fit un grand plaisir, car cette place était d'une grande importance. Toute la brigade prit les armes, et les grenadiers furent planter l'arbre de la liberté sur la route de Tournay à Courtray, on fit une salve d'artillerie à laquelle les troupes répondirent par les cris de : « Vive la République! » La musique de notre bataillon fut requise pour aller à un concert et à un bal qui eut lieu la nuit du 30 au 1er à Courtray.

Messidor an II (juin-juillet 1794). — Le 2 messidor, nous partîmes à la pointe du jour; on passa par Gourtray et bivouaqua deux lieues plus loin, sur la route de Bruges; on resta une partie de la nuit en bataille.

Le 3, à la pointe du jour, nous partîmes; les ennemis se retiraient à notre approche. Notre bataillon formait l 'avant-garde. A chaque instant, nous étions obligés de débarricader les chemins, et de combler les fossés que les ennemis faisaient derrière eux pour boucher le passage. Au bout d'une lieue, nous rencontrâmes pour obstacle la petite rivière de la Lys, derrière laquelle l'ennemi était retranché. Le combat s'engagea; nos tirailleurs et l'artillerie légère lirent des merveilles; les ennemis coupèrent tous les petits ponts, et abandonnèrent cette position. Nous établîmes notre bivouac sur le bord de la rivière, où nous prîmes un peu de repos, car nous étions très fatigués. Les tirailleurs ne discontinuèrent pas de la nuit, vu que l'ennemi voulait empêcher d'établir un moyen de passage.

Le 4, quantité de troupes arrivèrent de notre côté.

Le 5, à une heure du matin, nous reçûmes ordre de partir sans butin (sac); nous passâmes la Lys environ six mille hommes, divisés en trois colonnes; la nôtre était composée de trois bataillons et d'un régiment de hussards, avec deux pièces d'artillerie légère. Nous fîmes environ

deux lieues sans rencontrer les ennemis embusqués dans un village sur une hauteur, au milieu d'un grand bois. Nos compagnies de grenadiers tombèrent à la baïonnette sur les premiers postes, en tuèrent une partie et firent les autres prisonniers ; au village, le combat devint violent. Les ennemis tirèrent à mitraille trois pièces dont toutes les balles passèrent sur nos têtes; aussitôt l'infanterie fonça au pas de charge, s'empara du village et de tous leurs équipages. Nous fîmes la poursuite jusque sous les retranchements d'Oudenarde.

Rangés en bataille à une demi-lieue de la ville, nous restâmes environ deux heures avant le retour au camp, où nous arrivâmes, à dix heures du soir, harassés de fatigue. Nous passâmes le reste de la nuit au bivouac, par une pluie abominable.

Le lendemain matin, nous apprîmes que des hussards et des grenadiers de notre arrièregarde avaient été assez insensés pour entrer dans un château où ils se prirent de boisson et furent surpris par les ennemis. Ils furent en partie massacrés; ceux qui échappèrent arrivèrent au camp, couverts de blessures.

Sur les dix heures, on reçut les mêmes ordres 'que la veille; nous fûmes nous ranger sous les murs d'Oudenarde. L'ennemi envoya plusieurs boulets; nous lui fîmes réponse en faisant voltiger plusieurs obus sur la ville. Après trois

heures, nous retournâmes à notre camp, fatigués, crottés, mouillés jusqu'aux os ; il était dix heures du soir. Pour nous sécher, nous restâmes la nuit dans une terre labourée où il n'y avait ni feu ni abris.

Le 7, le temps était si affreux que nous entreprîmes de faire un souterrain; à force de travailler, nous parvînmes à construire un caveau où nous couchions huit à l'abri de l'injure du temps et des voitures, car plusieurs bœufs passèrent dessus sans faire écrouler , notre petite habitation. Nous ne pûmes jouir longtemps de cette propriété, puisque le lendemain à deux heures du matin la division se mit en marche. Nous fûmes bivouaquer devant Oudenarde, où nous arrivâmes par la grande pluie; mais, heureusement, nous étions près d'un bois, et nous fîmes des baraques.

Le soir, à huit heures, on fusilla, au centre de notre brigade, un militaire du 13° chasseurs à cheval, convaincu d'avoir échangé son mauvais chapeau contre un neuf, chez un habitant de la campagne.

Le 9, à cinq heures du matin, nous nous approchâmes d'Oudenarde . Nous étions en bataille sur la droite de la ville, et une autre division sur notre gauche attaquait l'ennemi qui répondit par une canonnade des plus vives. Deux heures après, on nous fit retourner à la première» position. Notre brigade fut commandée par le gêné-

rai Baillaux. Au bout d'une heure, toute la division reçut ordre de repartir; nous fûmes bivouaquer près de la ville, dans le même ordre. Nous étions alors habitués à la pluie, car depuis plusieurs jours nous n'avions pu sécher, sans autre subsistance que notre pain et sans un moment de relai pour faire cuire nos aliments.

La canonnade continuait sur la ville; une division, sur notre gauche, la .chauffait de si près qu'un faubourg était en flammes.

Le soir, le général Bonneau fit assembler sa division et fit part des brillants succès remportés par l'armée de Sambre-et-Meuse, dans les plaines de Fleurus; pendant quatre heures, les deux armées s'étaient battues avec courage; une plaine de trois lieues était couverte de morts et de blessés, et la victoire ne s'était pas prononcée. Mais l'avant-garde française, composée de huit mille grenadiers, qui ne pouvaient supporter plus longtemps cette incertitude, se mit à crier d'une voix unanime : « Surtout point de retraite aujourd'hui! » Ce cri valeureux fut répété de toute l'armée qui, au même moment, fonça sur l'ennemi au pas de charge, baïonnette en avant, avec un courage, une précision, qui effraya tellement l'ennemi que partout il fut culbuté. Après un carnage affreux, les ennemis avaient fui en laissant dix mille hommes sur le champ de bataille. Un seul homme avp.it été fait prisonnier, sans parler de la garnison de Gharleroi, composée

ks

de trois mille hommes, qui se rendit à discrétion. Cette heureuse nouvelle fut accueillie aux cris de : « Vive la République! » qui furent entendus des avant-postes ennemis.

Dans la nuit du 10 au 11, on fit faire une grande quantité de feux sur le front de bandière, afin de représenter beaucoup de monde, car nous savions que les ennemis, ayant reçu un renfort considérable, n'attendaient que le moment où nous passerions l'Escaut pour tomber sur nous, mais leurs espérances furent vaines.

Le soir du 11, le général Bonneau fit assembler les officiers et sous-officiers au centre de la division ; il fit part des arrêtés des représentants du Peuple près les armées, concernant la conduite à tenir dans le pays conquis. A l'avenir, il fallait que les personnes et les propriétés fussent respectées, que les denrées et autres marchandises fussent payées conformément au maximum établi à Lille, que les assignats eussent leur cours; que tous les habitants convaincus d'avoir attenté contre la sûreté du gouvernement français, en ayant des correspondances avec ses ennemis, en discréditant nos assignats, ou en ne déclarant pas les armes qu'ils pourraient avoir chez eux, seraient sur-le-champ traduits à un tribunal pour y être jugés. Il parla ensuite des devoirs; il recommanda la sévérité, la justice et surtout l'obéissance; il menaça fortement les pillards, leur promettant que pour la moindre violation

aux propriétés, soit particulières, soit nationales, il les ferait punir d'une manière exemplaire. Ces menaces firent grand plaisir aux militaires d'honneur.

Dans la nuit du 11 au 12, notre division fit une fausse attaque comme pour passer l'Escaut; à minuit, les deux divisions marchèrent sur Bruges. Après avoir repassé la Lys, on fit quatre lieues, puis on fit halte. Notre attaque sur Oudenarde n'avait eu d'autre but que de faire diversion pour protéger la prise du port d'Ostende qui, heureusement, tomba en notre pouvoir. Au bout de deux heures de repos, ordre de continuer notre marche; et, au même moment, contre-ordre. On fit distribuer du pain, de la viande et de l'eaude-vie; nous passâmes la nuit dans cette position par une pluie qui ne discontinua pas; nous fûmes traversés jusqu'aux os.

Le lendemain, à la pointe du jour, départ et marche toute la journée. Arrivés à deux lieues de Bruges, on bivouaqua dans un charmant bois. Le quartier général fut établi dans un château superbe appartenant à un seigneur allemand, capitaine aux dragons de Cobourg.

Le 14, on resta dans la même position ; on nous annonça que le général Jourdan, commandant l'armée de Sambre-et-Meuse, était aux portes de Liège.

Le 16, nous marchâmes sur Gand, par des chemins de traverse. On passa dans une plaine qui

venait d'être évacuée par l'ennemi; les feux de leur camp brûlaient encore. A quatre lieues de Gand, nous apprîmes que cette grande ville était au pouvoir des Français. On fit faire halte et le lendemain, à la pointe du jour, nous continuâmes sur Gand, et fûmes bivouaquer à côté du château de Tévêque, à trois quarts de lieue, sur la droite de la route.

Le 18, le général Bonneau fit distribuer à la division tous les vins trouvés dans le château de Tévêque; il y eut environ cent bouteilles par bataillon.

Le soir, je fus voir la ville de Gand; les habitants me parurent très satisfaits de l'arrivée des Français. Je trouvai la ville beaucoup mieux qu'on me l'avait peinte.

A la nuit, notre division passa l'Escaut et appuya une demi-lieue sur la droite.

Le 19, on fusilla un soldat du 83e convaincu de pillage.

Dans toutes ces contrées, les ennemis avaient ravagé les campagnes, brûlant ce qu'ils n'avaient pu emporter. Les habitants étaient réduits à l'état le plus déplorable; une grande partie des soldats français retranchèrent une part de ration pour asssister ces malheureux.

Le 20, un peloton de nos hussards, en découverte, fut attaqué dans un gros village par les habitants; nos hussards, après avoir perdu un homme, se retirèrent sur le camp. Le soir, on y

renvoya de la cavalerie avec de l'infanterie; les paysans réfugiés dans un bois firent encore feu sur nos gens, mais ils payèrent bientôt de leurs personnes ; nos fantassins entrèrent dans le bois, en tuèrent quatorze, et firent quinze prisonniers qui furent jugés et fusillés devant le camp.

A onze heures du soir, nous marchâmes le restant de la nuit et fûmes bivouaquer sur la route de Bruxelles. Il faisait une chaleur excessive. Le général Bonneau fit mettre en réquisition de la bière qui fut distribuée à sa division.

A cet endroit, je fus fais sergent.

Le 22, à la pointe du jour, nous fûmes établir notre bivouac à deux lieues de Bruxelles; le général fit donner de la bière, comme la veille.

Le 23, à quatre heures du matin, nous partîmes de ce bivouac, passâmes sous Bruxelles, et fûmes nous établir dans les dépendances du superbe château de Marie-Christine. Cet endroit était magnifique; un des grands salons était d'une rare beauté, avec panneaux en marbre et basreliefs. Au bout du jardin, était une tour chinoise d'une hauteur immense; il y avait douze étages, autour desquels on voyait une galerie très légère et très hardie; du sommet on découvrait à douze lieues. Une quantité prodigieuse de superbes orangers furent abîmés par la troupe.

Je fus voir Bruxelles que je trouvai trçs beau; je croyais être à Paris en voyant l'élégance des femmes et la richesse des boutiques; le commerce,

le roulement des voitures, la langue française parmi les marchands, me faisaient comparer cette charmante cité à notre capitale. Les rues sont bien percées et bien bâties, ainsi que les places publiques, surtout celle de la maison commune. Je fus au parc, jardin public rempli de statues; à côté, le Parlement, bâtiment magnifique.

Ce même jour, arrivèrent à Bruxelles quantité de troupes revenant de Mons et de Tournay. Les habitants disaient : « Mais les Français sortent donc de dessous les pavés, car il est étonnant d'en voir si grand nombre, après la quantité qui a péri dans ces contrées, durant les campagnes de Dumouriez, »

Presque tous les Brabançons qui étaient au service de l'Empereur, désertaient leur drapeau pour rentrer dans leurs familles : j'en vis quantité à Bruxelles.

Vers minuit, il fallut quitter cette charmante ville pour revenir au camp passer le reste de la nuit, à l'injure du temps.

Le 24, départ de grand matin et bivouac à deux lieues de Malines.

Le 25, chaleur insupportable; le soir, vint un fort orage qui, tout en mouillant jusqu'aux os, nous fit grand plaisir, car le temps fut bien rafraîchi.

Les 24 et 25, on entendit de fortes canonnades du côté de Louvain.

Le 27, départ à quatre heures du matin pour

chasser les ennemis embusqués sur le canal de Louvain à Malines. Le canon se fit entendre sur Louvain et sur Malines; notre brigade se porta au centre du canal; vers sept heures, la canonnade et la fusillade furent terribles. Le général Proteau, à la tête des grenadiers, culbuta un certain nombre d'ennemis dans le canal; mais ayant eu l'imprudence de monter sur la digue avec ses grenadiers, ils reçurent une décharge de mitraille: le général fut atteint d'un biscaïen et tué avec quantité de grenadiers; les autres se retirèrent derrière la digue. Nous plaçâmes aussitôt plusieurs pièces de manière à prendre l'ennemi en écharpe, notre feu força l'ennemi à abandonner sa position. Les divisions, qui étaient sur Louvain et sur Malines, chassèrent l'ennemi avec impétuosité. Vers deux heures de l'après midi, toute la ligne était en notre pouvoir. On perdit beaucoup de monde, car nous restâmes quatre heures entières sous une pluie de balles, de mitraille et de boulets; notre brigade perdit environ cinq cents hommes; les attaques sur Louvain et sur Malines ne furent pas aussi défavorables, et nos gens firent une très grande quantité de prisonniers.

Le soir, nous rétablîmes le pont que l'ennemi avait coupé; le général Pichegru, qui parcourait la ligne, passa avec tout son état-major. Pour témoignage de sa satisfaction, il ordonna qu'une ration d'eau-de-vie fût distribuée à la troupe.

Le pont fut praticable à la nuit, et toute la division passa. On trouva sur l'autre rive quantité de cadavres et d'équipages que les ennemis n'avaient pu emmener; il y avait parmi les morts quantité d'émigrés, de Hollandais et, entre autres, six canonniers tués sur la même pièce. Les succès de nos colonnes, qui étaient sur les ailes, avaient contraint les ennemis à prendre la fuite au centre. Nous établîmes notre bivouac de l'autre côté du canal ; au bout d'une heure, on se mit en marche. Quelle fut notre surprise, lorsqu'à la pointe du jour, nous reconnûmes n'être qu'à une lieue de l'endroit où nous avions passé le canal ! On présuma que cette marche n'avait été qu'une reconnaissance. Cependant, nous n'étions pas moins fatigués, car depuis vingt-quatre heures, en marche ou à nous battre, nous n'avions pris que la ration d'eau-de-vie que le général en chef avait fait donner la veille. Je fus obligé de déjeuner avec quelques oignons, sans pain.

Dans la nuit du 27 au 28, un émigré français, d'ordonnance au quartier général ennemi, s'introduisit dans la maison de notre général. Cet individu ignorait que nous avions chassé nos ennemis; il venait au quartier général autrichien ; mais quelle fut sa surprise lorsqu'il reconnut que c'était celui des Français! La garde du quartier général reçut l'ordre de le faire passer dans le jardin, et de lui faire subir les lois de la guerre.

Le canon se faisait entendre très fort, mais •c'était loin.

Thermidor an II (juillet-août 1794). — Le 1er thermidor, le général vint annoncer que l'armée de siège avait pris Landrecies et Namur; •que les garnisons anglaises et autrichiennes s'étaient rendues, qu'il espérait sous peu annoncer également les prises de Valenciennes, Gondé et du Quesnoy.

Nous étions très bien pour les vivres, car notre ligne était tracée dans des champs de légumes.

Le 2, à la pointe du jour, nous fûmes prendre position deux lieues plus loin. Nous fûmes campés dans un champ de petits pois; on en mangea è. discrétion.

Le 3, on apprit que Nieuport était tombé au pouvoir des Français.

Le 4, notre capitaine étant malade fut à Louvain pour se faire traiter.

Le 5, à cinq heures du matin, comme nous •étions aux manœuvres, on entendit la générale ; remontant au camp, on partit de suite. Après avoir passé une petite rivière, on bivouaqua à trois lieues plus loin, sur la route de Lire.

Le 6, à cinq heures du matin, on passa la Lys, pour aller bivouaquer près de la petite ville de Lire. Nous apprîmes avec bien du plaisir qu'Anvers était au pouvoir des Français, et qu'une colonne était en marche sur Bréda.

JL. \

Les habitants de Lire se plaignaient amèrement des Anglais et des Hanovriens. Je vis quantité de petits vaisseaux marchands dans le canal de cette petite ville, très commerçante.

Le soir, le général vint au camp, fit faire en sa présence un contre-appel, et ordonna que tous ceux qui étaient absents sans permission fussent punis sévèrement.

Le 8, trois volontaires faits prisonniers de guerre se présentèrent aux représentants du Peuple, et dirent qu'ils avaient obtenu leur liberté, après avoir prêté serment de ne point porter les armes pour la République* Les représentants du Peuple les firent reconduire à l'ennemi, disant qu'ils ne voulaient pas d'hommes qui se refusaient à défendre leur Patrie. Nous ne fûmes pas très satisfaits de ce mauvais traitement.

Le 9, je fus à Anvers pour affaire de service. Je trouvai cette ville très agréable et très marchande. Les habitants étaient très mécontents des Anglais qui avaient enlevé tous les bâtiments marchands dans le port. A quelques lieues de là, était la pleine mer, où une flotte anglaise croisait devant le fort Lillo, occupé par les Français.

Je fus voir la citadelle, très considérable par ;sa position, sa construction et sa grandeur. Mais les ennemis avaient jugé à propos de l'abandonner après avoir détruit tous les approvisionnements, évacuant par mer le plus beau de leur

artillerie, et obligés de jeter dans les fossés qui en étaient pleins, leur poudre et leur fer coulé. Par maladresse, ils avaient mis le feu à un de leurs magasins à poudre; l'explosion fut terrible, et causa la mort d'un certain nombre; deux bâtiments considérables furent ruinés par l'incendie. De plus, ils avaient dévasté tous les environs, au moment du départ, en levant les écluses, qui inondèrent la campagne.

Je couchai dans cette ville, et le lendemain 10, je fus visiter le plus curieux; partout, nous étions bien accueillis. Les femmes, qui sont charmantes, ne paraissaient pas avoir d'aversion pour les Français.

Le 10, au soir, je retournai au camp.

Le 12, départ et bivouac sons les murs de la petite ville de Beveren. Le soir, on donna ordre de se tenir prêt à passer la revue du général en chef Pichegru.

Le 14, avec plaisir, nous vîmes revenir notre capitaine mieux portant qu'il n'était parti.

Le 15, on apprit, non sans inquiétude, que la Convention nationale était en insurrection ; que les Robespierre, Lebas, Saint-Just, Couthon, Lindet, Carrier, Lebon, etc., etc., avaient été les uns en arrestation, les autres déclarés hors la loi. Depuis longtemps, nous ne savions que penser de la faiblesse du gouvernement, à nos yeux, plus coupable que ces hommes qui s'étaient couverts de crimes dans tous les départements

de la France. Cependant, nous étions bien surpris qu'on ne nous donnât aucun détail de cet événement. L'armée craignait que ce changement ne fût d'une extrémité à l'autre; que, de la trop grande terreur, le gouvernement ne tombât dans un modérantisme favorable aux ennemis de la République qui, sans cesse, était divisée de passions et d'opinions. Cependant nous, soldats, nous nous battions toujours avec constance. Pour prix de nos travaux, nous ne voyions dans l'intérieur de la France que haine, passions, divisions et persécution.

Le 16, nous partîmes sans regretter notre position, car nous ne pouvions facilement nous procurer de l'eau, et encore était-elle très mauvaise à boire. Nous vînmes bivouaquer près le village de Viersen. Nous trouvâmes dans la plaine quantité de légumes. On apprit que les ennemis avaient été battus dans les environs de Bréda, où ils avaient perdu trente canons.

Le 18, notre bataillon partit pour former l'avant-garde avec le 5e régiment de hussards, et le 5° bataillon d'infanterie légère, sous les ordres du général de brigade Compère. Nous fûmes près Herenthals.

Le 19, l'avant-garde poussa ses éclaireurs à quatre lieues, sans rencontrer les ennemis.

Le soir, on apprit, par différentes lettres de Paris, qu'une grande partie des représentants du Peuple et les membres de la municipalité de

Paris avaient été guillotinés en place publique. Nous nous disions les uns aux autres : ce Ils finiront par passer tous à la guillotine, puisque •chaque parti qui domine fait périr l'autre et que ces partis régnent tour à tour. »

Depuis six jours, il pleuvait du matin au soir, et cependant nous étions toujours au bivouac. Le quartier général de notre avant-garde était •établi dans la petite ville (Je Herenthals; nous restâmes plusieurs jours dans cette position.

Le 25, six petits tambours de notre bataillon furent à la maraude; ces petits polissons entrèrent chez une vieille femme, et prirent, dans un tiroir d'armoire, des bagues d'argent et autres petits bijoux. Cette femme voulut les leur retirer; ils la frappèrent, et les petits drôles apportèrent leur pillage au camp. Le soir, ils se disputèrent pour le partage; l'adjudant-major, entendant leur dispute, les fit mettre tous les six à la garde du camp. Il allait leur faire donner une •correction très sévère quand la vieille femme vint se plaindre au général qui exigea que ces tambours fussent livrés au conseil de guerre. Le lendemain, le conseil de guerre prononça; les deux plus avancés en âge furent condamnés à être fusillés, et les quatre autres, trop jeunes pour subir la peine de mort, furent condamnés à être spectateurs de l'exécution de leurs camarades.

Le 28, la troupe assemblée, on fusilla ces petits

malheureux. L'aîné des deux avait 18 ans. L'aîné mourut avec assez de courage, mais le plus jeune appelait de toutes ses forces sa pauvre mère à son secours. Les quatre autres petits faisaient retentir la plaine de leurs cris. Tous les soldats ne purent être témoins de ce tableau sans verser des larmes.

Fructidor an II (août-septembre 1794) . — Dans la nuit du 2 au 3 fructidor, nous fûmes éveillés par la générale; en un clin d'œil, la troupe fut rangée en bataille. On croyait que c'était l'ennemi, mais on nous dit que c'était pour nous mettre en marche. Départ à trois heures du matin et arrivée vers midi, à Diest; traversant ce joli petit endroit, on fut bivouaquer de l'autre côté, sur des hauteurs. — Tous les jours, nous nous rangions en bataille à deux heures du matin, afin d'éviter les surprises; nos hussards allaient en reconnaissance et, à leur retour, les soldats rentraient dans leurs baraques. Gomme nous tenions la droite de l'armée du Nord, souvent nous faisions rencontre de la gauche de l'armée de Sambre-et-Meuse.

Nous étions très voisins des ennemis qui, à notre approche, se retiraient.

Le 4, nous traversâmes la ville de Diest. On bivouaqua sur une hauteur qui avait été occupée par quatre bataillons de l'armée de Sambre-et- Meuse.

Le 7, à une heure du matin, nous partîmes par un temps extraordinairement noir. Après avoir marché environ deux cents toises, je m'aperçus que la mèche à canon était éteinte ; je fus obligé de retourner au camp pour l'allumer aux feux que nous venions de quitter. Pendant ce moment, la colonne prit un autre chemin ; me trouvant égaré je courais à travers champs sans voir ni entendre nos gens. En courant, j'eus le bonheur de tomber dans un fossé profond; je fus tellement étourdi de ma chute que je restai cinq minutes sans savoir où j'étais. Revenu un peu à moi, je poursuivis mon chemin et, au bout d'un moment, je m'aperçus que je n'avais pas mon chapeau sur ma tête; je revins sur mes pas, et pendant un quart d'heure, je le cherchai en vain, car il faisait si noir qu'il était impossible de voir. Las de chercher, je pris le parti de revenir nutête; mais quelle surprise, après trois à quatre pas, de donner un coup de pied dans mon chapeau! Content de mon aventure, je me mis à courir sans savoir par où porter mes pas; à force de marcher, je me trouvai sur une grande route, à tout hasard je la suivis et me trouvai à Diest, où plusieurs volontaires, restés derrière, me dirent que la colonne venait de passer. Je poursuivis mon chemin, et rattrapai nos gens, au point du jour.

Comme nous n'avions pu recevoir de vivres, à cause des mauvais chemins, le général fit mettre

en réquisition, dans les villages, du pain et de la bière. Après avoir fait six lieues, nous arrivâmes au village de Molle d'où étaient parties, le matin, plusieurs divisions de notre armée; nous occupâmes une partie de leurs baraques qui firent grand plaisir, car il faisait un temps pluvieux.

Le 11, bivouac de l'autre côté de la petite ville de Turnhout.

Le 12, on apprit avec la plus vive satisfaction que Valenciennes était au pouvoir des Français. On annonça également la prise du fort de l'Écluse.

Le 15, un officier d'état-major vint annoncer la reddition de Condé. La France était débarrassée des troupes ennemies.

Il arrivait fréquemment des déserteurs anglais et autrichiens.

Le 18, nous fûmes prendre position quatre lieues plus loin; l'ennemi se retirait toujours à notre approche.

Le 19, le général en chef, avec une grande partie des généraux de l'armée, escortés par un escadron des hussards de Lauzun (5e régiment), furent en reconnaissance. Ils furent attaqués par une cavalerie nombreuse et se trouvèrent entourés; mais ils se battirent avec tant de courage qu'ils se débarrassèrent.

Le 23, après avoir marché toute la journée, nous fûmes bivouaquer dans une grande plaine de bruyère. Nous fîmes une redoute pour nos

deux pièces, sur un petit mont de sable en face de notre bivouac.

Le 26, nous fûmes prendre position trois lieues plus loin.

Le 27, on fusilla sur la ligne un caporal du 5e bataillon d'infanterie légère, convaincu de pillage. Après huit heures de marche, nous fûmes bivouaquer de l'autre côté de la petite ville de Eindhoven, territoire hollandais. Tous les habitants nous firent mille accueils; bien que les ennemis ne fissent que sortir de leur ville, ils portaient tous la cocarde tricolore; ils reçurent beaucoup d'assignats en payement. Le soir, on ordonna de faire une très grande quantité de feux sur le front de bandière, afin d'annoncer autant de forces que de surveillance.

Le 29, le général Compère vint nous annoncer que l'ennemi avait été battu du côté de Bois-le- Duc.

Jours complémentaires an II (septembre 1794). — Le 1er, un volontaire de notre bataillon eut la maladresse de faire partir une amorce de fusil dans sa baraque qui, à l'instant, fut embrasée. Par le vent qu'il faisait, l'incendie gagna les baraques voisines; nous n'eûmes que le temps de sauver nos caissons à munitions. Quantité de volontaires perdirent leur butin1 dans cette affaire.

1. C'était le nom donné au contenu du havresac II était encore usité dans les casernes en 1850.

Le même jour, arriva sur notre droite une division de l'armée de siège, aux ordres du général Hostein.

Le 2, nous partîmes à cinq heures du matin.. En passant devant la division qui était à côté de* nous, nous vîmes fusiller deux dragons convaincus de pillage. Nous marchâmes toute la journée, et fûmes bivouaquer sous les murs de Helmond.

Le 3, arriva sur notre droite la division Hostein.

Le 4, on fusilla un volontaire de cette division. Cette exécution fut cruelle à voir : il se mit à jeter des cris affreux en prenant la fuite; on fut obligé de le tuer comme un gibier à la course.

Le 5, les divisions de Hostein et Bonneau se: mirent en marche sur Bois-le-Duc.

Vendémiaire an III (septembre-octobre 1794). — Le 3 vendémiaire, la division du général Moreau qui revenait du fort de l'Écluse, vint prendre position à notre gauche. Le 4, on vint annoncer que nous étions de la division du général Moreau; nous restâmes à l'avant-garde de cette division.

Le 5, nous fûmes bivouaquer un peu plus loin.

Le 6, bivouac à deux lieues de la Meuse, par un temps de pluie.

Le 9, nous fûmes à un quart de lieue de la Meuse; cette rivière séparait nos avant-postes de

ceux de l'ennemi, et comme on était convenu de ne point faire feu inutilement, on pouvait se parler.

Le 13, nous changeâmes de position et fûmes établir notre bivo'uac proche Venlpo, en face des hussards de Ghoiseul, corps d'émigrés français. Bien que séparés par la Meuse, plusieurs se reconnurent; les uns se dirent des sottises, les autres se firent des compliments et des honnêtetés, ce qui fit passer la soirée agréablement, assis sur l'herbe, d'un côté comme de l'autre. La nuit, ils allèrent porter renfort à une de leurs colonnes, complètement battue du côté de Ruremonde. Il ne resta que la garnison de Venloo, composée de deux mille hommes.

Le 14, on fit une découverte pour reconnaître un pont de bateaux sur la Meuse. Le général Compère, avec ses aides de camp et plusieurs ordonnances, foncèrent sur un poste ennemi six fois supérieur en nombre, et s'emparèrent de vingt-cinq hommes; ce trait de bravoure surprit tous les militaires témoins de cette action : un hussard fut blessé et le général eut un cheval tué sous lui.

Le 17, on fusilla, au centre de la brigade, deux chasseurs du 5° bataillon d'infanterie légère, convaincus de pillage.

Le 18, nous quittâmes cette position et, après avoir marché une partie de la journée, nous arrivâmes à une lieue de Ruremonde. Notre bataillon cantonna dans un village voisin : je fus

logé dans une ferme, avec une douzaine de mes camarades. Gela me parut fort étrange de coucher sous un toit, depuis si longtemps que nous étions à la belle étoile, par un temps de pluie abominable

Le 19, nous passâmes la Meuse sur un pont volant, traversâmes Ruremonde et fûmes bivouaquer de l'autre côté.

Le 21, on côtoya la rive droite de la Meuse jusqu'à une lieue de Venloo. Une heure après, on fit changer de position, et on établit le bivouac derrière une petite rivière.

Le 22, on construisit un pont de bateaux sur la Meuse, au delà de la portée du canon de Venloo.

Le 23, la division passa la Meuse sur ce pont, pour faire le siège de cette place. Notre brigade qui était d'avant-garde se porta trois lieues plus loin ; nous passâmes par Stralen, et fûmes bivouaquer sur les bords de la Gueldre, petite rivière.

Le 25, nous apprîmes que Bois-le-Duc était en notre pouvoir.

Nous apprîmes avec la même satisfaction que l'armée de Sambre-et-Meuse avait chassé l'ennemi du pays d'Aix-la-Chapelle, Juliers, etc., et l'avait forcé de repasser le Rhin.

Le 29, traversant des pays charmants, nous vîmes bivouaquer proche la petite ville de Goch.

Nous en partîmes, le 30, pour aller prendre position dans la petite ville de Gronenbourg. Nous n'étions alors qu'à trois petites lieues de la

ville de Nimègue, place très forte que les habitants nous faisaient désespérer de prendre, à moins, disaient-ils, de sacrifier une armée de quarante mille hommes.

Brumaire an III (octobre-novembre 1794). — Le 1er brumaire, le canon se fit entendre très fort de plusieurs côtés.

Le 5, notre bataillon, celui de chasseurs et le régiment de hussards de Lauzun, partirent en découverte du côté de Nimègue. Avancés dans la plaine, on fit ranger notre bataillon sur une petite hauteur, nos deux pièces placées de manière à protéger la retraite en cas de revers. Les hussards et les chasseurs marchèrent en avant ; ils s'emparèrent des postes avancés, et le combat s'engagea; nos gens avaient déjà quelques avantages, mais il survint une cavalerie supérieure qui contraignit nos hussards et nos chasseurs à rétrograder. Les grenadiers et les carabiniers à pied se battirent avec courage ; ils soutinrent le choc de la cavalerie, pour protéger la retraite de la petite colonne. Le soir, nous rentrâmes dans notre position.

Le 6, toute la brigade marcha sur Nimègue, par des chemins impraticables; le canon se faisait entendre de l'autre côté de la ville; c'étaient les divisions des généraux Souham et Bonneau qui forçaient l'ennemi à rentrer dans Nimègue. A portée des remparts, les ennemis nous envoyé-

rent des boulets qui contraignirent à se retirer. Nous fûmes derrière une avenue de saules, dans une grande prairie, proche le Wahal, fleuve qui passe au pied de Nimègue. Les ennemis établirent une batterie sur l'autre rive et tous les boulets venaient dans notre colonne; aussitôt nous fûmes placer trois pièces dé 4 sur la digue; nous tirâmes plusieurs coups et ils cessèrent le feu. Ensuite on chercha à couler à fond des petits bâtiments chargés de tonneaux; les ennemis ripostèrent et la canonnade fut très vive, mais la nuit étant venue, nous fûmes obligés de renoncer à notre entreprise. Ordre de retourner à notre brigade qui était toujours en bataille dans la prairie. Il tombait une pluie semblable à des cordes; à chaque instant nos chevaux tombaient avec les pièces, dans les fossés; le temps était extrêmement noir, et nous ne savions où nous étions. Sur les neuf heures, un de nos caissons fut tellement embourbé avec les chevaux, que nous restâmes deux grandes heures à travailler comme des nègres, dans l'eau et dans la boue jusqu'aux reins, pour les retirer de ce mauvais pas. Cependant à force de travail, nous arrivâmes sur le minuit où était notre brigade; nous étions dans un état déplorable, nos vêtements n'étaient que boue; il tombait une pluie comme il n'y a point d'exemple et nous étions dans une prairie où on enfonçait dans l'eau jusqu'à mi-jambe. Néanmoins, il fallut rester là; les soldats étaient

si fatigués que, malgré le froid et la pluie, ils dormaient debout; nous prîmes le parti de nous former eti faisceaux pour nous parer un peu de la grande pluie qui ne cessa de tomber pendant toute la nuit.

Le 7, à la pointe du jour, au lieu de repos et de subsistances, il fallut aller attaquer les ennemis; nos soldats intrépides oublièrent, pour un moment, leurs besoins et leurs fatigues. Le bataillon d'infanterie légère fonça sur l'ennemi et s'empara de plusieurs redoutes, où il assomma les canonniers hollandais à coups de crosse de fusil ; mais l'ennemi qui faisait un feu croisé sur cette batterie contraignit à abandonner ce poste. Nos tirailleurs, malgré la mitraille, parvinrent à travers les broussailles à aller jusque sous la forteresse.

Notre bataillon, resté en bataille, fut relever le bataillon de troupes légères qui était très fatigué; les tirailleurs se retirèrent après avoir perdu une douzaine d'hommes. Le 5° bataillon de Paris ne fut pas plus heureux, car la journée fut très chaude et très meurtrière. Avec nos pièces, nous nous embusquâmes derrière la digue pour protéger la retraite de nos tirailleurs en cas de revers.

Pendant la nuit du 8 au 9, notre bataillon fut relevé par un autre. Vers le minuit, l'ennemi, présumant que nous voulions faire une tentative, fit un feu terrible sur tous les points; cela donna une alerte. Lorsque nous fûmes instruits du

motif de cette canonnade, nous remîmes les armes aux faisceaux.

Au point du jour, on nous fit établir dans un endroit où la prairie était un peu plus ferme, et, comme il était probable que nous resterions dans cette position durant le siège, nous fûmes chercher de la paille pour coucher, et faire des petites baraques, afin de nous mettre un peu à l'abri du temps pluvieux.

Les divisions Moreau, Souham et Bonneau, bloquèrent la ville. Notre brigade resta dans la prairie pour boucher toutes les issues du côté de la Hollande.

Le 9, les divisions ouvrirent la tranchée, ce qui occasionna un feu terrible des ennemis ; de notre côté, nous coupâmes tous les saules et broussailles qui les masquaient et favorisaient les sorties. On poussa des boyaux vers le corps de la place et on établit des batteries pour interrompre les communications.

Les 10 et 11, la canonnade fut vive, principalement les nuits. Le général Chardon, à la tête d'une brigade d'infanterie légère, fit des prodiges de valeur; sans cesse éparpillés autour de la place, en tirailleurs, ils inquiétèrent les ennemis et leur détruisirent beaucoup de monde.

La pluie tombait toujours à flots, de manière que nous étions très mal à notre aise dans notre prairie. Nous allions à la tranchée, de vingtquatre heures en vingt-quatre heures, pour

servir les pièces en batterie; nous étions aussi chargés de faire travailler un grand nombre de paysans pour abattre du bois et faire des retranchements. Ce genre de service, très périlleux, demandait une très grande activité, car, en qualité de chefs, nous étions responsables de l'exécution des travaux. Tant que nous étions à travailler sur la gauche de la digue, cela allait assez bien, parce que nous étions à l'abri du feu de l'ennemi; mais sur la droite et à portée de fusil des murailles, les ennemis faisaient pleuvoir une mitraille qui abattait autant de bois que nos bûcherons. Cependant il fallait y rester et sabrer les paysans qui voulaient s'évader; intérieurement, nous approuvions leur fuite; mais il fallait que les travaux s'exécutassent. Fatigués de ce travail qui durait vingt-quatre heures, nous revenions à notre bivouac, où nous avions continuellement les pieds dans l'eau, par un temps qui déjà était très froid. Nous étions obligés d'aller enlever les planches et les portes des paysans pour faire du feu, car nous n'avions, dans cet endroit, que des saules qui ne voulaient pas brûler.

Le pain parvenait difficilement par de mauvaises routes; nous en recevions une demi-ration, et encore était- il mauvais. Nous éprouvions encore une grande privation de sel; nous étions obliger de saler notre soupe avec de la poudre à canon. Nous avions de la viande à discrétion; car

la prairie était couverte de bêtes à cornes dont les propriétaires étaient réfugiés dans Nimègue.

Avec peine, nous voyions partir journellement quantité de militaires pour les hôpitaux; la plupart ne pouvaient pas supporter d'aussi longues souffrances; la fraîcheur de la terre, dans une saison aussi avancée, causa des douleurs qui devenaient dangereuses.

Le 14, vers les quatre heures du soir, la garnison de Nimègue fit une sortie vigoureuse; les troupes de tranchées furent d'abord repoussées, car le temps était si noir que le mouvement de l'ennemi fut très favorisé. A l'instant, les troupes du camp prirent les armes et se portèrent au secours des bataillons de tranchées; le combat devint violent; nous eûmes vingt pièces de canon qui ne cessèrent pas de tirer à mitraille; la fusillade ne fit qu'un roulement pendant une heure entière. Le ciel paraissait embrasé par la canonnade et la mousqueterie des combattants. Cependant nos troupes bravèrent la résistance des ennemis et les chassèrent jusque dans la ville, en leur faisant éprouver une perte considérable. Plusieurs soldats ennemis y mirent tan I d'acharnement qu'ils se battaient encore corps fi corps dans les retranchements, pendant que leurs gens étaient déjà rentrés en ville. Nous perdîmes au moins quatre cents hommes.

Pendant cette action, nous attaquâmes la ville de notre coté afin de protéger notre armée; mais

les ennemis ne répondirent point; nos tirailleurs tuèrent plusieurs sentinelles des postes avatfcés.

Sur les sept heures du soir, nous rentrâmes dans nos mauvaises baraques, traversés jusqu'aux os.

On construisit de grandes redoutes de chaque côté de la ville, pour placer des pièces de gros calibre, afin de couper le pont de bateaux établi sur le Wahal, seul point de retraite et de secours qui restât aux assiégés, dans la direction des îles de Beveland.

Le 16, ces batteries commencèrent à faire feu et firent très bon effet ; l'incendie fut mis dans la ville à plusieurs reprises. Les ennemis faisaient toujours un feu foudroyant, principalement sur les batteries du siège. Les habitants des environs désespéraient de la réussite de notre entreprise. Effectivement, nous regardions comme difficile de soumettre une place si considérable, hérissée de canons de premier calibre et défendue par les eaux, surtout dans une saison aussi avancée. Nous perdions tous les jours beaucoup de monde par suite de l'insalubrité de notre emplacement.

Le 17, le feu fut terrible pendant toute la journée; les ennemis paraissaient vouloir faire de grands efforts pour faire lever le siège.

Dans la nuit du 17 au 18, on s'aperçut que leurs sentinelles étaient en plus petit nombre. Vers les deux heures, les ennemis redoublèrent le feu et, un instant après, il y eut un calme extraordinaire.

A la petite pointe du jour, nos avant-postes cheminèrent vers la place et s'aperçurent que les gardes avancées des assiégés avaient évacué. Un instant après nous vîmes, sur le Wahal, plusieurs barques chargées de soldats qui sortaient de Nimègue. Les Français avancèrent; les habitants de la ville vinrent au-devant d'eux, disant que les ennemis avaient profité de ce que le pont était encore praticable pour évacuer. Quelle fut notre surprise en voyant une grande quantité de soldats dans des barques sur le Wahal l Le général français fit sommer ces troupes de venir à notre rive; ils obéirent sans difficulté. C'étaient neuf cents Hollandais qui avaient été trahis par les Anglais, dans l'évacuation de la place; ils convinrent que les Anglais évacueraient les premiers et que les Hollandais tiendraient dans la ville, jusqu'à la pointe du jour, et, par conséquent, formeraient l'arrière-garde. Mais les Anglais, après avoir passé, coupèrent le pont de manière que les Hollandais furent contraints de se jeter à la hâte dans des barques, pour éviter d'être pris. Arrivés à l'autre rive, les Anglais les traitèrent de lâches et leur refusèrent le passage. Les Français s'emparèrent des batteries commandant la rivière et forcèrent les Hollandais à aborder.

Les Hollandais vomirent toutes les horreurs contre les Anglais, principalement les officiers supérieurs.

Ce fut avec admiration que je vis cette forte-

resse qui me parut être de première classe. Les ennemis avaient mis hors d'état de service quantité de bouches à feu. Cette prise fut importante, car cette ville était une des clefs de la Hollande.

La ville est assez agréable et très commerçante; les rues étaient encore couvertes de fumier, afin de calmer le cruel effet de la bombe. Les habitants parurent très mécontents des Anglais qui, comme d'habitude, évitèrent le combat pour mettre les troupes de leurs alliés sous le feu de l'ennemi.

La ville était toujours assiégée; les Anglais, qui avaient établi de fortes batteries, faisaient un feu continuel sur Nimègue.

Le 24, la canonnade fut vive; les maisons qui étaient sur les quais souffraient beaucoup.

Le 25 , avec une grande satisfaction, nous levâmes le camp pour aller cantonner dans les environs de Clèves, pays hollandais. En passant sur la digue, nous reçûmes des boulets qui heureusement ne firent aucun effet. Par Gronenbourg nous arrivâmes à Clèves. Notre bataillon reçut l'ordre d'aller cantonner dans le village de Christhuysen, sur le bord du Rhin, en face de la ville d'Emmerick. Nos sentinelles étaient sur le bord du fleuve, et celles de l'ennemi, sur l'autre rive. Ce changement de logis nous causa le singulier effet, depuis si longtemps que nous étions à l'injure du temps, de nous voir tout à coup couchés sous un toit.

Le 27, nous partîmes pour Clèves, avec le 4e bataillon de la Somme; notre bataillon fut logé dans la ville basse.

Frimaire an II (novembre-décembre 1794).

— Le général Moreau qui commandait en chef l'armée, par intérim, donna le commandement de sa division au général de brigade Vandamme. Le 1er frimaire, nous passâmes la revue de ce général.

Il faisait un temps extrêmement froid; nos soldats allaient souvent à la corvée des bois pour la construction d'un pont sur le Rhin.

Le 8, on donna Tordre du départ. On disait qu'on allait passer le Wahal; après être restés quelque temps en bataille, nous reçûmes l'ordre de rentrer.

Le 9, la générale se fit entendre à quatre heures du matin ; aussitôt les troupes furent en bataille sur la place publique; une heure après, on apprit que c'était une fausse alerte sur les bords du Rhin.

Le 10, nous partîmes pour prendre position sur les bords du Rhin; nous logeâmes, à trente soldats, chez un pauvre habitant.

Le 20, à la pointe du jour, nous partîmes pour reprendre cantonnement à Christhuysen. Toutes les compagnies de grenadiers de la division se réunirent derrière Clèves.

Dans la nuit du 20 au 21, ces troupes partirent, pour se joindre aux grenadiers des autres

divisions, du côté de Nimègue, pour une expédition secrète.

Le 21, à la pointe du jour, toutes ces compagnies s'embarquèrent sur des petits bateaux, et passèrent le Wahal ; elles surprirent les ennemis dans l'île, jetèrent leur artillerie dans la rivière et repassèrent Peau, le soir, avec un certain nombre de prisonniers, entre autres un grosmajor anglais. Cette expédition fut exécutée avec autant de hardiesse que de précision, elle n'avait d'autre but que de reconnaître l'île.

Le 22, le bataillon reçut l'ordre d'aller à Clèves ; nous fûmes logés dans la ville haute.

Le 29, retour, pour la troisième fois, au village de Ghristhuysen ; il faisait un temps extraordinairement froid; le vieux Rhin était pris, et le grand charriait beaucoup.

Nivôse an III (décembre 1794-janvier 1795). — Le 7 nivôse, le grand Rhin fut entièrement pris; il fallait une grande surveillance dans nos positions; les troupes étaient continuellement en patrouille et on était obligé de relever les sentinelles à chaque demi-heure, car souvent on trouvait des hommes morts de froid ; nos avant-postes ne pouvaient pas. faire de feu la nuit.

Le 8, notre bataillon, le 4e de la Somme et le 1" bataillon du 1™ régiment furent embrigadés ensemble et prirent le numéro de 2" demi-brigade de ligne.

Le 15, notre compagnie fut organisée conformément à la loi du 5 floréal an II, et l'avancement compta du 18 ventôse an II, d'après les instructions qu'avaient les officiers d'artillerie chargés de l'organisation. Je fus nommé sergent-major de cette compagnie qui fit partie de la 2° demibrigade d'infanterie de ligne.

Le 16, par ordre du chef de brigade, je fus établir, dans le château du prince d'Orange, une salle pour y traiter les galeux. Comme j'étais affligé de cette maladie, je résolus d'y aller. Notre chirurgien-major nous traita avec une décoction de feuilles de tabac.

Le 20, toute la troupe de Clèves et des environs se mit en marche à onze heures du soir pour les bords du Wahal ; on disait qu'on devait tenter le passage. Je ne pus obtenir de partir avec le bataillon, et je me déplaisais bien dans la maudite salle des galeux; mais le chirurgien me dit qu'il y avait trop de danger à sortir, par un si grand froid.

Le 21, à la pointe du jour, nos gens se rangèrent en bataille derrière la digue, et des tirailleurs s'avancèrent sur la glace, pour attaquer les ennemis retranchés sur la rive droite avec quantité de canons. Le combat devint meurtrier; l'infanterie s'avança en tirailleurs et, malgré la mitraille, baïonnette en avant , s'empara des redoutes. Mais, vers midi, nos gens furent obligés de repasser le Wahal, avec une grande perte. Les soldats, découragés, désespéraient de pouvoir s'emparer de cette île, hérissée de canons qui ne cessaient de tirer à mitraille. Pour comble de malheur, tous nos blessés étaient perdus, car, par le grand froid, la moindre blessure devenait mortelle.

A quatre heures après midi, le général Van-

damme rallia sa division avec énergie; il dit aux soldats qu'il avait promis au général en chef de coucher cette nuit de l'autre côté et qu'il comptait sur leur courage. Il se mit à la tête des grenadiers, dirigea les troupes sur la glace, et fit sonner la charge. Nos soldats avancèrent, baïonnette en avant, et contraignirent les ennemis à l'abandon de leurs positions, canons et munitions; la glace était couverte de morts. Nos gens prirent position dans l'île.

Le 22, on attaqua un petit fort armé de six canons. Après une résistance opiniâtre, ses défenseurs furent contraints de céder; dès ce moment, toute l'île fut au pouvoir des Français.

Le soir, la 2e demi-brigade fut cantonnée à Mélingen.

Le 24, les troupes se portèrent du côté d'Arnheim. Le passage du Rhin s'effectua sur trois points avec le même succès.

Le 27, je partis de Clèves pour rejoindre le bataillon; on me donna ma destination pour Nimègue, où je devais recevoir de nouveaux ordres.

Le 28, nos gens attaquèrent Arnheim qui, en six heures, fut soumise aux Français. On trouva dans cette place cent bouches à feu de différents calibres. Les divisions de gauche occupaient Utrecht, Amsterdam, Rotterdam, etc.

Je partis de Nimègue pour Arnheim où je reçus l'ordre de me rendre à Utrecht; là était allée la

2e demi-brigade. Je passai par Ryswick et le fort Crêpe, effrayant par sa force et par sa position. C'était la division Souham qui avait pris cette clef de la Hollande.

Pluviôse an III (janvier-février 1795). — J'arrivai à Utrecht, où la 2e demi-brigade était en garnison depuis le 1er pluviôse. Je fus logé, dans cette charmante ville, chez une veuve qui eut pour moi toutes les bontés possibles. J'éprouvais chez cette aimable hôtesse un contraste bien grand, car, en sortant de bivouaquer dans les pluies et dans les neiges, il était bien doux de me trouver logé dans une bonne maison, où j'avais une table et un coucher excellents. Ma respectable bourgeoise poussa la générosité jusqu'à vouloir donner concert le soir, en m'invitant à amener tous les amis que je jugeais à propos. Elle avait un fils de quinze ans qui parlait fort bien français et qui, comme sa mère, était fort aimable. Ce jeune homme me conduisit dans des sociétés où les Français étaient très bien accueillis. Bientôt j'oubliai les douloureux moments de la campagne; mais aussi j'appréhendais de partir, habitué aux douceurs et aux bons soins de mes aimables hôtes.

Partout le pays, les Français furent reçus avec le plus grand cœur; les Hollandais allaient audevant de ce qui pouvait leur faire plaisir. De notre côté, nous faisions nos efforts pour leur

donner toute satisfaction. Nous admirions la beauté et la propreté de ces pays. Villes et villages sont extrêmement commerçants; mais , comme partout, la guerre avait interrompu les transactions. Quantité de négociants se ruinèrent avec nos assignats qu'ils prirent, dans le commencement, comme de l'argent, tandis qu'ils ne valaient pas deux sols la livre en France.

Les Hollandais se déclarèrent en République, sous la protection des Français.

Le 6, le peuple assemblé demanda le changement des fonctionnaires publics soupçonnés d'être du parti de la maison d'Orange. Ceux qui furent choisis pour remplir les charges et fonctions du nouveau gouvernement furent installés, dans leur autorité, aux cris mille fois répétés de : « Vive la République française! Vive la République hollandaise ! »

Le 7, un dégel rendit le pavé de la ville comme un miroir. Ce même jour, nous passâmes la revue du général Vandamme. Le soir, les bourgeois s'assemblèrent pour former la garde nationale. Il tomba considérablement de neige.

Le 10, arriva à Utrecht la 148e demi-brigade, qui était de notre division. Le général Compère vint établir son quartier général.

Le 12, toute la troupe fut logée chez les bourgeois. Nous fûmes parquer notre artillerie à la porte Sainte-Catherine.

Le 15, arriva le parc de la division.

Lie 17, revue de notre chef de brigade Marpaude; le 15, revue du général de brigade; le 19, revue du général Vandamme. Le 20, grand dégel.

Le 23, à la pointe du jour, on fit battre Tordre pour que la 2° demi-brigade se tînt prête à partir. Cette annonce me fit beaucoup de peine. A huit heures, on donna Tordre du départ. Ce ne fut pas sans chagrin que je fus obligé de quitter mes respectables hôtes, pour aller de nouveau bivouaquer dans les neiges, par un temps froid, et courir dans les inondations du dégel.

Nous partîmes d'Utrecht par le temps le plus affreux : une neige fondue extrêmement froide et de la boue à mi-jambe.

Dans Taprès-midi, nous fûmes obligés de passer dans des endroits où nous eûmes de Teau jusqu'aux reins. A la nuit, nous arrivâmes dans le village de Scarpenzel, où nous prîmes cantonnement. Aussitôt notre arrivée dans nos logements, nous fûmes obligés de tordre tous nos vêtements. Nos hôtes firent de très grands feux, nous préparâmes un très bon souper et un bon coucher. Ils se plaignaient amèrement des Anglais, qui avaient entièrement dévasté les campagnes, et qui eurent la férocité de brûler ce qu'ils ne purent emporter.

Le 27, nous plantâmes Tarbre de liberté avec tous les habitants de Tendroit.

Le 26, départ pour Rhenen. Nous passâmes sur une digue couverte par l'inondation. On avait

dû jalonner la route afin d'éviter les accidents, car quiconque se serait éloigné du pavé aurait trouvé plus de vingt pieds d'eau. On côtoya une autre digue hérissée de canons, communiquant au fort de Crêpe. Nous ne pouvions la regarder sans effroi ; sans les glaces, nous ne serions jamais entrés en Hollande!

Arrivés le soir dans la petite ville de Rhenen, qui avait considérablement souffert du pillage des Anglais, et ensuite du passage des Français. A l'hôpital, étaient encore une centaine d'Anglais, la plupart dangereusement blessés. Nous fûmes fort mal logés, car les trois quarts de la ville étaient inondés par les grandes eaux.

Le 29, nous prîmes la route de Deventer; les chemins étaient inondés, nous marchions dans l'eau à mi-jambe, sur les digues jalonnées de dix en dix toises, afin qu'on ne s'écartât point du pavé. Arrivés, la nuit, au petit village de Hannecamp. Tous les volontaires furent logés dans les maisons. Les habitants vinrent chez le bourgmestre et se disputèrent à qui aurait le plus de soldats à loger.

Nous étions très fatigués, car nous n'avions cessé de marcher, dans la boue, pendant toute la journée. La compagnie logea dans une petite ferme où, à notre arrivée, nous trouvâmes déjà le souper sur la table; les servantes s'empressèrent de laver et de faire sécher tous nos vêtements qui étaient mouillés. Enfin ces braves gens nous

firent tout le bien qu'on peut faire à de pauvres militaires, dans de pareilles circonstances.

Le 30, à la petite pointe du jour, en marche pour Deventer. On fut obligé à beaucoup de détours pour éviter les inondations et les glaces qui ne pouvaient plus supporter de gros fardeaux. Vers le soir, on arriva sur les bords de l'Yssel, petite rivière qui passe au pied de la ville. Quatre compagnies traversèrent cette rivière sur une grande barque, mais vu le grand danger qu'il y avait de passer de nuit, on donna ordre d'attendre jusqu'au lendemain matin ; nous fûmes obligés de rester la nuit dans une situation affreuse, un temps très froid, sur une terre extrêmement malsaine, sans pain ni viande. Le peu de maisons qu'il y avait étaient encombrées de soldats, et ne pouvaient suffire à toute la troupe, tant pour les vivres que pour les logements, car nous étions beaucoup dans notre division. Pendant la nuit, l'Yssel charria si fort que nous pûmes la passer le lendemain; cependant le soir, on nous fit donner du pain seulement.

Ventôse an ///(février-mars 1795). — Le 2 ventôse, à trois heures après midi, on alla passer l'Yssel à Zutphen, distant de quatre lieues. Nous marchâmes le restant de la journée et une partie de la nuit par des chemins abominables ; la neige qui tombait en grande quantité, couvrait les glaces, et nous tombions à chaque instant. Les soldats,

chargés de leur sac, de leur fusil et de leurs ustensiles de cuisine, étaient obligés de marcher, par moments, sur les quatre membres. Enfin, nous arrivâmes vers le minuit au lieu où était la barque. La cinquenelle (long cordage) de la barque étant cassée, nous fûmes obligés de rester sur les bords de l'Yssel, jusqu'à midi, dans la neige jusqu'aux genoux. Nous fûmes coucher à Zutphen.

Le 3, toutes les troupes de pied passèrent la rivière sur des batelets; la cavalerie et l'artillerie durent rester sur l'autre rive en attendant le temps propice.

Le 4, ordre à l'artillerie de notre brigade de passer l'Yssel, malgré les inconvénients qu'il pouvait y avoir. Nous fûmes de l'autre côté pour embarquer nos pièces et caissons; la cinquenelle vint encore à casser; je fus obligé de rester de l'autre côté avec l'artillerie.

La brigade Compère partit pour chasser entièrement les ennemis de cette province.

Le 5, j'eus l'occasion de pouvoir passer avec mes caissons et je partis de suite, avec l'artillerie de notre premier bataillon, pour rejoindre la brigade. Sur les dix heures du soir, nous fûmes obligés de nous arrêter pour donner quelque repos à nos chevaux. Vers les deux heures du matin, nous continuâmes notre route par Borckelo, Diepenheim, et arrivâmes à Delden, où était la brigade. L'approche de nos troupes avait chassé les ennemis.

Le 7, nous fûmes à Almelo, où était cantonné notre bataillon; tous les soldats furent très bien logés dans ce charmant endroit, où résidaient une grande quantité de négociants. Le même soir, très beau bal où furent invités tous les officiers; les Français y furent bien accueillis et fêtés. Je fus d'abord logé dans un superbe château, où j'étais très bien; mais, comme c'était à un quart de lieue, je demandai à rentrer à cause des alertes de nuit.

Le 9, les habitants de la campagne accoururent nous prévenir que les ennemis s'avançaient : les Français qui étaient dans le village de Hengelo y étaient attaqués. L'alarme se répandit; les bourgeois coururent aux armes et prêtèrent le serment de combattre, avec nous, les Anglais qu'ils avaient en horreur. Notre bataillon fut se ranger en bataille en dehors du village; les femmes et les enfants apportaient à boire aux soldats. Les hommes furent au château, où il y avait une comtesse, et s'emparèrent des armes et de plusieurs petits canons; ils se joignirent ensuite au bataillon. Quand nos éclaireurs rentrèrent, le bataillon et les bourgeois déposèrent les armes, après s'être assurés du mouvement de l'ennemi qui n'était point de force à nous attaquer.

Le 11, arriva dans le village de Born un régiment de dragons delà division Bonneau; un escadron fut logé avec nous à Almelo.

Le 12, départ de ce charmant endroit, aux

regrets de tous les habitants; nous fûmes loger, cinq bataillons et un régiment de hussards, dans la petite ville de Oldensaal, qui avait été pillée par les Anglais et les émigrés français.

Le 13, à la pointe du jour, la générale fit mettre toute la troupe sur pied; au bout de deux heures de marche, nous fîmes rencontre des ennemis qui furent chassés. Nous leur fîmes une quarantaine de prisonniers, et le général donna Tordre de rentrer. Cette expédition n'avait eu pour but que de reconnaître le terrain, la position et la force des ennemis.

Le 14, nous partîmes de Oldensaal et fûmes cantonner dans le village de Ootmarsum. Je fus logé chez le pasteur catholique où j'étais très bien traité.

Le 22, revue du général de brigade. A quatre heures, toute la troupe marcha sur le fort Bentheim; on bivouaqua quatre lieues plus loin.

Le 23, partis à deux heures du matin; nous repoussâmes les ennemis jusque dans le fort, situé sur un rocher très escarpé. Nous fûmes obligés de passer dans l'eau jusqu'aux reins; toute la brigade se rallia et au bout de deux heures, nous allâmes attaquer le fort. Les hussards de Lauzun abordèrent une redoute et hachèrent les canonniers sur les pièces qui restèrent en notre pouvoir. Arrivés sous les murailles de la forteresse, la canonnade devint meurtrière; nous n'avions que les obus qui pouvaient faire

quelques dégâts. Nous approchâmes si près du fort que leurs canons ne pouvaient plus nous atteindre; nous n'étions plus incommodés que par la fusillade. Le soir, à neuf heures, la garnison capitula, sous condition qu'elle se retirerait avec armes et bagages. Le temps était si mauvais pour un siège que leur proposition fut acceptée.

Le 24, les troupes entrèrent dans le fort; on leur fit distribuer des vivres, ensuite on mina les points importants et on fit sauter les bastions, pour mettre ce fort hors d'état.

Le même jour, retour à Ootmarsum.

Le 25, ordre d'aller cantonner à Almelo. Je partis pour faire préparer les logements. Les billets faits, nous apprîmes que le bataillon avait reçu contre-ordre et était allé cantonner dans le village de Tubergen. Je ne pus rejoindre le bataillon que le lendemain matin.

Le 29, départ pour aller cantonner dans le village de Vriezen-Neen.

Germinal an III (mars-avril 1795). — Le 4 germinal, revue du général de brigade Compère. Le 6, revue du commissaire des guerres Renoux.

Le 7, nous partîmes avec beaucoup de regrets de quitter nos aimables hôtes, qui nous avaient comblés d'honnêtetés et de générosités. Nous passâmes par Almelo, Born, Delden, Goor, et fûmes coucher à Diepenhein.

Le 8, coucher à Glaislaer.

Le 9, coucher à Borkulo; nous y trouvâmes beaucoup de troupes et Tordre d'y rester. L'armée était infectée de la gale ; on organisa des salles de traitement; notre demi-brigade y envoya huit cents hommes pour se faire guérir.

Le 17, je partis avec le capitaine près du chef de brigade, cantonné à Enscheden. Le même jour nous fûmes coucher à Goor.

Le 18, nous partîmes de Goor, passâmes par Delden, Hengelo, et arrivâmes à Enscheden.

Le lendemain de notre arrivée, on fit le recensement des logements, afin que tous les bourgeois logeassent des soldats selon leur faculté; car, dans ces pays, nous ne recevions point de vivres et les habitants étaient contraints par la municipalité de nourrir les troupes. Ceux à qui leurs moyens ne le permettaient pas, recevaient une indemnité et chaque billet de logement servait de base pour la diminution de leurs contributions. Enscheden était habité par des négociants, la plupart fort riches, mais ils ne paraissaient pas autant dévoués aux Français que ceux d'Almelo.

Le 20, je fus aux villages d'Ilbergen et de Hausbergen, pour porter la solde à nos détachements

Le 23, la lre demi-brigade s'assembla dans une plaine, pour y faire l'amalgame, conformément à la loi ; les bataillons tiercèrent entre eux d'après l'ancienneté des capitaines. L'opération terminée, chacun se rendit à son drapeau respectif.

Ce même jour, arriva un parlementaire prussien.

Le 24, les hussards de Lauzun furent relevés par ceux d 'Austrasie.

Le 27, on assura que la paix était faite avec le roi de Prusse. Cette nouvelle fit un sensible plaisir à toute la troupe, qui n'attendait que le moment de rentrer dans ses foyers.

Floréal an III (avril-mai 1795). — Le 2 floréal, plusieurs généraux français passèrent dans notre cantonnement pour aller chez les ennemis, afin, disait-on, de marquer les limites. On assurait que les négociations de paix étaient entamées avec l'empereur d'Allemagne. Les journaux annonçaient que la France était dans un état déplorable; tous les habitants étaient réduits à une demi-livre de pain; les assignats n'avaient plus de valeur et l'argent était aussi rare que le bon gouvernement; enfin le peuple était dans la dernière des misères. Ces affligeantes nouvelles donnaient de grandes inquiétudes.

Le 5, nous apprîmes que, dans les sept Provinces Unies, on avait fait des assemblées pour procéder à la nomination de députés qui devaient se réunir à la Haye, pour l'installation du nouveau gouvernement.

Le 15, départ pour aller cantonner à Hengero, Je fus logé dans un château avec les officiers de la compagnie ; nous y fûmes traités avec beaucoup

d'amitié et du meilleur cœur; nous y avions beaucoup de distractions et d'amusements. Une demoiselle qui était concierge, et qui était seule alors dans la maison, avait reçu des ordres de son maître pour nous donner entière liberté. Cette demoiselle, très aimable, avait l'avantage de parler bon français, ce qui était très agréable pour nous.

Le 18, je fus à Delden et à Goor pour porter le prêt à nos détachements.

Prairial an III (mai-juin 1795). — Le 3 prairial, avec regrets nous partîmes de ce cantonnement ; à peine sortis, nous reçûmes contre-ordre, et avec un grand plaisir nous rentrâmes dans nos logements.

Le 9, le 3e bataillon de notre demi-brigade passa dans notre cantonnement pour se rendre à Goor, d'où il devait partir le lendemain pour Zutphen.

Le 11, je fus à Enscheden pour y toucher de l'argent près du quartier-maître. Nous reçûmes l'ordre de nous tenir prêts à partir le lendemain matin. Depuis plusieurs jours, notre artillerie était allée à Almelo pour réparer et repeindre les affûts.

Le 12, à sept heures du matin, nous quittâmes notre charmant château; nous fîmes nos tristes adieux à notre aimable hôtesse et fûmes cantonner dans le village de Groll.

Le 13, avec douleur nous apprîmes qu'il y avait eu une grande insurrection à Paris; que le représentant Féraud avait été assassiné au sein de la représentation nationale, et que quantité de représentants avaient été mis en arrestation.

Le 15, le général Lacour vint à Groll; il dit que l'armée allait se retirer de la Hollande, et qu'il n'y resterait que vingt-cinq mille hommes à la solde de la république hollandaise.

Le 16, je fus à Lochem et à Borckelo pour porter de l'argent.

Le 21, départ pour Hengerlo. Je fus encore logé dans un château situé dans le fond d'un bois; nous y fûmes très bien reçus.

Le 25, nous reçûmes l'ordre d'aller cantonner dans le village de Hengerlo ; nous fûmes logés dans les environs, le village étant peu considérable.

Le 26, notre bataillon partit à la hâte pour l'île de Bétuve, nous passâmes par Doesburg et Arnheim1.

Le 30, passant le Wahal à Nimègue, nous fûmes bivouaquer entre cette ville et Clèves. Vers le soir, on passa par Cronenbourg et Clèves, et fûmes cantonner à Goch, extrêmement fatigués, car nous avions fait une très longue route.

Messidor an III (juin - juillet 1795) . — Le

1. Bétuve n'est pas une lie, mais un pays situé entre le Rhin et le Leck.

1er messidor, passant la rivière de Gueldre, on cantonna dans la ville de ce nom.

Le 2, départ pour Crevelt. Cette petite ville, du territoire de Prusse, est jolie et riche; elle a une grande quantité de manufactures. Le sexe y est très beau, et d'un costume fort élégant. Les négociants obtinrent des généraux de ne point loger la troupe; nous fûmes cantonner dans un petit village une demi-lieue plus loin.

Le 3, nous passâmes par Gladbeck et 'fûmes cantonner à Vickrad. Logés chez le meunier de l'endroit, où nous fûmes très bien reçus.

Nous apprîmes que nous avions changé d'armée; depuis que nous avions quitté la Hollande, nous faisions partie de l'armée de Sambre-et-Meuse.

Le 10, je fus me promener au bourg de Odenkirchen, avec les fils de mon hôte; ces braves jeunes gens firent leurs efforts pour nous procurer de l'agrément.

Le 13, nous fûmes cantonner à Linnich, à trois lieues de Juliers.

Le 24, je fus à Vickrad pour y revoir mes aimables hôtes; je fus reçu comme un de leurs enfants. Ils me comblèrent de bontés et de caresses; les fils, par ordre de la mère, cachèrent la selle" et la bride de mon cheval et je fus contraint de coucher dans cette respectable famille. Le lendemain matin, après beaucoup de débats, je parvins à avoir le harnachement de mon cheval et je pris congé de ces généreux meuniers. Les fils vinrent

me conduire une grande lieue sur la route de Linnich, où j'arrivai le soir, un peu tard.

Le 27, départ pour aller prendre garnison à Aix-la-Chapelle. Coucher dans un gros bourg aux trois quarts brûlé par la guerre; les habitants de% ce malheureux endroit étaient en partie ruinés; la désolation était générale.

Le 28, nous fûmes à Aix-la-Chapelle. Logés chez les bourgeois, mais grande différence dans notre réception. Cependant nous ne fûmes pas surpris, car les horreurs qu'ils avaient commises sur nos troupes, lors de la retraite de Dumouriez, étaient encore présentes à notre mémoire. Je fus logé chez un pâtissier, à la porte de Cologne, qui me reçut assez bien.

La ration de vivres était de mauvaise qualité; les denrées étaient fort chères et nous n'avions presque pas d'argent, car nos assignats perdaient 95 pour cent. Les soldats étaient obligés d'aller couper de l'herbe, de tuer les chats des particuliers pour subsister; enfin, la situation était déplorable, tandis qu'ils voyaient un nombre considérable d'employés aux armées étaler un luxe insultant à leur misère; on portait le nombre de ces messieurs jusqu'à quinze cents.

Nos troupes, sur les bords du Rhin, étaient encore plus misérables, car elles étaient en plus grand nombre, et faisaient un service beaucoup plus actif.

Les Autrichiens, de l'autre côté du Rhin, éprou-

vaient aussi une pénurie très grande; ils étaient obligés de couper les grains avant leur maturité, pour se nourrir.

Thermidor an III (juillet-août 1795). — Le 4 thermidor, on donna Tordre d'avoir une pièce de quatre par bataillon. En conséquence, on renvoya trois pièces à Maëstricht, et trente hommes de notre compagnie partirent pour aller faire le service au grand parc de l'armée, sur les bords du Rhin.

Le 9, on fit assembler toute la troupe, sur la place d'armes, par un temps affreux. Le représentant du peuple, Ménard, accompagné des autorités constituées, vint au centre de la garnison, et fit un discours en mémoire du jour de la défaite de Robespierre. A la fin de son discours, il s'écria : « Vive la République! » Mais les soldats, mécontents des vivres qu'on leur donnait, du papier qu'ils recevaient en payement et qui n'avait point cours, gardèrent le plus grand silence et ne répétèrent point le cri de : « Vive la République ! »

Ce calme montra plus notre mécontentement que des murmures : le représentant ordonna qu'une ration d'eau-de-vie fût distribuée.

Les chefs de corps reçurent une lettre d'invitation pour qu'un homme de chaque grade, de tous les corps, assistât à un dîner et à un bal, le même jour, chez le représentant. Aucun soldat ne voulut y aller, il ne s'y trouva que des officiers et

très peu de sous-officiers, mais, en revanche, il y eut une grande quantité d'administrateurs.

Le soir, il y eut bal, où dix officiers par corps étaient présents. Vers minuit, plusieurs officiers remarquèrent que les militaires étaient regardés avec dédain et mépris, qu'on affichait d'insulter à leur misère; ils en témoignèrent leur mécontentement au représentant. Les esprits s'échauffèrent, et le bal fut interrompu. Le lendemain matin, plusieurs officiers furent mis aux arrêts.

Le 11, la disette s'étant fait sentir plus que jamais, le représentant du peuple fit donner une ration de pain plus faible qu'à l'ordinaire. A la distribution, les grenadiers des 1er et 2e bataillons, de la 2° demi-brigade, refusèrent de prendre le pain; à leur exemple, les basses compagnies refusèrent également et furent chez le représentant du peuple pour lui faire des observations, disant que, ne recevant aucune solde, il leur était impossible d'acheter des légumes; par conséquent, oh ne pouvait subsister avec une aussi légère ration de pain. Le représentant du peuple ordonna que la ration fût augmentée de deux onces de biscuit. Les grenadiers refusèrent encore et bientôt mêlèrent des menaces à leurs observations. Le représentant du peuple les fit retirer; ils s'en furent dans des cabarets et se mirent à boire; quantité se prirent de boisson et commencèrent à faire de grandes sottises. Ils retournèrent chez le représentant qui leur fit défendre sa porte; de là ils se

répandirent dans les rues et insultèrent différentes personnes. On fit battre la générale, et bientôt toute la garnison fut sur la place d'armes. Le représentant y vint et ordonna au chef de la 2e demi-brigade d'arrêter , sur-le-champ , un nommé La Réjouissance, caporal des grenadiers du 1er bataillon, qui avait insulté et menacé la Représentation nationale, dans la personne d'un de ses représentants. Le chef de brigade Marpaude se présenta devant la compagnie de ce caporal, ordonna à La Réjouissance de remettre son fusil à son sergent-major et de le suivre. Ce caporal exécuta Tordre du chef et le suivit; mais, lorsqu'il fut devant la maison commune et qu'il s'aperçut qu'on allait le mettre en prison, il se retira quatre pas en arrière, sabre à la main, et présentant la pointe à son chef. Des officiers, à l'instant, sortirent de leurs rangs pour porter secours au chef de brigade. Au même moment, les grenadiers croisèrent la baïonnette et se portèrent en masse sur le corps d'officiers; prudemment on laissa échapper le caporal, et la mêlée ne fut pas meurtrière. Cependant, plusieurs officiers furent très maltraités à coups de crosse de fusil.

Les autres compagnies ne bougèrent pas de leurs rangs, mais il aurait été déplacé de les commander pour arrêter les insurgés, car indubitablement le désordre serait devenu plus grave.

Au bout d'une demi-heure, tout était assez

calme; le commandant de la troupe, au lieu de la diviser, et de la maintenir plus longtemps sous les armes, eut la maladresse d'ordonner de rentrer dans les logements. Gomme d'habitude, les grenadiers conduisaient les drapeaux chez le chef; à peine les drapeaux étaient-ils sortis des rangs, que les plus mauvais sujets dirent aux autres qu'ils étaient bien dupes d'avoir laissé aller les drapeaux; aussitôt, comme des furieux, ils voulurent monter chez le chef pour s'en emparer. La sentinelle qui se voyait forcée prit le parti de fermer la porte cochère, que les grenadiers tentèrent d'enfoncer à coups de pavés et de crosses de fusil.

Dans ce moment, je rentrais à mon logement, qui était en face; plusieurs grenadiers vinrent à moi et me demandèrent des cartouches. Je leur dis que j'avais tout distribué à des détachements partis pour lever des contributions. Ils persis-: tèrent dans leur demande, et moi, dans mon refus, car j'avais bien garde de me mettre dans un si mauvais cas, et j'aurais préféré me faire tuer que de consentir à distribuer des cartouches.

Pendant ce débat, quatre autres grenadiers se présentèrent comme des lions en demandant le sujet de notre dispute; les premiers leur dirent que j'étais du parti opposé au leur et que je leur refusais des cartouches. Les derniers arrivés dirent aux autres : « Allons! allons! il n'y a qu'à lui donner son compte! » Ils firent reculer tout le

cercle, et moi, au milieu, je reçus une quantité de coups de crosse de fusil sur la tête et sur les bras. L'un d'eux, plus enragé encore que les autres, me lança un coup de baïonnette dirigé sur la poitrine; j'eus assez de bonheur pour détourner le coup avec la main et, tenant fermement la baïonnette, je reçus des coups de sabre qui, par le plus grand hasard, ne furent point mortels. Ces tigres étaient tellement ivres que la plupart des coups de sabre qu'ils me portèrent ne m'atteignirent que de la garde. Au moment où j'allais succomber sous les coups, le chef de bataillon Langlois, avec un adjudant et des canonniers, vinrent à mon secours; ils reçurent aussi plusieurs bourrades et ne purent me débarrasser de leurs mains. Je fus traîné vers la place de la Comédie, où était notre artillerie, et lorsque nous fûmes vers le milieu de la rue de Cologne, une dispute s'éleva entre eux et ils se mirent à se battre. Je profitai de cette querelle pour m'évader en gagnant, à quatre pattes, une allée qui heureusement se trouva ouverte. Je sortis de cette maison par la porte de derrière et fus chez le général pour lui faire part des intentions des grenadiers de se procurer des cartouches. A l'instant, il envoya un ordre pour que l'artillerie fût gardée par un piquet de cinquante hommes.

Je rentrai dans mon logement, où on me prodigua beaucoup de soins. J'avais les membres et la tête meurtris de coups, mais le sang avait très

peu coulé; on me fit prendre différentes liqueurs, et j'en fus quitte pour la douleur.

Le désordre continua toute la journée; les grenadiers maltraitaient, avec leurs fusils, tous ceux qui se trouvaient sur leur passage. Ils mirent en joue plusieurs personnes qui se présentaient aux croisées, entre autres, une demoiselle qui demeurait à côté de moi et qui avait eu la complaisance de crier : « Au secours! » pour me sauver.

Nos révoltés, poussés de boisson, furent bientôt poursuivis par le sommeil. A la faveur de la nuit, ils furent tous arrêtés et conduits dans les prisons.

Dans la nuit du 12 au 13, arriva le régiment de «cuirassiers que le représentant du peuple avait fait appeler; le 13 au matin, on fit assembler toute la garnison sur la place d'armes; on fit l'inspection des armes dans le plus grand ordre et dans le plus grand silence. Le représentant du peuple arriva, et donna ordre au chef de brigade de faire avancer au centre la compagnie de grenadiers du leP bataillon de lalre demi-brigade; il fit lecture à la garnison d'un arrêté pris contre les révoltés, dans la journée du 11. Cet arrêté prononçait le licenciement de la compagnie, et l'envoi devant un conseil de guerre, de tous ceux qui avaient le plus participé à la révolte.

Cette triste expédition se fit de suite; les grenadiers, la plupart en pleurant, déposèrent armes et buffleteries, et se retirèrent pour se disposer à

partir pour Givet, où ils devaient se rendre en attendant la décision du gouvernement. Le représentant du peuple fit un discours très énergique à la garnison, et la fit rentrer dans ses quartiers.

On nomma une commission militaire pour juger les délits de cette mémorable journée.

Le 13, au soir, le représentant du peuple fit rendre les sabres aux grenadiers, et leur promit qu'avant peu il espérait les réintégrer; il remit leur départ pour Givet au lendemain.

Le 14, les grenadiers partirent d'Aix-la-Chapelle; nous fûmes très sensibles à leur sortie, car nous savions que beaucoup n'avaient pris aucune part aux cruautés commises; les officiers et les sous-officiers avaient fait tous leurs efforts pour les ramener à l'ordre. Mais, cependant, il fallait un exemple; ce qui décida le représentant à prononcer leur licenciement.

Les grenadiers du 2° bataillon avaient d'abord pris part à l'insurrection, mais étant rentrés dans l'ordre et n'ayant ni insulté, ni frappé, ils ne furent pas inculpés.

Dans la nuit du 14 au 15, nous fûmes éveillés, à deux heures du matin, par toutes les cloches des paroisses. Nous ne savions à quoi attribuer ce carillon; c'était l'annonce d'une victoire remportée sur les Anglais.

Le 15, nous apprîmes avec plaisir que la Convention nationale avait décrété, qu'à dater du 15 thermidor, tous les officiers toucheraient, par

mois, huit livres en numéraire, et les sous-officiers et soldats, deux sols par jour.

Le même jour, le régiment de cuirassiers partit d'Aix pour se rendre sur les bords du Rhin, à l'exception de cinquante hommes qui restèrent jusqu'à nouvel ordre.

La commission centrale d'Entre-Meuse-et-Rhin, instruite que les bons logements étaient la plupart occupés par les employés aux administrations, tandis que les militaires étaient toujours logés chez les habitants les plus indigents, rendit un arrêté autorisant les militaires à réclamer tous les logements occupés par les employés aux armées.

Le 16, arrivèrent à Aix, tous les militaires désignés pour faire partie de la garde de Paris; conformément à un décret de la Convention, six hommes par bataillon devaient être choisis pour former la cavalerie, l'infanterie et l'artillerie de Paris.

Le 18, plusieurs grenadiers arrêtés, et contre lesquels il n'y avait aucune déposition, sortirent de prison et partirent pour rejoindre leurs camarades à Givet.

Le 23, on fit assembler toute la garnison sur la place d'armes. Le représentant fit un discours au sujet de l'anniversaire du 10 août; ensuite, il annonça de grandes victoires remportées sur les Anglais et la paix définitive entre la République et l'Espagne.

Le soir, grand bal chez le représentant, où

assistèrent tous les chefs des administrations, et fort peu de militaires.

Le 27, je reçus une assignation de l'accusateur militaire pour comparaître, le 28 au matin, devant le tribunal militaire, et déclarer ce que je connaissais de l'insurrection du 11 courant. Je fus fort embarrassé. Mon intention n'était pas de charger ces militaires, égarés par la boisson, poussés par la misère et le mécontentement.

Le 28, je me rendis au tribunal, où nous nous trouvâmes trente-deux témoins. Dix-sept grenadiers, accusés d'être auteurs de la révolte, parurent devant le tribunal. On entendit les dépositions, en commençant par les officiers supérieurs; mon tour vint sur les quatre heures, et je fis ma déclaration de manière qu'elle ne comprit aucun des accusés particulièrement.

Vers les six heures, on avait entendu les rapports tant à charge qu'à décharge, et la parole fut accordée au défenseur officieux, qui était le gazetier de la ville, homme d'esprit et de mérite. Il soutint la défense de ces malheureux avec une énergie et un esprit étonnants ; il cita mille traits à l'avantage des accusés et termina par un discours qui fit pleurer tous les spectateurs.

La procédure dura jusqu'à minuit, et le résultat du jugement fut la condamnation de deux caporaux et de quatre grenadiers, à être fusillés; parmi eux était La Réjouissance. Les onze autres furent condamnés à deux ans de prison.

Le lendemain matin, ces derniers me firent appeler à la prison; j'étais indécis de savoir si je devais y aller. Cependant je m'y rendis; à mon arrivée, ils se mirent tous à pleurer; plusieurs d'entre eux tombèrent à mes genoux en me répétant qu'ils me devaient la vie, puisque, d'après ce qu'on leur avait rapporté, j'étais un de ceux qui avaient été le plus maltraités dans cette affaire. Je persistai à leur redire ce que j'avais avancé au tribunal. Cependant, plusieurs à qui je parlais, ne pouvaient pas douter que je les remettais bien; car, quoique dans la boisson, l'homme se rappelle toujours de ses sottises, et l'époque était assez mémorable pour en avoir souvenir. Je me retirai de la prison en cherchant à leur donner quelques espérances.

, A quatre heures, on rassembla les troupes sans armes pour assister à l'exécution des six grenadiers, dans une petite plaine proche de la ville. On prit soin de ne laisser approcher aucun bourgeois, car on savait qu'ils devaient demander grâce, et on disait même qu'ils étaient allés la demander au général et au représentant du peuple.

Vers le soir, les grenadiers arrivèrent sous bonne escorte : quatre paraissaient profondément affligés et deux autres, dont La Réjouissance, marchaient comme des effrontés. Ils se placèrent à l'endroit où ils devaient être fusillés, avec une fermeté extraordinaire. On fut pour leur bander les yeux, mais ils répondirent que mille

fois ils avaient vu la mort et que jamais ils n'avaient eu peur. — La Réjouissance, comme un scélérat, se mit à danser et à encourager les autres malheureux qui, en raison de leur bonne conduite passée et de leur repentir, attendrissaient tous les spectateurs.

Ils s'embrassèrent tous, se mirent en haie en se donnant le bras, et dirent au piquet chargé de l'exécution : « Allons! camarades, faites votre devoir et, surtout, ajustez bien I » On ordonna le roulement et, au signal, le piquet fit feu. Cinq tombèrent sur le coup et un d'entre eux resta debout; il eut le courage de dire très distinctement : « Eh bien! et moi, camarades ? » Aussitôt on recommença la décharge et il tomba percé de balles. Leur courage et leur fermeté surprirent tous les spectateurs qui fondirent en larmes. Nous rentrâmes chacun dans nos logements.

Fructidor an III (août-septembre 1795). — Le 1er fructidor, les troupes d'Aix-la-Chapelle reçurent leur ration de pain de vingt-quatre onces, comme d'habitude.

Nous reçûmes plusieurs lettres de Paris annonçant que tous les patriotes étaient vexés; que le pauvre peuple était réduit à mourir de faim; que, dans différents départements, on affichait publiquement : « Reprenez un roi et la religion, et vous aurez du pain! » Ces affligeantes nouvelles désolaient les pauvres militaires qui, malgré

leurs fatigues et privations, battaient les ennemis sur tous les points, tandis qu'en France on laissait rentrer les émigrés qui, la plupart, s'agitaient pour organiser une contre-révolution.

Le 12, notre capitaine partit en congé de trois décades accordé, en vertu d'une loi nouvelle, à raison de deux sur cent sous-officiers et soldats, et de un sur vingt officiers.

Vers la fin du mois, les troupes passèrent le Rhin sur différents points; tous les chevaux d'artillerie et autres, qui étaient dans les environs d'Aix-la-Chapelle et de Juliers, furent conduits à l'armée.

Vendémiaire an IV (septembre-octobre 1795). — Le 9 vendémiaire, je reçus une lettre de ma chère mère, avec un certificat de la municipalité qui attestait que j'avais des affaires de famille à régler. En conséquence, avec beaucoup de peine, et même à force d'intrigue, je parvins à obtenir du conseil d'administration, un congé de trois décades.

Le 11, je reçus mon congé dans les formes; ma joie était si grande que je partis de suite. Je fus coucher, le même soir, à Henry-Chapelle. Le 12, j'en partis à la pointe du jour, passai par Hervé et Liège, et fus coucher à Ingie, petit village sur les bords de la Meuse. Le 13, je pris la galiote de Huy et fus coucher à Namur. Le 14, dîner à Dinant et coucher à Givet. Le 15, je

passai par Fumay, Rocroy et fus coucher à Maubert- Fontaine. Le 16, je partis à la pointe du jour : je passai par Brunhamel, Rozoy, Montcornet, et fus coucher dans un petit village, proche la grande route, où je fus obligé de coucher dans une grange sur la paille. Le 17, je passai par Marie, Laon, et fus coucher dans un petit village plus loin. Le 18, je passai à Soissons et fus coucher à la Ferté-Milon. Le 19, je fus à Meaux, et comme j'étais obligé de prendre les chemins de traverse pour aller à Corbeil, les habitants me conseillèrent de passer par Paris, car les chemins étaient impraticables. Je fus coucher à Claye.

Le 20, je partis de Claye à la petite pointe du jour, et j'arrivai à Paris à neuf heures du matin.

Avec empressement, je fus voir mes parents qui me reçurent avec la plus grande amitié et le meilleur cœur; ils me comblèrent d'honnêtetés. Il me tardait de partir de suite pour me rendre auprès de ma chère mère, mais j'avais tant de commissions pour Paris que je fus obligé d'y rester le lendemain 21.

Je fus voir le citoyen Gaillet, mon ancien maître d'apprentissage; je fus reçu par lui et par son épouse avec la plus grande générosité. Ils me comblèrent d'honnêtetés et d'amitiés auxquelles je fus d'autant plus sensible, que j'étais sorti de chez ce brave citoyen de la manière la plus maladroite. Cependant, n'ayant

à me reprocher qu'une étourderie de jeunesse, je vis avec plaisir qu'il avait eu la bonté d'oublier ces petites sottises.

Le 22, je pris le coche pour Gorbeil. J'appréhendais et désirais tout à la fois mon arrivée. J'arrivai donc à quatre heures après midi; je courus à la hâte chez mon frère aîné !, que j'eus le bonheur de trouver en parfaite santé, ainsi que son épouse, et un petit nouveau-né qui était dans les bras de ma sœur Charlotte; elle fut tellement saisie de me voir qu'elle faillit le laisser tomber.

Transportée de joie, elle courut prévenir ma mère de mon arrivée, afin d'éviter une prompte surprise, qui eût pu nuire à sa santé.

Je courus précipitamment chez ma mère qui, prévenue de mon arrivée, était en pleurs, ainsi que mes sœurs. Nous restâmes au moins un quart d'heure, les uns et les autres, sans pouvoir articuler une parole; tous renfermés dans une chambre étroite, nous pleurâmes mon père et mon frère; après nous être embrassés tendrement, le bonheur de nous revoir fit tarir nos pleurs. Je regardais mes frères et mes sœurs qu'à peine je pouvais reconnaître, surtout mon frère Louis et mes sœurs Charlotte et Emilie, extraordinairement grandis.

Les jours suivants, je fus voir nos parents et amis, qui me reçurent avec amitié.

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