Ce frère aîné était un enfant d'un premier lit
Dans le cours de mon semestre, je fus diffé-v rentes fois à Paris; partout la misère était à son comble; il n'y avait ni travaux ni commerce, et le pain était aussi rare que cher; tous les habitants des villes et des campagnes étaient réduits à une très médiocre ration, et il n'y avait qu'à force d'argent qu'on pouvait se procurer du supplément.
J'appris l'insurrection qui avait eu lieu, dans Paris, le 13 vendémiaire; on était encore effrayé du canon qui avait grondé pendant trois heures, dans les environs du Palais-National, et spécialement dans la rue Saint-Honoré. Encore une fois, les ennemis de la République furent convaincus que leurs complots devaient toujours échouer. Il y eut malheureusement beaucoup de victimes; quantité de gardes nationaux égarés se firent tuer par la mitraille; la troupe de ligne était commandée par le général de brigade Bonaparte.
Je fus avec ma mère solliciter plusieurs personnes pour obtenir un congé absolu; partout nos démarches furent sans succès. Les revers de l'armée de Sambre-et- Meuse, obligée de repasser le Rhin avec perte, firent accélérer le départ des militaires en congé limité, ainsi que la recherche des déserteurs et des réquisitionnaires absents.
Nivôse an IV (décembre 1795-janvier 1796). — Je fixai ce cruel moment au 4 nivôse an IV (1795).
Le 3, je fus retenir une place à la diligence, et faire mes adieux à tous les parents et amis.
Le 4, à la pointe du jour, il fallut m'arracher des bras de ma mère, de mes frères et sœurs. Ma mère comme privée de raison, poussait de grands cris. Échappé de la maison, je courus à la diligence de Paris, où je devais recevoir une feuille de route. Mon frère Louis vint me conduire un grand bout de chemin, et nous nous quittâmes en pleurant.
J'arrivai à Paris vers midi, je fus coucher avec mon cousin Petitpont qui m'avait témoigné la plus grande amitié.
Je dînai chez mon ami Mallard qui, pour me distraire, me mena à l'Opéra. Le 5, je fus trouver Hivert, sergent dans ma compagnie, et l'engageai à partir avec moi, son congé étant également
expiré; nous fixâmes notre départ au lendemain.
Je fus voir mon capitaine Orillac, aussi en congé ; il m'apprit qu'il avait obtenu un congé de réforme.
Le même jour, j'appris d'un ami, nommé Perelle, que mon camarade Hervé venait d'arriver; aussitôt je fis des recherches pour le rejoindre et, par hasard, j'eus le bonheur de le rencontrer près du passage de la rue Feydeau. Notre joie fut égale à notre surprise. Il fut désolé de notre rencontre, puisqu'il fallait nous séparer de suite. Nous passâmes avec plaisir une soirée qui fut bien courte, et fûmes souper ensemble chez un de ses frères, maître sellier rue Feydeau.
J'appris que mon ami Petitpont était parti; la recherche des jeunes gens en âge de réquisition l'avait fait aller à Meaux en qualité de secrétaire du général Lange. Le 6, après avoir déjeuné, Hivert , Hervé et moi , nous nous mimes en marche. Mon ami Hervé vint me faire la conduite jusqu'au bout du faubourg Saint-Martin; nous nous embrassâmes pour la dernière fois en promettant de nous écrire très souvent.
Nous partîmes donc, mon camarade Hivert et moi, non pas sans regarder souvent derrière nous si nous voyions encore les murs de Paris. Nous fûmes coucher à Louvres; le 7, à Senlis; le 8, à Gompiègne ; le 9, à Soissons ; le 10, à Fismes ; le 11, à Reims; le 12, à Isle; le 13, à Réthel; le 14, à Lannoy. Le 15, coucher à Gharleville; nous logeâmes chez la cousine germaine du général en
chef Pichegru; le 16, nous fûmes à Rocroy, toujours par un temps de pluie affreux et des chemins impraticables; le 17, coucher à Givet; le 18, coucher à Dinant; le 19, à Namur; le 20, à Huy; le 21, à Liège; le 22, à Henry-Chapelle.
Le 23 , arrivée à Aix-la-Chapelle , où était encore la demi-brigade; nos camarades s'empressèrent de nous demander des nouvelles de France. Avec peine nous fûmes obligés de dire que partout on ne voyait que haine, passions et vengeance; que la misère était à son comble, causée par l'agiotage, par l'insouciance et la faiblesse du gouvernement; qu'enfin les trois quarts des départements manquaient de pain. Toutes les lettres que nos aftiis avaient reçues s'accordaient trop bien avec tout ce que nous leur dîmes.
Nous apprîmes avec un grand plaisir qu'il y avait une suspension d'armes; nous espérions la paix générale. Il y avait un grand mécontentement dans l'armée; les soldats, manquant de tous les objets de première nécessité, étaient témoins de la plus grande dilapidation dans toutes les branches des administrations civiles et militaires.
Pluviôse an IV (janvier-février 1796). — Le 2 pluviôse, le général en chef Jourdan passa à Aixla-Chapelle pour se rendre à Paris.
Ce même jour, on fêta l'anniversaire de la mort du dernier roi des Français. Toute la garnison, les administrateurs civils et militaires s'assemblè-
rent sur la place d'armes, et prêtèrent serment d'être fidèles à la République. Nous tirâmes douze coups de canon.
On apprit que les troupes de la République française allaient être réorganisées; le nombre de demi-brigades et de régiments allait être réduit, ce qui nécessiterait une grande réforme dans les officiers; les compagnies de canonniers des demibrigades seraient composées de 48 hommes, pour le service des 3 pièces de quatre. On reçut l'ordre d'établir des états, présentant l'ancienneté de grade et de service des officiers, sous-officiers et soldats, pour servir à la nouvelle organisation.
Ventôse an IV (février-mars 1796). — Le 6 ventôse, le général en chef Jourdan passa à Aix, pour retourner à son quartier général de Bonn, sur les bords du Rhin.
Ce même jour, l'ordre fut donné pour que tous les jeunes gens de l'âge de première réquisition, employés dans les bureaux et administrations de l'armée, fussent incorporés dans l'infanterie.
Germinal an IV (mars-avril 1796). — Dans les premiers jours de germinal, on fit l'amalgame des demi-brigades. Les officiers eurent l'avantage de pouvoir donner leur démission; trois de nos officiers profitèrent de cette loi et quittèrent la compagnie au regret de leurs camarades. Notre derni-
brigade fut amalgamée avec deux bataillons de la 161°; elle fut composée de 3350 hommes.
Notre compagnie, et deux escouades des canonniers de la 161e, furent réduites à 48 hommes; l'excédent fut incorporé : ceux de taille dans l'artillerie, et les autres, dans l'infanterie. Nous eûmes un nouveau capitaine et un nouveau lieutenant; nous étions deux sergents-majors; étant le plus ancien, je fus titulaire, ainsi que mon fourrier.
Par l'effet de cet amalgame il y eut beaucoup d'officiers supprimés; les uns se retirèrent avec un petit traitement, et les autres restèrent à la suite du corps.
Dans chaque demi-brigade, on forma une compagnie dite auxiliaire, composée des hommes les moins propres à faire la guerre, pour le service des places de l'intérieur, à l'effet de faire rentrer en ligne toutes les troupes en état d'entrer en campagne. Ce grand changement, dont on ne put blâmer le travail, fit beaucoup" de mécontents parmi les officiers et les soldats.
Notre demi-brigade reçut ordre de se tenir prête à partir pour aller prendre son rang de bataille dans la ligne sur les bords du Rhin. Vers la fin de germinal, notre nouveau capitaine étant à Liège pour affaire de service, eut le malheur d'avoir la jambe cassée par la chute de son cheval.
Floréal an IV (avril-mai 1796). — Le 1er floréal, nous reçûmes l'ordre de marche pour le 3. Le 2
fut employé à faire nos sacs et nos adieux; beaucoup de militaires avaient des maîtresses, et il leur en coûta de se mettre en route.
Le 3, départ d'Aix-la-Chapelle, à six heures du matin, pour Juliers. Les larmes coulèrent des yeux de nos jeunes amants; les échos retentirent des cris de nos ivrognes. — Cependant la longueur du chemin calma ces excès, et la sérénité reparut sur les visages. Nous arrivâmes à Juliers, avec un peu de désordre dans les rangs. L'étatmajor, les grenadiers et les canonniers couchèrent dans cettQ ville, et les autres compagnies cantonnèrent dans les villages voisins.
Le 4, départ pour Bergheim. Il n'y eut que l'étatmajor qui coucha dans cet endroit, et toute la demi-brigade fut cantonnée çà et là dans les villages.
Le 5, départ à la pointe du jour, pour aller prendre cantonnement dans les villages sur les bords du Rhin ; nous occupâmes une ligne depuis Cologne jusqu'à Nuys. Le lendemain, les cantonnements furent désignés; le besoin de fourrage pour nos chevaux nous fit cantonner avec les grenadiers à Nethesseim, situé à trois lieues du Rhin. Dans cet endroit, mon fourrier et moi fûmes logés chez le pasteur, où nous fûmes très bien.
Nous apprîmes avec peine que la trêve allait expirer à la fin du mois, et que les hostilités allaient recommencer. Cela me causa de grandes inquiétudes, car le soldat, qui depuis longtemps
184 JOURNAL DU GANONNIER BRICARD
manquait de vivres et de vêtements, souvent ne recevait pas les deux sols accordés. Il y avait à craindre que le brigandage se mît dans l'armée et causât de grands revers. Cependant il régnait un assez bon esprit.
Le 10, je fus à Cologne pour affaire de service. Je remarquai, dans cette grande cité, la place d'armes située à une extrémité de la ville; elle est entourée de plusieurs promenades superbes où il y a quantité de statues; beaucoup avaient été cassées par la troupe et par la populace, lors de l'invasion des Français. On dit ici qu'il y a autant de clochers que de jours dans l'année; aussi y voit-on quantité de prêtres, de religieux et de mendiants.
Le 11, je revins à mon cantonnement. Il parut à l'ordre du jour de l'armée un nouveau tarif pour le mode de payement de la solde des troupes ; savoir :
Par jour, en numéraire. Livres. Sols. Deniers.
Le général en chef de l'armée. 1 13 4
Les généraux divisionnaires. .1 10 »
Les généraux de brigade 16 4
Les chefs de brigade 1 3 4
Les chefs de bataillon ou d'escadron 1 » »
Les capitaines » 16 8
Les lieutenants » 13 4
Les sous-lieutenants » 10 »
Les sergents-majors et maréchaux des logis chefs » 5 »
^Jfcr*
année 4796 185
Par jour, en numéraire. Livres. Sol». Deniers.
Les sergents et maréchaux des
logis » 4 »
Les fourriers » 3 6
Les caporaux, brigadiers, tambours et trompettes » 3 »
Les soldats » 2 6
Le tout, à compter du 15 germinal. Le surplus de la solde devait être payé en mandats.
Nous apprîmes, par Tordre du jour de l'armée, que l'armée d'Italie, aux ordres du général Bonaparte, avait ouvert la campagne par une victoire éclatante.
Le 14, canonnade et fusillade du côté de Dûsseldorf. — Gela causa quelque inquiétude, mais bientôt on apprît que la division Lefebvre faisait l'exercice à feu.
Le 18, on apprit que l'armée d'Italie avait remporté une seconde victoire non moins importante que la première.
Le 22, on annonça une suspension d'armes entre les troupes de la République française et celles du roi de Sardaigne.
Ce même jour, nous fûmes, à Rokendorf, loger, à cinq canonniers, dans une maison isolée au milieu d'un bois.
Prairial an IV (mai-juin 1796). — Le 2 prairial, la suspension d'armes était expirée; nous
n'avions plus que les dix jours d'intervalle convenus dans la trêve.
Le 4, départ de Rokendorf pour Worringen.
Le 7, nous allons à Dormach, où toute la demibrigade devait se rendre pour passer le Rhin. Nous étions de la 2e division de l'armée de Sambre-et-Meuse, commandée par le général Collot, et nous faisions partie de l'aile gauche.
Le 8, nous fûmes passer le Rhin sur un pont de bateaux, entre Nuys et Dùsseldorf. La division se rallia et fut camper sur la droite de Dùsseldorf, à côté de la division Lefebvre. Il y avait une ligne de redoutes respectables depuis Dùsseldorf jusqu'à Muhlheim
Vers midi, je fus à Dùsseldorf, petite ville très jolie. Le commerce y est considérable; le sexe y est fort beau et très aimable; le soir, je revins au bivouac, peu satisfait de recommencer à coucher à l'injure du temps.
Le 9, ordre d'aller chercher des cartouches sans balle, à raison de trois par homme, pour fêter, dans le camp, le jour de la fête des Victoires. A deux heures après midi, on prévint que la fête n'aurait pas lieu et on renvoya les cartouches au parc.
On fit une visite très scrupuleuse, dans tous les caissons à munitions, pour s'assurer s'il n'y avait point de graines de colza parmi la poudre, car il en avait été trouvé dans plusieurs endroits. Il n'en fut point trouvé dans nos munitions.
Le 10, à deux heures du matin, les deux divisions prirent la route de Mûhlheim. A la pointe du jour, la troupe marcha sur deux colonnes; la division Lefebvre appuya à gauche ; celle de Gollot poursuivit sa route et fut établir son bivouac à cinq lieues de Dùsseldorf.
Le 11,. nous fûmes établir notre bivouac une demi-lieue plus loin. Les divisions Bernadotte, Grenier et Championnet passèrent le Rhin à Cologne et à Neuwied. Toutes les troupes se préparèrent à l'attaque dès l'expiration de la suspension d'armes, c'est-à-dire le même soir.
Le même jour, la division partit à onze heures du soir, marcha par la pluie et arriva à la pointe du jour près de Mûhlheim. Nos éclaireurs rencontrèrent les ennemis, et les attaquèrent sur différents points; notre division traversa la ville aux sons du tambour et de la musique, et fut se ranger en bataille à une lieue de l'autre côté. Vers le midi, on poursuivit la marche en observant le plus grand ordre de bataille; après avoir fait environ deux lieues à travers les blés, on établit le bivouac.
Le 13, à une heure du matin, la division se rangea en bataille ; les éclaireurs furent en reconnaissance, et revinrent à six heures. Aussitôt, on se mit en marche, observant toujours le plus grand ordre. Vers neuf heures, notre avant-garde attaqua l'ennemi qui, après une légère résistance, se retira derrière la Sieg. La division du général Lefebvre le fit également rétrograder; retranché
derrière la Sieg, il coupa tous les ponts de cette petite rivière, et fit de grandes dispositions pour s'opposer au passage. Malgré sa canonnade, on se disposa à l'attaque. Il fut ordonné de charger les pièces à mitraille, et de ne point tirer un coup de fusil. Nos grenadiers et la cavalerie passèrent cette petite rivière, à gué, sur différents points, et alors le feu devint violent. Nos fantassins, dans l'eau jusqu'à l'estomac, avancèrent la baïonnette en avant et gagnèrent l'autre rive, soutenus par l'artillerie , au pas de charge . On fonça intrépidement sur les ennemis qui furent obligés de prendre la fuite. Il fallait que l'artillerie passât également cette petite rivière, ce qui était très difficile, vu que son lit était comme celui d'un canal. Nous cherchâmes l'endroit le plus favorable; nous mîmes nos pièces à la prolonge et surmontâmes tous les obstacles. Dans ce passage, je perdis mon sabre singulièrement : un canonnier nommé Tétrelle, qui avait peur de l'eau, fut tellement saisi qu'il allait périr; il appelle à son secours et je retourne pour l'aider à passer; il s'agrippe à mon ceinturon, le fait casser et, une fois hors de l'eau avec Tétrelle, je m'aperçus que je n'avais plus ni mon ceinturon ni mon sabre. Nous étions alors maîtres de la Sieg, où l'ennemi avait abandonné quantité d'équipages. Il fut mis dans une telle déroute que quantité de soldats s'égarèrent dans notre colonne, croyant que c'étaient de leurs gens.
Nous fûmes bivouaquer sur une hauteur; tous les habitants des villages voisins prirent la fuite, ce qui leur porta un grand préjudice, car les soldats qui avaient faim et qui n'avaient point reçu de vivres, furent obligés d'aller en chercher dans les villages et, n'y trouvant pas d'habitants, firent beaucoup de dégâts. Nous passâmes une mauvaise nuit; nous étions tout mouillés.
Le 14, comme d'habitude, prise d'armes à une heure du matin. On resta en bataille jusqu'au jour.
Vers dix heures, nous partîmes; l'avant-garde attaqua l'ennemi qui fut vivement poussé; on bivouaqua sur une hauteur formidable dans une redoute abandonnée par l'ennemi.
Notre marche ravageait les récoltes déjà très avancées; avec peine je voyais que le pillage faisait des habitants autant d'ennemis, et nous causerait indubitablement des revers.
Le 15, à une heure du matin, rangés en bataille, partis à quatre heures, nous marchâmes toute la journée, en faisant de grands détours dans les bois, par des chemins impraticables. On prit position à huit heures du soir. Les hommes et les chevaux étaient extrêmement fatigués. Il n'y eut, dans le courant de la journée que de petites escarmouches de troupes légères.
Le 16, prise d'armes à une heure du matin ; départ vers les quatre heures; rencontre de l'ennemi au bout de deux heures de marche. Nos troupes légères, à pied et à cheval, engagèrent
le combat sur la droite, et celles de la division Lefebvre, sur la gauche. Après une résistance assez opiniâtre, les ennemis furent contraints à la retraite et se rallièrent sur une hauteur très escarpée, située derrière une petite ville de la frontière prussienne.
Les troupes se disposèrent à l'attaque; l'artillerie chercha à ébranler les ennemis; notre cavalerie légère, toujours intrépide, les prit en flanc; notre impétueuse infanterie, au pas de charge, la baïonnette en avant, grimpa de front et, malgré la mitraille et la mousqueterie, parvint sur la côte sans avoir tiré un coup de fusil, fonça sur les canons, tua les canonnière à coups de baïonnette, culbuta tout et s'empara de quatorze pièces de canon, de cinq drapeaux; on fit trois mille prisonniers. La cavalerie contribua puissamment à cette glorieuse action *. Nous continuâmes la poursuite des ennemis, que nous ne pûmes atteindre de la journée. Le soir, on établit le bivouac sur une hauteur près Montabaur.
Le 17, à une heure du matin, prise d'armes; départ à cinq heures pour attaquer les ennemis retranchés derrière un petit bourg. On établit le bivouac sur une hauteur de laquelle on voyait Limbourg. Nos troupes légères se battirent jusqu'à la nuit.
Nous étions très malheureux dans ces con-
4. Elle reçut le nom d'Altenkirchen;Kléber commandait en chef.
trées, ne recevant point de vivres, obligés de vivre de maraudage; les chemins étaient impraticables et les convois de subsistances ne pouvaient parvenir. Le pays, en grande partie boisé, n'offrait point de paille pour coucher, et cependant il ne faisait pas bon coucher sur la terre, par un temps extrêmement pluvieux.
Le 18, prise d'armes à une heure du matin ; et à la pointe du jour, départ pour attaquer les ennemis. La division Lefebvre les prit par la gauche, et nous par la droite. Après plusieurs contremarches, nous les forçâmes à repasser la Lahn, petite rivière très rapide. Nous prîmes position sur le bord d'un bois, près la rivière, et la division Lefebvre établit son bivouac à une demi-lieue sur notre gauche. Nous étions alors très voisins de l'ennemi; nos sentinelles et les leurs n'étaient séparées que par la Lahn. Il était défendu, de part et d'autre, de tirer des coups de fusil, afin que les hommes et les chevaux eussent la jouissance de l'eau.
La division Championnet était en position devant Nassau, situé sur notre droite.
Nos soldats tenaient souvent conversation avec les Autrichiens; ces derniers disaient que nous ne pourrions jamais passer, et qu'au contraire, ils espéraient nous chasser avant trois ou quatre jours. Nous n'ajoutâmes aucune foi à ces discours, mais nous ne pouvions disconvenir que leur position était très forte.
Le 20, l'ennemi fit un grand mouvement; notre cavalerie en fit autant, et pendant la nuit on changea de position la grosse artillerie.
Le 21, pendant vingt-quatre heures, nous reçûmes la pluie; nous étions traversés; le peu de paille que nous avions pour coucher n'était plus que du fumier. Dans le courant de la journée, le canon s'était fait entendre fortement dans le lointain. Nous nous apercevions que l'ennemi recevait continuellement du renfort.
Le 22, le bivouac appuya de cent toises sur la gauche.
Le 24, les divisions Grenier et Championnet vinrent s'établir à notre droite.
L'après-midi, notre division fut prendre l'emplacement de celle du général Lefebvre, partie la nuit précédente pour se porter sur Wetzlar, où l'ennemi avait réuni de grandes forces. Ce fut la division Grenier qui prit notre position.
Le 25, nous reçûmes ordre d'aligner les baraques, pour passer la revue du général en chef Jourdan.
Nous restâmes très longtemps en bataille et, vers le soir, on fit rompre les rangs en prévenant de nous tenir tout prêts à attaquer.
Le même jour, arriva une division de cavalerie commandée par Bonneau, notre ancien général de l'armée du Nord.
Le 26, en bataille, nous entendîmes, vers cinq heures du matin, une forte canonnade du côté
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de Nassau. Nous ne pûmes rentrer dans nos baraques que fort tard, par un brouillard extrêmement épais.
Dans la matinée, on apprit que la division Championnet avait battu l'ennemi, dans les environs de Nassau, avait fait sept cents prisonniers et pris sept pièces de canon.
Le 27, à la pointe du jour, notre général de brigade Baillaux s'approcha, à la faveur du brouillard, jusqu'aux portes de Limbourg, mais l'ennemi, l'ayant aperçu, fit un feu étonnant; nous perdîmes un chasseur qui eut la cuisse emportée. Temps orageux le restant de la journée.
Comme les vivres ne pouvaient pas nous parvenir, on fit ramasser tout le grain des environs; on mit en réquisition les meuniers et les boulangers qui étaient dans les corps, pour moudre et faire du pain.
Le 28, à la pointe du jour, les ennemis firent une fausse attaque sur notre division; ils tirèrent une trentaine de coups de canon; notre cavalerie fit jonction avec celle du général Grenier. On resta en bataille devant Limbourg, et la cavalerie se porta sur la gauche. Vers onze heures, nous apprîmes que la division du général Lefebvre avait été complètement battue dans les environs de Wetzlar; une partie des troupes légères ainsi que les canonniers avaient été massacrés dans la nuit du 27 au 28, et l'ennemi
avait chassé la division qui faisait prompte retraite. Plusieurs corps d'infanterie furent garder différents passages; nous restâmes, le restant de la journée, en bataille.
A huit heures du soir, il fallut évacuer cette belle position. On fit placer, sur les bords de la Lahn, des sentinelles en paille, habillées avec de vieux habits de volontaires; à la faveur de la nuit, nous partîmes, la gauche en tête. Un de nos bataillons et les chasseurs à pied formèrent l'arrière-garde; nous fûmes obligés de passer sur un petit pont construit à la hâte, et où un de nos chevaux faillit faire perdre une pièce de canon ; on coupa ses traits, et lui seul tomba dans le ravin, d'où, avec beaucoup de peine, nous parvînmes à le retirer. Nous marchâmes toute la nuit par la pluie.
Les ennemis ne purent longtemps être dupes; le bruit que nous fîmes en partant, et ensuite le silence, joint à l'immobilité de nos sentinelles, tout enfin fit connaître que nous avions évacué. Les ennemis passèrent la Lahn en force supérieure et, à la pointe du jour, ils attaquèrent avec impétuosité notre arrière-garde. Vers les dix heures du matin, notre division fit halte pour attendre notre arrière-garde; un régiment de cavalerie avec de l'artillerie légère arrêta la marche de l'ennemi qui déjà avait pris beaucoup de chasseurs à pied.
Les divisions Bernadotte, Reynier et Gham-
pionnet effectuèrent leur retraite sur Neuwied et Cologne.
Vers une heure après midi, retraite par une pluie très fatigante; on marcha le restant de la journée et toute la nuit. A quatre heures du matin, hommes et bêtes ne pouvaient plus tenir sur pied; depuis quarante-huit heures en marche ou en bataille, sans presque prendre aucun aliment, nous étions hors d'état de continuer, et malgré la presse on fut contraint de faire une halte de deux heures, dans la position où nous avions complètement battu l'ennemi.
Il fallut continuer par une pluie qui ne discontinuait pas; les chemins étaient impraticables, les terres, extraordinairement grasses, ne nous permettaient pas de mettre un pied devant l'autre; les hommes et les chevaux s'abattaient à chaque instant dans les boues. La fatigue et le sommeil, joints au besoin de subsistances, rebutaient les soldats. Cependant nous parvînmes à gagner la position occupée le 14, et nous fîmes jonction avec la division du général Lefebvre.
Nous prîmes alors du repos; les deux divisions y passèrent la nuit.
Messidor an IV (juin-juillet 1796). — Le 1er messidor, la cavalerie du général Bonneau partit pour repasser le Rhin à Bonn.
Vers les huit heures, l'ennemi vint attaquer nos avant-postes; aussitôt la générale fit prendre
les armes à toute la troupe; les divisions avancèrent en bataille et le combat s'engagea. Notre brigade appuya à droite pour s'opposer à un corps de cavalerie qui voulait tourner notre colonne. Sur notre gauche, trois régiments de cavalerie s'avancèrent sur la division Lefebvre; deux régiments de notre cavalerie se portèrent à leur rencontre et, suivis de plusieurs bataillons d'infanterie, poursuivirent les ennemis avec impétuosité. Mais, pendant cette charge, l'infanterie autrichienne prit nos gens en flanc et le combat devint sanglant; notre cavalerie et notre infanterie furent obligées de défiler sous le feu des bataillons ennemis. Les feux de bataillons ne firent qu'un roulement pendant dix minutes, au bout desquelles notre infanterie fonça à la baïonnette et fit un carnage horrible. Cependant la supériorité de l'ennemi contraignit nos gens à reprendre leur première position, et la nuit vint fort à propos pour faire cesser ces égorgements. Français et Autrichiens reprirent leurs positions; le champ de bataille resta libre.
Nous perdîmes beaucoup de monde; quantité de nos blessés restèrent au pouvoir des ennemis ainsi qu'un grand nombre de prisonniers. Notre demi-brigade perdit deux cents hommes.
L'ennemi perdit aussi considérablement de monde, surtout en cavalerie.
Le 2, nous partîmes, à huit heures, pour gagner les plaines de Mûhlheim ; nous marchâmes la droite
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en tête, et par conséquent notre demi-brigade ouvrit la marche. Après avoir marché toute la nuit on repassa la Sieg à deux heures du matin, près la petite ville de Siegburg.
Vers les six heures du matin, nous essuyâmes un orage comme jamais je n'en ai vu; en moins d'une heure, la plaine fut entièrement couverte d'eau. Cependant nous dûmes poursuivre notre marche, afin d'éviter que notre arrière-garde fût inquiétée par l'ennemi. Nous arrivâmes, sur les dix heures, dans les plaines de Muhlheim, dans un désordre abominable. Les soldats des différents corps étaient pêle-mêle, traversés jusqu'aux os et n'ayant ni bois ni paille pour se sécher. Quelques moments après notre arrivée, la pluie recommença et ne cessa de tomber qu'à sept heures du soir ; nous passâmes une nuit dans la plus terrible situation. Après être restés, jusqu'à dix heures, dans la boue jusqu'aux genoux, il vint un ordre pour poursuivre notre marche, et nous n'arrêtâmes qu'à la pointe du jour.
Les soldats étaient entièrement dégoûtés, et souvent se portaient à des excès infâmes contre les pauvres habitants qui déjà avaient été pillés, ravagés et maltraités.
Sur les six heures, nous continuâmes notre marche; nos soldats étaient tellement fatigués que plusieurs se portaient à l'écart pour dormir et, par conséquent, tombaient au pouvoir des ennemis qui suivaient toujours de près.
Dans le courant de la journée, il y eut de grands murmures dans la troupe, occasionnés par la brutalité de plusieurs officiers supérieurs qui, loin de prendre part à la peine du soldat, se permettaient de donner des coups de canne et même des coups de sabre. Un volontaire de notre compagnie eut l'épaule partagée en deux d'un coup que lui porta le chef de brigade Lefebvre. Il est vrai que la conduite de la plupart des soldats était infâme, mais le peu de soin que l'on prenait de leur procurer vivres et vêtements, causait soi^vent du brigandage.
A midi, un paysan accusé d'avoir tué un volontaire d'un coup de fusil, fut mutilé sur le milieu de la route par des soldats; ces derniers étaient enragés contre les paysans qui, effectivement, avaient égorgé plusieurs soldats. Mais il paraissait probable que ces meurtres n'avaient été excités que par le brigandage des troupes françaises.
Nous étions alors à couvert de l'ennemi, vu que nous tenions la ligne des redoutes. Nous arrivâmes le 4, à la petite pointe du jour, dans une de nos anciennes positions; nous étions tellement fatigués que la plupart des soldats s'étaient répandus le long de la route. Arrivés au bivouac, chaque bataillon ne comptait que cent hommes environ; jamais nous n'avions marché dans un si mauvais ordre.
Le soir, à sept heures, nous continuâmes notre route, et arrivâmes au camp de Dusseldorf le len-
demain à cinq heures du matin, traversés jusqu'aux os. Avec beaucoup de peine, nous parvînmes à faire des mauvaises baraques, obligés d'aller chercher du bois à une lieue de notre camp et de couper des seigles encore verts.
Le lendemain 6, prise d'armes à une heure du matin, et aussitôt les reconnaissances rentrées, on fit rompre les rangs.
Dans la matinée, appel extraordinaire pour savoir combien il manquait de soldats au drapeau, sans comprendre ceux tués, blessés ou faits prisonniers dans les combats. Il y eut des compagnies où il en manqua jusqu'à douze, qui s'étaient probablement fait ramasser par l'ennemi en dormant sur la route, ou assassiner par les paysans en allant brigander.
Le 6, on ne perdit pas un moment pour fortifier la ligne; quantité de maisons des faubourgs de Dùsseldorf furent abattues pour découvrir la plaine. On apprit que plusieurs corps devaient venir de Hollande pour nous porter renfort.
Le 7, nos chasseurs à cheval poussèrent" leur découverte jusqu'à la petite ville de Siegburg, sans rencontrer les ennemis.
Dans le courant de la journée, on fit assembler le corps d'officiers de chaque demi-brigade, pour annoncer que, par un arrêté du Directoire, les officiers qui ne voulaient pas continuer leur service, étaient libres de donner leur démission et qu'elle serait acceptée.
Le 9, notre général de brigade Bastoul vint au camp et fit assembler sa brigade pour faire part d'une lettre du général Kléber au général Gollot. Cette lettre disait que l'armée de Rhin-et-Moselle venait de donner une chasse complète à l'armée autrichienne, lui avait fait repasser le Rhin avec perte et que nos gens étaient toujours à leur poursuite. Il dit ensuite que le général en chef Jourdan faisait l'éloge de l'aile gauche, pour la bravoure et la constance montrées dans les combats et marches forcées de la retraite de Limburg; que l'expédition que nous venions de faire n'avait eu pour but que de chasser l'ennemi jusqu'à la Lahn, afin de faire une diversion sur les troupes autrichiennes du haut Rhin, et de faciliter le passage de ce fleuve, qui avait réussi. Cependant, nous n'aurions pas dû perdre autant de monde. Il annonça à la troupe qu'il fallait nettoyer ses armes et se disposer à marcher à l'ennemi sous peu de jours. Cette dernière nouvelle fut froidement accueillie, car les soldats avaient une grande aversion pour aller porter la guerre dans ces contrées. Effectivement, ces pays, couverts de bois, de montagnes, de ravins, d'habitations entièrement ravagées, n'offraient que fatigues et privations.
Le 10, les divisions Lefebvre et Collot partirent à trois heures du matin, et furent bivouaquer dans la position précédemment occupée. Le 11, par un temps affreux, bivouac dans les plaines de Mùhlheim. Nous fûmes à Cologne chercher des
souliers pour la troupe qui était en partie nupieds.
La division du général Grenier passa le Rhin, sur le pont volant de Cologne.
Le 12, départ à sept heures du matin. Près la petite ville de Siegburg, l'ennemi voulut encore empêcher le passage de la Sieg. Mais nos chasseurs, qui connaissaient cette petite rivière, la passèrent à gué et tournèrent Siegburg où ils bloquèrent les cuirassiers autrichiens; ils se battirent avec un courage vraiment étonnant et firent deux cents prisonniers. Notre colonne fit une longue halte, en attendant que les passages fussent établis sur la Sieg. Les deux cents cuirassiers faits prisonniers partirent pour Bonn.
Le soir, à neuf heures, nous passâmes la Sieg et fûmes bivouaquer un peu plus loin ; très mauvaise nuit, par un temps froid et pluvieux, sans paille, sans feu, sans pouvoir découvrir à deux pas devant soi. Le 13, on resta dans cette même position. Le 14, les trois divisions prirent position sur une hauteur, trois lieues plus loin. Je reçus l'ordre de me rendre à Bonn pour conduire des ballots de butin (effets militaires) qui ne pouvaient encore être distribués, et pour chercher des chemises et autres objets utiles à la troupe.
Ce même jour, coucher à Bonn, où je fis rencontre de la division de cavalerie qui passait le^ Rhin pour rejoindre l'armée.
Je restai à Bonn les 14, 15, 16 et 17 ; ma mission remplie, je partis le 18 pour rejoindre l'armée, sur les bords de la Lahn ; le même jour, coucher dans la petite ville de Lintz.
Le 19, coucher dans la jolie petite ville de Neuwied.
Le 20, je fus à Montabaur, où je fis rencontre d'un convoi considérable de blessés français revenant de Nassau. Nos gens s'étaient emparés de ce point important, à la baïonnette, ce qui avait fait beaucoup de blessés.
Nous apprîmes que les divisions avaient passé la Lahn, sur trois points différents : Nassau, Limbourg et Wetzlar; notre division avait traversé cette dernière ville.
Avec le vaguemestre de notre brigade et un canonnier, je passai la Lahn à Limbourg, où se trouvaient beaucoup de troupes. Coucher deux lieues plus loin, sur la route de Francfort. Le soir, il arriva dans le village beaucoup de blessés du 12e chasseurs à cheval, qui avait résisté contre trois régiments d'émigrés français; la plupart étaient dangereusement blessés.
Le 22, nous fûmes obligés de quitter le corps d'armée pour gagner l'aile gauche, qui était à six lieues sur la gauche du village. Nous n'étions pas trop en sûreté, parce que des voltigeurs ennemis marchaient entre les deux colonnes. A chaque instant nous trouvions des feux abandonnés par l'ennemi. Nous passâmes à Cumberg, à Bingen,
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très jolie petite ville où arriva le quartier général; coucher à Werdum, petit village une lieue plus loin; nous y fûmes très bien reçus.
Le 23, départ à la pointe du jour, pour rejoindre notre division qui était dans les plaines de Butzbach; nous y arrivâmes à dix heures du matin. Les camarades nous racontèrent différentes rencontres, une entre autres, où ils avaient perdu considérablement de monde, dans les plaines de Butzbach. Les 2» et 3° bataillons de la demi-brigade avaient résisté, deux heures, aux efforts d'une brigade qui avait huit pièces de fort calibre; en bataille sur le bord d'un bois, ils reçurent cette canonnade, l'arme au bras, sans autre soutien que deux pièces ne portant pas jusqu'à l'ennemi. Cependant la division Lefebvre, qui tournait ces troupes, les contraignit à une fuite précipitée. Je perdis, dans cette affaire, un intime ami, Minier. Les ennemis voulurent faire résistance dans Butzbach . Le général Lefebvre les cerna et les somma de se rendre. Ils se réfugièrent dans les maisons et firent feu par les croisées, ce qui nous détruisit beaucoup de monde; mais, devenus maitres de la ville, les Français prirent les maisons d'assaut, et massacrèrent ceux qui y étaient. On trouva, dans les environs, une quantité de bœufs fraîchement tués; plusieurs se disposaient à en faire cuire la viande; mais nos chefs ordonnèrent qu'on en fit d'abord manger à des chiens, lesquels moururent quelques instant
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après, ce qui donna à croire que ces bêtes avaient été empoisonnées.
Le 24, départ, à trois heures du matin, pour attaquer dans les plaines de Francfort. Toute la colonne marcha dans le plus grand ordre, toujours en garde contre la cavalerie ennemie qui était nombreuse. A différentes haltes, on s'assura de la position des ennemis, car nous étions dans de vastes plaines où l'artillerie et la cavalerie pouvaient agir.
Vers deux heures après midi, une ordonnance à cheval vint prévenir le général Collot que l'ennemi repassait le Mein, à Francfort, avec précipitation. Aussitôt on fit avancer notre division qui marcha jusque sous les murs de Francfort; on y arriva à dix heures du soir.
A notre arrivée, on somma la ville de se rendre ; le commandant de la place répondit qu'on n'avait qu'à attaquer, et qu'il saurait se défendre. A l'instant on fit venir tous les obusiers des divisions, et, vers minuit, une douzaine de pièces, environ, envoyèrent des obus sur la ville. Les ennemis ripostèrent par quelques coups de canon. A la pointe du jour, on apprit que nos obus n'avaient pas fait grands dégâts, vu que la plupart avaient dépassé la ville et étaient tombés dans les jardins.
Le 25, à quatre heures après midi, on nous fit faire de grandes évolutions militaires sur toute la ligne, afin de représenter beaucoup de forces;
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chaque division manœuvra de manière à faire croire que d'autres colonnes marchaient sur Francfort. Le soir, à la nuit, rentrée dans nos baraques postées sous une multitude de cerisiers, et de bigarreautiers; jamais nous n'en avions vu autant; les troupes en mangèrent à discrétion.
Sur les dix heures du soir, on recommença le feu, et, au bout de quatre heures, le quartier des. Juifs fut embrasé, de telle manière que notre camp était éclairé comme en plein midi. Dans le courant de la nuit, il arriva quantité d'échelles et d'ustensiles pour monter à l'assaut.
Le 26, à la pointe du jour, notre division prit la place de la division Lefebvre qui avait appuyé à gauche; nous fûmes remplacés par la division Bonnard.
Le même jour, à dix heures du matin, on apprit que la ville de Francfort était rendue, mais que les Français ne pourraient y entrer que le surlendemain.
Plusieurs généraux et officiers supérieurs y entrèrent; à leur retour, ils dirent que le quartier des Juifs était presque entièrement consumé.
Le 27, départ à quatre heures du matin pour rejoindre la division Lefebvre. On recommanda d'avoir la meilleure conduite dans les endroits où nous allions passer; c'était un territoire hessois, dépendant de la Prusse, et par conséquent neutre. Nous fîmes une route extraordinairement longue par une chaleur insupportable; plusieurs soldats
tombèrent faibles en route, et périrent faute de secours. Nous ne pouvions plus suivre, et cependant nous avions encore deux lieues à faire pour arriver à notre destination. Cependant, voyant qu'il n'y avait bientôt plus personne dans les rangs, le général Gollot prit sur lui de faire arrêter, malgré l'ordre d'aller plus loin. On bivouaqua sur une hauteur où les habitants s'empressèrent de porter des vivres; on distribua une ration d'eau-de-vie et une demi-livre de pain. Malgré ces précautions, il y eut plusieurs scélérats qui eurent l'infamie d'aller dévaster des propriétés, ce qui nous faisait détester dans les endroits par où nous passions.
Le 28, on resta dans la même position.
Le 29, la division Grenier vint prendre position à notre droite.
Le 30, la division Grenier partit à la pointe du jour. A six heures du matin, notre division se mit en marche; on entra dans une forêt d'une grandeur extraordinaire appelée la Forêt-Noire. Ce bois n'est que montagnes et ravins; aucune habitation ; un vrai repaire à brigands.
Il faisait une chaleur insupportable; nous fîmes cinq lieues sans trouver une goutte d'eau, ce qui fit beaucoup souffrir. Cependant, on trouva à la réunion de plusieurs chemins un fort beau bassin. Notre division fit halte à cet endroit; plusieurs soldats burent si abondamment qu'ils se firent beaucoup de mal.
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Dans cette forêt, beaucoup de soldats ennemis s'étaient égarés, et parmi eux plusieurs Français du régiment Royal- Allemand, passé en Allemagne avec le prince de Lambesc. Après deux heures de repos, on continua la route et rencontra la division Lefebvre, qui aussitôt appuya à gauche. Nous marchâmes toute la soirée, harassés, ayant grand besoin de prendre subsistance. A dix heures, halte sur une petite hauteur, au milieu du bois. Quantité de postes furent établis, car on avait peine à connaître la position de l'ennemi. Un officier d'état-major, allé dans un village voisin pour établir le logement du général, fut fait prisonnier ainsi que ses ordonnances, par un petit corps égaré.
Thermidor an IV (juillet-août 1796). — Le 1er thermidor, départ à la pointe du jour. Après plusieurs lieues, on sortit de la Forêt-Noire, et la division bivouaqua autour d'un petit bois.
Le 2, on prit position un peu plus loin ; après avoir traversé quantité de petits bois et de ravins, toujours par des chemins de traverse si mauvais que le train de notre artillerie souffrait beaucoup.
Les habitants prenaient toujours la fuite à notre approche; leur absence, jointe au manque de vivres, rendait nos soldats de plus en plus pillards ; beaucoup, sous prétexte d'aller chercher des vivres, prenaient du butin et autres effets; d'autres déshonoraient l'armée française par tous
les crimes possibles. L'état de détresse où se trouvait l'armée empêchait souvent d'arrêter ce pillage, car les soldats ne recevaient point de vivres la plupart du temps, et étaient obligés d'aller en chercher dans les villages; petit à petit ils se familiarisaient avec le vol. Malheureusement ce mal gangrenait l'armée, et faisait prévoir de grands malheurs en cas de revers.
Quantité de militaires étaient habillés avec des habits de paysans, et bientôt notre armée ressembla à un rassemblement de brigands.
Le 3, départ à deux heures du matin. Après avoir marché une partie de la journée, rencontre «des divisions Grenier et Lefebvre. On passa par la petite ville de Gemunden, et on but considérablement de vin, ce qui occasionna beaucoup de désordre. Longeant le Mein, on prit position près d'un bois à neuf heures du soir, harassés de fatigue. L'ennemi, à notre approche, se retirait toujours; souvent notre avant-garde avait des escarmouches, mais peu sérieuses.
A minuit, ordre de se porter en avant. On se rangea en bataille, une demi-lieue plus loin, jusqu'à la pointe du jour. Alors toute la division fut établir son bivouac sur une hauteur.
En ce pays, on récolte beaucoup de vin doux à boire, mais surprenant l'homme qui n'en boit pas avec modération; la bière est aussi forte que le vin. Nos soldats, qui en buvaient abondamment, se mettaient souvent hors d'état de se présenter
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devant l'ennemi, qui aurait pu, dans plusieurs occasions, massacrer notre division, tant il régnait de désordre occasionné par la boisson. Ces dérèglements causaient la perte de nos reconnaissances qui, s'aventurant trop, ou commettant des excès dans les villages, se faisaient massacrer par les habitants, réunis dans les bois voisins.
Le 5 y départ à trois heures du matin. Passant par Arnstein, nous fûmes prendre position une lieue plus loin, avec ordre de se tenir prêts à partir.
Ce même jour, je fus débarrassé de mon hautle-pied * qui, malgré ma défense, mes menaces, se permettait de voler et entraînait ses charretiers au pillage par son mauvais exemple, chaque fois qu'on allait dans les villages. Déjà plusieurs fois j'avais confisqué le pillage des canonniers et des charretiers, pour le rendre aux premiers paysans qui se présentaient. A leur défaut, je le faisais brûler. Aussi je puis me flatter que je n'avais pas beaucoup de ces pillards. Chaque fois qu'ils apportaient dans le camp la maraude nécessaire à leur subsistance, il fallait que ce fût partagé entre tous, car je ne permettais pas aux canonniers de s'absenter en trop grand nombre à la fois; de cette manière, ils manquaient rarement de vivres.
Mon haut-le-pied fut dans un village, sous prétexte de découvrir du fourrage; mais comme il avait bu, il fut sans doute pris par l'ennemi ou
i. On appelait ainsi le surveillant chef des charretiers.
assassiné par les paysans. Ce qu'il y a de certain, c'est que nous n'avons jamais eu de ses nouvelles. Je regrettai beaucoup son cheval de selle, une des bonnes bêtes de mes attelages.
Nos généraux firent concevoir de grandes espérances de paix, disant même que nous n'avions plus qu'une position à prendre pour obtenir une suspension d'armes. Cette nouvelle ranima les troupes.
Le 7, parut un ordre du général en chef qui, tout à la fois, faisait des louanges et des reproches à l'armée. Il commença par donner à entendre qu'avant peu nous jouirions des douceurs de la paix : ensuite, il fit l'éloge des troupes, de leur bravoure, de leur courage à supporter les marches et les privations, depuis notre départ des bords du Rhin. Il termina son ordre du jour par les reproches les plus amers sur le brigandage journalier. Il prévint qu'il donnait des ordres extrêmement sévères, pour punir exemplairement les brigands qui déshonoraient l'armée, et en causeraient la perte. De fréquents appels seraient faits en marche et dans les camps; tous les absents seraient fouillés au retour et punis très sévèrement, tant pour leur absence que pour les vols qu'ils auraient pu commettre. Cet ordre fit grand plaisir à tous les vrais militaires, mais pour qu'il pût avoir son entière exécution, il eût fallu que l'armée reçût des subsistances; et la plupart des soldats étaient sans souliers, un grand nombre
avaient des habits en lambeaux. Cependant, il n'y avait pas longtemps qu'ils en avaient reçu, mais, comme la République est toujours volée, principalement dans les armées, les fournisseurs ne versaient dans les magasins que des vêtements de la plus mauvaise qualité. Souvent, nous recevions des souliers dont la semelle était garnie de carton. On peut juger ce qu'en faisait le soldat sans cesse en marche par des chemins affreux.
Le 8, notre division fut prendre position près la ville de Schweinfurt, en Franconie, sur le bord du Mein. La chaleur était inexprimable; notre avant-garde bivouaqua de l'autre côté de la rivière.
Le 9, on vit avec plaisir une forte pluie; le temps en fut bien rafraîchi.
Le 10, assemblée de la demi-brigade pour la lecture d'un ordre du général en chef qui licenciait deux capitaines de notre demi-brigade, nommés Bocquet et Lavallard. Tous deux furent destitués bien injustement; l'animosité du chef de bataillon et du général de division causa cette disgrâce. Ils furent tous deux regrettés.
Nous apprîmes que l'armée d'Italie, toujours victorieuse, s'était emparée du Milanais. Le 12, ordre de partir de suite. Notre brigade passa le Mein à Schweinfurt, et fut prendre position deux lieues plus loin, sur le bord du Mein; le reste de la division fut remplacer celle du général Lefebvre.
Je vis avec plaisir le costume des femmes de ce pays; elles portent leurs cheveux tressés et relevés sur le milieu de la tête et, par-dessus, une petite calotte galonnée; elles ont des espèces de petits manteaux, qui viennent aux genoux ; les unes le portent noir; les autres, écarlate. Elles ont aussi «des jupons de drap, mais très courts. Les habitants nous parurent très affables.
Il y eut beaucoup de désordre occasionné par la boisson : nos bataillons, postés à l'angle d'un village, se mirent dans la situation la plus inquiétante; plusieurs chefs, au lieu d'empêcher les soldats de boire, se grisèrent les premiers. Enfin, si nous avions été attaqués par un escadron de cavalerie bien commandé, ces chefs eussent pu faire égorger leurs troupes.
Dans l'après-midi, petite alerte; on eut toute la peine possible de faire mettre l'infanterie en bataille ; plusieurs officiers se disputèrent et même se battirent avec des soldats qui, comme eux, avaient bu à ne pouvoir se tenir debout. Notre avant-garde eut une petite affaire où nous perdîmes plusieurs dragons.
Le soir, à huit heures, nous fûmes relevés par une demi -brigade légère; nous repassâmes le Mein, à Schweinfurt, pour aller rejoindre notre division. En sortant de la ville, notre commandant prit une route pour une autre; comme il faisait un temps pluvieux et noir, nous ne pûmes découvrir la division qui cependant n'était pas
loin. Comme nous étions sur la route à attendre un guide, survint un orage extraordinaire; les éclairs étaient si terribles que nous avions toujours peur que le feu prît aux caissons ; il tomba une pluie si forte que la route semblait un canal. Il fallut rester dans cette situation jusqu'à la pointe du jour. Nous rejoignîmes enfin notre division au bivouac dans des vignes. La journée fut extrêmement pluvieuse.
Le soir, avec satisfaction, on apprit la prise de la forteresse de Wurtzbourg, capitale de la Franconie ; on y trouva une artillerie et des magasins immenses.
Dans la nuit du 13 au 14, la pluie tomba si fort que l'eau vint soulever la paille sur laquelle nous couchions; nous dûmes passer le reste de la nuit debout.
Le 14, toute la division passa sur la gauche de Schweinfurt, traversa les montagnes les plus fatigantes par une averse de cinq heures. Bivouac près la petite ville de Hasselbach. Traversés jusqu'aux os, dans une terre labourée où on enfonçait à mi-jambe, nous fûmes obligés de passer la nuit dans cette affreuse position ; l'artillerie resta sur la route. Cependant, malgré sa fatigue, le soldat devait encore aller dans les villages voisins, chercher des vivres et de la paille.
Il y avait beaucoup de mécontentement, parmi la troupe, contre plusieurs généraux et officiers supérieurs qui se permettaient d'établir une dis-
cipline à coups de sabre. Lorsqu'ils frappaient des pillards, ceux qui s'y trouvaient pris n'étaient pas plaints de la majorité, mais, lorsqu'ils frappaient pour de simples fautes de discipline, ils s'attiraient la haine de l'armée. Un général de , brigade, nommé Jacopin, eut l'atrocité d'estropier plusieurs militaires pour ne pas lui avoir ôté leur chapeau, dans le camp. Lorsqu'il entrait dans un village, il courait, le sabre à la main, sur tous les militaires qu'il rencontrait, et, chaque fois qu'il frappait, c'était toujours du taillant. Cependant, après les menaces et les chasses qu'il reçut de différents soldats aussi effrontés que lui, il devint plus modéré.
Il fallait de sérieuses mesures pour arrêter le brigandage, mais ce n'était pas en sabrant, à droite et à gauche, que l'on pouvait atteindre les coupables. Au contraire, ceux-ci, habitués à piller, étaient sans cesse en garde contre les poursuites; tandis que le pauvre militaire qui souvent allait cueillir quelques légumes pour vivre, était celui qui recevait le mauvais traitement. Cependant, il fallait que le soldat vécût, et, les trois quarts du temps, il ne recevait aucune ration de subsistance.
Si, au contraire, les administrateurs avaient été surveillés, les vivres seraient arrivés, et les chefs auraient pu retenir le soldat. Mais ces messieurs suivaient à quinze lieues et récoltaient ce que le pauvre militaire avait moissonné ; aussi étaient-
ils aussi opulents que le soldat était malheureux.
Le 15, notre division traversa un bois par des chemins impraticables; on fut obligé de mettre tous les chevaux des attelages à une seule voiture pour des mauvais pas.
Vers huit heures, on entendit la canonnade devant nous ; on fit avancer rapidement ; arriva un détachement escortant une trentaine de prisonniers, parmi lesquels plusieurs émigrés; ils dirent que le découragement était général parmi les Autrichiens. La canonnade venait de notre avant-garde qui les avait contraints à la retraite. Continuant notre marche, sur les bord du Mein, on bivouaqua sur une hauteur escarpée qui avait été occupée par les ennemis. De l'autre côté du Mein, était la division Grenier qui suivait la rive droite depuis Schweinfurth. La pluie était persistante; depuis quinze jours, nos vêtements avaient à peine séché.
Vers six heures du soir, notre demi-brigade reçut Tordre d'occuper une montagne si escarpée que nôtre artillerie n'y put monter; on passa la nuit dans une prairie très humide. Dans cet endroit, le général Gollot arrêta un canonnier du 1er bataillon qui revenait au camp avec un petit cochon sur ses épaules; il lui fit couper les cheveux et le renvoya à son corps.
Le 16, on partit, à la pointe du jour, passant toujours par des chemins affreux, bivouaquer, après avoir marché toute la journée, sur le bord
du Mein, à deux lieues de Bamberg. Nous apprîmes la prise de cette ville par la division Grenier. Le combat fut meurtrier; il y eut différentes charges de cavalerie, en pleine ville, dans lesquelles le colonel du 2e dragons fut pris et repris. La troisième fois, il resta au pouvoir des Autrichiens. L'avant-garde de notre division avait contribué au succès.
Dans la nuit du 18 au 19, on construisit un pont de bateaux sur le Mein.
Le 19, on passa le pont, à la pointe du jour, et on arriva à Bamberg, ville grande, bien bâtie et très commerçante. Établissement de notre bivouac une lieue plus loin, sur le bord de la Regnitz.
Dans le courant de la journée, il y eut une affaire assez sérieuse sur la grande route de Bamberg à Forchheim. Les divisions Grenier et Lefebvre, avec l'avant-garde de la division Collot, attaquèrent l'ennemi fortement retranché, le débusquèrent et l'obligèrent d'abandonner un grand nombre de blessés. Le colonel du régiment de cuirassiers fut tué à la tête de son régiment.
Le 20, repassant par Bamberg, on prit la route de Forchheim. Après deux heures de marche, notre avant-garde rencontra l'ennemi et le combat s'engagea. Les Autrichiens voulurent couvrir Forchheim ; mais la division Lefebvre qui filait sur la gauche et celle de Grenier qui filait sur la droite, les contraignirent à abandonner la ville. Deux canonniers de notre compagnie furent
blessés : le pointeur ayant laissé pénétrer un peu d'air par la lumière pendant que Ton chargeait, le premier servant de droite eut le bras emporté et le canonnier de gauche fut dangereusement blessé à la main gauche.
Le général Ney commandait notre avant-garde. Homme très brave et très estimé du soldat, il eut deux chevaux tués sous lui. On trouva dans Forchheim cinquante-deux bouches à feu, quantité de munitions de guerre et de bouche, ainsi que beaucoup d'effets d'habillement.
Le 22, partant à deux heures du matin, passant sur la droite de la ville, on prit position sous les murs d'Erlangen. Les habitants vinrent en foule au-devant de notre colonne et manifestèrent un grand plaisir de voir les Français. Il avait fait une chaleur insupportable, nous étions abattus et brûlés par le soleil. Le soir, hommes, femmes et enfants vinrent se promener à notre bivouac. Les femmes habillées en blanc, très élégantes, rendaient notre sort encore plus malheureux; elles tinrent conversation avec plusieurs Français, d'une manière très affable et très spirituelle, joignant à ces belles qualités une rare beauté; elles firent mille accueils à la troupe. D'autres, d'un genre plus leste, couchèrent au camp avec les militaires. Jamais chose ne fut plus curieuse que de voir autant de femmes dans le camp ; on fut obligé de doubler les sentinelles pour dissiper la foule d'habitants.
Le 23, départ à quatre heures du matin; déjà les habitants étaient sur la route pour nous voir passer; plusieurs femmes de demi- vertu vinrent nous conduire à deux lieues. On traversa des terres extrêmement sablonneuses, ce qui, par la grande chaleur, fit beaucoup souffrir. Bivouac dans un endroit où nous bûmes beaucoup de bière. Vers minuit, fort orage qui vint à propos rafraîchir le temps.
Le 24, nous marchâmes toute la journée, traversant des positions où l'ennemi avait campé et abandonné quantité de vivres et d'équipages. Il arriva une trentaine de déserteurs disant que la déroute était complète, et qu'ils n'étaient encouragés que par les émigrés. Bivouac sous le fort de Lauf, appelé par les habitants « fort de la Montagne-Rouge », petite forteresse située sur un mont très escarpé, ne pouvant être prise que par famine.
Nous étions cinq divisions réunies sur la même ligne (Lefebvre, Grenier, Ghampionnet et Bernadotte). La nôtre occupait un pays ingrat, sans grandes ressources pour deux nombreuses armées. Le brigandage faisait toujours des progrès : le vol, le viol et l'assassinat étaient commis tous les jours par des scélérats qui infestaient l'armée, et l'activité de nos colonnes ne permettait pas aux vrais militaires d'arrêter ces horreurs qui devaient indubitablement causer de grands accidents.
Le 27, les divisions se mirent en marche. Nous établîmes notre bivouac sur des hauteurs; il y eut là encore beaucoup de désordres causés par la boisson; on faisait, en ces contrées, une bière qui portait à la tête comme du Champagne.
Le soir, le général en chef, Jourdan, visita toute notre ligne. On annonça une grande victoire remportée par l'armée d'Italie et le général Bonaparte.
Le 29, on resta dans la même position.
Dans la nuit du 29 au 30, on fit prendre les armes, en disant que l'ennemi devait attaquer à la pointe du jour. Notre division fut se ranger en bataille dans une prairie, une lieue en avant; notre avant-garde poursuivit sa marche et fut attaquer l'ennemi qui, après une légère résistance, gagna les positions de Sultzbach, où il fut attaqué de nouveau. Une ordonnance vint pour faire avancer rapidement notre division. On marcha, pas accéléré, vers le champ de bataille; rencontrant beaucoup de blessés qui disaient l'ennemi en force dans une forte position. Arrivée à deux heures après midi, notre demi-brigade se répandit en tirailleurs dans un bois; nos pièces gagnèrent une petite hauteur pour protéger les tirailleurs inquiétés par la canonnade. On ne tarda point à nous canonner à notre tour, différentes batteries dirigeaient leur feu sur nous. Cependant, avec nos petites pièces, il fallut faire résistance. Leurs obus faisaient beaucoup
de mal, mais tous leurs boulets nous passaient par-dessus la tête. Leurs tirailleurs venaient jusqu'à vingt toises, à travers des buissons, nous débusquer. L'ordre m'arriva de quitter la position et d'aller mettre en batterie à l'angle d'un bois, pour arrêter la marche d'une colonne sur le bois où étaient nos bataillons. A peine arrivés sur le terrain, déjà deux bataillons hongrois s'avançaient en repoussant nos tirailleurs; nous pouvions être cernés. Gagnant en hâte une petite hauteur, nous fîmes feu de pied ferme sur l'infanterie qui continuait à avancer. Mais notre infanterie se rallia, la cavalerie put s'avancer, et partout on marcha au pas de charge sur l'ennemi qui fut repoussé et gagna des hauteurs derrière la ville. A la nuit, notre division conserva sa position, tandis que les divisions de droite et de gauche filaient sur les ailes.
Le soir, quantité de feux furent allumés par l'ennemi, afin d'annoncer une force extraordinaire. Cependant, nous ne fûmes pas dupes, car on remarquait qu'il n'y avait presque personne autour de ces feux. On ne discontinua pas de tirailler la nuit, ce qui contraignit à rester jusqu'au jour sous les armes, en endurant la faim et la soif. A la faveur de la nuit, allant en recherche sous les murs de la ville, près des feux en partie consumés, nous eûmes l'heureuse surprise de trouver, dans les cendres, beaucoup de pommes de terre et des espèces de galettes que
les Autrichiens y avaient mises à cuire. La découverte vint fort à propos, car nous étions faibles de besoin. Les soldats, semblables à des furets, découvrirent aussi une cave qui était remplie de bière; on en apporta plusieurs tonnes sur le champ de bataille, et on but à discrétion. La perte en hommes fut assez considérable; j'eus deux canonniers de blessés.
Cependant, l'armée ennemie dut rétrograder, voyant que les divisions allaient la cerner.
Fructidor an IV (août-septembre 1796). — Le lendemain, 2 fructidor, nos tirailleurs attaquèrent l'arrière-garde qui, sans résistance, suivit le mouvement de retraite. Nous prîmes possession de Sultzbach et des hauteurs où les ennemis avaient fait des feux si apparents. Les officiers eurent beaucoup de drap pour des mandats, dans cette ville.
La division Grenier s'empara de la ville d'Amberg.
Le 3, à quatre heures du matin, on battit la générale. Notre avant-garde et la division Lefebvre filèrent sur la gauche, et nous, nous prîmes la route d'Amberg, où se rencontra la division Grenier. Continuant ensemble la route à deux lieues de là, on rencontra l'ennemi qui, après une légère résistance, se replia sur des hauteurs formidables, où était retranché le gros de leur armée. Deux divisions avancèrent en vue, et se
divisèrent pour l'attaque sur tous les points. Le combat devint opiniâtre ; notre demi-brigade, en bataille sur le bord de la grande route, à l'angle d'un bois, fut assaillie d'obus et de boulets. A peine nos pièces furent-elles en batterie que les deux plus beaux chevaux de mes attelages furent coupés en deux; perte grande, car je n'avais pas le moyen de m'en procurer d'autres. Nous changeâmes différentes fois de position sous le feu de cette nombreuse artillerie.
L'ennemi paraissait avoir beaucoup de cavalerie. Vers les cinq heures, toute la ligne appuya à gauche, toujours nourrissant son feu; au bout d'une heure, il y eut plusieurs charges très sanglantes. Une colonne de cavalerie ennemie vint au secours de celle qui nous était opposée, et les nôtres furent obligés de battre en retraite dans le plus grand désordre, sur un petit bois où nous avions dix pièces de canon. Chargées à mitraillé elles firent un feu roulant pendant lequel le général Jacopin gagna, avec sa brigade, un village où la cavalerie ennemie devait passer pour faire retraite. Une colonne ennemie s'avança de son côté et le feu fut des plus vifs. Notre mitraille culbuta un grand nombre de cavaliers. Le feu prit dans le village où nos fantassins se battaient avec acharnement depuis deux heures; ils furent contraints de se retirer, de même que l'ennemi. A la nuit, l'incendie éclairait tout le champ de bataille : en moins d'une demi-heure, le village fut entiè-
rement en flammes; ce fut seulement après douze heures de combat que le feu cessa.
Les pertes furent considérables dans cette journée; malgré l'intrépidité avec laquelle les soldats s'étaient battus, le champ de bataille resta libre; néanmoins l'ennemi dut évacuer sa position, car la division Lefebvre filait sur la gauche et allait l'envelopper.
Nous passâmes une nuit de souffrances, abattus par le sommeil et le manque de subsistances; nous dûmes rester en bataille une partie de la nuit par suite de plusieurs alertes.
Le lendemain matin, la colonne suivit le mouvement de l'ennemi en position sur des hauteurs escarpées, derrière une petite rivière. Vers dix heures, ils y furent attaqués; la canonnade et la fusillade durèrent une partie de la journée, sans grand résultat.
Le soir, la division Lefebvre et la brigade Ney vinrent à notre gauche; les trois divisions de l'aile gauche occupaient des hauteurs non moins fortes que celles de l'ennemi. Les divisions Ghampionnet et Bernadotte étaient sur notre droite, à grande distance.
A la nuit, l'armée impériale et nos divisions firent grande quantité de feux sur les fronts de bandière. C'était un coup d'œil vraiment curieux sur toutes les montagnes. Les soldats, quoique bien fatigués, passèrent une partie de la nuit à entretenir les feux comme à les admirer.
Nous n'étions alors qu'à sept lieues du Danube*
Le 5, petite fusillade sur toute la ligne, dans les. postes avancés. Vers huit heures, on apprit qu'il y avait une petite suspension d'armes, demandée,, dit-on, par le général autrichien. Dans l'aprèsmidi, nous vîmes dans le lointain des tourbillons de poussière annonçant du renfort à l'ennemi.
A la nuit, il y eut des feux comme la veille, de part et d'autre; on en apercevait une très grande quantité dans le lointain, sur la gauche de l'ennemi.
Le 6, au matin, notre demi-brigade reçut ordre de se tenir prête à passer une revue d'effectif.
Dans le courant de la journée, grand mouvement dans l'armée autrichienne; on aperçut dans un fond une cavalerie nombreuse qui paraissait se renforcer à chaque instant. .
Vers les deux heures après midi, on donna ordre dans les divisions de faire rétrograder sur Amberg, équipages, quartiers-maîtres, vivandiers, blanchisseurs et toutes personnes qui n'entrent pas en ligne. Ces dispositions firent répandre des gazettes; les uns disaient que, sans doute, nous avions éprouvé quelque revers sur la droite, et que nous allions faire un mouvement rétrograde; d'autres prétendaient que nous devions attaquer, le soir, et que c'était par mesure de sûreté qu'on avait fait retirer les bagages.
Il régnait un silence profond dans le camp, et, en majorité, nous éprouvions de grandes inquié-
«few
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tudes. La suspension d'armes expirait le même jour au soir. Vers sept heures, on travailla sur toute la ligne; au même instant, forte canonnade sur la droite. On présuma que les divisions Championnet et Bernadotte étaient aux prises avec l'ennemi.
A huit heures du soir, on fit battre la générale; aussitôt, les trois divisions se rangèrent en bataille. On passa la revue annoncée le matin et, sur les neuf heures, on fit battre la retraite dans le camp, réunissant le plus de tambours possible pour que ce bruit perçât chez l'ennemi. Cependant le canon et la fusillade se faisaient toujours entendre. Les feux furent allumés, comme les jours précédents, sur toute la ligne, et un bataillon de notre demi-brigade partit pour garder un passage au milieu d'un bois.
Une demi-heure après, on se rangea en bataille dans le plus grand ordre et dans le plus grand silence. On fit rentrer tous les postes avancés. Jamais nous n'avions entendu une canonnade comme celle qui grondait sur notre droite; c'était un roulement continuel, et avec peine nous observions que le feu gagnait derrière nous, ce qui ne prouvait que trop que nos divisions de droite éprouvaient un revers. Le temps était calme et le ciel pourpre de flamme et de fumée. Les bataillons firent différentes contremarches pour inquiéter l'ennemi et en observant le plus morne silence.
A onze heures, notre colonne rétrograda sur Amberg. Chemin faisant, nous rencontrâmes le général en chef Jourdan triste et rêveur; il venait de recevoir une dépêche de la division Bernadotte, par un escadron de cavalerie. Les aides de camp nous demandèrent du feu pour pouvoir prendre connaissance de ce billet; je proposai d'allumer une lance1, et, à sa lueur, le général Jourdan lut le contenu de la dépêche. Aussitôt il porta la main à son front, d'un air affligé, et se retira à l'écart pour donner ses ordres.
Nous marchâmes toute la nuit, au bruit de la canonnade et de la mousqueterie ; nous arrivâmes, à la pointe du jour, dans les environs d' Amberg. Notre brigade fut se ranger en bataille faisant front sur le point de retraite, ce qui fit connaître que les ennemis avaient percé les ailes. Là, nous apprîmes que la division Bernadotte avait été attaquée par un ennemi supérieur et qu'elle avait effectué une savante retraite avec un courage héroïque. De toutes parts, la canonnade et la fusillade furent entendues toute la journée; on barricada des routes et fit de petits retranchements.
Le 7, au point du jour les ennemis nous attaquèrent de trois côtés. Une nombreuse cavalerie ennemie nous cerna, soutenue de canons, d'obusiers et d'artillerie légère. Ils s'emparèrent de toutes les routes, mais comme nous occupions
i. La lance à feu projette une lumière fort vive.
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de petits bois, nous n'avions à lutter que contre leur artillerie, bien supérieure à la nôtre. Le combat devint aussi violent que meurtrier sur toute la ligne ; nous résistâmes toute la matinée, malgré notre faiblesse en nombre. Vers les deux heures, nous avançâmes avec plusieurs pièces de canon et deux bataillons d'infanterie, pour faire feinte de vouloir gagner une route; on essuya une forte canonnade pendant qu'à la hâte, on en faisait une à travers bois pour effectuer notre retraite. Toute la brigade défila à travers ce bois, et nous suivîmes le mouvement.
Les ennemis se portèrent ensuite au débouché du bois, pour fermer le passage, mais leur tentative fut vaine, car balles et boulets passèrent presque tous par-dessus notre colonne, qui gagna en hâte un monticule où la division de cavalerie était rangée en bataille. Toutes les divisions se rallièrent sur cette hauteur.
Deux bataillons de la 23° demi-brigade, bloqués comme nous, furent faits prisonniers, malgré leur résistance opiniâtre.
En bataille sur une hauteur escarpée, nous aperçûmes des colonnes nombreuses s'avançant dans le plus grand ordre. Trop faibles pour résister, nous poursuivîmes la retraite jusque sur les hauteurs de Sultzbach, harassés de fatigue et de besoin.
Sur les sept heures du soir, les deux premiers bataillons de notre demi-brigade reçurent ordre
d'aller occuper une hauteur très boisée; l'infanterie se rendit à sa destination, mais, comme l'artillerie ne pouvait y monter, je fus pour reconnaître, dans le bois, un chemin de voitures. Ce chemin se trouvant du côté où l'ennemi pouvait attaquer, je dis au commandant qu'il était impossible de le suivre dans ce bois sans compromettre l'artillerie ; il prétendait le contraire, et après plusieurs observations qu'il ne voulut pas entendre,, je déclarai que je ne marcherais pas sans avoir un ordre écrit. Je fus trouver le chef de brigade pour lui faire part de la position; il approuva mon refus et donna l'ordre de placer mes deux pièces en batterie sur la route pour protéger un petit pont de pierre.
Le feu était toujours très vif; notre arrièregarde et la division de cavalerie, qui avaient protégé la retraite, étaient aux prises avec l'ennemi et rétrogradaient sur l'armée.
Sur le minuit, les troupes reçurent l'ordre de prendre les armes pour continuer la retraite.
Le chef de notre demi -brigade m'ordonna d'aller prévenir les deux bataillons dans le bois et les faire descendre sur la grande route. Je partis de suite avec un cheval afin d'être plus tôt de retour. Arrivé à l'emplacement où étaient nos bataillons, je fus bien surpris de n'y trouver personne. Avec beaucoup de peine, je parvins à découvrir des feux dans le lointain, et je m'avançai, présumant bien que les bataillons avaient
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changé de position. En cheminant dans le bois, j'arrivai à un poste du côté de l'ennemi ; la sentinelle ayant entendu trotter mon cheval tira un coup de fusil de mon côté en criant : « Aux armes ! » La garde effrayée fit également feu; j'avais beau crier, le feu continuait. Nos deux bataillons qui étaient postés à l'entrée d'un bois, coururent aux armes pour se défendre ; une quantité de soldats abattus par le sommeil s'éveillèrent en sursaut et furent tellement effrayés qu'ils tirèrent à droite et à gauche, en jetant des cris effrayants. Voyant que je ne pouvais pas me faire entendre, et que je recevais une pluie de balles autour de moi, je me couchai sous le ventre de mon cheval en attendant que l'ordre se rétablît. J'entendais plusieurs officiers qui rappelaient les soldats de leur égarement, et je profitai d'un peu de silence pour crier que c'était une ordonnance qui apportait un ordre. Les cris et le désordre recommencèrent, et je reçus encore une quantité de coups de fusil. Cependant je parvins à me faire connaître et j'arrivai auprès de nos hommes; je vis avec peine qu'un officier et quatre volontaires venaient d'être dangereusement blessés par leurs camarades. Ils voulurent me persuader qu'ils avaient aperçu une douzaine de cavaliers, et cependant j'étais venu seul. Je m'en retournai sur la route, où j'appris que cet événement avait fait rétrograder tous les avant-postes.
Toute la cavalerie défila, et l'infanterie suivit
son mouvement; marchant le reste de la nuit, nous fûmes prendre position sur des hauteurs, à neuf heures du matin. Nous ne pouvions plus supporter la fatigue ; quantité de soldats se couchaient le long des routes.
A deux heures après midi, on battit la générale; aussitôt nous nous rangeâmes en bataille, observant notre avant-garde aux prises avec l'ennemi. On nous fit espérer qu'avec du renfort bientôt nous remarcherions en avant.
Le 9, départ à deux heures du matin, pour continuer la retraite. Marchant très rapidement jusqu'à quatre heures du soir, par des chemins impraticables, nous étions obligés de pousser aux roues des pièces à chaque pas embourbées. Un instant après notre arrivée, l'arrière-garde fut attaquée par l'ennemi qui nous suivait pas à pas. On fut obligé de repartir à neuf heures du soir, et on marcha jusqu'à deux heures du matin; puis on fit une halte dans des gorges extrêmement périlleuses.
Le 10, à la pointe du jour, nous changeâmes de position et fûmes nous ranger en bataille sur des hauteurs, à notre gauche. On entendait une forte canonnade dans le lointain; notre arrière-garde était sans cesse aux prises.
A onze heures du matin, continuation de notre déplorable retraite. Hommes et bêtes étaient harassés; les chevaux de cavalerie et d'artillerie étaient abattus, par le sommeil et par le manque
de subsistances; cependant il fallait échapper aux ennemis qui cherchaient à nous cerner.
Halte à sept heures du soir. Nous marchions souvent dans le plus grand désordre, car la déroute était presque générale et occasionnée en partie par le brigandage d'une quantité de fuyards qui infestaient l'armée, et dont les infâmes excès étaient doublement préjudiciables. De braves militaires supportaient les attaques de l'ennemi, tandis que des lâches se livraient au pillage pour éviter le combat. Arrivés dans une position, les vrais soldats n'osaient aller dans les villages pour se procurer des vivres, craignant qu'on ne se vengeât des horreurs que ces scélérats commettaient tous les jours.
Le soir, à onze heures, départ pour aller prendre position sur le bord d'un bois, afin d'y protéger la retraite des autres divisions; nous y fûmes à la pointe du jour. La canonnade était vive du côté de Forchheim, ce qui lit connaître que l'ennemi cherchait à couper notre retraite ; souvent nous arrivions dans des endroits que la cavalerie ennemie venait d'évacuer. Elle interceptait nos convois, en excitant les habitants à entraver notre retraite.
Le 11, en marche à quatre heures du matin, par des chemins impraticables. Dans la matinée, une douzaine de paysans vinrent à la tête de notre colonne imiter les papillons qui se brûlent à la chandelle; ces malheureux s'adressèrent à nos
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généraux, qui étaient en avant. Croyant fermement que c'étaient des Autrichiens, parce qu'ils parlaient allemand, ils se vantèrent d'avoir tué quantité de carmagnoles (surnom que nous avions dans le pays), et de les avoir enfouis dans des caves. Les généraux firent des questions afin de connaître ceux qui avaient commis ces belles actions. A l'envi l'un de l'autre, ils s'écrièrent : « C'est moi! c'est moi! d et c'était à qui d'entre eux en avait le plus tué, faisant voir les dépouilles des cadavres, ainsi que des chariots de l'ambulance. Les généraux, suffisamment instruits, les firent arrêter et fusiller; on incendia le village où ces crimes avaient été commis.
Passant une petite rivière, nous fûmes prendre position dans une gorge que la division Championnet venait d'évacuer.
Là un convoi considérable de blessés, de munitions de guerre et de bouche avait été arrêté, pillé et massacré. Des recherches furent faites, parmi les habitants d'un bourg voisin, afin de découvrir les auteurs d'un pareil crime; ceux qui en furent convaincus eurent chacun un membre coupé rasibus du corps, et le bourg fut livré à toutes les horreurs de la guerre ; en moins de deux heures, il fut dévoré par les flammes. Tant de cruautés avaient été suscitées par le brigandage des mauvais sujets de l'armée. Les paysans prenaient la fuite, à notre approche, et se réfugiaient danses bois; réduits à la dernière misère, ils se ven-
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geaient contre les malheureux obligés de voyager derrière l'armée, et interceptaient tous nos convois.
Ces fâcheux événements, trop prévus, contribuaient puissamment au désordre de notre retraite. Dans une aussi déplorable situation, aucun de nous n'osait espérer revoir les rives du Rhin, encore bien éloigné; sans vêtements, sans subsistances, obligés de se battre le jour, de marcher la nuit, sans espoir de sauver les blessés, nous étions encore sans moyens de transport pour les pauvres soldats qui ne pouvaient pas supporter la fatigue.
Dans cette journée, arriva le dépôt de notre demi-brigade, venant d'Aix-la-Chapelle; notre compagnie reçut neuf hommes de remplacement, entre autres un nommé Gherrier, sergent-major surnuméraire, que le chef de brigade Marpaud avait envoyé pour me remplacer, sur le bruit que j'avais été tué.
Le 12, au matin, on apprît que la cavalerie ennemie avait percé, sur les derrières, jusqu'à Bamberg, où elle avait surpris quelques troupes et s'était emparée des commissaires et même du chef de l'état-major général Ernouf. On ajoutait que le peu d'infanterie qui s'y trouvait s'était emparé des portes et avait forcé l'ennemi à lâcher ses prises; plusieurs cavaliers furent faits prisonniers.
Pendant toute la matinée, il passa beaucoup de
troupes des divisions Grenier et Lefebvre; notre division resta pour protéger la retraite.
Vers quatre heures après midi, les ennemis attaquèrent sur tous les points ; nous fîmes résistance jusqu'à la nuit, à la faveur de laquelle on continua le mouvement rétrograde.
Sur les onze heures du soir,' nous trouvâmes notre route interceptée par les feux croisés de l'ennemi. On engagea le combat à la lueur du canon, car le temps était obscur. Cependant, nous parvînmes à continuer sur Bamberg, où on arriva à deux heures du matin. Notre bivouac, établi dans un grand bois de sapins, reçut une si forte pluie que nous ne pûmes allumer du feu.
Le 13, départ à la petite pointe du jour. Passant par Bamberg, nous fûmes prendre position sur les bords du Mein. Canonnade vive sur notre droite. Dans le courant de la journée, on fit repasser le Mein à la grosse artillerie.
Vers deux heures, nous changeâmes de position; notre division se rangea sur la droite d'un village et la division Lefebvre vint se placer à la gauche. Nos arrière-gardes défendirent l'entrée de la ville pour protéger le passage du Mein.
Sur les six heures, nous repassâmes cette rivière et marchâmes très rapidement, toujours côtoyant le Mein. Au bout de trois lieues, on fit faire une halte où, harassés de fatigue, succombant de faiblesse, nous reçûmes une pluie affreuse. Raides de froid, nous dûmes nous chauffer avec
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des échalas pris dans les vignes. Sur les trois heures, nous continuâmes notre route^ et fîmes encore une halte, une heure après, toujours par une pluie très froide.
Le 14, à la pointe du jour, traversant nos anciennes positions, nous gagnâmes des hauteurs escarpées, et lorsque les divisions furent ralliées, on continua la marche jusqu'à neuf heures du soir.
Le 15, départ à trois heures du matin et marche de toute la journée pour faire quatre lieues. Les chemins étaient affreux et nos chevaux d'artillerie, épuisés, se couchaient sous les coups; chaque jour, quelque chose de notre train d'artillerie se brisait, et nous n'avions ni le temps ni les moyens de faire réparer ou remplacer.
Le soir, on apprit que la division du général Gollot allait être fondue dans les autres; notre demi-brigade fit partie de la division Bernadotte; la 43e entra dans celle du général Lefebvre, le 3e bataillon de la 23e demi-brigade, dans celle du général Grenier, et la 20e d'infanterie légère, dans celle du général Ghampionnet.
Le 16, à la pointe du jour, toutes ces demibrigades partirent pour leur nouvelle destination. La nôtre marcha sur Schweinfurt, où était la division Bernadotte; elle en était partie le matin; nous restâmes au bivouac attendant de nouveaux ordres.
•Le 17, départ à trois heures du matin pour
rejoindre la division dans les environs de Wurtzbourg. A deux lieues de cette ville, nous fîmes rencontre des divisions Grenier et Championne*. Un peu plus loin, la nôtre était aux prises avec l'ennemi. Tandis que les deux divisions Grenier et Ghampionnet se déployaient sur une hauteur pour faire face à une colonne, nous poursuivîmes notre route pour faire jonction. En moins d'une demi-heure, sur le champ de bataille, nous nous déployâmes sur la gauche de la route, et bientôt nos rangs furent rompus par les boulets. Nos pièces ripostèrent. Sur toute la ligne, la canonnade devint forte, surtout du côté de Wurtzbourg. A notre gauche, une demi-brigade d'infanterie légère défendait un village fort disputé. L'ennemi en chassait nos gens lorsque deux bataillons français se portèrent au secours des chasseurs. Deux escadrons de cavalerie ennemie s'avançaient à leur tour lorsque leur marche fut arrêtée par nos boulets. La journée fut très meurtrière. Sur le soir, la droite fut obligée de céder et toute la ligne se retira, en bon ordre, sur une hauteur de l'autre côté de la route. Mais les munitions étant venues à manquer, il fallut abandonner cette position. Les grandes routes étaient interceptées; il ne restait que des chemins impraticables pour continuer la retraite. Toutes les troupes défilèrent dans des ravins et notre demi-brigade ferma la colonne. Bientôt attaquée, notre arrière-garde, sans munitions d'ar-
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tillerie, fut obligée de se replier sur l'infanterie serrée comme un troupeau de moutons, dans ce ravin encombré d'artillerie. On ne put se déployef pour la protéger. Notre cavalerie, bien qu'en petit nombre, soutint les efforts de l'ennemi avec un courage étonnant; mais, malgré son intrépidité, elle ne put résister à une force bien supérieure. La queue de notre colonne ne tarda pas à être assaillie à son tour par la cavalerie. Nous dûmes traverser, à la hâte, un village où des scélérats commettaient les plus grandes horreurs. On aura peine à croire que quantité de soldats, indignes de ce nom, étaient répandus dans les maisons pour y enfoncer les tonneaux de vin, y voler, et y violer les femmes *, tandis que les vrais militaires se faisaient hacher pour soutenir la retraite. Groira-t-on que plusieurs y furent pris par l'ennemi, les uns dans le vin jusqu'aux genoux, les autres violant des mères de famille en présence de leurs maris !
1. Ce passage fait comprendre la quantité ae gravures répandues ensuite en Allemagne et représentant nos soldats livrés à tous les excès. Elles firent oublier que l'invasion prussienne de 1792 était la cause première du mal, et contribuèrent a faire détester notre pays qui (si on remonte dans l'histoire comme on en a le droit puisqu'il est question de griefs historiques) a été bien plus envahi qu'envahissant. L'Allemagne a, depuis quatorze siècles, toujours passé le Rhin : en temps de guerre, avec ses soldats; en temps de paix, avec ses émigrants. Leurs descendants, devenus bons Français, comptent, pour plus qu'on ne croit, dans notre population.
Un petit bois nous favorisa beaucoup contre la cavalerie; à la sortie, les ennemis serrèrent de très près; mais, avec nos pièces à la prolonge, nous ne cessions de tirer, ce qui arrêtait leur marche. Cependant nous faillîmes perdre une pièce de canon. Chargés par un peloton de cavalerie ennemie, et obligés de passer un petit fossé, les sus-bandes d'un de nos affûts se levèrent, et la pièce tomba; mais nous fûmes assez lestes pour la replacer vivement dans son encastrement. Notre premier bataillon reçut Tordre de s'embusquer à l'angle d'un bois pour arrêter la cavalerie qui menaçait de mettre la colonne en déroute. Lorsque cette cavalerie se présenta, le bataillon embusqué fit un feu de file qui lui détruisit beaucoup de monde; mais elle revint en force sur le bataillon qu'elle somma de se rendre; celui-ci ne répondit que par un feu roulant. Néanmoins, abandonnés par la colonne qui était déjà loin, ils furent contraints de déposer les armes. Gomme plusieurs reçurent des coups de sabre, le chef de bataillon commanda aux soldats de ressaisir leurs armes, et le combat redevint meurtrier; mais ces malheureux furent obligés de céder enfin; la plupart furent hachés, entre autres le chef de bataillon qui fut coupé en morceaux. Ce brave et estimable chef se nommait Laforest, il était âgé de 70 ans et fut bien regretté de la demi-brigade.
Toute la troupe fut se rallier sur des hauteurs
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et, au bout de deux heures, nous continuâmes notre retraite, avec tous les maux imaginables, et marchant dans le plus grand désordre. Vers midi, l'ennemi cessa de poursuivre avec autant d'acharnement; toutes les demi-brigades se réunirent, et on fit filer les parcs d'artillerie des divisions.
Le 19, à quatre heures du matin, nous nous mîmes en marche avec un peu plus d'ordre; on établit le bivouac sur des hauteurs, quatre lieues plus loin. Le feu fut mis dans plusieurs villages, par ordre des généraux, et plusieurs paysans furent fusillés pour avoir assassiné de nos malades et tenté d'arrêter nos parcs d'artillerie. L'ennemi dirigeait ses forces sur Francfort, et comme il paraissait vouloir nous couper la retraite sur la Lahn, on força notre marche. On perdait toujours des soldats, tant par le feu de l'ennemi que par la grande fatigue. Ce qui était le plus alarmant c'était de voir nos malheureux blessés rester au pouvoir de l'ennemi, faute de moyens de transport; ceux que l'on pouvait évacuer étaient aussi souvent arrêtés par les insurgés. Journellement nous en traînions le plus possible sur nos pièces et sur nos caissons, mais, obligés de nous mettre à chaque instant en bataille, et à cause de la fatigue de nos chevaux, nous ne pouvions secourir ces malheureux comme nous l'aurions désiré.
Le 20, en marche à trois heures du matin, la colonne se déploya, la droite en tête, et marcha
*AMO JUUHNAL DU CANONNŒR BRICARD
jusqu à di\ heures du soir par les mauvais chemins*
l«o *1U on continua la route, de la pointe du jour à la nuit, marchant avec beaucoup de desordre causé par la grande fatigue et par le manque de subsistances.
Le *&» départ on hâte de grand matin, par une pluie abominable*
\crs midi, halte sur le bord d'une petite mtere; ou eut le bonheur de trouver beaucoup de pomme* de terre et on s'empressa d'en mettre ^ur le ieu% A peine étaient-elles à moitié cuites i|u d fallut *o remettre eu marche et les abandouucr. Ce do part précipité occasionna beaucoup vie munnuivs parmi la troupe» qui depuis longtemp«tra\ait point mangé do pain et ne vivait que dc>> lettuiucx rencontres sur la route. Toujours piu vUw chemins, ulftvux, le soir» nous traver- ^moMune pmirto où il nv avait aucun chemin nwo, uolto hn^ado qui formait la colonne était puwdeo vie I artdlorto légère. A la nuit, l'arhllcuo vtti£Utt un peu de terrain» et dans l'obsv-mue, u\»ux ta perdîmes do vue» de manière que née* uvtumc* au ttuliou de la prairie, par une pluie tlvumutldo* sans savoir nous diriger. Il ttir^ut *i noir v|uo nous no pouvions rien découvrit, t v^ «oidaut* horriblement fatigués» murmu- »v\wui v^mui^ wuv qui dirigeaient la marche; mac*wiu ne donnait aucun renseignement. On vu\o>a »icx vu\f*liccs. & tout hasard» pour tâcher
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de trouver quelque paysan qui puisse nous conduire.
Enfin, après avoir longtemps attendu, arriva l'habitant d'un village voisin qui nous fit descendre par un endroit si rapide que nous fûmes obligés d'enrayer trois roues. Les chevaux ne pouvaient pas prendre pied sur le pré qui était mouillé, de manière que nous eûmes un grand mal; un caisson culbuta jusqu'en bas de la montagne, et nous fûmes assez heureux pour qu'il n'estropiât personne. L'artillerie du 3e bataillon de notre demi-brigade n'eut pas autant de réussite, car les roues d'une de leurs pièces se brisèrent. On arriva enfin dans un village où l'infanterie se répandit dans le plus grand désordre, et, bien que notre bivouac fût une lieue plus loin, les hommes se refusèrent à marcher, disant qu'ils ne pouvaient plus avancer. Nous poursuivîmes notre route avec l'artillerie; le chef de brigade prit un guide dans le village et lorsque nous fûmes hors du village, le chef s'aperçut qu'il n'y avait avec lui que l'artillerie et très peu de canonniers. Je lui exposai que les chevaux ne pouvaient plus tirer, que nous ferions beaucoup mieux de rester dans ce village avec l'infanterie; il persista; les hommes et les bêtes tombaient à chaque instant de fatigue et de faiblesse. A peine avions-nous fait une demi-lieue que les chevaux se couchèrent dans la boue, et après avoir employé tous les moyens possibles, nous fûmes contraints
de renoncer à enlever deux caissons. On monta les pièces jusqu'en haut de la montagne, dans une terre labourée, sans aucun abri. La pluie tombait toujours à torrents, il fallût se résoudre à attendre le jour. Un instant après, nous nous aperçûmes que notre guide et le chef de brigade avaient disparu. Nous étions une dizaine de canonnière qui ne savaient que devenir; au bout d'un quart d'heure, le froid s'empara de nous d'une manière terrible; nous vîmes que nous ne pourrions, mouillés comme nous étions, rester là cinq à six heures, sans courir le risque d'attraper une dangereuse maladie. Nous résolûmes enfin de marcher à la hâte, jusqu'à ce que nous trouvions un asile; après avoir longtemps marché à travers les ténèbres, nous nous trouvâmes barrés par une petite rivière que l'abondance des eaux avait rendue très rapide. Tout en cherchant les moyens de la traverser, la lumière d'un coup de canon, tiré sur notre droite, nous fit apercevoir une planche qui servait de passage aux piétons, ce qui nous donna l'espoir de ne pas être éloignés d'une habitation. Ce fut en vain que nous cherchâmes à profiter de cette passerelle, nous ne pûmes la retrouver ; et nous nous déterminâmes à passer à gué cette petite rivière, où nous eûmes de l'eau jusqu'aux reins.
Ensuite l'inquiétude nous prit, supposant que c'était l'ennemi qui avait tiré ce coup de canon, car il suivait de très près et souvent il nous
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devançait. Mais la faim, la fatigue, nous firent hasarder. Poursuivant la marche, nous parvînmes à une petite habitation, dépendant du village où étaient restées quantité de troupes de notre colonne. Cette découverte nous rassura et nous trouvâmes assistance dans cette chaumière déjà remplie de militaires. Nous fîmes un bon feu à la porte, qui nous 'rendit la vie; plusieurs soldats, qui avaient eu soin de conserver un peu de vivres, eurent la bonté de les partager avec nous. Nous apprîmes que le coup de canon entendu avait été tiré par un détachement de canonniers égaré avec une pièce de 12 dans un bois voisin ; ils avaient ainsi demandé du secours.
La nuit se passa à nous brûler d'un côté, tandis que nous étions inondés de l'autre, car la pluie ne cessa pas. Cependant nous avions grand sommeil et nous aurions désiré une botte de paille, mais nous étions encore bien heureux d'avoir du feu. Quantité de maisons du village voisin étaient embrasées, et l'incendie paraissait faire beaucoup de progrès, ce qui augmentait encore le désordre, car ce village était rempli de soldats.
Le lendemain, à la pointe du jour, nous fûmes retirer notre artillerie du mauvais pas où nous avions dû la laisser; avec beaucoup de peine, elle fut transportée sur une hauteur où se rallia la colonne. Quantité de chevaux périssaient le long de la route, ce qui nécessita un ordre du général en chef autorisant à s'emparer des chevaux de
ceux à qui la loi n'en accordait pas. Cette mesure indispensable sauva quantité de voitures d'artillerie. Il restait une forte journée de marche à faire pour se mettre à l'abri de l'ennemi qui cherchait à couper notre retraite sur la Lahn. Après deux lieues par les chemins affreux, nous gagnâmes une position respectable. On fit faire halte à la division pour rallier la troupe, marchant à travers la plaine comme un troupeau de moutons.
Le timon d'une pièce s'étant cassé, on profita de la halte pour aller le raccommoder dans un village voisin. Après une heure de repos, la marche reprit avec un peu plus d'ordre, l'artillerie de la division marchant au centre de l'infanterie. Sur le soir, les soldats ne pouvaient plus résister à la fatigue ; accablés de sommeil, ils se jetaient sur la plaine, s'abandonnant à la sombre fureur des paysans.
Cependant une forte arrière-garde d'infanterie fut formée pour faire suivre, et protéger ces malheureux. Mesure insuffisante, car quantité de militaires se cachaient pour ne pas être ramassés.
Nous arrivâmes enfin, sur les dix heures du soir, dans les plaines de Butzbach. Les hommes et les bêtes s'étendirent de suite sur la terre, dans un état que jamais nous n'avions éprouvé. Mais, ne craignant plus d'avoir la retraite coupée, nous commencions à respirer.
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Le lendemain 24, la division établit son bivouac sur les hauteurs de Wetzlar. Le même jour, nous fûmes au parc général faire rétablir notre artillerie, dont les affûts et équipages s'étaient brisés dans les mauvais chemins. Nous y trouvâmes un parc dans le plus grand désordre.
Le 25, à trois heures du matin, la division quitta les hauteurs de Wetzlar pour prendre position devant la ville de Limbourg. Le même jour, après avoir fait faire les réparations essentielles, nous partîmes de Wetzlar pour suivre la division. Marchant jusqu'à dix heures du soir, on bivouaqua sur le bord de la Lahn, jusqu'au point du jour, afin de donner quelque repos aux chevaux et aux canonniers. Près de nous était un petit village en partie incendié lors du passage de la division. Les paysans avaient eu l'imprudence de tirer des coups de fusil sur des soldats qui dénoncèrent l'attaque à leurs camarades. Sans perdre de temps, ils retournèrent en force. Les paysans voulurent faire résistance, bientôt ils furent contraints de céder. On était entré dans le village en brûlant et en massacrant tout.
Le 26, à la pointe du jour, on se remit en marche et arriva devant Limbourg, où étaient baraquées les divisions Grenier, Championnet et Bernadotte, sur l'emplacement de notre premier camp.
Le général Bernadotte qui, pour cause de maladie, était absent depuis plusieurs jours, vint
rejoindre, et fit assembler la division. Il fit une morale énergique sur le brigandage de la campagne du Danube; il fit les reproches les plus amers et de fortes menaces aux officiers et soldats; il prévint que tous les contrevenants seraient punis de la manière la plus exemplaire. Il annonça que, le lendemain, une revue du butin serait passée et que tous les vêtements et autres objets qui n'auraient aucun rapport, soit à l'ordonnance, soit aux besoins du soldat, seraient confisqués et distribués aux malheureux des contrées voisines pillés et ruinés par l'armée.
Le 27, on fit prendre les armes, soi-disant pour se mettre en marche; aussitôt on passa la revue annoncée la veille; elle ne put être exécutée strictement, car beaucoup de militaires étaient couverts de vêtements de paysans, faute d'habits. On retira cependant un butin immense, ainsi que des sommes d'argent, à des soldats suspectés de les avoir pillés.
Le bruit courut que le général en chef Jourdan et le chef de l'état-major général Ernouf avaient donné leur démission au Directoire exécutif.
Le 28, je reçus l'ordre d'aller à Bonn pour y chercher des ballots d'habillements. A Limbourg, mon ordre fut signé par le général Bernadotte, car on ne pouvait repasser le Rhin que sur la signature d'un général. Le même jour, je fus coucher à Montabaur, qui venait d'éprouver un grand désastre. Les paysans des environs, qui
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avaient horriblement souffert du brigandage, voulurent profiter du désordre de la retraite pour se venger des cruautés commises par des soldats, indignes du nom français, ils vinrent pour s'emparer de Montabaur afin de couper la route du Rhin. La garnison, faible alors, fit une résistance opiniâtre; après un combat très sanglant, les paysans furent contraints à la fuite; mais ils se répandirent dans un bois voisin où ils interceptaient nos convois ; quantité de militaires isolés avaient été massacrés, et plusieurs détachements, vivement attaqués.
Le 29, faisant un grand détour afin d'éviter les brigands, je me rendis à Neuwied, en passant sous le fort d'Ehrenbreitstein que les Français assiégeaient depuis plusieurs mois.
Le 30, longeant la rive droite du Rhin, je fus coucher au petit village de Linz.
Jours complémentaires an IV (septembre 1796). — Le 1er jour complémentaire, je fus à Bonn et, de là, dans un village voisin où étaient les équipages de la demi-brigade. Le 2° jour, je fus chez le commandant de place de Bonn, afin d'avoir un laissez-passer pour traverser le Rhin avec une voiture, chargée des habillements de notre compagnie. Le commandant ne voulut point consentir, disant que l'armée effectuait sa retraite sur les villes de Neuwied, Cologne et Dùsseldorf.
Vendémiaire an V (septembre-octobre 1796). — Le général Beurnonville, ci-devant ministre de la guerre, vint prendre le commandement de l'armée de Sambre-et-Meuse, et passa toute la troupe en revue par un temps de pluie affreux. La division était au bivouac dans les plaines de Miïhlheim, et je me rendis dans le village de Mileforst, près Cologne, afin d'être à portée de ma demi-brigade.
Le 2 vendémiaire, notre 2e bataillon repassa le Rhin à Cologne, et vint à Bonn pour relever un bataillon d'infanterie légère de l'armée du Nord. Je suivis le mouvement du bataillon.
Les troupes de cette armée du Nord étaient bien reconnaissables. En garnison dans la Hollande depuis que nous en avions fait la conquête, elles étaient bien habillées et soldées par cette République, au lieu que celles de notre armée n'étaient ni fraîches, ni équipées, ni payées. Cette disproportion ne pouvait être attribuée qu'au sort de la guerre. Mais les soldats, quoique se sachant obligés d'aller où on les envoie, tantôt bien, tantôt mal, se cherchaient querelle entre eux sur des mots, ce qui occasionna beaucoup de cartels. La division du Nord retourna dans la Hollande, ce qui mit fin à toutes les disputes.
Le 5, la division Bernadotte repassa le Rhin à Cologne, et vint cantonner dans les villages autour de Bonn; notre bataillon partit de cette ville, et fut coucher à Poppendorf.
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Le 6, nous partîmes, et la division se rallia à Andernach, cantonnant dans cette ville et dans les villages voisins.
Le 7, la division fut relever une division de l'armée du Nord dans les retranchements de la tête du pont et de l'île de Neuwied. Ces retranchements étaient inabordables, hérissés de canons qui balayaient la plaine. L'ennemi qui avait menacé, depuis le Danube, de nous chasser de l'autre côté de l'Escaut faisait sans cesse des teritatives pour passer le Rhin et ne le pouvait que sur trois points : Dùsseldorf, Neuwied et Kehl, mais ces trois passages étaient bien gardés.
Le soldat était toujours on ne peut plus misérable, le pays n'offrait plus aucune ressource. Les hommes étaient réduits à une légère ration de mauvais pain; les chevaux, à quelques livres de paille.
Le 8, vers trois heures après midi, les ennemis attaquèrent sur tous les points ; partout nos avantpostes furent repoussés. Aussitôt la générale sonna dans le camp retranché; tous les corps se rendirent aux palissades. L'ennemi s'avançait avec une nombreuse artillerie, on lui répondit de nos retranchements et la canonnade devint terrible; une colonne avança sur Neuwied où elle fut rejointe par nos demi-brigades. Après une affaire assez vive, l'ennemi s'empara d'une partie de la ville d'où on le chassa. Sur le soir, les Autrichiens s'en emparèrent de nouveaux Ces alterna-
tives étaient très préjudiciables aux deux armées ainsi qu'aux habitants.
Vers six heures, la canonnade et la fusillade ne faisaient qu'un roulement. Après avoir fait mine de tenter un assaut, l'ennemi se retira, et nous rentrâmes dans nos baraques.
» Perte assez considérable de part et d'autre; nous eûme» le général de brigade Murer, commandant l'avant-garde, grièvement blessé.
Le 10, suspension d'armes de la pointe du jour à neuf heures du matin.
Les généraux autrichiens et français, réunis à Neuwied, décidèrent que, pour la tranquillité des habitants, cette ville resterait neutre. Chaque armée y installerait un commandant de place et des gardes pour faire respecter les personnes et les propriétés.
Nous profitâmes de cette suspension pour enlever à la hâte beaucoup de paille répandue dans les retranchements ; enflammée par des obus ennemis, elle avait manqué de communiquer le feu à nos petits magasins à poudre.
Je reçus plusieurs lettres de ma mère qui me faisait espérer un congé absolu; mais je ne pus croire à cette heureuse nouvelle.
Le 11, je reçus l'ordre d'aller chercher aux magasins de l'armée des effets d'habillement et des sabres; mes états signés du conseil d'administration et arrêtés par le commissaire des guerres, je me rendis à Bonn pour les faire ordonnancer
par l'ordonnateur en chef de Tannée. Quand je fus à Cologne pour y recevoir ces effets et ces armes, on me renvoya à Liège.
Passant par Bergheim et Juliers, j'arrivai à Aix-la-Chapelle le 16 au soir. J'y trouvai le dépôt de notre demi-brigade, bientôt aussi nombreux que la demi-brigade entière. Je fus voir mes * amis bourgeois et militaires; partout on m'accueillit avec autant de surprise que d'amitié, car on m'avait dit tué. Je fus contraint par les instances de mes anciens hôtes de rester plusieurs jours avec eux.
Le 19, départ d'Aix-la-Chapelle pour Liège. Le lendemain, démarches pour obtenir les sabres et les effets. Les fournisseurs de la République me dirent que, faute de fonds, ils ne pouvaient rien verser. Ils me donnèrent l'espoir que sous une décade ils feraient mieux. Comme cette ville était le centre de nos administrations, je résolus d'attendre. Je fus logé dans le quartier Saint- Paul, rue du Pot-d'Or.
Cette ville était le chef-lieu du département nouveau de l'Ourthe; tout était assez tranquille dans le pays malgré la misère qui était bien grande, car le pays de Liège, avant la guerre, renfermait quantité de prêtres et de richards qui entretenaient beaucoup de familles dans l'oisiveté par leurs aumônes. D'un autre côté, les manufactures sans ouvrage mirent sur le pavé quantité d'ouvriers qui s'abandonnèrent au brigan-
dage. Ce pays renfermait aussi beaucoup de déserteurs qui brigandaient sous différents costumes. Passé huit heures du soir, vous couriez risque d'être arrêté et dépouillé au milieu de la ville. Les nombreuses contributions levées sur le département faisaient aussi beaucoup de mécontents, comme partout.
Brumaire an V (octobre-novembre 1796). — Vers le commencement de brumaire nous apprîmes que l'ennemi avait attaqué la ligne du Rhin, depuis Andernach jusqu'à Bacharach. Après une légère résistance, on avait laissé passer plusieurs corps sur la gauche du fleuve; puis, fonçant baïonnette en avant, on avait tué et noyé la plus grande partie; le reste avait été fait prisonnier.
Cependant, l'armée impériale fit une tentative sur la tête du pont de Neuwied; plusieurs colonnes avancèrent au pas de charge en faisant des hurlements pour effrayer nos gens, mais la division du général Grenier, qui gardait cet ouvrage, les attendit de sang-froid et fit un feu roulant de mitraille. L'ennemi dut se retirer abandonnant quantité de blessés. On estima la perte, dans cette attaque, à quatre cents tués, quatre cents noyés et six cents prisonniers parmi lesquels quantité de blessés.
Le 10, je fus à Aix-la-Chapelle pour tâcher d'obtenir quelque butin. Dans cet endroit j'appris avec peine que notre demi-brigade venait d'éprou-
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ver un revers dans les environs de Binch. Le 2e bataillon, qui était aux avant-postes, fut surpris par l'ennemi, alors que la plupart des volontaires, répandus dans les vignes, mangeaient des raisins; les chevaux d'artillerie étaient dételés. Gela donna toute facilité à l'ennemi. Le bataillon fût obligé de se retirer en désordre, perdant sa pièce de canon et quantité d'hommes. On attribua cet événement à l'ignorance du capitaine Toubac qui commandait le corps par intérim. Cependant, cela donna une petite tache à la demi-brigade, quoiqu'elle fût bien connue pour s'être toujours bien montrée.
Le 15, retour à Liège et derniers efforts pour obtenir des habillements, après avoir reçu de nouveaux états. J'arrivai le 16; on me promit que sous peu j'aurais des effets. Commissaires et fournisseurs nous faisaient espérer de jour en jour ; et nous étions plus de deux cents dans la ville pour le même objet.