CAMPAGNE D'ITALIE
Le 18, la compagnie venue avec nous de Vérone partit pour Mantoue.
Le 25, les troupes autrichiennes firent une fête pour rétablissement du nouveau gouvernement dans le pays : les municipalités furent remplacées par des bourgmestres; on tira le canon pendant la grand'messe à laquelle assistèrent toutes les troupes, les généraux et les nouveaux bourgmestres. Les habitants de la ville n'assistèrent pas volontiers à cette cérémonie, car ce changement de gouvernement faisait beaucoup de mécontents. Les habitants commençaient à se lasser; de fortes contributions furent imposées; une nombreuse levée de jeunes gens devait se faire dans le pays. Les traitements que les troupes faisaient éprouver aux habitants de la campagne lorsqu'il fallait aller en corvée, le peu de dépenses que l'armée faisait dans le pays, commençaient à
leur faire regretter l'armée française. Souvent ils nous disaient : « Lorsque votre armée était ici, nous vendions tant et tant par jour, et actuellement le commerce est mort. j> — Quantité de jeunes gens venaient nous tourmenter en secret pour partir avec nous, disant qu'ils préféraient fuir que servir dans des troupes traitées comme des esclaves. Effectivement, la discipline la plus tyrannique était dans les troupes de l'Empereur ; la plupart des soldats étaient abrutis de coups et plus esclaves que des nègres; nos soldats auraient préféré les galères, et ces pauvres Italiens se voyaient contraints de prendre place dans leurs rangs. Les habitants se flattaient toujours que les Français reviendraient; quantité de paysans s'armaient et achetaient de la poudre en cachette, mais le général autrichien, en ayant été instruit, donna des ordres très sévères à ce sujet.
Le 7 ventôse au soir, avec une satisfaction bien grande, nous reçûmes l'ordre de nous rendre à Mantoue, suivant un convoi considérable et un petit obusier qui portait le nom de Saint-Marc. Il restait encore une compagnie de canonmers à Palma-Nova pour achever d'embarquer le restant d'environ 140 bouches à feu tirées des fortifications de cette place.
Le 8, nous partîmes de ce maudit endroit.
Le 14, arrivée à Vicence. La populace, pendant la nuit, tenta de prendre notre obusier, disant qu'il leur appartenait puisqu'il portait le nom du
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patron du pays; leur tentative resta sans succès. Le 16, arrivée à Vérone où il y avait une nombreuse garnison autrichienne. Comme il était encore de bonne heure et comme nous désirions ardemment quitter les troupes impériales, . nous résolûmes de pousser jusqu'à Villafranca, où nous devions trouver une garnison française. Après avoir fait une lieue et demie, nous fûmes transportés de joie en apercevant nos avantpostes . A Villafranca, le commandant dit qu'il était impossible de nous coucher, et nous engagea à aller dans deux petits villages plus loin. Nous étions extrêmement fatigués et il faisait bientôt nuit; cependant nous poursuivîmes notre marche. Nous étions si satisfaits d'habiter un pays où nous avions droit de faire donner ce qui était dû que nous ne sentions pas la fatigue, et cependant nous avions fait treize lieues, sans halte pour ainsi dire.
Le 17, arrivée à Mantoue, où notre compagnie fut logée chez les juifs; la plupart des canonniers furent très bien logés; pour moi j'étais parfaitement. Nous fûmes d'abord surpris de loger chez les habitants, mais nous apprîmes bientôt le motif de cette faveur : une révolte venait d'éclater dans la garnison à cause de la solde. La troupe, lassée de ne point en recevoir, manifesta son mécontentement. Voyant les réclamations sans succès, par une trame très bien combinée, le même jour et à la même heure, tous les corps se
réunirent sans chefs sur la grande place, avec armes et bagages, ainsi que les drapeaux dont ils s'étaient emparés. Ils se rangèrent en bataille; les canonniers s'emparèrent des pièces de canon de campagne qu'ils braquèrent sur les rues adjacentes à la grande place. Là, ils signifièrent au général Baraguay-d'Hilliers, commandant alors, que, s'il ne faisait pas payer ce qui leur était dû, ils allaient partir pour la France. Les généraux et officiers ne savaient comment satisfaire à leurs réclamations. Les généraux, plus de dix fois, vinrent sur la place haranguer et engager à rentrer dans les quartiers, promettant de faire droit sous peu de jours. Ils n'étaient riches qu'en promesses et c'étaient les seuls moyens en leur pouvoir, mais tout cela ne pouvait satisfaire le soldat. Pas un seul ne quittait son rang, ni une seule parole n'échappait de leur bouche. Ils avaient eu grand soin de ne se laisser commander par aucun d'eux afin de n'en démasquer aucun comme chef.
Les généraux promirent qu'on allait payer une partie de suite, le reste sous dix jours, avec une chemise et une paire de souliers pour chacun.
Tous les soldats répondirent : « Nous voulons tout aujourd'hui avec la chemise et la paire de souliers. »
Alors, les généraux ne savaient plus que faire. Cependant à force de paroles, les soldats consentirent à recevoir leur arriéré, sous dix jours, avec la chemise et la paire de souliers. Puis chacun
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rentra dans son quartier. On remarqua un ordre extraordinaire dans cette insurrection; les habitants manifestèrent des craintes et fermèrent de suite leurs boutiques, mais les soldats dirent entre eux que le premier qui se prendrait de boisson ou qui commettrait des bassesses, en volant ou en insultant quelqu'un, serait à l'instant puni par eux d'une manière exemplaire. Effectivement, personne ne porta plainte et personne ne réclama un denier. C'étaient les 12e et 64° demi-brigades, un régiment de cavalerie, et environ douze compagnies de canonniers de différents corps qui formaient la garnison alors.
Les troupes reçurent ce qui était convenu. Quelques jours après, on envoya la 64e demibrigade aux avant-postes, et on la releva par la 33e. Celle-ci , arrivée à Mantoue et en bataille sur la place, dit qu'elle ne voulait point loger dans des quartiers percés à jour, remplis de malpropretés et par conséquent aussi malsains. On ajouta que, quand les casernes seraient en état et qu'il y aurait au moins des paillasses, on y logerait, mais qu'en attendant on voulait être logé chez le bourgeois; que d'ailleurs il y avait assez longtemps qu'ils couchaient sur la paille pour qu'on leur procurât un lit en garnison. Il n'y eut que les Polonais et les Cisalpins qui restèrent dans leurs quartiers.
De suite, on travailla avec empressement au rétablissement des quartiers et des lits de caserne.
Nous avions reçu quatorze décades de solde en arrivant.
Les troupes s'ennuyaient beaucoup de ne pas retourner dans leurs foyers, car quantité étaient las d'être militaires. J'étais du nombre, et je brûlais de revoir ma famille, surtout ma mère.
Nous avions encore eu le malheur, plusieurs de la compagnie, de rattraper les maudites fièvres, mais heureusement que j'étais logé chez des aimables hôtes qui prenaient soin de moi. A cette époque, nous avions au moins vingt canonniers morts de maladie depuis un an, et d'autres dont on n'avait aucune nouvelle, le tout sur une compagnie de 63 hommes à l'effectif. Ce pays était extrêmement pernicieux pour les étrangers. Je crois que la quantité de Français morts en Italie est innombrable. Les habitants faits au climat ont presque tous les ans une petite maladie ; et plusieurs ont des fièvres incurables, principalement dans Mantoue. Cette seule raison me fait détester l'Italie. Cependant le pays est fertile ; les arts y sont cultivés ; les femmes y sont très aimables, très complaisantes, mais aussi, bien friandes et bien nonchalantes; enfin ce sont de charmantes femmes à la chambre et non au ménage. Les hommes, en général, sont jaloux, vindicatifs, n'accusant pas leur façon de penser. Toujours dans la crainte, ils restent armés d'un stylet. Ils sont d'ailleurs indolents, et s'adonnent beaucoup à la musique.
On apprit que les soldats étaient en insurrection dans la Romagne, contre le général Masséna; plusieurs pétitions avaient demandé son départ; le corps d'officiers s'en plaignait amèrement, disant que partout où il avait passé, il avait répandu la désolation, tant par ses contributions que par ses désordres. Enfin ils disaient hautement qu'ils ne voulaient plus servir sous les ordres d'un pareil scélérat, et demandaient le général Dallemagne pour général en chef.
A Gênes et à Milan, il y avait beaucoup de rumeurs parmi le soldat et l'habitant; on présumait qu'il y avait des meneurs et on attribuait ces désordres aux ennemis de la République cisalpine; le nombre de ces derniers était grand; ils se flattaient même que ce gouvernement n'existerait que tant que les Français y auraient dés troupes. Quant au soldat, il commençait à murmurer au sujet de quarante jours de solde en arrière.
Le 27, le 1er bataillon de la 33e reçut ordre de partir le lendemain matin, pour relever un autre bataillon dans les forts avancés. Le 28, à la pointe du jour, assemblé sur la place, il déclara qu'il ne partirait point qu'il ne fût payé. Les officiers supérieurs et autres ne purent obtenir que le mot : « Nous voulons de l'argent. » Le chef de ce bataillon s'approche du centre, saisit le drapeau et se sauve à course de cheval, hors de la porte Saint-George, suivi de tout le corps d'offi-
tiers. Au même instant la compagnie de grenadiers se mit à leur poursuite, suivie de tout le bataillon. Lorsqu'ils furent hors de l'enceinte, on leva les ponts-levis et ils se virent dans l'obligation de partir pour leur destination. Les deux autres bataillons coururent aux armes, s'assemblèrent sur la place avec une quarantaine de canonniers, s'emparèrent de trois canons, de leurs drapeaux et voulurent faire rentrer leur premier bataillon. Ils braquèrent leurs pièces en menaçant de se faire un passage, et dirent qu'ils ne rentreraient pas dans leurs logements qu'ils ne fussent payés. Leur conduite était désapprouvée par les militaires tranquilles, car on voyait aisément qu'il y avait du mauvais esprit et de la boisson. Les généraux furent pour les ramener à l'ordre en promettant de faire solder; ils firent envisager les dangers de la révolte, disant qu'il serait bien malheureux qu'une demibrigade, aussi brave que terrible pour l'ennemi, se déshonorât par une rébellion. La rigueur ni la douceur n'eurent d'influence. La 12e demi-brigade, et les autres corps de la garnison, n'avaient pas pris part à l'insurrection, mais le général était trop prudent pour s'en servir; il n'y avait que la douceur qui pouvait calmer. La conduite des canonniers était la plus affreuse; ils insultèrent et maltraitèrent plusieurs de leurs chefs en menaçant de les frapper s'ils ne se retiraient pas. Cependant les généraux, à force de belles
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paroles, parvinrent à les faire rentrer dans l'ordre. La nuit, il arriva en poste une somme d'argent très considérable pour payer la troupe ; cet argent venait de Milan. Le 29 au matin, le 2e bataillon de la 33e devait partir pour rejoindre le 1er bataillon. Il restait à Mantoue le quartiermaître et les sergents-majors pour recevoir l'argent; néanmoins, les soldats refusèrent de partir et firent le même bruit que la veille, moins le 3e bataillon qui ne prit pas part à la révolte. Les officiers et sous-officiers se rendirent à destination, les bons sujets suivirent leurs chefs; les grenadiers en majorité montrèrent l'exemple et partirent. Il restait environ deux cents hommes qui faisaient beaucoup de bruit sur la place; néanmoins, sur les menaces du général, ils rejoignirent les autres. Pendant la matinée, on avait payé tout ce qui était dû.
Germinal an VI (mars-avril 1798). — Dans les premiers jours de germinal, on fit une enquête pour arrêter les militaires qui avaient suscité la révolte, dans les journées des 28 et 29 ventôse. Il y eut beaucoup de canonniers et de volontaires arrêtés; ils furent traduits devant un conseil de guerre.
Le 6, notre compagnie reçut ordre de partir pour Marseille où elle devait rejoindre sa demibrigade. Cette nouvelle nous fit sauter de joie ; le désir de revoir la France, le plaisir d'abandonner
un pays où nous ne pouvions avoir la santé, l'espoir d'aller dans nos familles, faisaient un grand jour de fête de celui de notre départ.
Le 8, nous partîmes en faisant beaucoup de jaloux, malgré un vilain temps de pluie.
Le 14, nous étions à Pavie. Cette ville renfermait le cabinet d'histoire naturelle le plus curieux et le plus riche. Les habitants avaient toujours un souvenir amer des Français qui, dans la première campagne de l'entrée en Italie, leur firent payer cher les atrocités commises envers les malades des hôpitaux. La populace eut la scélératesse de les égorger. Des troupes vinrent venger cgs victimes, prirent la ville d'assaut, la livrèrent au pillage et firent un massacre horrible des coupables.
Le 19, arrivée dans la superbe ville de Gênes, riche par son commerce sur mer; le luxe y est extrêmement grand; et le port, aussi beau que commode. On travaillait avec activité à embarquer l'artillerie, les munitions de guerre et de bouche pour une expédition maritime sur la Méditerranée, mais personne ne savait le lieu de destination, ni les troupes qui devaient y participer. Les mêmes apprêts se faisaient à Toulon, à Marseille, à Civita-Vecchia, en Corse et à Corfou. Cela paraissait donner beaucoup d'inquiétude.
Nous fûmes logés à Saint-Pierre d'Arena, petite ville attenante à celle de Gênes, aussi sur le bord de la mer.
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Le 26, nous étions arrivés à San-Remo. Le pays était exécrable pour voyager. On était sans cesse dans les rochers, à monter, à descendre, exposé à se tuer si Ton ne prenait garde à soi ; tous les soirs, nous étions harassés, car lorsqu'il n'y avait pas à monter, il fallait marcher dans le sable à mi-jambe. Il n'y a que les mulets qui puissent voyager sur ces mauvaises routes. Du haut des rochers, on découvrait les montagnes de Corse.
Le 27, coucher à Menton, petite ville française enclavée dans le territoire piémontais. Je remarquai dans ce petit endroit quantité de belles femmes.
Les troupes génoises et piémontaises étaient journellement en marche, ce qui paraissait inquiéter les habitants.
Le 28, nous partîmes pour Nice, en passant derrière la petite ville de Monaco. Après avoir traversé des montagnes rapides, nous arrivâmes bien fatigués. La ville, assez jolie et assez commerçante, était le chef-lieu du nouveau département des Alpes-Maritimes.
Le 29, nous fîmes séjour. On nous apprit que le gouvernement, plein de reconnaissance pour les compagnies de volontaires, venait de les licencier, et que les officiers, sous-officiers et soldats seraient incorporés dans les demi-brigades, chacun en son grade.
Le 30, coucher à Cannes.
Floréal an VI (avril-mai 1798). — Le 1er floréal, coucher à Fréjus. Nous avions le plaisir de boire le vin à bon marché; oranges, citrons et olives étaient en abondance dans ces contrées, principalement dans le pays de Nice.
Le 5, à Saint-Maximin, la compagnie eut une petite bataille avec la populace, ce qui donna l'alarme jusqu'à dix heures du soir. Le tocsin, la générale, firent prendre les armes à la bourgeoisie et ce ne fut qu'avec peine qu'on parvint à rétablir le calme.
Le 7, à Aix, capitale de la Provence. Le Cours est superbe, et entouré de bâtiments très curieux. Cette ville avait beaucoup souffert pendant la Révolution.
Le 8, départ d'Aix pour Marseille, où nous trouvâmes la demi-brigade, et ce fut avec un sensible plaisir que nous revîmes les anciens camarades. Nous fûmes logés, toute la compagnie, aux Allées. A notre arrivée nous nous attendions à être licenciés, mais nous apprîmes que les compagnies destinées pour l'expédition secrète étaient conservées; c'est alors que nous comprîmes, non sans douleur, que nous en étions.
On travaillait avec célérité à embarquer quantité de métaux, de bois de construction, d'armes portatives, artillerie, de munitions de guerre et de bouche. Nos canonniers furent aussi à l'arsenal pour travailler au transport de l'artillerie. Il y avait à Marseille, pour embarquer, les 9e et
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85e demi-brigades, le 18e dragons, le 22e chasseurs à cheval, ,et six compagnies de canonniers.
Cette ville était pleine d'amusements; enfin je croyais renaître dans cette charmante cité, depuis si longtemps que nous étions privés de voir la France, et par conséquent des vrais plaisirs. C'était avec peine, néanmoins, qu'il fallait sous peu s'en éloigner, car la gaieté de Marseille, ses promenades, ses charmantes femmes, rendaient notre séjour des plus agréables. Il y avait alors quantité de jeunes gens en Provence, car les déserteurs étaient accueillis et même autorisés par les municipalités à rester dans leurs foyers; mais à Marseille, comme la ville était sous le gouvernement militaire, le général qui commandait faisait faire de grandes perquisitions pour arrêter les militaires déserteurs et les jeunes gens de la première réquisition. Il existait dans cette ville quantité d'hommes connus sous le nom de sabreurs; mais ces messieurs n'osaient se montrer, à cause de la quantité de soldats en garnison.
Il se faisait des gazettes de toutes les couleurs sur l'expédition ; les uns disaient : « C'est pour la Sicile »; d'autres : « C'est pour Malte »; ceux qui se croyaient plus instruits disaient que c'était pour une descente en Sardaigne, à Naples, etc. Enfin d'autres disaient que c'était pour aller en Egypte et de là dans les Indes. Et de tous ces raisonnements, on ne savait rien de positif.
Ce qui me causait le plus d'inquiétude était de ne pas recevoir des nouvelles de ma mère, de mes frères et sœurs, et de n'oser leur écrire que j'allais embarquer, persuadé que c'était les plpnger dans l'inquiétude. Enfin je pris le parti d'écrire que je devais partir pour l'Allemagne, et que la longue route me priverait de l'honneur et du plaisir de donner des nouvelles. C'est pourquoi j'engageai à ne pas prendre d'inquiétude pendant trois ou quatre mois. Ce qui mettait le comble à mon affliction, c'est que j'avais reçu des papiers plus que suffisants pour obtenir un congé limité, que je ne pus obtenir, à cause du départ précipité des troupes.
Vers la quinzaine de floréal, on commença à embarquer les chevaux des généraux, de l'artillerie, et on désigna les bâtiments pour chaque corps. Notre compagnie fut destinée pour embarquer sur le bâtiment la Vertu, avec une compagnie d'artillerie légère, et deux compagnies de volontaires de la 85e.
Le 17, on passa la revue des troupes qui étaient destinées à l'expédition; aussitôt la revue passée, les chefs de corps reçurent l'ordre de faire embarquer. Chaque compagnie, après avoir fait ses. petites provisions, se rendit au bâtiment désigné, et entra dans le maudit sabot. En général, tous les soldats s'embarquèrent avec une gaieté surnaturelle ; on aurait dit que l'armée allait à la noce, tandis que les habitants de Marseille regar-
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daient ce départ avec tristesse. Les femmes, qui en grande partie versaient des larmes d'attendrissement, se disaient les unes aux autres : « Estil possible qu'une aussi belle jeunesse s'éloigne de France avec autant de gaieté, sans connaître sa destination? Ce n'est peut-être pas de sitôt que ces malheureux reviendront, hélas! ils ne reviendront peut-être jamais. »
Notre compagnie ne devait embarquer que le 18 au matin, à cause des travaux à faire encore. Moi, je regardais les partants, et je fus surpris de l'enjouement qui régnait parmi eux ; d'un autre côté je regardais les habitants en grand nombre, hommes et femmes, qui n'étaient pas moins surpris que moi, mais cependant je n'étais pas fâché de faire une campagne sur mer.
Je m'en revins à mon logement faire mon sac. Le 18, à sept heures du matin, la compagnie se rassembla aux Allées, et alla prendre garnison dans un maudit bâtiment où nous nous trouvâmes fort mal ; nous étions les uns sur les autres, un tiers fut obligé de coucher sur le pont. Nous faisions partie de l'armée d'Orient; c'était ainsi qu'on appelait l'expédition.
Le 19, nous sortîmes du port et fûmes nous rassembler dans la rade; nous étions environ 90 à 100 bâtiments marchands; une frégate nommée VAlceste commandait notre convoi.
Le 20, nous restâmes dans la même position. Le 21, on signala de mettre à la voile et de faire
route sur Toulon, où nous devions trouver l'escadre. Au bout d'une heure le vent devint si violent que r Alceste fut démâté; on mouilla jusqu'à ce qu'il fût réparé. Nous n'avions encore fait que quatre lieues, et beaucoup de soldats étaient déjà attaqués de maux de cœur, occasionnés par le roulis. En cet endroit nous fîmes observer au général que nous étions trop serrés et qu'il veuille bien placer une compagnie ailleurs; après bien des démarches, vint un ordre pour aller à vingt hommes sur la Marianne ; nous nous y rendîmes de suite. Ce bâtiment, chargé d'artillerie, n'avait point de troupes; nous y fûmes à l'aise bien qu'il fût rempli d'attirail de guerre, mais il ne sentait pas mauvais comme les autres bords.
Le 23, on leva l'ancre. Arrivée le soir devant Toulon, par le vent contraire. Ne pouvant entrer dans le port, on mouilla sous le fort La Malgue.
Nous vîmes beaucoup de vaisseaux et frégates disposés à partir avec nous, entre autres un à trois ponts nommé V Orient. Je ne pouvais me lasser de regarder ce vaisseau; ce fut pour moi une grande surprise de voir sa hauteur et sa longueur; il était percé pour 130 canons, mais il n'en avait que 120 en place.
Le 24, on entra dans la rade et on mouilla au Lazaret.
Le général Buonaparte arriva, et le soldat apprit avec une grande satisfaction que c'était lui qui commandait. L'escadre était sous le commande-
ment de l'amiral Brueys; les marins ne paraissaient pas bien satisfaits d'avoir cet amiral à leur tête.
Le 25, je fus à Toulon; il me paraissait déjà extraordinaire de marcher sur la terre; j'avais plus que mon comptant de voyager sur mer; j'aurais bien désiré que l'expédition eût été pour Toulon. Il y avait un monde considérable dans , cette ville; nous eûmes toutes les peines possibles pour dîner. Je remarquai avec intérêt la beauté du port et de l'arsenal, mais je trouvai la ville très vilaine, et les habitants mal gracieux. Ce même jour, Buonaparte vînt dîner à bord de V Orient.
Le 29, entrèrent dans le port plusieurs frégates espagnoles qui saluèrent le port par une bordée à tribord et à bâbord. Le soir on donna le signal de se tenir prêt à mettre à la voile.
Le 30, le vent étant favorable, on signala de lever l'ancre ; le général en chef s'embarqua sur VOrient avec le général Berthier, ainsi que quantité de savants.
Le lendemain matin, tout le convoi n'était pas encore sorti, ce qui nous obligea de virer de droite et de gauche, et de mouiller tout près des îles d'Hyères. La mer était très agitée et quantité de soldats étaient déjà indisposés; pour moi, l'effet de la mer me valut une bonne purge.
Le 1er prairial, le vent devint si calme que nous fûmes obligés de rester dans la même position.
Le 2, le vent s'éleva, et de suite on signala de mettre à la voile.
On longea les côtes. Dans ces parages, il se joignit à nous un fort convoi de troupes et d'artillerie venant de Gênes.
Nous arrivâmes le 3, à la pointe du jour, devant l'île de Corse; là, se joignit à nous un petit convoi de troupes sorties de Corse. Nous restâmes plusieurs jours dans les environs; le soldat était d'une impatience terrible de ne pas savoir le lieu de sa destination.
Le 5, nous poursuivîmes notre route un peu lentement. Nous allions assez bien; la mer était très navigable. Chemin faisant, on s'aperçut que le grand mât était endommagé, nous en fîmes part au capitaine qui fit tirer un coup de canon pour avoir du secours ; on envoya des charpentiers et on nous mit à la remorque du Guillaume- Tell.
Nous passâmes sur la gauche de la Sardaigne, marchant toujours avec lenteur par un vent favorable; mais à chaque instant, on signalait de diminuer de voiles.
Nous restâmes plusieurs jours dans les parages de Sardaigue.
Le 16 au matin, on força de voiles sur la Sicile; le soir, on diminua de voiles.
Le 18, passant sur la droite de la Sicile, on fit route sur Malte.
Le 21, nous arrivâmes de grand matin près de
Malte, et fimes rencontre du convoi de Civita- Vecchia, ainsi que de celui de Gorfou; cela faisait nombre de quatre cents bâtiments, c'était le coup d'œil le plus beau que Ton puisse voir, car l'escadre était toujours réunie. L'après-midi, on fit le signal que tous les capitaines des bâtiments se rendissent au bord de l'amiral. Les capitaines, à leur retour, dirent que tous les militaires tinssent leurs armes en état pour une descente au premier ordre donné; que le général en chef Buonaparte venait de sommer le grand maître de Malte de livrer son île, et qu'en cas de refus les hostilités allaient commencer. Nous fûmes très surpris, mais nous ne songeâmes plus qu'à nous disposer pour attaquer.
En cas d'attaque, chaque convoi devait se réunir sous les ordres du commandant du lieu de départ. Lorsque tous les convois étaient ralliés, c'était le citoyen Dumanoir, à bord du Dubois, qui commandait.
Nous nous attendions à une affaire violente d'après les fortifications de cette île. Notre convoi, commandé par ÏAlceste, reçut ordre de croiser devant la petite île de Gozzo, dépendant de Malte, mais séparée par un petit bras de mer. Les autres convois étaient de même placés sur toute la longueur de l'île et les bâtiments de ligne étaient du côté de la ville.
Le soir, à la nuit, forte canonnade du côté de la ville; on présuma que c'étaient les forts qui tiraient.
Le 22, on signala pour descendre à terre. Vers deux heures après midi, les capitaines reçurent ordre d'envoyer leurs chaloupes à bord du commandant. Le général de division Reynier ordonna aux patrons de chaloupes de se charger des compagnies de grenadiers et de volontaires; il se mit dans une des chaloupes, et, à la tête des autres, approcha la terre de Gozzo, protégé par plusieurs canonnières. L'ennemi fit feu à leur approche, mais nos braves, à force de rames, abordèrent, se jetèrent sur le sable et foncèrent à la baïonnette sur les Maltais, qui abandonnèrent leurs postes pour songer à leur sûreté. On s'empara de leurs redoutes;, plusieurs petits forts voulurent faire résistance, mais ils furent contraints de céder, et, en une heure de temps, on fut maître de l'île de Gozzo.
Plusieurs autres points importants furent enlevés; il n'y avait plus que la ville qui faisait résistance ; une nombreuse artillerie de gros calibre défendait les approches, et faisait présumer que cette prise nous coûterait beaucoup de monde.
Le 23, l'infanterie de la division Reynier resta dans l'île; le quartier général fut établi dans la petite ville de Gozzo. Malgré les ordres des généraux, les pauvres habitants furent pillés et leurs propriétés dévastées ; la situation de ces malheureux campagnards faisait pitié; n'ayant d'autres ressources que dans leurs petites productions, ils
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ne pouvaient réparer ces dégâts qu'avec le temps. La plupart étaient absolument comme des sauvages. Ils ont des habitations très rustiques; ils récoltent quantité d'ognons, des figues, des citrons, des oranges; leur terrain n'est que montagnes et ravins, une grande partie est inculte; en général les terres sont pierreuses et ne sont propices qu'aux légumes.
Le 24, à la pointe du jour, les troupes rembarquèrent; il n'en resta que pour garder l'île. Tous les bâtiments se rapprochèrent et furent mouiller entre Gozzo et une autre petite île.
Le canon avait cessé; nous ne savions à quoi attribuer ce silence, cependant nous en conçûmes de l'espoir. Le soir, une canonnade n'eut pas une longue suite. A la nuit, le bruit courut que la ville et les forts étaient au pouvoir des Français, et que la canonnade entendue était une réjouissance à bord des bâtiments en l'honneur de la prise de Malte.
Le 25 au matin, cette surprenante et heureuse nouvelle se confirma; chacun de nous l'apprit avec joie, car il était bien étonnant qu'un port si redoutable se fût rendu après une aussi courte résistance.
Le soir, nous fûmes à la pêche le long du rivage avec le capitaine du bord; nous y trouvâmes quantité de petits animaux de mer très curieux. Les vagues de la mer avaient travaillé le roc, et fait des espèces de cavernes extraordinaires.
Le 26, le capitaine obtint un ordre pour aller à Malte faire mettre un grand mât; on arriva à trois heures à l'entrée du port. Nos yeux ne pouvaient suffire pour admirer sa défense; la droite et la gauche étaient hérissées de canons de bronze de gros calibre. L'escadre française était mouillée dans le port. Nous descendîmes à terre pour voir la ville divisée en trois parties, mais il n'y en a qu'une qui mérite être vue, à droite en entrant dans le port. Là résident les marchands; le commerce y est considérable ; les maisons sont assez bien bâties, en pierre de taille. Le palais du Grand Maître est superbe; les rues sont assez bien percées, mais il faut toujours monter et descendre, la ville étant bâtie sur une espèce de butte. La plupart des boutiques étaient fermées; les habitants effrayés n'osaient se montrer. Les cruautés que plusieurs Français commirent en entrant avaient tellement donné l'épouvante que nous ne pouvions rien acheter avec notre argent. Plusieurs magasins de vins étaient ouverts, et tous les soldats, répandus dans les rues, buvaient jusqu'à perdre la raison, ce qui causait beaucoup de désordre. On rencontrait un peu de troupes maltaises non moins effrayées que les habitants.
Le 27, je fus me promener pour visiter les forts; à chaque pas, c'était des surprises; je ne voyais que batteries les unes sur les autres; mortiers, obusiers, et pièces de très gros calibre.
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Le général Buonaparte ordonna que tous les militaires maltais non rendus à leurs postes sous 48 heures fussent arrêtés et condamnés à un an de galère.
Le 28, par ordre du général en chef, on donna la liberté à tous les esclaves des puissances neutres pris sur mer. On ne laissa dans les galères que ceux arrêtés pour des crimes. Ces malheureux, en recouvrant leur liberté, faisaient des extravagances singulières; ils bénirent l'arrivée et la générosité des Français; la plupart étaient dans les fers depuis longtemps. Ils firent une quête parmi les soldats français, qui, quoique pauvres, s'empressèrent de les assister.
Le 29, je fus à bord de YOricnt afin d'avoir des vivres pour notre détachement; j'admirai sa solidité et l'énormité de son chargement. On ne pouvait se croire sur l'eau ; on aurait dit être dans un grand château de planches. Je fus très satisfait de ma journée.
Le général en chef donna du service à plusieurs officiers de Malte qui avaient servi dans des régiments français. Il y avait dans cette ville quantité de Français; les uns, comme émigrés, et les autres, venus pour faire leurs caravanes. Nous ne pouvions juger des mœurs du pays, ses
habitants étant invisibles ; mais, par le peu que nous en vîmes, nous les jugeâmes semblables à celles de l'Italie.
Le 30, on signala que tous les bâtiments se missent en croisière devant la ville, prêts à faire route. On ne savait encore rien de notre destination; chacun faisait son raisonnement et il paraissait probable que nous allions débarquer en Egypte. II resta dans le port différents bâtiments désignés pour le service. Le général Baraguayd'Hilliers partit pour France sur la frégate la Sensible, qui fut chargée des richesses les plus précieuses de Malte; on dévalisa la superbe argenterie de la magnifique église de Saint-Jean qui passait pour être la plus riche de l'Europe; enfin, cette frégate portait un trésor immense.
Plusieurs compagnies maltaises reçurent Tordre de suivre l'armée française; on en forma une légion maltaise, composée d'hommes choisis.; cette légion promettait beaucoup.
Le 1er messidor, le restant du convoi sortit du port. Notre bâtiment n'étant pas encore maté, nous fûmes obligés de retarder notre départ. Le soir, on signala de mettre à la voile et le convoi prit la route de Candie.
Dans la nuit du lor au 2, nous sortîmes pour rejoindre l'escadre. Au dehors, un coup de vent nous fit rétrograder sur un écueil. Les marins jetèrent l'alarme par les cris : « Au secours! au secours! Notre bâtiment va échouer! » Déjà la
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quille portait sur un banc de roc qui heureusement ne l'endommagea pas. Aussitôt arriva du secours, le vent s'apaisa, et à force de rames on se tira du mauvais pas. Le temps était contraire et nous fûmes obligés de mouiller à l'entrée du port.
Le 2 au matin, nous fûmes nous promener dans la ville; nous y trouvâmes quantité de boutiques ouvertes, les habitants ne paraissaient plus effrayés, parce que la confusion de soldats n'y était plus. Il y avait encore environ 6000 hommes qui restaient pour la garnison. La chaleur commençait à se faire sentir et nous menaçait de grandes souffrances.
Le même jour, à dix heures du soir, le vent étant devenu favorable, nous sortîmes du port. L'escadre avait disparu, et nous fîmes route avec un brick armé qui nous servit d'escorte; nous marchâmes sur Candie. Le 3 au matin, le vent souffla fortement; nous faisions beaucoup de chemin. Les 4, 5 et 6, le vent continua d'être favorable. Dans la nuit du 6 au 7, la mer était tellement agitée que nous croyions que notre bâtiment allait être englouti. .
Le 7, à la pointe du jour, on aperçut dans le lointain l'île de Candie. Nous ne voyions toujours point l'escadre, ce qui causait beaucoup d'inquiétude, car nous savions que l'Anglais avait une nombreuse escadre sur la Méditerranée, déjà aperçue par plusieurs petits bâtiments mar-
chands égarés dans les environs. Chemin faisant, nous fîmes rencontre de deux petits bâtiments mauvais marcheurs qui n'avaient pu suivre le convoi.
Toute la journée fut agitée ; à chaque instant, les flots passaient par-dessus le pont. Nous fûmes extrêmement incommodés par le roulis. Vers les six heures du soir, nous arrivâmes tout près de Tile de Candie. Sachant que notre escadre devait y passer, nous restâmes en croisière. Sur les dix heures, nous fûmes abordés par un brick français qui nous dit l'escadre arrivée ; un moment après, avec une satisfaction bien vive, nous vîmes tous nos compagnons de voyage.
On passa sur la gauche de Candie que nous vîmes distinctement le lendemain au jour.
Les 8 et 9, marche rapide.
Dans la nuit du 9 au 10, le vent s'apaisa.
Le 10, marche très lente.
Vers trois heures de l'après-midi, on signale que tous les capitaines des bords se rendent à l'ordre, à bord du commandant. Ils rapportèrent des imprimés du général en chef ordonnant que les militaires missent les armes dans le meilleur état, que chaque soldat eût soixante cartouches et quatre pierres à feu ; que des vivres fussent préparés pour quatre jours, en ayant soin d'emporter de l'eau le plus possible; lorsqu'on aurait reconnu la terre, les troupes qui recevraient des ordres effectueraient seules la descente. Le général en
chef rendait personnellement responsables les chefs de corps de l'exécution de son ordre, sous peine d'être destitués. On présuma que nous allions descendre en Egypte.
Ces préparatifs mirent dans une grande incertitude, car on disait que le Grand Seigneur, avec lequel nous avions toujours été en bonne intelligence, allait inévitablement nous déclarer la guerre; que nous aurions tout à combattre dans ce pays.
Le général en chef fit connaître, par une proclamation, que l'armée venait en Egypte pour y détruire les comptoirs de l'Anglais, anéantir son commerce et le forcer à demander la paix; de plus, chasser les Mamelouks qui insultaient et maltraitaient les négociants d'Europe, et, par cette expédition, enrichir la France en lui assurant un libre commerce sur la Méditerranée.
Le 11, marche très lente.
Le 12, vent plus favorable. On fit le signal que l'armée se divisât. Par conséquent chaque convoi reçut les ordres du commandant du lieu du départ. Ces dispositions firent connaître que nous approchions.
Le 13, à la pointe du jour, on aperçut la terre; on découvrait la ville d'Alexandrie. Ordre de mouiller dans les environs d'un fort, à trois lieues sur la droite d'Alexandrie.
Aussitôt vint l'ordre d'effectuer la descente. Vers trois heures après midi, on commença à
débarquer l'infanterie, non sans difficultés, car la mer était extrêmement agitée. Les Arabes en grand nombre vinrent s'opposer au débarquement, mais ils ne purent apporter assez de résistance. Plusieurs pièces de campagne débarquées éloignèrent ces brigands, qui en partie se réfugièrent dans les environs d'Alexandrie. La journée ne put suffire pour débarquer les troupes, et on continua le lendemain 14, à deux heures du matin. Lorsqu'il y eut assez de troupes, on donna ordre que le reste ne descendît point à terre.
Vers huit heures du matin, arriva au vaisseau l'Orient, où était le général Buonaparte, un parlementaire turc. Lorsqu'il sortit, après un entretien d'environ une heure, on tira une bordée de coups de canon pour lui rendre les honneurs. On présuma que nous étions toujours en bonne intelligence avec le Grand Seigneur.
Les troupes s'avancèrent du côté d'Alexandrie. Les habitants avaient couvert les murs et maisons de pierres avec lesquelles ils blessèrent beaucoup de soldats; de leurs croisées ils faisaient une fusillade bien nourrie. Ce fut pour prendre le fort triangulaire que nous perdîmes le plus de monde ; la 13e demi-brigade le prit d'assaut, malgré la fusillade et une pluie de pierres.
Les troupes souffrirent beaucoup de la soif pour venir à Alexandrie; plusieurs hommes furent pris par les Arabes, car ces scélérats voltigeaient sans cesse autour de la colonne et massacraient tous
ceux qui s'en écartaient. Après avoir assouvi sur eux une passion criminelle qui, dans tout autre pays, révolte la nature, ils leur ôtaient la vie en leur faisant souffrir les douleurs les plus cuisantes.
Notre compagnie fut du nombre de celles qui restèrent à bord. Le 15 au matin, nous mouillâmes dans le Port-Vieux d'Alexandrie. La mer était tellement agitée que quantité de câbles cassèrent. En entrant dans le port, le bâtiment s'engrava dans le sable, d'où on eut beaucoup de peine à le retirer. Aussitôt arrivés, nous descendîmes pour travailler au débarquement de l'artillerie. Toute l'armée se rallia sur la grande place d'Alexandrie, ainsi que dans les ruines de l'ancienne ville.
L'escadre fut mouillée au-dessus du fort d'Aboukir, à cinq lieues sur la gauche d'Alexandrie. Tous les bâtiments de transport entrèrent dans les deux ports; le quartier général en chef fut établi à Y Hôtel de France. On s'organisa, pour se mettre en marche ; une réquisition considérable fut faite en chevaux et en chameaux pour les transports, car on n'avait embarqué en Europe que les chevaux nécessaires pour atteler quelques canons; il y avait très peu de cavalerie montée, les selles et les brides avaient seulement été embarquées. On arma de fusils les cavaliers non montés, lescanonniers qui n'avaient point de pièces, les charretiers qui n'avaient point de bêtes, tous les ouvriers
d'artillerie, les employés et tous autres individus employés à la suite des armées.
Le 17, notre compagnie reçut ordre de bivouaquer sur la grande place. Le soleil était d'une force extraordinaire; on ne pouvait résister sur le sable. Les nuits étaient fraîches, le serein était très contraire à la vue. Il était d'autant plus dangereux de coucher à la belle étoile, en ce maudit pays, que quantité de soldats étaient piqués par des scorpions, des tarentules et autres animaux venimeux.
Ce fut avec surprise et même avec horreur que nous vîmes les habitants de l'Egypte; leurs habitudes et leurs mœurs nous causèrent un véritable effroi.
Nous trouvâmes leurs rues extrêmement étroites, mal percées, malpropres; leurs petites boutiques en forme d'échoppes renfermaient des denrées dégoûtantes.
Leurs logements étaient très malsains et très mal commodes. Les richards seuls ont quelques commodités; les petits marchands et la classe journalière couchent sur des nattes de paille; les indigents couchent dans l'ordure, comme en Europe les animaux. Ne se déshabillant jamais, ils sont remplis de vermine; toutes leurs croisées sont grillées comme dans les couvents de femmes.
Le général en chef fit des proclamations aux habitants, les invitant à ne point se mêler de la guerre, disant que l'intention des Français était
de respecter leurs personnes, leurs propriétés, leurs lois, leurs mœurs, qu'on venait dans ce pays pour détruire les tribus de Bédouins et chasser les Mamelouks qui depuis longtemps troublaient le commerce; que tous les pays qui ne prendraient aucune part à ces ennemis auraient l'estime et la protection de l'armée; que pour ceux, au contraire, qui chercheraient à lui nuire, elle serait terrible et en ferait un cruel exemple.
Nous eûmes le malheur de perdre le bâtiment le Patriote, chargé de denrées. Le 18, au matin, partit une colonne assez considérable soutenue par plusieurs bouches à feu ; elle prit la route du Caire.
Le 19, partit une autre colonne dirigée sur la même route. Le 21 au soir, le général en chef partit avec une troisième colonne.
Les Arabes, intrépides à l'arme blanche, mais ayant peur du canon, n'osaient porter obstacle à la marche de nos troupes. Mais ces brigands, montés sur de petits chevaux rapides, voltigeaient autour des colonnes, arrêtaient et massacraient tous ceux qui s'en écartaient. Plusieurs qui avaient été pris par ces scélérats eurent le bonheur de s'évader et revinrent à Alexandrie dans l'état le plus effroyable, ayant pendant plusieurs jours satisfait à la cruelle passion de ces monstres. Il y eut même une femme française qui fut du nombre.
316 JOURNAL DU GANONNIER BRICARD
A Alexandrie, on ne perdit pas un moment pour mettre la ville à l'abri des Bédouins qui rôdaient sous les murs.
Alexandrie nous plaisait assez; il y avait un quartier habité par les Européens, où il y avait de belles maisons, mais le reste était très vilain. On voyait dans cette cité et aux environs plusieurs monuments des plus curieux et des plus antiques.
Tous les ouvriers et canonniers travaillaient avec une grande activité au débarquement de l'artillerie. Notre compagnie fut logée dans une petite mosquée à côté du couvent des Capucins; ce fut avec surprise que nous trouvâmes cet ordre dans ce pays; il y avait un bien petit nombre.
Le 23, nous fûmes camper sous les murs du Fort-Vieux.
Le 25, petite insurrection à l'occasion de l'assassinat d'un marin français par deux Turcs. On fit battre la générale, toute la troupe fut mise sur pied, deux pièces de canon furent postées dans la ville, on dissipa les attroupements, mais les auteurs de l'assassinat ne purent être atteints. Le pacha fut arrêté jusqu'à ce qu'il eût fait arrêter les coupables. Ils furent jugés par contumace à recevoir autant de coups de stylet que le marin en avait reçu. Cet homme ne mourut point de ses blessures.
Le 26, tous les pavillons furent hissés sur les bâtiments en commémoration du 14 juillet.
Le 27, ordre du général Kléber, commandant à Alexandrie, ordre aussi essentiel que sévère, sur la conduite que les Français devaient tenir dans le pays. Il menaçait de la peine de mort tout militaire, ou individu attaché à la suite de l'armée, qui insulterait ou troublerait les habitants, dans le harem ou les mosquées, et aux bains. Cet ordre fut d'autant plus utile que plusieurs Français se permettaient de les plaisanter et même de les interrompre dans l'exercice de leur culte. Gela pouvait susciter une révolte de la part des habitants qui suivent leurs lois avec une grande sévérité.
Le 28 au soir, partit d'Alexandrie une petite colonne mobile, de quatre cents hommes, composée de troupes maltaises et deux compagnies de grenadiers avec deux pièces de 4, servies par des canonniers maltais et cinq hommes de notre compagnie. Cette colonne, commandée par le général Dupuy, avait pour but de protéger la communication avec Alexandrie.
Les nouvelles de l'armée étaient affligeantes : on apprenait que nos soldats périssaient dans les sables, faute d'eau et de subsistances; une chaleur excessive les avait contraints de jeter leur butin, et plusieurs, las de souffrir, s'étaient brûlé la cervelle. Malgré ces malheurs, l'armée avançait en faisant fuir l'ennemi.
Le 2 thermidor, la colonne mobile rentra dans un état déplorable, avec quantité de blessés; les
soldats, faibles de besoin, étaient dignes de compassion. Ils avaient été jusqu'à Damanhour, en souffrant beaucoup de la chaleur et du manque d'eau. Arrivée à cette ville, la colonne avait voulu prendre du repos, et avoir de l'^au, mais un nombre considérable d'Arabes, réunis aux habitants, attaquèrent nos gens qui furent obligés à une retraite précipitée, avec une perte assez considérable. On fit l'éloge des soldats maltais qui soutinrent la charge avec sang-froid.
Le 4, le général mit à l'ordre du jour des nouvelles satisfaisantes; l'armée occupait des positions à deux journées du Caire; les soldats enduraient les fatigues et privations avec un courage héroïque. Les troupes ne vivaient en général que de pastèques, et avaient remporté une victoire dont on ne connaissait pas les détails.
Les Arabes commettaient toujours beaucoup de mal dans les environs d'Alexandrie. Le 5, un petit détachement de cavalerie fit une sortie du côté de la colonne de Pompée, rencontra les Arabes, et en tua environ quarante. Nous eûmes trois hommes légèrement blessés, ainsi qu'une dizaine de chevaux. Les soldats ne pouvaient s'habituer aux habitants et à leur brutalité. Le 6, il y eut une petite insurrection causée par l'arrestation- de quatre habitants qui faisaient passer des vivres aux Arabes.
Le 7, arrivèrent cinq bâtiments marchands d'Europe, amenant environ cent trente Français;
ils dirent que le second convoi de Toulon, au nombre de deux cents voiles, était prêt à venir.
Le 10, un grenadier de la 69= demi-brigade fut fusillé; plusieurs autres de la même compagnie furent condamnés aux fers, comme convaincus de vol chez un habitant.
Le 12, on apprit avec satisfaction que l'armée avait remporté une victoire éclatante, dans les premiers jours de thermidor, contre l'armée des Mamelouks, aux Pyramides du Caire.
Les soldats faisaient l'éloge de ces Mamelouks; plusieurs avaient montré un courage héroïque. On avait vu des Mamelouks rester en selle, percés de coups de baïonnette; plusieurs traversèrent les rangs en sabrant et s'en retournèrent après avoir reçu des coups mortels. Ces intrépides soldats étaient montés sur l'élite de leurs chevaux; leurs sabres, de la plus grande valeur, coupaient des canons de fusil français en deux morceaux.
L'infanterie fit beaucoup de butin dans cette affaire, principalement la 32% qui se trouva sur le bord du Nil. Des bourses pleines d'or, des pistolets, des sabres de grand prix, furent trouvés parmi les tués et noyés. La terre et les bords du Nil étaient couverts de cadavres. On prit une trentaine de canons de bronze, trois cents chameaux et tous leurs équipages.
Le 12 au soir, il y eut à Alexandrie une réjouissance en l'honneur de notre victoire et de l'entrée
au Caire ; une grande canonnade et un feu d'artifice en firent la beauté. Les militaires reçurent chacun une ration de vin et d'eau-de-vie.
Le 13, les Arabes égorgèrent un poste commandé par un sergent, près de la colonne de Pompée; plusieurs militaires échappèrent à ce massacre ; aussitôt, un peloton de cavalerie sortit de la ville, et attrapa plusieurs de ces brigands.
Cependant, l'armée se délassait de tous ses maux dans le Delta, pays très productif en grains et bestiaux. Plusieurs corps de troupes filèrent sur Damiette, ainsi que sur d'autres endroits de grande ressource pour l'armée. Le quartier général en chef fut établi au Caire, et le grand parc d'artillerie, à Gizeh.
Le 14, vers une heure après midi, nous aperçûmes dans le lointain environ quatorze à quinze voiles faisant route sur Alexandrie. Nous présumâmes d'abord que c'était la tête du convoi qui •devait venir de Toulon. Ces voiles s'approchèrent, et nous vîmes très distinctement des bâtiments à deux ponts, entre autres plusieurs frégates, mais ne portant aucun pavillon. Deux se détachèrent de l'escadre, et vinrent à force de voiles, jusque près de l'entrée du Port-Vieux; une de nos galères, mouillée en avant du port , leur tira plusieurs coups de canon, auxquels elles ne répondirent point. Virant de bord , elles -déployèrent le pavillon anglais, rejoignirent leur
escadre, et toutes forcèrent de voiles du côté d'Aboukir où était mouillée notre escadre.
Vers les six heures du soir, ils s'approchèrent d'elle et la canonnade se fit entendre d'une vive force. De notre camp, on voyait la lumière et la fumée des coups de canon, mais on ne pouvait distinguer ce qui se passait. Vers les neuf heures, le feu était des plus violents, le roulement des bordées faisait tressaillir. A dix heures, une flamme considérable fit présumer que l'incendie était dans un vaisseau. Une petite heure après, une grande explosion fit connaître qu'un vaisseau venait de sauter. La commotion du coup fit trembler tout Alexandrie. Alors le feu cessa; il se fit un silence lugubre, on eût dit les deux escadres englouties.
Une demi-heure après, la canonnade reprit. A minuit, il partit d'Alexandrie quatre cents marins de renfort. Peu de temps après, le feu fut moins vif. Par moments, la canonnade redoublait, et ensuite se ralentissait. Dans la matinée du 15, on entendit un second vaisseau sauter. Nous étions dans une inquiétude cruelle. On renvoya encore trois cents marins.
Vers les midi, il se répandit le bruit que l'escadre anglaise était totalement détruite; que c'étaient leurs bâtiments que nous avions vu sauter et que ceux que nous voyions brûler étaient leurs débris. Cette nouvelle fit grand plaisir. L'espoir de la paix mit l'allégresse dans les cœurs; déjà chacun
chantait les louanges de notre marine. Mais, vers six heures du soir, cette joie se changea en tristesse. On entend de toutes parts : « Notre escadre n'existe plus : tout est pris, brûlé ou coulé par les Anglais! » Ce coup terrible consterna tout le monde; chacun se regardait et personne ne disait mot. La perte était si considérable que Ton avait peine à y croire.
Le 16, au matin, arrivèrent quantité de blessés, des marins sauvés à la nage, des prisonniers rendus qui rapportèrent les nouvelles les plus douloureuses. Ils étaient tous d'accord sur le mauvais commandement et sur les mauvaises dispositions prises par l'amiral Brueys.
Les récits des malheureux blessés faisaient tressaillir; ils nous disaient que les vaisseaux se touchaient côte à côte pendant le combat. Cet effrayant spectacle avait attendri jusqu'au cœur des barbares du pays.
Les journées des 16, 17 et 18, furent employées à aller chercher tous nos blessés et tous les prisonniers que l'Anglais rendait, à l'exception des officiers et des maîtres.
On disait que l'ignorance d'une partie des chefs n'avait pas peu contribué à ce cruel revers. On faisait l'éloge des canohniers marins. A nos malheurs se joignait celui de nous voir privés de communication avec la France, seule douceur qui nous restait dans cet exécrable pays.
On ne perdit pas un moment pour mettre
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l'entrée des ports en état de défense; des mortiers et des pièces de canon de 24 furent mis en batterie pour éloigner les vaisseaux de la ville déjà menacée par les Anglais, et même sommée de se rendre. Mais leurs menaces ne firent aucun effet. Cependant, ils étaient venus nous assiéger par mer, et si les Arabes avaient investi du côté de la terre, nous aurions eu beaucoup de mal, car il y avait une faible garnison, et de plus, nous avions à maintenir les habitants qui déjà menaçaient de se révolter. Pour comble de revers, la moitié d'entre nous souffraient de la vue.
Les hôpitaux ne pouvaient contenir les malades et les blessés; il n'y avait ni denrées ni médicaments ; on pouvait à peine se pourvoir du linge et de la charpie, les subsistances ne valaient rien, le pain était de très mauvaise qualité, l'eau douce, aussi rare que mauvaise.
Les 23 et 24, on mit en subsistance dans nos compagnies tous les canonniers marins échappés; on fit descendre à terre quantité de marins qui étaient dans les ports, et on leur fit faire le service dans Alexandrie; on en forma une légion nautique qui fut envoyée à Aboukir pour aider à fortifier et à garder ce fort; on travaillait jour et nuit à fortifier Alexandrie.
Le 25, on désigna les postes des différents corps de la garnison, en cas d'attaque de la part des
Anglais.
On prit des mesures concernant les habitants,
en cas de siège : il était défendu à aucun Turc de sortir de sa maison ; le premier qui ferait feu sur les Français serait puni de mort, et sa maison rasée. Il était aussi défendu qu'aucun militaire s'introduisît dans la maison d'un musulman pendant l'action. On construisit deux brûlots destinés à incendier l'escadre anglaise; deux bâtiments marchands furent sacrifiés pour cette opération; ces petits navires, percés de toutes parts, étaient garnis d'artifices et remplis de matière combustible. Lancés au gré des vents sur les bâtiments ennemis, ils devaient nécessairement incendier ou au moins endommager, dans un combat.
Le 27, au matin, les commandants de chaque batterie reçurent l'ordre d'allumer les forges pour se disposer à battre à boulets rouges; l'Anglais faisait un mouvement pour attaquer. Le soir arrivèrent des prisonniers rendus sur leur parole; ils rapportèrent que ces derniers faisaient travailler nos charpentiers pour rétablir nos vaisseaux devenus les leurs, et que, sous peu, ils pourraient mettre environ vingt bâtiments à la voile.
Le 1er fructidor, les Anglais présentèrent une force considérable; ils étaient en croisière devant Alexandrie, et plusieurs bâtiments étaient sans cesse en observation pour que nous ne puissions rien sortir des ports.
Nous ne recevions aucune nouvelle de l'armée
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qui était en avant, ni des vaisseaux et frégates échappés aux Anglais.
L'eau commençait à devenir bien rare dans Alexandrie; les citernes étaient extrêmement basses. L'eau douce est une chose si précieuse dans Alexandrie et ses environs! Ces pays ne peuvent en être approvisionnés que tous les ans par le débordement du Nil. Il y a des citernes qui contiennent de l'eau pour deux ans ; elles se trouvent remplies au débordement du Nil par le moyen d'un canal qui conduit le reflux jusqu'à la ville. Les terres d'Egypte ne sont arrosées que par cette inondation, car il n'y tombe presque jamais de pluie. Du côté du Caire, c'est pour les habitants chose extraordinaire lorsqu'il tombe de l'eau.
Les 6, 7, 8 et 9 fructidor, arrivèrent beaucoup de Bédouins venant se rendre aux Français. Ces êtres sauvages faisaient horreur; leurs costumes et leur physionomie barbares, joints aux crimes dont ils se couvraient tous les jours, faisaient horreur à la nature. Les Bédouins avaient quelque chose de plus effrayant que les Arabes; leur figure noire, égarée, les rendait des monstres. Malgré les bonnes dispositions qu'ils paraissaient avoir, ils ne gagnèrent pas notre confiance. Nous avions continuellement des détachements égorgés dans les campagnes, et, malgré les grands exemples faits dans les villages où ces atrocités se commettaient, elles se renouvelaient très souvent.
Les habitants delà campagne, en général, vivent comme des animaux, ne mangent que des herbes, des dattes, des pastèques, un peu de riz et boivent beaucoup de café. Avec cette mauvaise nourriture, ils ne sont jamais malades sont robustes et vivent très longtemps. Sans cesse, ils ont la pipe à la bouche. Les femmes sont extrêmement fécondes, car dans les villages vous ne voyez que des enfants, nus comme des vers, roulant dans le sable.
Leurs habitations sont en majorité sous terre; les animaux oocupent le dessus de ces cavernes bâties de boue; ils ont beaucoup de volailles, telles que poules et pigeons. La plupart vivent dans une ignorance sans exemple, ne savent point même combien ils ont d'années, ni de qui ils tiennent l'existence. Ceux qui sont un peu aisés ont seuls quelques lumières; mais, en général, ils existent comme des bêtes sauvages. L'homme de la ville a quelque chose de plus policé, il est surtout assez adroit à tromper; il ne fait rien, que si vous avez monnaie à la main ; il est en même temps arrogant, braillard, méchant, et bien craintif; il est entièrement dévoué à sa pipe. Leurs femmes sont leurs esclaves; elles ne voient le jour qu'à travers les barreaux de leurs fenêtres. Lorsqu'elles sortent, ce qui arrive très rarement, elles ont le visage caché. Elles portent des pantalons extraordinairement larges par-dessous la chemise, avec de grandes bottes jaunes,
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et, par-dessus, des sandales. Leur corps est couvert des pieds à la tête avec un grand voile noir ou à carreaux bleus, et elles se cachent la figure avec un masque de toile blanche ou de soie noire qui ne laisse apercevoir que leurs yeux. Le plus ridicule est qu'elles se noircissent le tour des yeux; la plupart regardent de travers, et cette difformité est une beauté chez elles. Toutes les pauvresses sont marquées à la figure, aux mains, aux jambes et souvent sur le ventre. Celles qui appartiennent aux riches sont garnies d'or des pieds à la tête, principalement à leurs bras et autour de leur turban. En général, toutes ces femmes ne savent rien faire, ne se mêlent de rien; leur unique occupation est de s'instruire à complaire aux caprices et fantaisies de celui à qui elles appartiennent.
Les hommes ne peuvent avoir qu'une femme légitime, mais ils en ont chez eux autant d'autres que leurs moyens le permettent. Des riches en tiennent jusqu'à cinq, dix, quinze, vingt, sans comprendre la légitime. Je crois cependant que cette dernière est comme maîtresse dans la maison. Leurs lois sont extrêmement sévères; une femme convaincue d'infidélité envers celui avec qui elle passe ses jours est punie de mort; le musulman a le droit de mort sur toutes ses esclaves et sur tous ses sujets. Les cérémonies de naissances, d'enterrementè, de mariages sont, à nos yeux, des plus singulières. Leurs danses sont
des divertissements curieux par les postures et les contorsions qui ne sont que gestes indécents. Ils passent des jours et des nuits à recommencer les mêmes plaisirs. Toutes les liqueurs sont contraires à leurs lois ; ils ne boivent que du café et du sirop de dattes.
Une chose curieuse est de voir travailler les ouvriers; presque tous les corps de métiers se servent de leurs pieds en travaillant, principalement les ouvriers en bois. En général, ils travaillent tous assis, comme les tailleurs.
Le 10, nous aperçûmes dans le lointain sept bâtiments faisant route sur Alexandrie. A ce moment, nous vîmes que les Anglais mettaient toutes leurs voiles ; nous présumâmes que c'étaient des vaisseaux français, mais notre espoir fut bientôt déçu car nous découvrîmes très distinctement qu'ils portaient pavillon napolitain. Les Anglais furent à leur rencontre; ils se réunirent et croisèrent ensemble devant Alexandrie. Le soir, des bâtiments anglais s'étant approchés des batteries d'Alexandrie, on leur envoya plusieurs bombes et boulets qui leur firent gagner le large.
Le 11, on entendit la canonnade du côté d'Aboukir; c'étaient les Anglais qui, croyant débarquer au fort, avaient fait une tentative où ils furent reçus d'importance.
Le 12, arrivée du général de division Dammartin, commandant en chef l'artillerie de l'armée.
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Le 15, l'Anglais envoya un parlementaire auprès du général Kléber.
Le 16, un brick venant de France était environ à cinq lieues d'Alexandrie. L'aurore le fit apercevoir de l'Anglais qui se porta à sa rencontre. Il crut se sauver en se jetant à la côte. Le bâtiment échoua sur un rocher; ses passagers, au nombre de soixante militaires et un général, se jettent en partie à l'eau et gagnent la terre, mais ces braves soldats, sans armes et sans moyens de défense, furent attaqués par les Arabes qui leur firent endurer les choses les plus abominables, en massacrèrent une partie, et en conservèrent douze. Ces scélérats envoyèrent dire au général qu'ils tenaient arrêtés douze Français, et que, s'il leur envoyait une somme assez considérable, ils leur donneraient leur grâce et que, dans le cas contraire, ils allaient les faire périr. A l'instant, le général Kléber envoya un habitant porter un sac de douze mille francs, et on ramena les douze Français dans un état digne de compassion, à cause des souffrances endurées de la part de ces monstres.
D'autres furent plus heureux; ils préférèrent gagner les chaloupes anglaises, et furent traités comme prisonniers. Ce terrible spectacle nous fit l'effet le plus douloureux, car on voyait périr les camarades sans pouvoir leur porter secours.
On envoya à Ramanieh, sur le Nil, une petite colonne mobile pour protéger l'arrivée des eaux.
Le Nil avait déjà inondé les plaines, mais les Arabes et Bédouins faisaient des saignées au canal pour détourner les eaux qu'il conduit à Alexandrie.
Le 23, plusieurs petits bâtiments ragusains neutres voulurent sortir du port pour retourner dans leur pays; après avoir fait environ trois lieues, ils furent arrêtés par les Anglais qui visitèrent leurs bâtiments, et ensuite les repoussèrent à coups de canon jusque dans le port d'Alexandrie, disant qu'il fallait qu'ils meurent de faim avec les Français. Ces pauvres Ragusains rentrèrent désolés.
On lança une réquisition de 2500 chevaux dans les différentes provinces de l'Egypte, pour servir à monter nos régiments de cavalerie. En les joignant à tous ceux que l'on avait pris et que l'on prenait encore sur l'ennemi, notre cavalerie devait incessamment être entièrement montée. Tous les chameaux pris sur l'ennemi furent répartis pour le service de l'armée; l'excédent servit au transport des équipages des corps, et aux généraux, officiers supérieurs, chefs des administrations, à raison de leur grade et de leur emploi.
Le 25 fructidor, le général en chef fit connaître, par ordre du jour, qu'il venait de recevoir des nouvelles d'Europe très satisfaisantes pour les Français ; que, par suite d'une insurrection dans le Piémont, les troupes de la République française avaient pris possession de la ville et de la
citadelle de Turin; que l'Irlande était en pleine révolution et que l'armée des patriotes y était forte de quatre- vingt mille hommes; qu'un convoi considérable de fusils envoyé par les Français leur était parvenu, et que cette insurrection devait inévitablement amener la paix avec l'Angleterre.
Le dernier jour de fructidor, Buonaparte fit connaître à l'armée que les troupes occupaient entièrement l'Egypte ; que la division Desaix actuellement dans la Haute-Egypte avait complètement battu Mourad-Bey, lui avait pris cent cinquante barques chargées de blé, d'effets, et douze pièces de canon.
Le général de brigade Manscourt vint prendre le commandement d'Alexandrie; le général Kléber fut appelé à l'armée.
Le 1er vendémiaire de l'an VII, l'anniversaire de la fondation de la République française fut fêté dans toutes les places de l'Egypte. Ce fut à la fameuse colonne de Pompée que la garnison d'Alexandrie se rassembla pour renouveler le serment de maintenir le gouvernement républicain.
Le général Manscourt fit un discours analogue aux circonstances et le termina par les cris réitérés de : ce Vive la République ! » On remarqua le mécontentement des troupes, autant par leur attitude grave que par leur silence. Les chérifs, principaux chefs de la ville, ainsi que les consuls des puissances neutres, assistèrent à cette céré-
monie, qui fut terminée par un feu de mousqueterie.
Les premiers jours de vendémiaire, nous apprîmes une insurrection arrivée dans les environs de Damiette. Vers la fin de fructidor, un parti d'Arabes de la province d'Arcadie, renforcé par les Arabes du lac de Menzaleh, attaquèrent à minuit la garnison de Damiette, mais ils furent bientôt repoussés; un village voisin se révolta et tous les Arabes s'y joignirent. Le 4e jour complémentaire, le général Vial attaqua ce village, à la pointe du jour; l'ennemi, au nombre de dix mille hommes, occupait un vaste terrain, depuis le bord du Nil jusque sur les bords du lac Menzaleh. Les dispositions des troupes françaises furent si bien prises que quinze cents Arabes ont été tués ou noyés, le reste mis en fuite, et le village rebelle brûlé. Deux pièces de canon et trois drapeaux leur furent enlevés. Cette expédition fut faite avec environ huit cents hommes de différents corps.
Les brigands faisaient continuellement des ravages et cherchaient à intercepter, en faisant journellement des saignées au canal, l'arrivage des eaux nécessaires à Alexandrie (premièrement pour remplir les citernes; secondement, pour servir au transport de l'artillerie d'Alexandrie au Caire, et des grains du Caire à Alexandrie).
Il partit un détachement pour livrer aux flammes un village dont les habitants s'étaient rendus
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coupables de cette criminelle entreprise, qui aurait fait périr la population de la province privée d'eau douce pendant un an. A rapproche des troupes françaises, une grande partie des habitants prit la fuite ; tous les autres furent arrêtés et dispersés dans toute l'Egypte; les bestiaux furent confisqués, et une grande partie du village pillée et brûlée. Les troupes étaient répandues sur les bords du canal pour protéger les eaux, qui, malgré les tentatives, arrivèrent le 6 au matin. On ne perdit pas un moment pour envoyer à l'armée des munitions; quantité de chaloupes furent lancées sur le canal.
Le 13, notre compagnie reçut l'ordre de quitter le camp pour aller au fort Triangulaire, où nous fûmes logés dans des masures remplies d'ordures. Le 14, on fit à Alexandrie, comme d'habitude, une fête en reconnaissance de l'arrivée des eaux. C'était un grand jour de fête pour les habitants; ils considéraient le débordement du Nil comme en France une belle moisson ; effectivement, c'était la richesse et l'existence du pays.
A la pointe du jour, la fête fut annoncée par une salve d'artillerie des forts et batteries, ainsi que des deux ports, à raison de trois coups par pièce. Vers les dix heures, le cortège partit de la grande place pour faire le tour de la ville; y assistaient : les généraux, les administrations, les savants et tous les chefs des musulmans, suivis d'une grande quantité d'ânes et d'un chariot
d'artillerie, chargés de blé, ce qui annonçait l'abondance.
Beaucoup de familles allaient se promener sur les bords du canal, y buvaient de cette nouvelle eau bourbeuse et vraiment malpropre, avec autant de délices qu'en France on goûte le vin nouveau. Tous les habitants travaillaient jour et nuit à remplir les citernes.
Le 16, quantité de petits bâtiments neutres sortirent des ports pour retourner dans leur pays ; les Anglais visitèrent leurs passeports et mirent le feu à plusieurs. D'Alexandrie, on voyait l'incendie au milieu de la mer, sans savoir le motif.
Au commencement de la troisième décade, on changea une partie de la garnison; les dépôts partirent d'Alexandrie pour rejoindre leurs corps à l'armée. Journellement, on annonçait une forte escadre de vaisseaux espagnols et français ; tantôt on la disait à Malte, tantôt on l'avait vue à l'île Candie. Nous avions les yeux fixés sur la mer, semblables à la femme de Barbe-Bleue, plongés dans des rêveries douloureuses, pensant à nos familles et à notre situation.
Le 28, l'eau vint à manquer à l'embouchure du canal, de manière que l'embarquement de l'artillerie fut terminé.
Le 29, à dix heures du matin, nous aperçûmes dans le lointain un grand nombre de voiles, mais sans pouvoir distinguer de quelle nation; nous étions dans une grande incertitude. Les Anglais,
à force de voiles furent à leur rencontre, et s'abordèrent à deux heures après midi; aussitôt, ils se firent les uns et les autres un grand salut. Leurs bordées de canon firent assez connaître que c'étaient des ennemis de plus. Sur les quatre heures, on distingua qu'elles portaient le pavillon russe; notre surprise fut d'autant plus grande que les Russes ne pouvaient venir dans la Méditerranée sans que le Grand Seigneur leur livrât le passage, ce qui donnait à croire qu'ils étaient aussi contre nous. On ne perdit pas un moment pour mettre la place d'Alexandrie en état de défense, en cas d'attaque par mer. La garnison était très faible; les soldats, harassés de fatigue par les nombreux convois et par les postes de service; les volontaires avaient à cette époque deux nuits de repos par décade, les autres étaient passées en convois ou au corps de garde, c'est-àdire sur le pavé.
Le général donna l'ordre d'armer toutes les administrations civiles et militaires, ainsi que tous les Européens. Les marins sortirent de leurs bords et vinrent faire le service à terre; les forges à rougir les boulets furent allumées dans toutes les batteries.
Le 30, tous les bâtiments ennemis restèrent réunis. Le 1er brumaire, à la pointe du jour, nous aperçûmes tous les vaisseaux ennemis dispersés çà et là. Dans le courant de la journée, le capitaine d'un petit bâtiment venant de Sicile et arrivé,
disait-il, de nuit, prétendit avoir vu une escadre de vingt-deux vaisseaux français et espagnols, à. la pointe de l'île de Candie, elle faisait route sur Alexandrie. Ce capitaine fut mis en arrestation chez le commandant de place, et on assura qu'il répondait sur sa tête que ce qu'il avait annoncé était vrai. Ces vraisemblances, jointes au désir général, firent que chacun était gai et content.
Le 2, vers la fin du jour, deux frégates sous pavillon turc vinrent attaquer le fort et l'île de Pharos; les batteries de ces points importants ripostèrent vivement et les contraignirent à gagner le large. Les habitants qui craignaient une invasion des troupes du Grand Seigneur manifestèrent des craintes; ils fermèrent toutes leurs boutiques. Le général français qui, de son côté, appréhendait une révolte, fit battre la générale; on plaça des mortiers sur les hauteurs qui dominent la ville afin d'en imposer à la populace. Les canonniers passèrent la nuit disposés à faire feu dès la moindre émeute ; néanmoins, la nuit fut assez calme.
Le lendemain matin, on assura que les deux frégates, qui avaient attaqué la veille sous pavillon turc, étaient anglaises. Cette ruse n'avait d'autre but que de faire révolter les habitants. Effectivement, leur bombardement avait suscité de grands murmures qui seraient devenus dangereux si le feu eût duré.
Dans la nuit du 3 au 4, la 4° demi-brigade d'in-
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fanterie légère, avec plusieurs bouches à feu, rentra dans Alexandrie; elle revenait de camper sur les bords du canal.
Le 4, vers dix heures du matin, les Anglais vinrent attaquer deux de nos bricks un peu en avant du port; ceux-ci mirent à la voile et le combat s'engagea de part et d'autre; le feu de nos batteries contraignit Pennemi à gagner le large.
Pendant ces petites attaques, les Anglais faisaient des tentatives pour prendre le fort d'Aboukir; par mer, il était vigoureusement attaqué et la légion nautique qui le défendait avait un grand nombre d'Arabes à repousser du côté de terre. Il partit de suite quatre cents hommes, avec trois canons. A leur arrivée, nos gens avaient déjà repoussé les Arabes. Cette petite colonne revint à Alexandrie; les troupes rapportèrent que les Anglais avaient approché le fort sous pavillon tricolore, mais qu'ils avaient été obligés d'abandonner leur projet.
Le lendemain on apprit que le jour où le& Anglais avaient attaqué sous pavillon turc était marqué pour être celui d'une insurrection contre les Français. Dans toute l'Egypte, à cette époque, il y eut des murmures, mais il n'y eut que le Caire où la révolte éclata.
Les Grecs du Caire, qui par un ordre du général étaient armés et composaient aussi la police, se distinguèrent en cette occasion, principalement leur chef, nommé Barthélémy, homme
précieux par son courage et son dévouement pour les Français; ces Grecs étaient organisés en compagnies à la solde des Français.
A cette époque, un tiers de l'armée était vivement attaqué par des maux d'yeux; quantité en perdaient la vue; c'était une affliction générale.
Le 7, par extraordinaire il tomba de la pluie, ce qui me parut bien étrange.
Pendant les journées des 8, 9 et 40, les Anglais assiégèrent le fort d'Aboukir; la canonnade fut très vive. Les Anglais avaient commencé à débarquer quelques hommes; nos gens, ne pouvant résister plus longtemps à l'impatience, avancent trop tôt sur eux, ce qui les fit rembarquer de suite. La tentative ne se renouvela point.
Le 12, je reçus l'ordre de me rendre avec seize hommes sur la hauteur de l'Observatoire pour travailler aux fortifications ; le génie faisait sur ce point des travaux importants occupant jusqu'à deux cent cinquante ouvriers par jour. Ce retranchement, en forme de pain de sucre, devait faire un fort inexpugnable.
Le frère du général Buonaparte, venant de l'armée, vint à Alexandrie, attendant un moment favorable pour partir pour France.
Quelques jours après, plusieurs bricks armés partirent pour France; un général, chargé de mission de la part du général en chef Buonaparte, partit sur l'un d'eux en mission près du gouvernement. Quantité de bâtiments génois, vénitiens
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et autres partirent pour rejoindre leur patrie; beaucoup de Français, tels que des blessés, des administrateurs, des généraux, des officiers démissionnaires, partirent également, courant les risques d'être arrêtés par les Anglais, en force sur la Méditerranée.
A Damanhour, on continuait à commettre des assassinats. Pendant la nuit du 15 au 16, arriva un bataillon de la 75° avec trois compagnies, ainsi que deux pièces de canon ; ils venaient pour une expédition secrète. Dans la nuit du 21 au 22, partirent environ huit cents hommes avec trois bouches à feu. Ils se portèrent sur Damanhour qui était menacée d'être livrée aux flammes. A leur approche, les habitants de cette ville se rendirent à discrétion, et payèrent des contributions en grains, bestiaux et argent.
Le 24, je reçus Tordre de quitter avec mon détachement la hauteur de l'Observatoire pour venir au fort Triangulaire.
Il fut mis à l'ordre du jour que le général en chef espérait annoncer, sous cinq ou six jours, une nouvelle à l'armée qui la satisferait plus que la paix : personne ne pouvait imaginer ce que cela pouvait être, et regardait la chose comme impossible.
Le 27, le général Manscourt fit arrêter le commissaire des guerres et les chefs des administrations d'Alexandrie accusés de dilapidation dans leur gestion.
Le 29, les portes d'Alexandrie furent fermées ; plusieurs commissaires de marine étaient aussi accusés de dilapidation et Tordre était donné de les mettre en arrestation. On fit aussi arrêter quantité de marins qui se refusaient à rejoindre la légion nautique ; une grande partie des mousses furent envoyés à la citadelle du Caire pour être instruits (apprendre à lire et écrire, la langue du pays, et enfin différentes sciences suivant leurs dispositions). Ils furent organisés en compagnies, et reçurent le même traitement que l'infanterie.
Il se fit en même temps de grands préparatifs dans la marine pour une expédition qui paraissait importante; plusieurs frégates et plusieurs bricks furent approvisionnés de vivres. Cette petite flotte devait être commandée par le nouvel amiral Perrée, arrivé du Caire. Il se répandit des bruits que trois demi-brigades avec deux compagnies de canonniers devaient embarquer sur ces bâtiments. Cette expédition excitait l'attention de l'armée, chacun faisait son raisonnement. Ce qui donnait des inquiétudes, c'était de voir l'escadre anglaise que l'amiral Perrée se faisait fort d'éviter et de passer librement.
Nous étions toujours dans l'inquiétude sur la situation de nos familles. Je n'avais que la seule consolation d'écrire chaque fois qu'il partait un bâtiment pour l'Europe; j'avais toujours espoir que quelques lettres parviendraient; mais cette satisfaction était insuffisante puisque je ne pou-
vais avoir le bonheur d'une seule réponse. Cependant il fallait s'armer de courage.
Le 8 frimaire, il s'éleva un si grand vent que la mer était extrêmement agitée. Les préparatifs pour l'expédition se faisaient toujours avec célérité; les nouvelles que le général en chef avait fait espérer, restaient ignorées; chacun était dans une attente bien ennuyeuse, car il n'y avait que le retour en France qui pût satisfaire. Toute autre nouvelle aurait été apprise avec indifférence.
Le 15, je reçus l'ordre de me rendre au Caire pour toucher du payeur général de l'armée la solde arriérée de toutes les troupes d'artillerie d'Alexandrie ; je partis de cette ville à onze heures du matin avec une caravane qui allait à Rosette. Après avoir marché toute la journée, nous fîmes halte sur le bord du canal.
Le 16, à une heure du matin, en marche à travers les sables et les bruyères, on gagna le bord de la mer, où nous vîmes avec douleur les débris de notre escadre que les flots avaient jetés sur le sable. Sur la longueur de six lieues, on ne voyait que cadavres et charpentes ; on ne pouvait faire six pas sans heurter un mort ; cet affreux spectacle faisait frémir.
A la nuit, on parvint à l'endroit où l'on quitte la mer; nous avions encore deux lieues à faire dans du sable à mi-jambe. Le convoi arriva à dix heures du soir aux portes de Rosette. Je fus le même soir dans cette ville pour y voir des amis.
Le 17, à la pointe du jour, le convoi entra. Ce fut avec plaisir que je vis le pays qui est très fertile; la ville, située sur le bord du Nil, est charmante ; les habitants ont quelque chose de plus agréable qu'à Alexandrie ; les denrées étaient en quantité et à bon marché; dattes, citrons, oranges en abondance; enfin, c'était une des charmantes villes de l'Egypte. Il était malheureux qu'un pays aussi florissant fût occupé par des habitants aussi paresseux, sans industrie, sans mœurs.
A midi, je m'embarquai dans une djerme pour monter au Caire. Les djermes sont des bateaux de transport naviguant sur le Nil à la voile. Le vent fut d'abord favorable, nous arrivâmes le lendemain matin, -20, à la hauteur de Ramanieh, gros village ; on établissait à côté une forte redoute qui battait le Nil et la plaine. Les campagnes étaient superbes, je croyais rajeunir de dix ans en voyant cette riante verdure, depuis si longtemps que j'étais réduit à voir les sables du désert d'Alexandrie. Sur la gauche, le Delta est le pays le plus florissant; le Nil en arrose les plaines qui sont Loute l'année vertes comme des prés ; les habitations sont nombreuses mais affreuses. Les habitants font frémir; hommes, femmes, enfants, presque nus, restent au soleil le plus brûlant; les animaux habitent avec eux.
Les 21 et 22, vent contraire. Notre marche était très lente, nous étions obligés de prendre garde aux Arabes qui sans cesse voltigeaient sur les
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bords du Nil, cherchant la nuit à surprendre les djermes. Nous avions le plaisir de voir sur les bords de ce fleuve quantité d'oiseaux rares par leur espèce et leur beauté.
Le 23, au matin, nous aperçûmes dans le désert les fameuses Pvramides situées derrière Gizeh. Le soir, on approcha du Caire qui nous parut immense; on débarqua à Gizeh, en passant devant la jolie ville de Boulaq, située sur la rive droite ; c'était là qu'on débarquait pour aller au Grand- Caire, à un quart de lieue de là. Nous arrivâmes enfin à Gizeh, sur la rive gauche, où étaient le parc d'artillerie et l'arsenal de l'armée. Je trouvai dans ce village plusieurs amis employés au service de l'artillerie; il n'y avait de beau dans cet endroit que le château de Mourad-Bey, et quelques autres maisons de mamelouks, sur les bords du Nil.
Le 24, je traversai le Nil pour aller au Vieux- Caire situé sur le bord de l'autre rive, à une demi-lieue de la grande ville. Ce ne fut pas sans étonnement qu'en débarquant je vis une quantité de paysans, hommes et enfants, nous présentant des bourriques très bien harnachées pour courir la poste. Ils se battaient entre eux pour faire pratique, et tous méprisaient respectivement leurs bourriques.
Enfin, chacun sur un baudet, nous prîmes la route du Caire, toujours au galop, car je dois rendre cette justice à la vivacité de ces ânes; ils
valaient les petits chevaux d'Europe. Ma surprise fut complète en entrant dans le Caire de voir une quantité prodigieuse de soldats et d'habitants courant les rues à cheval sur des ânes; jamais je n'avais tant vu de ces animaux qui, à l'envi l'un de l'autre, allaient comme l'éclair : il leur arrivait aussi quelquefois de tomber, car les rues sont glissantes et non pavées.
Ma journée fut employée à courir tous les quartiers de cette ville que je trouvais immense, mais non curieuse; car, en général, elle est mal bâtie, mal percée, mal située. Seuls, le quartier franc et celui de la Mosquée me semblèrent un peu vivants et agréables ; c'est là qu'habitent les commerçants, en grand nombre grecs ou juifs, tenant toutes sortes d'étoffes, en général fort chères, principalement les draps. La place de l'Esbekieh est extrêmement grande; là, logeait le général en chef, dans la maison d'Ibrahim-Bey. Cette place était entourée de grands bâtiments appartenant en majeure partie aux beys et aux mamelouks. Pendant le débordement du Nil, elle était inondée; on y lançait des chaloupes,, et, pendant deux mois, on naviguait.
Les 25, 26 et 27 furent employés à faire des démarches pour obtenir la solde et le payement de quantité d'états dont j'étais porteur, ainsi qu'à courir voir les environs du Caire. Je fus à la fameuse Citadelle, entourée de murs d'une hauteur extraordinaire; on fortifiait cette forteresse avec
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une grande activité. Avec un vif intérêt, je visitai le puits de saint Joseph, un des morceaux curieux de TÉgypte; sa largeur et sa profondeur sont énormes, un escalier très vaste tourne autour et conduit au pied de la source; le tout est creusé au pic dans le roc, la légèreté de l'escalier avec le puits le fait considérer comme un chef-d'œuvre.
Avec le même plaisir je fus voir le fameux temple de Jacob, soutenu par quarante-deux magnifiques colonnes en granit. Je vis le citoyen Barthélémy, chef des Grecs, qui avait rendu de grands services à l'armée française, par son dévouement et son courage. Cet homme était extrêmement craint des habitants; sa présence arrêtait les émeutes. Tous les Grecs étaient armés des pieds à la tête : fusils, pistolets; sabres, poignards, lances; ils marchaient dans le Caire avec une hardiesse à en imposer à tous les Turcs. A cette époque, les habitants murmuraient, et menaçaient d'une nouvelle insurrection.
On trouvait quantité de Français nouvellement établis : des cafés, des auberges, des billards. Dans ces maisons, on était servi à peu près à l'européenne, avec l'agrément de payer quatre fois la valeur.
Dans un « jardin national d allait la meilleure société : les généraux, officiers supérieurs, et tous ceux qui voulaient payer l'abonnement. On y trouvait la promenade, la danse, le concert, un feu d'artifice, enfin toutes sortes de récréations.
Dans cette grande cité, il y avait quantité de femmes du monde ' : les sérails abandonnés, joints à la misère du sexe et à la générosité des Français, en avaient produit un nombre incalculable.
Je ne pouvais me lasser de regarder courir toutes les bourriques; les rues en étaient couvertes; on en comptait jusqu'à 15000.
Je passai cinq à six jours sans pouvoir obtenir d'argent : cependant l'armée était payée et la seule garnison d'Alexandrie ne l'était pas. Or, elle avait plus besoin de sa solde que toutes les autres; elle occupait un pays où les denrées étaient aussi chères que rares; de plus, ne recevait qu'une médiocre ration de vivres, sans viande.Le payeur général nous renvoya en faisant espérer que nous serions payés à Alexandrie, du produit de la vente du vin qui allait avoir lieu. Effectivement, ordre fut donné de vendre pour 200 000 francs de vin appartenant à la République, à raison de 2 francs à 2 fr. 10 la pinte. Cette ressource ne pouvait qu'affliger la troupe en voyant vendre une denrée précieuse, de première nécessité pour les pauvres malades.
Le 29, je fus donc àBoulaq; il y réside quantité de négociants, le port est fréquenté, les denrées étaient en abondance. Une grande partie de notre cavalerie y était en cantonnement. L'après-midi,
1. Au xvme siècle, on appelait ainsi les femmes galantes par métier.
je m'embarquai pour Rosette; la djerme partit à trois heures, par un vent favorable, et, le lendemain 30, à neuf heures du soir, nous arrivâmes à Rosette. Le lendemain matin, nous vîmes une caravane revenant d'Alexandrie; plusieurs officiers de ce convoi nous dirent que la peste venait de se déclarer à Alexandrie, que les personnes ayant communiqué avec les pestiférés avaient été mises en quarantaine. Toutes les troupes sortirent de la ville, et furent bivouaquer dans les jardins voisins. Les hôpitaux ainsi que plusieurs maisons particulières furent gardés à vue. Cette fâcheuse nouvelle nous affligea, principalement moi qui étais obligé d'y aller.
Le 4 nivôse, je partis de Rosette avec une caravane pour Alexandrie. Arrivés à dix heures du soir, sur le bord du lac Madieh près d'Aboukir, nous passâmes le restant de la nuit à faire traverser le lac aux chameaux de notre caravane qui étaient chargés de grains.
Le 5, à deux heures après midi, nous partîmes de la redoute d'Aboukir pour Alexandrie, où nous arrivâmes à huit heures du soir. Je fus loger au fort Triangulaire, où j'appris avec douleur que réellement la peste régnait; que malgré les mesures prises, chaque jour voyait de nouveaux accidents. Aucun soldat ne pouvait entrer dans la ville à moins d'urgence ; dans tous les bureaux, les papiers, pris avec des pincettes, passaient dans le parfum et ensuite, pour vous les rendre ils pas-
saient dans le vinaigre. Des quarantaines étaient établies pour tous ceux qui tombaient malades et qui sortaient des hôpitaux; partout ce n'étaient que barrières pour empêcher de communiquer. Le plus douloureux était de voir les malades très mal soignés, ne recevant pas les aliments nécessaires. Chacun gémissait et chacun s'en éloignait; on évitait jusqu'à ses meilleurs amis.
Vers la quinzaine de nivôse, plusieurs chirurgiens et médecins, des employés et des domestiques, vinrent à mourir, ce qui fit mettre beaucoup de monde en quarantaine, et on redoubla les mesures pour empêcher ce cruel fléau de se propager.
Les habitants n'étaient nullement attaqués de cette maladie; ils disaient même que ce n'était point la peste, mais bien une maladie épidémique des Français. Leurs raisonnements étaient fondés sur ce que cette contagion n'arrivait jamais que deux mois plus tard. Cependant le comité sanitaire soutenait fermement que c'étaient tous les symptômes de la peste et que cette maladie devait être soignée en conséquence. Les soldats murmuraient beaucoup; ils se plaignaient amèrement des mauvais vivres et du manque de paye.
Le 19, ordre d'aller avec vingt-cinq hommes de la compagnie sur la montagne de l'Observation.
Le 20, ordre de délivrer aux troupes de la viande et du vinaigre tous les trois jours; de l'eau-de-vie, tous les cinq jours.
Dans les journées des 21 et 22, plusieurs caravanes, de Rosette à Alexandrie, furent attaquées par les Arabes. On forma un camp à la porte conduisant à Rosette; ses troupes étaient destinées à l'escorte des convois. Il y avait des barrières établies, et défense pour ce camp de communiquer avec la ville et les autres troupes d'Alexandrie.
Le 23, le secrétaire du commissaire des guerres Michaux vint à mourir de la peste; le commissaire et les employés furent mis en quarantaine.
Le 24, les troupes campées à la porte rentrèrent à Alexandrie après avoir été relevées par la légion nautique.
Nous apprîmes qu'Ahmed-Djezzar, pacha d'Acre, de Tripoli et de Damas, nommé pacha d'Egypte, arrivait et s'acheminait pour détruire l'armée française.
On présumait que l'armée irait en avant pour s'opposer à sa marche.
Le général en chef donna ordre de former un nouveau corps de quatre cents hommes pris dans les demi -brigades, pour être montés sur des dromadaires, portant le costume turc, avec turbans et pelisses de serge blanche ; ils devaient être armés d'un fusil avec baïonnette. Ce corps devait être organisé dans le plus bref délai ; les officiers et
sous-officiers devaient être pris parmi ceux qui étaient à la suite des corps.
Le nommé Boyer, officier de santé de la marine, ayant refusé de traiter des blessés atteints de la peste, fut condamné à être destitué de ses fonctions, promené dans les rues d'Alexandrie, habillé en femme et monté sur un âne, portant devant et derrière un écriteau avec ces mots : Il est indigne de porter le nom de Français, il a peur de la mort. Après quoi, il devait être conduit en prison et renvoyé en France par le premier bâtiment expédié, avec invitation au président de son département de le rayer comme citoyen français.
Le fléau se propageait de plus en plus; les Français mouraient en quantité dans les hôpitaux; plusieurs étaient morts dans les camps.
Le 30, nous reçûmes Tordre de quitter le fort de l'Observation pour nous rendre au fort Triangulaire. On s'occupait toujours de fortifier principalement les forts du Général, de l'Observation, du Phare et des Bains.
Au Caire, de grands préparatifs se faisaient pour une expédition ; des approvisionnements considérables étaient préparés pour traverser les déserts.
Le 5 pluviôse, notre compagnie reçut l'ordre d'aller prendre position à la batterie des Bains, sur le bord de la mer. Les 5, 6 et 7, par suite de grands murmures, on fit l'effort de payer deux mois de solde à la garnison. La place était alors commandée par le général Marmont.
Le général en chef donna des ordres pour que toutes les troupes d'infanterie fussent armées d'une pique de cinq pieds, pour former une haie contre la cavalerie ennemie; l'infanterie fut exercée à cette manœuvre.
Le 7, entra dans le port un bâtiment d'Europe ; il était parti de Trieste avec plusieurs Français, entre autres le représentant Tallien et le général Lannes, chargés de mission du gouvernement. Ce fut avec une grande satisfaction que nous reçûmes des nouvelles de France. Ils rapportèrent que le gouvernement français avait fait une nouvelle levée de deux cent mille hommes ; que nous avions remporté de grands succès dans l'Irlande; qu'une forte escadre se préparait sur les côtes de France pour venir à notre secours; que les Espagnols fournissaient vingt mille hommes, vingt vaisseaux et vingt millions; que la République française avait la guerre avec les Napolitains, la cour Ottomane, l'impératrice de Russie ; que les Anglais avaient fait plusieurs prises sur nos îles. Chacun débitait ces nouvelles à sa manière, tantôt flatteuses, tantôt alarmantes, ce qui était cause que l'on n'osait y ajouter foi. Les envoyés partirent de suite pour le Caire.
Au Caire, deux grenadiers de la 32e furent fusillés pour avoir volé et assassiné un habitant turc.
Dans les premiers jours de la deuxième décade de pluviôse, l'armée se mit en marche pour la
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Syrie. Le général en chef fit mettre à Tordre du jour la manière dont il récompenserait les traits de bravoure, savoir : au tambour, une paire de baguettes en argent; au trompette, une trompette en argent; au canonnier, une grenade en or fixée sur le baudrier; au soldat, un fusil garni en argent. De plus, ceux qui obtiendraient ces récompenses jouiraient par jour de deux sols de haute paye. Enfin, ceux qui feraient des actions d'éclat recevraient un sabre du gouvernement.
Il fut mis à Tordre que le général en chef avait reçu des nouvelles de France; que le Corps législatif avait décrété que Tarmée d'Orient victorieuse avait bien mérité de la Patrie; que le récit des batailles de Chébreiss et des Pyramides, la nouvelle de la conquête de TÉgypte avaient excité en .France le plus grand contentement; que le gouvernement, voyant le congrès de Rastadt sans résultat, levait des armées, afin d'activer les conclusions de paix; qu'enfin toutes les nouvelles étaient très satisfaisantes. Mais notre situation était toujours de plus en plus critique; nos ennemis se multipliaient et nos forces diminuaient, ayant à maintenir les habitants, combattre les ennemis et nous opposer aux tentatives de l'Anglais. La peste faisait toujours des progrès; la mort parcourait tous les camps; partout on entendait gémir des souffrances causées par les maux d'yeux; plusieurs en perdaient la vue. Déjà un convoi de ces derniers était parti, et il en restait encore dans
les hôpitaux, en attendant le départ pour France.
Le 14, on aperçut neuf à dix voiles qui faisaient route sur Alexandrie; elles ne portaient aucun pavillon, ce qui d'abord donna des doutes.
Le 15, ces mêmes bâtiments approchèrent et deux bombardes, sous pavillon anglais, vinrent lancer des bombes dans les ports ; la plupart éclataient en l'air, et les morceaux faisaient beaucoup de dommage. Nos batteries ne pouvaient éloigner leurs bombardes; à beaucoup près elles ne portaient pas aussi loin.
Les 16 et 17, ils continuèrent le bombardement; envoyèrent quantité de bombes sur la ville et les environs, il y eut beaucoup de dégâts : un bâtiment génois fut coulé à fond, plusieurs maisons furent brûlées; plusieurs marins et habitants furent blessés ou tués. De suite, on remédia au défaut des batteries, des pièces de 24 et des mortiers de 12 pouces furent placés de manière à éloigner les bombardes; nous fûmes aussi obligés de changer le parc de position et de mettre les magasins à poudre à l'abri de la bombe. On retira toutes les munitions qui étaient dans les navires ancrés au port. A la nuit, l'Anglais gagna le large.
Le 17, à huit heures du soir, le ramadan des Turcs fut annoncé par une salve d'artillerie; ce ramadan est leur carême, il dure trente jours pendant lesquels ils ne peuvent ni boire, ni manger, ni fumer entre deux soleils. Un drapeau rouge
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était déployé sur le plus haut des minarets. Les cafés et autres boutiques de denrées restaient ouvertes toute la nuit. Pendant les 18, 19 et 20, la même canonnade eut lieu tous les soirs. Cette politique, de la part des Français, était très bien fondée; car, pendant ces journées, il y avait beaucoup à craindre des révoltes de la part des habitants, vu que la loi les laisse entièrement libres et que leurs chefs n'ont aucun droit sur eux. C'est pourquoi les Français politiquement honorèrent leurs fêtes, mais les troupes restèrent sous les armes et les canonniers, à leurs pièces, afin de prévenir toute insurrection. A la tour des Marabouts, dans une petite affaire avec les Arabes, on perdit trois hommes, parmi lesquels un canonnier de notre compagnie.
Le 2 ventôse, un garçon boulanger de l'armée fut fusillé à Alexandrie, comme chef d'une révolte des garçons boulangers qui refusèrent le travail parce qu'on ne les payait point. Quelques jours après, la maladie contagieuse enleva environ quinze des leurs.
Dans les premières journées de ventôse, il fit un si grand vent que l'Anglais fut obligé de se retirer; à peine leurs bâtiments pouvaient-ils tenir la mer. Un bâtiment napolitain, qui était avec les Anglais, fut jeté sur la côte près d'Alexandrie; l'équipage chercha à éviter le naufrage en se sauvant avec les chaloupes, mais à l'instant tous ces malheureux furent engloutis par les flots. Par
ce grand vent arriva à Aboukir un bâtiment marchand parti depuis quinze jours de Gênes; il était porteur de dépêches pour le général en chef. Avec grand plaisir, nous reçûmes des nouvelles d'Europe; les marins dirent qu'une colonne de troupes françaises s'était emparée de Naples, où elle avait pris dans le port dix vaisseaux de guerre; qu'une forte levée déjeunes gens avait été faite dans toute la France.
Pendant les nuits des 17, 18 et 19, il partit une grande quantité de bâtiments marchands pour retourner chacun à leur pays; quantité de blessés et d'aveugles partirent sur ces bâtiments. J'envoyai cinq à six lettres différentes en France par cette occasion, espérant que les unes ou les autres parviendraient. Il fut mis à l'ordre du jour que tous ceux qui désertaient pour se rendre en France seraient arrêtés et traités comme déserteurs en face de l'ennemi : par conséquent punis de mort.
Après de grandes inquiétudes de ne rien recevoir de l'armée, sur laquelle on avait répandu de faux bruits, on apprit enfin des nouvelles très satisfaisantes qui rassurèrent les esprits. L'armée, après des marches très pénibles à travers les déserts, avait rencontré et battu l'ennemi dans les environs d'El-Arisch.
Elle avait pris ce fort, poste très avantageux pour l'armée, parce que étant situé au milieu du désert, il faisait un point de retraite pour l'armée
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et assurait l'usage des puits voisins, qui seuls pouvaient sauver l'armée dans le désert.
Puis, l'armée française avait poursuivi sa marche, à travers le désert, se dirigeant vers Gaza.
A Alexandrie, les frégates et bricks faisaient les apprêts pour mettre à la voile au premier signal, mais l'Anglais était toujours en croisière devant les ports.
Les trois derniers jours du ramadan, le canon fut tiré soir et matin ; ce furent trois grands jours de fête pour les musulmans.
A Alexandrie, la peste faisait toujours de grands ravages; du matin au soir, vous appreniez la perte de vos amis, et chacun n'attendait que la mort. Un canonnier de notre compagnie fut atteint et mourut au bout du jour; heureusement que, dans ce moment, il se trouvait détaché de la compagnie qui toujours était à la batterie des bains, en très bon air, à un quart de lieue de la ville.
Dans les derniers jours de ventôse, plusieurs petits détachements des légions nautique et maltaise furent égorgés dans leurs camps, près de Damanhour, par les paysans des environs réunis aux Arabes; un seul Français évita la mort ayant été caché par une vieille femme. Un corps de deux cents hommes, qui allaient renforcer ce point, virent avec effroi les camarades égorgés. Un grand exemple fut fait dans le village, mais on ne put atteindre les auteurs du massacre.
An VIL Le 6 germinal, plusieurs tribus arabes envoyèrent des parlementaires auprès du commandant d'Alexandrie pour traiter de la paix, disant qu'à l'avenir ils voulaient protéger nos convois et caravanes; ordre fut donné dans les postes avancés pour que l'on ne fit point feu sur ceux qui se présenteraient pour entrer dans la ville.
Le soir, entra dans le port un bâtiment parti de Damiette pour porter des munitions à l'armée, mais tellement poursuivi par l'Anglais qu'il avait été obligé de rétrograder; l'Anglais lui fit la conduite sous nos batteries. Les marins rapportèrent que, sur douze navires, six avaient été pris.
Le 7, temps des plus extraordinaires. L'air était si chaud que l'on pouvait à peine respirer, le ciel, pourpre, changeait les choses de couleur; des exhalaisons venaient vous ôter l'usage de la parole. Les habitants du pays pressentaient la maladie, en voyant cet abominable temps; ils prétendaient que ces exhalaisons apportaient la peste.
Le 13, les Anglais nous prirent une djerme chargée de bois, venant de Rosette. Perte d'autant plus sérieuse que le bois était extrêmement rare.
Le 14, trois de nos frégates, avec deux bricks, commandés par l'amiral Perrée, essayèrent de sortir du port pour porter en Syrie des munitions et de l'artillerie; mais, le vent étant devenu contraire, ils furent contraints de rentrer; con-
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tretemps d'autant plus désagréable que l'Anglais avait disparu.
Vers la quinzaine, la peste se déclara fortement ; il y eut de grandes défenses pour empêcher la communication avec la ville.
Les 16, 17, 18 et 19, il périt beaucoup d'habitants et de Français, principalement parmi les grenadiers de la 75e demi-brigade.
Le 19, les trois frégates et les deux bricks sortirent du port et gagnèrent le large. L'Anglais, depuis plusieurs jours, n'avait point paru.
Le 20, revint un canonnier du détachement qui était au fort Marabout; ce jeune homme était complètement fou, il avait eu une si grande frayeur dans une petite affaire avec les Arabes qu'il en avait perdu l'esprit. On fut obligé de le lier et de l'envoyer à l'hôpital, où il mourut, quelques jours après, de la peste.
Toutes les troupes construisirent de petites baraques en terre pour loger deux à deux, afin d'éviter le plus possible la contagion.
On avait de grandes inquiétudes sur le sort de l'armée dont on ne recevait aucune nouvelle. Les ennemis faisaient répandre les bruits les plus alarmants, disant que toute l'armée avait été égorgée en Syrie; on citait même ceux qui avaient échappé au massacre, ajoutant qu'un très petit nombre étaient en route pour revenir. On présumait qu'ils ne pourraient y arriver. Ces douloureuses nouvelles étaient si bien détail-
lées que les généraux même ne savaient qu'en penser.
Le 30, plusieurs Français, allant chasser dans les environs de la ville, furent assaillis par les Bédouins, qui en tuèrent deux, entre autres un officier d'infanterie légère qu'ils eurent la férocité de brûler vif; plusieurs autres furent blessés.
La marine reçut ordre de mettre deux frégates en état de mettre à la voile au premier signal.
On apprit qu'un rassemblement considérable de brigands faisait beaucoup de ravages dans la province et qu'il dirigeait ses pas sur Alexandrie. Aussitôt on redoubla d'efforts pour mettre la ville en état de défense. Toutes les troupes furent travailler aux retranchements avec leurs drapeaux.
Cette nouvelle répandit quelques craintes, car la garnison était très faible. Il y avait alors environ mille hommes de troupes, y compris les canonniers, ouvriers, etc.; quantité de compagnies étaient réduites à sept et huit hommes présents; le peu de cavaliers qui avaient existé avait péri de la peste ; il y avait beaucoup d'artillerie, mais peu de canonniers. Cette position critique, jointe aux bruits affligeants répandus sur notre armée parmi les habitants, qui disaient hautement : « Dans quinze jours, il n'y aura plus de Français en Egypte! » était bien faite pour donner de l'inquiétude.
Le 8 floréal, le générai Marmont, commandant la Drovince, sortit avec une petite colonne de
grenadiers d'infanterie légère, soutenus d'un obusier de 6 pouces et d'une pièce de 8, après avoir fait prendre des vivres pour quatre jours. On ignorait leur destination.
A une journée de marche, ils firent rencontre d'une nuée d'Arabes, de Bédouins, de paysans qui s'opposèrent à leur passage. Nos gens les attaquèrent et notre artillerie, comme d'habitude, les épouvanta. Ces brigands se dispersèrent et se couchèrent sur le sable, faisant, dans cette position, un feu de mousqueterie qui blessa beaucoup de soldats. Le nombre en était si considérable que le général n'osa prendre sur lui de hasarder une charge qui, en cas de revers, aurait compromis la sûreté de la place; il jugea donc à propos de rétrograder. Ils arrivèrent, le 10, à deux heures après midi, harassés de fatigue. Nous perdîmes dans cette affaire un officier et un chasseur à pied, et une trentaine de blessés dont plusieurs dangereusement.
Nous apprîmes avec douleur que tous les Français de Damanhour avaient été égorgés par ces brigands, et que toutes les troupes répandues de ce côté s'étaient réfugiées à Ramanieh, où elles étaient sans cesse attaquées par les révoltés. Mais le chef de brigade Lefebvre fit des prodiges de valeur avec une petite colonne, culbutant et dispersant tous ces brigands avec une rapidité étonnante ; les militaires sous ses ordres en faisaient
grand éloge.
Le 10, il partit d'Alexandrie un aviso et deux bâtiments génois. Le 11, le général Marmont fit une invitation à tous les Français de toutes armes et de tous emplois pour se joindre à lui, le 12, à la petite pointe du jour, au premier coup de canon tiré sur la hauteur du fort Général. On devait se porter ensuite au fort des Bains, travailler aux fortifications, et mettre ce fort en état de résister aux entreprises des ennemis. Le 12, à la pointe du jour, nous vîmes arriver à notre fort une colonne considérable; c'étaient les officiers généraux et autres, tous les corps de la garnison, toute la marine, les administrateurs, commissaires, employés, le pacha et tous les habitants européens qui venaient en foule pour travailler aux retranchements. A leur arrivée, les généraux, ainsi que tous les principaux chefs, mirent habit bas; à leur exemple, tout le monde travailla avec un courage vraiment étonnant. Le général fit venir du vin, de l'eau et de l'eau-de-vie qui furent distribués à tous les travailleurs. Dans le courant de cette journée, il se fit considérablement d'ouvrage, car chacun travaillait à l'envi l'un de l'autre; d'ailleurs, tous les Européens en connaissaient trop la nécessité pour ne pas s'employer dans un moment urgent et périlleux.
Le soir, avec autant de surprise que de satisfaction nous reçûmes des nouvelles satisfaisantes de notre armée, sur laquelle on avait répandu tant de gazettes.
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Nous étions toujours entourés d'un grand nombre de brigauds. Dans la nuit du 12 au 13, quantité d'habitants sortirent de la ville, pour se joindre aux ennemis ; d'autres se rassemblèrent dans les mosquées pour former des complots. Le général Marmont en fut instruit et donna des ordres pour faire dissoudre tous les attroupements; les troupes furent averties d'être toujours, la nuit surtout, prêtes à prendre les armes, arrêter le premier Turc trouvé dans les rues passé huit heures du soir, lui faire appliquer la correction, et le tuer en cas de rébellion.
Journellement on travaillait aux fortifications ; le canon annonçait l'entrée et la sortie du travail et chaque corps et administration se rendait aux lieux indiqués. Moitié des travailleurs furent employés au fort de l'Observation . Les nuits des 14, 15, 16 et 17, nous restâmes aux pièces de canon des avant-postes, car on disait que les brigands devaient attaquer. Un vent abominable aveuglait de poussière tous les travailleurs. Journellement on trouvait, en creusant la terre, les choses les plus curieuses et les plus antiques : monnaies, vases de prix, pierres écrites. Dans des tombeaux, on trouva plus de quarante toises cubes d'ossements; plusieurs os étaient remarquables de grosseur et de longueur. On trouva aussi des souterrains qui annonçaient d'anciennes habitations.
La peste commençait à s'éteindre; il arrivait
fort peu d'accidents parmi les Français ; il y avait davantage à craindre avec les habitants.
Vers la fin du mois, différents détachements français cernèrent Damanhour. Cette petite ville, qui avait été le noyau du rassemblement des brigands, et qui avait contribué aux égorgements commis, fut livrée aux horreurs de la guerre; une partie fut brûlée et ravagée et quantité d'habitants furent massacrés. Les brigands s'étaient dispersés sur différentes provinces; on présumait qu'un grand nombre avaient filé sur la Syrie.
Dans le courant des deux premières décades de prairial, il se répandit encore les bruits les plus alarmants sur le sort de notre armée. Vers la fin du mois, un courrier du Caire apporta des nouvelles qui ranimèrent les esprits. Nous apprîmes que les Français avaient remporté des victoires éclatantes et occupaient un pays très fertile qui les dédommageait des grandes douleurs éprouvées en manquant d'eau et de pain dans le désert. L'armée tenait bloquée la ville de Saint-Jeand'Acre depuis le 5 germinal.
Quelques jours après, nous reçûmes encore des nouvelles. L'armée avait levé le siège de Saint-Jean-d'Acre pour revenir en Egypte; cette fois, les détails des dangers et des maux qu'enduraient nos troupes, faisaient tressaillir. Nous apprîmes qu'après avoir sacrifié une quantité de nos braves, le général en chef, voyant le dégoût et la
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répugnance des soldats, abandonna le projet de prendre de-vive force la ville de Saint-Jean-d'Acre qui exigeait un siège soutenu et un bombardement que nous ne pouvions faire faute d'artillerie et de munitions, puisque Ton était obligé de ramasser les boulets envoyés par les canonnières anglaises.
L'armée était partie le 3 prairial au matin, abandonnant quantité de malheureux Français dangereusement blessés, ainsi que des pestiférés. Cette contrainte douloureuse avait donné le spectacle le plus affreux.
La peste avait continué ses ravages en route. Ceux qui s'en trouvaient attaqués étaient abandonnés sur le sable, attendant la mort cruelle que les Arabes devaient leur apporter.
Le 5, à Jaffa, on avait fait sauter les fortifications de cette place, brûlant, brisant, noyant dans la mer toutes les munitions et effets d'artillerie. Dans cet endroit, on fut encore dans l'obligation d'abandonner sur les bords de la mer une grande quantité de blessés reprochant à l'armée de n'avoir ni courage, ni humanité, puisqu'elle partait avant de leur ôter un reste de vie.
On emmena néanmoins le plus possible de blessés, portés par des Turcs sur des civières. Ces malheureux supportèrent vingt journées à travers le désert.
Tous les différents corps de l'armée étaient totalement désorganisés par les pertes de l'expé-
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dition. Gela nécessita un doublement de compagnies. Le général en chef ordonna que tous les bataillons fussent formés de quatre compagnies de fusiliers et une compagnie de grenadiers, ce qui faisait par conséquent quinze compagnies par demi-brigade. Deux pièces de canon de 3 ou de 4 furent attachées à chaque demi-brigade, et cette artillerie fut servie par les soldats du corps instruits à cette manœuvre.
Le 15 messidor, il sortit du port d'Alexandrie deux bricks armés; on ignorait leur destination. Quelques jours après, nous apprîmes avec douleur qu'une djerme chargée de troupes, sur laquelle était le général de division Dammartin, avait été attaquée par les Arabes en descendant du Caire ; une grande partie de nos gens furent tués ou blessés, le général fut grièvement blessé et eut un de ses adjoints tué. Néanmoins les brigands ne purent se rendre maîtres de la djerme qui parvint jusqu'à Rosette, où le général Dammartin mourut quelques jours après.
Les 20, 21 et 22, il y eut un grand changement de troupes à Alexandrie; les corps étaient sans cesse en marche, vu que les bataillons n'étaient relevés que par détachements. Il était dû dix mois de solde à la garnison, et on ne parlait nullement de payer.
Le 23, à la pointe du jour, il parut environ quatre-vingts bâtiments en mer. Ils portaient pavillon turc, et paraissaient être chargés de
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troupes. On distinguait, dans le nombre, une dizaine de vaisseaux et frégates; passant devant Alexandrie, ils filèrent du côté d'Aboukir.
Aussitôt on disposa tout pour la défense par terre et par mer. On fit descendre des bords tous les marins, on les forma en compagnies, ainsi que toutes les administrations, et des postes leur furent donnés dans les forts et batteries. La troupe de ligne forma une colonne mobile prête à marcher: quatre bouches à feu lui furent attachées. Le soir, parurent treize autres bâtiments qui prirent la route des premiers.
La journée du 24 fut assez calme; les bâtiments ennemis étaient toujours en croisière.
Le 25, arriva aux environs d'Alexandrie une petite colonne de troupes commandée par le général d'Estaing; nous vîmes dans le désert plusieurs coups de canon tirés par elle sur les Arabes qui cherchaient à couper le passage. Il y avait avec cette petite colonne environ cinquante dromadaires du corps nouvellement formé; l'ensemble de ces nouveaux cavaliers et leur rapidité à traverser les déserts étaient curieux, ils étaient fort utiles au service de l'armée.
Dans la nuit du 26 au 27, le général Marmont fut instruit que les Turcs, en croisière devant Aboukir, effectuaient une descente au delà d'Aboukir. Aussitôt les troupes prirent les armes et, à trois heures du matin, le général Marmont partit à leur rencontre avec quinze cents hommes
et quatre bouches à feu pour s'opposer au débarquement.
Après avoir fait environ deux lieues, la colonne fit rencontre d'un espion qui portait dans un fagot une lettre du commandant du fort d'Aboukir donnant avis au général que les Turcs avaient effectué, leur descente sur différents points. Le général, ne connaissant pas la force de l'ennemi, ne jugea pas à propos d'aventurer la garnison et préféra faire rétrograder. On rentra dans Alexandrie à sept heures du matin.
Dans la matinée, on entendit la canonnade du côté du fort d'Aboukir. Nous avions beaucoup à craindre pour ce fort, dont la garnison n'était forte que de deux cents hommes, et on évaluait l'ennemi à vingt-cinq mille hommes. A midi, la canonnade redoubla avec une vive fusillade. Ce roulement dura jusqu'à trois heures, à ce moment le feu cessa de toutes parts. Ce silence fit présumer que l'ennemi avait été repoussé ou que le fort d'Aboukir avait été pris d'assaut. La nuit se passa dans le plus grand calme.
Les 28 et 29, on resta dans la plus grande inquiétude, sans aucune nouvelle; le général envoyait espion sur espion; aucun ne revenait.
Le 30, nous apprîmes sans détails que le fort d'Aboukir était au pouvoir des Turcs. Cette fâcheuse nouvelle fut d'autant plus affligeante qu'il y avait tout à croire que les malheureux défenseurs avaient eu la tête tranchée.
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Pendant les premières journées de thermidor, toutes les batteries et retranchements restèrent garnis de troupes, sur le bruit que quinze mille Turcs étaient en marche. Les habitants inquiétaient notre faible garnison, car ils paraissaient, par leurs dispositions, être dans l'intention de seconder les efforts de l'ennemi.
Cependant, on assurait que plusieurs divisions étaient en marche pour venir à notre secours, que le général Kléber était déjà à Rosette et le général en chef Buonaparte, à Ramanieh.
Le 5 au matin, on entendit plusieurs coups de canon du côté d'Aboukir, ce qui nous fit croire que déjà des Français étaient dans les environs. Le soir, des chasseurs à cheval arrivèrent avec plusieurs prisonniers turcs. Ils dirent que, le matin, ils furent tout près du camp ennemi, sans avoir été aperçus, et qu'à leur approche, les Turcs s'étaient mis à pousser des cris effroyables, en se sauvant dans leur camp, à droite et à gauche. C'était sur nos chasseurs que l'on avait tiré le canon, ils s'étaient retirés en faisant quelques Turcs prisonniers.
Dans la nuit du 5 au 6, le général en chef arriva. Le 6 au matin, tout était en mouvement dans la ville ; il visita tous les forts, batteries et retranchements; il manifesta quelque mécontentement au commandant du génie, au sujet de différents forts, tels que ceux des Bains, Triangulaire et d'Observation. Il donna des ordres pour
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qu'une partie de la garnison se tint prête à partir avec quatre pièces de 12, deux mortiers de 8 pouces, quantité de sacs à terre pour construire des batteries. Notre compagnie reçut ordre de se rendre au fort Triangulaire pour y relever celle de la 13" qui partait pour l'expédition,
A trois heures après midi, le général en chef se mit en marche avec cette petite colonne pour se porter devant Aboukir, et en faire le siège.
On connaît les résultats incroyables de la victoire remportée sous les murs d' Aboukir, l'armée turque entièrement détruite, treize mille hommes tués ou jetés à la mer, le capitan-pacha pris, des prises considérables en effets de campement, et quantité d'artillerie de campagne, entre autres, deux pièces anglaises superbes, présent de la cour de Londres à celle de Constantinople. Elles furent données à la cavalerie en reconnaissance de sa bravoure ; les noms des régiments y furent gravés ainsi que celui du général Murât qui avait commandé leur charge sur les retranchements des Turcs.
Le général en chef Buonaparte montra, comme d'habitude, des talents et une fermeté à toute épreuve, tant pour sa bravoure que par sa hardiesse à attaquer un ennemi nombreux et retranché, avant que les divisions de l'armée fussent arrivées. Il fut encore, en cette occasion, respecté par les hasards de la guerre.
Les troupes arrivèrent et on se disposai l'aire
le siège du fort. Des chaloupes canonnières anglaises étaient postées près du lac, pour protéger la garnison.
Le 8, la canonnade fut extrêmement vive ; nos blessés, en grand nombre, étaient transférés à Alexandrie sur des djermes qui longeaient la côte. Le 9, l'ennemi tenta une sortie. Après avoir laissé un certain nombre de cadavres dans nos boyaux il fut contraint de rentrer. Ce même jour, le citoyen Crétin, général de brigade commandant le génie, fut tué durant le siège dans une reconnaissance ; il fut enterré avec pompe sur les hauteurs de l'Observation qui porta le nom de fort Crétin.
A la même époque on donna le nom de fort GafTarelli au monticule appelé la hauteur Général. Caffarelli avait été tué au siège de Saint-Jeand'Acre.
Le 10, au matin, partirent environ cent canonnière pour le siège d'Aboukir.
Dans la journée du 10, les Turcs firent une sortie vigoureuse; ils eurent la férocité de faire précéder leur marche par une cinquantaine de femmes du pays dans l'espoir que les Français oublieraient leur devoir pour s'occuper de la possession de ces femmes; mais la perte qu'ils éprouvèrent leur prouva que ces ruses ne valaient rien. Ils sortirent donc en poussant des hurlements affreux ; leur grand nombre contraignit d'abord les troupes de tranchée à se replier. Pendant
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qu'ils s'occupaient à détruire nos batteries construites avec des sacs à terre, les troupes du camp arrivèrent et les firent rentrer en abandonnant sur le sable environ six cents cadavres. Nous eûmes dans cette affaire une cinquantaine de blessés et une trentaine de soldats qui, tombés au pouvoir des Turcs, eurent la tête tranchée. Une partie des femmes furent les premières victimes du combat, et les autres devinrent les esclaves de nos soldats.
Le soir, on embarqua pour Aboukir plusieurs pièces de 24, des mortiers de 12 et de 10 pouces, ainsi que quantité d'autres objets d'artillerie. Le général Buonaparte arriva, accompagné de ses guides à pied et à cheval. Le 11, il hasarda un brick qu'il fit partir pour France, chargé de dépêches au gouvernement.
Ce même jour, l'ennemi fit une sortie et fut, comme d'habitude, vivement reconduit. Le siège était toujours poussé avec vigueur. Cependant la flotte anglaise nuisait beaucoup à nos opérations par la quantité de boulets qu'elle envoyait dans le camp et dans les retranchements.
Le 12, l'ennemi tenta une sortie très meurtrière pour lui; il perdit environ quatre cents hommes, nous eûmes quarante-cinq blessés et douze tués.
Le 13, à la pointe du jour, nos batteries de siège commencèrent à éloigner les canonnières anglaises. Nos pièces de 24 firent un dégât considérable dans le fort, et déjà les soldats turcs se
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jetaient à la mer pour gagner à la nage les embarcations. Les Anglais, mécontents de voir que le fort d'Aboukir allait retomber en notre pouvoir, forcèrent les fuyards à rentrer en tirant à mitraille sur ces malheureux.
Le 14, l'ennemi fut réduit à l'état le plus déplorable; les bombes et les boulets culbutaient les tours et les murailles; nos batteries, placées à vingt, trente, quarante et cinquante toises de l'entrée du fort, les contraignaient à se renfermer dans les casemates.
Le 15, la garnison du fort, forte encore de trois mille hommes, se rendit à discrétion ; ils implorèrent la générosité des Français, et furent, malgré leurs barbares habitudes, faits prisonniers de guerre. Ils sortirent dans l'état le plus pitoyable, demandant de l'eau. Nos troupes prirent possession du fort, monceau de pierres et de cadavres : foyer d'infection dans lequel on ne pouvait résister.
Le général en chef était à Alexandrie et devait partir le même soir pour se rendre au Caire, où étaient allés déjà plusieurs corps, entre autres la cavalerie. On disait qu'une armée ennemie venait par le désert de la Syrie.
Le 16, l'amiral anglais Sidney Smith envoya des parlementaires: leur arrivée fit différer le départ. Le jour et la nuit du 16 au 17 furent employés en conférence secrète. Le 17, un bâtiment chargé de dépêches fut expédié pour France.
Les Anglais ramenèrent à Alexandrie le capitaine du génie Vinache, pris dans le fort d'Aboukir lors de son invasion par les Turcs; il raconta que trente-deux Français seulement avaient échappé à la mort. Après avoir souffert tous les maux imaginables de la part des Turcs, il avait enfin obtenu d'être transféré sur un vaisseau anglais, où il fut très bien traité.
Dans le courant de la nuit, arrivèrent, au fort Triangulaire, les prisonniers turcs faits à Aboukir. Le 18, les troupes attachées au quartier général en chef partirent pour le Caire. Le 19, au soir, le général en chef les suivit avec son étatmajor.
On travaillait avec activité pour mettre deux frégates en état de faire route. Le 20, entra dans le port d'Alexandrie un bâtiment ragusain qui venait d'Italie. Les marins répandirent les nouvelles les plus défavorables : l'Allemagne et la Russie avaient déclaré la guerre à la République ; la Hollande et l'Italie étaient retombées au pouvoir des ennemis; la Vendée était encore en insurrection; les îles de Gorfou étaient au pouvoir des Russes. Ils dirent aussi que le gouvernement avait pris des mesures très sévères pour faire partir aux armées toute la jeunesse. Ces nouvelles, quoique suspectes, donnèrent beaucoup d'inquiétude.
Une grande quantité de soldats campés sous les murs d'Aboukir tombaient malades, car le
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grand nombre de cadavres enterrés dans les sables et ceux que le flot rejetait sur la côte, remplissaient l'air d'une odeur pestilentielle.
Vers la fin du mois, il arriva plusieurs courriers du quartier général en chef, pour faire préparer deux frégates et trois bricks en état de faire longue route.
Des bruits se répandirent que, sous deux mois, toute l'armée devait partir pour France; tous les capitaines des bâtiments marchands et autres reçurent l'ordre de préparer leur bord et de faire de l'eau pour deux mois. Tous ces préparatifs mirent la joie dans le cœur.
Les jours suivants, on approvisionna extraordinairement les bricks et frégates déjà préparés; on fit embarquer beaucoup d'aveugles, les effets des généraux Murât et Marmont.
Le 5 fructidor, les bricks et frégates sortirent du port et furent mouiller en avant de la rade.
Le 6, à la pointe du jour, quelle fut notre surprise en apprenant que le général en chef Buonaparte, suivi de son état-major, des généraux Berthier, Lannes, Andréossy, Murât et Marmont, étaient arrivés nuitamment entre Alexandrie et le fort d'Aboukir. Rendus sur le bord de la mer, où des chaloupes les attendaient, le général en chef fit mettre pied à terre et donna ordre à son état-major et à ses guides de s'embarquer dans les chaloupes des frégates. Ces ordres furent à l'instant exécutés, et, lorsqu'ils eurent quitté la terre,
ce fut avec autant de joie que de surprise qu'ils apprirent de Buonaparte qu'ils allaient en France. Tous leurs chevaux furent amenés à Alexandrie.
Dans la matinée, nous vîmes avec douleur les bricks et frégates gagner le large; la consternation était générale : un départ exécuté comme une fuite dans des circonstances aussi critiques ; la Méditerranée couverte de nos ennemis, l'Egypte menacée de toutes parts, et, pour comble de maux, notre solde arriérée montant à une somme considérable. Les soldats murmurèrent, et chacun craignait des suites fâcheuses pour l'armée.
Cependant, on apprit que c'était le général Kléber qui prenait le commandement, et cette heureuse nouvelle calma singulièrement les esprits.
A cette époque, différents corps de troupes étaient répandus dans les campagnes pour faire rentrer les contributions ; quantité de grain était évacué sur Alexandrie.
L'armée, qui depuis longtemps avait la plus grande confiance dans la personne de son nouveau général, montra dans cette circonstance critique beaucoup de fierté ; chaque soldat voyait dans son général, un père, un ami, aussi capable que vertueux. En peu de temps, les finances furent restaurées; les administrations civiles, réorganisées; une grande épuration eut lieu parmi les employés; la troupe fut en partie soldée; de grandes mesures furent prises pour la faire de suite habiller; tous les forts et places
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furent extraordinairement approvisionnés en munitions et en vivres, principalement Alexandrie. Enfin, le sage Kléber mit à exécution les moyens les plus militaires, pour mettre l'Egypte à l'abri d'insultes, et par conséquent assurer la sûreté de l'armée.
Le 28 fructidor, un détachement de notre compagnie se rendit à Rosette.
Le 1er complémentaire, le restant de la compagnie suivit le même mouvement que le détachement. Nous trouvâmes un très grand changement de pays; les habitants en général étaient beaucoup plus traitables qu'à Alexandrie ; les vivres y étaient dans la plus grande abondance. Ce séjour nous fut très agréable.
Le général Kléber obtint des Anglais un cartel d'échange pour faire passer en France tous nos malheureux estropiés et aveugles.
Le 2 complémentaire, un détachement de notre compagnie reçut l'ordre de se rendre à Ramanieh, sous les ordres du général Rampon.
Le 1er vendémiaire an VIII, on célébra, dans toute l'étendue de l'Egypte, l'anniversaire de la République; le général en chef lui fit donner tout l'éclat possible au Caire. On remarqua le dévouement silencieux et la fermeté imposante de l'armée, ce qui ne contribua pas peu à la fête.
Les 17, 18, arrivèrent à Rosette tous les aveugles et les estropiés qui devaient sous peu passer en France. Par ordre du général Kléber, on forma
au Caire une compagnie de janissaires syriens composée de cinquante-cinq hommes. L'ordre donné le 14 messidor dernier eut son exécution dans l'organisation de l'artillerie des demi-brigades ; deux pièces de campagne furent attachées à chacune d'elles.
Le personnel de l'artillerie de l'armée fut également réorganisé; l'artillerie à cheval fut formée en escadrons, toute l'artillerie à pied forma le 2e bataillon du 4e régiment. Les compagnies d'artillerie de marine furent également formées en bataillon. Nos compagnies des demi-brigades furent également incorporées dans ce bataillon, et, par l'effet de ce changement, je fus nommé à l'emploi de garde d'artillerie.
Le 20 vendémiaire, je reçus l'ordre de me rendre près du directeur général de l'artillerie pour être employé dans ses bureaux.
Le 23, je partis de Rosette pour le Caire afin de toucher la solde due à notre compagnie, ce qui fut fait le 29. Les jours suivants, je fus prendre possession de mon nouvel emploi.
En ce moment, nous arrivèrent les détails des succès de la division Desaix dans la Haute-Egypte. Nous apprîmes en même temps que, le 28 fructidor, un convoi escorté par vingt-cinq hommes d'infanterie fut attaqué près de la citerne de Messoudiah, à deux lieues d'El-Arisch, par environ cent cinquante Mamelouks et Arabes à cheval et une centaine d'hommes à pied. L'officier coin-
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mandant l'escorte fut d'abord blessé et mis hors de combat. Le citoyen Béni, sergent de la 2e d'infanterie légère, le remplaça et fit, avec son petit peloton de braves, des prodiges de valeur. Quoique entouré d'ennemis, il parvint à gagner le bord de la mer et, de là, le château d'El-Arisch, n'ayant perdu qu'un seul homme tué, ainsi qu'un chameau. Il tua vingt hommes à l'ennemi et en blessa une grande quantité. Ce brave sergent fut promu au grade de sous-lieutenant.
Dans le commencement de brumaire, la peste revint dans Alexandrie ; aussitôt, les barrières et quarantaines furent établies à Rosette, Damiette et Boulaq.
Dépuis quelque temps, une flotte turque croisait devant les côtes d'Egypte et menaçait d'un prochain débarquement. Le 8 brumaire, on compta cinquante-trois bâtiments, chargés de troupes turques, devant Damiette; le surlendemain ils eurent l'audace d'effectuer une descente; on les rejeta à la mer sans tirer un coup de fusil comme le montre la lettre transcrite ci-après :
Du camp de Leisbé, le 10 brumaire an VII.
Verdier, général de brigade, au général en chef Kléber :
J'avais eu l'honneur de vous faire connaître, mon général, que les braves que j'avais avec moi étaient disposés à ne compter leurs ennemis que quand ils auraient vaincu. Eh bien, ils ont tenu parole !
Ce matin, à la pointe du jour, trois mille Turcs ont été jetés sur la plage du premier convoi de chaloupes. Ayant que le second convoi ait pu arriver, le premier a été attaqué et détruit ; huit cents hommes ont été péchés dans la mer et faits prisonniers, le reste a péri par la baïonnette ou le sabre, car il ne s'est pas tiré un coup de fusil de notre côté.
Nous avons eu très peu d'hommes tués, mais parmi eux nous comptons avec un regret particulier le brave chef de la 2e demi-brigade d'infanterie légère, le citoyen Desnoyer.
11 paraît que l'ennemi se dispose à une nouvelle descente que l'intrépide valeur de nos soldats saura faire échouer comme la première.
Demain, j'aurai l'honneur de vous faire connaître les braves qui se sont distingués par quelques actions d'éclat : il y en a beaucoup, car, quinze minutes au moins, la baïonnette et le sabre ont joué dans une mêlée dont je n'ai point encore vu d'exemple.
Le général de division Desaix se rendit au Caire pour prendre le commandement d'une division destinée à agir contre le Grand Vizir qui s'acheminait vers l'Egypte. Plusieurs espions avaient rapporté que le Grand Vizir était parti de Damas avec une armée de soixante mille hommes pour se porter sur Gaza, où il devait établir son quartier général. La division, aux ordres du général Reynier, partit du Caire pour aller camper sur les bords du désert. Le 42 brumaire, le général Desaix partit du Caire avec deux bataillons de la 3° et cent cinquante dragons pour se porter du côté de Damiette.
Il parut à l'ordre du jour de l'armée la lettre suivante :
Le général en chef Kléber, à la deuxième demi-brigade d'infanterie légère :
Soldats! vous avez à pleurer un chef qui sut mériter en même temps votre amour et votre estime, je viens confondre mes regrets aux vôtres ; vous savez combien il m'était cher. Mais lorsqu'un héros tombe, que restet-il à faire à ceux qui demeurent encore?... à le venger!
Soldats! que l'image de ce jeune guerrier soit sans cesse devant vos yeux, que le souvenir de sa brillante valeur ne cesse d'enflammer votre courage, et la Victoire, le croyant encore à votre tête, continuera à vous préparer des succès, des triomphes.
Soldats ! avec la couronne que je pose sur la tombe du brave Desnoyer, recevez les témoignages de ma satisfaction de la manière distinguée dont vous vous êtes conduits à la journée du dix de ce mois.
L'Egypte alors était toujours remplie d'affligeantes nouvelles : on assurait que les armées russes et autrichiennes ravageaient les frontières de France; que l'intérieur de la République était divisé d'opinions et de partis; que la misère était à son comble, et qu'enfin, les frégates, où étaient nos généraux partis d'Egypte, avaient été prises par les Anglais à la hauteur des côtes de France.
A cette époque, il régnait un très mauvais esprit ; les devins du Caire avaient prédit que, sous deux mois, il n'existerait pas un seul Français en Egypte. La peste, qui continuait à faire des ravages affreux,
et la prévision que nous aurions une forte armée à combattre, achevait de faire prévoir une mauvaise fin ; car ayant perdu tout espoir de recevoir du renfort, notre perte était inévitable, même avec la victoire.
Le général Desaix fut envoyé par le général en chef auprès de l'amiral anglais, à bord du vaisseau le Tigre; on ignorait le motif de sa mission.
L'armée fut habillée à neuf; chaque corps eut une nouvelle tenue d'ordonnance, les uns en rouge, les autres en vert, etc., enfin de diverses couleurs, à cause du peu de drap qu'il y avait dans le pays.
Le premier frimaire, une scène affligeante se passa dans la 2* demi-brigade d'infanterie légère, à Damiette :
Les soldats, excités par des mauvais sujets, allèrent en armes demander à leurs chefs l'arriéré de leur solde; on répondit qu'ordre était donné par le général en chef à la demi-brigade de se porter sur la frontière du désert, et que là on ferait droit à leur demande. Ils persistèrent à ne pas vouloir partir, avant d'être payés, disant néanmoins que, si l'ennemi se présentait, ils le recevraient comme d'habitude.
Les chefs et les généraux employèrent tous les moyens pour les ramener à l'ordre, mais leurs sollicitations devinrent inutiles; les esprits s'animèrent, les propos et les gestes s'en mêlèrent; leur désobéissance fut traitée comme une rébellion.
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Sur le rapport qui fut fait au général en chef, il rendit l'arrêté suivant :
Kléber, général en chef, ordonne :
Art. 1er. — La 2* demi-brigade d'infanterie légère, qui, pour se déshonorer, n'attendit que la mort de son brave chef Desnoyer, est supprimée pour cause d'insubordination ; elle cessera désormais d'être portée sur les contrôles de l'armée.
Art. 2. — Tous les ofliciers et sous-officiers qui ne seront pas porteurs d'un certificat du général Verdier attestant qu'ils n'ont point participé à l'acte de désobéissance dont cette demi-brigade s'est rendue coupable, et qu'ils ont fait, au contraire, ce qu'il convenait pour ramener la troupe au sentiment de l'honneur, seront dégradés.
Art. 3. — Le chef de l'état-major général pourvoira à l'incorporation de cette troupe dans les demi-brigades de l'armée.
Art. 4. — Le général en chef se réserve de prononcer sur la 32e demi-brigade de bataille, ainsi que sur les détachements des 3° et 20e régiments de dragons qui auraient pris part à la sédition de la 2e légère, lorsqu'il aura été plus particulièrement instruit de leur conduite.
Art. 5. — Le général en chef témoigne sa satisfaction aux officiers, sous-officiers et dragons du 18° régiment qui ont donné, dans cette circonstance, l'exemple de la subordination et de la discipline qui doivent oaractériser des troupes animées des sentiments de l'honneur et sans cesse jalouses de remplir leur devoir.
Signé : Kléber.
L'armée, étonnée, fut pénétrée du malheur do cette brave demi-brigade, qui s'était immorta-
lisée dans les combats. Elle reçut ordre de venir à la citadelle du Caire, où elle fut dissoute.
Les chefs présents à l'insurrection furent provisoirement suspendus de leurs fonctions. Le général en chef prit des informations sur cet événement, et, quelques jours après, il donna Tordre suivant :
Le général en chef, voulant avoir égard au vif repentir que lui a manifesté la grande majorité de la 2e demi-brigade légère, par l'empressement qu'elle a mis à lui faire connaître les auteurs et moteurs de la rébellion dont elle s'était rendue coupable le 1er frimaire^ Damiette, et considérant surtout que les officiers et sou s- officiers n'ont en rien participé à cet oubli scandaleux de ses devoirs, ordonne : Que cette demibrigade soit réorganisée et continue à être portée sur les états de l'armée avec les modifications suivantes, savoir :
Les trois bataillons de cette demi -brigade seront composés chacun de quatre compagnies de chasseurs seulement.
Les compagnies de carabiniers demeurent supprimées et incorporées dans les différents corps d'armée.
La musique demeurera attachée à la 61e demibrigade. Les principaux coupables seront mis incessamment au conseil de guerre.
Les chefs de corps suspendus de leurs fonctions furent réintégrés dans leur place.
A la même époque, il y eut aussi une petite insurrection parmi les troupes d'Alexandrie, à l'occasion d'un bâtiment marchand, partant
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pour France, dans lequel étaient plusieurs officiers généraux et administrateurs, qu'on disait remplis d'argent. Ce bâtiment, après avoir levé l'ancre, fut obligé de reprendre sa première position, car les soldats, impatients de ne pas être soldés, voyaient avec douleur des hommes nouvellement enrichis partant avec des malles et des ballots d'un poids énorme, se retirer de l'Egypte avec des sommes considérables et, par conséquent, donner à croire aux habitants de la France que l'armée d'Orient était au milieu de l'abondance tandis qu'au contraire [elle était réduite à l'état le plus déplorable. Une partie des militaires, gagnés et entraînés par quelques mauvais sujets, se portèrent aux batteries et tirèrent plusieurs coups de canon pour faire rentrer le bâtiment dans le port. Ce désordre continua toute la journée, et ce fut avec beaucoup de peine qu'on parvint à l'apaiser. Les auteurs de la rébellion furent livrés au conseil de guerre.
L'armée du Grand Vizir s'acheminait toujours vers El-Arisch, et de grandes dispositions étaient prises contre l'invasion dont on était menacé.
Le 3 nivôse, il partit du parc général un convoi considérable de munitions d'artillerie, avec les canonniers de la 11e compagnie du 4e d'artillerie. Le 5, les troupes stationnées au Caire et environs reçurent l'ordre de se tenir prêtes à se mettre en marche. Il arriva au Caire, près du général en chef, un envoyé du Grand Vizir. Le
lendemain de leur conférence, le bruit courut qu'il y avait une suspension d'armes.
Le 6, le général en chef passa la revue de toutes les troupes et de l'artillerie de campagne qui étaient au Caire et environs. Le parlementaire du Grand Vizir assista à cette revue; on ne manqua pas de représenter le plus de forces qu'on pouvait opposer à l'armée turque. On exécuta des évolutions; on fit défiler une nombreuse artillerie, suivie d'une grande quantité de chameaux chargés de provisions de guerre et de bouche. L'armée habillée à neuf, sous différentes tenues, avait un aspect imposant et, quoique très faible, parut encore redoutable par ces manœuvres. Aussitôt la revue, plusieurs corps filèrent sur Belbeis. L'envoyé turc s'en retourna vers l'armée du Grand Vizir.
Le 11 nivôse il se répandit le bruit que le fort d'El-Arisch était tombé au pouvoir des Turcs, et que la garnison de ce fort avait éprouvé un sort cruel. Le convoi, parti le 3, fut obligé de rétrograder. Aussitôt les ordres furent donnés pour que toutes les troupes se missent en mouvement; l'armée fila sur Belbeis. La réserve d'artillerie de campagne et l'état-major général allaient partir lorsqu'un courrier vint apporter des nouvelles qui firent arrêter la marche des troupes.
Le 15, la troupe reçut l'ordre de se mettre en marche pour se porter sur les frontières du désert ; ensuite elle reçut contre-ordre.
La malheureuse nouvelle de la prise d'El- Arisch ne se confirma que trop. Nous apprîmes qu'après sept jours de siège, l'ennemi parvint à faire une brèche praticable; que, dans ce douloureux moment, des infâmes étaient parvenus à mettre la désunion dans la garnison, à ce point
qu'une partie avait été assez lâche pour seconder l'ennemi; plusieurs scélérats avaient fait entrer des Turcs dans le fort par le moyen de cordes. La majorité des militaires restèrent fidèles à leur drapeau, et firent la résistance la plus opiniâtre; mais, après avoir perdu la plus grande partie de leurs camarades, ils furent contraints de se rendre à ces monstres qui exercèrent contre eux toutes les cruautés les plus révoltantes. Un brave résolut à leur tuer du monde sans livrer nos munitions ; se. retrancha dans le magasin à poudre et y mit le feu. L'explosion fut terrible pour quantité de Turcs. Très peu de Français échappèrent. Les Turcs rassemblèrent les têtes des hommes tués pour les présenter aux malheureux auxquels ils avaient laissé l'existence; deux des derniers furent renvoyés au Caire, par le Grand Vizir, pour donner des détails.
La clef de l'Egypte, du côté de la Syrie, était donc au pouvoir des Turcs, mais cette perte n'était rien en raison des braves qui avaient péri. La majorité des troupes faisant partie de cette garnison appartenait à la 13e demi-brigade d'infanterie de ligne.
Le général Desaix était toujours auprès de l'amiral anglais; on présumait que des négociations de paix étaient entamées pour l'évacuation de l'Egypte. Pour la troisième fois, les troupes du Caire, qui devaient agir contre l'armée ottomane, reçurent l'ordre de se mettre en marche
pour se rendre à Belbeis, où devait se rallier l'armée. Le quartier général en chef se rendit également à la même destination. Arrivé à Belbeis, le général en chef fit assembler tous les officiers généraux de l'armée, leur fit connaître la situation de l'armée ennemie et les intentions du ■Grand Vizir sur le traité de paix. Ce dernier exigeant des conditions trop désavantageuses, les hostilités allaient recommencer, et, sous peu, une bataille déciderait du sort de l'armée du Grand Vizir. De plus, il promettait à l'armée que, sous quatre mois, elle serait rendue en France. La résolution du général fut partagée par toute l'armée et tous les soldats n'attendirent que le moment de se mesurer avec l'ennemi.
Les dispositions prises confirmèrent que vraiment nous avions lieu d'espérer de revoir encore notre chère patrie. L'allégresse était générale, chacun déjà comptait les moments, et cependant nous avions encore beaucoup de dangers à «courir.
Le 25, les aveugles et estropiés destinés à retourner en France, et non encore rendus au lieu d'embarquement, partirent de Boulaq pour se rendre à Rosette. Le général en chef les fit payer de toute la solde due.
Ce même jour, le général de division Friant, -commandant les troupes de la Haute-Egypte, «descendit au Caire avec environ sept cents hommes, quatre pièces d'artillerie et quantité
de chameaux. Il laissa la Haute-Egypte en grande tranquillité avec garnison française dans tous les forts.
Dana la nuit du 25 au 26, la petite colonne du général Priant partit du Caire pour rejoindre l'armée. Un détachement de trente hommes était parti de Gizeh pour aller dans un petit village à deux lieues, faire payer une contribution de bestiaux. Les paysans refusèrent et firent prendre la fuite au détachement français qui perdit un homme; un autre fut blessé.
L'armée fut camper sous Salahieh; le quartier général y fut établi et l'avant-garde fut postée à Katieh. Il se répandit le bruit que les négociations de paix étaient réentamées avec le Grand Vizir. Le 30, le général de division Lanusse arriva d'Alexandrie avec deux bataillons et deux pièces de canon. La peste faisait toujours de ce côté des ravages.
Le peu de troupes restées au Caire étaient sans cesse sous les armes, car Mourad-Bey avec un corps de troupes voltigeait dans la Haute-Egypte et quelquefois s'approchait de Gizeh. Le général Desaix, qui était toujours à bord d'un vaisseau anglais, fit passer au général en chef des nouvelles de France très satisfaisantes. Il faisait mention que le général Masséna avait complètement battu l'armée russe en Suisse; que le général Brune avait reconquis la Hollande et que nos troupes, avant peu, posséderaient les différents
pays envahis par les puissances alliées dans la campagne dernière.
Le 5 pluviôse, tous les canonniers de Gizeh et environs reçurent Tordre de rester dans les batteries jusqu'à nouvel ordre. D'après les apparences, tout donnait à croire que nous allions définitivement avoir la paix et évacuer l'Egypte. Le 6, une petite colonne mobile de la Haute- Egypte descendit jusqu'à Gizeh. Les troupes nous dirent qu'elles avaient joint Mourad-Bey accompagné de ses Mamelouks, qu'elles leur avaient donné une chasse complète et les avaient mis en fuite. Le 8, avec joie nous apprîmes que le traité de paix entamé avec le Grand Vizir venait d'être conclu, et qu'un arrangement avait été fait avec l'amiral anglais pour assurer notre sûreté sur mer, pour retourner en France. D'après les conclusions du traité, l'Egypte devait être entièrement évacuée sous trois mois; l'armée emmenait avec elle son artillerie de siège, de place et de campagne, et généralement tout ce qui lui appartenait dans le pays; tous les objets laissés, estimés par des experts de part et d'autre, seraient payés par les Turcs à différentes époques. Le Grand Vizir devait compter aux Français des bourses au fur et à mesure de l'évacuation de l'Egypte. Enfin les conditions étaient très avantageuses. Cependant un petit nombre d'officiers supérieurs et autres se permirent de blâmer ce que le sage et vertueux Kléber venait
de conclure, ce qui donna lieu à la proclamation suivante.
Kléber, général en chef, à l'armée :
Soldats! un concours de circonstances majeures, qu'il ne m'est pas permis encore de vous faire connaître, m'a déterminé à arrêter le cours de vos victoires et à négocier avec nos ennemis au lieu de les combattre. Ainsi, d'après le traité que je viens de conclure, dans quatre mois, vous reverrez votre patrie et vous continuerez à la servir de vos armes et de votre valeur d'une manière plus efficace que désormais vous eussiez pu le faire en ces contrées.
Soldats ! si j'avais été consulté pour me charger du fardeau que m'a laissé le général Bonaparte l, certes je ne l'aurais point accepté, car je sentais trop vivement que mes forces ne répondaient point à l'importance du poste que j'occupe dans des conjonctures aussi difficiles, mais il yous est connu que je ne pouvais opter.
J'ai toutefois la conviction consolante, que, si je n'ai pas fait pour vous tout ce que méritait votre courage et votre dévouement à la République, j'ai fait au moins tout ce qu'il était humainement possible de faire dans la situation pénible où j'ai trouvé l'armée. Ceux d'entre vous qui ne seront pas sourds à la voix de la raison me rendront justice; je suis peu jaloux de l'assentiment des autres.
Soldats! des engagements solennels et réciproques nous lient avec l'armée ottomane; j'ai la persuasion la plus intime qu'il n'entre dans la pensée du Vizir, ni d'aucun des chefs des musulmans de les trahir ; mais, avec leurs institutions licencieuses, pourront-ils toujours répondre de la conduite de ceux qui leur sont
1. C'est au retour d'Egypte que le général Buonaparte modiûa l'orthographe de son nom.
subordonnés? — Non! sans doute. — C'est donc à vous, qui vivez sous une discipline sage et raisonnée, à prévenir, à éviter des rixes qui peuvent entraîner après elles les plus graves inconvénients, les suites les plus funestes. Je ne laisserai impunie aucune insulte qui pourrait vous être faite, mais aussi je punirai suivant toute la rigueur des lois ceux d'entre vous qui en auraient provoquées.
Signé : Kléber.
On ne perdit pas un moment pour évacuer les forts de Katieh, Belbeis, Salahieh.
Le 17, le grand parc d'artillerie rentra à Gizeh.
Le 19, le quartier général arriva au Caire.
Le 20, nous apprîmes que les Mamelouks de Mourad-Bey, joints aux Arabes, avaient attaqué nos troupes dans la Haute-Egypte. Les Français, quoique faibles, repoussèrent les ennemis; mais, obligés de céder au grand nombre, ils se renfermèrent dans les forts; aussitôt il partit du Caire une petite colonne de 600 hommes avec quatre canons, pour leur porter du renfort.
L'avant-garde des troupes du Grand Vizir arriva à Katieh dans l'état le plus déplorable, manquant d'eau et de subsistances, montée sur des chevaux affreux, très mal armée et équipée, marchant dans le plus grand désordre, représentant enfin une bande de brigands affamés.
Le 29, la division aux ordres du général Rampon passa le Nil pour se rendre dans le Delta.
Les premiers jours de ventôse, les troupes du Grand Vizir arrivèrent sous les murs du Caire.
394 JOURNAL DU CANONNIEH BRICARD
Déjà les forts de Katieh, Salahieh, Besbeis, Leisbé, Damiette, étaient en leur pouvoir, et on travaillait avec célérité à évacuer la citadelle du Caire, qui devait sous peu leur être remise ainsi que la ville du Caire, Boulaq, le Vieux-Caire, les forts dits Camin, Sulkosky, Dujnty, Lecoy, l'Institut, etc., etc., en un mot toute la rive droite du Nil.
Le 11, tous les dépots de l'armée partirent pour Rosette avec tous les équipages et une grande partie des administrateurs. Le Nil était constamment couvert de barques qui servaient à l'évacuation de l'artillerie et autres objets. Quantité de voitures, de chariots, d'affûts de canon et autres articles étaient journellement brisés à l'arsenal; les Français préféraient mettre hors d'état tous ces objets que de les céder à nos ennemis. Souvent il arrivait des convois de grains et d'artillerie, que l'on évacuait de la Haute-Egypte. Les soldats turcs entraient journellement au Caire, et les habitants ne pouvaient voir sans effroi de pareils monstres; chez les marchands, ils se comportaient en brigands, partout insultant hommes et femmes.
Le 12, il y eut une insurrection dans la ville du Caire, occasionnée par des Osmanlis qui tuèrent un de nos grenadiers en patrouille pour mettre l'ordre chez un marchand de café, où étaient entrés plusieurs de ces brigamls. Les Français saisirent leurs armes et firent feu sur tous le-
Osmanlis qui se trouvaient répandus dans le quartier, et ce fut avec beaucoup de peine qu'on parvint à faire sortir tous ces monstres.
Les 13 et 14, il y eut encore des petites insurrections, dans la ville du Caire, causées par l'insolence des Turcs.
Dans la nuit du 14 au 15, arriva à Boulaq le citoyen Latour-Maubourg, chef de brigade et ancien aide de camp du général Lafayette. Cet officier arrivait de France, porteur de nouvelles intéressantes pour l'armée. Il nous apprit que le retour du général Bonaparte avait singulièrement étonné, qu'à son arrivée, la situation était des plus alarmante : les ennemis sur nos frontières, la guerre de la Vendée rallumée, partout la misère à son comble, point de commerce ni de travaux publics ; des vexations de la part du gouvernement contre tous les honnêtes gens, et enfin les Français ne pouvant plus supporter l'anarchie. Il nous dit que le génie de Bonaparte avait chassé tous les hommes en place contraires au bien du peuple; qu'en un seul jour il avait fait changer de face le gouvernement, fait exiler les auteurs du malheur de la France, et avait présenté au peuple une nouvelle Constitution acceptée de tous les départements. Il dit aussi que, depuis cet heureux événement, la sérénité avait reparu sur tous les visages, que les pauvres, les riches, les enfants et les vieillards trouvaient dans les autorités des défenseurs et des appuis,
que la confiance se rétablissait de jour en jour, que le commerce commençait à renaître, que les artistes étaient secondés et encouragés, et qu'enfin chacun espérait et voyait un avenir heureux dans le nouveau gouvernement.
Ces avantageuses nouvelles répandirent dans l'armée une satisfaction bien vive, mais aussi elle fut bien surprise qu'aucun de ces détails ne fût mis à Tordre du jour, ainsi que le général en chef le faisait d'habitude.
L'évacuation se faisait toujours avec célérité; les forts de Suez et de Kosir furent remis. La ville du Caire, sa citadelle et les forts environnants, devaient être mis au pouvoir des Turcs le 22, à midi.
Les 17, 18 et 19, furent employés à évacuer l'artillerie et les magasins de la citadelle, ainsi que les forts du Caire; on y laissa toutes les pièces de canon de place.
Le 19 à deux heures après midi, le général en chef envoya contre-ordre pour l'évacuation. Aussitôt on fit remonter dans la citadelle et les forts toute l'artillerie, et même plus que ce qu'on en avait enlevé. Cependant les poudres, boulets, bombes et obus étaient déjà évacués à Alexandrie, et quantité d'objets d'artillerie très utiles à la guerre avaient été brisés pour procurer du bois dans les vaisseaux de transport.
Le 20, arriva à Gizeh la 32e demi-brigade. La division Rampon, qui était dans le Delta, reçut
l'ordre de remonter au Caire, chacun ne savait que penser de ces mouvements rétrogrades. Le soir, les chefs des corps reçurent Tordre d'approvisionner leurs troupes de cartouches, et de se tenir prêts à partir.
Le 21, à la pointe du jour, toutes les troupes furent camper sous les murs du Caire. Le soir, parut une proclamation du général en chef qui fit connaître le motif des mouvements de troupes :
Au quartier général du Caire, le 20 ventôse an VIII.
Kléber, général en chef, à l'armée :
Soldats ! le commandement de la flotte anglaise, dans la Méditerranée, ayant passé en d'autres mains, •cette circonstance apporte quelque retarda l'exécution du traité que j'ai conclu avec le Grand Vizir. Il ne saurait durer longtemps, mais en attendant il faut nous •tenir sur nos gardes et conserver cette attitude guerrière qui imprime le respect et l'effroi, lorsqu'il est nécessaire.
Soldats ! je suis chargé de veiller à votre conservalion autant qu'à votre gloire; je remplirai votre attente, «mais j'exige de vous, dans toutes les conjonctures, coniiance et obéissance.
Signé : Kléber.
Le 22, toutes les troupes levèrent le camp et furent campées à la Coubée, afin de couper passage à l'armée du Grand Vizir qui prétendait s'emparer du Caire. Mais le général Kléber qui voyait déjà différents points importants remis à
cette armée de brigands, sentait qu'il était nécessaire de conserver le Caire jusqu'à ce que le passage sur mer fût assuré par les Anglais. Il résolut de ne point continuer l'évacuation sans avoir une garantie de l'exécution du traité. Quatre bouches à feu avec beaucoup de munitions de guerre partirent de Gizeh pour aller au camp.
Le même jour, le fameux Mourad-Bey arriva au quartier général en chef, avec un passeport du général Kléber. On ignorait le motif de ces surprenantes nouvelles. D'après les apparences, nous présumâmes que les intentions du général Kléber étaient de faire un accord avec Mourad- Bey pour qu'il vive en bonne intelligence avec l'armée.
Les 23, 24 et 25 furent employés à réarmer tous les forts.
Dans la nuit du 26 au 27, après avoir remis toutes les places de la Haute-Egypte au pouvoir des troupes du Grand Vizir, toutes les troupes françaises de ce pays, au nombre de trois mille hommes, arrivèrent à Gizeh avec une très grande quantité de barques chargées de munitions de guerre et de bouche; plusieurs barques s'étaient ensablées sur le Nil, et on fut contraint de jeter leurs munitions dans l'eau. Le générai Belliard qui commandait cette colonne avait reçu des ordres précis du général en chef pour descendre au Caire avec sa troupe, dans le plus bref délai.
Ces troupes ramenèrent avec elles quantité de nègres et de négresses; la plupart des tambours et musiciens étaient des petits nègres achetés par les corps.
Le 28, avec un étonnement extraordinaire, l'armée vit à Tordre du jour une lettre de l'amiral anglais au général en chef de l'armée française en Egypte.
Kléber, général en chef, à l'armée :
Soldats ! voici la lettre qui vient de m'ètre adressée par le commandant en chef de la flotte anglaise dans la Méditerranée :
« A bord du vaisseau de Sa Majesté Britannique ta Reine Charlotte, le 8 janvier 1800.
« Monsieur,
« Je vous préviens que j'ai reçu des ordres positifs de Sa Majesté de ne consentir à aucune capitulation avec l'armée française que vous commandez en Egypte et en Syrie, à moins qu'elle ne mette bas les armes, qu'elle ne se rende prisonnière de guerre, n'abandonne tous les vaisseaux et toutes munitions des ports et ville d'Alexandrie aux puissances alliées ; qu'en cas de capitulation, je ne dois permettre à aucune troupe de retourner en France avant qu'elle n'ait été échangée. Je crois également nécessaire de vous informer que tous les vaisseaux ayant des troupes françaises à bord, et faisant voile de ce pays munis de passeports signés par d'autres que ceux qui ont le droit d'en accorder, seront forcés par les officiers des vaisseaux que je commande de rentrer 'à Alexandrie. Enfin, que les bâtiments qui seront rencontrés retournant en Europe
avec des passeports accordés en conséquence d'une capitulation particulière avec une des puissances alliées, seront retenus comme prises et tous les individus à bord considérés comme prisonniers de guerre.
« Signé : Keith. »
Soldats! nous saurons répondre à une telle insolence par des victoires; préparez- vous à combattre !
Signé : Kleber.
Cette lettre mit un terme aux incertitudes. Les Français, qui, depuis vingt jours, comptaient les heures et les minutes en attendant l'heureux moment du départ, éprouvèrent une grande douleur. Les soldats, animés d'un désespoir pareil à une rage, mirent de côté les petites provisions qu'ils avaient faites en tabac, café, etc., pour la traversée, saisirent leurs armes et leurs cartouches, et ne songèrent plus qu'à se battre.
Aussitôt le général en chef fit sommer le Grand Vizir de se retirer avec son armée au delà des déserts, mais ce dernier répondit qu'il prétendait prendre possession de l'Egypte; que lui, au contraire, eût à se retirer du Caire, ou qu'il allait attaquer l'armée française.
Les ordres furent donnés et les dispositions prises pour l'attaque. Malgré le grand nombre d'ennemis à combattre, nos soldats étaient assurés de la victoire.
La nuit du 28 au 29, l'armée, nombreuse de onze mille combattants, se mit en marche pour
repousser l'armée du Grand Vizir, évaluée à soixante mille hommes.
Le 29, à la pointe du jour, l'ennemi fut attaqué sur tous les points et partout on vit les Turcs culbutés. La mousqueterie et la canonnade, rien qu'à mitraille, mirent l'ennemi en telle déroute qu'en moins de deux heures, l'armée avait disparu : une grande partie fut tuée; le reste prit une fuite si précipitée qu'ils furent obligés d'abandonner treize canons, quatre pièces anglaises, quantité d'équipages et de bestiaux. L'armée française poursuivit les débris de l'armée turque et arriva, dans la nuit du 29 au 30, sous les murs de Belbeis, qui fut obligé de se rendre à la première sommation des Français.
Le 29, au soir, il se fit un rassemblement à Boulaq, composé de la populace du pays et d'un grand nombre d'Osmanlis restés au Caire et dans les environs, au moment où l'armée turque fut attaquée. En moins d'un quart d'heure, la révolte éclata à Boulaq et au Caire. Partout les Français furent poursuivis et quantité d'entre eux ne purent échapper à la férocité de ces brigands. L'adjudant général Duranteau, qui commandait le peu de troupes restées au Caire, fit sonner l'alarme par quelques coups de canon, et donna l'ordre pour que tous les Français qui étaient au Caire et à Boulaq se réunissent dans la maison du général en chef, sur la place de l'Esbekieh. Une partie des troupes et des marins de Boulaq
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se réfugièrent dans l'île de la Quarantaine, entre Boulaq et Aïn-Babet.
Le soir, l'étendard de la révolte courut dans toutes les rues de la capitale, et bientôt la maison du général en chef, où étaient deux cents hommes, vit sa communication interceptée avec la citadelle et tous les forts environnants; un grand nombre d'Arabes se répandirent dans les jardins et chemins attenant à ces deux villes. Quantité d'Osmanlis et de Mamelouks qui avaient gagné la plaine, lors de la bataille, s'introduisirent dans la ville et augmentèrent le nombre des révoltes.
Nasif- Pacha, accompagné de tous les chefs de l'ancien gouvernement, fit son entrée par la porte des Victoires ; il annonça au peuple que les Français avaient été taillés en pièces et qu'il venait prendre possession de la capitale au nom du sultan Sélim. Il avait avec lui dix mille cavaliers turcs, deux mille Mamelouks et dix mille habitants des villages circon voisins qui s'étaient armés.
Ils célébrèrent le triomphe de leurs armes et la défaite des infidèles. Au récit d'aussi belles victoires, les esprits s'animèrent et chacun voulut contribuer au succès du Grand Vizir.
Cependant notre armée était en marche sur Salahieh, pour chasser les débris de l'armée turque jusque dans les sables du désert.
Dans la nuit du 29 au 30, les batteries de la citadelle envoyèrent quelques bombes sur le quartier de rassemblement.
Dans la même nuit, arriva le général Lagrange, avec une brigade d'infanterie ; une partie de cette troupe gagna la place de l'Esbekieh, et plusieurs pièces de canon, mises en batterie, firent un très bon effet sur la populace qui voulait s'emparer du quartier général.
La révolte devint considérable; des barricades en maçonnerie furent faites dans toutes les rues, les maisons environnantes furent murées et crénelées pour servir de refuges et de retranchements aux révoltés.
La plupart des Grecs et chrétiens furent pillés et insultés par les brigands. Les Gophtes de la Syrie furent égorgés et tous les partisans des Français massacrés. Le bombardement redoubla sur tous les points et, à trois heures après midi, on parvint à mettre le feu dans la grande rue du bazar de Boulaq.
Le général en chef, instruit que les villes du Caire et de Boulaq étaient en insurrection, et ne paraissaient pas vouloir rentrer dans Tordre, fit rétrograder plusieurs corps de troupes, commandés par le général Friant. Des courriers furent expédiés pour faire remonter d'Alexandrie des munitions de guerre. Tous les magasins et l'arsenal étaient dénués de tous ces objets si essentiels.
Les révoltés s'organisaient tous les jours; tous les corps de métiers travaillaient jour et nuit à la destruction des Français; plusieurs pièces de
canon qu'ils s'étaient procurées dans le nombre de celles prises par notre armée à Matarieh, et laissées provisoirement sur le champ de bataille, faute de moyens de transport, furent placées dans des endroits de manière que tous les coups nous détruisaient du monde. Des massacres affreux se faisaient toujours des Gophtes, des Grecs et de tous nos partisans.
La canonnade et la fusillade étaient on ne peut plus vives, mais le bombardement allait très lentement, car nous étions pauvres en fer coulé; cependant le feu fut mis plusieurs fois par la bombe, la grande quantité de terre, qui entre dans la construction des maisons, l'empêcha de se propager.
Le général Friant résolut d'éloigner de la place de l'Esbekieh les ennemis qui, retranchés dans les rues et maisons voisines, nous détruisaient beaucoup de monde. Il fit armer de torches les soldats de la compagnie des dromadaires ainsi que des compagnies de grenadiers pour incendier toutes les maisons environnantes.
Le 2 germinal, à onze heures du matin, on commença l'attaque; en moins d'une heure, tout ce quartier fut en flammes; l'après-midi le feu du canon, de la mousqueterie et de l'incendie redoubla plus que jamais, de manière que la ville du Caire paraissait embrasée.
A Boulaq, l'incendie fit également un ravage affreux; le quartier le plus considérable fut dévoré.
Dans la nuit du 2 au 3, une sentinelle, tuée sur les remparts de Gizeh, causa une alerte; il faisait si noir que Ton ne pouvait découvrir la plaine; plusieurs coups de canon et une cinquantaine de coups de fusil, tirés' au hasard sur des hommes, firent prendre la fuite aux Arabes.
A la pointe du jour, nous découvrîmes dans la campagne tous les habitants fuyant les villages avec leurs bestiaux que les Arabes voulaient enlever.
Le 6, le général en chef arriva au Caire avec plusieurs corps d'infanterie et une grande partie de la cavalerie. On assurait qu'Ibrahim et plusieurs autres beys étaient aussi dans la ville avec un grand nombre de Mamelouks. Le 7, le bombardement fut suivi avec plus d'activité.
Le général Kléber ne put faire entendre la vérité aux habitants et les propositions de paix furent rejetées.
Le 8, le feu fut constamment dans différents quartiers de la ville ; les cris perçants de la populace se faisaient entendre jusque sur les bords du Nil. Le 9, après midi, les révoltés firent savoir au général en chef Kléber que leurs intentions étaient de capituler.
A dix heures du soir, le général envoya près d'eux un homme marquant du pays, pour traiter avec les chefs. Pour toute réponse, ils gardèrent avec eux l'envoyé du général.
Le 10, à deux heures du matin, le feu redouble;
des canons de 24, quinze mortiers et plusieurs obusiers de siège font un feu continuel sur la ville. A dix heures du matin, les assiégés renvoient pour capituler. A l'instant, le feu cesse de toutes parts, mais les révoltés saisirent cette occasion pour rétablir leurs barricades et retranchements.
Le soir, la paix fut conclue. Il fut décidé que les troupes du Grand Vizir, ainsi que les beys et Mamelouks, se retireraient dans la Syrie avec armes et bagages; que le nombre de chameaux nécessaires pour le transport de leurs vivres et bagages leur serait fourni pour traverser les déserts; que le lendemain, les troupes françaises prendraient possession des principaux postes du Caire.
Pendant la nuit du 10 au 11, on arrêta un convoi de chameaux, sortant du Caire, chargé d'objets précieux. C'était contre les conditions du traité.
Le 11, à la pointe du jour, les grenadiers furent, conformément au traité, pour s'emparer des premiers postes : les soldats turcs leur firent signe de se retirer en disant qu'ils ne voulaient plus capituler. Nos gens revinrent au quartier général pour faire part du refus. Dans la matinée, des négociations furent entamées de nouveau. A midi, le général en chef donna l'ordre pour que tous les forts et batteries se tinssent prêts à faire feu au premier coup de canon tiré du quartier
général. Le restant de la journée et la nuit du 11 au 12 furent assez calmes ; chacun espérait que la paix serait définitivement conclue.
Le 12, à la pointe du jour, un coup de canon, parti de la place de l'Esbekieh, annonça la rupture du traité. A l'instant les forts et les batteries grondèrent sur le Caire et sur Boulaq ; le feu fut extrêmement violent pendant toute la journée. La nuit, le bombardement fut lentement entretenu jusqu'au lendemain matin.
Le 13, la canonnade reprit sa vigueur de la veille et l'incendie dans deux quartiers différents du Caire paraissait faire beaucoup de dégâts.
Dans la nuit du 13 au 14, on fit une forte attaque; le bombardement fit un ravage affreux; notre infanterie s'empara de plusieurs points importants où des mosquées servaient de refuge aux révoltés; un nombre considérable de ces derniers furent massacrés à la baïonnette. Par les positions qu'occupaient nos gens, un nombreux rassemblement se trouvait cerné dans un quartier de la ville qui nécessairement devait tomber au pouvoir des Français; mais des soldats se répandirent dans les maisons pour y piller. Les ennemis saisirent ce moment de désordre pour attaquer avec vigueur et contraignirent nos gens à abandonner leur nouvelle conquête en se reployant sur la place de l'Esbekieh. Par ce mouvement rétrograde, vingt grenadiers se trouvèrent cernés par une nombreuse populace et se voyaient
au moment d'avoir la tête tranchée par ces brigands. Nos grenadiers, toujours intrépides, font un feu terrible, et, baïonnette en avant, foncent à travers une multitude d'hommes armés, traversent tout un quartier en culbutant ceux qui s'opposent à leur passage et parviennent sur la place de l'Esbekieh sans avoir perdu un seul homme. Plusieurs autres petits postes qui, comme eux, se trouvèrent cernés n'eurent pas autant d'avantage; aucun ne put échapper à la férocité de ces monstres. Nous perdîmes dans cette affaire environ soixante hommes.
Un bâtiment marchand de Smyrne étant arrivé, le capitaine, suspecté d'être espion des Anglais, fut mis en état d'arrestation.
Les 15 et 16, beaucoup de Mamelouks sortirent du Caire, pour rejoindre Mourad-Bey dans la Haute-Egypte. Ils nous dirent qu'il y avait une grande désunion entre les Mamelouks et les Turcs. Ces derniers commettaient toujours les plus grandes cruautés contre les partisans des Français.
Le 16, avec une grande surprise, on vit revenir de la ville un grenadier de la 75e, du nombre de ceux qui furent assaillis dans la journée du 14. Ce brave, voyant trancher la tête de ses camarades, résolut de se tuer, plutôt que de partager leur sort. Il allait se lancer dans les flammes d'un incendie lorsque, par le plus grand hasard, il reconnaît parmi la multitude des bourreaux,
un Mamelouk qui avait été au service du général Bonaparte; il le nomma par son nom, et aussitôt le généreux Mamelouk lui fit un rempart de son corps. Pendant qu'il cherche à intercéder pour ce malheureux, il reçoit plusieurs coups de fusil dirigés sur le grenadier, et, malgré ses blessures, parvient à le sauver, le cache, et, à la faveur de la nuit, le fait passer du côté des Français. Ce fut un trait d'humanité bien rare pour un Mamelouk.
Le 17, le drapeau rouge fut déployé sur tous les minarets de la ville. A ce signal, les enfants et les vieillards des deux sexes prirent part à l'insurrection. De grands préparatifs furent faits pour une attaque générale; le serment fut prêté de ne pas déposer les armes avant d'avoir anéanti les Français. Le bombardement était toujours suivi autant que le permettait notre approvisionnement; de toutes les parties de la ville, on entendait des hurlements effroyables.
Une douzaine de militaires, indignes du nom de Français, eurent la scélératesse de déserter leur drapeau, pour se ranger du parti des brigands; ils guidaient la marche des révoltés et nous faisaient beaucoup de mal, ayant quelque connaissance de nos ressources et de nos positions; plusieurs même eurent l'insolence de sommer, en leur nom, des forts de se rendre.
Il nous arriva de Rosette un convoi de munitions d'artillerie; cette ressource précieuse ras-
sura beaucoup, car nous étions très pauvres en munitions, et nous avions de grandes craintes que les convois fussent arrêtés par les habitants de la campagne.
Le siège commençait à donner des inquiétudes; les habitants se familiarisaient avec le canon, et s'opiniâtraient ; les campagnes commençaient aussi à fermenter et nos moyens diminuaient. A Boulaq, on paraissait se régler sur le Caire pour résister.
Le 19, deux bataillons de la 9e et deux de la 22° légère arrivèrent au Caire, revenant de Salahieh. Ils rapportèrent que les débris de l'armée du Grand Vizir, jetés dans le désert par notre armée, avaient presque entièrement péri dans les sables; plusieurs tribus d'Arabes les avaient poursuivis; quantité avaient aussi péri faute de subsistance, et les Arabes avaient fait sur eux un butin immense.
Le 22 au soir, un feu considérable dévora différents quartiers de la ville. La 9° et la 22e s'emparèrent d'un poste important; les révoltés tentèrent plusieurs fois de le reprendre, mais les baïonnettes les contraignirent à reculer avec beaucoup de pertes.
Le 23, arriva du Delta la 21e légère. Le soir, l'incendie fut considérable dans la ville. La nuit du 24 au 25, la ville du Caire fut extraordinairement bombardée. Ce ne fut qu'un roulement.
Le 25, à la pointe du jour, Boulaqfut vivement
attaqué. En moins d'une heure, les maisons furent en flammes. Sur les huit heures, ordre fut donné d'enlever les barricades à la baïonnette. La charge se fait entendre, nos soldats se précipitent sur les retranchements; en moins d'une heure, Boulaq est en notre pouvoir. Cependant les révoltés se réfugièrent dans les maisons, qui devinrent autant d'obstacles; on fut obligé d'y mettre le feu. La ville fut livrée au pillage et aux horreurs de la guerre. La plupart des habitants avaient fui. Le quartier des marchands et négociants n'était qu'un brasier, le reste des maisons s'était écroulé; enfin, le tout faisait horreur.
Le feu continuait à faire de grands ravages au Caire, spécialement dans les environs de la place de l'Esbekieh.
Mourad-Bey, avec ses Mamelouks, était campé du côté des Pyramides de Memphis, à trois lieues de Gizeh. Il fit descendre de la Haute-Egypte des grains et des bestiaux pour alimenter notre armée; il respecta religieusement le traité fait avec les Français. L'ordonnateur en chef Dauze se rendit près de lui, accompagné d'un détachement d'infanterie, pour affaire d'administration. Mourad-Bey demanda à voir manœuvrer nos fantassins: il fut extraordinairement surpris de la vivacité et de la précision de leurs manœuvres; il témoigna son contentement au détachement en le priant d'accepter une bourse de trente louis pour boire à sa santé.
Le 26, au soir, on fit de grands préparatifs pour attaquer le Caire, s'emparer des postes importants et incendier les quartiers que Ton ne pourrait pas conserver. Tout fut également préparé pour faire jouer une mine établie sous une grande maison, située à l'angle de la place de l'Esbekiek; elle servait de refuge aux insurgés.
L'attaque eut lieu une heure avant la nuit; la garnison de la citadelle fit une sortie, la division Reynier s'introduisit dans la ville par la Goubée et les autres troupes attaquèrent du côté de la place. Déjà notre infanterie s'avançait; des barricades étaient enlevées à la baïonnette; les ennemis avaient été attirés sur la maison qu'on voulait faire sauter. Mais il survint un orage si violent que les habitants même en furent étonnés ; le tonnerre grondait fortement sur la ville, et paraissait vouloir seconder les Français. Le sol devint si mauvais pour les hommes de pied qu'il était impossible de se tenir debout. Cet inconvénients, joint aux craintes que l'incendie ne pût réussir rapport à l'humidité des roseaux, fit donner contre-ordre, toutes les troupes arrêtèrent leur marche et rentrèrent dans leurs positions.
Les 27 et 28 furent assez calmes. Nous apprîmes que beaucoup de bâtiments de transport turcs, dont les capitaines ignoraient la rupture du traité, étaient entrés dans les ports d'Alexandrie pour transporter de l'Egypte en France les
troupes de la République. Toutes leurs provisions de bouche et de guerre vinrent fort à propos à notre secours. Il partit une petite colonne pour aller chasser de Suez les Arabes et les Anglais établis dans cette ville depuis notre évacuation.
Le général Belliard, avec une petite colonne, partit également pour chasser du Delta, de Damiette et du fort Leisbeh, les troupes qui y étaient retranchées. Ce brave général, avec douze cents hommes, attaqua les ennemis au nombre de douze mille, dans les environs du village de Chouara, le culbuta et s'empara de dix canons; Damiette et le fort Leisbeh tombèrent en son pouvoir. Des proclamations apprirent aux habitants de ces contrées la victoire des Français remportée sur l'armée du Grand Vizir.
La ville de Damiette fut imposée à une somme de 200 000 livres, soit en argent, soit en marchandises. L'insurrection avait pénétré jusque dans les villages; après différentes sommations, les insurgés répondirent qu'ils n'avaient d'ordre à prendre que du Grand Vizir. Le général Valentin, à la tête d'un corps de grenadiers, les réduisit successivement, imposant de fortes contributions.
Ces différents succès firent le meilleur effet dans la Basse-Egypte. Le calme rétabli, le général Belliard fut rappelé au Caire, où il arriva le 23, dans la matinée.
Le 28, au soir, le général en chef fit attaquer la ville du Caire sur tous les points. La division Reynier fit son attaque du côté de la porte des Victoires. On fonça sans brûler une amorce sur les retranchements ennemis, malgré une pluie de balles. S'emparant des premières tranchées, on fit une boucherie horrible de tous ceux qui voulurent résister. Avec le même sang-froid, on se rendit maître de la deuxième ligne de retranchements qui fut défendue avec une opiniâtreté extraordinaire. Mais rien ne put tenir. La division pénétra dans l'intérieur en culbutant tout. Des maisons murées et crénelées servaient de refuge; il fallut les incendier pour contraindre les ennemis à en sortir. Après en avoir détruit un nombre incalculable, on se rendit maître d'un quartier considérable de la ville.
La colonne qui attaqua du côté de la place de l'Esbekieh eut d'abord de grands avantages; la mine joua avec beaucoup de succès, ensevelissant quantité d'ennemis sous les décombres. Mais, par une malheureuse méprise, nos troupes ne purent percer plus avant et la jonction avec la division Reynier ne put avoir lieu. Cette affaire fut on ne peut plus meurtrière, car nos hommes étaient harassés d'avoir fait jouer la baïonnette. Le nombre d'hommes tués chez l'ennemi fut incalculable; on prit deux canons. Nous eûmes dans cette attaque environ six cents braves hors de combat.
Mourad-Bey, toujours en bonne intelligence avec le général Kléber, fit entrer en secret, au Caire, un de ses sujets pour engager Ibrahim- Bey et Nasif-Pacha à capituler; ces derniers envoyèrent trois parlementaires au quartier général : Kléber leur donna audience devant son état-major. Après avoir rejeté les exigences des assiégés, il les conduisit à une croisée d'où Ton voyait le Caire et Boulaq. Leur montrant cette dernière en brasier, il leur dit que tel serait bientôt l'état de la capitale si elle ne se soumettait. Les envoyés retournèrent dans le Caire pour faire part de ce qu'ils avaient vu et entendu. Ils revinrent un moment après avec des conditions qui ne purent encore être acceptées. Le bombardement redoubla.
Les 29 et 30 furent employés à enlever de Boulaq tous les objets utiles aux travaux de l'artillerie, du génie, de la marine et des subsistances militaires. Cette ville fut imposée par le général en chef à payer une contribution de 642,857 1.2 fr. 10 c. en espèces et de 964,285 1. 14 fr. 3 centimes en marchandises, le tout payable sous dix jours.
Dans la nuit du 30 germinal au 1er floréal, la division Reynier s'introduisit plus avant dans la ville sans grande résistance. La perte des assiégés dans la journée du 28 avait tellement répandu l'effroi qu'ils paraissaient vouloir capituler.
Le 1er floréal, les parlementaires revinrent pour la troisième fois; les hostilités cessèrent et
416 JOURNAL DU CANONNIEH BRICARD
le lendemain une capitulation fut définitivement conclue. Il fut arrêté que, dans la journée, les habitants et les Osmanlis remettraient à l'armée française toute leur artillerie et leurs munitions de guerre ; qu'une partie de la ville et les postes les plus importants seraient occupés par nos troupes; que, sous deux jours, les Osmanlis et les Mamelouks se rendraient à la Goubbeh pour prendre de suite la route de Salahieh, avec le nombre nécessaire de chameaux portant les subsistances indispensables pour traverser le désert. Les conditions du traité furent exactement suivies.
Le 3, un convoi considérable de djermes descendit le Nil pour aller à Rosette chercher des munitions de guerre. Le 4, les troupes parties pour l'expédition de Suez revinrent au Caire, après avoir laissé une garnison dans ce petit fort qui défend l'entrée d'un port sur la mer Rouge. Elles nous dirent qu'à leur approche les Arabes et les Anglais voulurent faire résistance, mais contraints de céder, ils prirent une fuite si précipitée qu'ils abandonnèrent sur les bords de la mer quantité de marchandises, telles que mousseline, café, sucre, etc., et environ cent cadavres sur le champ de bataille, parmi lesquels une douzaine d'Anglais. Chemin faisant, nos troupes avaient rencontré, près le fort d'Agcroud, Osman- Bey et Hassan suivi de deux cents Mamelouks et Arabes. Ce bey était passé à Suez pour conférer
avec les Anglais et les engager à marcher avec lui sur le Caire. Après une courte fusillade dans laquelle on leur tua une trentaine d'hommes, ils prirent la fuite à la faveur de la nuit.
Le 5, les Mamelouks et les Osmanlis se mirent en marche, conformément au traité, et accompagnés par la division Reynier jusqu'au bord du désert. La panique était telle parmi eux que, malgré la supériorité de leur nombre, ils craignaient sans cesse d'être attaqués en plaine par nos soldats.
Le 6, au matin, le général en chef fit assembler l'armée dans les plaines de la Goubbeh, et, après différentes évolutions militaires que virent avec admiration les beys Osman-Bardessy et Osman- Ascar, il fit son entrée triomphale dans la ville du Caire, de la manière la plus guerrière. La musique et une grande canonnade précédèrent et accompagnèrent la marche de l'armée. Les habitants du Caire et de Boulaq, aussi étonnés qu'effrayés de nos victoires, attendaient avec crainte le châtiment; plus de trois cent mille âmes furent témoins de l'entrée victorieuse des vainqueurs.
Les ordres les plus sévères furent donnés à l'armée pour que les personnes et les propriétés fussent religieusement respectées. La capitale fut imposée à douze millions de contributions, tant en argent qu'en marchandises. Cette somme vint à propos pour subvenir aux besoins de l'armée
qui, à cette époque, avait un arriéré de solde considérable, et tous ses magasins dénués des objets de première nécessité.
Le 8, fausse alerte causée par un détachement de Mamelouks de Mourad-Bey, qui avait été aperçu par les espions et annoncé comme une armée nombreuse. Aussitôt l'armée sortit du Caire; un moment après, on fut mieux instruit et les troupes françaises rentrèrent dans la ville.
Le 11, le général en chef Kléber, suivi de son état-major et de différents détachements à pied et à cheval, se rendit à Girgeh, situé sur les bords du Nil, à une lieue de Gizeh, lieu où il devait avoir une conférence avec Mourad-Bey. Une grande maison fut préparée pour l'entrevue. Il eut un long entretien et on nous en rapporta les premières paroles :
« Mourad-Bey, dit Kléber, depuis longtemps j'admirais avec vénération votre portrait, mais je vois avec un vif intérêt que l'artiste ne vous a pas imité aussi avantageusement qu'il le devait.
— Grand capitaine, répondit Mourad-Bey, il est vrai que mon portrait n'est pas bien ressemblant, et cependant il n'y a point de faute de la part de l'artiste, mais sachez que lorsque je fus peint je n'avais pas le bonheur d'être assis auprès du général Kléber. »
Mourad-Bey parut désirer voir manœuvrer nos troupes. Le général Kléber s'empressa de le satisfaire; les beys continuèrent à s'étonner de la pré-
cision et de la rapidité des évolutions; ils ne firent pas autant d'éloge de notre cavalerie. Les détachements reçurent une bourse pour boire à la santé de Mourad-Bey.
Ce généreux vieillard fit présent au général Kléber d'un superbe cheval orné d'un harnachement d'une magnificence extraordinaire; il lui donna également un poignard enrichi d'or et de pierreries de la plus rare beauté. Le général Damas, chef d'état-major général de l'armée, reçut aussi en présent un magnifique cheval richement orné.
Le soir, le général en chef rentra au Caire, et Mourad-Bey se retira dans la Haute-Egypte. D'après un traité d'alliance et de paix, Mourad- Bey prit possession d'une province de la Haute- Egypte.
Le 15, la division Reynier, après avoir conduit les Osmanlis jusqu'au désert, rentra dans la ville.
La peste s'était montrée à Rosette et à Damiette. Cependant, la tranquillité s'affermissait de jour en jour; le général Kléber donna des ordres pour faire fortifier les places et côtes de l'Egypte, principalement le Caire. Cette cité n'était aucunement reconnaissable ; les quartiers de l'Esbekieh, des Cophtes, des Francs, de la Grande Mosquée, de la porte de la Victoire, de la place de la Citadelle, n'étaient plus que décombres. Quantité de maisons devaient encore être abattues afin de percer le Caire, d'un bout à l'autre, par de grandes rues
qui devaient conduire dans les forts et faubourgs de la ville.
Le 18 floréal, le général Kléber fit connaître qu'il avait reçu des nouvelles de France, en mettant à Tordre du jour la proclamation suivante :
Soldats! les intérêts de la République ont rendu nécessaire rétablissement d'une nouvelle constitution et je suis chargé de la proposer à votre acceptation. Je désire que votre adhésion soit unanime, et que, malgré la distance qui vous sépare de vos concitoyens, vous confondiez vos opinions, vos sentiments et vos vœux avec ceux de la nation entière.
Signé : Kléber.
Le 21, la 21e légère, la 88e, le 14e dragons, un détachement de dromadaires et plusieurs pièces de canon partirent de Gizeh, sous les ordres des généraux Donzelot et Zayonchek, pour aller prendre possession des places de la Haute- Egypte.
Le vaisseau anglais le Cormoran fut jeté sur les côtes d'Aboukir par un grand coup de vent; les Français y portèrent un prompt secours, et tirèrent des mains des Arabes l'équipage, fort de cent cinquante hommes, qui furent faits prisonniers de guerre.
Les contributions se levaient; leur produit paya l'arriéré de solde de Tan VII, et les quatre premiers mois de Tan VIII. Le tout fut acquitté
en marchandises : café, sucre, savon, tabac, toile, mousseline, etc., etc.
Vers la fin de floréal, le général en chef Kléber donna de l'avancement aux généraux, officiers et soldats. Je reçus un brevet de lieutenant d'artillerie, pour entrer dans une compagnie de pontonniers.
Dans les premiers jours de prairial, le général en chef vint résider à Gizeh, dans la maison de Mourad-Bey , en attendant que son quartier général fût rétabli au Caire.
Le pont de bateaux fut entièrement terminé sur le Nil; une culée était située dans Gizeh et l'autre dans l'île Raouda, près le Meqias.
Le 12 prairial, la majorité des généraux français se réunirent chez le général en chef Kléber. Ce conseil de guerre donna matière à différentes nouvelles. Les uns dirent que les Anglais avaient envoyé le passeport pour l'armée, signé du gouvernement britannique, et que bientôt nous passerions en France. D'autres dirent qu'une escadre russe était en croisière devant les côtes de l'Egypte.
Dans la nuit du 12 au 13, la 61e et un régiment de dragons reçurent ordre de partir de suite pour Damiette.
Dans la nuit du 13 au 14, plusieurs régiments de cavalerie et deux demi-brigades d'infanterie passèrent le Nil à Boulaq, car, dans la même nuit, le pont de Gizeh avait été rompu par les grandes eaux.
Le lendemain 44, le pont fut raccommodé.
Le général en chef partit de Gizeh, sur une eange, pour se rendre à Ramanieh, où se faisait un rassemblement de troupes. On ne savait rien de positif, et il n'y avait aucune apparence de nouvelle invasion. La division Rey nier resta seule au Caire.
Les Anglais du Cormoran arrivèrent à la citadelle. L'escadre anglaise, en croisière sur la Méditerranée, fit répandre des bruits pour exciter des troubles parmi les troupes françaises ; ils essayèrent de faire persuader à l'armée qu'il ne tenait qu'à son général de se rendre en France, conformément au traité d'El-Arisch.
Le 22, le général en chef revint à Gizeh.
Le 23, les prisonniers de guerre anglais descendirent à Gizeh pour y être employés, avec salaire, aux travaux de l'artillerie.
Le 25, vers dix heures du matin, le général en chef Kléber partit de Gizeh, avec ses guides à pied et à cheval, pour se rendre au Caire, et y visiter la maison à laquelle il faisait travailler. Vers une heure après midi, étant à se promener dans le jardin avec le citoyen Protain, son architecte, un monstre se présente hypocritement à lui et demande à lui baiser la main ; Kléber, occupé, ne le repoussa pas. Le scélérat profite de sa distraction et lui plonge un coup de poignard dans le flanc gauche. L'infortuné Kléber tombe évanoui dans son sang; Protain prend la défense
du général en chef; mais, n'ayant pour toute arme que sa canne, il reçoit six coups de poignard, et, bientôt, est renversé. L'assassin frappe de nouveau le général Kléber, déjà blessé à mort, et prend la fuite; un canonnier des guides arrive, mais trop tard, court après le meurtrier et le trouve caché dans une citerne, dans l'eau jusqu'aux épaules; il est arrêté, garrotté, et chacun s'empresse de porter secours aux victimes.
Bientôt la désolation est répandue; la générale se fait entendre de tous côtés, les troupes prennent les armes en attendant des ordres; la consternation était dans les rangs et cependant on espérait la guérison des blessures. Mais bientôt on apprit que Kléber n'existait plus; au bout de trois heures, il était mort.
En apprenant ce revers, auquel les troupes avaient peine à croire, on fut plongé dans une douleur profonde; chacun disait : « Nous venons de perdre notre meilleur ami! » Les habitants du Caire restèrent calmes.
Le canon fut chargé d'annoncer dans toute l'Egypte la mort du vertueux Kléber; un coup de canon était tiré de la citadelle toutes les demiheures.
LecitoyenMenou, le plus ancien divisionnaire, prit le commandement provisoire de l'armée. La majorité des militaires apprirent cette nouvelle avec un grand étonnement.
Le 26, parut la proclamation suivante :
Au quartier général du Caire, le 26 prairial an VIII.
Abdallah -Jean Menou, général de division, commandant en chef l'armée, par intérim, à l'armée :
Soldats î un horrible attentat vient de vous enlever un général que vous chérissiez et respectiez ; un ennemi qui ne mérite que le mépris et l'indignation du monde entier, un ennemi qui n'avait pu vaincre les Français commandés par le brave Kléber, a eu la lâcheté de lui envoyer un assassin.
Je vous dénonce, je dénonce au monde entier le Grand Vizir, chef de cette armée que vous avez détruite dans les plaines de Matarieh et d'Héliopolis. C'est lui qui, de concert avec son agha des janissaires, a mis le poignard à la main du nommé Soleiman-El-Alepi qui, parti de Gaza depuis trente-deux jours, nous a enlevé hier par le plus noir des assassinats celui dont la mémoire doit être chère à tout bon Français.
Soldats ! Kléber avait dissipé, en marchant à votre tête, cette nuée de barbares qui, de l'Europe et de l'Asie, étaient venus fondre sur l'Egypte. Kléber, en dirigeant vos invincibles cohortes, avait reconquis l'Egypte en dix jours de temps. Kléber avait tellement restauré les finances de l'armée que tout l'arriéré était payé et la solde mise au courant. Kléber, parles règlements les plus sages, avait réformé une grande partie des abus presque inévitables dans les grandes administrations. Le plus bel hommage que vous puissiez rendre à la mémoire du brave Kléber est de conserver cette attitude fière et imposante qui fait trembler vos ennemis partout où vous portez vos pas, c'est de vous soumettre vous-mêmes à cette discipline qui fait la force des armées, c'est de vous rappeler sans cesse que vous êtes des républicains, et que partout vous devez donner l'exemple de la moralité et de l'obéissance à
vos chefs, comme vous donnez partout celui du courage et de l'audace dans les combats.
Soldats ! l'ancienneté de grade m'a porté provisoirement au commandement de l'armée; je n'ai à vous offrir qu'un attachement sans bornes à la République, à la liberté et à la prospérité de la France.
J'invoquerai les mânes de Kléber, j'invoquerai le génie de Bonaparte et, marchant au milieu de vous, nous travaillerons tous de concert pour l'intérêt de la République.
L'armée connaîtra incessamment tous les détails de l'horrible assassinat, ainsi que de la procédure qui a eu lieu pour la recherche et la punition de l'assassin et de ses complices.
Signé : Abdallah-Jean Menou.
Le 28, les devoirs funèbres furent rendus; toutes les troupes armées se rendirent sur la place de l'Esbekieh; au bruit de la canonnade, une musique funèbre accompagna le cortège sur la place d'Ibrahim-Bey, lieu où une tombe avait été préparée pour l'incomparable Kléber. Jamais cérémonie ne fit autant d'impression : généraux, officiers, soldats, administrateurs, employés et même étrangers à l'armée ne purent retenir leurs larmes.
Le citoyen Fourier, membre de l'Institut national, y prononça le discours suivant :
Français! au milieu de ces apprêts funéraires, témoignages fugitifs mais sincères de la douleur publique, je viens vous rappeler un nom qui vous est cher et que l'histoire a déjà placé dans ses fastes; trois
jours ne se sont point encore écoulés depuis que vous avez perdu Kléber, général en chef de l'armée françaiseen Orient. Cet homme que la mort a tant de fois respecté dans les combats, dont les faits militaires ont retenti sur les rives du Rhin, du Jourdain et du Nil, vient de périr sans défense sous les coups d'un assassin.
Lorsque vous jetterez désormais les yeux sur cette place, dont les flammes ont presque entièrement dévoré l'enceinte, et qu'au milieu de ces décombres qui attesteront longtemps les ravages d'une guerre terrible et nécessaire, vous apercevrez cette maison isolée où cent Français ont soutenu pendant deux jours entiers tous les efforts d'une capitale révoltée, ceux des Mamelouks et des Ottomans, vos regards s'arrêteront malgré vous sur le lieu fatal où le poignard a tranché les jours du vainqueur de Maëstricht et d'Héliopolis.
Vous direz : c'est là qu'a succombé notre chef et notre ami; sa voix tout à coup anéantie n'a pu nous appeler à son secours ! — Oh ! combien de bras en effet se seraient levés pour sa défense! — Combien de vous eussent aspiré à l'honneur de se jeter entre lui et son assassin ! Je vous prends à témoin, intrépide cavalerie qui accourut pour le sauver sur les hauteurs de Corain et dissipa en un instant la multitude d'ennemis qui l'avaient enveloppé ! Cette vie qu'il devait à votre courage, il vient de la perdre par une confiance excessive qui le portait à éloigner ses gardes et à déposer ses armes.
Après qu'il eut expulsé les troupes de Nasif-Pacha, Grand Vizir de la Porte, il vit fuir ou tomber à ses pieds les séditieux, les traîtres ou les ingrats. C'est alors que, détestant les cruautés qui signaient les victoires de l'Orient, il jura d'honorer par la clémence le nom français qu'il venait d'illustrer par les armes.
Il observa religieusement cette promesse et ne connut point de coupables ; aucun d'eux n'a péri ; le vainqueur
seul expire au milieu de ses trophées. Ni la fidélité de ses gardes, ni cette contenance noble et martiale, ni le zèle sincère de tant de soldats qui le chérissaient, n'ont pu le garantir de cette mort déplorable. Voilà donc le terme d'une belle et si honorable carrière ! C'est là qu'aboutissent tant de travaux, de dangers et de services éclatants.
Un homme agité par la sombre fureur du fanatisme est désigné dans la Syrie, par les chefs de l'armée vaincue, pour commettre l'assassinat du général français. Il traverse rapidement le désert, il suit sa victime pendant un mois, l'occasion fatale se présente et le crime est consommé.
Négociateurs sans foi, généraux sans courage, le crime vous appartient, il sera aussi connu que votre défaite ! Les Français vous ont livré leurs places sur la foi des traités; vous louchiez aux portes de la capitale, lorsque les Anglais ont refusé d'ouvrir la mer : alors vous avez exigé des Français qu'ils exécutassent un traité que vos alliés avaient rompu ; vous leur avez offert le désert pour asile! L'honneur, le péril, l'indignation ont enflammé tous les courages : en trois jours vos armées ont été dissipées et détruites, vous avez perdu trois camps et plus de soixante pièces de canon, vous avez été forcés d'abandonner toutes les villes et les forts depuis Damiette jusqu'au Saïd.
La seule modération du général français a prolongé le siège du Caire, ville malbeureuse où vous avez laissé répandre le sang des hommes désarmés ; vous avez vu se dissiper ou expirer dans les déserts cette multitude de soldats rassemblés du fond de l'Asie. Alors vous avez conûé votre vengeance à un assassin !
Mais, quel secours, citoyens, nos ennemis attendentils de ce forfait? En frappant le général victorieux, ont-ils cru dissiper les soldats qui lui obéissent, et si une main abjecte suffit pour faire verser tant de pleurs,
pourrait-elle empêcher que l'armée française ne soit commandée par un chef digne d'elle? Non! sans doute, et s'il faut dans ces circonstances plus que des vertus ordinaires, si pour recevoir le fardeau de cette mémorable entreprise il faut un esprit élevé qu'aucun préjugé ne peut atteindre, un dévouement sans réserve à la gloire de sa nation, citoyens, vous trouverez ces qualités réunies dans son successeur. Il possédait l'estime de Bonaparte et de Kléber; il n'y aura aucune interruption ni dans les honorables espérances des Français, ni dans le désespoir de leurs ennemis.
Armée, qui réunissez les noms de l'Italie, du Rhin et de l'Egypte, le sort vous a placée dans des circonstances extraordinaires, il vous donne en spectacle au monde entier, et ce qui est plus encore, la Patrie admire votre sublime courage! Elle consacrera vos triomphes par sa reconnaissance. N'oubliez point que vous êtes ici même sous les yeux de ce grand homme que la fortune de la France a choisi pour fixer les destinées de l'État ébranlé par les malheurs publics. Son génie n'est point borné par les mers qui nous séparent de notre patrie; il subsiste encore au milieu de vous; il vous aime et vous excite à la valeur, à la confiance dans vos chefs sans laquelle la valeur est inutile, à toutes les vertus guerrières dont il vous a laissé tant et de si glorieux exemples. Puissent les douceurs d'un gouvernement prospère couronner les efforts des Français.
C'est alors, guerriers estimables, que vous jouirez des honneurs dus aux vrais citoyens, vous vous entretiendrez de cette contrée lointaine que vous avez deux fois conquise, et des armées innombrables que vous avez détruites, soit que la foudroyante audace de Bonaparte aille les chercher jusque dans la Syrie, soit que l'invincible courage de Kléber les dissipe dans le cœur même de l'Egypte.
Que de glorieux et touchants souvenirs vous aurez à rapporter dans le sein de vos familles! Puissent-elles jouir d'un bonheur qui adoucira l'amertume de vos regrets! Vous mêlerez souvent à vos récits le nom chéri de Kléber, vous ne le prononcerez jamais sans être attendris et vous direz : « Il était l'ami et le compagnon des soldats, il ménageait leur sang, il diminuait leurs souffrances. » Il est vrai qu'il s'entretenait chaque jour des peines de l'armée et ne songeait qu'au moyen de les faire cesser. Combien n'a-t-il pas été tourmenté par les retards alors inévitables de la solde militaire! Indépendamment des contributions extraordinaires, objets des seuls ordres sévères qu'il ait jamais donnés, il s'est appliqué à régler les finances et vous connaissez les succès de ses soins. Il en a confié la gestion à des mains pures et désignées par l'estime publique, et méditait une organisation générale qui embrassait toutes les parties du gouvernement.
La mort Ta interrompu brusquement au milieu de cet utile projet; il laisse une mémoire chère à tous les gens de bien; personne ne désirait plus et ne méritait mieux d'être aimé; il s'attachait de plus en plus à ses anciens amis, parce qu'ils lui offraient des qualités semblables aux siennes. Leur juste douleur trouvera du moins quelque consolation dans l'estime de l'armée et l'unanimité de vos regrets.
Réunissez donc tous vos hommages, car vous ne composez qu'une seule famille. Guerriers que votre pays a appelés à sa défense, vous tous, Français, qu'un sort commun rassemble sur cette terre étrangère, vos hommages s'adressent aussi dans cette journée aux braves qui, dans les champs de la Syrie, d'Aboukir et d'Héliopolis ont tourné vers la France leurs derniers regards et leurs dernières pensées.
Soyez honoré dans ces obsèques, vous qu'une amitié particulière unissait à Kléber, ô Caffarelli ! modèle de
désintéressement et de vertus, si compatissant pour les autres, si stoïque pour soi-même.
Et vous, Kléber, objet illustre, et dirai-je infortuné? de cette cérémonie qui n'est suivie d'aucune autre, reposez en paix, ombre magnanime et chérie, au milieu des monuments de la gloire et des arts ! Habitez une terre depuis si longtemps célèbre! que votre nom s'unisse à ceux des Germanicus, de Titus, de Pompée et de tant de grands capitaines et de sages qui ont laissé, ainsi que vous, dans cette contrée d'immortels souvenirs.
Aussitôt après les funérailles, on justicia l'assassin et plusieurs de ses complices, reconnus au courant de l'interrogatoire.
Une commission avait été nommée pour faire subir un interrogatoire à l'assassin du général, et, de sa déclaration, ressortirent les détails ciaprès.
Le Grand Vizir, honteux et même déshonoré d'avoir été battu et chassé de l'Egypte avec quatre-vingt mille hommes qui déjà avaient pris possession de plusieurs places fortes, par une armée française forte de quatorze mille combattants, résolut de se venger en faisant assassiner le chef de cette armée qu'il n'avait pu vaincre. Pour accomplir son criminel dessein, il crut devoir mettre dans ses intérêts Ahmed- Aga, disgracié et emprisonné à Gaza depuis la prise d'El- Arisch. Ce dernier se rendit à Jérusalem pour assurer la réussite de son dessein. A ce moment, un jeune homme de vingt-quatre ans, nommé
Soleiman-El-Alepi, natif d'Alep, se présenta chez l'Aga, demandant sa protection pour son père, depuis longtemps maltraité par Ibrahim, pacha de cette ville. Il interrogea ce jeune homme, vit en lui du fanatisme et pensa qu'il tremperait ses mains dans le sang d'un infidèle, pour avoir son appui. Il lui parla de la mission dont il voulait le charger, en lui promettant de grandes récompenses. Soleiman consentit et fut envoyé de suite à Gaza, auprès de Yassin-Aga pour recevoir de l'argent et un chameau : il arriva à Gaza les premiers jours de floréal, et y resta dix jours logé dans une mosquée. Yassin-Aga lui donna quarante piastres et un dromadaire. Il arriva en six jours en Egypte, armé de son poignard. Il fut logé à la Grande Mosquée du Caire, où il fut reçu par les lecteurs du Coran, auxquels il fit part de son projet. L'assassin attendit trente et un jours, et se détermina à aller à Gizeh, où était le général en chef Kléber. Le lendemain de son arrivée, le général Kléber se rendit au Caire; Soleiman le suivit pendant toute la route; on fut même obligé de le repousser plusieurs fois. Enfin, il parvint à accomplir son crime le 25 prairial an VIII, à une heure après midi. Par jugement, trois chefs religieux furent condamnés à avoir la tête tranchée, et Soleiman à avoir le poing coupé et à être empalé. L'exécution eut lieu le 28. Arrivé sur la plaine de l'Institut, l'assassin eut le poing coupé et fut empalé, puis élevé au bout d'une perche de
trente pieds de haut. Les têtes tranchées des trois , complices furent élevées sur des perches placées ; triangulairement et faisant face au patient. Les trois cadavres et le poignet furent brûlés au pied de l'échafaud, et la fumée fit souffrir mille tourments au patient empalé qui poussait des hurlements affreux. Son cadavre et les trois têtes furent laissés en pâture aux oiseaux de proie. Exposés sur un monticule dominant toute la plaine, ces monstres étaient hideux à voir.
Les troupes attristées rentrèrent dans leurs casernes respectives. A cette époque, les généraux avaient à se garder des assassins, car, à Menouf, un Turc s'adressa à un soldat de garde et lui demanda le commandant. Ce soldat, croyant que c'était le commandant du poste qu'il demandait, lui montre le caporal en lui disant : « Le voilà. » Aussitôt le Turc le frappe d'un poignard; sa victime tombe évanouie dans son sang. L'assassin, arrêté et interrogé, déclara que c'était le commandant des troupes de Menouf qu'il avait eu dessein d'assassiner. Ce scélérat fut aussi empalé.
Dans les premières journées de messidor un parlementaire anglais arriva au Caire par les déserts d'El-Arisch ; le général en chef Menou le reçut fort mal et lui signifia de repartir de suite. Quantité de vaisseaux turcs étaient en croisière devant les côtes d'Alexandrie.
Dans le courant de messidor, il se fit des rasi
le
semblements de brigands dans les environs du Caire; quantité de Français furent arrêtés, dévalisés et plusieurs même assassinés. Il paraissait que dans le nombre de ces brigands, il y avait beaucoup de Français qui, dans les temps, avaient déserté et pris le parti de faire ce métier. Des mesures furent prises pour arrêter ces scélérats. Il parut à Tordre du jour la proclamation suivante :
Le général en chef Menou à l'armée française d'Orient :
- Généraux, officiers, sous -officiers et soldats! la
$■ vérité tout entière doit vous être connue, la voici : Le v;.: gouvernement français, ayant appris, en l'an VI, que les ennemis de la République formaient des projets pour s'emparer de l'île de Malte et de l'Egypte, résolut de les prévenir; les intérêts du commerce du Levant, dont les bénéfices s'élevaient annuellement à près de cinquante millions, commandaient impérieusement cette mesure.
L'expédition de Malte et <jie l'Egypte fut ordonnée ; Bonaparte en fut chargé. Il avait été arrangé qu'au même instant que partirait l'armée, un ambassadeur \a î français se rendrait à Gonstantinople pour instruire le Grand Seigneur des motifs de l'invasion de l'Egypte. Par une fatalité dont on ne peut que soupçonner la cause, l'ambassadeur ne fut point envoyé à Constantinople, le Grand Seigneur ne fut point instruit des motifs du gouvernement. Nos ennemis, les Russes et les Anglais, profitèrent avec adresse de cette circonstance et forcèrent le Grand Seigneur à entrer dans la coalition qui, depuis plusieurs années, combat contre notre Liberté. Des armées turques, dirigées par des
Anglais, vinrent débarquer à Aboukir et à Damiette ; vous les renversâtes dans la mer. Une autre armée, commandée par le Grand Vizir en personne, s'achemina par la Syrie. Des négociations eurent lieu ; une capitulation, sur laquelle je ne me permets aucune réflexion, fut conclue : vous savez avec quelle perfidie elle fut rompue ; vous vous rappelez avec quelle indignation vous apprîtes que l'on voulait vous faire prisonniers de guerre, comme si vous aviez perdu deux ou trois batailles, et partout vous étiez triomphants.
L'armée ottomane s'avança ;* vous l'attaquâtes à Matarieh et Héliopolis; elle fut dissipée en un instant; quelques restes de cette horde se jetèrent dans le Caire; vous fûtes obligés de faire le siège de cette ville; elle capitula après un mois de blocus. Vous savez par quel horrible attentat, un chef dont nous respectons tous la mémoire vous fut enlevé; on n'avait pu vous vaincre en bataille rangée, vos infâmes ennemis ont eu recours au poignard, croyant par ce noir attentat désorganiser l'armée delà République. Ils ne savent pas que l'assassinat ne fait que redoubler votre audace et votre courage. Tout l'Orient dût-il se rassembler, vous vengerez dans son sang celui de votre général!
Mais qui dirigera désormais notre conduite, qui nous dictera ce que nous avons à faire ? Celui qui seul en a le droit : le gouvernement de la République française. C'est à lui seul qu'il appartient de ratifier ou de rejeter tout ce qui pourrait avoir été conclu, tout ce qui pourrait l'êtce à l'avenir, entre l'armée française et les puissances ennemies. Tous ceux (et je suis certain que c'est tous), tous ceux, dis-je, qui ne voudront entendre que la voix de l'honneur, celle de l'attachement à la République et à l'intérêt national, sentiront qu'il ne peut exister d'autre voie légale et honorable de conclure un traité quelconque avec nos ennemis. Si je ne consul-
tais que mon intérêt privé, si j'oubliais pour un instant que je suis républicain, si je pouvais préférer à la prospérité publique ce qui m'est personnel, ainsi que vous, je ne balancerais pas un instant à vouloir retourner dans mon pays; mais nous, braves républicains, ni vous ni moi ne pensons pas ainsi. L'intérêt seul de la République nous dirigera ; s'il le faut, nous combattrons et nous vaincrons. Si l'on veut négocier, nous écouterons les propositions qui nous seront faites, mais aucun traité ne pourra être mis à exécution, qu'il ne soit ratifié par le gouvernement. Vous connaissez tous Bonaparte, il vous a tant de fois conduits à la victoire! C'est lui qui, en sa qualité de premier consul de la République, doit diriger notre conduite, éclairer notre marche. Il saura tout, et, placé au centre, il nous fera connaître la volonté nationale.
Je viens de vous parler le langage de la vérité; je n'en connaîtrai jamais d'autre. En suivant les exemples de Bonaparte et de Kléber, je tâcherai de mériter votre confiance et votre estime ; je ne passerai pas un instant sans m'occuper de vous, sans chercher ce qui peut vous être utile. Kléber avait commencé à rétablir les finances; j'achèverai son ouvrage; désormais votre solde sera journellement assurée, les dettes anciennes seront payées. Je tâcherai de détruire tous les abus, mais rappelez-vous qu'un instant fait le mal, et qu'il faut un temps considérable pour le réparer.
Obéissance aux chefs de tous les grades, discipline exacte et moralité : c'est ce que je demande à l'armée, c'est ce que je suis en droit d'exiger d'elle; mais nous sommes républicains, nous saurons en avoir les vertus. Quand, un jour, nous serons de retour dans notre patrie, nous nous glorifierons tous d'avoir fait partie d'une expédition qui, aujourd'hui, devient d'un si grand poids dans la balance politique de l'univers.
Signé : Abdallah-J. Menou.
Le général Menou, dans cette proclamation, ne fit pas plaisir à l'armée, en parlant ainsi du traité conclu par Kléber.
La peste faisait toujours des ravages à Rosette et à Damiette; chaque jour était marqué par la mort de plusieurs Français.
Le général en chef prit de grandes mesures pour établir beaucoup d'ordre dans toutes les branches des administrations, restaurer les finances et enfin améliorer le sort du soldat, en achevant les grandes opérations d'administration commencées avant lui.
Le Nil augmentait de degré en degré depuis le commencement de prairial, et bientôt allait sortir de son lit pour arroser les terres fertiles de l'Egypte. On fit, vers la fin de fructidor, les apprêts pour la fête de l'ouverture du canal qui conduit l'eau au Caire; des banquets furent préparés sous le fort de l'Aqueduc, à Boulaq; des barques furent décorées pour la fête annuelle en reconnaissance de l'inondation du Nil. L'ouverture du canal fut fixée au 28 fructidor. La veille, 27, une quantité prodigieuse de barques ornées de rubans et d'étoffe se rassemblèrent à Boulaq. De toua côtés, des fusées et des pétards annoncèrent la fête de la crue des eaux; les habitants donnaient toute la splendeur possible à cette fête- Une grande partie passaient les deux nuits à danser et à faire leurs espèces d'orgies. Le soir, toutes les barques remontèrent le Nil pour se
rendre au Vieux-Caire, une multitude de musiciens accompagnèrent leur marche. Nos bricks et djermes armés tirèrent le canon, une grande fusillade retentit sur les barques depuis Boulaq jusqu'à destination; la nuit, dans l'île de Raouda, on dansa et on chanta au son glapissant d'une musique indigène.
Le 28 fructidor, à la pointe du jour, le canon se fit entendre de tous les forts et batteries; les généraux et les principaux chefs de l'Egypte se rendirent avec pompe au lieu où l'on crève la digue du canal ; des détachements de la garnison assistèrent à la marche, au son d'une grande canonnade. Toutes les musiques des demi-brigades précédèrent et accompagnèrent le cortège jusqu'au fort de l'Aqueduc, où déjà étaient trois cent mille âmes, au moins, pour assister à l'ouverture du canal. La canonnade annonça encore la chute des eaux; une multitude de tambourins et autres musiciens du pays concouraient à la cérémonie. Puis les eaux gagnèrent à grands flots la place de l'Esbekieh et différents autres bassins. L'eau du Nil en traversant les différents quartiers du Caire emportait toutes les immondices de cette ville et ensuite tous les habitants remplissaient leurs citernes pour un an.
Aussitôt la place de l'Esbekieh remplie d'eau, quantité de petites barques y furent lancées, ainsi que sur les canaux. C'était une grande satisfaction pour les habitants de s'y promener à la
rame, accompagnés d'une musique. C'était ce qu'ils appellent « faire la fantasia ».
Avec une satisfaction bien vive, nous apprîmes que le fameux brick le Lodi était encore une fois de retour de France, malgré les menaces et la surveillance des Anglais. C'était la quatrième fois que ce brick parvenait en Egypte. Il nous rapporta d'heureuses nouvelles; le général en chef mit à l'ordre du jour la lettre suivante :
Henou, général en chef, à l'armée :
J'apprends à l'instant qu'un bâtiment parti de France est entré dans le port d'Alexandrie. Partout les armées françaises sont victorieuses ; une bataille telle que l'histoire ne nous en rapporte pas de semblable, nous a rendus maîtres de l'Italie : c'était Bonaparte qui commandait en personne. Au Rhin, même succès. Dans la Vendée, les habitants mêmes des provinces autrefois insurgées ont repoussé les Anglais qui tentaient une descente. Le gouvernement intérieur est respecté et obéi ; partout la confiance est tellement revenue que les finances sont dans le meilleur état. Lorsque les détails me seront parvenus je les ferai connaître à l'armée.
Le soir on tira le canon en réjouissance de l'arrivée du Lodi, et des bonnes nouvelles qu'il apportait.
Le 5° jour complémentaire, au soleil couchant, les canons de tous les forts et batteries de l'Egypte annoncèrent le premier jour de la neuvième année de la République française.
Le 1er vendémiaire an IX, toutes les troupes de la garnison du Caire s'assemblèrent à la Goubbeh ; Pétat-major général s'y rendit accompagné des chefs des administrations, des cheiks et principaux du pays', et suivi d'une foule immense d'habitants. L'armée étant rassemblée, le général en chef, Menou, prononça le discours suivant :
Généraux, officiers, sous-officiers, soldats et vous tous Français qui êtes ici rassemblés, c'est aujourd'hui que commence la neuvième année à dater de l'époque mémorable où la France indignée du joug sous lequel elle gémissait depuis tant de siècles, brisa ses fers, détruisit la royauté et fonda la République.
C'est aussi à dater de la même époque, que se forma cette orgueilleuse coalition qui voulut, tout àla fois, et détruire la France et étouffer la Liberté dans «son berceau. Etouffer la Liberté! Non! Ja Liberté, semblable à ces torrents qui, se précipitant du haut des montagnes, renversent tout ce qui s'oppose à leur cours, la Liberté a pénétré partout ; sa voix a retenti dans tout l'univers : j'en atteste un million de Français qui ont combattu pour elle ! J'en atteste les braves soldats qui m'entourent ! Vous tous qui avez rempli l'Europe entière de votre nom et de votre gloire, ne faites-vous pas flotter dans l'Orient l'étendard de la Liberté ! Ces couleurs sacrées que je vois au milieu de vos bataillons, ne sont-elles pas le signal de la civilisation pour une partie du monde, jadis célèbre, depuis anéantie et consumée par le despotisme, mais que vous allez faire renaître de ses cendres !
J'en atteste celui qui tant de fois vous conduisit à la victoire ; ô toi, Bonaparte ! les destins t'avaient donc désigné pour rallumer en France le feu sacré de la
Liberté que des événements sur lesquels il faut peutêtre jeter le voile de l'oubli, que des événements, disje, dont les causes sont encore inconnues aux Français d'Orient, étaient sur le point d'éteindre! Tu avais donc reçu cette grande et magnifique mission dont tu viens de t'acquitter si brillamment dans les plaines de Marengo !
Soldats! qu'il me soit permis ici d'interrompre un moment le cri de la Victoire, pour le changer en cri funèbre : Desaix est mort!... Desaix est mort! mais il est mort au champ d'honneur. Son courage l'avait entraîné à la tête d'un corps de braves, au milieu des plus épais bataillons des ennemis. La victoire chancelait ; son bras l'a fixée ; mais c'est aux dépens de sa vie. 0 toi, Kléber ! son compagnon d'armes et de gloire, si du fond du tombeau, où t'a fait descendre un vil assassin, tu pouvais entendre les regrets des soldats que tu conduisis à la victoire dans les champs d'Héliopolis; si tu pouvais entendre leurs cris de détresse, ton âme étonnée s'affligerait avec eux de la perte d'un héros, ton ami; mais, j'en suis certain, elle répéterait avec eux les cris de la Liberté! oui, de la Liberté qui vient d'être fondée sur des bases inébranlables dans les plaines d'Italie. Elle répéterait avec eux le chant de la Victoire qui annonce les triomphes de Moreau, ton autre ami et compagnon d'armes dans les campagnes de la Germanie.
Soldats ! n'ayez donc plus de craintes pour la Liberté; le génie de Bonaparte et les bras des Français l'ont conquise pour toujours ! La République existe et bientôt la paix vous conduira au terme de vos travaux. Ici, soldats, je vais vous répéter quelques passages de la lettre du gouvernement au général en chef de l'armée d'Orient : « Sur les rives du Danube et du Pô, nos armées d'Europe, partout victorieuses, marchent à la conquête de la paix; vos triomphes sur le Nil y contri-
hueront puissamment. Les circonstances sont telles enfin qu'il n'est pas probable que six mois se passent sans que ce grand bienfait ne vienne consoler l'humanité et mettre un terme glorieux aux travaux qui assurent à l'armée d'Orient l'admiration de la postérité, autant que la reconnaissance nationale. Ici, ajoute le Gouvernement, la République compte sur l'armée d'Orient, comme l'armée d'Orient peut compter sur la République; elle se repose sur le courage et sur la constance des braves qui la composent et qui doivent sentir que leur séjour en Egypte est un devoir important que leur imposent la gloire et l'intérêt de la République. »
Soldats ! je répondrai au premier consul que je suis votre caution; que la République peut compter sur vous à la vie et à la mort; que des hommes qui, avant de venir en Egypte, avaient déjà conquis l'Allemagne et l'Italie ; que des hommes qui, sous les ordres de Bonaparte, ont bravé l'horreur des déserts, la faim, la soif et d'horribles maladies; que des hommes qui ont dispersé les hordes réunies des barbares de l'Asie, •comme le vent disperse la poussière ; que des hommes qui tous sont couverts de cicatrices honorables ; qu'une armée, enfin, qui n'est composée que des vétérans de la République, n'est conduite par d'autres principes que par ceux de l'honneur et de rattachement inviolable à la Patrie !
Vive la République !
Signé : Menou.
Après ce discours, l'armée fit des évolutions, exécuta des feux de mousqueterie, l'artillerie tira de son côté ; le défilé termina la cérémonie.
L'après-midi, il y eut des joutes d'eau sur la place de l'Esbekieh, qui alors formait un vaste
bassin. Le soir, grand feu d'artifice sur le milieu de la même place ; les rues et lieux publics furent illuminés et la journée fut terminée par un grand bal public dans la maison du général en chef. Les militaires reçurent une journée de solde et une ration d'eau-de-vie en gratification.
La peste faisait toujours ses ravages dans les provinces de Damiette, Rosette et Alexandrie.
Le 11 brumaire, on célébra les funérailles du général Desaix, mort à la bataille de Marengo, le jour de l'assassinat de Kléber. Une pyramide fut élevée dans les plaines de la Goubbeh en l'honneur du vainqueur de 1$ Haute-Egypte. Le vertueux Desaix était aimé et chéri de l'armée d'Orient; il avait rempli l'Egypte du bruit de ses exploits.
L'armée se rassembla dans les plaines de la Goubbeh ; une forte canonnade, des feux de mousqueterie et une musique lugubre donnèrent de l'éclat à cette cérémonie funèbre. Le général en chef s'y rendit en grande pompe, accompagné d'un corps de troupes très considérable, des grands et principaux du pays et des chefs de toutes les administrations civiles et militaires.
Le citoyen Fourier , secrétaire perpétuel de l'Institut, prononça le discours suivant :
Français ! la voix de la Patrie éplorée vient encoreune fois se faire entendre; elle prononce, au milieu de ce deuil triomphal, le nom de Desaix, général de division dans les armées de la République. Il parut tout à coup en Italie dans l'un des plus grands événements de
la guerre, où il semblait qu'il vînt représenter l'armée d'Egypte; il eut l'honneur de commencer la victoire et aussitôt après, il expira sur le champ de bataille.
La vertu n'eut jamais des titres plus évidents à l'admiration et aux regrets. Desaix fut grand dans un temps fertile en actions extraordinaires, où l'intrépidité est une qualité nationale qui ne distingue personne. Il servit souvent de modèle et eut plutôt des imitateurs que des rivaux. Gomme sa modestie lui conciliait sur-le-champ ceux que sa supériorité pouvait offenser, il n'excita jamais l'envie; bonheur rare dont peu de grands hommes ont joui et que la fortune accorde à quelques-uns comme une prérogative naturelle.
On est porté à croire que, puisqu'il était homme, il ne fut point exempt de défauts ; mais s'il en eut, ils échapperont à l'impartialité de l'histoire. On n'a connu de lui que des qualités estimables et de nobles sentiments; la simplicité et la bonté étaient ses habitudes naturelles ; il ne se montrait extraordinaire que dans les grandes circonstances ; on le voyait intrépide à la tête des avant-gardes, infatigable et opiniâtre dans les marches, terrible dans la déroute de l'ennemi. Le reste de sa vie coulait uniformément, et il ne conservait de sa grandeur que l'élévation des vues et du caractère.
Il s'appliquait, dans les loisirs que lui laissait la guerre, à devenir utile pendant la paix; c'est dans ces temps plus calmes qu'il s'exerçait aux vertus civiles, s'efforçant, pour ainsi dire, de se confondre dans la foule des gens de bien.
La science du gouvernement était l'objet ordinaire de ses études, mais une pente naturelle le ramenait aux récits des faits militaires. Qui fut plus sensible que lui à l'honneur du nom français? Quel tribut d'admiration ne payerait-il point aujourd'hui à l'armée
d'Egypte, dont l'héroïque constance répond à l'attente de la Patrie, sous les yeux du monde entier? Il fut heureux, du moins, en ce qu'il n'a connu que les triomphes de celte armée; il n'a point eu la douleur d'apprendre le crime qui lui a enlevé un chef illustre et chéri.
Desaix connaissait les moindres détails de toutes les actions d'éclat, et, lorsque la fortune lui avait refusé de participer à une victoire, il fallait du moins qu'il vît le champ de bataille ; il semblait qu'il devait concourir à ce qui se faisait de grand et d'utile. Il eût envié de pouvoir dans le même temps porter nos armes au delà du Rhin, disperser les Ottomans à Héliopolis et vaincre à Marengo; il aurait voulu être le contemporain de tous les héros.
L'admiration, l'amitié et le désir d'obtenir, en l'imitant, une gloire immortelle, l'unissaient au premier général de l'armée d'Orient, qui lui accorda l'honneur de conquérir le Saïd. Desaix fit jouir de la paix la plus profonde le pays où il porta nos armes ; homme sensible et guerrier philosophe, il regardait le bonheur de civiliser comme le seul prix digne de la victoire; il pensait que l'on doit des respects à tous les peuples, de quelque manière qu'on arrive sur leur territoire. Il avait repoussé les Mamelouks au delà des déserts et des rochers de Semne ; dès ce moment, il n'y eut plus de conquérant dans la Haute-Egypte, et il eût été difficile de reconnaître s'il était le vainqueur, ou s'il n'était point un ancien ami à qui les habitants donnaient une honorable hospitalité.
Les lettres, qui ne perdent jamais le souvenir de ce qu'on a fait pour elles, ne laisseront point effacer sa mémoire ; il les aimait, il les a servies ; elles lui doivent cette sécurité inaccoutumée avec laquelle on a observé les monuments de l'ancienne Egypte, dans les lieux où jusque avant lui l'âme était partagée entre l'admiration et le sentiment du péril de sa vie.
Je ne rappellerai point les traitements injustes qu'il éprouva de la part des ennemis, lors de son passage en Europe; il n'est pas toujours donné aux âmes communes de pouvoir offenser un grand homme, et leurs injures ne l'ont pas atteint.
Les triomphes des armées françaises étaient tous présents à ?a mémoire, et, l'âme remplie de tant de souvenirs, il pensait que l'on distinguerait difficilement ses propres actions parmi cette multitude de faits éclatants qui se trouvent accumulés et pressés dans le court intervalle de quelques années. Il craignit de n'avoir point assez fait pour vivre dans la postérité; ses regrets sont un hommage rendu à la gloire militaire de son siècle et surtout au héros qu'il avait choisi pour modèle. Desaix pensa que toutes les places de l'immortalité étaient occupées par ses contemporains et n'osa reconnaître la sienne ; mais l'histoire ne manquera point à ses vertus. Son nom a retenti sur les rives du Rhin; il a été porté jusqu'aux rochers de la Nubie qui marquent les anciennes limites de l'Empire romain ; il est écrit en lettres immortelles sur la terre de Marengo; il est consacré par la douleur de la Patrie et la reconnaissance empressée de tous les bons citoyens.
Si Desaix venait à paraître au milieu de vous avec cet extérieur simple et modeste qui convenait si bien à cette àme extraordinaire, il vous dirait : « 0 mes amis et mes compagnons d'armes, j'ai contemplé votre gloire et j'ai craint d'être oublié; reprenez tous ces lauriers que vous venez déposer sur ma tombe, ils vous appartiennent et c'est vous que ces inscriptions honorent. Je vous reconnais, guerriers, qui illustrâtes la retraite de la Bavière, et vous qui concourûtes à la défense de Kehl. Vainqueurs d'Italie, j'ai vu sans regret couler mon sang dans une contrée remplie de vos souvenirs; et vous qui marchâtes avec moi
dans le Saïd, tous les succès que vous m'attribuez sont le prix de vos travaux et de votre courage. »
Tels furent, citoyens, les sentiments de ce grand homme de guerre; il pensait avec raison que les monuments qui perpétuent la mémoire des généraux sont des titres de gloire pour les soldais. C'est ainsi que la Patrie élève des autels à beaucoup de vertus ignorées,... elle n'honore point un seul homme lorsqu'elle assemble les trophées d'un guerrier illustre; elle célèbre moins son nom que ses grandes actions, et les mêmes hommages s'adressent à tous ceux qui ont concouru aux services éclatants qu'il a rendus.
Malem Jacoub, intendant des Gophtes et général des légions chrétiennes de l'Egypte, transmit au général Menou une lettre, en arabe, ainsi conçue :
Dans les moments lugubres où l'âme de tout bon républicain déplore la perte de l'intrépide et vertueux Desaix, aux plaines de Marengo, permettez, citoyen général, que, compagnon de ses travaux de la conquête du Saïd, je répande aussi quelques pleurs sur sa tombe. En ces moments de ma plus profonde tristesse, les expressions manquent à ma douleur, mais les faits vont suppléer à mon silence.
Desaix! on t'élève en France un monument; Jacoub, que tu aimais et qui te chérissait comme un autre soi-même, en payera le tiers, quelle que soit la somme qu'il puisse coûter. Si ce monument, comme il faut l'espérer, transmet avec vérité à la postérité les combats que tu livras pour conquérir et soumettre la Thébaïde, la postérité apprendra aussi que Jacoub combattant à tes côtés mérite ton estime... Hélas, depuis longtemps il t'avait dévoué son cœur!
Signé : Malem Jacoub.
Parmi tous les Français résidant en Egypte il fut fait une souscription pour contribuer aux dépenses des monuments qu'on devait élever, à Paris, en l'honneur de Desaix et de Kléber. Une grande partie de l'armée donna cinq jours de paye.
Menou fut confirmé, par le premier consul, général en chef de l'armée d'Orient. La grande majorité de l'armée apprit cette nouvelle avec beaucoup d'indifférence. Menou s'occupait sans cesse des besoins du soldat; excellent administrateur, il restaura les finances et encouragea les arts et métiers en Egypte. Mais, au point de vue militaire, on craignait qu'il ne fût pas à hauteur de ses fonctions au cas où l'Egypte serait encore envahie.
Il se faisait de grands travaux; plusieurs forts étaient mis en état de défense; on démolissait les maisons pour déblayer les forts du Caire et pour établir des communications entre les portes et les forts de cette immense cité. La direction des ponts et chaussées travaillait à faire des routes du Caire à Boulaq, de Boulaq à Gizeh, etc., etc. II s'établissait journellement de nouvelles fabriques : verreries, brasseries, toiles et mouchoirs, chapeaux, draps. Le citoyen Comté fit construire, à Gizeh, un foulon pour le drap qui promettait beaucoup. Enfin l'industrie travaillait de plus en plus pour rendre florissante la nouvelle colonie.
En réponse à plusieurs demandes des invalides,
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le général Menou leur écrivit la lettre ci-jointe :
Le général en chef aux vétérans et invalides de l'armée d'Orient :
Braves soldats! les cicatrices honorables dont vous êtes couverts, attestent que vous avez toujours marché dans le chemin de l'honneur; plusieurs d'entre vous, consultant peut-être plus leur courage que leurs forces, m'ont fait demander à prendre les armes, si les ennemis voulaient encore éprouver le terrible effet des baïonnettes françaises. Vous serez satisfaits, des armes vous seront délivrées, non pour marcher en campagne contre les ennemis, mais pour attendre de pied ferme et faire rentrer dans le néant tous ceux qui oseraient insulter nos remparts.
Ainsi vous ne cesserez pas un seul instant de servir la République et d'acquérir de nouveaux droits à la reconnaissance nationale.
Le chef de l'état-major général donnera des ordres
pour que des armes soient tenues prêtes à vous être
délivrées.
Signé : Menou.
Avec peine nous apercevions de plus en plus que la mésintelligence régnait entre Menou et un grand nombre de généraux.
Le général de division Damas fut remplacé, dans ses fonctions de chef d'état-major, par le général Lagrange.
La peste se déclara, à Gizeh, d'une manière terrible, et cependant la saison de ce cruel fléau n'était pas encore arrivée. Plusieurs compagnies d'ouvriers, employées aux travaux de l'arsenal, en furent grièvement attaquées.
Avec satisfaction, nous apprîmes que deux frégates, de Toulon, étaient entrées dans le port d'Alexandrie; qu'elles apportaient des troupes, des munitions de guerre et de bonnes nouvelles de l'armée. La paix avec l'Allemagne et la Russie nous fut confirmée, ainsi que le rétablissement de la confiance, de l'ordre, dans l'intérieur depuis le retour du général Bonaparte. Nous apprîmes également que, dans la rue Saint-Nicaise, à Paris, des scélérats avaient fait sauter un baril de poudre, au moment même où passait le premier consul.
A l'exception d'une compagnie de canonniers de côtes, tous les militaires arrivés sur les frégates étaient des conscrits qui, sans doute, sortaient des prisons de France, car ils étaient couverts de misère et de vermine. A leur arrivée, il fallut les habiller des pieds à la tête; ils furent incorporés dans les différents corps de l'armée. Il y avait
aussi une quinzaine de femmes françaises qui venaient rejoindre, les unes leur ami, les autres leur mari.
Quelques jours après, arriva une troisième frégate chargée de troupes de ligne, partie de Brest depuis dix-sept jours. Ces militaires confirmèrent les nouvelles données par les premiers arrivés; ils dirent, de plus, qu'une division de vaisseaux, commandée par l'amiral Ganteaume, était en route avec un renfort très considérable. Nouvelle d'autant plus satisfaisante que nos forces diminuaient tous les jours à cause de la peste, et nous étions menacés d'un débarquement des Turcs et des Anglais. Depuis longtemps, des lettres d'Europe annonçaient que les Anglais faisaient, à Minorque, un rassemblement de troupes destinées à envahir l'Egypte; on savait également qu'à Constantinople on organisait une armée pour marcher de concert avec la flotte anglaise; que le Grand Vizir, depuis sa défaite dans les plaines de Matarieh et d'Héliopolis, cherchait à réorganiser, en Syrie, les débris de son armée pour venir en Egypte, à travers les déserts, seconder les efforts des troupes de débarquement.
La peste se propageait de plus en plus; de fréquents accidents arrivaient dans les différents corps de l'armée. Tous ceux qui en étaient malheureusement atteints étaient conduits au lazaret, dans l'île devant Boulaq ; plusieurs barques servaient à ce transport. Journellement il en par-
tait et jamais on n'en voyait aucun revenir. Les ordres les plus stricts furent donnés pour empêcher la communication entre les Français et les habitants; quantité de ces derniers avaient été enterrés dans leur maison ; voulant éviter d'être mis en quarantaine, ils gardaient chez eux leurs morts, ce qui contribua beaucoup à propager le fléau.
Dans les premiers jours de ventôse, il parut, vers les côtes d'Aboukir, une flotte considérable portant pavillon anglais. La division Friant, qui occupait Alexandrie et les environs, se répandit sur la côte pour s'opposer aux reconnaissances des ennemis et leur ôter la communication qu'ils auraient pu avoir, soit avec des Arabes, soit avec des espions.
Un colonel anglais, dans une chaloupe, cherchait à reconnaître la côte, son embarcation fut coulée bas.
Le 11, les Anglais tentèrent une descente, mais la grosse mer, jointe à nos troupes, ne leur permit point d'effectuer leur débarquement.
Le 17, par un temps plus favorable, ils tentèrent de nouveau une descente qui, malgré la grande résistance de la faible division Friant, jeta à terre un premier convoi de six mille hommes d'infanterie. Notre division, obligée de céder, se retira après avoir perdu un certain nombre de braves, parmi lesquels, l'intrépide adjudant général Martinet. Cependant une partie de l'armée, la
cavalerie surtout, qui, au lieu de descendre le Nil, était restée dans l'inaction, aurait dû être mise en mouvement aussitôt que la flotte avait été aperçue.
Le général en chef, instruit de ce qui s'était passé vers Aboukir, fit précipiter le départ de la division Lanusse qui se porta, à marches forcées, vers le point du débarquement. Par des dispositions militaires qu'on ne pouvait comprendre, la division Reynier reçut l'ordre de se rendre sur les bords du désert de la Syrie.
Le général en chef, le grand parc d'artillerie, une partie de la cavalerie et différents corps de l'armée étaient en mouvement pour se porter du côté d'Aboukir, et chacun paraissait surpris de la lenteur du mouvement.
Le général Reynier, qui déjà était assuré qu'aucune troupe du Grand Vizir n'était apparue et qu'il était impossible qu'une armée turque traversât les déserts comme une hirondelle, sans avoir été aperçue, jugea urgent de se porter en forces sur le point du débarquement, de battre les Anglais et de revenir ensuite sur les bords du désert attendre de pied ferme les Ottomans.
Les troupes de la Haute-Egypte descendirent et, jointes à deux demi-brigades de la division Reynier, de son artillerie et de sa cavalerie qui avaient quitté les bords du désert, se mirent en marche pour faire jonction avec l'armée qui avait réuni ses forces à Ramanieh et qui était restée
plusieurs jours dans cette position, attendant, sans doute, que l'ennemi eût gagné quelques positions avantageuses.
Cependant la division Lanusse, partie la première du Caire, avait fait jonction avec la division Friant, en présence de l'ennemi.
Le 22, à la pointe du jour, les ennemis firent des mouvements pour gagner des hauteurs et par ce moyen couvrir le fort d'Aboukir, et intercepter plusieurs passages. Le général Lanusse ordonna à deux bataillons de la 4° légère, soutenus de plusieurs bouches à feu, de se porter à la rencontre des Anglais et de s'opposer à leur passage . L'artillerie mit d'abord beaucoup de désordre parmi les rangs ennemis, mais les deux bataillons, qui à peine avaient eu le temps de se déployer, furent bientôt dans l'obligation de rétrograder, laissant environ trois cents hommes sur le champ de bataille. Le 22° chasseurs à cheval et la 61e demibrigade de ligne firent alors une charge qui mit leur première ligne dans le plus grand désordre. La seconde ligne s'avança dans l'ordre de bataille pour secourir la première; celle-ci se rallia, et après avoir exécuté avec précision un passage de ligne, les Anglais contraignirent les Français à la retraite. Cependant nos soldats manifestèrent dans cette action un sang-froid et un courage sans exemple; mais le mauvais emploi de nos troupes qui ne donnèrent, dans ce combat, que par corps et par portions, fut seule cause de ce revers. Nous
eûmes dans cette affaire environ mille trois cent cinquante hommes hors de combat.
L'ennemi prit position sur des hauteurs respectables et se mit en devoir d'assiéger Aboukir par terre et par mer.
Le général en chef se mit en marche de Ramanieh avec un corps de troupes considérable; il fit jonction avec les divisions Lanusse et Friant, qui avaient pris position sur les hauteurs de Pompée, près d'Alexandrie. Les ennemis au nombre de quinze mille hommes étaient en présence dans un camp retranché militairement. La force de notre armée, sur les hauteurs de Pompée, pouvait s'élever à neuf mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie, nombre plus que suffisant pour anéantir les Anglais qui n'avaient pour toutes ressources que des plaines de sable et devaient se procurer tous les vivres dont ils avaient besoin, jusqu'à l'eau, des vaisseaux qui étaient en croisière devant Aboukir. Mais le peu d'accord qui régnait entre le général en chef et une partie de nos généraux prouva bien le contraire.
Le 30 ventôse, l'armée française se mit en mouvement et prit ses dispositions. Les demi-brigades, qui déjà avaient beaucoup souffert dans les affaires précédentes, reçurent l'ordre d'attaquer l'ennemi dans son camp. La résistance fut opiniâtre; le camp ennemi était hérissé de canons, bien supérieurs en nombre et en calibre à notre artillerie de campagne; tout annonçait que la
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journée serait chaude. Mais, qui pouvait prévoir que Ton tirerait si peu d'avantage de l'audace de nos bataillons, qui constamment restèrent l'armeau bras sous le feu !
Le général Roise, prudent dans les mesures, mais intrépide dans le combat, était à la tête de sa cavalerie et n'attendait que le moment où l'ennemi serait ébranlé. De leur coté, nos demi-brigades n'attendaient que le moment de charger en masse, tandis qu'au contraire elles n'attaquèrent qu'individuellement.
Le général Roise reçut ordre du général en chef de marcher sur le camp anglais avec sa cavalerie; il répondit à l'officier porteur de l'ordre : « Dites au général Menou que l'ennemi n'est pas encore ébranlé et, par conséquent, que le moment n'est pas encore venu de charger avec succès. »
Un moment après, il reçut l'ordre exprès pour la deuxième fois ; il dit à l'officier ; « Allez dire au général en ehef que je vais exécuter ses ordres, mais que moi et ma cavalerie, nous sommes perdus. » Effectivement, le général Roise, après avoir fait des prodiges de valeur, après avoir forcé deux retranchements, après avoir enfin détruit et culbuté un grand nombre d'Anglais, succomba ainsi que la majorité de ses cavaliers.
Pendant ce combat meurtrier, l'infanterie, au lieu d'être employée à forcer l'ennemi, ainsi qu'elle le désirait, restait en bataille sous les batteries
anglaises, elle fut criblée de boulets et de mitraille pendant trois heures entières, sans avoir la satisfaction de brûler une amorce.
Après avoir éprouvé des pertes considérables, l'armée française fut contrainte de reprendre sa première position. L'ennemi, qui également éprouva de grandes pertes, resta dans son camp.
Parmi le nombre de braves que nous perdîmes, nous eûmes à regretter les généraux Lanusse, Roise, Baudot et Sormet; parmi nos blessés, étaient les généraux Silly et Boussard. On rapporte que le général Lanusse, grièvement blessé et encouragé par le général Menou, lui répondit : « Va ! je suis f... et ta colonie aussi! »
Cette terrible affaire mit la consternation parmi les Français : une perte aussi considérable en soldats, officiers et généraux, mettait l'armée dans l'impossibilité de livrer d'autre bataille. L'esprit de désunion entre les généraux croissait de jour en jour et en faisait naître des inquiétudes légitimes.
Les Anglais perdirent aussi plusieurs généraux, entre autres Abercromby, leur général en chef.
Les nouvelles du Caire furent des plus alarmantes. Les lettres particulières que l'on recevait de l'armée s'exprimaient ainsi : « Jetez vos équipages dans le Nil et fuyez,... ou vous êtes perdus! »
On avait été induit en erreur en croyant la capitale et les environs en pleine insurrection.
Depuis plusieurs jours, le peu de troupes restées dans le cœur de PÉgypte étaient sous les armes, attendant de pied ferme des colonnes innombrables de Turcs que Ton disait avoir aperçues dans les déserts. La consternation était générale; les employés, les savants, les artistes, les cafetiers, les cantiniers et généralement tous ceux qui n'étaient attachés à aucun corps, se réfugièrent à la hâte, les uns à Alexandrie et les autres à la citadelle du Caire.
Enfin, plusieurs décades se passèrent dans le plus grand calme. Ce temps ne contribua pas peu à réorganiser l'armée; une quantité de soldats sortirent des hôpitaux; on arma tous les marins et employés, on fit de grands et considérables retranchements. Le général Belliard, qui alors commandait la place du Caire et tous les environs, montra comme d'habitude beaucoup de zèle et d'intelligence. On travailla avec activité à faire un camp retranché à Boulaq, depuis le bord du Nil jusqu'au quartier des Cophtes, et un autre, place de l'Esbekieh, au Caire.
Les dromadaires furent envoyés en reconnaissance pour s'assurer si l'ennemi était en marche par les déserts. Après plusieurs découvertes et rapports d'espions, on fut parfaitement instruit que le Grand Vizir, à la tête d'une armée considérable d'Ottomans et de brigands de la Syrie, était en marche pour envahir le Caire, et que cette horde avait été aperçue au delà d'El-Arisch*
Floréal an IX. — On redoubla de surveillance et d'activité. Les généraux s'assemblèrent et après avoir mûrement réfléchi sur les moyens de défense à prendre dans des circonstances aussi critiques, et ayant aussi peu de troupes à opposer aux ennemis, ils décidèrent qu'à l'approche de l'armée du Vizir, on ferait sauter les forts éloignés du Caire, tels que Salahieh, Belbeis, Suez, etc., etc., et que les troupes de garnison rentreraient au camp retranché de Boulaq, pour y arrêter de pied ferme les efforts des ennemis.
Les ordres furent donnés et exécutés ; les garnisons de la Haute-Egypte, de Salahieh et de Belbeis arrivèrent au Caire, après avoir mis ces forts hors d'état de défense. Celle de Suez faillit périr dans les déserts, faute d'eau pour boire; afin d'éviter les ennemis, cette petite colonne fut dans l'obligation de passer par la vallée de l'Égarement, désert inconnu même des habitants les plus proches voisins. Nos gens partirent donc de Suez, après avoir pris le guide le mieux instruit. Étant enfoncés dans ce désert, l'adjudant général s'aperçut que le guide s'égarait et faisait faire beaucoup de chemin. Cette erreur était d'autant plus inquiétante que déjà les soldats manquaient d'eau et restaient en arrière sur le sable; des vents brûlants leur coupaient la respiration, ils allaient périr sans pouvoir se secourir les uns les autres. L'adjudant général menaçait de brûler la cervelle au guide que l'on accusait de mauvaise
foi. Celui-ci donnait toujours beaucoup d'espoir; mais lorsque la mort est si voisine, on perd facilement courage. Quantité de nos braves avaient déjà bu de leur propre sang après avoir tué des ânes pour en boire aussi le sang. Jamais spectacle ne fut plus effrayant; presque tous les soldats s'étendaient sur le sable. Au moment où le général, désespéré, allait brûler la cervelle au guide, ce dernier, avec un sang-froid surnaturel, dit, en lui montrant une citerne : « Tiens, regarde ! » Aussitôt le général saute à bas de son cheval et fait tirer des coups de fusil pour annoncer aux soldats qu'on avait trouvé de l'eau. Les premiers arrivés se mirent à boire comme des éponges, et, après avoir recouvré leurs forces, retournèrent jusqu'à deux lieues pour rapporter des camarades abandonnés qui allaient expirer; arrivés à la citerne ces malheureux burent abondamment, et enfin la colonne parvint au Caire, ayant perdu une douzaine d'hommes.
Les généraux Rampon etFriant furent nommés lieutenants généraux de l'armée; les généraux de division Reynier et Damas, les ordonnateurs Dauré et Sartelon furent mis en arrestation, ainsi que plusieurs autres citoyens, par l'ordre de Menou.
Les deux armées étaient toujours en présence, chacune de son côté se retranchait et ralliait ses forces. Parmi les troupes anglaises, il y avait beaucoup d'émigrés et de déserteurs français.
Les troupes du Grand Vizir étaient à Belbeis et
à Salahieh ; elles paraissaient attendre le mouvement de l'armée anglaise avant d'agir contre nous.
Une colonne anglaise fut s'emparer de Rosette et des hauteurs environnantes; le peu de troupes qui y était se Replia sur Ramanieh.
Douze mille hommes des troupes de Constantinople débarquèrent et effectuèrent une descente près le fort Julien; cette petite forteresse, après avoir résisté aux attaques de l'ennemi, fut contrainte de céder à la force. La garnison fut faite prisonnière de guerre.
Chacun murmurait contre les mauvaises dispositions prises pour arrêter la marche des ennemis, car il était connu de toute l'armée que tant que les Anglais n'occuperaient que des terres arides, ils ne pourraient subsister dans le pays et seraient par conséquent obligés de nous attaquer pour s'emparer des terres cultivées. Mais il fallut que les Anglais se fussent emparés de la clef du Delta et, par suite, des greniers du pays, pour que le général Menou s'aperçût qu'il eût dû couvrir ce point important par un corps de troupe suffisant pour les forcer à rester dans les sables. Cependant une petite colonne aux ordres du général Lagrange, chef de l'état-major, se mit en marche pour arrêter les progrès des ennemis; elle vint prendre position sur des hauteurs, près Ramanieh, sur la rive gauche du Nil.
Nous avions sur ce fleuve une petite flottille qui eut un rude choc à soutenir contre celle des
Anglais, bien supérieure en nombre et en artillerie.
Les troupes du Grand Seigneur entraient en Egypte sur tous les points; elles s'étaient répandues dans le Delta et cherchaient à intercepter nos convois sur le Nil. Les troupes de Damiette se réfugièrent dans le fort El-Esbeh.
Le corps ennemi, qui occupait les hauteurs et la ville de Rosette, recevait tous les jours du renfort et nous avions très peu de monde à lui opposer. La flottille anglaise avait en partie détruit la nôtre.
Le 17 floréal, l'ennemi se mit en mouvement pour débusquer nos troupes; nous étions trop faibles pour risquer l'engagement; le général Lagrange donna des ordres pour effectuer la retraite sur Gizeh. Très peu de troupes restèrent dans le fort de Ramanieh ; le commandant reçut l'ordre de faire une légère résistance et de faire la capitulation la plus avantageuse pour nos pauvres blessés et malades.
Une grande partie des bagages de l'armée fut abandonnée sur le Nil.
Les troupes du Caire, de Boulaq et de Gizeh avaient à faire face aux ennemis de l'intérieur et de l'extérieur. Pour surcroît de malheur, nous avions la peste. Chaque jour, Gizeh était marqué par la mort de dix, douze ou quinze Français; au Caire, les mêmes accidents réduisaient les troupes ; la 9° demi-brigade en était horriblement atta-
quée. Le nombre d'habitants enlevés par cette cruelle maladie était incalculable; les rues du Caire étaient couvertes de pestiférés.
Le 20, au matin, avec grande surprise, on vit arriver sous les murs de Gizeh la colonne du général Lagrange, dont on n'avait pas appris la retraite. Les troupes de cette division, harassées de fatigue, furent prendre quelques jours de repos dans l'île de Raoudah.
Plusieurs convois de djermes qui étaient sur le Nil furent arrêtés par les Turcs, lors de la retraite de la division Lagrange. Ces barques se trouvaient sur le canal de Ménouf, et n'ayant pu voir le mouvement rétrograde de cette division y ils tombèrent entre les mains des Turcs. Un convoi assez considérable, sur lequel étaient les états-majors de l'artillerie à pied et à cheval, une centaine d'hommes parmi lesquels une quinzaine d'officiers, fut également arrêté par les Turcsy mais il fut assez heureux pour résister jusqu'à ce que les Anglais arrivent à leur secours; tous se rendirent prisonniers de guerre, mais au moins ils évitèrent la mort.
La garnison du fort de El-Ezbeh, depuis assaillie par les Turcs, fut sommée pour la dernière fois de se rendre. Les Français demandèrent sursis jusqu'au lendemain matin, et, à la faveur de la nuit, ils gagnèrent quatre petits bâtiments marchands nouvellement arrivés d'Europe et mirent à la voile dans l'espoir d'arriver en France.
La division Lagrange resta au bivouac sous les sycomores de l'île de Raoudah.
Dans la nuit du 21 au 22 floréal, toutes les troupes aux ordres des généraux Belliard et Lagrange se réunirent à la Goubbeh et se mirent en marche pour aller attaquer ou au moins reconnaître les forces du Grand Vizir, qui étaient dans les environs de Belbeis. Les soldats, qui depuis plusieurs mois étaient en bataille ou en marche par des chaleurs excessives, étaient horriblement fatigués. Malgré leurs maux et privations de tous genres, ils partirent avec une gaieté et un courage vraiment étonnants !
La colonne, après avoir fait environ cinq lieues, rencontra une nuée de Turcs à pied et à cheval. La canonnade les dispersa d'abord; plusieurs de leurs canons voulurent répondre à l'attaque, et le moment paraissait favorable pour les leur enlever; mais, voyant que ces mauvaises troupes ne voulaient point engager le combat et que leur but était de se jeter sur le Caire, comme une bande de brigands, le général Belliard qui commandait ne jugea pas à propos de percer plus avant, et après avoir reconnu leurs forces et leur artillerie, il fit rétrogader les troupes qui prirent position dans le camp retranché de Boulaq.
Toute communication était interceptée avec l'armée. Cependant le général Belliard résolut d'envoyer à Alexandrie un détachement de dromadaires, en passant par des déserts presque inconnus.
464 JOURNAL DU GANONNIER BRICARD
Prairial an IV. — La peste, qui faisait toujours un ravage affreux, jointe aux pertes causées par la guerre, nous enlevait journellement vingt, vingt-cinq, trente hommes. Les habitants n'avaient pas vu de longtemps une épidémie aussi destructive; elle était terrible dans la Haute-Egypte. Des villages entiers restèrent sans habitants ; partout les terres étaient incultes faute de bras. Enfin, à force de perdre camarades et amis, nous regardions notre existence comme un songe, aucun n'osait croire au bonheur de revoir un jour notre <±ère patrie.
Le détachement de dromadaires envoyé à Alexandrie revint à Gizeh au bout de quinze jours. Nous apprîmes que les troupes du général Menou étaient formidablement retranchées sous les murs d'Alexandrie; que les généraux, officiers et soldats étaient réduits à une ration de subsistance très médiocre et de mauvaise qualité; que la plus stricte économie était établie et surveillée par le général en chef en personne. Nous apprîmes également que les généraux Reynier, Damas et l'ordonnateur en chef Daure avaient été renvoyés en France sur des bâtiments particuliers, par le général Menou, qui les accusait d'avoir entravé ses opérations.
Toutes ces discordes entre les chefs de l'armée ne contribuèrent pas peu aux revers qu'elle venait d'éprouver. Ces généraux avaient leurs partisans et leurs amis. Heureusement, les soldats, qui
n'envisageaient que la défaite des ennemis, ne prirent aucune part à cette fatale désunion.
Le général Belliard, à la veille d'être entouré par trois formidables colonnes ennemies, allait avoir à maintenir la nombreuse population de la capitale qui déjà fermentait contre le manque de vivres. N'ayant que très peu d'approvisionnements en munitions de guerre et de bouche, et se voyant, enfin, privé de toute communication sans espoir de renforts, il envoya de nouveau, près du général en chef, un aide de camp accompagné d'un détachement de dromadaires, pour savoir la marche qu'il avait à tenir. Mais le général Menou, toujours expéditif, retint près de lui l'aide de camp, et le renvoya au bout de quelques jours sans lui avoir donné plus de solution que la première fois.
Vers la fin de floréal, les ennemis vinrent camper à trois lieues en avant de Boulaq. Les Anglais occupaient la rive gauche du Nil; les Mamelouks et Osmanlis occupaient la rive droite. Ces derniers étaient divisés en deux armées, la première commandée par le Gapitan-Pacha et l'autre par le Grand Vizir. Une flottille très considérable marchait de front avec ces armées et prenait toujours position entre elles.
Entre Boulaq et Embabeh, nous avions établi une estacade, protégée par des batteries de gros calibre, pour empêcher le passage de la flottille anglaise et turque. On travaillait sur tous les
points avec beaucoup d'activité ; des redoutes et des retranchements étaient établis à Gizeh, dans l'île Raoudah, à Ibrahim-Bey, etc.
Chaque jour, l'ennemi levait son camp et s'avançait, à petite marche, vers Boulaq et Embabeh. Les 28 et 29, il était tout près de Boulaq; ses grand'gardes se battirent tout le long du jour avec nos avant-postes; une nombreuse cavalerie était répandue dans les plaines et cherchait à sonder le terrain pour savoir le nombre et le calibre de nos pièces d'artillerie. Leurs tentatives furent sans succès, car il fut défendu, sur toute la ligne, de tirer le canon à moins de nécessité absolue.
Le 30 prairial, les ennemis firent un mouvement général ; une colonne formidable vint s'établir sous les murs de Gizeh. Le général Lagrange était chargé de la défense de cette place et de ses dépendances ; c'était alors un point important.
Notre position dans les environs du Caire était de plus en plus critique. Entouré d'un nombre d'ennemis incalculable, on avait à défendre un terrain très considérable hors d'état de résister à des attaques sérieuses et combinées. La citadelle du Caire était un point de retraite, ainsi que l'enceinte d'Ibrahim-Bey; mais ces deux points n'offraient pas assez de ressources pour y renfermer des troupes qui n'avaient point de secours à espérer. D'un autre côté nous étions très pauvres en argent, munitions de guerre et de bou-
che, principalement en poudre et en fer coulé. La populace du Caire causait aussi des inquiétudes.
On estimait le camp ennemi, sous les murs de Gizeh, à dix-huit ou vingt mille hommes, tant Anglais que Turcs, et à trente-cinq ou quarante mille sous les murs de Boulaq. Et nous pouvions être sept mille Français, en état de porter les armes, pour lutter contre ces soixante mille hommes et maintenir une innombrable population.
Cependant les soldats paraissaient aussi tranquilles que s'ils n'avaient eu qu'un nombre égal d'ennemis à combattre. Généraux, officiers et soldats n'attendaient que le moment d'en venir aux prises, pour que, d'une manière ou d'une autre, un terme fût mis à leurs maux. Le 2 messidor, l'ennemi fit un mouvement en appuyant sa gauche au fort Sulkosky; une petite colonne vint attaquer ce fort, mais le canon la contraignit à s'éloigner.
Le même jour, un officier du 22° chasseurs à cheval eut un court entretien avec un officier anglais (ils se tiraillaient depuis le matin); ils se dirent beaucoup de choses obligeantes de part et d'autre.
On apprit que la peste continuait ses ravages dans la Haute-Egypte; on portait le nombre des morts à trois cent mille, de ce côté seulement; on assura que Mourad-Bey, ainsi qu'un grand
nombre de ses Mamelouks, avaient péri. Cette mort inspira de nouvelles craintes, car il était probable que son successeur serait un ennemi de plus.
Le 3 messidor, un capitaine dd 22e chasseurs à cheval fut envoyé en parlementaire auprès des Anglais. Vers les dix heures du matin, nous vîmes revenir le capitaine français accompagné de deux officiers anglais. Ils s'arrêtèrent tous trois sous un petit arbre situé sur la rive gauche du Nil, à trois cents toises de la place de Gizeh. L'officier français envoya une ordonnance au quartier général de Gizeh. Le général Morand renvoya auprès des Anglais le chef de brigade du génie Toussard, et, après un quart d'heure d'entretien, les parlementaires rentrèrent chacun auprès de leur général.
L'après-midi, un autre parlementaire fut envoyé de nouveau aux Anglais.
Le soir, l'ordre fut donné à deux compagnies de carabiniers de la 2e demi-brigade légère et à une compagnie du 22e régiment de chasseurs à cheval de nettoyer leur armement et fourniment pour paraître le lendemain matin dans la meilleure tenue. Nous ignorions le motif de ces apprêts; cependant on présumait que c'était une entrevue que devait avoir le général Belliard avec les généraux anglais et turcs.
Le 4, au matin, les troupes averties la veille reçurent l'ordre de se rendre au lieu où les par-
lementaires avaient eu un entretien le jour précédent. Pareil nombre de soldats anglais s'y rendirent, et de suite on dressa trois grandes tentes, ce qui nous donna à croire qu'il y aurait une conférence entre les généraux des armées.
Vers les dix heures, les généraux de brigade Donzelot et Morand, ainsi que le chef de brigade Lareyer, se rendirent au lieu de la conférence; ils y restèrent avec les généraux anglais et turcs jusqu'à six heures du soir. A leur retour, quelle ne fut pas notre surprise d'apprendre qu'il y avait suspension d'armes pendant trois jours. Les généraux ne s'arrêtèrent point à Gizeh, et se rendirent en grande diligence auprès du général Belliard, au Caire. Tout annonçait que des négociations allaient être entamées.
Dans la nuit du 4 au 5, le général Belliard convoqua en conseil de guerre tous les généraux et chefs de corps. Chacun donna son avis et fit connaître ses ressources ; après avoir longtemps réfléchi, il fut arrêté que des négociations seraient entamées avec les puissances alliées.
Les 5, 6, 7 et 8 messidor, les commissaires continuèrent de s'assembler au lieu de conférence et arrêtèrent la convention. Elle fut signée, le 8 messidor an IX, ou 27 juin 1801, par les généraux : Donzelot, Morand, Tareyre, chef de brigade, John Hope, brigadier général, Anglais, Osman-Bey, et Isaac-Bey, pour la Turquie.
Approuvée le 9 par le général Hutchinson, par
Hussein-Pacha et par le général Belliard, cette convention causa autant de surprise que de satisfaction.
• Les habitants du Caire, auxquels le général Belliard fit une superbe proclamation, se comportèrent fort bien dans toutes ces circonstances ; aucun événement fâcheux ne troubla les opérations; les dispositions furent prises pour évacuer suivant les conditions du traité.
Des barques furent envoyées à Gizeh pour l'évacuation sur le Nil. Heureusement, la peste s'était éteinte. Cependant, nous avions encore un grand nombre de malades, à l'hôpital du lazaret; ils se rendirent à Rosette pour y être embarqués sur des bâtiments séparés de l'armée.
Il se fit une cérémonie funèbre pour la translation, à Gizeh, du corps du vertueux Kléber; il fut déposé dans une barque, au milieu du Nil, pour de là être transféré en France avec l'armée. Des détachements de tous les corps assistèrent à cette cérémonie, au bruit de la canonnade, à laquelle les Anglais répondirent par une grande salve d'artillerie. Le cercueil fut couvert d'un voile noir et gardé par une compagnie de grenadiers. Dans l'armée, on répétait sans cesse : ce C'est aujourd'hui que nous connaissons l'étendue de sa perte! »
Le 20, les forts, la ville et la citadelle du Caire furent évacués. Le 25, au soir, la rive droite du Nil fut entièrement livrée aux armées alliées..
Le même jour, en qualité de commissaire, je fis la remise aux Anglais, des ponts et dépendances sur le Nil, ainsi que de l'atelier, des bois, barques et attirail de l'équipage de ponts.
Le 26, à la pointe du jour, l'armée se mit en marche en côtoyant la rive gauche. Notre compagnie étant chargée de conduire un nombre de barques, nous partîmes. L'armée fut accompagnée dans sa route par une colonne anglaise et par un corps turc. Une flottille considérable escortait notre convoi, sur le Nil. Le Capitan- Pacha voyageait comme nous par eau, et tous les jours nous voyions ce personnage sur une barque richement décorée et suivie d'une escorte nombreuse.
Les journées, de marche étaient fixées par les Anglais ; tous les repos se faisaient sur le bord du Nil, et comme il faisait très chaud, les séjours étaient fréquents.
Le 9 thermidor y la colonne arriva près de Rosette; les troupes y restèrent plusieurs jours et ce fut là que les corps reçurent leur désignation pour embarquer à la Maison-Carrée, près d'Aboukir.
Nous apprîmes que le général Menou n'avait pas voulu recevoir l'officier chargé de lui communiquer la convention conclue pour la portion d'armée du Caire; on nous dit même qu'il avait vomi toutes sortes d'imprécations contre le général Belliard et les troupes sous ses ordres.
Nous apprîmes également qu'il avait fait mettre à Tordre du jour des outrages contre le chef de brigade des dromadaires, qui toujours avait montré du talent et du courage; il l'accusait de lâcheté et de trahison.
Le 10, je fus à Rosette pour y voir un de mes amis qui était à l'hôpital. Ce fut avec douleur que je vis la situation de tous nos malades; ceux qui avaient le plus de santé étaient obligés de soigner les autres, sans bouillon, sans tisanes, ni aucun médicament. Ils attendaient patiemment leur tour pour embarquer, et cependant ils avaient tout à craindre de périr sur mer, car ils étaient en partie atteints du flux de sang.
J'étais encore une fois attaqué des maux d'yeux; ce maudit mal m'avait pris en partant de Gizeh, et j'avais horriblement souffert le long de la route; cependant il y avait du mieux, et j'espérais que l'air de la mer me guérirait.
Le 12 au soir, les troupes commencèrent à filer. Notre compagnie reçut ordre de partir sur un convoi de djermes chargées de munitions d'artillerie, pour le Boghas. De là, on devait les conduire sur le vaisseau anglais le Braakel, bâtiment à nous destiné pour passer en France.
A quatre heures, nous mîmes à la voile et fîmes route jusque sur les bords du Boghas, où nous passâmes le restant de la nuit, non pas sans inquiétude, car la mer était un peu grosse, ce qui
rendait le Boghas périlleux. Ce lieu où le Nil se jette dans la mer est très dangereux, par la raison que les vagues de là mer refoulent les sables, ce qui fait des montagnes mouvantes où les barques s'ensablent avec risque d'être submergées. Les Anglais voulurent braver ce danger et souvent furent victimes de leurs vaillantises.
Nous étions à la veille de quitter l'Egypte dans laquelle nous avions eu tant de maux et de privations. L'Egypte qui, enfin, deux fois conquise, devenait de plus en plus florissante et devait un jour être une des riches contrées de la France, par ses terres fertiles et ses productions, nous voyait fuir après une honorable convention. Notre double chagrin était de laisser une grande partie de l'armée enfermée dans Alexandrie, éprouvant de grandes privations et devant nécessairement beaucoup souffrir d'un siège...
Le 13, à la pointe du jour, le temps était calme et paraissait favorable pour passer le Boghas. Le patron de notre barque exigea l'allégement de son embarcation ; sans quoi il ne répondait pas du passage; nous jetâmes plusieurs caisses de munitions à l'eau, et nous mîmes à la voile. On passa le Boghas avec assez de bonheur, quoique ayant touché plusieurs fois le sable. Nous vîmes périr, sans pouvoir lui porter secours, un malheureux canonnier qui flottait sur une planche, entre les eaux du Nil et la mer; cet infortuné était tombé d'une barque, devant la nôtre; nous
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vîmes aussi quantité de débris annonçant qu'une autre barque venait de périr.
On arriva enfin près d'Aboukir, où il y avait une quantité prodigieuse de vaisseaux anglais et turcs. Nous abordâmes le vaisseau anglais le Braakel et nous y embarquâmes, avec nos munitions d'artillerie ; nous fûmes d'abord bien reçus par les officiers qui nous firent dîner avec eux.
Le 14, la 4° demi-brigade d'infanterie légère s'embarqua à ce bord, à l'exception de quatre compagnies. Le soir, le général de division Lagrange, ainsi que son état-major, vint également embarquer.
Nous fûmes très serrés sur ce vaisseau qui était de construction hollandaise ; il avait cinquantequatre canons. Ce bâtiment était armé en flûte, afin qu'on y fût plus au large.
Nous reçûmes les subsistances sur le pied des troupes anglaises; la ration était composée de pois, de lard, de bœuf salé, de bouillie; tantôt l'un, tantôt l'autre; de tout, très peu et pas cuit. Ces sortes d'aliments étaient si mal préparés qu'il m'était impossible d'en manger. Nous avions aussi une médiocre ration de mauvais biscuit et de petit vin blanc.
Le 15, le capitaine du vaisseau passa la troupe en revue; il fit placer les soldats dans l'entrepont de 36, et les officiers, à la sainte-barbe. Chacun prit sa petite place pour toute la traversée.
Le 16, à la pointe du jour, la première division
des transports mit à la voile pour France. Notre vaisseau fut le commandant de cette division.
Nous eûmes pour commencer des vents contraires ; il fallut tirer sur Pîle de Chypre. On longea l'île de Rhodes. Le vent fut absolument contraire pendant dix jours, au bout desquels, avec des vents variables, on gagna les côtes de Candie; on y resta jusqu'au 7 fructidor, sans pouvoir faire route. Enfin le vent du nord permit de faire route sur Malte. Mais cette faveur ne dura pas : il survint un calme, suivi d'un vent contraire qui fit revenir sur Candie. De là, on revint sur la Barbarie, d'où un grand coup de vent nous fit regagner Candie.
Le 12, un officier de la 4e demi-brigade mourut sur le pont ; c'était le quatrième Français que nous perdions à notre bord, par suite des mauvais aliments et du peu de secours qu'on pouvait leur donner.
Le 14, nous vîmes, dans les environs des petites îles de Gozzi, près de Candie, un bâtiment marchand qui envoya sa chaloupe à notre bord; elle portait un officier de santé français et un capitaine de la 9e demi-brigade. Ils dirent qu'ils n'avaient plus que pour six jours d'eau à boire, que déjà six hommes étaient morts et qu'ils avaient de nombreux malades. Ils demandèrent de l'eau et des médicaments; notre vaisseau ne put donner que des médicaments, avec le conseil d'approcher une terre aussitôt que le vent le per-
mettrait. Il est bon d'observer que ces grands vents nous avaient séparés; chaque bâtiment de la division marchait à sa guise.
Les 14 et 15, grand calme.
Dans la nuit du 15 au 16, vent nord-ouest très violent; on fit route sur la Barbarie. Le 16, vent de nord-est; on se porta sur Malte. Les 17, 18 et 19, on fit bonne route, mais lente. Le 20, calme de vingt-quatre heures. Le 21, vent d'ouest qui fit tourner le cap sur la Sicile. Le 23, grand calme. La nuit du 23 au 24, vent d'ouest qui nous fit approcher du détroit de Messine.
Les 24 et 25, on croisa devant la Sicile, dans les environs du mont Etna d'où nous vîmes sortir une fumée très épaisse; on voyait également sortir des flammes.
Le 26, un petit vent d'est nous protégea pour faire route sur Malte. Le 27, grand calme. Les vivres devenaient très rares et le capitaine commençait à être inquiet; il donna des ordres sévères pour que la ration fût diminuée et l'eau strictement rationnée. Cependant les soldats ne pouvaient pas faire d'excès de cette denrée, car il était presque impossible de la boire, tant elle était puante et malpropre.
Dans la nuit du 27 au 28, un vent d'est nous fit continuer notre route sur Malte, où le capitaine voulait relâcher pour y faire de l'eau et des vivres.
. Le 28, à la pointe du jour, nous aperçûmes
Malte, avec l'espoir d'y boire de l'eau fraîche et d'y acheter quelques petites provisions.
A deux heures après midi, on entra dans le port de Malte, que je ne pus revoir sans admiration, comme chacun de nous.
On ne pourrait croire ce que nous éprouvâmes en entendant les cloches de la ville, il n'est aucun de nous qui ne se crût rajeuni de dix ans au son du carillon.
Dans le port de la quarantaine, il y avait plusieurs transports chargés de nos troupes, comme nous, venus pour faire des vivres frais. Avec bonheur, on mangea du pain, des fruits; nous étions si affamés que toute notre crainte était d'étouffer.
Le 29, le capitaine commença à faire ses provisions. Le même jour, nous perdîmes un sergent; c'était le neuvième Français qui mourait.
Le 30, un régiment d'infanterie anglaise s'embarqua pour l'Egypte sur un vaisseau, une frégate et deux bâtiments de transport. Journellement il arrivait des bâtiments de notre convoi; dans le nombre, plusieurs avaient souffert de la faim et surtout de la soif.
Le vent violent était très favorable pour faire route sur France; il semblait que c'était par contrariété que le vent devenait propice, parce que nous étions à l'ancre.
Le 4 complémentaire, à quatre heures du soir, entra dans le port une frégate anglaise, sur
laquelle était l'amiral Smith, il annonça la reddition d'Alexandrie. Cette nouvelle fut confirmée par une salve de vingt et un coups de canon à la batterie. Le soir, on apprit que la garnison française avait capitulé, aux mêmes conditions que notre colonne, avec cette différence que ces troupes n'emmenèrent que dix pièces de campagne et abandonnèrent beaucoup d'objets que la division Belliard eut l'avantage de rapporter avec elle.
Cette nouvelle ne causa point de surprise, car nous étions assurés que cette place ne pouvait résister longtemps.
Le 5e jour complémentaire, à sept heures du matin, toute la marine du port fit une grande canonnade en réjouissance de la prise d'Alexandrie.
A dix heures, l'amiral Smith vint à notre bord pour y voir Clark, capitaine de notre vaisseau, ainsi que le général Lagrange; il devait partir le même jour avec sa frégate, pour porter à Londres la nouvelle de la prise d'Alexandrie*
Le vent ne discontinua pas d'être favorable, pendant le temps que nous restâmes dans le port de Malte. Vers les midi, nos provisions entièrement faites, on leva les ancres. Aussitôt en pleine mer, survint le calme.
Le 1er vendémiaire, s'éleva un vent du nord qui contraignit, comme d'habitude, à faire fausse route. Les 2, 3, 4 et 5, il nous retint devant les côtes de Sicile. Le 6, grand calme. Le 7, par
un vent frais, nous tirâmes des bordées de la côte de Sicile au cap Bon, en passant près la petite île de Pantellaria.
Le 8, avec un petit vent d'est, nous fîmes bonne route; longeant la Sicile, les petites villes de Mazzara et de Milazzo, et des plaines cultivées à l'européenne. On gagna la pointe nord de la Sicile.
Le 9, vent frais sud-ouest, route sur l'île de Sardaigne. Le 10, vent du nord extrêmement violent. La nuit du 10 au 11, calme très contrariant. Le 11, un petit vent sud-est nous conduisit à l'île de Saint-Pierre, dépendance de la Sardaigne.
Les 12 et 13, on longea la Sardaigne avec un vent frais très favorable. Le 13, au soir, grande pluie. Ce fut pour nous un vrai plaisir, car depuis longtemps nous n'avions vu pareille chose.
Le 14, très gros temps, ciel obscur, coup de vent nord-ouest très violent qui contraignit à faire mauvaise route. Dans la nuit du 14 au 15, orage et grain violent qui causa beaucoup de maux à l'équipage. Le 15, un gros vent du nord, contraire. Dans la nuit du 15 au 16, vent nordouest si extraordinaire qu'on eût dit notre vaisseau sur le point d'être englouti. Une vergue du mât d'artimon vint à casser par le milieu; en tombant sur le pont, elle donna une telle secousse qu'on crut le vaisseau échoué. Beau-
coup de militaires voulurent ouvrir les sabords pour se jeter à la nage. Il y eut un grand désordre.
Le 16, le vent s'apaisa, mais la mer était toujours agitée. Nous vîmes, à environ une lieue de notre vaisseau, une trombe ou colonne d'eau considérable, qui nous annonçait de Forage.
La nuit du 16 au 17, le vent sud-ouest s'étant levé, nous fîmes bonne route en laissant la Corse sur notre gaucbe.
Le 17, très bon vent qui nous donnait l'espoir de mouiller bientôt dans un port de France.
Le 18, avec une joie et une satisfaction inexprimables, nous entrâmes en rade de Toulon. Pour comble de bonheur, nous apprîmes à notre arrivée la paix avec l'Angleterre et la Porte ottomane.
A peine l'ancre était-elle jetée que j'écrivis à ma chère mère. Depuis mon départ, je n'avais reçu qu'une seule lettre d'elle, et encore vieille de date. Le commandant du port de Toulon envoya l'ordre de se rendre à Marseille, où se faisait la quarantaine. Nous apprîmes avec beaucoup de plaisir que la situation de la France était tranquille; personne n'était inquiété, ni pour les cultes, ni pour les opinions ; en se conformant aux lois, chacun y était en sûreté.
Le 20, trois bâtiments de guerre sortirent de Toulon pour aller annoncer la paix dans tous les. ports de la Méditerranée.
Le vent était toujours contraire pour nous rendre à Marseille. Groira-t-on que les chefs des administrations de Toulon n'ont jamais voulu nous faire distribuer, pendant notre séjour dans, le port, ni pain, ni eau, ni même du bois pour faire la soupe des malades ! ! ! Le général Lagrange eut beau écrire au préfet que depuis longtemps, sa troupe était réduite à de mauvais aliments et que, de plus, en vertu du traité, les Anglais ne voulaient plus faire aucune distribution. Eh bien! on ne fit droit à aucune observation. Les soldats étaient outrés. S'il n'avait tenu qu'à nous, les auteurs de nos maux auraient été réduits au mauvais biscuit et à l'eau puante de notre vaisseau, pendant le reste de leur vie. Le 21, au soir, sortie du port pour passer la nuit à l'entrée de la rade.
Le 22, dans la matinée, vent contraire, et, le reste de la journée, temps calme. Par une petite brise de terre, on fut jusqu'à la Ciotat.
Le 23, un petit vent frais fit gagner la rade de Marseille; le soir, nous fûmes au mouillage où étaient beaucoup de bâtiments de notre convoi. Le lazaret de Marseille était plein, il fallut attendre que leur quarantaine fût terminée pour débarquer et faire la nôtre dans leurs enclos. Notre traversée avait duré soixante-treize jours.
Nous reçûmes des vivres frais. La ration fut. composée de pain, vin et viande. Je laisse à deviner avec quelle avidité on mangea. Le 26, les troupes du général Robin, qui étaient dans
l'enclos, sortirent du lazaret. Le même jour, on fit les funérailles de Malem Jacoub, général des légions chrétiennes en Egypte, mort pendant la traversée.
Le 27, nous sortîmes enfin pour nous rendre à la quarantaine. Ce fut avec satisfaction et surprise que nous vîmes cet édifice; il fait honneur aux commerçants du Levant.
Les 27, 28, 29 et 30, les troupes débarquèrent et se joignirent à nous dans l'enclos Neuf. Nous nous mîmes en pension chez un restaurateur qui ne pouvait jamais venir à bout de nous rassasier, tant nous étions affamés. Cependant les vivres étaient fort chers, surtout dans une quarantaine, où la livre ne vaut jamais que dix sous. • Plusieurs bâtiments marchands arrivèrent chargés de troupes françaises sortant des prisons de Constantinople. Les récits de leurs souffrances faisaient tressaillir.
Le 6 brumaire, il fit si gros temps qu'un bâtiment chargé de malades fut jeté à la côte ; ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'on recueillit tous ces malheureux.
Le même jour, on apprît que le général de brigade Léopold Berthier était arrivé à Marseille, chargé de s'occuper des besoins et de recevoir les réclamations de l'armée.
Le 9, les troupes qui étaient dans le grand enclos, avec le général Belliard, sortirent de la quarantaine pour entrer à Marseille. Le même
jour, le corps du général Kléber fut transféré au fort d'If; trois salves d'artillerie et de mousqueterie furent tirées en son honneur.
Les 10, 11 et 12, il tomba tellement de pluie, que les inondations ravagèrent toute la campagne; quantité d'habitants et d'habitations furent submergés. Jamais on ne vit un désastre pareil.
Plusieurs bâtiments, venant d'Alexandrie, entrèrent dans la rade chargés des troupes du général Menou. Le 18, on fit la fête de la Paix, à Marseille; dans notre enclos, nous tirâmes vingt et un coups de canon.
Je fus voir plusieurs anciens camarades arrivant d'Alexandrie; ils me dirent que l'armée avait considérablement souffert du scorbut, à Alexandrie et dans la traversée. Le 21, nous passâmes au parfum, pour sortir du lazaret le lendemain matin. C'était pour nous si grande fête que nous passâmes la nuit à nous divertir.
Le 22, entrée dans Marseille. Je ne puis peindre l'effet que produisit sur nous la vue d'un peuple policé et d'habitations européennes; nous avions peine à croire nos yeux.
J'obtins, du général, de rester dans cette ville avec mon détachement jusqu'à ce que le restant de notre compagnie, venant d'Alexandrie, fût sorti de quarantaine.
J'avais reçu une lettre de ma chère mère, en réponse àx celle écrite de Toulon. Elle m'annonçait que sa réception avait causé une grande
joie dans la famille qui, depuis trois ans, désespérait de jamais me revoir. J'appris, par mon ami Folliot, la mort de mon frère Louis. Je fus très affligé de cette perte qui m'avait toujours été cachée depuis quatre ans et demi1. J'écrivis au ministre de la guerre, Berthier, en le priant de m 'accorder un congé limité pour me rendre dans mes foyers.
Le 7, les Syriens et les Mamelouks, venus avec nous d'Egypte, sortirent de la quarantaine. Le 9, ce fut le tour des troupes venues d'Alexandrie ; le 22, beaucoup de troupes sortirent du lazaret avec le détachement de notre compagnie, que nous attendions pour nous rendre à Grenoble.
Le gouvernement envoya, à Marseille, des étoffes pour habiller toute l'armée d'Egypte. Le 27, nous partîmes de Marseille pour Grenoble.
1. On voit par une lettre du maire de Corbeil au général Duroc, du 14 floréal an X, que le troisième fils de Mme veuve Bricard, ayant fait tout ce qu'il avait pu pour servir, mais n'ayant pas pu y parvenir parce qu'il n'avait pas l'âge, éprouva un tel chagrin qu'il en perdit la tête et se noya.
Cette lettre a été retrouvée par M. Haro dans les archives de la mairie de Corbeil.
Le 6 nivôse, près de Valence, nous fîmes rencontre d'une demi-brigade de la République helvétique.
Le 11, nous arrivâmes à Grenoble, où nous attendait Tordre d'aller à Strasbourg. Gomme j'espérais recevoir à Grenoble le congé demandé au Ministre, j'étais contrarié d'aller plus loin. Je fus trouver le général Molitor qui, avec beaucoup de peine, m'accorda un congé limité au l6r germinal.
Le corps d'officiers du 4° régiment d'artillerie àpied donna un superbe repas aux officiers d'artillerie arrivant à Grenoble; nous fûmes naturellement invités. Le 13, notre compagnie partit pour sa nouvelle destination. Moi, je fus obligé de rester plusieurs jours à Grenoble pour quelques affaires. J'en partis, le 17, par la diligence, pour me rendre à Lyon, où j'arrivai le 18. Le 23, j'arrivais enfin à Corbeil, à deux heures après midi.
A mon arrivée, je ne vis que désastres. La première chose qui me frappa, ce fut l'écroulement du pont de Corbeil, que la crue des eaux avait entraîné. La chute du pont avait ébranlé les fondations de la maison appartenant à ma mère, et en avait renversé une partie. La maison en face, également située sur la culée du pont, fut aussi ruinée. Je fus obligé de traverser la Seine dans un petit batelet. Enfin, j'eus le bonheur d'embrasser ma mère et mes sœurs, qui, malgré les inquiétudes causées par les inondations, jouissaient de la santé la plus parfaite. Je renonce à dépeindre la joie et l'émotion que nous eûmes à nous revoir et le chagrin que nous avions de penser aux absents; cette fois nous espérions être réunis pour toujours. La soirée fut pleine d'un bonheur sans mélange, doublé par le souvenir des craintes passées, car depuis longtemps, nous avions perdu l'espérance de nous revoir.
A Paris, les amis et les parents me comblèrent d'amitié et d'offres obligeantes. J'eus la douce satisfaction de retrouver le cousin Petitpont et l'ami Hervé ; comme moi, ils n'avaient pas manqué de traverses et de fatigues durant la guerre. Le 15 pluviôse, je reçus du Ministre de la guerre, Berthier, un congé limité jusqu'au premier floréal, ainsi que mon brevet définitif de lieutenant de pontonniers d'artillerie. Mes intentions n'étant pas de continuer la carrière militaire, j'écrivis à mon capitaine, à Strasbourg, pour
année 4802 487
qu'il veuille bien demander, en mon nom, au directeur d'artillerie, de me faire comprendre dans le nombre des officiers supprimés. Le directeur d'artillerie fit part de ma demande au Ministre. J'attendais avec impatience la décision et voyais que bientôt mon congé serait expiré; je fus voir le général Gassendi, chef de la division de l'artillerie à la Guerre. Après m'avoir engagé à rester au service, il finit par me faire expédier, quelques jours après, la lettre ci-dessous :
Paris, le 7 germinal an X.
Le général de brigade, chef de la division de l'artillerie, au citoyen Bricard, lieutenant de pontonniers, à Gorbeil (Seine-et-Oise) :
Le Ministre me charge de vous prévenir, citoyen, que, conformément aux dispositions de l'arrêté des Consuls du 18 vendémiaire dernier, sur l'organisation de l'armée, vous avez été réformé, le nombre des officiers du premier bataillon de pontonniers s'étant trouvé au complet fixé par cet arrêté. Vous recevrez le traitement de réforme dans le lieu où vous vous êtes retiré.
Je vous salue,
Signé : Gassendi.
Cette lettre me fit écrire de nouveau à mon capitaine pour le prier de m'envoyer un congé de réforme en règle, et je résolus de reprendre à Paris mon état de tapissier, le premier floréal *.
1. Joseph Bricard. né à Corbeil le 18 août 1772, est décédé à Paris le 21 février 1853.
Aiiii doiikkt 9« DEMI-BRIGADE D'INFANTERIE