‹ Journal du canonnier Bricard, 1792-1802Chapitre 36 sur 41 · CAMPAGNE D'ITALIE · texte numérisé non relu

CAMPAGNE D'ITALIE

Le 48 nivôse, le 16e dragons passa à Liège, allant vers le Brabant; il ignorait sa destination ; beaucoup de dragons disaient qu'il y avait une suspension d'armes. Enfin on ne savait rien de positif : quantité de troupes filaient dans l'intérieur.

Les 20, 21 et 22, il passa des troupes suivant le même mouvement que le 16e régiment de dragons. Cela faisait faire des gazettes de toutes les couleurs; les personnes expérimentées prétendaient que ces corps se rendaient par Lyon en Italie.

Le 27, voyant que je ne pouvais obtenir que des sabres et non des effets, je résolus de rejoindre. J'avais avec moi deux canonniers, dont l'un avait sa femme.

Le 3 pluviôse, nous arrivâmes à Cologne. Après beaucoup de démarches, je n'y fus pas plus heureux qu'à Liège; je repartis le 6 pour Bonn,

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où était le quartier du général en chef, afin de savoir où était notre demi-brigade. Dans cette ville, je fus à l'état-major général où on me dit que la 9e demi-brigade était en marche pour l'armée dltalie. Je vis que nous avions encore beaucoup de chemin à faire.

Une compagnie de grenadiers de notre demibrigade était partie de Bonn la veille de notre arrivée, pour rejoindre aussi. Le 7, nous fûmes loger cinq lieues plus loin.

La troupe qui se rendait en Italie ayant emmené toutes les voitures, on me donna des paysans pour porter les bagages, n'ayant pas d'autres moyens de transport.

Le 12, arrivée à Wittlich où nous apprîmes une grande victoire remportée par l'armée d'Italie. Le 14, arrivée à Trêves, ville assez jolie; la Moselle passe au pied de la ville. Nous fûmes coucher de l'autre côte. Le 15, à Grevenmachern. Le 16, à Luxembourg. En entrant dans cette forteresse, mes yeux ne pouvaient assez admirer les fortifications, malgré les récits qu'on m'en avait faits.

Le 17, à Thionville, je remarquai que le sexe y est charmant. Nous logeâmes dans un petit village voisin, près duquel avait campé l'armée prussienne en 1792. Nous restâmes jusqu'au 18, faute de voiture.

Le 19, arrivée à Metz et séjour à l'auberge de Versailles. A la citadelle, était notre premier

bataillon qui avait été fait prisonnier à la retraite du Danube. Le récit de nos anciens camarades sur le massacre qui avait eu lieu, et sur leurs souffrances de captivité, me firent horreur. Ils étaient toujours comme prisonniers sur parole, à moitié nus ; on ne leur donnait point de butin pour les couvrir; enfin ils étaient dans la plus grande misère.

Je trouvai un grand changement en France. Les honnêtetés des hôtes n'étaient plus les mêmes; il était bien étonnant que nous fussions aussi mal traités dans notre propre pays, tandis qu'à l'étranger on nous faisait mille politesses. Beaucoup de personnes diront que c'était la crainte et la terreur qui faisaient agir ainsi, mais moi je soutiens et je dois dire à la louange des Allemands, que la plupart le faisaient par humanité, et par bon cœur.

Le 21, couchera Pont-à-Mousson.

Le 28, à Langres, situé sur une hauteur très escarpée, pays renommé pour ses bonnes lames. A notre arrivée dans cette ville, nous fûmes surpris d'entendre tirer le canon ; on nous apprit que c'était en réjouissance de la prise de Mantoue.

Le 30, à Is-sur-Tille où nous prîmes séjour. Des troupes d'infanterie légère venant de l'armée du Rhin et allant à celle d'Italie, avaient fait beaucoup de mal dans différentes auberges. Après avoir insulté les habitants et cassé les meubles, elles se permirent de frapper à coups de sabre,

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et estropièrent plusieurs personnes. Les plus coupables furent arrêtés pour être livrés au conseil de guerre.

1er ventôse. Je fus me promener au village de Gémeaux pour y voir les parents d'intimes amis de ma compagnie, les deux frères Gaspard. Je fus reçu par cette famille comme si j'étais un de leurs enfants; ils me comblèrent de bontés et de soins, je ne pus en partir que le 2 au matin, en versant des larmes d'attendrissement avec eux. Leurs enfants avaient été passer quelques jours auprès d'eux lors du passage de la division Bernadotte qui se rendait en Italie; le souvenir de leur départ leur était encore très sensible.

Le 2 j'arrivai à Dijon , ville charmante. La grande place est superbe, et le Parlement est un magnifique bâtiment. Je fus loger chez une aimable hôtesse, qui me fit boire du fameux vin de Bourgogne et manger de cette fameuse moutarde de Dijon.

J'avais prié ma mère de m'écrire à la poste restante à Dijon, et j'eus la satisfaction de recevoir une lettre annonçant que toute ma famille se portait bien. Ma tendre mère n'avait pas manqué d'y joindre une petite somme pour faciliter mon voyage.

Le 3, nous fûmes à Beaune, en passant au pied de la fameuse Côte d'Or avec son superbe amphithéâtre de jardins et de villas.

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capitale de la Savoie et chef-lieu du département du Mont-Blanc, nouvellement réuni à la République. Tous les militaires isolés arrivant dans cette ville étaient envoyés dans des dépôts pour y être habillés et formés en détachements pour rejoindre à Milan, car on ne pouvait traverser le Piémont sans courir les risques d'être attaqué par les barbets, brigands organisés vivant de vols et d'assassinats, soutenus pour nuire à la correspondance de l'armée.

On arrêtait aussi toutes les femmes de troupe qui rejoignaient l'armée. Le général en chef avait donné l'ordre qu'on ne laissât passer que celles autorisées par les règlements, c'est-à-dire quatre par bataillon; le surplus, même avec des patentes, était arrêté. Cela nous mit un peu dans l'embarras à cause de la femme du canonnier voyageant avec nous. Cependant à force de démarches auprès de l'état-major général de l'armée des Alpes, commandée par le général Kellermann, je parvins à obtenir une passe pour elle.

Le 17, nous partîmes avec un fort détachement dirigé sur Milan; nous fûmes coucher à Montmélian.

Le 18, à Aiguebelle. Le 19, à Saint-Jean de Maurienne,en passant par la Chambre. Le 20, à Saint-Michel. Le 21, à Lanslebourg. — Toutes ces routes sont presque impraticables; il faut des mulets pour voyager dans ces pays; montagnes, ravins et rochers empêchent le passage des voi-

tures ; la plupart des habitations sont sur des monts escarpés et vous avez une grande heure à monter pour arriver chez votre hôte. Les paysans habitent, l'hiver, les collines, et l'été, les montagnes; ils fabriquent du pain pour douze, quinze et même vingt mois, sans qu'il se gâte; ils vivent beaucoup de laitage, et en général, se nourrissent fort mal. Quantité d'hommes et presque toutes les femmes ont des grosses gorges que l'on appelle goitres; on attribue ces difformités aux mauvaises eaux des montagnes.

Le 22, nous passâmes le fameux mont Cenis, extraordinaire par sa hauteur et sa rapidité ; été comme hiver, il y a toujours de la neige; souvent, des tourmentes engloutissent les hommes et les animaux en route. Lorsque le temps menaçait, on tirait un coup de canon sur le sommet, comme avertissement, pour que personne ne se mette en route. Il y a pour trois heures à monter, et autant pour descendre. Le jour de notre passage, il y avait quantité de neige. En cet endroit on arrêtait encore les femmes malgré la signature du chef de l'état-major de l'armée des Alpes. Il fallut beaucoup de démarches pour faire renouveler la passe de la femme qui était avec nous. A Lanslebourg, il y en avait une quarantaine arrêtées ; la plupart rendaient service aux amis, car les femmes étaient très rares dans le pays. Nous fûmes coucher à Suze, extraordinairement fatigués de notre marche. Pour délasser la troupe,

on la mit coucher dans une espèce d'écurie. Quantité de sapeurs étaient employés pour démolir les fortifications de cette ville. Dans le traité de paix avec le roi de Sardaigne, il était dit que Sa Majesté ferait démolir cette forteresse à sa charge. Le fort portait le nom de la Brunette; on fut aussi obligé d'en faire démolir deux autres, inexpugnables comme celui de la Brunette, et de laisser en gage les autres forteresses, jusqu'à la paix générale.

Le 23, nous poursuivîmes notre marche, et nous arrivâmes, le 1er germinal, dans la superbe ville de Milan. J'admirai la richesse de cette immense cité ; le luxe, l'élégance des boutiques, le roulement des voitures, cafés et maisons de récréation, lui donnaient un éclat comparable à celui de Paris.

Le général Buonaparte avait dans cette ville un palais superbe que les habitants lui avaient donné. A l'arrivée des troupes françaises, ils s'étaient déclarés pour la République française et avaient formé des légions pour combattre sous les drapeaux de la liberté. Ils s'érigèrent en République, dite Cisalpine.

Le 3 germinal, départ pour Lodi, jolie petite ville du Milanais.

Le 4, à Pizzighettone, petite ville très fortifiée. Le 5, à Crémone, où nous arrivâmes le soir un peu fatigués. Cette ville est grande et assez curieuse. Le 6, à Bozzolo. Le 7, à Mantoue où nous

trouvons enfin notre demi-brigade. J'admirai les fortifications de cette place entourée d'eau à un quart de lieue à la ronde. La plupart des quartiers de la troupe n'étaient pas encore occupés à cause de la mauvaise odeur dont ils étaient encore infectés ; les cimetières de cette ville étaient une peste par le nombre de cadavres nouvellement enterrés; on estimait à 35000 le nombre de morts pendant le siège, tant bourgeois que militaires. Les uns et les autres avaient considérablement souffert de la fatigue et du manque de subsistances.

Je fus dans les plaines de la Favorite, sous Mantoue, ainsi que dans le village Saint-George pour voir les dépouilles de l'armée vaincue; des casquettes et des mauvais fourniments couvraient la terre; les champs étaient encore bosselés par le nombre de cadavres enterrés; les murs et les arbres étaient criblés de balles et de mitraille. Le général- Buonaparte poursuivait toujours l'ennemi avec une rapidité étonnante en lui faisant éprouver des pertes considérables.

Étant arrivés à notre corps, le 8, nous passâmes la revue du général Miollis qui commandait cette place.

Le 14, on fusilla deux grenadiers français pour une faute très légère. Le 46, arrivèrent 3500 prisonniers, dont quantité d'officiers et trois généraux autrichiens. Ces officiers nous dirent que l'empereur serait forcé de faire la paix.

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Le 47, le dépôt de la demi-brigade arriva d'Aixla-Chapelle.

Le 20, deux de nos officiers furent cassés pour lâcheté dans des batailles au Nord.

Le 22, on apprit que les paysans des environs de Vérone, joints à la populace de cette ville, s'étaient révoltés et avaient arrêté plusieurs convois.

Les 25 et 26, on arma tous les postes avancés de la place.

Le 29, au soir, on entendit le canon dans les environs de Vérone.

Le 4" floréal, à une heure du matin, on fit prendre les armes à toute la garnison; plusieurs coups de fusil ayant été tirés sous les murs, on présuma que les révoltés s'approchaient. Notre compagnie fut envoyée au château du Prince, dans une île, pour y servir les pièces. On envoya plusieurs reconnaissances qui ne rencontrèrent personne. Le restant de la nuit fut calme.

Le soir, canonnade assez forte du côté de Vérone, mais nous ne savions rien de positif.

Le 2 au matin, il partit un fort détachement pour Vérone; on apprit que les Véronais s'étaient révoltés, avaient égorgé beaucoup de Français, et commis les plus grandes cruautés contre la garnison, qui n'avait eu que le temps de se réfugier dans le château, qu'elle défendait depuis plusieurs jours. Cela inquiéta les Français dans l'intérieur de l'Italie, car toutes les autres campagnes manifestèrent beaucoup de mécontentement.

Des troupes commandées par le général Victor vinrent secourir nos braves bloqués dans le château de Vérone; ils étaient forcés de faire des sorties meurtrières pour se procurer des vivres. La ville fut cernée ; le 3, on apprit que le siège était poussé sans ménagement, et que, si les Véronais ne voulaient pas se soumettre, on allait tout brûler.

Le 4, arriva de l'armée un courrier extraordinaire chargé de dépêches pour Paris; il assura qu'il était porteur des préliminaires de paix signés entre le général en chef Buonaparte et deux envoyés de Sa Majesté Impériale. Passa ensuite le frère du général Buonaparte qui aussi se rendait à Paris et qui confirma la nouvelle. Il assura que sous peu, il repasserait avec les conclusions de la paix. Tous les cœurs étaient pleins de joie.

Le 6, on envoya des munitions, et des grils à boulets rouges pour bombarder Vérone.

Le 8, on apprit la reddition de cette place. A l'entrée des troupes françaises, on licencia toutes les troupes vénitiennes ou esclavonnes; on arrêta les chefs de la révolte qui furent livrés à un conseil de guerre, et furent condamnés à être fusillés. De fortes contributions furent imposées à la ville et aux environs.

Un couvent fut bien respecté, et les Pères de cette maison furent récompensés pour leur généreuse conduite. Les révoltés s'étaient portés en foule à ce couvent, où était un hôpital militaire,

et voulaient égorger les Français blessés. Les vertueux Pères de cette maison se présentèrent et tinrent le langage le plus énergique, disant qu'il était contre les droits de la guerre, parmi les peuples policés, de verser le sang des malades; que d'ailleurs ils avaient tout à craindre en commettant de pareils crimes, mais qu'avant de parvenir au lieu où étaient les malades, il fallait (et ils montraient leurs poitrines) faire couler leur propre sang. Les brigands persistèrent; les Pères s'écrièrent : « Arrêtez, malheureux ! si au moins vous ne craignez la vengeance des hommes, redoutez la justice du Ciel ! Les Cieux témoins d'une telle barbarie vont engloutir la Vénétie tout entière. » A ces mots, un grand silence se fit, et ces monstres s'en retournèrent. Ces braves moines continuèrent à faire un rempart de leur corps aux malades durant le siège, et ils les rendirent aux Français lors de leur entrée en cette ville. Ce fut la brave 1" demi-brigade qui soutint, avec un courage étonnant, le siège du château contre les révoltés.

Tous les militaires qui avaient participé à la prise de cette ville reçurent une gratification de 24 livres; les officiers reçurent à proportion du soldat.

Le 14, le général en chef Buonaparte passa à Mantoue; les troupes prirent les armes; on fit plusieurs salves de mousqueterie et d'artillerie en réjouissance du passage de ce brave général.

Il y avait dans l'Italie plusieurs bataillons

polonais à la solde de la République cisalpine. Ces corps avaient été formés par des Polonais qui avaient déserté les troupes de l'empereur, où ils servaient par force depuis le partage de la Pologne. Ces bataillons étaient de très bonnes troupes, l'élite de la République cisalpine; ils portaient le costume de l'ancien régime de Pologne, faisaient strictement leur service, et étaient très aimés des Français. Ils se signalèrent dans différents combats; leur général, qui fut tué, se nommait Kosinski.

Les légions cisalpines, au contraire, faisaient de très vilaines troupes, sans discipline, sans propreté, vendant leurs vêtements le lendemain des distributions. Ces corps, refuge de déserteurs français, ne pouvaient qu'être remplis de mauvais sujets.

Les chaleurs commençaient à se faire sentir, ce qui occasionnait déjà des maladies. Le 3 prairial, partit un détachement de notre compagnie pour aller au grand parc d'artillerie à Pordenone.

A cette époque, je reçus une lettre d'un de mes anciens amis, datée de Paris, qui me marquait que les royalistes levaient insolemment la tête, que les patriotes et les militaires étaient mal vus et maltraités, que l'on médisait publiquement de nos généraux, et que les patriotes de l'intérieur n'avaient d'espoir que dans les armées.

Le 6, on fit à Mantoue une fête en réjouissance de l'acceptation de la constitution de la Repu-

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blique cisalpine. Toutes les troupes rassemblées sur la place d'armes, avec les administrations civiles et militaires, plantèrent un arbre de Liberté auquel ils mirent, en forme d'alliance, les drapeaux de la République française avec ceux de la République cisalpine; des chants patriotiques, des cris d'allégresse se firent entendre en italien, et la fête se termina par les cris de : « Vive la République ! » Chaque soldat reçut une ration de vin en gratification.

Le 7, à cinq heures du soir, la 9e demi-brigade reçut ordre de partir pour faire partie de la colonne mobile commandée par le général Lannes.

Les Génois étaient en révolution par suite du changement de leur constition; c'est pourquoi on envoya des troupes de ce côté pour empêcher des troubles qui auraient pu nuire à nos communications avec la France.

Le 15, il y eut un caporal de Polonais fusillé, convaincu d'être chef de complot de désertion.

Le 17, arrivèrent deux demi-brigades d'infanterie légère; la 29e prit garnison, et l'autre poursuivit sa marche.

Dans l'île du Té où nous étions, il y avait beaucoup de malades, ce qui m'obligea à en informer le général et à demander notre changement. Le 30, toutes les troupes de l'île reçurent ordre de rentrer; on n'y envoya plus que des gardes relevées toutes les vingt-quatre heures.

Le 5 messidor , cinq canonniers de notre compagnie partirent pour l'hôpital. Le 7, partit un petit détachement pour se rendre au parc. Le 9, il partit 15 hommes à l'hôpital; le capitaine et le lieutenant restèrent dangereusement malades chez leur hôte, et le reste de la compagnie resta convalescent à la caserne. Nous étions quatre ou cinq seulement qui n'avaient pas encore été attaqués de la fièvre. Tous les autres corps de la garnison partageaient notre sort; tous les jours, un convoi considérable partait pour l'hôpital, et ceux qui restaient étaient jaunes comme des citrons.

Le 47, le restant de la compagnie reçut ordre de partir pour se rendre à Oderzo, au grand parc d'artillerie de l'armée.

Le 18, nous partîmes de Mantoue de grand matin, et nous fûmes coucher à Villafranca.

Le 19, nous arrivâmes à Vérone, grande et belle ville; nous y trouvâmes la division Augereau. Je fus voir tous les dégâts que la révolte avait causés. Les environs du château, où s'était retranchée la troupe, étaient ravagés; les maisons adjacentes, criblées de projectiles; plusieurs étaient brûlées; enfin, ce quartier, le plus beau de la ville, n'était point reconnaissable.

Il y avait, dans toutes les divisions de l'armée, de grands préparatifs pour une fête qui devait avoir lieu le 26 messidor, anniversaire du 14 juillet, époque mémorable de la Révolution française.

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Le 20, coucher à Montebello. Le 21, à Vicence, ville jolie et commerçante. Le 22, à Padoue, grande ville, mais déserte et extrêmement gothique. Il y a une place superbe, enrichie par une grande quantité de statues.

Le 23, nous en partîmes pour aller coucher à Mestre. En route nous vîmes quantité de maisons de plaisance des plus agréables; sur la droite on découvrait la superbe ville de Venise située au milieu des eaux. En arrivant à Mestre, j'obtins une permission pour aller à Venise avec un ami. Après avoir fait une grande lieue dans une petite barque sur un petit canal, nous passâmes dans les lagunes sous quantité de petits forts très bien armés. Arrivés à Venise, quelle fut notre surprise en voyant une aussi grande et aussi belle cité bâtie sur pilotis; nos yeux ne pouvaient suffire à regarder le luxe, l'éclat des boutiques, remplies des marchandises les plus rares. Les femmes en général étaient très affables; les cafés et les auberges très fréquentés; dans presque tous on y parlait toutes les langues. La grande place est entourée de riches monuments. Superbe marine aussi à côté de cette place ; les bâtiments marchands viennent dans un port commode apporter des marchandises de tous les pays. L'arsenal de la marine renferme les plus riches raretés. Enfin je ne pouvais assez admirer les curiosités de cette immense cité, où partout chacun est accueilli et respecté.

La commodité de cette ville, c'est que vous ne risquez pas d'être écrasé, d'être taché de boue, ni d'être étourdi par le roulement des voitures, car il n'y a pas un cheval dans son enceinte; les rues sont extrêmement étroites et dallées de grandes pierres de taille toujours humides, qui empêcheraient les chevaux de tenir pied ; il y a jusqu'à sept cents ponts et l'on ne peut marcher un quart d'heure sans être obligé de monter et descendre pour passer des ponts en forme de perrons. Ce qui remplace les voitures publiques, ce sont des chaloupes garnies et couvertes comme des carrosses; toutes en velours ou en drap noir. Le payement de ces moyens de transport est assez raisonnable; la grande quantité de canaux donne une grande commodité pour se servir de ces fiacres.

A cette époque nous avions une escadre française en rade.

Le 25 au soir, bien satisfaits d'avoir vu une si belle ville, nous traversâmes les lagunes et débarquant à la Faucette, nous couchâmes dans un petit village plus loin et le lendemain 26, nous nous rendîmes à Oderzo, lieu de notre destination. Nous y trouvâmes le parc de l'armée qui n'était pas important. Ce même jour, la fête de l'anniversaire de la Révolution des Français fut fêté dans toutes les divisions de l'armée.

Le 1er thermidor, parut une circulaire du général en chef, qui faisait connaître à l'armée le

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mauvais esprit qui régnait en France. L'intérieur de la République était infesté d'émigrés et de prêtres réfractaires , les patriotes défenseurs de la République étaient partout bafoués et fusillés, le Conseil des Cinq-Cents s'était réfugié à Clichy pour y tenir ses séances. Ces fâcheuses nouvelles affligèrent les soldats. Après avoir combattu sept années, souffert tous les maux que l'on puisse endurer, au moment d'obtenir une paix glorieuse, ils voyaient l'intérieur de la France rempli d'ennemis et de contre-révolutionnaires. Pour comble de mécontentement, nous étions privés des nouvelles de nos familles ; on ne savait qui accuser de l'interception des lettres; cela me causa beaucoup d'inquiétude.

Les chaleurs étaient excessives, quantité de soldats tombaient malades, et les mauvais hôpitaux dégoûtaient; on préférait languir, sur une botte de paille. A cette époque, l'effectif des hôpitaux de l'armée s'élevait à 25000 hommes. Une aussi grande quantité de malades était attribuée aux marécages, aux fruits, au poisson, ainsi qu'aux logements, car il était bien étonnant que, dans un pays de tant de ressources, le soldat fût si mal soigné, toujours logé dans des églises et dans des corridors, sans paille, sans couvertes, ni ustensiles pour faire cuire ses aliments; un soldat ne pouvait reprendre ses forces en sortant de l'hôpital, avec une pareille convalescence. Enfin ce que l'on ne pourra croire, c'est

qu'à l'hôpital de Bazzolo, le portier fut obligé d'avancer un écu de 3 francs pour acheter du beurre pour faire une soupe à l'oignon à tous les malades; ils n'auraient rien mangé sans l'avance du brave portier.

Ce fut à Oderzo que je fus pour la première fois attaqué des fièvres. En Italie on traitait beaucoup cette maladie avec Vaqua amara et le quinquina; ces drogues coupaient radicalement les fièvres.

Le 5, deux canonniers furent attaqués par des habitants des environs d' Oderzo; un mourut de ses blessures.

L'armée devait être habillée à neuf, quantité de corps avaient déjà leurs habits. Le 14, on passa la revue du chef d'état-major Songis pour la répartition des habits. Des bruits de paix se répandaient toujours.

Le 24, on organisa plusieurs compagnies de canonniers volontaires.

Le 27, notre compagnie reçut l'ordre de se rendre à Mantoue; ce même jour nous fûmes coucher à Trévise, jolie ville. Le 28, à Gastelfranco. Le 29, à Gittadella. Le 30, à Vicence. Le 1er fructidor, à Montebello. Jusque-là nous avions toujours été logés dans des églises dévas-. tées, toutes à jour, mais dans Qet endroit on nous mit coucher dans un cimetière, disant qu'il y avait de l'ombre, et que, la nuit, nous serions à l'abri du vent. Cependant, presque tous nos

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canonniers étaient malades; et, avec la fièvre, il ne faisait pas trop sain de coucher à l'injure du temps. Moi, j'avais aussi la maladie, mais avec mon argent je trouvai un mauvais lit dans une auberge. Les canonniers mécontents demandèrent au capitaine à marcher la nuit plutôt que de coucher dans une telle hôtellerie.

Nous partîmes donc le soir pour Vérone. Le 3, nous fûmes coucher à Villafranca. Le 4, nous arrivâmes à Mantoue où nous prîmes garnison. Je me remis aux médicaments et je pris un médecin, aimable homme, pour me traiter. Quantité de personnes de notre connaissance étaient mortes de maladie pendant notre absence. Beaucoup de bourgeois et de militaires avaient les fièvres; ce pays est extrêmement malsain.

Le 24, l'épouse du général en chef Buonaparte passa à Mantoue pour aller joindre son mari à Udine; à son passage elle fit part aux généraux des nouvelles de Paris, qui étaient des plus satisfaisantes : le 18 fructidor, les troupes réunies aux patriotes de Paris, avaient arrêté, sur les ordres du Directoire, une partie du Conseil des Ginq- Cents, quantité d'émigrés rentrés et autres chefs -d'une conspiration qui devait éclater. Cette heureuse nouvelle fit un sensible plaisir à toute la troupe qui voyait avec douleur l'aristocratie primer en France sur le patriotisme. Toutes les divisions de l'armée en avaient manifesté leur

mécontentement par des adresses au Directoire exécutif ainsi qu'aux patriotes de l'intérieur . Heureusement, ces pétitions n'étaient pas demeurées sans succès.

Le 26, parut un ordre du général en chef prévenant que l'armée se mettrait en marche le 2 vendémiaire, que chaque général passât la revue exacte de ses troupes. Les commandants des places fortes devaient inspecter leurs munitions de guerre et de bouche, veiller au nécessaire pour soutenir un siège. Ces dispositions donnèrent quelques doutes sur le traité de paix dont on parlait depuis longtemps.

Le 1er jour complémentaire, nous partîmes, trois compagnies de canonniers, dans une forêt, fabriquer des saucissons et des gabions pour la réparation des fortifications de Mantoue.

Le 10 vendémiaire, rentrée en ville : quantité de canonniers revinrent avec les fièvres, je fus du nombre. Les brouillards épais de ce bois avaient envoyé quantité de monde à l'hôpital.

Le 41, les fièvres me quittèrent.

A Mantoue, j'avais le plaisir de voir souvent deux de mes pays, Duplessis et Balagnier, tous deux canonniers dans la 11e compagnie du 3e d'artillerie à pied.

Vers la fin de vendémiaire, avec douleur, j'appris la mort du général Hoche, commandant l'armée d'Allemagne; la perte de ce brave et vertueux général fut plus que sensible aux amis de

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la patrie; il y avait tout à croire que nous devions ce grand malheur à quelques-uns de nos lâches ennemis.

Journellement, il partait considérablement de munitions de guerre pour l'armée.

Le 24, superbe fête à Mantoue en mémoire du vertueux Virgile. Le général Miollis, commandant la ville, rappela aux habitants combien il était glorieux pour leur pays d'avoir vu naître un si grand homme, et combien il désirait que Ton rendît honneur à la mémoire de ce grand auteur.

Virgile faisait sa résidence dans un petit village à une demi-lieue de Mantoue, et allait travailler dans une petite grotte qui, depuis sa mort, à porté son nom. Une pyramide fut élevée à la place de cette petite grotte encore indiquée par plusieurs arbres. Son buste fut placé sur différents points; on fit six mariages, et la ville fit des présents aux jeunes époux; on donna à cette fête toute la pompe possible. Les juifs n'épargnèrent rien pour lui donner beaucoup d'éclat. Le soir, festin magnifique sur la place publique.

Avant cette fête, on avait eu soin de faire abattre dans les rues et places tous les emblèmes de la féodalité, entre autres la fameuse porte Pradella, bâtie pour l'entrée d'un empereur.

Le général en chef ordonna qu'il fût formé dans toutes les villes de l'Italie une compagnie de hussards, composée de jeunes gens de bonne conduite équipés et montés à leurs frais. Ces

jeunes gens, disait-il, s'habitueront et s'instruiront aux exercices militaires, et par suite deviendront utiles à leur patrie. Ces compagnies furent bien organisées; elles suivaient les mouvements de l'armée, et promettaient beaucoup.

Le 1" brumaire, on assura que la paix était faite avec l'Empereur. Cette heureuse nouvelle mit la joie dans les cœurs; la même gaieté ne régnait point sur le visage des Italiens, principalement de ceux au delà de l'Adige; cependant, on ne savait encore rien.

La nuit du 9 au 10, le général Buonaparte arriva à Mantoue. Le 10, fête funèbre en mémoire du brave général Hoche; du lever du soleil à la nuit, il y eut des salves d'artillerie de demiheure en demi-heure. Sur les neuf heures, toute la garnison se rendit à Saint-George , autour d'une pyramide élevée tout exprès; il y fut fait plusieurs décharges de mousqueterie. Des airs lugubres annonçaient combien les cœurs étaient pénétrés.

Le soir, le général Buonaparte parut au spectacle; il fut obligé d'en sortir par les acclamations et les cris réitérés de la part des habitants qui criaient: VivaBuonaparta!

Les bruits de paix faisaient beaucoup de mécontents, parce que les Vénitiens craignaient d'être livrés à l'Empire, et les habitants de Mantoue et de Brescia, d'appartenir à la République cisalpine.

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Le 12, arriva à Mantoue un bataillon de Brescia, troupe très malpropre et indisciplinée. — Le 13, arriva le 1er bataillon de la 9e demi-brigade fait prisonnier en Allemagne, que j'avais vu à la citadelle de Metz, lors de mon passage. Le soir, passa le courrier apportant la ratification de la paix par le Directoire exécutif. Chacun fut transporté de joie.

Brumaire an VI (octobre-novembre 1797). — Il parut une proclamation du Directoire exécutif aux troupes relativement à la paix ; elle engageait les militaires à rester fidèles à leur drapeau, à se méfier des propos séditieux excitant à la désertion, ajoutant qu'il n'était pas encore temps de déposer les armes, puisque l'Angleterre ne voulait point reconnaître la République.

Le 15, arrivèrent huit compagnies de canonnière volontaires venant des côtes de la Provence. Les troupes faisaient un mouvement général; des demi-brigades montaient et d'autres descendaient; plusieurs compagnies de canonniers de la République cisalpine vinrent à Mantoue. Les réparations des fortifications se faisaient avec activité. Le 17, arriva la 86e demi-brigade.

Le général Buonaparle quitta l'armée d'Italie pour aller prendre le commandement de l'armée d'Angleterre.

Tous les avant-postes furent évacués. Le 6, notre compagnie reçut l'ordre de se rendre à

Vérone, pour le désarmement de la place. Le 8, aussitôt arrivés les canonniers y travaillèrent.

Journellement, il passait à Vérone des troupes revenant de l'armée; une division poussait une autre, et au fur et à mesure que les Français évacuaient une ville, les troupes impériales prenaient possession. Ces dernières devaient entrer dans Vérone le 1er du mois de frimaire.

Le 26 au soir, je fus chez le commandant de l'artillerie qui donna un ordre de départ pour notre compagnie, et pour celle de la 6e demibrigade. Je fus d'abord très satisfait , présumant que c'était pour rétrograder avec l'armée, mais quelle surprise lorsque j'appris que Tordre portait de se rendre à Palma-Nuova pour le désarmement de la place. On fut très surpris d'aller dans une ville déjà occupée par les Autrichiens à neuf jours de marche.

Le 27, nos deux compagnies rassemblées, nous fûmes coucher à Montebello. Le 28, à Vicence. En chemin nous trouvions la route couverte de troupes qui manifestaient leur surprise et leur crainte de nous voir remonter.

Le 29, à Padoue. Nous trouvâmes dans cette ville des officiers venant reconnaître le logement pour leurs troupes qui devaient arriver le lendemain. Partout où ces officiers passaient, ils étaient assaillis des cris de : Vive l'Empereur! cris ordinaires chez la populace d'une ville.

Le 30, on partit pour Mestre. Comme d'habi-

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tude, je marchais en avant avec deux canonnière pour disposer le logement. Au bout d'une heure de marche nous rencontrâmes deux demi-brigades de la division Serrurier qui venaient d'évacuer Venise; c'étaient nos dernières troupes. Lorsque nous fûmes près du chef de brigade, il nous dit d'arrêter et nous traita de déserteurs. Je lui dis que nous remontions par un ordre du général Lespinasse, commandant l'artillerie de l'armée; sur sa demande, je le lui fis voir, et il me dit : « Voyez ce que vous avez à faire. Quant à moi, je vous conseille de ne pas exécuter l'ordre, car, à deux compagnies, vous serez certainement attaqués et assassinés par les paysans; ils ont attaqué une forte arrière-garde que j'ai eu soin de former. Soyez persuadés que votre ordre n'est qu'une erreur. »

Je lui répondis que, cependant, il fallait obéir, et nous poursuivîmes notre route. Après avoir marché environ deux heures, nous entendîmes une grande quantité de coups de fusil dans un village où il fallait que nous passions; lorsque nous fûmes près, nous entendîmes des hurlements effrayants; nous aperçûmes un cabriolet qui sortait du village avec un officier français, une femme et son domestique. Cet officier nous dit : ce Camarades, n'avancez pas avec aussi peu de monde ! car ils vous attaqueront; ces scélérats ont tiré plusieurs coups sur nous : une balle a percé mon cabriolet et blessé légèrement mon domestique. »

Cependant nous avançâmes très doucement et lorsque nous fûmes un peu avant dans le village, nous vîmes qu'ils abattaient l'arbre de la liberté et qu'ils foulaient aux pieds le pavillon et les cocardes tricolores. Je recommandai aux canonnière qui étaient avec moi d'être plus que prudents. A notre passage, ils nous lâchèrent des sottises et cherchèrent à nous provoquer; ils auraient désiré que nous répondissions sur le même ton pour donner un motif de nous attaquer, mais nous fûmes patients, nous passâmes notre chemin en faisant les sourds; nous remarquâmes que, dans cette révolution, il n'y avait que la petite populace ; les gens un peu expérimentés connaissaient trop bien leur malheur d'être sous les lois de l'Empereur pour fêter l'entrée de ses troupes.

Une lieue plus loin, nous entendîmes un bruit plus considérable, une fusillade continuelle, des cris perçants; comme il n'était pas prudent de traverser une populace armée, et surtout fort animée contre nous, nous résolûmes d'attendre que les deux compagnies fussent arrivées pour marcher avec elles; nous priâmes de bonne grâce une jeune et belle dame qui était à sa croisée de vouloir bien nous laisser entrer chez elle un moment afin de ne pas rester sur la route; cette dame consentit et eut la bonté de nous envoyer du pain, du vin et du fromage pour déjeuner. Nous prîmes notre subsistance en attendant l'ar-

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rivée des deux compagnies, et avec elles nous poursuivîmes notre marche. En entrant dans le village, tambour battant, les paysans prirent la fuite, laissant sur la place l'arbre de liberté arraché. Nous passâmes notre chemin et arrivâmes le soir par une pluie affreuse à Mestre. A notre arrivée, nous nous adressâmes à la municipalité pour y recevoir le logement et les vivres sur des bons remboursables par la République française; nous fûmes reçus et traités de la manière la plus humiliante, on nous reprocha tous les excès des troupes françaises, et on nous fit des menaces que nous ne craignions pas, rapport aux troupes impériales déjà arrivées dans cette ville avec un général autrichien. Voyant que nous ne pouvions rien obtenir, nos officiers furent chez le général autrichien, et firent connaître notre situation, en le priant de donner ordre à la municipalité pour des subsistances et le logement; il consentit à toutes les demandes et d'après son ordre, la municipalité, non pas sans murmurer, délivra un mauvais logement, du pain et du vin. Pendant toutes ces démarches, les compagnies étaient sur la place, recevant une pluie abominable; l'averse cessa et une populace nombreuse vint leur faire toutes sortes de vexations en foulant devant elles la cocarde tricolore aux pieds, et en leur envoyant des fusées et des pétards dans les jambes, car il est bon d'observer que la ville était illuminée, et que la populace faisait des réjouissances. Le

général autrichien, instruit de tout ce bruit, fit doubler tous les postes.

La nuit, nous entendîmes beaucoup de bruit sur la rue, mais il était défendu aux militaires français de sortir. Cependant nous apprîmes que les habitants voulaient à toute force nous égorger, mais le petit nombre de partisans que nous avions encore dans le pays les calma en faisant croire que nous étions des déserteurs. Nous passâmes le restant de la nuit dans une grande inquiétude. Le lendemain, de grand matin, les troupes autrichiennes partirent pour se rendre à Padoue; nous fûmes à la municipalité pour avoir une voiture qu'elle était obligée de nous, fournir pour le transport de nos équipages, d'après Tordre du général autrichien. On nous répondit assez insolemment, disant que nous n'étions plus les patrons (c'est-à-dire les maîtres), et qu'ils ne nous écoutaient pas. Ces gueux nous firent passer toute la matinée en supplications qui restèrent sans succès. Vers le midi, arriva le comte de Valisch, général autrichien, commandant la Vénétie; nous nous adressâmes à lui avant qu'il descendît de voiture, pour lui faire connaître les dangers que nous courions en voyageant dans le pays ; il demanda du papier et de l'encre et donna d'abord un ordre pour avoir une escorte commandée par un officier autrichien, les vivres et le logement dans toutes les étapes, sur pied du règlement français, ainsi que des moyens

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de transport pour nos bagages ; ensuite, il écrivit un mot de billet à la municipalité et il nous dit : « Allez, mes enfants, vous pouvez être assurés qu'il ne vous arrivera rien dorénavant », et il poursuivit sa marche. Au bout de cinq minutes, nous avions devant notre logis une voiture attelée de quatre chevaux pour nos bagages ; alors nous nous mîmes en marche avec une escorte, et arrivâmes à la nuit à Trévise. Dans cette ville nous fûmes très bien reçus par la municipalité et les habitants. Quantité de femmes enceintes nous demandaient des nouvelles de leurs anciens locataires.

Le lendemain 2 nivôse, nous partîmes de cet endroit pour aller coucher à Gonegliano; en route nous rencontrâmes plusieurs régiments autrichiens. Le 3, nous fûmes à Pordenone. Le 5, nous arrivâmes enfin à Palma-Nova, où quatre compagnies de canonniers français travaillaient au désarmement de la place. Dans cette ville, comme dans toutes celles où nous avions passé, il y avait garnison autrichienne. Cette petite place était très forte et très bien armée, aussi était-il sensible aux Autrichiens de nous voir enlever une belle et nombreuse artillerie. Le tout était conduit à deux lieues de là, à l'embouchure d'un petit canal conduisant dans un lac, et par différents détours, cela parvenait à Mantoue

Le 7, partirent deux compagnies de canonniers sédentaires, à destination de Mantoue ; on ne con-

cevait rien dans les ordres, car il était bien étonnant qu'on fit inutilement traverser toute l'Italie à des compagnies, pour en faire revenir d'autres.

Nous n'étions pas beaucoup d'accord avec les troupes impériales ; leurs officiers regardaient les Français avec un air de suffisance, et ils défendaient à leurs soldats de parler à aucun canonnier sous peine de recevoir des coups de bâton. Les canonnière français, en leur voyant distribuer de pareilles gratifications pour des fautes si légères, ne pouvaient s'empêcher de babiller entre eux avec un air de désapprouver cette atroce discipline. C'est pourquoi on empêchait de regarder les Français, et même d'aller boire où nos canonnière allaient d'habitude.

Nous éprouvions beaucoup de difficultés pour nos vivres ; nos commissaires payaient par avance, et nous étions très mal servis; il n'y avait qu'à force de menaces que les marchands nous fournissaient ; aussi disions-nous souvent : « Vous nous maltraitez, mais un jour vous nous regretterez ».

Nous éprouvions un ennui cruel en ce maudit pays; il faisait souvent un temps affreux qui empêchait de travailler, et nous ne voyions pas l'ouvrage avancer; privés d'aller au dehors, nous n'avions aucune distraction, et nous étions comme sdes prisonniers. Cependant, les Autrichiens nous firent l'amitié de nous dire que les troupes françaises étaient en marche pour aller dans la Romagne.

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