Journal du Comte P.L. Roederer; notes intimes et politiques d'un familiar des Tuileries. Introdution et notes
Une biographie complète du comte Rœderer tiendrait à peine en deux ou trois cents pages : c’est assez dire qu’un tel travail se suffirait à lui-même et que nous ne le tenterons pas aujourd’hui. Aussi bien une telle étude n’aurait que faire ici : ce n’est pas, en effet, la vie du oomte Rœderer qu’on trouvera rapportée ci-après. Pour tout dire, le titre de Journal ne convient qu’à demi aux pages qui suivent. C’est moins et c’est mieux qu’un Journal, ce sont des notes, prises par Rœderer au jour le jour, comme pour des mémoires qu’il n’a jamais écrit, et qui n’intéressent que les seules années 1799-1806. Ces simples notes, commencées à la veille du 18 brumaire et griffonnées chaque soir sans préoccupation de publicité (beaucoup sont inachevées), offrent d’ailleurs un intérêt capital pour le politique et pour l’historien.
On les a, respectant l’intention des fils de l’auteur, divisées en deux parties distinctes, suivant qu’elles se rapportent à la période consulaire ou à la période impériale. La première est, au point de vue historique, de beaucoup la plus importante. Je ne sache pas, en effet, qu’on puisse, mieux que là, saisir les ressorts, les dessous, les pensées maîtresses de la politique consulaire.
Ce sont d’ordinaire des fragments de dialogues, comme sténographiés, où, sur tous les sujets, philosophie, littérature, finances, gouvernement, se retrouve l’écho de conversations particulières avec Bonaparte.
Il se trouve ainsi que, sans y prétendre, Rœderer a tracé du Premier consul le plus saisissant crayon. A chaque page est étudié un des problèmes que Bonaparte et ses conseillers eurent à résoudre pour rétablir l’ordre, ramener l’apaisement dans les esprits, refaire l’unité nationale, reconstituer le pouvoir. Et l’on ne rencontrera pas ici les moyens oratoires ou les prétextes extérieurs par quoi tout gouvernement s’efforce de justifier son autorité, mais les raisons profondes qui déterminèrent la politique du Consulat.
Placé à la tête de la section de l’intérieur du Conseil d’Etat au moment où cette assemblée, « seul asile de la libre discussion », réorganisa la France, Rœderer, à qui une longue pratique des hommes et des affaires, des connaissances remarquables en économique, un goût particulier pour la philosophie sociale, donnaient le droit d’être un contradicteur écouté, eut à étudier et discuta avec Bonaparte toutes les questions de politique et d’administration qui s’imposaient alors à l’activité organisatrice du Premier consul. Leurs opinions différaient sur beaucoup de points. Ce n’est pas pour surprendre. Encore faut-il, pour comprendre toute l’importance de ces discussions, connaître la formation intellectuelle de Rœderer et ses opinions politiques. La tâche est relativement aisée : peu d’hommes eurent une sincérité plus grande, des théories plus constantes et plus absolues.
Rœderer appartenait à une de ces très anciennes familles de parlementaires messins, où se transmettait, comme un patrimoine, le culte de l’honneur et le souci constant des intérêts publics.
Son père, Pierre-Louis Rœderer, conseiller du roi, doyen des substituts du procureur général au Parlement de Metz, bâtonnier de l’Ordre des avocats au même Parlement, chef des' conseils de S. A. S., le prince de Baden, et de M. le comte régnant de Wied-Isembourg, Seigneur haut et bas justicier de Sauzy, Tronville, Escouvier, et foncier des villages de Woel, Brauville et Aviller, conseiller échevin de la ville de Metz... — ce sont les titres écrits de sa main dans la procuration qu’il donna pour le mariage de son fils — était un ma-
gistrat de grand savoir, de mœurs austères, l’une des gloires du pays messin. N’avait-il pas, au cours de la lutte des Parlements contre l’absolutisme royal, subi l’exil ; n’était-ce pas lui qui avait organisé le collège de Metz, lui surtout, qui par sa diplomatie patiente avait obtenu le rétablissement du Parlement. Elevé par un tel père et instruit sous ses yeux, Rœderer hérita de lui le culte de la chose publique, des idées libérales, un sens précis du droit, une forte logique et une opiniâtreté invincible à faire triompher ce qu’après de patientes études il tenait pour le juste et le bien. Rœderer sortait de l’Ecole de droit de Strasbourg à dix-sept ans, avait gagné sa première cause à dix-huit ans.
Il ne tenait pas ses études pour achevées. On est frappé, lorsqu’on parcourt un volumineux cahier d’extraits qu’il a laissé de ses lectures à cette époque, de la maturité d’esprit dont il témoigne. Sa puissance de travail est prodigieuse : traités de philosophie, de droit public, d’économie politique lui deviennent familiers, il lit et critique Locke, Smith, Helvétius et tous les grands penseurs. Quand, par endroits, il note les pensées qui l’assiègent, on ne peut manquer d’y surprendre une sorte d’exaltation intellectuelle, d’un genre particulier, qu’il définit lui-même quelque part l’ivresse de l’amour du bien. Ce n’est point une crise de mysticisme philosophique, car Rœderer conserve un sens aigu des réalités pratiques, et, s’il est passionné pour le bien, il s’efforce de réaliser des progrès immédiats et tangibles.
C’est de ce temps que datent en effet une série d’études de lui sur les verreries des Vosges, et un immense travail, entrepris avec Emmery, son futur collègue au conseil d’Etat, sur les édits et le droit coutumier. Il lui paraît d’ailleurs que si ces travaux peuvent épuiser pour l’heure son activité, ils ne suffisent pas à satisfaire son ambition. Etre avocat, même d’une cour souveraine, lui semble une carrière médiocre, il a de plus grands désirs. Quand, au lendemain de son mariage avec Mlle de Guaita, il achète à vingt-cinq ans une charge de conseiller au Parlement de Metz, c’est avec le secret espoir d’être sans trop tarder maître des requêtes, de
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parvenir à une intendance de province, et, un jour peutêtre, au contrôle général des finances.
Sans doute sont-ce là des raisons qui le déterminent encore à étudier l’organisation des finances, mais il y est poussé aussi par les encouragements qu’il trouve parmi les membres de la Société des sciences et arts de Metz qui viennent de l’appeler parmi eux.
C’est un étude qui n’a point été tentée, et qui serait curieuse à bien des titres, que celle de l’action qu’exercèrent à la fin du XVIIIe siècle, ces académies de province. Fondées pour étudier les antiquités locales, et d'abord peuplées de moines érudits et de grands seigneurs aimables, beaucoup d’entre elles en étaient venues, quelques années avant la Révolution, à ne s’occuper que d’économie sociale et de politique, car telle était alors l'orientation de l’esprit public. Celle de Metz n’avait point échappé à la règle. Les savants bénédictins, Don Jean- François, Don Casbois, Don Maugirard, Don Tabouillot avaient cédé la place à Emmery, à Lacuée de Cessac, à M. de Pastoret, à Barbé-Marbois, à Lacépède, à Vicq d’Azir, plus tard à Soulavie, à Lacretelle et à l’abbé Grégoire. A peine élu, Rœderer était devenu en quelque sorte l’âme de la Société des sciences de Metz.
Quand, par la suite, Rœderer voulut réunir les opinions développées par lui à la tribune de l’Assemblée constituante, il n’eut point de peine à établir qu’elles formaient un corps de doctrine dont les principes essentiels se retrouvaient déjà dans les travaux qu’il avait publié de 1781 à 1789.
Pendant près de dix ans, Rœderer étudie toutes les réformes qui intéressent l’activité économique de la province : foires de Metz, canaux de jonction de la Moselle à la Meuse et à l’Aisne, colportage, impôt sur le sel, toutes les questions intéressant la prospérité commerciale de Metz et des Trois-Evêchés, sont traitées par lui devant la Société des sciences, sont ensuite l’objet de brochures écrites d’un style alerte, plein de vivacité et de bonne humeur qui emporte la conviction.
Toutes les entraves apportées à la vie économique que Rœderer tente d’abattre cet échevau embrouillé des privilèges industriels, n’en a-t-iï pas sous les yeux
un exemple personnel ? 11 vient d’être appelé à défendre les verreries de Saint Qiiirin, dont il est le plus gros actionnaire, contre les convoitises de Saint-Gobain.
Conduit par ses fonctions de magistrat à s’élever du terrain commercial au domaine politique, il se heurte aux mêmes principes. Là encore règne un mépris constant de l’intérêt et du droit public. Il devient vite au Parlement de Metz le rédacteur attitré des remontrances. Par ainsi, lentement, sa notoriété chemine. Au lendemain du jour où il a publié son étude sur la Députation aux Etats généraux, les Etats généraux s’assemblent et il est chargé de porter à Versailles les doléances de la ville libre de Metz (1).
Il s’était fait dès lors, d’après les écrits philosophiques les plus accrédités et d’après ses propres réflexions cette opinion, que la royauté constitutionnelle est la seule « théorie de l’Etat social bien ordonné ». Il est donc partisan d’un pouvoir exécutif héréditaire, mais avec le contrepoids d’un pouvoir législatif, librement élu par l’ensemble des citoyens égaux en droits, il tient que l’armée doit être assermentée à la nation. Toutes les fonctions administratives ou judiciaires seront soumises à l’élection : par là indépendantes du pouvoir central elles deviennent de sûrs garants de la liberté et des droits des citoyens.
Peut-être en cela se montrait-il d’opinion plus avancée que Lafayette, Bailly, Mirabeau, Condorcet, Emmery, ses amis de la « Société de 89 ».
Ces opinions, fruit de longues études, Rœderer les appuya de ses votes, les défendit à l’occasion à la tribune de l’assemblée, avec cette clarté et cette forte logique qui étaient les caractéristiques de son talent oratoire, mais ses études antérieures le désignaient pour des travaux urgents de réorganisation financière. Ce fut sur lui que reposât presque entièrement l’étude des lois du timbre et des patentes, et l’on peut dire que l’organisation des contributions foncières et mobilières fut son œuvre. Cette œuvre est encore debout.
Procureur général syndic du département, ce qui est à dire préfet de la Seine, en novembre 91, Rœderer crut, comme tous les monarchistes constitutionnels, que la
Révolution était close. La bourgeoisie française qui avait « déchaîné la justice du peuple », pensait que le peuple, ayant entendu proclamer ses droits, se tiendrait pour satisfait.Il fallut se rendre à l’évidence : la justice populaire demandait encore à l’exercer : les « héros des journées » n’étaient pas assurés que leur tâche fut accomplie, ayant simplement permis à la bourgeoisie française de se substituer aux ordres jadis privilégiés.
Rœderer eut le courage de demeurer constitutionnel, d’affirmer ses opinions, de s’élever contre les manifestations armées, d’essayer de les disperser. Au 20 juin et au 10 août, il tenta de sauver l’autorité royale d’abord, puis la personne du roi ; il ne réussit qu’à attirer sur le directoire du département une impopularité définitive : d’ailleurs il a laissé sur cette période un mémoire célèbre, la Chronique de Cinquante jours. Quand il se retrouva sans fonction et sans mandat électif, Rœderer devint ce qu’il n’avait jamais cessé d’être, un journaliste. Journaliste, il l’était déjà, à sa manière, alors que par des brochures il en appelait, sur toutes les questions importantes, à l’opinion publique. Il prit désormais à la direction du Journal de Paris une large part. Dans le temps même ou sa protestation contre le procès de Louis XVI faisait de lui un suspect, le contraignait à chercher un asile chez des amis, il occupait les loisirs d’une retraite forcée à traduire le De cive , de Hobbes, qu’il achevait à l’heure de thermidore.
Rendu désormais à la liberté, Rœderer fit de sa vie trois parts. Il occupa l’une à développer les verreries de Saint-Quirin, qui par miracle avaient résisté à la tempête révolutionnaire, il demeura le plus fidèle rédacteur du Journal de Paris , surtout il organisa, comme professeur d’économie politique aux Ecoles centrales, un enseignement qui n’était pas sans nouveauté. On retrouvera les idées maîtresses de cet enseignement dans le Journal dEconomie 'politique , de morale et de législation, qu’il créa pour le compléter.
C’est au titre d’économiste que Rœderer était élu en 1796 à l’Institut. Sa vie se poursuivait, laborieuse et simple, quand M. de Talleyrand le présenta au jeune
général de l’armée d’Italie. C’est à cette date exactement que commencent les notes que nous publions aujourd’hui. On y verra comment il devint le principal collaborateur du 18 brumaire (2), et, par suite, un des conseillers les plus intimes du Premier-Consul.
Bonaparte lui parut l’homme providentiel qui allait sauver les premiers principes de la Révolution. Par un retour imprévu, les hommes de 89, dont il était, lui parurent appelés enfin à rétablir cette constitution idéale de 1791, si vite emportée par le torrent populaire. Ils auraient maintenant pour collaborateurs les Jacobins ayant pour chef un jeune' général qui savait réduire les émeutiers.
Il ne semble pas en effet que les hommes les plus directement mêlés à la politique de Bonaparte aient d’abord mesuré son ambition. Bonaparte savait en effet laisser entendre que la France n’avait point encore la République que «la question de savoir si elle en aurait une dépendait des premières années de son gouvernement », qu’il fallait donc lui faire confiance. Il apparut assez vite aux anciens Jacobins, appelés dans les Conseils du nouveau gouvernement, que Bonaparte cachait son vrai dessein. Certes, ils avaient dès longtemps renoncé à une république à l’antique, mais ils croyaient encore à une république ayant un chef, « délégué du peuple et défenseur de ses droits. » L’essai était difficile, certes, mais il leur avait semblé que le Premier consul avait le désir de le tenter. Ils ne tardèrent pas à se rendre compte, et Thibaudeau le note tristement, qu’ « avec les mots ordre et stabilité, le pouvoir personnel s’avançait à grands pas ».
Il serait tout à fait injuste de reprocher à Rœderer de s’être employé de toutes ses forces à défendre le prince d’autorité et d’hérédité dans la personne de Bonaparte. Ce faisant, il était fidèle à son passé et à ses théories constitutionnelles.
L’opposition de principes entre le Premier consul et lui se fit jour peu après, quand, au lendemain de l’établissement du Consulat à vie, Ilœderer soumit à Bonaparte le projet d’institution d’un grand corps élu, sorte de Parlement à la mode anglaise, chargé de ga-
rantir les droits de la nation et de contrebalancer l’autorité consulaire. Dès ce jour, une sorte de rupture s’était faite entre eux. Bonaparte lui marqua moins de confiance et d’amitié. Rœderer était trop obstiné pour qu’il fut possible de lui faire abandonner son opinion trop intègre pour qu’on put espérer le gagner à d’autres principes que ceux qu’il avait défendus toute sa vie.
Cette courte introduction aidera peut-être à mieux comprendre la pensée de Rœderer, encore que cette pensée s’exprime d’ordinaire avec une telle clarté qu’il ne soit point essentiel qu’on la commente. Pour le surplus, les notes qui encadrent chaque partie y suffiront.
Il nous reste, et c’est un fort agréable devoir, à remercier ici le comte Rœderer de la bonne grâce, si remarquablement intelligente et avertie, qu’il a mise à faciliter notre tâche. Nous pensons que tous ceux qu’intéresse l’histoire lui en seront reconnaissants. Ces notes en effet n’avaient été imprimées, il y a plus d’un demi-siècle, par le comte Antoine Rœderer, qu’à quelques exemplaires, destinés aux seuls membres de sa famille. Ces exemplaires, pieusement conservés à l’ordinaire, sont presque absolument introuvables. Cela explique qu’on ait si rarement fait appel au témoignage de l’éminent ministre si parfaitement informé, qui pouvait écrire un jour, c’était après 1830, et il s’adressait à Louis-Philippe dont le père avait été son ami : « J’ai passé auprès de Louis XVI la dernière nuit de son règne ; j’ai passé auprès de Bonaparte la première nuit du sien ».
Maurice VITRÀC.
(1) La ville de Metz, anciennement ville libre et impériale, avait le droit avant sa reunion à la France de députer aux diètes de l’Empire. MM. des Trois-Ordres et les officiers municipaux ont fait valoir cet ancien privilège lors de la convocaton des Etats généraux. Un règlement du Conseil du 6 avril 1789 a accordé au Tiers Etat de la ville de Metz un
cahier particulier de doléances et un député direct à l’assemblée nationale. L’élection de ce député ayant été déclarée nulle par un défaut de forme dans la convocation, le 27 octobre 1789 la commune de Metz s’est assemblée pour choisir un nouveau député. M. Rœderer, conseiller au Parlement de Metz, a été nommé. M. Périn, avocat, est son suppléant.
Affiches des Evêchés , 29 octobre 1789.
(2) Il déploya une capacité pour la conduite des affaires, supérieure à sa réputation. Cette conjuration trinuvirale a exclusivement reposé sur cet ancien membre de l’assemblée constituante, confident sans réserve, et conseil des deux personnages dirigeants.
A peine quatre ou cinq autres personnes Turent invitées à l’ensemble du secret. Bonaparte l’avait même caché à Berthier. Volney. Talleyrand, Renaud de Jean d’Angély, partagèrent la confiance accordée à Rœderer et furent employés aux préparatifs de l’entreprise...
Mallet du Pan. — Mercure Britannique. — IV, 361.