RELATIONS PARTICULIERES AVEC LE PREMIER CONSUL
Conversations et
Détails antérieurs à l’Empire
Première entrevue avec le général Bonaparte (1).
Hier, 23 ventôse an VI (13 mars 1798), j’ai vu pour la première fois le général Bonaparte. J’ai dîné avec lui chez Talleyrand-Périgord. Talleyrand après dîner me nomma à lui. Le général me dit : « Je suis charmé de faire votre connaissance ; j’ai pris la plus grande idée de votre talent en lisant un article que vous avez fait contre moi il y a deux ans (2). — Contre vous, général ? Je ne me rappelle pas... — Si fait ; c’est au sujet des contributions levées en pays ennemi. Vous aviez grande raison en principe, mais vous étiez en erreur de fait ; car je faisais ce que vous demandiez que je fisse. »
(1) C’est environ deux mois avant le départ de Bonaparte pour l’Egypte qu’eut lieu cette première entrevue. Le grand astronome Laplace et le célèbre ingénieur et mathématicien Prony, collègues de Bonaparte à l’Institut, collaboraient alors à la préparation de l’expédition d’Egypte, à laquelle l'un d’eux, Laplace, prit une part brillante. R. qui, depuis le 18 Fructidor, s’était retiré à la verrerie de Saint-Quirin, dans les Vosges, n’était rentré à Paris que quelques jours avant cette entrevue.
(2) Dans cet article, publié par le Journal de Paris du 25 Juillet 1796, R. signalait le changement survenu dans les rapports du gouvernement et des généraux, depuis que ces derniers soldaient et entretenaient eux-mêmes leurs troupes grâce à des contributions levées en pays ennemi.
Nous avons longtemps conversé ensemble sur la pasigraphie et de l’influence des signes sur les idées (1). Le général dit « qu’il ne croyait pas que nous dussions une seule idée aux signes ; que nous avions celles que notre organisation nous procurait, et pas une de plus. » — Je fus de son avis ; mais je lui rappelai, d’après Locke, qu’il avait cité plusieurs fois, que les signes des idées abstraites, des modes mixtes, étaient nécessaires pour les arrêter, les enregistrer dans notre tête, nous donner les moyens de les comparer, et d’en tirer de nouvelles par leur comparaison. Il en demeura d’accord. — Laplace et Prony furent en tiers dans cette conversation.
Au moment que Laplace commençait une anecdote, le général dit avec vivacité : « Mais je me brûle ici (il était adossé à la cheminée) ! permettez que je change de place ; je n’aime pas d’avoir le feu au dos. » — Quelqu’un lui répondit : « C’est que vous n’y êtes point accoutumé. »
Mars 1798. Octobre 1799. — Bien des évènements séparent ces deux dates. Si rien de ce qui les concerne ne se retrouve dans celte partie des papiers de Rœderer, c'est qu'il avait ulilisé les notes , prises par lui au jour le jour , pour ta rédaction d'une notice sur celle période de sa vie. Bien que celle notice ait été écrite pour ses seuls enfants, comme elle contient, sur la préparation du 18 Brumaire et la part qu'ij prit Rœderer, des renseignements capitaux et qui peuvent servir d'utile introduction aux pages qui vont suivre, nous avons cru devoir y faire de larges emprunts.
On sait comment Bonaparte, apprenant en Egypte le danger qui menaçait nos frontières, l'immense déconsidération où était tombé le Directoire, le fièvre de l'opinion, également effrayée par le jacobinisme renaissant et les tentatives d'insurrection royaliste, n'hésita pas à abandonner son armée pour se jeter en France. On apprit à Paris, presque en même temps, le retour de Bonaparte et l'enthousiasme qu'il avait soulevé sur son passage de Fréjus à Lyon puis à travers le Bourbonnais. Les villes donnent des fêtes, les villages illuminent, une foule lui fait cortège. Le peuple, qu'aucune grande
(1) Cette discussion, qui pourrait paraître singulière, était à la mode. L’année précédente, l’Institut avait mis au concours l’étude « de l’influence des signes sur la formation des idées » et chargé R. de rédiger un rapport sur les mémoires présentés à ce concours.
voix ne guidait après les hécatombes révolutionnaires et qui semblait devenu indiffèrent à la politique, se réveille soudain de son apathie, est pris d'une passion désordonnée pour ce jeune général dont les journaux, royalistes ou républicains , V entretiennent chaque jour. Il a les cheveux courts, et les femmes assurent que le hâle d'Egypte lui sied et donne du Ion à son visage pâle. Savants, poètes, montrent un égal enthousiasme : ils ne sauraient manquer, sous un chef qui est géomètre, philosophe et ami des lettres, d'être les premiers dans l'Etat.
Cependant qu'on donne libre cours à cet enthousiasme , Bonaparte s'installe sans apparat dans la petite maison de la rue Chanlereine, pique la curiosité publique sans la satisfaire, sort peu mais reçoit beaucoup. Presque tous les hommes importants de la législature, de l'armée, de l'Institut affluent rue Chanlereine ; ils y reçoivent un accueil courtois, s'y associent à une critique amère du gouvernement, prennent des engagements et recueillent des demi promesses. Sans doute, l'opinion, et avec elle quelques-uns des plus illustres généraux , Macdonald, Bournonville , Moreau, confie à Bonaparte les destinées du pays, mais il importe de ne pas se fier aux seuls hasards « d'une journée ». Il convient de préparer la naissance du nouveau gouvernement et c'est à quoi s'emploie Bonaparte : et c'est ici qu'il faut laisser la parole à Rœderer qui fut un des hommes les plus directement mêlés à l'évènement.
« Peu de jours après son arrivée, écrit-il, Bonaparte me fit inviter par Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, de venir le voir. Je joignis l'expression de mes vœux au vœu général. Quand Bonaparte me demanda si je ne voyais pas de grandes difficultés à ce que la chose se fît, ie répondis : Ce que je crois difficile, même impossible, c'est qu'elle ne se fasse pas, car elle est aux trois quarts faite.
(a Dans les douze ou quinze jours qui précédèrent le 18 Brumaire, j'allais tous les soirs chez Bonaparte, et j'avais avec lui un entretien particulier. Bonaparte ne voulait rien faire sans Sieyès ; Sieyès ne pouvait provoquer Bonaparte. Talleyrand et moi fûmes les deux intermédiaires qui négocièrent entre Sieyès et Bonaparte. Tous les deux étaient ouverts sur l'un et sur l'autre. Nous nous étions interdit toute entrevue particulière et tout entretien secret. Talleyrand était l'intermédiaire qui concertait les démarches à faire et la conduite à tenir.
Je fus chargé de négocier les conditions politiques d'un arrangement : je transmettais de l'un à l'autre leurs vues respectives sur la constitution qui serait établie et sur la position que chacun y prendrait ; en d'autres mots, la tactique de l'opération était l'objet de Talleyrand, le résultat était le mien.
« Talleyrand me mena deux fois le soir au Luxembourg , où Sieyès logeait comme directeur. Il me laissait dans sa voiture et entrait chez Sieyès. Quand il s'était assuré que Sieyès n'avait ou n'attendait personne d'étranger (car, pour ne pas donner d'ombrage à ses quatre collègues logés comme lui dans le petit Hôtel du Luxembourg, il ne fermait jamais sa porte), on m'avertissait dans la voiture où j'étais resté, et
la conférence avait lieu entre Sieyès, Talleyrand et moi. Dans les derniers jours , j'allais ouvertement chez Sieyès , et même j'y dînai.
« Lorsque les conventions furent arrêtées entre Bonaparte et Sieyès, Bonaparte prit jour avec les principaux membres des deux Conseils du Corps Législatif ; ce jour fut le fameux 18 Brumaire an VIII (9 Novembre 1799). »
27 Octobre 1799 (5 Brumaire an VIII)
Bonaparte me disait hier (nous discutions alors le projet de la révolution qui s’est opérée le 19) : « Il n’y a pas un homme plus pusillanime que moi quand je fais un plan militaire ; je me grossis tous les dangers et tous les maux possibles dans les circonstances ; je suis dans une agitation tout à fait pénible. Cela ne m’empêche pas de paraître fort serein devant les personnes qui m’entourent ; je suis comme une fille qui accouche. Et quand ma résolution est prise, tout est oublié, hors ce qui peut la faire réussir. »
Des papiers publics annoncent que Sieyès persiste à ne vouloir aucune place. Sieyès a signé la constitution qui le nomme Conservateur, il est donc Conservateur.
Il ne pouvait refuser dé prendre part au nouveau régime, engagé comme il l’était, et par sa courageuse opposition à l’anarchie avant le retour de Bonaparte, et par son concours aux journées des 18 et 19 brumaire, et par les idées qu’il a fournies à la nouvelle constitution.
Il l’était de plus loin encore, par l’intérêt qu’il avait à voir finir dignement cette révolution à l’ouverture de laquelle il a si glorieusement assisté, malgré les pratiques mises en usage pour diviser les deux chefs du 19 Brumaire : à côté du héros qui a fait de la France une grande nation, la postérité verra le philosophe qui a tant contribué à faire de la France une nation.
Il l’était par son amour constant pour l’ordre public, pour la gloire et la prospérité nationales, par le besoin de son repos particulier, liés au succès des institutions nouvelles.
Et tous deux auront assez constaté leur désintéressement : Bonaparte, en se bornant à recevoir une place établie par une constitution qui est l’ouvrage d’un autre, et Sieyès, en se bornant à en prendre une qui n’est pas la première (1).
21 Novembre 1790 (3 Primaire an VIII, 9 h. du soir).
J’ai été chez Bonaparte.
Je lui ai lu le projet de proclamation qu’il m’a
(1) En réalité, Sieyès subit plus encore qu’il n’accepta la Constitution de l’an VIII. Le projet de Constitution de Sieyès, tel qu’il fut présenté aux Commissions Législatives nommées après le 18 Brumaire, et tel qu’il eût été sans doute voté par elles si Bonaparte n’en eût adroitement empêché la discussion, confiait en effet le pouvoir exécutif à deux Consuls : de la Guerre et de la Paix. Bonaparte joua Sieyès. Après qu’il eut fait avorter son projet, il sembla laisser aux Commissions le soin d'en élaborer un. Celui qu’elles présentèrent, reposant tout entier sur le régime censitaire, assurait le triomphe de la bourgeoisie. 11 eut contre lui tout aussitôt la presse et l’opinion. Mais dans le même temps, Bonaparte réunissait chez lui, en comité secret, Rœderer, Boulay de la Meurthe et Sieyès. C’est là que fut imposé à Sieyès le projet de Constitution de l'an VIII, à dessein assez obscur, mais dont un article (l’art. 41), donnait au Premier Consul seul, le droit de nommer les ministres, les ambassadeurs, les officiers, les magistrats, et les membres mêmes des administrations locales : les deux autres Consuls n’eurent que voix conultative. Deux articles réglaient le sort de Sieyès : par l’un (art. 39), il était remplacé comme second Consul par Cambacérès ; par l’autre (art. 24), il était nommé membre du Sénat conservateur, sénat dont les séances ne sont pas publiques (art. 23), dont les membres sont à jamais inéligibles à toute autre fo-nction publique (art. 18) et dont le rôle se borne à maintenir ou à annuler les actes qui lui sont déférés comme inconstitutionnels par le Tribunat ou par le gouvernement.
Il semble bien d’ailleurs que Sieyès ne se faisait plus, dès longtemps, illusion sur la part de pouvoir qui lui serait laissée. Avant Brumaire, il ne s’était décidé à s’entendre avec Bonaparte qu’après que Moreau se fut dérobé, et par crainte de voir Barras et Bonaparte s’unir. On rapporte une anecdote qui fait image. Un soir, dans un salon ami, Sieyès interrogé, déclara : « Je veux marcher avec le général Bonaparte, parce que, de tous les militaires, c’est encore le plus civil. Cependant, ajoutait-il, je sais ce qui m’attend. Après le succès, le général, laissant en arrière ses collègues, fera le mouvement que je fais », et passant vivement entre ses interlocuteurs, Sieyès les repoussa en arrière de ses bras étendus et se trouva seul, d’un coup, au milieu du salon,
demandé pour le jour de l’inauguration de la Constitution, et dont il m’a fourni le texte.
J’ai suivi fidèlement ce texte ; j’ai même gardé ses paroles autant que je l’ai pu.
Après la lecture, il m’a dit : « J’ai deux choses à remarquer ; la première, c’est que vous me faites promettre, et je ne veux rien promettre, parce que je ne suis pas sûr de tenir.
« La deuxième, c’est que vous me faites promettre pour une époque très prochaine ; et il y a beaucoup de choses pour lesquelles mes dix années suffiront à peine. Il faut dire simplement : Je dois faire telle chose, mon devoir est de faire, etc..., et terminer par dire que le droit de tous les Français est d’observer si je consacre mes efforts de dix ans à remplir mes devoirs. »
Ce n’est pas la première preuve de probité délicate que m’a donnée Bonaparte dans les rédactions que j'ai faites pour lui, notamment dans la proclamation des événements du 19 fructidor, au sujet de laquelle il me dit : « Votre projet me fait plus beau que je ne suis. Il ne faut dire que le vrai. »
Novembre ou Décembre 1799
Le Premier Consul, peu après son retour d’Egypte, étant encore consul provisoire, au Luxembourg, nous dit un soir : « J’aurais cinquante pages à écrire sur l’art de la guerre, qui, je crois, seraient neuves et utiles. »
25 Juillet 1800 (6 Thermidor an VIII)
Bonaparte, à qui Cambacérès disait en son Conseil privé le 6 Thermidor an VIII, « Si vous permettez le travail le décadi et le repos le dimanche, tout le monde va faire le dimanche », répondit : « Quand le Français est entre la crainte des gendarmes et celle du diable, il se décide pour le diable ; mais quand il est entre le diable et la mode, il obéit à la mode. Or, si le gouver-
nement ae conduit bien, tout ce qu’il fera sera à la mode ; et s’il lète le décadi, on le l'ôtcra à son exemple. » (1).
Voyage a Mortfontaine
Du 28 au 31 Juillet 1800 (du 9 Fructidor an VIII au 12)
Le Premier Consul est venu le 9, à six heures du soir, chez son frère Joseph à Mortfontaine (2).
(1) Pour témoigner que la République, en dépit des poursuites contre les chefs jacobins, n’était point menacée par le coup d’Etat de Brumaire, le nouveau ministre de l’intérieur, Laplace, adressa aux administrations départementales une circulaire leur enjoignant « de faire observer avec la plus rigoureuse exactitude, le calendrier républicain ». Rœderer avait été longtemps, était sans doute encore, un partisan décidé du calendrier républicain. Il avait même, dans le Journal de Paris , écrit plusieurs articles en faveur du décadi. (Cf. le Journal de Paris , la Gazelle Française et le Messager du Soir de mai-juin 1795.)
(2) Mortefontaine (ou Mortfontaine), était célèbre avant que Joseph Bonaparte en fît son séjour favori. Ce n’était au xvin1 2 * * * 6 siècle que terres incultes, rochers arides et marécages. Ce fut un riche amateur, M. Le Pelletier, dit de Mortefon-
taine, président au Parlement de Paris qui, en 1770, fit de ce chaos un parc délicieux. En 1790, M. Durney, banquier de
la Cour, donna un nouveau développement à ce riche domaine. Joseph paracheva l’œuvre de ses prédécesseurs et dépensa en d’immenses travaux (grotte des naïades, glacière, orangerie, théâtre, montagne factice) des sommes énormes. L’intérêt qu’il portait à Mortfontaine était tel qu’on le vit souvent à la tête de ses ouvriers, les encourageant et les pressant. C’est là qu’il aimait à vivre : il vint s’y délasser des travaux du Concordat, des traités de Lunéville et d’Amiens.
C’est à Mortefontaine que furent reçus les envoyés des Etats-Unis venus en France, en octobre 1800 (V. infra), rédiger et signer le traité réglant le commerce maritime et le droit des neutres. C’est à Mortefontaine que fut célébré le mariage de Pauline et du prince Borghèse. Il semble que Joseph n’ait jamais abandonné sans regrets ce séjour favori : même sur le trône de Naples, surtout sur le trône d’Espagne, sa pensée se reportait volontiers vers cette charmante demeure où il vécut les dernières années de l’Empire. Après la chute de Napoléon, le domaine fut mis en vente et donné à bail à un riche seigneur prussien, M. Schikler. En 1827, il
fut acheté par le prince de Condé et en 1850 passa à Madame de Feuchères puis à sa nièce, Madame Corbin.
Madame Bonaparte, sa fille Hortense, Madame Mural, son mari, le général Bessières et Eugène Beauharnais, s’y trouvaient et étaient arrivés de la veille. Les tribuns, Miot, Stanislas et Brégy Girardin y étaient aussi, et quelques acteurs de l’Opéra et du théâtre de la République.
J’y étais arrivé le 9, vers deux heures.
A dix heures, le 9, Lucien Bonaparte, qui depuis dix jours n’avait pas paru à Paris, est venu du Plessis, croyant trouver le premier consul. Il est resté deux heures et est allé à Paris. Ils se sont rencontrés en route, et ne se sont point parlé. Il paraît qu’en ce moment ils sont mal ensemble.
Avant le dîner, le Premier Consul m’a emmené dans le parc, et nous en avons fait le tour ensemble. 11 m'a dit qu’il avait nommé Truguet, conseiller d’Etat, et qu'il en nommerait bientôt d’autres encore. Il m’a dit qu'il songeait à Portalis et à Thibaudeau, ajoutant qu’il enverrait un conseiller d’Etat, préfet à Bordeaux. — Il m’a parlé des mesures à prendre pour empêcher les rayés de racheter leurs biens, vu l’intérêt de conserver à la cause de la Révolution environ 1.200.000 acquéreurs de domaines nationaux. Je l’ai conjuré d’éviter les mesures qui rappellent le régime révolutionnaire et tacheraient sa considération immaculée.
A six heures et demie, on s’est mis à table. Le Premier Consul m’a fait asseoir à côté de lui. Il m’a demandé si je buvais bien et si j’avais la tête forte. Il m’a rempli un gobelet de vin de la Pomarée, et ôté la carafe qui était près de moi : « Moi, a-t-il dit, je puis boire quatre
bouteilles comme cela sans m’échauffer la tête. » Pendant le souper, il a demandé à Brégy Girardin s’il n’avait pas étudié à l’école militaire en même temps que lui. — « Oui, général, a répondu Brégy. — Dans ce temps-là, dit Bonaparte, il y avait un butor d’Allemand qui ne voulait jamais me faire répéter, parce que, disait-il, je n’étais qu’une bête... Toujours dans ce temps-là, je donnais de bons coups de poing, n’est-ce pas, citoyen Girardin ? — Général, je ne m’en souviens pas. Quand j’en recevais, je les rendais bien ! »
Pendant le dîner, il y eut un assez long entretien à
voix basse entre le Consul et moi. Je ne m’en rappelle pas bien le sujet ; mais je sais que je lui contestai une thèse qu’il met souvent en avant ; savoir, que son pouvoir est fondé sur l’imagination des Français. — « C’est une erreur, lui ai-je dit. Vous avez pour vous leur raison, le sentiment de leurs intérêts, de leurs besoins, et point d’enthousiasme. C’est même une chose étonnante que la disproportion qui est entre l’estime, l’admiration et la reconnaissance qu’on a pour vous, et la mesure d’enthousiasme que vous avez excitée. Les acclamations que vous avez entendues ne sont rien en comparaison de celles qu’a excitées La Fayette en 1789 et 1790, quoiqu’il n’eût rien fait de réel pour la chose publique. C’est alors que l’imagination jouait. Aujourd’hui, ce n’est que le sentiment intime de votre utilité, de votre nécessité qui agit sur les Français. »
J’ai cru cette vérité utile, parce que l’opinion qui fait dépendre l’attachement des Français de leur imagination doit naturellement conduire aux actions extraordinaires, au lieu que la conviction qu’ils sont attachés par la reconnaissance des services utiles, doit conduire à accroître et perpétuer l’utilité.
Le 10, il y a eu chasse au renard, Madame Bonaparte y est venue à cheval. Pendant que le Consul était dans le bois, le renard chassé passa devant Madame Bonaparte et moi. Quand le consul revint, elle lui dit : « Bonaparte, j’ai vu le renard, il a passé là. » — « Eh bien ! tu n’as pas eu peur, répondit le consul, Rœderer était là. »
Je me rappelle en ce moment ce qu’il me dit de particulier le 9, en dînant, le voici :
« Nous avons des nouvelles d’Egypte. Kléber a été tué par un Turc qui lui présentait une pétition. Menou a pris le commandement... Il a été tué le jour même, à la même heure que Desaix. Quelle singularité ! Mes deux lieutenants tués au même moment ! — C’étaient deux hommes de mérite. — Oui, mais bien différents. Desaix était un homme de première ligne. Kléber s’était fait haïr en Egypte. Il avait étalé un faste excessif. Il avait trouvé ma maison trop modique pour lui. Je passais la. fin de la journée à faire de la théologie
avec les beys, à leur dire qu’il n’y avait que le dieu de Mahomet ; qu’il était absurde de croire que trois font un. J’avais toujours au feu sept cafetières de café et du sucre. Un Turc ne venait jamais à moi sans avoir pris son café au sucre (les pauvres le prennent sans sucre chez eux). Je les recevais dans ma seconde pièce ; Kléber ne les recevait que dans la cinquième salle, et îe s’entretenait jamais avec eux... Desaix aurait été le premier général des armées françaises... Il a eu à Marengo le pressentiment de sa mort. Je le voyais sombre ; et comme il régnait beaucoup d’inquiétude autour de moi vers le moment décisif, je descendis exprès de cheval, et lui dis : « Asseyons-nous un moment sur l’herbe », pour montrer ma sécurité. Ce fut à ce moment que Desaix me dit : « Les boulets ne me connaissent plus ». Je remontai à cheval ; et après avoir vu que le moment d'agir était venu, je commandai la manœuvre, et tout en commençant, il fut frappé d'une balle... Je crois beaucoup aux pressentiments, moi... et j’ai pour pressentiment que je finirai complètement mon entreprise, et que je laisserai la France puissante et prospère. »
2 Août 1800 (14 Thermidor an VIII).
Bonaparte. — Voilà la liste des amnistiés de la Vendée. Je ne sais trop que faire.
Rœderer. — Amnistie veut dire oubli. Ayant accordé une amnistie conditionnelle, elle n’est censée courir que du jour où la condition aura été accomplie : mais, de ce jour-là, oubli parfait, et point de lettres, ni de rémission, ni d’abolition, ni de grâce, comme on vous l’avait d’abord proposé. Au fond, il faudrait savoir au juste le motif de la réunion de ceux qui vous donnent de l’inquiétude.
Bonaparte. — Leur motif, c’est la crainte que je ne meure, que les jacobins ne prennent le dessus, et par jacobins ils entendent vous et tout ce qui n’est pas eux ; ils veulent être organisés à tout événement pour venir à
mon secours, ou pour établir un autre gouvernement.
Rœderer. — Je croirais plutôt qu’ils ne restent organisés que pour se conserver la solde que leur paye l’Angleterre. Ils sont fort aise d’avoir quelques cent mille écus à se partager.
Bonaparte. — Oui, cela peut entrer pour quelque chose dans leurs idées ; mais ce n’est pas tout.
Rœderer. — Si leur inquiétude vient de ce qu’ils ne voient pas de stabilité dans le gouvernement, ils ne sont pas seuls à la partager. Dès que l’inquiétude de la guerre aura fait place à la réflexion sur l’existence politique du gouvernement, tout le monde se demandera : Par où ceci finira-t-il ? Qui succédera à Bonaparte ? S’il mourait demain, que deviendrions-nous ? S’il fournit sa carrière, qui aura-t-on après lui ? Il faudrait que l’on vous vît un héritier naturel... (1).
Bonaparte. — Ce que vous dites là est d’un politique qui n’est pas fort. Jamais on n’a institué l’hérédité par une loi... Toujours elle s’est établie de fait... Ce que vous dites-là d’abord fait beaucoup de mal, et ensuite n’est pas du tout vrai. . .
(1) Il semble que cette pensée de désigner celui qui, en cas de mort, succéderait à Bonaparte, ait dès longtemps préoccupé les politiques. Dans ses Mémoires , Stanislas Girardin (T. I, p. 175), a reproduit une « conversation remarquable » qui eut lieu, le 10 Prairial an VIII, entre trois personnages qu’il ne nomme point, mais qui occupaient dans le gouvernement une place considérable. Cette conversation n’a pas d’autre objet. Au reste, dès le départ de Bonaparte pour fltalie, les Commissions Législatives nommées après le 18 Brumaire, s’étaient réunies, sans doute sous l’inspiration de Sieyès, et avaient discuté les titres des divers candidats à la succession de Bonaparte. Quel était l’homme qui, ayant donné des gages certains à la Révolution, serait assuré de l’appui des principaux chefs de l’armée et de la confiance des Assemblées ? Cambacérès est un homme faible, Lebrun, Taileyrand, Abrial sont royalistes ; parmi les généraux, Masséna et Bernadotte n’ont point de titres suffisants ; Moreau n’a ni intelligence ni caractère ; Lucien s’est aliéné la confiance publique ; Joseph est peu connu et de goûts champêtres. Reste Carnot. C’est un ancien membre du Comité de Salut Public et qui offre toute garantie aux régicides. D’autre part Sieyès lui est acquis et Moreau entièrement dévoué : c’est donc sur Carnot que se porte le choix des Commissions. Le retour de Bonaparte rendit à peu de temps de là ces discussions sans objet.
Rœderer. — Ce que je dis ici, je ne le dis pas ailleurs.
Bonaparte. — Eh bien ! C’est toujours vide de sens. J’ai bien réfléchi avant et depuis Marengo sur tout cela ; et je me suis convaincu qu’il n’y a rien à changer à ce qui existe. Personne n’a intérêt à renverser un gouvernement dans lequel tout ce qui a du mérite est placé. Vous ne savez pas ce que c’est que le gouvernement, vous autres, vous n’en avez pas une idée ; il n’y a que moi qui, par ma position, sache ce que c'est que le gouvernement. — Les Français ne peuvent être gouvernés que par moi. Je suis dans la persuasion que personne autre que moi, fût-ce Louis XVIII, fût-ce Louis XIV, ne pourrait gouverner en ce moment la France. Si je péris, c’est un malheur 1
Rœderer. — Je ne parle point de changer la Constitution, ni même de vous faire désigner par la loi un héritier. Je dis seulement qu’il y aurait plus de sécurité en France si on voyait un héritier naturel à côté de vous.
Bonaparte. — Je n’ai point d’enfant.
Rœderer. — Il est possible de vous en donner un par l’adoption.
Bonaparte. — Cela ne répond pas au danger du moment.
Rœderer. — Cela offre de la sécurité pour l’avenir.
Bonaparte. — Après y avoir bien réfléchi, je n’ai trouvé qu’une chose de praticable : c’est que le Sénat élise un homme en état de prendre ma place ; que le scrutin ne fût connu que de trois sénateurs et de moi. Mais qui nommer ?
Rœderer. — Cela ne remédie pas à l’avenir. L’hérédité naturelle avec une constitution telle que sera la nôtre, lorsque la notabilité sera établie, n’a rien de contraire à la liberté, à la République, à l’esprit même de la Constitution. Si j’étais sénateur et que j’eusse à nommer votre successeur, je nommerais un enfant de douze ans.
Bonaparte. — Pourquoi un enfant ?
Rœderer. — Parce que je voudrais qu’il devînt le vôtre, pour que vous pussiez l’élever et l’aimer.
Bonaparte. — Je n’ai point d’enfant ; je ne sens pas
le besoin, ni l’intérêt d’en avoir. Je n’ai point l’esprit de famille. Ce que j’ai craint le plus pendant que j’étais à Marengo, c’était qu’un de mes frères ne me succédât si j’étais tué. Non, il n’y a de praticable que l’idée d’une nomination faite par le Sénat, comme je viens de vous le dire. Et il faudrait qu’elle ne fût faite que pour un an.
Rœderer. — C’est l’idée originaire de Sieyès.
Bonaparte. — Excepté qu’il faisait nommer pour trois ans, et le consul ne connaissait pas son successeur.
Rœderer. — Je conçois que s’il arrivait prochainement un malheur, un homme qui serait censé être de votre choix aurait par cela seul une grande considération, et l’on respecterait en lui l’autorité qu’il tiendrait de vous.
Bonaparte. — Et qui nommer ? Si j’étais mort à Marengo, le Sénat aurait nommé Carnot, dit-on ? Eh bien ! Carnot, peut-être, vaudrait mieux qu’un autre.
Rœderer. — Carnot a du talent. Il s’est bien montré pendant son directorat. Mais jamais la nation française ne se croira libre et honorable sous un membre du Comité de Salut Public.
Bonaparte. — Si Carnot était du goût de tout le monde...
Rœderer. — Il n’y a jamais plus de trente à quarante personnes qui aient parlé et entendu parler de tout cela.
Bonaparte. — Et qui était-ce ?
Rœderer. — Le parti des brumairiens mécontents.
Bonaparte. — Ce n’étaient pas les jacobins ?
Rœderer. — Non, je dis les brumairiens, c’est-à-dire des hommes qui ayant pris part à l’affaire du 19 Brumaire, ont lié leur sort au vôtre ; mais j’ajoute mécontents, parce que ce sont eux qui, après avoir contribué à la journée de Brumaire, ont été fâchés de n’en pas recueillir les plus honorables fruits. Ce sont les Chénier, les Chazal, etc...
Bonaparte. — Eh bien ! ces gens-là n’ont pas d’intérêt au renversement de mon ouvrage ; e’est tout ce qu’il faut dans mon successeur. S’il est faible, au moins mes amis auront le temps de prendre leurs précautions et de s’arranger.
Rœderer. — Général, vous disiez tout à l’heure que j’étais un pauvre politique de vous souhaiter un héritier naturel : permettez-moi de vous parler franchement. Si vous devez persister dans l’opinion que vous seul pouvez gouverner la France, et qu’un Bourbon, quel qu’il soit, y serait impuissant, toute ma politique est sans objet. Mais si votre opinion devait changer, si des factions toujours renaissantes, des intrigues au moins inquiétantes vous faisaient regarder le prestige d’une autorité héréditaire comme nécessaire pour gouverner un peuple imbécile, et vous faisait penser qu’il est nécessaire, pour le rendre à quelque repos, de le rendre à ses vieux préjugés et à ses vieilles habitudes..., je ne vous fais pas l’injure de croire que vous céderiez à cette idée ; mais ne serait-il pas pardonnable au grand nombre de penser qu’un héritier naturel ou adoptif, vous arrêterait, et que vous résisteriez à votre tentation...?
Bonaparte. — Mon héritier naturel, c’est le peuple français. C’est là mon enfant. Je n’ai travaillé que pour lui. Quoi qu’il arrivât, je ne remettrai jamais le gouvernement au prétendant, parce que, je vous l’ai dit, il n’est pas capable de gouverner la France, et parce que ce serait sacrifier mes amis... Non, vous aurez beau y penser..., vous ne trouverez qu’une chose de raisonnable..., c’est de faire l’élection dont je vous parlais tout à l’heure. Et encore, qui choisir, qui nommer ? Si Moreau était un autre homme ! mais il n’a point d’amis. Depuis la campagne, il a changé cinq fois d’amis. — Il faudrait que le Sénat conservateur fût fort. Mais il est mauvais ; il n’y a rien a en faire. — Et je ne sais qui y nommer. En ce moment il y a une place vacante, je ne sais qui proposer.
Rœderer. — Il faut tâcher de trouver un tacticien qui sache conduire une Assemblée.
Bonaparte. — Que fait Sieyès dans tout ceci ,
Rœderer. — Sieyès paraît mener une vie fort retirée ; je l’ai vu, il y a quelques semaines, pendant que vous étiez en Italie ; il m’a dit ces propres paroles : « Après « y avoir bien réfléchi, ma foi, je suis convaincu que « pour rétablir les affaires il fallait un seul homme, et
« que cet homme ne pouvait être que Bonaparte ; cela, a il y a longtemps que je le pensais ; mais, pour le « principe, c’est en considérant les événements au « dedans, au dehors, que je m’en suis convaincu. »
Général, vous venez au Conseil d’Etat ?
Bonaparte. — Dans un moment.
12 Août 1800 (24 Thermidor an VIII).
Dans la discussion qui a eu lieu au Conseil d’Etat, relativement à l’organisation du corps de la marine, le Premier Consul a dit : « Je crois que l’esprit du négoce maritime n’a pas l’orgueil nécessaire pour commander la marine nationale ; que Duguay-Trouin n’est qu’une exception ; qu’un homme qui a été quarante ans pilote ne convient pas pour commander un vaisseau ; que celui qui a obéi quarante ans n’est pas propre à commander. Je pense à cet égard le contraire des autres : On dit que, pour savoir commander, il faut savoir obéir. Je crois que celui qui n’a su qu’obéir pendant quarante ans n’a plus la capacité de commander, et qu’il ne faut pas confier le commandement d’un vaisseau à un homme qui, quand il n’est pas commandé, ne sait que se coucher. »
16 Août 1800.
Séance du Conseil d’Etat du 28 Thermidor an VIII (16 Août 1800) au sujet des colonies (1).
Marbois soutint qu’il ne fallait plus parler de liberté aux nègres libres de la partie française de Saint- Domingue.
(1) La Constitution de Fan VIII ne s’appliquait pas aux colonies. En vertu de l’article 91, « le régime des colonies françaises est déterminé par des lois spéciales » : le Conseil d’Etat eut à étudier un statut spécial pour chacune d’elles.
Bonaparte soutint qu’il fallait la leur garantir de nouveau.
Il dit : « La question n’est pas de savoir s’il est bon d’abolir l’esclavage, mais s’il est bon d’abolir la liberté dans la partie libre de Saint-Domingue. Je suis convaincu que cette île serait aux Anglais, si les nègres ne nous étaient attachés par l’intérêt de leur liberté.
« Ils feront moins de sucre, peut-être, qu’étant esclaves ; mais ils le feront pour nous, et ils nous serviront, au besoin, de soldats. Si nous avons une sucrerie de moins, nous aurons une citadelle de plus occupée par des soldats amis.
« Ma politique est de gouverner les hommes comme le grand nombre veut l’être. C’est là, je crois, la manière de reconnaître la souveraineté du peuple. C’est en me faisant catholique que j’ai fini la guerre de la Vendée, en me faisant musulman que je me suis établi en Egypte, en me faisant ultramontain que j’ai gagné les esprits en Italie. Si je gouvernais un peuple de juifs, je rétablirais le temple de Salomon. Ainsi, je parlerai de liberté dans la partie libre de Saint-Domingue ; je confirmerai l’esclavage à l’Ile de France, même dans la partie esclave de Saint-Domingue ; me réservant d’adoucir et de limiter l’esclavage, là où je le maintiendrai ; de rétablir l’ordre et d’introduire la discipline, là où je maintiendrai la liberté. »
18 Août 1800. — A la Malmaison, au jardin,
(30 Thermidor an VIII).
Bonaparte. — Je vais faire construire ici une salle. Il faut de grandes maisons pour les hommes qui ont de grands emplois, et les gens sont là dans cette première pièce. Cela est désagréable.
Rœderer. — Vous avez remis à un temps trop éloigné l’acceptation de Saint-Cloud. Vous pouviez le prendre à la paix.
Bonaparte. — Comment l’aurais-je meublé ? Savezvous ce qu’on me demande pour mon établissement aux
Tuileries ? Deux millions ! Ce sont des voleurs. Aussi j'ai défendu qu’on me représentât les mémoires avant qu’ils lussent réduits à 800.000 francs. Je suis entouré de coquins...
Rœderer. — Les opérations générales vous coûtent plus cher que les voleries domestiques.
Bonaparte. — Je suis obligé de veiller encore de plus près sur les dépenses qui me concernent personnellement.
Rœderer. — Vous avez perdu cette année peut-être 50 millions sur vos contributions directes, par le discrédit des soumissions des receveurs. Je n’insisterai pas plus qu’il ne convient sur des idées que je vous ai déjà exposées ; mais je pense que si vous n’aviez pas détruit la caisse d’amortissement, elle aurait soutenu ces soumissions au pair, au lieu de les laisser monter à 5 pour cent par mois.
Bonaparte. — Cette caisse a fait d’assez bonnes opérations. Elle a amorti G millions du tiers consolidé, et a retiré aussi des soumissions.
Rœderer. — Oui, mais seulement pour quelques cent mille francs.
Bonaparte. — La banque a fait cette opération.
Rœderer. — Ce n’est pas l’intérêt de la banque de rehausser la valeur des effets publics. Il y a un parti qui tend aux dividendes ; son intérêt est de jouer à la baisse comme à la hausse.
Bonaparte. — Tout le monde vole ; je ne suis pas secondé. Les ministres sont faibles. Il doit se faire des fortunes énormes.
Rœderer. — Sans doute ; mais ce qui en diminue le scandale, c’est qu’elles s’en vont comme elles s’acquièrent, parce que le talent de conserver n’est pas le même que celui de rapiner.
Bonaparte. — Il faudrait que dans les grandes places la fortune des fonctionnaires fût assurée car) il est affreux de déchoir et injuste de condamner les hommes à tomber de haut.
Rœderer. — Les deux consuls peuvent faire des économies.
Bonaparte, — Ils ont cent mille écus et ils les dépen-
sent. D’ailleurs, on a des frères, des sœurs, des enfants, etc. Pour moi, il me faut peu de chose. Quand on a été à tant de guerres, qu’on veuille ou qu’on ne veuille pas, il faut bien avoir un peu de fortune. J’ai 80 ou 100.000 livres de rente, une maison de ville, une de campagne : je n’ai pas besoin d’autre bien. Si j’étais mécontent du peuple français, ou le peuple mécontent de moi, je me retirerais à ma campagne et tout serait dit... C’est une supposition, car jusqu’à présent, il m’a gâté ; il va au-devant de mes désirs, comme moi au-devant des siens ; et je suis plein de reconnaissance pour lui.
Rœderer. — - Tout le monde n’est pas comme vous. La considération tient lieu de beaucoup de richesse, elle exempte de beaucoup de dépenses. D’ailleurs, vous avez placé votre indépendance dans l’exemption de beaucoup de besoins, et beaucoup d’autres ne la trouvent que dans la possession d’immenses richesses. Il y a tel homme qui couvre du nom d’amour de l’indépendance la cupidité qui entasse des millions.
Bonaparte. — Comment faire ? ce pays-ci est corrompu, il en a toujours été de même. Quand un homme était ministre, il bâtissait un château.
Rœderer. — Pas toujours, parce qu’on choisissait des hommes riches pour les grandes places : Turgot, Necker, Joly de Fleury, n’ont point bâti de châteaux aux dépens de l’Etat. Calonne n’avait rien. C’est une exception qu’on a citée. D’ailleurs, il importe davantage d’avoir des mœurs dans une république que dans une monarchie.
Bonaparte. — Comment avoir des mœurs ? Il n’y a qu’une manière, c’est de rétablir la religion.
Rœderer. — - Je crois la religion un auxiliaire nécessaire au gouvernement ; mais il ne faut pas qu’elle soit dominante, tyrannique.
Bonaparte. — Non, sans doute... Mais comment avoir de l’ordre dans un Etat sans une religion ? La Société ne peut exister sans l’inégalité des fortunes, et l’inégalité des fortunes ne peut exister sans la religion. Quand un homme meurt de faim à côté d’un autre qui regorge, il lui est impossible d’accéder à cette différence s’il n’y a pas là une autorité qui lui dise : « Dieu le veut ainsi ;
il faut qu’il y ait des pauvres et des riches dans le monde ; mais ensuite, et pendant l’éternité, le partage se fera autrement. » J’ai remporté un prix à l’Académie de Lyon sur la question de savoir quels sont les moyens de rendre les hommes heureux. Je suppose deux jeunes époux qui, ayant des enfants, vont chez le notaire pour savoir pourquoi ils n’ont rien, et d’autres trop. Il montre la filiation des titres de mutation. Les jeunes gens rejettent tout cela.
Et puis le gouvernement, s’il n’est maître des prêtres, a tout à craindre d’eux. Vous autres, métaphysiciens, êtes à cet égard dans une grande erreur.
Rœderer. — Laquelle, général ? Que je voie si j’en suis.
Bonaparte. — Je dis : vous, comme les politiques en général ; ils pensent qu’il faut laisser les prêtres de côté, ne pas s’occuper d’eux quand ils sont tranquilles, et les arrêter quand ils sont perturbateurs. C’est comme si l’on disait : Voilà des hommes avec des torches allumées autour de votre maison ; laissez-les ; s’ils y mettent le feu, vous les arrêterez. Il faut tenir les chefs par leur intérêt ; ils faut qu’ils soient payés par l’Etat, comme autrefois les évêques.
Rœderer. — Les évêques étaient dotés de fonds de terres. C’est l’Assemblée Constituante qui les a réduits à des salaires. Les salaires les rendent plus dépendants. Smith a très bien établi, au reste que les prêtres payés par l’Etat étaient moins dangereux aux peuples et moins superstitieux que ceux dont le revenu fondé sur la crédulité les intéresse à lés frapper de vaines terreurs, ou à les flatter de fausses espérances. Mais nous parlions tout à l’heure d’économie : ceci sera cher.
Bonaparte. — Non, on les paye aujourd’hui. On réglera leur traitement sur le nombre de têtes qui souscriront pour le culte... Il y a dans la Constitution une dépense bien mauvaise : c’est celle de quatre millions pour le Tribunal. Pourquoi un corps de cent membres, inutile et ridicule quand tout va bien, perturbateur quand quelque chose cloche, un véritable tocsin ? Il faut réduire cela à trente membres sans séances publiques, si ce n’est devant le Corps Législatif.
Rcederer. — Je l’ai toujours pensé ainsi et l'ai dit très souvent, ici même dans cette allée, à Cabanis, qui n'y voyait aucun danger.
Bonaparte. — Cabanis, Sieyès : métaphysiciens et fanatiques !
28 Août 1800. — A Ermenonville.
(le 10 Fructidor an VIII)
Bonaparte a été à Ermenonville. On l’a conduit à la chambre qu’occupait Rousseau, et où il est mort. Bonaparte a dit à Stanislas (Girardin) : « C’est un fou, votre Rousseau ; c’est lui qui nous a menés où nous sommes. » — « Mais nous ne sommes pas mal », a répondu Girardin (1).
9 Vendémiaire an IX (1er Octobre 1800)
Bonaparte m’a fait venir à 9 heures du soir chez lui, pour me dire qu’il désapprouvait le titre de « Traité provisoire » qui était donné au traité conclu avec les Américains, et qu’il ne le ratifierait pas sous ce titre. M. Laforest fut mandé aussi pour le même sujet. Il fut chargé d’aller chez les ministres américains, et de s’y
(1) Stanislas Girardin rapporte dans ses Mémoires le détail de cette visite de Bonaparte au tombeau de Jean-Jacques Rousseau. C’est après un déjeuner à Ermenonville, d’où il était venu de Mortefontaine, que Bonaparte se promenant dans les jardins parcourut l’île des Peupliers. Il s’arrêta devant la tombe de Jean-Jacques. Girardin a noté le court dialogue qu’il eut avec le Premier Consul. « Il aurait mieux valu pour le repos de la France que cet homme n’eût pas existé. — Et pourquoi, citoyen Consul, lui dis-je ? — C’est lui qui a préparé la Révolution française. — Je croyais, citoyen Consul, que ce n’était pas à vous à vous plaindre de la Révolution. — Eh bien ! répliqua-t-il, l’avenir apprendra s’il n’eût pas mieux valu, pour le repos de la terre, que ni Rousseau ni moi n’eûssions jamais existé... » Et Bonaparte reprit d’un air rêveur sa promenade.
annoncer comme venant de la part du ministre des relations extérieures, pour leur représenter l’inconvenance de ce titre, et proposer la substitution du mot « Convention », sans lequel le ministre ne pouvait espérer la ratification du Premier Consul.
Le Premier Consul, insistant sur la suppression du mot « Traité provisoire », nous dit : « Je sais quand il faut s’écarter des formes et quand il faut y tenir. J’y tiens dans un traité qui doit en précéder plusieurs autres ; je n’y tiens pas dans des négociations où il s’agit de mettre Fopinion pour soi. Par exemple, j’ai bien su que les pouvoirs de M. de Saint-Julien n’étaient point en règle, quand j’ai ratifié les préliminaires de paix signés par lui. Mais j’étais bien aise de mettre l’Empereur en tort aux yeux de l’Europe, et cela m’a réussi. »
Pendant que M. Laforest remplissait sa mission, nous sommes restés avec le Premier Consul dans sa chambre à coucher, Maret, secrétaire d’Etat, et moi. Nous y avons passé environ deux heures et demie. Joseph Bonaparte qui était avec le Consul quand je suis arrivé, passa une heure de ce temps à souper dans une autre pièce. Pendant son absence le Premier Consul nous parla de beaucoup de choses diverses.
Il se plaignit du préfet Charles Lacroix, qui avait envoyé ici Granet, comme député, pour la fête de Vendémiaire. Le Premier Consul s’était bien aperçu que chez lui, à dîner, ses collègues s’étaient éloignés de lui.
Cela nous conduit à parler des Jacobins. Je lui dis : « Tant que vous n’en mettrez que dix pour cent sur le nombre des honnêtes gens, les choses iront bien. » Il répondit : « Il n’y en a pas cinq. »
Il me demanda pourquoi le Joîimal de Paris était si mauvais, portant deux noms comme les nôtres. Maret répondit : « Nous sommes propriétaires du journal, point journalistes. » Moi je répondis : « On vous dit qu’il est mauvais, il ne faut point croire cela. » — (En riant) — « Vous pensez que je suis comme les princes, et que je ne sais que ce qu’on me dit : je lis ce journal moi-même. — Eh bien ! général, il y a beaucoup de choses utiles ; une, entre autres, avant-hier : on y fait sentir combien il est contraire au crédit de confondre
la dette et les pensions. — Quoi ! vous regardez la pension comme moins sacrée que la dette ? — Beaucoup plus, au contraire ; mais quand on suspend la pension, on ne fait tort qu’au pensionnaire, et quand on suspend la dette, on fait tort au créancier et au crédit, c’est-à-dire à soi-même. Ménager le crédit, c’est assurer les pensions. Payer les pensions, ce n’est pas assurer le crédit. »
Le Premier Consul. — Une belle chose à mettre dans
I z Journal de Paris, ce serait une lettre que m’a écrite Louis Xviii, et ma réponse. La lettre est fort belle, vraiment fort belle ! mais j’ai ma réponse en conséquence, et elle est bien aussi. — Général cela me fait frissonner. — Vous avez tort. Livrer la France à Louis XVIII serait l’action d’un traître...
Dans le courant de la conversation, le Consul a dit cette phrase : « Voilà bientôt un an que je gouverne. J’ai fermé le Manège, j’ai repoussé les ennemis, j’ai mis de l’ordre dans les finances, j’ai rétabli l’ordre dans l’administration, et je n’ai pas versé une goutte de sang. »
Homme juste et bon, avec le sentiment de cette conduite, tu peux vivre heureux et dormir !
Le Premier Consul vit sur un fauteuil un habit ployé.
II le prit, et le déploya. C’était un habit de colonel de la garde consulaire : « Rœderer n’aime pas, dit-il, que je me mette en habit militaire ; j’ai fait faire celui-ci pour aller à Mortfontaine. J’ai aussi un habit de conseiller d’Etat ; je mets ces habits-là quand je veux faire une politesse au corps. Je veux essayer celui-ci. {Il se déshabille et endosse V habit). Il est beau cet habit là ! (En se regardant au miroir.) Il n’y en a pas que je trouve plus beau, si ce n’est mon habit d’officier d’artillerie. »
Octobre 1800
La France était en guerre avec les Etats-Unis de l’Amérique ; dans le mois de mars 1800, le Premier Consul
nomma son frère Joseph, Fleurieu et moi, ministres plénipotentiaires pour négocier et conclure un traité de paix avec Messieurs Ellsworth, Davie et van Murray, ministres plénipotentiaires des Etats-Unis. La négociation de ce traité a duré environ sept mois (la signature est du 3 Octobre 1800). Ce fut moi qui rédigeai toutes les notes officielles qui s’échangèrent avec les ministres américains et tous les rapports qui se faisaient au Premier Consul par le ministre des relations extérieures, M. de Talleyrand. Ce fut moi qui rédigeai le traité ; ce fut moi, enfin, qui le présentai au Corps Législatif et en soutins la discussion contre le Tribunat. La bonne intelligence entre la France et les Etats-Unis, n’a pas été altérée depuis ce traité.
A l’époque de la signature qui eut lieu à Mortfontaine, chez Joseph Bonaparte, il y eut des fêtes où le Premier Consul se trouva. Il avait ordonné au ministre des relations extérieures de remettre de sa part à chacun des ministres américains, une botte à son chiffre de la valeur de 40.000 francs. Le ministre devait exécuter cet ordre le lendemain de la signature ; mais un incident l’empêcha. Le jour même de la signature, les ministres de France et d’Amérique étant réunis avec une nombreuse société dans le salon de Mortfontaine, où se trouvait le Premier Consul, arriva le préfet de l’Oîse, M. Cambry, pour rendre ses devoirs au Premier Consul. On avait découvert, quelques jours auparavant, dans son département, une collection considérable de médailles d’or, de différents âges de la république romaine. Le préfet présenta au Premier Consul une corbeille qui en était remplie. Le Consul fit cette question à M. Cambry : « Sont-elles bien rares et bien précieuses, ces
médailles ? » Cambry répondit qu’elles ne l’étaient pas toutes, mais qu’un grand nombre étaient rares, et que plusieurs étaient peut-être uniques. — « En ce cas, reprit le Premier Consul, il n’y a rien de mieux à faire de ces reliques d’une grande république que d’en faire présent à des citoyens des républiques américaines. » Il en prit trois poignées, qu’il donna aux trois ministres américains. Un quart d’heure après cette courtoisie, on remarqua que les trois ministres, qui s’étaient retirés
dans une embrasure de fenêtre avec le secrétaire de leur commission, américain comme eux, et comme eux nommé par le Président des Etats-Unis, avaient un entretien fort animé, quoiqu’à voix basse. Bientôt ils nous dirent eux-mêmes le sujet de cet entretien. Le secrétaire de leur commission leur avait reproché de s’être écartés d’un statut de la constitution américaine qui défend à tout négociateur, et même à tout ambassadeur, de recevoir des présents d’une cour ou d’un cabinet étranger.
Il y a lieu de croire que, piqué de n’avoir pas été compris dans la distribution, il avait mêlé un peu d’amertume aux représentations suggérées par son scrupule républicain : du moins, la chaleur du premier moment de leur entretien le fait présumer ainsi. Toutefois, les trois ministres avaient fini par partager l’opinion du secrétaire de la commission, et ils chargèrent les ministres français de le faire connaître au Premier Consul, et de le prier de trouver bon qu’ils rendissent les médailles qu’ils avaient reçues. Le Premier Consul leur fit répondre qu’il n’avait pas entendu leur faire un présent diplomatique : que ce n’était point de l’or qu’il avait donné aux ministres plénipotentiaires américains, mais des reliques d’un peuple libre aux hommes les plus libres de ceux qui vivent en société sur la terre. La chose en demeura là. Les trois Américains gardèrent les médailles ; mais M. de Talleyrand ne hasarda pas l’offre des boîtes préparées.
Le Premier Consul me dit à ce sujet : « Je suis fâché de cela pour vous ; vous perdez un présent de pareille valeur, qu’ils auraient dû faire en retour. » Il donna à Fleurieu et à moi, une gratification de 15.000 francs.
Ce fut dans le cours des négociations que se forma la liaison qui m’attacha à Joseph Bonaparte jusqu’à son établissement en Espagne. Il me donna sa confiance. Je lui dois l’honneur d’avoir fait dans l’administration des finances de Naples quelques preuves de capacité, de désintéressement, et de véritable zèle pour le bien public et pour l’honneur du nom de Bonaparte. J’ai toujours cherché l’occasion et les moyens de lui être utile. Je crois l’avoir servi dans plusieurs circonstances
près du Premier Consul, et ne lui ai jamais nui. Je puis aussi me féliciter de la liaison particulière que je formai alors avec M. de Fleurieu, notre collègue, homme d’un savoir exact, d’un esprit excellent, d’une modestie et d’un désintéressement qui lui faisaient regarder les distinctions et les bienfaits les mieux mérités, comme des faveurs au-dessus de ses services.