‹ Journal du Congrès de MunsterChapitre 40 sur 57 · FRANÇOIS OGIER ET LE MINISTRE GOLVIUS · texte numérisé non relu

FRANÇOIS OGIER ET LE MINISTRE GOLVIUS

Pendant son séjour à Dordrecht, Ogîer eut avec le ministre Colvius, en présence du comte d' Avaux, une discussion théologique (1). Cet entretien ayant été transcrit par Colvius, puis divulgué, Ogier y répondit (2), mais il n'eut pas le dernier mot, car le ministre hollandais adressa au comte d'Avaux une longue lettre, où aux controverses religieuses sont mêlées de vives attaques contre Ogier. Grâce à l'obligeance de MM. de Rien et de Vriès, conservateurs des manuscrits à la Bibliothèque de l'Université de Leyde, nous avons pu retrouver^ et les notes de Colvius, et sa lettre au

(1) Voy. plus haut, p. 25.

(2) Voy. plus haut, p. 36.

comte d'Avaux. Nous publions ici quelques extraits de ces deux documents.

Bibliothèque de l'Université de Leyde, ms. 293 B. (OUm Tabularii Regii Hagensis.)

Le 17 de novembre l'an 1643, vers le soir, j'ai salué M. le comte d'Avaux, fils de M. de Roissy, conseiller du Roi, surintendant des finances, chevalier du Saint- Esprit, plénipotentiaire pour l'assemblée de Munster. Après les compliments faits, je lui ai dit qu'il était venu pour une chose laquelle devrait être agréable à tout le monde et notamment à des chrétiens, qui tous prêchent la paix; que son dessein grand et bon ne pouvait être exécuté sans la première cause qui est Dieu, le roi de paix et de guerre; que nous pouvons ès-matières politiques alléguer toujours cette cause, ce que les philosophes ne veulent point ès-choses naturelles. Sur quoi, je lui ai allégué le dire de Virgilio Malvezzi, iiel Politico Christiano^ ou Vida d'Olivares, Son Excellence m'a dit que ce personnage était en estime en Espagne et qu'il fut destiné aussi pour comparaître à l'assemblée de Munster.

Nous tombâmes sur les propos des gens doctes de ce pays. Je lui répondis qu'il en avait de vrai plusieurs en ce petit pays, que ce n'était rien en comparaison de la France, où Paris, seul, est un monde rempli des plus excellents personnages. Mais qu'en ce pays, le savoir même était épandu sur les femmes et filles. Je lui nommai donc Mlle Schurman et Mme la princesse

Elisabeth, et m'ayant prié pour avoir la lecture de quelques lettres dont elles m'ont honoré, j'en lis une de Mme Schurman, qui a été envoyée au Pape par M. Slingelant (1), et une autre de Mme la princesse. Et de Tune et de l'autre, il fut fort étonné, considérant la netteté du style et la hauteur de leurs conceptions. Il me dit qu'il était encore à marier, mais qu'il se contenterait d'une belle, encore qu'elle ne fût pas si savante. Je lui répliquai que ces deux qualités, beauté et savoir, dont l'une est pour le corps et l'autre pour Pâme, ne sont répugnantes, mais peuvent être de compagnie.

Pendant ceci, entra dans la chambre le sieur Ogier, aumônier de Son Excellence et çon prêcheur, qui m'avait été voir, le même jour, avec un abbé des Bénédictins de Saint-Gabriel, nommé M. de Goussencourt; il y avait aussi en la même chambre M. de Saint- Romain, résident en Suède et depuis à Hambourg, avec MM. Jean et Antoine Ooms.

D'abord il commença à parler de notre religion, qu'elle n'avait nulle assurance. Je lui répondis que nous ne pouvons avoir fondement plus ferme que la parole des Prophètes et des Apôtres. Il me demanda qui interprétera ces écritures, et comment savez-vous qu'elles sont de Dieu. Je lui répondis... (2) ...Je poursuivis donc pour montrer la puissance de la parole de Dieu, que saint Paul étant constitué au milieu de Taréo-

(1) Sans doute J. F. Stingelant, un des secrétaires du conseU de Malines, qui avait été secrétaire des lettres latines du cardinal Bagny, lorsqu'il était nonce en Flandres.

(2) Une longue discussion s'engage alors. Saint-Romain, le comte d'Avaux lui-même, y interviennent, semblant prendre plaisir à l'envenimer.

page, il commença son harangue : Hommes athéniens, etc., sans alléguer autorité des églises, ni des hommes, et que par ce prêche, Denys TAréop. et une femme nommée Demaris furent convertis. Ce qu'il nia; mais que saint Paul avait prêché outre, ce que nous est aux actes de la Trinité, etc. Mais il devait prouver cela, car là où Dieu se tait, ce n'est pas à nous de parler.

Ici il entra en colère, et me dit que je n'étais pas saint Paul; — ni lui non plus, quand il prêchait, disais-je. Il commença à se moquer de notre foi et crier fort haut. Je lui répondis qu'il n'était point en un pays où il devait exorbiter de la façon, et qu'en Italie j'avais parlé avec des docteurs en théologie qui m'avaient écouté avec silence et patience; mais puisque lui ne faisait pas cela, que je ne voulais point que les oreilles de Mgr l'ambassadeur fussent plus importunées de telles crieries; que quand on cherche la vérité, qu'il le faut faire avec raison, sans passion; et que sur la tête il n'y a point de prise que par les oreilles. Et ainsi je pris congé de Son Excellence et m'en allai. M. Jean Ooms m'a dit d'être fort scandalisé de la colère et façon de faire dudit sieur Ogier.

Le 20, j'ai salué Son Excellence au logis de M. Jean de Witt, lorsqu'elle fut prête pour partir, et m'a dit qu'il avait eu grand contentement en la communica-^ tion que nous avions eue ensemble et m'en a remercié.

M. A. Ooms m'a dit aussi qu'après mon département, il montra de n'avoir point eu à gré la façon de disputer de M. Ogier, qui était plutôt propre pour déclamer que pour disputer.

Bibliothèque de l'Université de Leyde, ms. 293 B. {Olim Tabularii Regii Hagensis.)

André Colvim au comte d^Avaux,

Dordrecht, le 4 février 1644.

Monseigneur,

J'ai reçu depuis peu certain écrit anonyme, lequel je dois juger être sorti de la plume de M. Ogier. Comme il a montré autrefois une trop véhémente passion en parlant devant Votre Excellence, aussi le fait-il encore en écrivant; ce qui est moins tolérable en un homme de sa robe et de son âge. Ltant donc tellement emporté, il ne peut être propre pour juger notre débat; pourtant, je désire plutôt de m'adresser à Votre Excellence qui possède des vertus grandes et héroïques, outre le profond savoir qu'elle a des sciences divines et humaines. Le bruit desquelles m'a fait outrepasser les bornes de modestie, prenant l'hardiesse de m'approcher d'elle pendant son séjour en cette ville. J'ai été toute ma vie désireux d'aboucher des gens doctes. M. Ooms m'ayant hautement élevé M. Ogier, je confesse d'avoir été curieux de le voir, non point en intention de parler des controverses (car je sais qu'on gagne peu ou rien par cette manière de disputes, quand on ne cherche point la vérité, mais la gloire des hommes), comme j'ai assez montré quand il me fit l'honneur de me venir trouver en mon étude. Et je n'eusse pas ouvert ma bouche de

ces matières de la théologie, n'eût été que j'eusse été comme forcé de maintenir la vérité de notre croyance en la présence de Votre Excellence. Lorsque M. Ogier d'une façon assez brusque vint troubler nos discours, et entama les siens. U m'a provoqué, m'écrit-il, à traiter cette question, sur la lecture de la lettre de Mlle Schurman, si l'Église romaine ed en ténèbres ^ mais que j'ai continué à faire le lecteur, oubliant le ministre. Mais il ne rira plus, quand on lui montrera... (i). Je pourrais vérifier tout ceci en cottant leurs propres auteurs, mais craignant d'ennuyer Votre Excellence je passerai outre. Tellement que faisant le lecteur et le muet sur la provocation de M. Ogier, je l'ai sauvé de ce bourbier. Et il me doit savoir gré en ce que je l'ai entretenu plutôt par les très agréables lettres de Mlle Schurman (qui au reste est très sufQsante elle-même pour maintenir ce qu'elle a écrit) que de remplir d'abord les oreilles de M. Ogier de ces vilainies.

Il écrit qu'en alléguant les Écritures, l'Église, l'antiquité, les Pères, de son côté, que je me suis tu à tout cela, souriant d'un ris sardonien. Mais qui ne rira, oyant ceux qui font si peu d'état des Écritures, comme je montrerai incontinent, la veulent avoir de leur côté?...

Je passe outre à ce que nous avons discouru en la présence de Votre Excellence. Le sieur Ogier me demanda d'où je puis être assuré que les Écritures sont la parole de Dieu? Je ne répéterai pas ici tout ce que je lui répondis; seulement, faut-il que je réplique...

(1) La lettre de Colvius a douze pages in-folio. Nous en supprimons tous les passages de controverse et de discussion théologique, et ne reproduisons que ceux où il est parlé du caractère d'Ogier.

Je donnerais trop de rompement de tête à M. Ogier, si je le voudrais obliger à me répondre à tant de demandes que je pourrais faire...

Il reste encore un petit point à vider en cet écrit de M. Ogier, qui est touchant les miracles, et notamment les dons des langues, lesquels l'Apôtre dit qu'ils cesseront; disant que j'ai un notable intérêt à maintenir -cette proposition, à cause de mon langage, lequel il dit être tout plein de solécismes, barbarismes et incongruités. Je confesse bien que pour si peu de temps que j'ai ouï parler M. Ogier, que j'ai bien remarqué en lui un flux de langue, par lequel il assourdit tellement les oreilles, comme font les cataractes aux catadupes du Nil. JMais je suis bien en doute, si ces gens qui parlent sans fin et sans cesse, peuvent avoir la vraie éloquence, laquelle doit être compassée par mesures et cadences, comme la musique. M. Ogier n'a jamais vu aucun écrit de ma main. Les copistes peuvent changer et gâter aisément. Je suis ministre d'une église walonne, mon peuple m'entend assez bien, grâce à Dieu. Le pindarizer ne vient point à propos ici. Ce peuple ne fait point d'état de ces fleurettes, et petits traits d'éloquence, mais veut être repu du fruit solide de la parole de Dieu, comme l'Apôtre témoigne de soi-même qu'il a fait envers les Corinthiens, liv. I, chap. ii.

Je n'ai point écrit cette conférence pour la divulguer, mais pour en avoir la mémoire, comme je tiens notice des moindres choses, dès ma jeunesse. Je ne veux point apprendre à parler français des laquais qui ne profèrent que paroles sales et blasphèmes; mais lui me devait spécifier mes fautes. Je veux croire que M. Ogier entend le grec et l'hébreu, et qu'il n'est pas si ignorant /^omme la plupart des prêtres et moines, qui pensent

grecum et hebraicum esty non legitur; et en qui non seulement les langages cessent, mais la raison même par un vœu d'obéissance aveugle. La connaissance des langues est retournée au monde avec la réformation, qui nous a fait voir les textes authentiques. Toutefois les prêtres et moines, en chantant leurs litanies et récitant le canon de la messe, commettent des barbarismes et incongruités, qui est chose bien plus dangereuse que de le faire en un écrit particulier...

Quant aux paroles injurieuses que le sieur Ogier crache contre moi, je ne répondrai pas, car je ne veux point me laver de fange et rendre mal pour mal, ni outrage pour outrage ; ains plutôt prier Dieu pour lui, qu'il illumine son entendement, et lui inspire pensées de paix, vu qu'il est un ambassadeur de paix...

Je conseillerais à M. Ogier de laisser les épines scolastiques. Car, quant à Votre Excellence, j'ai bien aperçu par si peu de paroles que j'ai ouï de votre gracieuse et vénérable bouche, qu'elle a une connaissance des saintes Écritures par dessus ces âmes vulgaires qui ne font que suivre pas à pas leurs prédécesseurs, quand même ils les mèneraient aux précipices. Et pourtant j'espère que le grand Dieu opérera par cette parole et la vertu de son saint Esprit en votre cœur et entendement, telle grâce et lumière par laquelle on vient à vilipender toutes choses visibles, tout fard et grandeur mondaine, et par laquelle l'on aspire seulement à des célestes et éternelles. C'est le souhait de celui qui s'estimera par trop heureux de se pouvoir nommer.

Monseigneur, de Votre Excellence, très-humble et très-obligé serviteur.

André Colvius.

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