‹ Journal du Congrès de MunsterChapitre 45 sur 57 · SES LETTRES A CLAUDE JOLY · texte numérisé non relu

SES LETTRES A CLAUDE JOLY

Sur les derniers feuillets de son journal, Ogier a inscrit les noms des personnes à qui il a écrit pendant son séjour à Munster; notes rapides, à peine lisibles, n'indiquant que la date de la lettre, le nom du destinataire, ne donnant quelquefois même qu'une initiale, ou que la première syllabe d'un mot. Rarement il y a ajouté une courte mention : « le 26 à mon frère, nouvelle de Copenhague «, ou « réponse au caillou et à

rinscriplion m, ou « latin et français ». Quelquefoi»^ so Irouve indiqué par quel courrier ou par quel personnage la lettre a été portée à Paris : tt \v^r lo courrier Héron », « par M. de Saintttomuin v^, « par M. de Préfontaine ». Ogier avait avoc ^ famille une correspondance très suivie; il nVvrivil po$ moins de cent quarante-deux lettres à ï^on fit^ro Charles Ogier, et de treize à ses sœurs. Api>i\< iH>s doux montions, u à mon fr. », « à moï^ $anH5i »» collos qui se retrouvent le plus «luuvoni ï^ont « à M» Colletet », à « W. de Richeliou V», ^t à >L de Sainl-Cir ». Nous avons dressé p{ir oidrt^ Alphabétique la liste des correspondant» du Priour : lo nom de chaque pei^onnage est »uivi du nombn^ do leUres qui lui sont adressées : 1*0 comlo d^Avaux, i . — Bernard, i . — BertuuU I . — IknirlKm, \ . — Boyer \^1), 3. — Brous- $oU \s — OoUotot, 14* — François Colletet, 2.

— l>o Comillan, I * — Croissy-Marcilly, i . — Cn>l)rA^ I s — Doscartes, L — DesChateaux (2),*1 . — Duohosno^ I % — Dupuy, \ . — Gabriel Sionile(3), 4 .

— l>o Gi>us$encourt, 3* — D'Irval, 4 . — Joly, 8.

vt^ IVutH^rx^ un i^inHil dXT^gkr, PhUiberi Bover ayant vpousé Ma4t MiH» IKvlt^t.

vi^ S^H^nèUir* ik M. «i^ Crois^v-MarciUv en TraQsvlvanie.

Vv^> it^brti'l S(K>ail«. (^n)IK»:!^$eur r^yal A Pans^ pour les langues $ymv|ue i^t artube. Mort en letô.

— Jubinot (1), 4. — M. de Landres, 2. — Mme de Landres, \. — Largentière, 1. — Masson, 4. — Lemoine, 4. — De Marigny, 1. — Patin (2), 9. — De Préfontaine, 1 . — De la Prie, 1 .

— Porlier, 2. — Quarré (3), 1. — De Richelieu (4), 32. — Riolan, 1. — De Saint-Cir, 20.

— Silhon, 1 . — Abbé de Sorèze (5), 1 . — M. de La Tour, 1 . — iMme de La Tour (6), 1 . — Valtrin (7) . 2 . — Le P. Véron (8), 2.— De Voulges, 1 .

De toutes ces lettres, qu'il serait si intéressant

(1) Nous trouvons, à cette époque un Michel Jubinot, avocat à Paris. (Cab. des titres, pièces orig., vol. 1597.)

(2) Gui Patin, dans ses ;lcttres (t. H, p. 543) fait allusion à sa correspondance avec Ogier. « Vos quatre vers, êcnt-il, furent faits en 1644, et dès cet an là, M. Ogier le prieur, mon bon ami, qui était à Munster en Westphalie pour la paix générale avec M. d'Avaux, me les envoya. Ils furent faits sur les artifices dont on reconnut que se servait le Mazarin à éluder la paix que tout le monde souhaitait si fort. Lui-même en pourrait bien être Fauteur, car il est fort habile homme. »

(3) Peut être Jean-Hugues Quarré ou Quarrey, Oratorien (1580- 1656).

(4) Une des tantes de François Ogier, Radegonde Dolet, avait épousé Nicolas de Richelieu Taîné. De ce mariage était né Claude de Richelieu, avocat au parlement de Paris, dont nous avons trouvé la signature sur des pièces do 1627 à. 1632. (Cab. des titres, pièces orig, vol. 2478.) Claude de Richelieu avait été un des correspondants de Charles Ogier; voy. Éphémérides, p. 450.

(5) Bartholomée Robin, abbé de Sorèzc, de 1639 à 1656.

(6) Ce correspondant d*Ogier doit être encore un de ses parents. La généalogie des Dolet (Cab. des titres, doss. bleus, vol. 238) indique en effet que depuis Mathieu Dolet, premier médecin de Louis XI, le titre de seigneur de la Tour a toujours été porté par un membre de la famille.

(7) L*aumônier de M. de La Thuillerie.

(8) Sans doute François Véron, controversiste (1575-1649), auteur de la Règle générale de la foi catholique.

de posséder, les seules que nous connaissions sont celles qui sont adressées à Claude Joly. Le destinataire les a lui-même publiées à la suite de son Voyage de Munster. Comme elles ne se trouvent pas dans toutes les éditions, nous avons cru qu'il y avait lieu de les réimprimer; elles compléteront d'une manière toute naturelle le journal de François Ogier. En les donnant comme (( une dépendance et une suite » de son propre journal, Joly espérait que les lecteurs « auraient pour elles quelque complaisance, puisqu'elles venaient de M. Ogier, prédicateur célèbre, et pour le nom duquel ils devaient avoir quelque respect, puisqu'ils ne pouvaient pas manquer d'estime pour sa personne » ; et il ajoutait : « Je suis assuré que si l'auteur eût eu à me parler de choses plus relevées et plus importantes, elles eussent été encore meilleures qu'elles ne sont pas. Mais enfin, on y verra toujours son génie, qui est partout plein d'invention, d'esprit et d'ornement, n'étant pas moins ingénieux dans les petits sujets qu'il est sublime et relevé dans les grands et portant partout, par sa probité jointe à son éloquence, l'idée et le caractère du parfait orateur. »

Munster, ce dernier juin 1647.

Monsieur,

Cette grande foule d'amis et de doctes que vous avez trouvée, et qui vous attendoit à vostre retour, pouvoit effacer de vostre esprit la mémoire d'un pauvre exilé : mais puisqu'il tient encore quelque rang au milieu de tant de gens de bien qui vous environnent, il n'est pas de tout poinct mal-heureux. De vray ce n'est pas peu d'avoir le crédit de vous faire encore tourner teste du costé de Munster et de vostre poisle, qui n'aura jamais à mon avis un tel hoste que vous, si le monde ne change de face d'une étrange sorte. Je suis bien trompé, s'il se fait jamais icy une seconde assemblée de tant d'hommes illustres ; ou si quelque réforme du Clergé de Westpbalie rend un jour les chanoine» du Dôme aussi considérables que ceux de NostVe Dame de Paris. Ce qui soit dit toutefois sans préjudice de Monsieur le Doyen de Mallinckrot, qui est seul exempt de la contagion de cette barbarie, et qui met aussi souvent le verre de ses lunettes sur son nez pour étudier les bons livres, que celuy de son vase pour boire le vin du Rhin et de Moselle. C'est la seule chose qui m'incommode^ en la conversation de ce sçavant personnage : Sed aliter kœc sacra non constant. Vous en avez tasté un peu plus rudement que moy en vostre voyage de Cologne. Je le fréquente néantmoins plus souvent qu'à l'ordinaire depuis vostre absence, n'ayant plus per-

sonne à qui me conseiller touchant ces étoffes de papier rayé qui nous viennent en abondance d'Amsterdam et de Francfort. J'y ay rencontré encore un tome d'Aldroandus, qui s'ajuste avec ceux que j'ay desja. Il ne me reste plus qu'à recouvrer les livres, De historia sevpenium et draconum : De quadrupedibus digilatis viviparis et oviparis et De historia monstrorum, le tout faisant trois volumes. Si vous les trouvez par hazard, ou mesme par dessein en vos promenades du Pont-Neuf, vous m'obligerez d'en faire le prix, et de les envoyer à mon frère, mesmement s'ils sont de l'édition de Bologne. Je ne doute point qu'il ne s'en trouve plusieurs imparfaits et séparez; ce grand ouvrage ayant esté imprimé dans l'espace de plusieurs années, et à différentes reprises. Vous voyez comme j'employe librement les experts dans les matières de leur ressort. Je croy que vous en userez aussi de mesme; et que vous ne me ferez pas ce deshonneur de vous addresser à un autre, si vous avez encore à désirer quelque nouveauté de ce genre. Je vous rends grâces de la Vie de Fra Paolo, et j'espère de vous récompenser dans peu de jours d'un libelle qui, pour n'estre pas d'un stile fort éloquent, ne laissera pas de vous donner plus de contentement que toute la politesse ancienne et moderne. Ce sera s'il plaist à Dieu le Traitté de l'Empire, de France et de Suède, que l'on tient maintenant pour conclu et prest à signer. C'est cette grande affaire qui a retenu encore icy Monsieur de Longueville, et Monsieur de Trautmansdorff. Que si elle se termine heureusement, comme on le tient maintenant pour indubitable, je croy que nous irons faire la paix d'Espagne ailleurs, et que nous nous approcherons de Paris. En ce cas j'y fais une course, et il me semble

que je suis desja chez vous, pour vous confirmer que je suis véritablement,

Monsieur, vostre très-humble et obéissant serviteur,

F. Ogier.

Munster, ce 30 juillet 1647.

Monsieur,

Vos lettres commencent à devenir une des principales consolations de mon exil et de ma solitude. Soit qu'elles me représentent au vif la douceur de vostre conversation passée; soit qu'elles me font espérer de la posséder encore à Tadvenir, j'avoue que j'en reçois une merveilleuse satisfaction. Continuez, Monsieur, je vous prie, à vostre loisir, d'apporter quelque addoucissement âmes chagrins par vôtre agréable entretien, et je vous feray part en récompense des nouvelles de la place du Dôme. Mais n'attendez pas des nouvelles pacifiques : Silent leges inter arma. Cette ville est presque assiégée des armes des Suédois, et hors le canon et l'assault, nous voyons l'image de ces misérables places qui servent ailleurs de curée et de proye à ces barbares. Nous ne voyons icy autre chose que pauvres païsans réfugiez avec leurs enfans et leurs troupeaux, dont les cris et les mugissements nous font peine et pitié tout ensemble. Nostre grand parvis en est aussi couvert que celuy de vostre grande Eglise Test de jambon et de lard le jeudy absolu, de fleurs et de plantes, à la

Nostre-Dame de septembre. C'est le général Kœnigsmarck qui nous fait tout ce beau mesnage. Après avoir pris Farstnaw et Widdenbrug qui ne sont pas fort loin d'icy, il s'en va assiéger Warendorp, qui n'en est qu'à dix ou douze heures : tellement que ses troupes sont répandues tout autour de Munster, qui n'épargnent et ne reconnoissent personne. Nous n'avons donc plus la liberté de sortir à la promenade, si nous ne voulons nous mettre en danger de perdre la bourse et le manteau, comme il est arrivé au secrétaire de Monsieur de La Court. Vous pouvez penser que cela ne se passe pas sans beaucoup de plaintes, et principalement de la part des Impériaux, qui crient que l'on viole la liberté de cette Assemblée : Sed apud victos plus est querelarum quam virium. D'ailleurs nos bons alliez défèrent fort peu à nos prières en cette matière; et je ne scay si nous les prions tout de bon. Depuis la retraite de Monsieur de TrautmansdorfT, les Espagnols se sont rendus les maistres de la négociation de l'Empire; et leurs belles espérances les ont rendus tellement intraitables, que je ne scay s'ils nous quitteroient maintenant pour le Traité de Madrid. Néantmoins la prise de Dixmude et de la Bassée a un peu apaisé leur orgueil, et l'on croit que le retour des Ambassadeurs de Hollande, l'un desquels arriva hier au soir, les pourra remettre à la raison. C'est toute l'espérance de paix qui nous reste : si vous étiez des ministres de l'Estat, je vous conjurerois de l'aider par vos conseils; mais tousjours vous estes des Ministres de celuy qui tient en sa main les cœurs et les inclinations des Princes. En cette qualité je vous convie à la promouvoir par vos prières. Obligez-moy aussi de m'y donner quelque part, et de me tenir toujours, etc.

J'ay receu les seconds vers de Monsieur de laRocheiïï3.illet(l);ilssontde mesme trempe que les premiers. Jo ^vous remercie et luy aussi d'un si cher présent. Si poiijT une bonne poésie vous voulez souffrir une mauvaise prose, vous la trouverez entre les mains de mon

Munster, ce 5 septembre 1647.

Monsieur,

i je vous fais réponse un peu tard, ce n'est ny

5sse, ny manque de matière : mais j'ay deux Lati-

^^vi.rs de Hollande sur les bras, qui ont consommé tout

^^ t:emps qui vous estoit deu. Maintenant que j'ay con-

t l'un sur la mort de son père, et que j'ay écrit non

une lettre à l'autre, mais presque un livre entier

un sujet assez fascbeux, dont je vous entretiendray

^^^^Ique jour, je reviens de bon cœur à vous, et à ma

gue maternelle. Il me semble que j'ay osté des sou-

s de plomb, pour courir mieux, et qu'il ne me

ste plus rien de vous parler mon patois, après avoir

^'^'tretenu ces Docteurs en un langage étranger où je

m'explique qu'après beaucoup de méditation. A

-snigsmark a succédé Lamboy, dont l'armée Catho-

*^Xien'a pas moins effarouché tout ce pays-cy, que

** Xutherienne des Suédois, et la Calviniste des Hes-

\y voire même elle les a surpassés en toute sorte

j^ ^'^) René Michel de la Rochemaillet, avocat, mort en 1658, a ^^sé un recueil à^Epigrammes.

de licence et de cruauté. Le pauvre curé de Saint- Lambert en scauroit bien que dire, qui pensa estre assommé dans son jardin à 500 pas de cette ville par ces gens de bien, et qui est resté malade d'une blessure fort dangereuse. Il est arrivé quantité d'autres accidens à des particuliers bourgeois, à qui nous reprochons maintenant leur dévotion envers la Catholique Maison d'Autriche. Mais c'est se tromper de chercher de la foy, ny de la piété parmy les gens de guerre, soit qu'ils ayent chappelet en poche, ou non. Ces troupes-là ont tourné teste du costé de Oost-Frise, et ont pris quelques petits forts appartenant à Madame la Landgrave. La crainte que nos alliez ont eue qu'ils ne portassent leur fortune plus loin, leur a fait lever le siège de Paderborn, pour les suivre en queue. L'on croit qu'il y aura combat. La partie est fort égale: car les Suédois ont esté contrains d'envoyer une bonne partie de leurs trouppes en Bohême au secours du général Wrangel qui a receu une touche des Impériaux. Voilà la moitié du bouclier d'Achille et voicy l'autre. Les Médiateurs, c'est-à-dire M. le Nonce et M. Contarini, et les interpositeurs, c'est-à-dire les P. P. Hollandois se trémoussent à merveilles pour achever ce Traitté. Les Espagnols sont aussi froids que s'ils avoient gagné quatre batailles ; et se font rechercher, comme s'ils tenoient encore les enfans de France en ostage. Le comte de Pennarenda prend des eaux de Spa à deux lieues d'icy, et ne voudroit pas interrompre son régime pour sauver Naples et Sicile. Il doit venir pourtant la semaine qui vient; maisje crains bien qu'alors nos P. P.P. n'aillent aux champs, pour prendre des eaux de Forges, ou de Bourbon.

Je suis...

Munster, ce 11 novembre 1647.

Monsieur,

Il ne faut point vous enquérir trop curieusement de ce qui se passe en ce pays-cy : on y fait les mesmes choses qu'on faisoit l'année passée en vostre présence. Le traitté de paix se réchauffe tousjours l'hyver, et se refroidit au printemps. Médiateurs écoutent, Plénipotentiaires proposent, Secrétaires trottent, et force gens de bien en souppent à unze heures du soir. Cette inquiétude tiendra l'Assemblée jusqu'environ la fin de février, puis nous reprendrons nostre poste, je veux dire nostre repos ordinaire; et les généraux d'armée mettront en campagne et travailleront à leur tour. Ainsi gens de paix et gens de guerre ont leur employ successivement, et personne ne peut se plaindre. Quelques spéculatifs croyent que la révolte de Naples pourroit bien faire conclure ce traitté : mais il faudroit, disent-ils, que Dieu l'accommodast par un miracle à l'usage de la paix publique : car si elle s'appaise, les Espagnols ne voudront pas de paix, et si elle s'augmente, les Français continueront la guerre. Ainsi vous voyez le peu d'apparence qu'il y a que nous sortions d'icy. Pour moi la créance que j'ay que nous y demeurerons encore quelques olympiades, m'a obligé de changer de logis. Je voy bien que ce n'est plus icy une hostellerie et un lieu de passage, dont on supporte les incommodités avec quelque patience, dans l'attente d'en sortir bien-

tost; c'est un domicile stable et permanent, où nous passerons une longue et notable partie de nostre vie, si elle ne s'y termine du tout. J'ay donc loué trois chambres de plein pied chez un chanoine du Dôme, dont l'une est très commode pour bien placer une bibliothèque, et capable, à mon advîs, de contenir les livres que j'ay achetés icy, et ceux que j'ay laissés à Paris. Gomme c'est la seule compagnie, et le seul divertissement qui me reste depuis vostre départ, je suis résolu de l'augmenter à quelque prix que ce soit : mais n'estant pas assez opulent pour acheter tout Francfort et tout Amsterdam, je suis en peine comment je feray venir ceux que j'ay laissés à la rue des Blancs Manteaux. Que si vous scaviez quelque secret pour me les faire tenir icy par le premier ordinaire, vous m'obligeriez parfaitement. C'est-à-dire si vous pouviez mettre toute l'Iliade et l'Odyssée dans la coquille d'une noix, ou plutost vous transporter icy une seconde fois en propre personne. En effet je recouvrerois en vous tout ce que j'ay laissé dans mon cabinet et quelque chose de plus. Je fais plus d'estat d'un honneste homme vivant et respirant que de toute la rue Saint-Jacques. Mais je ne croy pas qu'on vous voye jamais icy, si l'on ne vous y rameine par force. Quant à moy, qui m'y trouve attaché avec des chaînes qui paroissent indissolubles, il me faut résoudre à cet ostracisme, ou plutost à cet exil dont je ne voy point de terme, ny d'issue. Tout le monde dit pourtant que la paix se va faire dans peu de jours; mais je suisendurcy dans rincrédulité, nisi videro et tetigero. Monsieur de Saint-Maurice, qui n'est pas moins battu que moy de la tempeste, vous baise les mains, et je suis...

Munster, ce 16 de Tan 1648.

Monsieur,

Vous pouvez juger qu'il y a bien de la paresse ou du chagrin en mon fait, puis que je suis si long temps sans vous écrire; mais je vous asseure qu'il y a bien plus de mauvaise humeur que de négligence. Le peu de succès que j'observe dans les affaires de la paix en cause une partie : la plus grande toutes fois vient du désespoir de nostre retour. Car si le traitté se terminoit par une rupture, il y auroit quelque espérance d'en sortir. Mais chacun voulant renverser sur son adversaire le blasme d'avoir quitté le premier la partie, nous sommes en danger de demeurer icy jusqu'à tant que nous ayant lassé la patience des docteurs Brun et Wolmar : ce qui n'est pas une petite entreprise. Ces messieurs-là sont sans doute icy dans une condition beaucoup meilleure qu'ils ne sçauroient estre ailleurs ; et pas un d'eux ne trouveroit chez soy dix ou douze mille francs d'appointement qui accommodent fort une famille médiocre. Pas un d'eux ne se trouvera surintendant des Finances à son retour, ny n'aura prétention sur les Sceaux; en un mot c'est icy la plus favorable station où ils se puissent jamais trouver, et le plus haut point de toutes les dignitez où ils peuvent jamais prétendre. Jugez par là, Monsieur, lesquels d'eux ou de nous, sont dans une prochaine disposition de déloger, et si nous ne devons pas nous résoudre à mourir

icy, ainsi qu'a fait nostre pauvre baron de Surviliers.

Vous concevrez facilement combien la perte de ce gentilhomme a augmenté nostre mélancholie, vous qui l'avez veu maintes fois en faction pour divertir la compagnie. Vous ne sçauriez croire combien nous le trouvons à redire dans nostre famille, et quel regret il a laissé non seulement chez nous^ mais chez les étrangers.

J'en ay témoigné mon sentiment dans une élégie de cent cinquante vers que j'ay faite à sa mémoire, que vous pourrez voir entre les mains de mon frère. Je luy ay fait encore un épitaphe latin pour graver sur la pierre de son tombeau, qui est au milieu du chœur des Cordeliers. Monsieur d'Avaux ne veut laisser en arrière aucun devoir, qu'il puisse rendre aux cendres de son pauvre amy. Vous me ferez grand plaisir. Monsieur, de m'en dire votre advis ; et je pourray le recevoir devant qu'il soit en estât d'estre gravé, puis qu'il y a beaucoup d'autre travail que le sculpteur doit faire auparavant. L'inscription est donc telle : Piœ menwriœ Antonij de Meaiujc antiquiss, et nobiliss, familid Meldensium comiium oriundi, Baronis de Smmliersin agro Sylvanedensij Turmœ Equitum ex Aid Regia Prœfecti, qui postquam supra quadriennium Claudio de Mesmes comiti de Avaux, Régis Christianiss. ad pacem Legato, individuus adhœsisset cornes .^ hic mortalitem explevit annos ncAus LX VII. lllv^triss, Legatu^ amico jucundiss. misericordia Dei in veram patriam- redu^i, veram pacem consecuto, mœrens simul et invidens M, JP. anno exeunte M. DC. XL VII. Au dessous seront ses armes, qui sont cinq couronnes d'épines données par saint Louys à l'un de ses pères, pour avoir apporté la couronne de nostre Seigneur de

Constantinople en France ; puis en suite cet épigramme,

Hœc décora, hœc nostrœ fylgent insignia gentis,

Francorum jussit quœ Lodoictis hotios.

Spinea cum pvimum Gallis conspecta Corona est,

Hanc tulerat Thraeum littore noster Avus

Sed frustra vêtus illustrant pia stemmata nomen

Ni tua mi cingat laurea. Christs, caput.

Les Chartreux sont assez riches pour permettre que je leur dérobe trois ou quatre mots d'un pentamètre gravé sur leur porte ; et sont assez de mes amis pour ne s'en pas plaindre. Pleut à Dieu qu'il ne se fîst point d'autres larcins au monde; sans parler de celuy de M. la Rivière. Bon jour et bon an. Je suis...

Munster, ce 9 mars 1648.

Monsieur,

Si j'avois envie de sçavoir des nouvelles de ce dernier, mais inutile effort qui s'est fait à Munster pour la paix, j'irois jusqu'à Paris pour vous en demander. Un seul entretien que vous aurez avec Monsieur de Longueville, vous en apprendra de plus particulières et de plus assurées, que tout ce que je vous sçaurois dire. Il vous aura dit sans doute les bonnes et justes causes, qui l'ont obligé de résilier des bons desseins et des généreux conseils qu'il avoit pris, et où il eust esté secondé avec tant de constance par Monsieur d'Avaux.

Il faut croire qu'il sçait parfaitement en quoy consiste l'honneur et le service du Roy, et ce que doit un homme de sa naissance à sa propre réputation et à l'avantage de sa patrie. De sorte qu'il ne se peut faire qu'il ne soit reçeu avec un applaudissement général, sinon de la lie du peuple et de quelques robes longues, pour le moins de tous les braves et martiaux François, qui sont jaloux de l'honneur de leur Roy, et de l'étendue de son Empire. Pour moy qui avois esté jusques à présent dans l'erreur, je commence à me détromper, et de croire qu'il n'y a point d'éloge au monde qui vaille ce distique de l'épitafe de Charles VIII.

Parthenope illustrem tribuit captiva triumphum Claraque Fornovio pugna peracta solo.

En vérité ces deux vers me consolent de la mort de Gaston de Foix et de la prison de François I"'. Nous ne valons rien si nous ne poursuivons ceste pointe, et si nous ne faisons tomber pour la troisième fois le Royaume de Naples dans la maison d'Anjou. Aussi bien nous allons faire la paix en Allemagne; et ainsi nous répandrons facilement une armée de Goths en Italie, qui sera capable de l'engloutir en un instant. Cela fait, qui nous empeschera de passer en Sicile, et de sonner Matines pour ceux qui nous ont chanté autrefois des vespres si funestes. Sicelides Musœ paulo majora canamus. Il me semble que jusqu'à présent nous n'avons veu que des combats de rats et de grenouilles. Heureux les historiens à la rencontre d'une si belle matière : à peine que je ne quitte mes sermons de Caresme, et que je ne commence à tailler mes plumes pour un si bel employ. J'apprends toutefois que les

pensions d'HistoriOgrafe sont fort mal payées, et j'ay un pauvre frère qui a perdu la moitié de ses yeux en Suède et en Pologne pour le service du roy, qui ne sçaurait tirer un sou de la sienne. Je croy que je feray donc mieux de réprimer cette ardeur militaire et historique qui m'emporte, et de réserver le reste de ma vue qui est fort affoiblie, pour lire mon Bréviaire, et pour éviter les charettes que je trouveray en chemin. La méditation et un lecteur feront doresnavant toutes mes études. C'est pourquoy j'attends avec plus d'impatience la fin de cette station, où je fais un métier qui ne se peut guères bien exécuter par les yeux d'autruy. Je me plains volontiers de cette disgrâce avec vous qui n'estes pas des plus Lincées de ce monde. Vous aurez bien tost, Monsieur le Trésorier et le reste de la bande. Monsieur de Préfontaine aussi frère de Monsieur Le Roy vostre collègue, nous quitte à mon grand regret; j'y perds une compagnie très spirituelle et très agréable. Le seul Monsieur Boulanger nous reste, dont l'amitié m'est un trésor inépuisable; mais je crain qu'on ne nous l'oste bientost. Dieu nous fasse la grâce pour le moins de le suivre. Monsieur de Saint- Maurice vous baise les mains, et je suis...

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