VOYAGE EN BARBARIE
bord et s'entrenuisoïent à qui me donneroit des coups de plat et taillant de leur longue épée, cependant sans me percer. Ils me laissèrent étendu comme mort sur le pont et j'étois sans aucun sentiment de vie. Et lorsque je revins de mon évanouissement, je me trouvay brisé de coups, mon pauvre corps et mon visage couverts de mon sang. Cependant il ne se trouva qu'une playe à ma teste depuis le sommet jusques auprès du front, par une taillade de sabre qui ala jusques à l'os, mais j'avois quantité de cheveux qui s'enfoncèrent dans ma playe et qui me sauva le coup de n'avoir eu la teste ouverte. Enfin ils pillerent et m'amarinèrent ma tartane dans leur port, et me débarquèrent et conduirent chez le gouverneur Dom Bernard de Tavora, homme pieux et bon qui avoit madame son épouse et deux fils de 14 à 16 ans jolvs cavaliers. Et lon prist un très grand soin de moy à me pansser et bien coucher ; on me presta une chemise car tout ce que j'avois fut pillé. J'eus une grosse fièvre et on me saigna, et je me rétablis en peu de jours, et lorsqu'il fut quiestion de me rendre ce qu'on avoit volé, le gouverneur fut fort en peine ; il en fit emprisonner et tous le menacèrent d'une révolte. Il fut contraint d'aquiescer et les relascher, et dans cet interville la place fut investie par un camp de dix huipt mille Maures qui n'avoient que deux canons, et la place qui en est bien munie. On tira plusieurs volées à cartouche sur le camp des ennemis, et quoyque j'eus la teste liée de serviettes je servy de canonnier pendant les deux jours que dura ce siège, les Maures firent alphaqueca : cest un étendar blanc au bout d'une pique pour parlementer. Ils demandèrent le temps d'enlever leurs morts et estropiés, et jetèrent plusieurs chevaux et chameaux dans la fontaine qui est dans un roc enfoncé à portée de demy fusil de la place et puis décampèrent.
Et le lendemain je me rembarquay pour reprendre ma route, après que Mrle gouverneur m'eut fourny des provisions et bons rafreschissements: mais nos hardes et partie de nos marchandizes et 200 piastres y restèrent.
J'arivé à Cadix la veille de la Purification février 1684 et fut à terre trouver Mr Catalan, nostre consul, pour faire mon rapport de ce qui m'étoit arivé et pour faire mes déclarations.
J'étois resté à terre, et le sieur d’Hiriarte, consul à San-Lucar de Baraméda, eut advis par une barque de mon arrivée. Il partit sur-le-champ pour venir à bord où il se fit porter croyant m'y trouver, et sur la minuit il fut à notre bord une chaloupe d'anglois d’un navire Je guerre, qui demanda s'il n'y avoit pas du vin de Canarie à vendre. L'équipage dits : Il y en a six pièces, mais voilà le marchand endormy. » Il s'éveilla et en vendit deux pièces par l'avidité d’avoir de l'argent, et les embarqua dans cette chaloupe; mais une des barques de la doane, qui sont toujours aux aguets s’en aperceut et laissa aller la chaloupe de guerre qu'elle n'oza attaquer, et peu après aborda la tartane et l'enleva devant la porte de Séville où ils l'échouèrent et mirent Hiriarte et l'équipage en prison, les fers aux pieds et me cherchèrent pour aussy m'emprisonner quoy qu'inocent. De ce fait M' Catalan en fust adverty et me cacha chez luy, et fut porter sa plainte à Mr le Duc de Villahermoza pour lors gouverneur de Cadix, de ce qu'on avoit uzé d'autant de violence sur un bastiment de France, croyant qu'on nous rendroit le tout. Mais les Doanistes soustinrent la confiscation bonne, sur ce que le propriétaire sieur Hiriarte, consul de San-Lucar de Barameda, savoit les loix et y avoit prévariqué, ayant luy-mesme fait décharger avant que les déclarations fussent faites, et que sy ç'avoit esté le capitaine ou patron qui eust peu ignorer les dites loix, il seroit plus tolérable. Par ainssy le tout but confisqué avec condemnation de payer la quairuple partye de la valeur ; par là je me trouvay frustré de tous mes travaux et desnué de toutes choses. Hiriarte sorty de la prison soubs caution, et il me rechercha, et m'emmena chez luy, me promettant que nous ferions quelqu'autre affaire pour nousrecuperer, et au bout de trois joursque je fus chez luy, àun après disner, je fus repozer et dormir la sieste comme il se pratique. Il s'imigina de faire venir en son cabinet un nottaire, et fit faire un acte tout prêt à signer et me fit éveiller et aler au cabinet; et il me dits en nostre langue : « Cest pour signer un acte de bail de la petite ferme de Bomance où nous irons divertir . » Et je fus assez inocent, sans me faire lire, de donner ma signature, et ensuitte j'apprits de de deux de ces voisins qui firent comme moy et ny pensay plus.
à San-Lu- >n arrivée.
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Par ainssy la quatruple us mes trabrison soubs me prometkcuperer, et sner, je fus s'imigina de te tout prêt dits en nosbetite ferme ez inocent, j'apprits de ensay plus.
Quelques jours s'écoulèrent; étant enssemble je luy demanday quelle proposition il avoit à me faire, et il me dits: « Je suis sans fonds et ne puis rien entreprendre. » Sur quoy nous nous sépai asmes, et m'en fut à Cadix pour chercher mon passage pour France, et trouver ou m'employer de nouveau. Je fits rencontre de Mr de Chalons, comandant un vaisseau de 40 canons nommé la Ville de Rouen. qui s'aprestoit à partir pour le Havre; il m’accorda mon passage et dont à peine il me restoit de quoy pour luy payer. Etant en mer à la hauteur du cap de Saint-Vincent, lorsqu'on guindoit le grand hunier la poulie d'en haut de l'itaque se cassa et les morceaux en tombant le plus gros fut sur la teste de nostre premier pillote, et tomba roide mort, ce qui effigea fort mon dit sieur de Chalons, et qui dans la suite contre son ordinaire voulut veiller la nuit pour prendre le soin de la route. Je luy offris mes services qu'il accepta, etje pris tous les soings le restant du voyage, où il y eut bien des fascheux contre temps qui seroient trop longs à réciter, et pour unir et abréger matière nous arrivasmes au Havre, 4 avril 1684, où estant débarqués M'"les intéressés de Rouen vindre voirs M' de Chalons. Nous étions tous logés chez Madame de la Chapelle. Le matin suivant je fus prendre congé et offrir mon passage en présentant ma bource un peu plate, M" de Chalons l’a prit sans l'ouvrir, et me dits: « Vous disnerez encore avec moy et nos M". Je dits qu'il ne me seroit plus à tems de pouvoir passer au passager pour Honfleur. — (1) « Cela nets rien, vous passerez demain. » — Enfin, sur le dessert du disner, mit ma pauvre bourse sur la table, disant : « Voilà tout ce qui luy reste, M", vous y contentées-vous ? » Puis il me dits : « Alez voir vos amis, et ne manqués de venir souper avec r us. » — Ces Messieurs en dirent autant. Aparamment dans mon abcence il conta mes désavantures, et ce que j'avois fait dans ce passage où il m'atribua d'avoir sauvé le vaisseau, et au souper il eut la bonté de dire : « Messieurs, sy votre navire est bien arrivé, cets à ce M' que vous le devez. » — Puis ces M" dirent : « Rendez
(1) On entendait par passager les barques passagères appartenant aux hôpitaux du Havre et de Honfleur et qui recevaient à leur bord les personnes, les bestiaux et les denrées
de toutes espèces pour les transporter d'un port dans l'autre. Ces deux établissements hospitaliers jouirent pendant longtemps du monopole des droits de passage.
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luy sa bource, et il me la mit en main où je la trouvay plus enflée et pesante qu'elle n'étoit lorsque je luy présentay, et après les avoir quittés, je fus dans ma chambre où couchoit Mr Chaussé, lieutenant de M'de Chalons; je n'osois devantluy visiter la bource, et il me prévint en me demandant si je l'avois vüe. Je dits non. Il dits: « Regardez, vous estes peu curieux. » J'y trouvé trente pistoles en or plus que je n'y avois, et en demeuray très surpris sur quoyil dit : « Vous les avez bien mérités. » Et d’aize je n'en penssé dormir toute la nuit. Le lendemain matin je fus remercier mes bienfaiteurs pour m'embarquer au passager et rentrer chez moy.
1684. Lorsque je débarquay du passager, beaucoup de gens pärurént surpris et en m'approchant dirent: « Comment, c’est vous. L’on vous a creu mort. » Je fus chez une de mes sœurs qui m'en dit autant, et puis je m'informay de ma chère mère et de la famille où j'appris la mort d’un oncle (1) et de mon frère cadet. Mon frère aisné n’estoit trop content de ma venue s'étant emparé dé ma part de succession de cet oncle, à laquelle n'éritions qu'aux meubles étant sortys du second mariage de notre grand-mère; mais il falut que mon frère me donnast ma part, et dont j’avois besoin, ayant esté dépouillé, et qu’il ne me restoit que ce que j'euts de M' de Chalons. Je quitois mon frère pour douze cents livres pour éviter le procès. Il me payoit de mauvaises raisons. Et je fus consseillé de plaider contre mon envie, et cependant je commenssay. Mais M' de Sainct-Martin(2) et M" de Boisseret- Malassis (3) me proposèrent acomodement, et je leur promis d'en
(1) Constant Patin, avocat du roi en l'amirauté de Honfleur, fils de Constant Patin, procureur d'office en la vicomté de Roncheville, lequel avait épousé Marguerite Auber grand'mère de Doublet.
(2) François Mallet de Graville, seigneur et comte de Saint-Martin, Blosseville, Drubec, Quatravaux, et autres terres, marié à Jacqueline ou Gabrielle Langlois du Guesclin, résidant à Criquebeuf, près de Honfleur. — Minutes du tabell. de Roncheville.
Sa fille avait épousé Charles de Boisseret, chevalier, seigneur d'Herbelay, marquis de Sainte-Marie, capitaine des gardes de Monsieur, seigneur, gouverneur et lieutenant pour le roi des îles de la Guadeloupe, la Désirade, Marie-Galande, les Saintes, la Grande et Petite Terre, etc. Fils aîné de Jean de Boisseret et de Madeleine Houel.
(3) Jean de Boisseret, chevalier, marquis de Sainte-Marie, seigneur de Malassis, second fils de Jean de Boisseret et de Madeleine Houel sœur de Charles Houel, chevalier, seigneur du Petit-Pré, gouverneur des îles de la Guadeloupe. Ce Jean de Boisseret habitait, au temps dont parle Doublet, la ferme dite le Petit-Paris, à peu de distauce de Villerville.
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passer à leur décision; et m'ajugèrent huit cents livres, mon frère m'en donna quatre avec une roquelaure de camelot de Bruxelle ayant boutons, orfèverie d'argent, une paire de botte et un portemanteau. Je dis : « Je n'en veux pas davantage, buvons enssemble et soyons bons frères et bons amys. » Je fus voir ma mère à la campagne et en pris congé et de la famille, et le lendemain partis pour me rendre à Dunkerque où j'arrivé le 26° may m'estant arresté pour la feste à Calais. — La guerre fut déclarée contre l'Espagne par le Roy qui assiégea et prit Luxembourg. — Etant à Dunkerque j'y aprits que mon ancien capitaine M' Delastre étoit party pour l'Amérique sur la frégatte du Roy, la Droite, montée de 36 canons, et qu’il m'avoit fort souhaité.
Il épousa, en 1686, Demoiselle Marie-Anne Estièvre, fille de Michel Estièvre, écuyer ,
sieur de Montessart. Minutes du tabelli ille ; \ ivi PS Ep ellionage de Roncheville; Reg. de l'état civil de la