‹ Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur [microforme]Chapitre 35 sur 113 · CROISIÈRES ET PRISES · texte numérisé non relu

CROISIÈRES ET PRISES

pour lors fort rudes. Nous espérions qu'étant soubs ces montagnes nous aurions plus d'abry; et nous les laissasmes s'engager jusqu'à la vallée de Sainct-André, une lieue et demie de la dite pointe. Etil n'y avoit plus d'éloignement pour atraper la rade soubs deux bonnes forteresses, ce qui nous fit résoudre bien préparés de l'aler aborder d'emblée. Et en l'approchant nous la connusmes frégatte fabrique de France, mais son pavillon étoit espagnol, et son pont embarrassé de balots : cela nous encourageoïit et nous alions pour l'aborder. Ils nous tira ses canons et quelque mousqueterie, qui ne nous rebutoit pas quoy que mon lieutenant receut un coup de fusil au pied droit ; nous n'étions pas à dix brassses de luy qu'un malheureux coup de mer sauta dans nostre bord que nous en fusmes tous couverts et toutes nos armes trempées, ce qui nous fit l'abandonner en faisant vent arrière pour nous vider de cette eau, et puis nous nous mîsmes à recoure dessus, mais il avoit gagné la portée des canons des forteresses, lesquelles nous saluoient de bonnes grasses, les boulets nous surpassant d'un cart de lieue, qu'il est à admirer qu'ils ne nous atrapèrent pas et nous auroient d'un seu! coup coulés au fonds. Ainssy nous échapa cette belle proie.

Le 26, estant encore à la pointe de Nagos, je fis prise d'une barque venant du port de Lorotave, chargée de faverolle et deux pipes de malvoisie que nous prismes joyeusement dans notre bord; je voulus ranssonner la barque et les feves pour ne pas dégarnir de mon monde, mais le patron n’en rien voulut offrir, et il m'aprit que le navire cy-devant étoit la Perle, de Sainct-Malo, acheptée à Cadix et chargée de balottages alant d'avis audevant des galions à Cartagesne pour les advertir de la guerre avec nous, et qu'elle valoit plus de trois cens mile piastres, n'ayant que 16 canons et 60 hommes, et sans le fatal coup de mer nous l'aurions immanquablement enlevées. Et voyant ne pouvoir ranssonner ma prise, je pris la résolution de l'envoyer à l'îlle de Madère appartenant au Portugois, et l'adressay à mes amis M' Caires frères, marchands marseillois établis à la ville de Funchal.

Le lendemain, au mesme parage, nous prismes deux barques

venant des costes de Barbarie chargées de poissons nommés pargas et tazards salées comme l'on fait les morues. Et je les voulus ranssonner, ils n’en voulurent point; des deux demies charges je n'en fits qu'une que j'envoyay aussy à Madère, sichant qu'ils auroient débit de toutes ces chozes, et de l'autre barque plutôt que de labrusler ou couler à fond je la redonnay à son patron nommé Pedro Garcia qui m'avoit rendu service lorsque j'avois résidé à Ténérif.

M' le Général étoit en fureur contre moy de ce que je désolois son pays. Îl fit assembler son consseil et toute la noblesse et leur dit : « N'est-ce pas une honte à la nation de voir qu'une barque va nous causer dizette de tout ? N'y a-t-il pas dans toute cete assemblée d'asses braves gens pour s'embarquer sur la Biscayinne qui a 4 canons et sur la Seitye catalane qui en aussy six picces et 14 périers, et m'aler prendre et m'amener ce Doublet pour le cuire en huille bouillante ? » — Il s'émeut des écoliers et jeunes gentils hommes qui dirent : « Nous y voulons aller, et donnez vos ordres pour qu'on nous embarque. » — J'appris cette délibération par une chaloupe de pescheurs que jepris et luy redonnay sa chaloupe. Cela fit un peu de peur à mor ‘quipage, et pour les laisser rassurer je me retiray du parage pour deux ou trois jours, et j'arivé le long de l'ille voir si je ne rencontrerois quelque bastiment en rade de Lorotava ou de Garachicos ; et enssuite à la pointe d'Adexa (1) où est une grande maitérie d’un marquis portant ce nom je fis une dessente avec 20 de mes gens. Nous nous emparasmes du château sans canons, on nous y lascha six coups d'arquebuzade de travers d'un bois et nous prismes dans la maison 4 moitiez de cochons salée et enfumée et 8 gros pains de sucre rafiné, y ayant une sucrerie, et des orenges et citrons et des gros oignons que l’on voitura à bord pendant que je restay avec douze de mes gens qui devoient revenir. Puis nous chàssasmes devant nous deux jeunes bœufs, douze moutons et six cabrits et quelques dousaines de dindes et poules, Je laissay surune table un écrit que, en attendant qu'on me

(1)Adassa, d'après les anciennes cartes, est un petit havre situé à l'ouest de l'île de Ténériffe; on y chargeait beaucoup de vin.

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