AVENTURES A MADÈRE
niers, qu’il y auroit un bon guain à faire. Je topé à cette entreprise, mais ce diable de gouverneur outiran voulut y entrer d'une moitié sans jamais rien débourcer, sur cela je luy dis que j'alois où étois la cour où nous avions un ambassadeur et s'il ne désiroit rien m'ordonner. Il comprit bien et me dit : « Je veux payer comptant pour ma part. » Je luy déclara au net : « Vousn'y aurezrien. et je feray conoistre vos vexations. » M" Caire et le consul en furent faschez contre moy, disant : « C'est un diable, il nous fera enrager. » Je dis : « Vous estes tous lasches. Ne sauriez-vous écrire ? » Il seut par les domestiques nos entretiens et il me vint voir, etil fut plus doux qu'un agneau, dizant ne vouloir me faire aucune paine, etc. Enfin iln'y eut aucun intérêt et m'envoya pour plus de vingt pistoles de différentes confitures seiches et liquides et un quartault de bon vin malvoizie. Et partyle 4° juillet j'atrapé heureusement Lisbonne le 26° suivant, travaillé à mes expéditions; M' le comte d'Opède étoit notre ambassadeur, après l'avoir salué j'eus deux jours après l'honneur de manger avec luy, où je l'entretins des concussions que faisois le gouverneur de Madère, et que j'appréhendois d'y retourner sur ce que je lui avois menacé. Mt D'Opède me dit : « Vous m'avez fait plaisir, et je vais remédier à ce mal sans que vous n'ayez rien à craindre ny ceux de la nation. »
Lorsque j'eus fait mes emplettes je me disposay à partir, et je fus prendre congé de M° l'ambassadeur, lequel me délivra un paquet du Roy de Portugal dont il prit mon receu pour délivrer au sieur gouverneur. Je fus chez M° Desgranges, nostre consul, pour lever mes expéditions. Il m’aprit qu'il y avoit un petit navire de la Rochelle, le capitaine Brevet, qui devoit aussy prendre ces expéditions pour Madère et qui avoit un chargement pareil au mien, ce qui m'étonna un peu, car c’est se faire tort aux ventes des marchands lorsqu'on est plusieurs. Je fis recherche de ce capitaine et ley demanday s’il vouloit que nous fussions de compagnie à cause des Saletins qui sont souvent autour de Madère. Il parut content comme moy de ma proposition, et nous mismes à l'effect de partir enssemble, mais étant au dehors de la barre, le travers de Cas-
cays, (1) mon grand mât d’hune rompit à l'uny du chuquet du grand mats, ce qui m'obligea de rentrer jusqu'à Belem, et mon prétendu camarade continua sa route et, je croy, fort aise de ma petite disgrasce. Je fus par terre à Lisbonne, j'acheptai un autre mât, et sur les trois heures j'yfis travailler par quatre charpantiers portugais qui m'impatientoient par leurs lenteurs. La nuit s'approchoit et à force d'argent jeles engageay de travailler avec deux flambeaux alumés jusqu'à unze heures que mon mât fut achevé, et les priai de le mettre à l'eau au bord de la rivière, et je les payay bien. Je loué une frégate qui est une chaloupe avec deux grandes rames où je m'embarquay et fit traisner mon mât le long de mon navire. Sur les trois heures 1/2 du matin je fis travailler à remaster, et quoy qu'il ne fut encore guindé je fis lever l'ancre et mis à la voille d'un assées bon vent, ainssy ce n'étoit au plus que 22 heures que ledit Brevet avoit d'avantage sur moy. Sitôt que mon mât fut bien placé, je forssois de voille au risque de quelqu'autre accident, et heureusement tout fut bien, et le 20° j'arive derrière l'illot du Funchal. Sitôt que j'eus pied à terre, je fus chez M' notre consul et luy demanday s'il n'étoit pas arivé quelque navire françois venant de Lisbonne, et me dit que non.Je reprends courage sans en dire davantage, et puis je luy dis que j'avois un gros paquet de lettres que M le comte D'Opède m'avoit chargé pour ie gouverneur dont j'avois donné un receu, et qu'il m'en fallait une décharge et eut à m'y accompagner, ce qu'il fist. Et le sieur gouverneur ne fist aucunedifficulté de m'en donner son receu. C'étoit son ordre de révoquation sur plusieurs plaintes contre iuy. Je faisois débarquer mes marchandizes, et la 3° journée après mon arivéilparut un moyen navire à trois lieues soubs le vent de l'ille, ainsy il ne pouvait ariver en rade que le lendemain. Je le reconnu avec les lunettes. Le gouverneur étoit tout troublé et m'envoya son secrettaire me prier d’alez chez luy, et y fust avec Mr Dade notre Vice-Consul. Il me demanda sy je connoissois ce bastiment qui paroissoit. Je luy dis que non. Il dit: « N'est-il pas party le mesme jour que
(1) Cascaes, ville à l'embouchure du Tage, à 5 lieues de Lisbonne. La rade de cette place est dangereuse à cause des vents d'ouest qui y règnent.
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