‹ Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur [microforme]Chapitre 6 sur 113 · LES ILES BRION · texte numérisé non relu

LES ILES BRION

J'entendois bien crier lors de la séparation : « Embarque embarque tous ceux qui doivent retourner à terre, les dernières chaloupes vont partir. » Et je ne remüé pas de mon giste quoyque la faim me pressats. Je m'endormis à l'agitation du navire jusqu'à sept ou huit heures du soir qu'un nomé Jean L'espoir qui étoit contre maistre vint pour se coucher dans sa cabane où j'étois. Etant fort fatigué il se jetta de son long sur moy, qui me fit crier: « Vous « m'écrasez ». Et il se releva en grondant : « Qui est-ce qui sets « mis dans ma cabane ? » Et je me fits conoistre. Il me prist entre ses bras et me porta au bord du lict de mon père qui étoit couché ayant esté fatigué. Il fut très-surpris en me voyant et il me demanda d'un ton de colère pourquoy je n'étois pas alé 4 terre avec les autre. Et je luy dits que je m'étois endormy, et envie de faire le voyage avec luy. I parut très fasché et dits que si nous rencontrons quelques navires qui aille au pays qu'il m'y renvoira, et il me fit aporter à souper dont je mengé d'apétit sans me sentir émeu de la mer, et puis il me fit coucher à ses costées et il fut contrainct de me laisser faire le voyage n'ayant pas rencontré d'ocasion pour me renvoyer.

Et pour ne pas faire une longue nerration, de nostre traversée qui fut longue, nous n'arrivasmes qu'à la my-may à la grande ille Brion que nous nomerons la Madelaine, et nous entrasmes les deux navires dans son port qui forme un espesce de bassin, et nous trouvasmes une loge où cstoient une vingtaine d'hommes Basques que le S' Dantès de Bayosne y avoit faits hiverner, et qui avoient bien réussy à la pesche des loups marins soubs la recommandation de M'. Denis (1) qui habitoit le fort de S'. Pierre proche de Canceau, à l'ille du cap Breton, lequel Sr. Denis se croyoit maistre absolu de nos illes comme étant adjecentes et proche de luy. Les susdits Basques atendoient leur navire comandé par le capitaine Jean Sopite de S'. Jean-de-Luz, qui devoit leurs aporterdes vivres et faire pendant l'esté sa pesche des morues et emporter leurs huilles qu'ils

(1) Nicolas Denis reçut provisions de lieutenant général en Canada le 30 janvier 1654.

Il était fils de Mathurin Denis, écuyer, sieur de Fronsac, capitaine des gardes de Henri

avoient faittes. A l’abord mon père fit planter une grande croix sur Je plus haut cap de l'entrée du port et l'on chanta le Te Deum, et les navires tirèrent chacun unze coups de canons, puis on alluma un grand feu en signe de prendre la possession, et on travailla une partie de l'équipage à faire des logements seulement couverts avec des voiles, et l’autre partye du monde disposoient les batteaux et échauffants pour faire la pesche des morues au sec.

Il fut enssuitte quiestion d'examiner le lieu le plus à comodité proche de deux bayes ou l’on peut plus abondament prendre les loups marins afin d'y faire des logements pour faire hiverner ceux qui y estoient destinés, dont M'. Philipe Gagnard, (1) bon maistre chirurgien, devoit avoir commandement portant qualité de lieutenant de mon père. L'on découvrit l'endroit le plus comode, à deux lieux et demie éloigné du port où nous étions, et pour y aler on pratiqua un chemin de dix huipt pieds en largeur ; mais l'on faisoit transporter ce qui étoit pesant par un bateau qui débarquoit dans la baye la plus prochaine du cabanage nominé l'habitation. J'y futs, et tout jeune que j'étois je remarqué bien que le dit s' Gagnard toit plus propre à la chirurgie qu'à gouverner, en se rendant trop famillier et trop doux envers les travaillants, et en divertissoit plu” sieurs à faire la chasse à tout gibier qui y ets abondant et dont la pluspart des jours s'écouloient à la bonnechère etne ménageant pas leurs boissons. Le dit s' Gagnard et plusieurs syvroient survenant des querelles, et point de subordination ; je revint au port et en advertis mon père qui se transporta sur l'habitation et nota bonne partie de ce que je luy avois dit, mais les gens le tournèrent de ce qu'il ne devoit s'arester aux raports d’un enfant et il n’en vit que trop les mauvais effects.

Sur la fin de may ariva au port le navire du capitaine Sopite, lequel parut très surpris de nous voir ainssy établir, et que mon père luy déclara que pour cette fois il luy permettoit de faire sa pesche

(1) Ce Philippe Gaignard établi chirurgien à Rouen avait précédemment résidé à Honfleur. Il était le neveu d'un capitaine de navire de ce port, Thomas Frontin, beaufrère de l'armateur Nicolas Lion de St.-Thibault dont les navires le rlenry et le St.- Pierre effectuaient chaque année un voyage à Terre-Neuve. -- Reg. de l'amirauté. Voy. aux additions la pièce no 2 du 23 avril 1663.

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