‹ Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur [microforme]Chapitre 64 sur 113 · DÉMÈLÉS AVEC LES ANGLAIS · texte numérisé non relu

DÉMÈLÉS AVEC LES ANGLAIS

de les convier d'y venir disner avec M" leurs maris, et je retournayÿ à mon bord pour faire préparer le repas et renvoyay M" Durand, mon capitaine en segond, dans ma grande chaloupe et le fils de M" Alvarès, garde de la marinne, mon enseigne, dans mon canot pour amener cette compagnie, que j'atendois à disner. Et un peu après que mes chaloupes furent parties il arriva en cette rade un grand yac du Roy de Dannemarc et duquel sa chaloupe vint à mon bord où étoit M'@e Rancey que j'avois connu à Lisbonne, lequel m'aprits que monsieur le vidame Denneval, (1) chez qui je l'avois veu lors de son ambassade en Portugal, était avec Madame son épouse et M'le chevalier son fils dedans le dit yac, et venoit se débarquer à Dantzick pour se rendre ambassadeur à Varsovie, cour de Pologne. Je marqué mon ressentiment à M' de Rancey de ce que je n ivois mon canot ny ma chaloupe pour aller rendre mes respects à Son Excelence, mais que s'il le voulait bien j'y allois aler dans le canot du Danois, et il me marqua que je ferois plaisir à Son Excellence. Je fits arborer les pavillons et tirer treize coups de canons avant de m'embarquer pour saluer la venue de M' l'ambassadeur, et fus le saluer. Il me reconnut et j'en receus beaucoup d'honnestetés et de Madame. Après quoy, il me dits : « Vous voudrées bien sur le soir me prester vos chaloupes pour aider à nous débarquer. » Et je lui dis : » N'y penssées pas, Monsieur, vous recevriées un affront de n'estre pas salué des forteresses et de la ville. » II me dit le pourquoy donc ? « C'est qu'il n'en ont pas receu nouvelles de la cour de France et ils le savent par voyes indirectes comme je l'ay pu apprendre, et sy vous débarquez vous ne trouverez vostre logement préparé, ny salut ny le Sénat à vous recevoir, et il faut que vous envoyez votre secrétaire ou votre écuyer leur annoncer votre venüe pour

(n) « M, le Vidame d'Enval, qui était ambassadeur du roi en Portugal, s'en va en la “ même qualité en Pologne enla place du marquis de Béthune, » Journal de Dangeau, t. I, p. 447.

Robert le Roux, baron d'Esneval, vidame de Normandie, d'une très-ancienne famille de cette province, avait été conseiller au parlement de Rouen. « Madame son épouse », dont parle le narrateur, était Anne-Marie-Catherine de Canouville, marquise de Grémonville et + Monsieur le chevalier son fils » se nommait Anne-Robert-Claude Le Roux d'Esneval; ce dernier mourut président à mortier au parlement de Rouen, en 1766. Voy. Lachesnaye-Desbois.

que l'on se dispose a vous recevoir dans les dispositions dues à votre rang et dignité et vos chaloupes reviendront et pourront demain vous servir suivant vos réponses que vous recevrez. » Surquoy il m'embrassa et dits : « Parbleu, je suis heureux de vous avoir trouvé icy. » Et envoya M' de Rancey au Sénat de Danzick dans le canot du yac, et je luy dits : « Monsieur, je vais m'embarquer avec luy pour qu'il me remette à mon bord n'ayant d'autre batteaux, car les miens sont en la recherche d'une compagnie d'hommes et de dames qui viendront disner à mon bord, et je ne puis y manquer pour rester avec vous. » Et il me dit : « Je m'en vais avec vous. » Sur quoy je répondits qu'il me feroit beaucoup d'honneur et Madame sy elle le vouloit bien. Il en parla à Madame qui dits n'aimer à aller dans des chaloupes. Et nous nous fismes porter à notre bord et il envoya M' de Rancey et mes deux chaloupes sur le midy m'ameinèrent la compagnie que j'atendois et dont M' l'ambassadeur fut fort aise de s'informer de ce que je l'avois prévenu, et lorsqu'il vit le préparatif de ma table il dit: « Hé, mordié, quelle bonne chère! Madame et moy avons paty n'ayant que des viandes salées et fumées au bord de ces mesquins Danois. » Je luy dits avant de faire servir : « Choisissez tout ce qui peut estre du goût de Madame et je luy vay envoyé. » Il fit un peu de difficultés disant qu'il ne falloit qu'une ou deux assiettes et j'en envoyay de huipt sortes de différents mets.

Mr Durand mon segond nous raconta que, amenant notre compagnie on apprit la nouvelle que notre armée navale avoit esté battue et défaitte à la Hougue (1) et que, au bas de la rivière de Dantzik, il avait rencontré un moyen navire de six canons qui leurs dits mille insolences, criant : « chiens de François votre armée est deffaite, » et montrant leur derrière à nud à toutes ces dames qu'ils apeloient putains. Et cela nous diminna de beaucoup les dispositions que nous étions proposées, et M' l'ambassadeur par une prudence achevée remis un peu la compagnie en disant : « Il peut y avoir quelque disgrâce, évènements de la guerre, mais

(1) 29 mai 1692.

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