‹ Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur [microforme]Chapitre 72 sur 113 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Bombardcment de Saint-Malo, — Visite de Vauban. — Voyage à Bourg neuf, — Second bombardement de Saint-Malo. — Croisières. =. Excursion en Irlande. — Superstition de Doublet. — Voyages aux Açores. — Lutte contre les Anglais. — Séjour de Doublet à Salé et à Saffi. — 11 refuse le Salut à deux vaisseaux portugais, — Martyre de la fille de Dom Garcia. — Retour à Marseille.

1093. Le 26 sur les deux heures de l'après midy, je fus à la promenade sur les remparts proche de la porte de Sainct- Thomas, avec plusieurs messieurs de la ville, et l'on aperceu au large de la Conchée (1) une flotte qui s'en approchoit, La pluspart de nos messieurs croyoient estre une flotte du party des gabelles qui venoient d'Honfleur, et nous les regardions avec des lunettes d'aproches. Je dits : « Ce n'est nullement une flotte de navires marchands, ce sont vaisseaux de guerre. » Et il y eut presque un pary entre M. de la Motte-Gaillard et moy. Il se fondoit que la saison étoit par trop advancée et j'opinay tousjours que c'étoit des vaisseaux de guerre jusqu'à payer dix pistoles pour gajeures. Et sur les 4 heures ils mouillèrent leurs ancres en dedans de la Conchée à la fosse aux Normands, je quitaÿ ma compagnie en leur disant qu'ils feroient bien d'ordonner de préparer les forteresses pour les deffences de la ville, et que j'alois changer d'habit pour m'y disposer. Je fus chez moy très embarrassé pour advertir mon épouse qui étoit sur son huitiesme mois de sa première grossesse et pour l'envoyer à la campagne de

(1) Le fort de la Conchée, situé au nord-quart-nord-ouest de la partie la plus septentrionale de Saint-Malo, fut commencé en 108Y et achevé en 1707. C'est un des chefsd'œuvre de Vauban.

sa mère, et j'étois encore plus embarrassé comment la quitter. Je dis à son frère de l'aler conduire et que je ne le pouvois faire, crainte que l'on ne m'accusät de lascheté et qu'on ne dit que j'avois pris ce prétexte pour me sauver, et elle consentit de partir avec son frère. Et je fus au fort Royal où il n'y avoit rien de préparé aux batteries des canons, et les ennemis se postèrent ayant des pavillons blancs, ce qui faisoit encore doubter que ce ne fut des françois. Et lorsqu'ils eurent bien placé deux galiotes à bombes, sur les $ heures, ils envoyèrent plusieurs grosses bombes qui par un bonheur outrepassoient de beaucoup la ville et sans faire aucun dommage, et alors les portes se trouvoient trop petites pour passer l’afluence du monde qui se vouloit sauver. Et nous leur envoyames plusieurs coups de canons sans nous apercevoir leur avoir fait dommage. La nuit survint et l’on cessa de tirer de part et d'autre.

Nous avions deux mortiers au pied du glacis sous la guérite du bastion du fort Royal. Au lendemain nous les mismes en estat de les faire jouer, mais il n'y avoit pas gens expérimentés pour cela, je m'y offris sachant le fait, mais M. le Camus, écrivain principal, qui représentoit la place de M. le commissaire qui étoit à Paris(1, m'osta cette pratique la croyant mieux savoir que moy /2), et se voyant sans réussite et par la sollicitation de plusieurs messieurs il m'abandonna les mortiers. Et avec l'assemblée nous aperçcusmes que lorsque les galiotes avoient envoyé leurs bombes elles changeoient de leur place pour n'estre pas endomagés par les nostres, et je proposay que si l'on ne me veut pas troubler que je feray crever toutes les bombes en l'air que j'envoirray, et qüe parles éclats épars de tous cotez que nous pourrons par ce moyen plustot incomoder les dites Galiotes. Je commençay par mettre le feu à la fusée de chaque bombe et puis, à une distance de deux Ave Maria,

(1) Dans une lettre du 25 novembre 1603. M. Le Camus annonce le départ de M. Le Bigot des Gastines pour Paris. Arch, de la Marine, serv. général.

(2) M. Le Camus écrivait au ministre, le 26 novembre 1693 : « M.le chevalier de Ste-

Maur et M. de Sever, capitaines, se sont trouvé en passant pour aller à Paris qui se

mettent en estat de faire tous leurs efforts du costé de la marine, et moy, Monseigneur,

je me rendray demain avec M. Doublet à la batterie des mortiers pour bombarder les

ennemis et pour tacher de les incommoder. » Arch. de la Marine, serv. général,

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je fis mettre feu à l'amorce des mortiers et le mât d’hune de la Galiote la plus éloignée fut emporté, et se retira de sa place; et de ma seconde volée la poupe de l’autre galiotte fut fort endommagée et mis le feu à un baril de poudre qui fit bien du fracas, et se retira au large, dont j'eus bien des applaudissements. Etlorsque j'eus cessé, je montay au fort Royal pour découvrir d'où provenoit des pierres de taille que nous tomboient proche de nostre batterie des deux mortiers qui risquoient à nous blesser, et je remarquay que c’étoit la guérite du bastion qui tombait par l'effort de nos mortiers. Je fis achever d'abattre la dite guérite, et y fis porter une pièce de canon de 36 livres de boulet, qui avoit demonté l'affut à l'embrasure voisine qui ne pouvoit donner sur nos ennemis, et la place vidée de la guérite battoit directement ou ils étoient mouillés et fit un bon effet, et nos ennemis se tirèrent plus que très lentement. Nous étions dans le château Royal avec tous les plus braves et signalés capitaines de frégate de Sainct-Malo, tous enfants des meilleures familles, et qui agissoient du concert sans se piquer du commandement, résolus de combattre jusqu'à la fin, lorsque sur les $ à 6 heures du soir il survint une compagnie d'infanterie dont l'officier creut nous comander comme à ses soldats et nous vivions à nos frais — nous nous retirasmes tous du fort et y laissames les officiers et soldats. Nous estions tous très échauffés par nos agitations; nous fusmes souper et changer. Sur les huict heures du soir, on se croyoit tranquille pour la nuit, j'étois à souper en bonne compagnie lorsqu'il se répandit comme un terrible coup de tonnerre que l'on creut entièrement abismée, les lanternes de tous costés, que un chacun regardoit sÿ sa maison subsistait. Nous courusmes vers le fort Royal où avoit esté le grand effort et on aperceut un navire échoué derrière les murs qui avoit sauté par une quantité de poudre et d'artifices dont les murs de la ville du mesme costé étoient entr'ouverts, et au jour on ne remarqua que très peu de maisons peu endommagées, et presque tous les vitrages et des églises entièrement fracassés, et le lendemain les ennemis voyant la ville encore debout se retira sans bruit et les gens de ce navire furent trouvés écrasés et brisés. C'étoit cette fameuse machine infernale dont les gasettes avoient fait men-

tion que l'on la composoit dans la tour de Londres, et sy les soldats ne nous euts dépossédez du fort Royal nous aurions coulé à fonds cette dite machine avant qu'elle eut approché de la ville ; c'est un hazard comme elle :la ville), n'en at esté ruinée, etc. (1).

Je fus pris d'un grand rumatisme par tout le corps des fatigues que j'avois euts. Mr" les intéressés en la frégatte le comte de Revel me déclarèrent qu'ils aloient se rendre adjudicataires de la prise du garde côte que j'avois faite et que sy je voulais bien m'y intétéresser que jela commanderois de compagnie avec le Revel. J'acceptay le party aux conditions que mon beau-frère le S' Demarets- Fossard auroit le commandement du dit Revel, Et il étoit connu pour un très brave hommeet il n'y eut aucune difficultés.

Peu de jours ensuitte Monsieur le duc de Chaulne, (2) gouverneur et admiral de la Bretagne, vint faire sa demeure a Sainct-Malo, et il fut informé comme j'avois agy au bombardement et comme j'avois enlevé corps à corps un vaisseau de guerre plus fort que n'étoit le mien, Il dits : « Cela mérite une récompense. » Et il me fit venir devant luy et me fit présent d'une espée à garde et poignée d'argent doré et un beau ceinturon brodé, et dits : « Je veux prendre intérêts avec vous dans le garde coste que vous avez pris et le nommerez de mon nom. » Je le remerciay humblement des bontés de Sa Grandeur et de l'honneur qu'il me faisait.

M'de Vauban premier ingénieur du Royaume vint pour examiner la ville de Sainct-Malo, et lorsqu'il passa au fort Royal il vit la guérite en question abatue, il demanda sy savoit esté par quelque boulet des ennemis, et il avoit une grande troupe d'officiers à sa

(1) Sur le bombardement de Saint-Malo, voyez les relations de la Gazette, p. 625 et 637, du Mercure, décembre, p. 285-331 et les correspondances du dépôt de la Marine, service général et campagnes, année 1693. — L'escadre anglaise comptait en tout 42 voiles. Elle lança 150 bombes dont 26 seulement tombèrent dans la ville. La machine infernale dont Doublet parle consistait en un brülot de 160 tonneaux environ, rempli d'artifices et de bombes. L'effet de son explosion fut à peu près nul. Les bombes trop épaisses, d'un fer trop liant et contenant trop peu de poudre n'éclatèrent pas; il en resta environ deux cents sur lagrève. Le P. Daniel a donné (Histoire de la Milice Françoise) une description de cette machine.

(2) Charles d'Albert d'Ailly, duc de Chaulnes, chevalier des ordres du roi en 1661; lieutenant-général puis gouverneur de la province de Bretagne en 1670; ambassadeur à Rome ; mort à Paais en 1698. Il était le neveu du connétable de Luynes dont la sœur, Louise d'Albert, épousa Antoine de Villeneuve, marquis de Monts premier maitre d'hôtel de Gaston d'Orléans, gouverneur de Honfleur de 1645 à 1682.

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