‹ Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur [microforme]Chapitre 73 sur 113 · VOYAGE A BOURGNEUF · texte numérisé non relu

VOYAGE A BOURGNEUF

suitte et entr'autres M" Carajean ingénienr en chef à Sainct-Malo qui sourdement m'en vouloit. 11 dit à mon dit Sr de Vauban que c'étoit moy qui avoit démoly la dite guérite et sans subjet. Mr de Vauban s'échauffa et dits : « Que l'on me fasse venir cet homme je luy feray rédifier à ses frais. Quoy, moi-mesme je n'oserois faire abattre ma guéritte de bois sans le permis du Roy. » J'étois assés proche de luy pour entendre son discours, et je ne me démonté pas. Je luy dits : « Monseigneur, ayez la bonté de m'entendre, il faut que j'aye quelqu'ennemy caché qui vous a mal informé, et je meraporterai à la pluralité des voix d'une aussy belle cour que vous avez. Je ne mérite pas un sy mauvais sort pour mes paines. Il dit: « Hé bien, qn'avez-vous à dire ? » Je luy contay comme j'avois agy et fait, et quantités d'honnestes gens m'aprouvérent et luy dirent que j'acusois vérité, et il se tourna vers l'ingénieur etluy dit : « Vous avez grand tort d'’accuser à faux cet homme : il mérite plustot une récompense qu'une reprise. » Et je fus affranchi de monter les gardes dont les M" de la ville y Sont obligez.

Et sur la fin de l'année 1694, mes intéressés m'avertirent que le garde coste que j'avois mené au Port-Louis nous étoit adjugé par trente quatre mil cinq cens livres, et que j'eusse à me disposer de partir par l'aller armer avec seulement soixante hommes d'équipage, et que j'irois le conduire à Bourneuf pour y charger aux deux tiers de sel pour aporter à Sainct-Malo, afin d'y armer tout d'un mesme temps avec le Revel, que j'avois cédé à M' Desmarets et je partis par terre. Etant arrivé au Port-Louis, je fis équiper simplement le navire qui fut nommé le Duc de Chaulne, et le 20 janvier 169$ je fus arrivé à Bourg neuf pour y charger le sel. Je fus par terre à Nantes pour faire l'épreuve de 70 fusils boucaniers que j'avois fait faire et les fis apporter par charrette. Ayant chargé le sel, je partis de Bourgneuf au 4 février et par vents contraires, je relaschay à Camaret (1) où il y avoit une flotte de nos navires marchands qui atendoient le vent favorable pour passer par la Manche et tous les capitaines me prièrent de leur servir de convoy

(1) Camaret, (Finistère).

et je les conduis jusqu'à Sainct-Malo aprèsles avoir préservés de cinq corsaires de Garnesey. Etant arrivé au 26 avril nous travaillasmes fortement à armer nos deux frégattes et à engager plus de quatre cents matelots et 120 volontaires pour la mousqueterie, et sur le 20° juin nos frégattes étoient armées et mis en la rade de Rance. (1) Je demanday à M' Desmarets (2), s'il étoit en état de sortir en mer, et il me dit qu'il ne le pouvoit que pour la marée du lendemain. Je luy dits de se bien aprester et que j'alois sortir pour l'attendre à la rade du dehors qui est sur le vieux banc, ct que je me disposerois à mettre tout en estat et réglerois mes bordées pour les quarts et pour régler les portées au cas de combat, et comme le temps étoit beau je faisois ces réglements étant soubs les voiles pour aussy éprouver la marche du vaisseau,

Nous fusmes (3] trois à 4 lieux en mer que j'envoyay un homme au haut du mât pour faire la découverte. Sitots qu'il fut en haut il cria qu'il voyoit plusieurs batteaux qu'il croyoit estre des pescheurs, et j'envoyay en haut un de nos enseignes, lequel me cria aussy que e'étoit des batteaux, cependant qu'il y en avoit quelqu'uns qui paroissoient plus gros. Je montay aussitost sur la hune du grand mâts, et me servit de moyennes lunettes d’aproche pour mieux examiner. Et j'aperceus que c'étoit de gros vaisseaux qui venoient vers nos rades, allant dans un bon ordre. Je redessendis et dis : « Quelle diable de méprise de prendre des vaisseaux de guerre pour des bateaux pescheurs ! et il fant que nous les remarquions de plus près afin de les bien connoistre. » Et comme ils venoient de notre costé ils s’aprochèrent en très peu de temps, dont nous ayant aperceus il y en eut deux qui me donnèrent la chasse et j'aperceu que le plus gros de ces vaisseaux portoit à son

(1) Embouchure de la rivière qui forme la rade de Saint-Malo.

(2) Déjà cité plus haut. François Fossard, sieur Desmaretz, capitaine marchand et corsaire de Saint-Malo, était le beau-frère de Doublet,

(3) Le passage qui suit contient le récit du bombardement de Saint-Malo, les 14 et 15 juillet 1695, par la flotte anglo-hollandaise aux ordres de lord Barckley, forte de 70 voiles: Quoique Doublet affirme que cette attaque ne causa aucun dommage à la ville et aux forts, on sait qu'il en fut autrement. De cinq à six cents bombes tombèrent dans Saint- Malo; huit personnes furent tuées et sept maisons incendiées. On évaluait le dommage que la ville avait soufert à trois cent mille livres. Arch. de la Marine, Campagnes, Lettre du 24 juillet 1695.

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grand mât un grand pavillon rouge. Et je fis revirer de bord pour rentrer à la rade de rancée. Devant la ville il y avoit une grande quantité de monde sur la Holande (1) et sur les remparts à nous regarder. Les uns croyoient qu'il se seroit ouvert quelque voye d'eau à nostre vaisseau et on ne savoit que présumer, car on ne voyoit pas de la ville les vaisseaux qui m'avoient obligé de rentrer. C'est que la marée baissoit et le vent cessa qui les obligea de reculer plutots que d'avancer. L'on m'envoya un bateau de la ville pour s'informer ce qui me pouvoit estre arive. J'avois défendu 4 tout monéquipage de ne rien dire, et je dits aux gens du dit bäteau que j'allois dessendre à terre et j'ordonnay à mon segond capitaine de ne laisser aprocher aucun bateau de nous, et je m'embarquay dans mon canot avec M' De la Motte Nepveu, mon premier lieutenant , et luy ordonnay qu'aussitots que j'aurois débarqué à terre qu'il eut à retourner à nostre bord et ne pas déciarer à qui que ce fut ce que nous avions veu, Mes intéressés et amis se trouvèrent à mon débarquement, étant très inquiets m'empressoient de leur déclarer le subjet de ma relasche sy précipitée. Je les priay dene pas obliger à parler devant une sy grande quantité de monde etque j'alois chez M le comte de Polastron (2) qui étoit le comandant, et que là ils sauroient toutes chozes. Et lorsque j'entray je dits : « Monsieur, que j'aye s'il vous plaits l'honneur de vous entretenir un moment en particulier avec Mr mes intéressés. » Et il nous fit entrer dans une autre chambre et gardée par deux sentinelles. Et je déclaray ce que nous avions veu et le prévint que s'il nele voyoit pas que c'étoit les marées qui les avoit empeschées d'avanceret que j'avois compté jusqu'à quarante vaisseaux de guerre et qu'infailliblement venoient pour attaquer la ville et qu'il donnât

(1) Partie des remparts de Saint-Malo où était établie la batterie dite de Hollande.

(2) Denis, comte de Polastron, enseigne au régiment du roi en 1663, obtint le rang de capitaine en 1667, de major en 1676 et devint lieutenant-colonel en 1678. Brigadier par brevet du 28 février 1686, il combattit à Fleurus en 1690 et servit au siège de Mons en 1691. Il fut créé maréchal du camp la même année. En 1693, il fut envoyé sur les côtes de Bretagne et commanda à Saint-Malo jusqu'à la Paix. 1l contribua à la défense de cette place en 1695. Nommé lieutenant-général des armées en 1696. Gouverneur de Mont-Dauphin en 1698. Il commanda dans les évêchés de Dol, de St-Malo et de St- Brieuc, sous le maréchal d'Estrées par commission du 7 juillet 17041. 11 mourut le 28 février 1706. — Pinard, Chronologie hist. mil. T. IV, p: 407.

les ordres pour les deffences. 11 me prit par la main et me dits : « Allons chez M' le commissaire, nous y trouverons tous les officiers. » Nous y fusmes et je le priay de me laisser pour un moment aller chez moy advertir mon épouse et famille pour mettre ordre aux affaires de ma maison. Et il me dit: « Je vous prie de ne vous pas séparer de moy. Vous allez estre accablé de questionneurs et ne pourrez vous en débarrasser. Cette affaire est detoute importance.

Et nous fusmes chez M' Desgastimes (1) commissaire. Je fus retenu pour estre du conseil et j'étois très faible par la faim. Je priay que l'on me donna du pain et du vin, mais l’on me servit une petite table avec du dindonneau froid et je mangeois et buvois d'un grand appétit. Il fut résolu qu'on feroit sonner le tocsin dans toutes les paroisses voisines pour assembler du monde pour les detfences de la ville. Je dits que autant de matelots que l'on pouroit trouver qu’il falloit les porter dans nos deux frégattes où je les norirois, et que j'aurois soin d'envoyer $o hommes et un chirurgien et des poudres pour défendre le fort dela Conchée et autant au fort de l'isle Erbout. L'on m'aprouva et l'on me pria encore d'envoyer six barils de poudre au fort Royal, ce que je fits. M" de la Palletrie et de Langeron (2) comandant les gallères se préparèrent,

(1) Le Bigot des Gastinnes (Louis), commissaire ordinaire à Nantes en 1677; à Saint- Malo de 1693 à 1699 ; commissaire général à Brest de 1600 à 1703. Il fut fait intendant à Dunkerque le 15 juillet 1703. Il se retira le 1°" décembre 1704 et fut nommé inspecteur général des Echelles du Levant et de Barbarie en 1705.

(2) Le chevalier puis bailly de la Pailletrie avait servi sept ans dans un régiment de cavalerie avant d'entrer dans la marine. Il fut nommé lieutenant de la galère réale le 1er janvier 1685; capitaine de galère le 19° mai 1690; chef d'escadre le 11 juillet 1702 ; décédé le 5 octobre 1719. Arch, de la Marine.

Sur le marquis de Langeron, voyez page lo4 et Jal, Abraham Duquesne, T. IE, p. 392-403.

(3) Les galères du roi au nombre de quinze, commundéss par le chevalier de Noailles, étaisnt passées de Levant en Ponant. Le 14 juin 1690 elles paitirent de Rochefort et après plusieurs escales elles mouillaient à la rade du Havre le 17 août. Deux d'entre elles, la Palme et l'Emeraude séjournèrent pendant deux ans environ dans le bassin de Honfleur. Elles quittèrent ce bassin, « qui est si petit que l'on n'avoit pu exercer à la rame les cents matelots de ces galères », et furent amenées au Havre à la fin de septembre 1693.— Deux autres galères, la Sublime et la Constante, sous les ordres du chevalier d'Escrainville, furent chargées de protéger Saint-Malo contre les attaques des Anglais; elles jetaient l'ancre devant ce port le 24 avril 1693, mais elles ne rendirent aucun service. Arch. de la Marine, Ordres du roi, Galères, 1690, campagnes, 1689-16Q0, 1°" décembre 1693; service général, 23 juillet, 20 et 29 septembre 1693, correspondance de M. de Louvigny.

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et il y eut douze chaloupes armées avec chacun un canon comme les gallères et étoient bien matelassés et commandés par des enseignes des vaisseaux du oyet des gardes marinnes. Et je priay M" les comandants d'#voir la bonté puisque je ne pouvois agir de faire conduire mon épouse et ma belle mère du costé de St-Servant, et Mr des Gastinnes me promit de se charger de ce soin et qu'il les alloit faire porter dans son canot ce qu'il fit faire, et je futs à mon bord pour satisfaire à ce que j'avois promis. M" les comtes de Verus et Kailus, De Maillyet Hautefort (1) placèrent leurs régiments le long de la plage et surles remparts, et les portes de la ville se trouvoient étroites pour sortir les femmes et familles, dont il y en eut plusieurs étoufés,

Mais au lendemain matin les vaisseaux me paroissoient encore pas. Le murmure du peuple me calomniait, disant que j'étois aparament saoul et que j'avois pris des bateaux pescheurs pour des navires de guerre et mille imprécations, désirant me tenir pour me lapider, et ce qui les confirma d'autant plus est que sur les 6 à 7 heures il entra une frégatte de dix huipt canons avec une prise holandoise et n'avoit pas veu l’armée. Je me tint à mon bord tranquille me doutant de tout ce murmure et toute la populace rentroit avec leur rage dans la ville. Mais sur les huipt heures et demie, les ennemis parurent venir en bon ordre, et un chacun reprenoit la fuitte, et je fus danstous les applaudissements que c'étoit pour moy la 2° fois que je sauvois la ville et la populace. Et les ennemis passèrent par la Conchée et mouillèrent à la fosse aux Normands et attachèrent à la dite Conchée un gros navire remply de poudre et d'artifice où ils mirent le feu sans beaucoup d’effect. (2) J'y per-

(1) Entré au service comme garde marine en 1685, il fut fait enseigne de vaisseau en 1687, lieutenant de vaisseau en 1601, capitaine de vaisseau en 1602, chef d'escadre en 1712, lieutenant général des armées navales le 8 juin 1722. Il mourut à Paris le 7 février

(2) Le commandant du fort de la Conchée a exposé le rôle qu'avait joué la machine infernale destinée à ruiner l'œuvre de Vauban.

« Îls me vinre canonner avec leurs gros navire, dit-il, et manvoyère à la faveur de la fumée un brulot. Il vint à la portée du fusil sans que je peux tirer dessus, venent du costé que ie naues point de canon. Ils y mire le feu et lanvoyerent vent arriere au pied des baterie avec des ancre pendente pour acrocher la roche, il vint au pied, le feu dedent et une sy grosse fumée qu'il estoit impossible de se voir,le vent la poussant avec la flame dans nos embrasures avec une grande violance. C'est une nouvele machine inventée en Holande

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dis mon contre-maitre et un matelot. Les 3 galliottes à bombes se postèrent en moins d'une heure et envoyèrent leurs bombes qui outrepassoient de beaucoup la ville. Les deux gallères et les chaloupes furent sur les ennemis qui estoient à l'ancre et leur envoyèrent plusieurs décharges de leurs canons en les attaquant en poupe, etimmanquablement les incommodèrent fort et leurtuèrent bien de leurs hommes puisque lesennemis abandonnèrent et ne firent aucun domage à laville ny aux forteresses. Ils firent desserte sur l'ille Sinzembre (1) où il n'y avoit qu'un couvent de Récollets abandonné et sans monde, et ils le brulérent. Il y eut le soir une de leurs galiotes à bombe qui prit en feu et nous n'avons seu si c'étoit par nos bombes à feu, et étant presque bruslée elle alloit en dérive et nos chaloupes furent s'en saisir et la conduirent à la plage, et on y trouva deux beaux mortiers de bronze montés sur des pivots. Et il n'y a aucuns de ce temps qui puissent dénier que sans moy on étoit surpris au dépourveu. (2) Et après le départ des ennemis je fis demander les poudres et munitions et vivres que j'ay fournies pour les deffences de la ville et dont j'eus peine à recouvrer la moitié etil nous en cousta à notre société plus de mil écus pour remplacer ce que nous avions donné de bonne grasce.

Je fits travailler à réquiper nos frégattes et partismes de Sainct- Maio le 15° May 1696 et fis une routte pour aller le long des costes d'Angleterre y croiser et la 3° journée après notre départ et

pour empescher des baterie de tirer et de voir. Dans ce tems-là, ils envoyèrent un autre bâtiment rembly d'artifice et de marchine à feu pour mestre le feu aux baterie qu'il saves que les platte forme estés de bois. Ce navire mit le feu de mesme que le premier mes le courant le fit passer de lautre costé du fort où il sauta après avoir touché et ouver contre une roche ce quy empescha son grand effet. Il ne nous laissa pas de nous remplir d’artifice, de mestre le feu aux logements quy nestes couvert que de prelats goderonez et extrêmement combustible. »

Lettre de M, de La Marguerie, 17 juillet 1695. Arch. de la Marine, Campagnes.

(1) L'ile de Césambre ou Sezembre, en vue de Saint-Malo, vers le nord-nord-ouest .

(1) D'après une dépêche de M. de Nointel, intendant de Bretagne, ce fut M. le chevalier de Cargrées de ‘Tracy qui apporta la première nouvelle de la venue des Anglais : « La première nouvelle que l'on en eut fut par le sieur de Kergrée, capitaine de frégate légère, lequel revenant de la découverte aprit à la fosse d'Amonville qu'on les avoit veus six lieues au large ; il fut envoié le mesme jour pour avoir des nouvelles plus certaines et en effet il aperceut les vaisseaux ennemis faisant voile vers Saint-Malo, » Arch. de la Marine, Campagnes, 1605.

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